JACQUARD


Dans l’église d’Oullins, joli village à une lieue de Lyon, on lit, sur une des parois de la muraille, cette inscription:

A LA MÉMOIRE
DE
JOSEPH-MARIE JACQUARD
MÉCANICIEN CÉLÈBRE,
HOMME DE BIEN ET DE GÉNIE,
MORT A OULLINS, DANS SA MAISON,
LE
VII AOUT MDCCCXXXIV,
AU SEIN DES CONSOLATIONS RELIGIEUSES.
AU NOM DES HABITANTS DE LA COMMUNE,
HOMMAGE
DU CONSEIL MUNICIPAL
DONT IL AVAIT FAIT PARTIE.

Sur la place Sathonay, à Lyon, on voit également une statue en bronze de Jacquard, ouvrage de Foyatier, l’auteur de Spartacus, et inaugurée le dimanche 16 août 1840[7]. Dans le musée de Lyon, enfin, on admire un portrait en pied des plus remarquables du même Jacquard, portrait qui fut exécuté, par suite d’un vote du conseil municipal et du vivant même de Jacquard.

Quel était donc cet homme auquel furent décernés tant d’honneurs singuliers attestant une reconnaissance si vive, glorieuse pour celui qui en était l’objet comme pour ceux que l’on voyait empressés à multiplier les preuves de leur vénération et de leur gratitude? Cet homme, il nous plaît d’avoir à le dire, ce n’était ni un grand roi, ni un célèbre homme d’État, ce n’était pas davantage un illustre capitaine ou quelque poète fameux, non, mais tout simplement le fils d’un pauvre et obscur ouvrier, ouvrier lui-même avant qu’il fût parvenu au premier rang par sa persévérance héroïque. Sa vie est de celles qu’on est heureux d’avoir à raconter; car comme le dit si bien son épitaphe, il fut tout à la fois: Homme de bien et de génie.

Né à Lyon, le 7 juillet 1752, Jacquard (Joseph-Marie), était fils d’un simple ouvrier à la grand’tire, c’est-à-dire en étoffes brochées; sa mère, Antoinette Rives, était liseuse de dessin. «Lire un dessin, dit M. Durozoir[8], c’est disposer les fils de chaîne d’une étoffe dans l’ordre indiqué par le dessinateur sur une carte divisée par petites cases, de manière à élever tour à tour un certain nombre de ces fils au moyen de ficelles, pour composer et reproduire sur une étoffe un dessin semblable à celui qui est tracé sur la carte.»

Le père du jeune Jacquard, qui n’avait pour lui d’autre ambition que de le voir suivre un jour sa propre carrière, s’inquiéta peu de sa première instruction, et loin d’en faire un lettré, à peine l’envoya-t-il à l’école; ce fut, paraît-il, sans maître et de lui-même que l’enfant apprit à lire et à écrire. En même temps, comme Vaucanson, dès le plus jeune âge, son génie se révélait par un goût prononcé pour la mécanique. Pendant que ses camarades couraient à leurs jeux, ne pensaient qu’à la balle, à la toupie, aux billes, Marie-Joseph, enfermé dans la partie la plus retirée du logis, s’occupait à fabriquer de petites maisons de bois, des tours, des églises, des meubles et d’autres objets remarquables surtout par l’exactitude des proportions.

Son père, dit-on, voulait qu’il apprît son propre métier, et cependant, par une circonstance qu’on n’explique pas, l’enfant entra d’abord dans un atelier de relieur, qu’il quitta, au bout de quelques années, pour l’atelier d’un des plus habiles fondeurs de Lyon (de Saulnier). Employé à la fonderie des caractères d’imprimerie, Jacquard se fit remarquer par la prompte intelligence de tout ce qui avait trait à la mécanique, et il inventa, pour l’usage des imprimeurs, divers outils qui furent immédiatement adoptés comme un progrès. Néanmoins on ne voit pas que ce résultat lui ait été fort utile à lui-même, car pendant ces belles années de la jeunesse, qui pour tant d’autres sont enchantement et bonheur, non-seulement sa vie s’écoula obscure, laborieuse, mais pénible, et même il eut à lutter contre des gênes cruelles. A la vérité, toutes les industries, et celles de luxe surtout, se trouvaient en souffrance par suite de l’explosion révolutionnaire, et Jacquard, qui, revenu auprès de son père, avait adopté la profession de celui-ci, voyait incessamment le travail décroître. Néanmoins, son père étant mort en lui laissant un modique héritage, il en employa la plus grande partie à monter un atelier d’étoffes façonnées; mais soit le malheur du temps, soit que son génie fût peu propre à la direction d’un établissement semblable, Jacquard dut renoncer à son entreprise, et la vente des métiers suffit à peine pour couvrir les dettes.

Cependant il restait quelques ressources encore à Marie-Joseph, une assez jolie maison faisant partie de l’héritage. Sur ces entrefaites, la fille d’un armurier du nom de Brochon, quelque voisin sans doute, plut à l’honnête artisan, moins peut-être par ses agréments extérieurs que par son caractère: «C’était, dit M. Durozoir, un modèle de patience, de douceur et d’activité.» La famille, flattée de la recherche, acheva, par la promesse d’une dot, de décider Jacquard, qui n’hésitait qu’à cause de la difficulté des temps. Le mariage eut lieu, mais presque au lendemain de la cérémonie, les embarras commencèrent. Jacquard, déçu dans ses espoirs, quant à la dot, dut vendre la maison paternelle pour suffire aux nécessités du ménage. Du reste, l’affection des deux époux ne fit que s’augmenter de ces difficultés, Jacquard ayant eu le bon esprit de ne pas rendre sa jeune femme responsable des mauvais procédés de ses parents, dont elle était réellement innocente et souffrait la première.

Laborieuse et adroite, elle ouvrit une petite fabrique de chapeaux de paille, dont le produit l’aida à élever un fils qui leur était né; mais Jacquard, de son côté, ne gagnait rien; trop distrait peut-être par ses préoccupations d’inventeur. Après avoir cherché vainement à s’occuper dans la ville, il en fut réduit à se mettre au service d’un chaufournier de la Bresse. Il était là depuis une année ou deux, mais «en 1793, dit M. de Fortis, lorsque les tyrans populaires de la malheureuse France comprimaient tous les esprits et glaçaient tous les cœurs par l’audace de leurs crimes et par la terreur des supplices, on vit la population tout entière de Lyon se soulever et donner aux Français le signal de cette courageuse résistance à l’oppression, qui forme une des plus belles pages de l’histoire de cette cité. Tous les citoyens prennent les armes. Jacquard, qui était alors dans le Bugey, occupé à l’exploitation d’une carrière de plâtre, accourt à Lyon afin de se mettre au nombre des défenseurs de sa patrie; nommé sous-officier, il combattit presque toujours dans les postes avancés, ayant à ses côtés son fils, âgé de quinze ans[9]

Mais hélas! l’héroïque dévouement de ces braves ne put que retarder la catastrophe. La généreuse cité lyonnaise, abandonnée à ses propres forces, épuisée par les sacrifices en tous genres, après cinquante-cinq jours de siége, dut succomber sous les attaques réitérées d’une armée de cent mille hommes. Bientôt parut le trop fameux décret de la Convention ordonnant la destruction de Lyon, et que sur ses ruines s’élèverait une colonne portant cette inscription: LYON FIT LA GUERRE A LA LIBERTÉ, LYON FUT DÉTRUIT.

Ils appelaient liberté, ces impudents menteurs, le triomphe de la plus détestable tyrannie. Car, pendant que la pioche des démolisseurs continuait l’œuvre de la bombe et du canon, au milieu de la cité morne, tout était désolation et épouvante.

Un tribunal révolutionnaire, composé de scélérats et appuyé de satellites venus de Paris, fonctionne publiquement et juge ou plutôt condamne, condamne, aux applaudissements de la plus vile populace, tous ceux que lui désignent d’infâmes délateurs. Sur la place des Terreaux, la guillotine est en permanence, chaque jour voit tomber de nouvelles têtes, et le sang le plus généreux et le plus pur coule à flots.

Jacquard, qui s’était montré si brave soldat et vrai patriote, en cette double qualité, se trouvait au nombre des proscrits; mais par bonheur, après la prise de la ville, il avait réussi à se dérober aux premières poursuites et se tenait caché dans un des faubourgs au fond d’une cave. Son asile n’était connu que de son fils qui, ayant l’air d’un enfant encore, pouvait, sans être observé, circuler librement dans la ville. Il en profitait, toujours aux aguets, pour écouter... aux portes, comme on dit. Le brave enfant apprend ainsi certain soir que l’asile de son père est découvert et que le lendemain on doit venir l’arrêter. Aussitôt, avec une admirable présence d’esprit, il se rend au bureau des enrôlements militaires et demande deux feuilles de route, l’une pour lui-même et l’autre pour un de ses camarades, afin de rejoindre un régiment en marche sur Lyon.

On félicite le très-jeune volontaire sur son dévouement et les deux feuilles de route sont à l’instant délivrées. Aussitôt la nuit venue, muni des deux précieux papiers, l’enfant se glisse dans l’asile de son père: «Partons sans retard, père, dit-il au proscrit, on a découvert ta retraite. Je viens de m’enrôler et de t’enrôler avec moi: voici nos deux feuilles de route, allons rejoindre un régiment en marche sur Lyon. Protégés par l’uniforme, nous braverons les assassins et nous attendrons, en servant notre pays, des jours meilleurs.»

—Bravo! merci, merci, cher brave enfant, dit le père en embrassant son fils les larmes aux yeux.

Bientôt tous deux cheminaient d’un pas rapide sur la grande route en laissant derrière eux la flamme des bivouacs. Quelques heures après, les sbires du tribunal faisaient invasion dans la cachette, désappointés et furieux de la trouver vide.

Après quelques journées de marche, les deux voyageurs avaient rejoint le premier bataillon des volontaires de Rhône-et-Loire, qui fut dirigé vers l’armée du Rhin. Jacquard père, bientôt remarqué pour sa bravoure comme pour son exactitude dans le service et sa conduite exemplaire, fut nommé membre du conseil de discipline. Il avait, en cette qualité, la surveillance d’un certain nombre de disciplinaires prisonniers dans un petit village près Hagueneau; tout à coup le canon tonne:

—Camarades, s’écrie Jacquard, qui m’aime me suive! je promets rémission à ceux qui iront demander des fusils pour se battre.

—Allons! allons! en avant! répondent les prisonniers qui, prompts à s’armer, ont bientôt rejoint leur chef improvisé et se battent en intrépides. Le général ne songea point à désavouer Jacquard, et tous, après la victoire, furent grâciés. C’était justice.

Hélas! ce jour glorieux devait avoir, pour notre héros, un bien triste lendemain. A quelque temps de là, un nouveau combat eut lieu. Le fils de Jacquard se trouvait avec son père aux premiers rangs. Une balle vient frapper en pleine poitrine le brave jeune homme, qui tombe, mortellement atteint, dans les bras de son père.

—Père, père, dit-il, fermant les yeux à demi, je crois que c’est fini! adieu! embrasse-moi, et embrasse la mère... pour moi!

A peine il peut achever et il expire dans les bras de son père. Qu’on juge de la douleur de celui-ci! Elle fut telle que ses chefs lui délivrèrent son congé, afin qu’il pût retourner dans ses foyers et trouver quelque consolation auprès des siens. Mais restait-il à Jacquard quelques parents après l’effroyable désastre dont Lyon avait été victime? Il ignorait même ce qu’était devenue sa femme n’ayant pu la faire prévenir de sa fuite, et l’informer du lieu de sa retraite. Néanmoins, soutenu par une secrète espérance, il revint à Lyon, qui ne commençait qu’à sortir de ses ruines, et enfin, après bien des recherches, dans un misérable grenier, il retrouva sa pauvre femme occupée à tresser la paille de ses chapeaux. Avec quel transport ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre! mais malgré la joie qu’il éprouvait à retrouver sa chère épouse, dans les yeux de Jacquard il y avait des larmes et, tout en l’embrassant, il ne pouvait comprimer ses sanglots. Après la première émotion, la mère, comme éclairée par un soudain et douloureux pressentiment, demanda:

—Pourquoi seul, et le fils, il est donc resté là-bas? Mon pauvre enfant, quand le reverrai-je?

Le silence seul lui répondit.

—Ah! jamais, jamais! murmura l’infortunée avec un cri de désespoir, et s’affaissant sur les genoux, n’est-ce pas, il ne reviendra pas!... Il... il... est mort?

—Mort au champ d’honneur! dit Jacquard, en serrant de nouveau dans ses bras sa femme presque évanouie.

Pendant de longs jours, le silence du deuil régna dans la pauvre mansarde où le travail seul faisait diversion à la douleur; car, il fallait vivre, et Jacquard, faute d’une meilleure ressource, aidait sa femme dans la confection des chapeaux.

Cependant l’industrie lyonnaise, qu’on aurait cru ruinée à jamais, commençait à renaître grâce au patriotisme de plusieurs fabricants réfugiés en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et qui laissaient à l’envi des positions avantageuses ou même des établissements prospères pour revenir dans la cité qui leur était chère. Les fabriques se rouvraient et Jacquard trouva sans peine à s’occuper; mais, tout en travaillant de ses mains pour gagner le salaire quotidien, il revenait à ses anciens projets et rêvait pour l’industrie quelque découverte utile. Il s’inquiétait surtout de simplifier le métier adopté jusqu’alors pour la fabrication des étoffes de soie; si l’on arrivait à supprimer ou remplacer la tireuse de lacs, à son avis on diminuerait de beaucoup la main d’œuvre et rendrait le travail beaucoup plus rapide et en même temps plus parfait. Il y réussit, et un premier modèle, qu’il devait perfectionner par la suite, lui valut, à l’Exposition universelle de 1801, une médaille de bronze et la même année il obtint, pour cette machine à laquelle il donnait le nom de tireuse de lacs, un brevet d’invention pour dix ans. Il fit un métier sur ce modèle et en 1802, à l’époque où la Consulta se réunit à Lyon pour l’élection du président de la république cisalpine, la machine de Jacquard fixa l’attention de cette assemblée, dont les membres allèrent en compagnie du ministre de l’intérieur, Carnot, la visiter dans l’humble domicile de l’inventeur, rue de la Pêcherie.

Vers la même époque, les Sociétés des arts de Paris et de Londres proposaient un prix considérable pour l’invention d’une machine propre à fabriquer des filets pour la pêche maritime. Jacquard, avec son merveilleux instinct, se mit à réfléchir à ce difficile problème et ne tarda pas à le résoudre; mais satisfait de l’approbation de quelques amis, après une première et favorable expérience, il laissa de côté sa machine. Il fallut que le préfet de Lyon, averti, prît l’initiative d’une démarche pour envoyer l’inventeur et sa machine à Paris où la Société d’encouragement décerna la grande médaille d’or à Jacquard.

Le ministre Carnot, qui cependant connaissait Jacquard, ne se rendant pas compte du mécanisme, avant que la machine fonctionnât, dit assez brusquement à l’inventeur dont le costume et l’air étaient ceux de l’ouvrier:

—C’est donc toi qui prétends réussir à une chose qu’il n’appartient pas aux hommes de faire, c’est-à-dire un nœud avec un fil tendu?

—Monsieur le ministre, répondit modestement Jacquard, j’espère cependant avoir assez bien réussi.

Et tout en expliquant le mécanisme, il fit fonctionner la machine, si bien que le ministre se retira convaincu. Il ne paraît pas cependant que Jacquard ait touché la prime dont il a été parlé; mais, par l’ordre de Carnot sans doute, il eut une place au Conservatoire des arts et métiers, et s’occupa à restaurer et mettre en état les machines et les modèles.

Il travaillait toujours cependant à perfectionner son métier pour la fabrication de la soie, quand il fut rappelé, en 1804, à Lyon, pour établir, dans l’ancien hospice de l’Antiquaille, un atelier d’étoffes façonnées et de tapis des Gobelins. Dès lors, il s’occupa de faire adopter son invention dans les manufactures de Lyon, ce à quoi il fut fort aidé par deux riches fabricants de la ville, MM. Grand et Pernon, qui mirent l’inventeur en rapport avec le conseil municipal. Une commission, composée des plus habiles fabricants, chargée d’examiner le nouveau système de Jacquard, fut unanime dans son approbation, et par un décret daté de Berlin (27 octobre 1806), l’administration municipale fut autorisée à acheter de Jacquard le privilége de son procédé, moyennant une rente de 3,000 fr., réversible par moitié sur la tête de sa femme. L’inventeur avait demandé, en outre, qu’il lui fût accordé une prime de 50 francs pour chaque métier de son invention.

—En voilà un qui se contente de peu, dit l’Empereur avec un sourire, en signant le décret.

Malgré tant de hautes approbations, cependant, ce ne fut pas chose facile que de faire adopter le nouveau métier dans les ateliers, car il avait contre lui la prévention populaire, les ouvriers étant convaincus que cette invention leur était défavorable. Ils la jugeaient sur les apparences, et non d’après l’expérience et les résultats constatés dans les termes suivants par MM. Ozanam et Durozoir:

«Heureux continuateur des efforts de Vaucanson, qui comme lui a perfectionné les machines à tisser, Jacquard a inventé une machine bien simple et peu coûteuse, à la portée de la classe pauvre des tisseurs, qui a formé une époque mémorable et une nouvelle ère dans l’art des tissus. Cet art a éprouvé une révolution complète; l’ouvrier n’est plus qu’une machine à mouvement qui produit sans peine promptement et à bon marché des étoffes ornées des dessins les plus riches et les plus compliqués, que leur prix modéré met à la portée de toutes les classes de la société. Cette machine, loin de diminuer le nombre des ouvriers employés au tissage des étoffes, l’a au contraire décuplé; elle a fait élever d’innombrables manufactures de tissus dans toute l’Europe et donné au commerce de ce genre une activité et une extension inouïes.»

Bien éloignés de prévoir ces merveilleux résultats, les ouvriers tisseurs, craignant de manquer de travail, se liguèrent pour empêcher l’introduction du nouveau métier dans les ateliers; on raconte que plusieurs d’entre eux, afin de prouver qu’il fonctionnait mal, gâtèrent les étoffes; d’autres brisèrent ou brûlèrent les machines. Bien plus, certain jour, Jacquard étant tombé au milieu d’un groupe qui le guettait sans doute, fut traîné vers le Rhône, et il allait être précipité du haut d’un pont dans le fleuve, lorsqu’il fut arraché des mains de ces furieux.

A force de persévérance, néanmoins, l’inventeur, soutenu et encouragé par les fabricants les plus intelligents, finit par triompher; et, vers 1812, on comptait dix-huit mille métiers battant à la Jacquard; maintenant leur nombre s’élève peut-être à trente cinq ou quarante mille. La nouvelle machine a, dit-on, pénétré jusque dans la Chine, le pays par excellence de la routine.

Les offres les plus brillantes avaient été faites, de divers côtés, à Jacquard, pour qu’il vînt organiser des ateliers. La ville de Manchester (Angleterre) en particulier, lui promit toute une fortune s’il voulait s’y rendre dans ce but; mais quoiqu’il eût encore à lutter à Lyon contre l’opposition dont nous avons parlé, dans son patriotique désintéressement, il préféra une position modeste et incertaine dans sa ville natale à l’opulence en pays étranger. Son généreux sacrifice ne fut point sans récompense. Décoré de la Légion d’Honneur, il se vit entouré de l’estime et de la considération de tous ses concitoyens, et ces témoignages de la plus affectueuse sympathie le suivirent à Oullins, où il se retira après la mort de sa femme. «C’est là, dit M. Durozoir, qu’il passa ses dernières années, partageant son temps entre la culture d’un petit jardin et les exercices de la religion catholique. Il termina sa carrière paisiblement, le 7 août 1834, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, et sa cendre repose dans le cimetière d’Oullins, à côté de la tombe de l’académicien Thomas,» tant regretté par Ducis.

On a vu par quels honneurs les généreux Lyonnais se sont plu à témoigner de leur reconnaissance pour l’illustre ouvrier, leur compatriote.

[7] Cette statue était due à une souscription publique.

[8] Biographie universelle.

[9] De Fortis, Eloge historique de Jacquard, in-8o.


JOINVILLE


«Jean, sire de Joinville, était grand et robuste; il avait la tête extraordinairement grosse. La vie réglée qu’il mena, soutenue d’un exercice continuel, le fit arriver à un âge où aucun de ses ancêtres n’était parvenu. Il avait l’esprit vif et l’humeur enjouée, mais impatiente et colère; beaucoup de fermeté, de noblesse et d’élévation dans les sentiments. Il fut tel enfin, qu’à quelques défauts près, inséparables de l’humanité, on doit le regarder comme un des plus grands hommes de son siècle.»

Sauf peut-être dans cette dernière phrase empreinte de quelque exagération, ce portrait nous paraît fidèle; et la lecture du livre de Joinville ne peut que confirmer ce jugement des savants auteurs de la Bibliothèque historique de France. (In-fo T. III.)

En dehors du voyage à la Terre-Sainte, et de cette glorieuse et désastreuse expédition, si admirablement racontée qu’elle identifie en quelque sorte Joinville avec le saint roi dont il fut l’ami comme l’historien, la vie du sénéchal offre peu d’évènements intéressants.

Fils de Siméon, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, et de Béatrice de Bourgogne, sa seconde femme, Jean, sire de Joinville, naquit, suivant les uns, en 1220, suivant d’autres, en 1228 ou 1229. Une troisième opinion, qui compte des partisans, adopte un terme moyen et place la naissance de Joinville en 1224. D’après son livre on peut croire que son éducation ne fut pas exclusivement militaire, et que le corps ne s’exerça pas seul aux dépens de l’esprit. A la cour du comte Thibaut, dont jeune enfant il était l’un des pages, la poésie et la musique, grâce à la protection du maître, avaient leurs grandes et petites entrées, et Joinville, à l’exemple de son seigneur, prit goût à l’une et à l’autre. Il aimait, comme lui-même nous l’apprend, à chanter après le repas les chansons en vogue.

Suivant le désir de ses parents, ou plutôt de sa mère, car il avait perdu son père en 1233, Joinville, marié de bonne heure, épousa Alix ou Alaïs de Grand-Pré, avec laquelle on l’avait fiancé dès l’âge de sept ans. La date du contrat qui paraît sûre (juin 1239) force de rejeter celle de la naissance de Joinville à la date sinon la plus éloignée, tout au moins moyenne; encore celle-ci admise, Joinville aurait été bien jeune pour contracter mariage puisqu’il touchait à peine à l’adolescence. Ce fut sans doute cette grande jeunesse qui ne lui permit pas de prendre une part active à la campagne de France terminée glorieusement par la victoire de Taillebourg.

Le sénéchal ne fit réellement connaissance avec le roi de France que lors de la première croisade. Parti de Joinville avec Jean d’Aspremont, son parent, et neuf autres chevaliers, Joinville fut forcé par les vents contraires de relâcher dans l’île de Chypre et il n’eut pas à le regretter; car saint Louis, qui déjà s’y trouvait, lui fit le meilleur accueil et le retint, lui et tous ses chevaliers à son service. Bientôt même, charmé de son caractère enjoué et ouvert, il voulut l’avoir habituellement près de lui, et, dans les circonstances importantes, volontiers il le consultait, sûr que ce serait l’ami et non pas le courtisan qui lui donnerait conseil. Plus d’une fois Joinville, dans sa franchise, fit preuve d’un vrai courage, par exemple lorsque, par un traité avec les Sarrasins, le roi ayant recouvré sa liberté, l’on mit en délibération la question du départ immédiat pour la France selon le vœu du plus grand nombre des seigneurs et même des proches parents du prince. Citons au moins par quelques extraits, ce récit admirable et qui fait bien connaître Joinville comme homme et comme écrivain:

«En ce point que nous étions en Acre, envoya le roi quérir ses frères et le comte de Flandre et les autres riches hommes à un dimanche et leur dit:

«Seigneurs, Madame la reine ma mère m’a mandé et prié tant comme elle peut, que je m’en voise (vienne) en France, car mon royaume est en grand péril, car je n’ai ni paix ni trêves au roi d’Angleterre. Cil (ceux) de cette terre à qui j’ai parlé m’ont dit que, si je m’en vais, cette terre est perdue; .... si, vous prie, fit-il, que vous y pensiez; et pour ce que la besogne est grosse, je vous donne répit de moi répondre ce que bon vous semblera, jusques à d’ici (aujourd’hui) en huit jours.»

Le dimanche suivant en effet, les frères du roi et les autres barons, étant revenus, saint Louis leur demanda «quel conseil ils lui donneraient ou de s’allée (départ) ou de sa demeurée.» Tous alors répondirent que Guion Malvoisin était chargé d’exprimer «le conseil qu’ils voulaient donner au roi et qui fut tel: «Sire, vos frères et les riches hommes qui ici sont, ont regardé à votre état, et ont vu que vous n’avez pouvoir de demeurer en ce pays à l’honneur de vous ni de votre royaume.... si vous louent-ils, sire, que vous en alliez en France et pourchassiez gens et deniers, par quoi vous puissiez hâtivement revenir en ce pays vous venger des ennemis de Dieu qui vous ont tenu en leur prison.»

Saint Louis ne se tint pas pour satisfait de cette réponse et successivement il interrogea le comte d’Anjou, le comte de Flandre, le comte de Poitiers et plusieurs autres «qui tous s’accordèrent à monseigneur Guy Malvoisin», et conseillèrent le départ immédiat. Le légat lui-même fut de cet avis et il reprit avec quelque vivacité Joinville qui paraissait incliner à l’opinion contraire: «Sire, répondit le sénéchal, puisque vous demandez comment ce pourrait être que le roi put tenir héberges (camps) avec si peu de gens comme il a; je vous le dirai, sire, puisqu’il lui plaît. L’on dit, je ne sais s’il est vrai, que le roi n’a encore dépendu nul de ses deniers (argent). Que le roi mette ses deniers en dépense et envoie quérir chevaliers en la Morée et outre-mer; et quand l’on orra nouvelles que le roi donne bien largement, chevaliers lui viendront de toutes parts par quoi il pourra tenir héberges dedans un an, si Dieu plaît; et par sa demeurée seront délivrés les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu et au sien, qui jamais n’en sortirent si le roi s’en va.»

Le roi ajourna de nouveau les barons à huitaine pour sa réponse. Mais à peine il fut sorti l’assaut, dit le sénéchal, me commence de toutes parts: «Or est fol, sire de Joinville, le roi, lui disait-on ironiquement, s’il ne vous croit pas contre tout le conseil.»

Un peu déconcerté de ce blâme presque unanime, Joinville le fut bien davantage, quand, l’heure du dîner venue, le roi, près duquel il était assis comme à l’ordinaire, pendant tout le repas ne lui adressa pas une seule fois la parole: «Je cuidai vraiment que il fut courroucé à moi... Tandis que le roi disait ses grâces, je m’en allai à une fenêtre ferrée qui était en une reculée (embrasure) devers le chevet du lit du roi; et tenais les bras parmi les fers de la fenêtre... et pensais que si le roi s’en venait en France, je m’en irais vers le prince d’Antioche qui me tenait pour parent.... En ce point que j’étais illec (là), le roi se vint appuyer à mes épaules et me tint ses deux mains sur la tête. Et je cuidai que ce fût monseigneur Philippe d’Anemos, qui trop d’ennui m’avait fait ce jour pour le conseil que j’avais donné; et dis ainsi:

«Laissez-moi en paix, monseigneur Philippe.»

«Par mal aventure, au tourner que je fis ma tête, la main du roi me toucha le visage; et je connus que c’était le roi à une émeraude qu’il avait en son doigt. Et il me dit:

«Tenez-vous tout coi; car je vous veux demander comment vous fûtes si hardi que vous, qui êtes un jeune homme, m’osâtes louer ma demeurée, encontre tous les grands hommes et les sages de France qui me louaient l’allée?

«—Sire, fis-je, dans mon cœur je jugeais mauvaistié ce conseil des barons, comment vous l’aurais-je pu donner?

«—Dites-vous donc que je ferais mal si je m’en allais?

«—Que Dieu m’aide, sire, je dois répondre: Oui!

«Et il me dit: «Si je demeure, resterez-vous?

«Et je lui dis que oui, si je puis ne de mien, ne de l’autrui (soit à mes dépens soit à ceux d’autrui).

«—Or, soyez tout aise, dit-il, car je vous sais moult bon gré de ce que vous m’avez loué (conseillé); mais ne le dites à nullui (personne) toute cette semaine.» Je fus plus aise de cette parole et me défendais plus hardiment contre ceux qui m’assaillaient.»

Voici, lors du retour en France, quelques années après, un autre épisode qui ne fait pas moins d’honneur à la franchise du sénéchal: «Tandis que le roi séjournait à Yères pour acheter chevaux afin de venir en France, l’abbé de Cluny, qui fut évêque de l’Olive, lui présenta deux palefrois qui vaudraient bien aujourd’hui cinq cent livres, un pour lui, l’autre pour la reine. Quand il les eut présentés, il dit au roi:

«Sire, je viendrai demain parler à vous de mes besognes (affaires).»

«Quand ce vint le lendemain, le roi l’ouït moult diligemment et longuement. Quand l’abbé s’en fut parti, je vins au roi et lui dis:

«Je vous veux demander, s’il vous plaît, sire, si vous avez ouï plus débonnairement l’abbé de Cluny pour ce que il vous donna hier ces deux palefrois?

«Le roi pensa longuement et me dit: Vraiment, oui!

«—Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande?

«—Pourquoi? fit-il.

«—Pour ce, sire, fis-je, que je vous loue et conseille que vous défendiez à tout votre conseil juré, quand vous viendrez en France, que ils ne prennent rien de ceux qui auront à besogner devant vous; car soyez certain, si ils prennent, ils en écouteront plus volontiers et plus diligemment ceux qui leur donneront, ainsi comme vous avez fait l’abbé de Cluny.»

Arrivé en Champagne, Joinville fut heureux d’y retrouver sa mère et ses trois frères, mais sa joie se tempéra par la pensée que personne ne l’attendait à Joinville, sa femme étant morte quelque temps auparavant, d’après la Bibliothèque historique; mais dans la Notice de son édition de Joinville, M. Francisque Michel est d’une opinion contraire: «En 1254, après une absence de six ans, Joinville revit enfin son château bien aimé, sa femme Alaïs et son fils âgé alors de six ans.» Le silence de Joinville vient-il à l’appui de cette opinion? peut-être. Quoiqu’il en soit, au contraire de ce qui se ferait aujourd’hui, il est bref sur son retour: «Quand je vis le roi en sa terre et en son pouvoir, je pris congé de lui et m’en vins.... quand j’eus une pièce (quelque temps) demeuré à Joinville et que j’eus fait mes besognes, je me mus vers le roi, lequel je trouvai à Soissons; et me fit si grande joie (fête), que tous ceux qui là étaient s’en émerveillèrent.» Joinville en profita pour préparer le mariage du roi de Navarre, comte de Champagne, son seigneur, avec Isabelle, fille de saint Louis. Ce mariage fut célébré en 1258, et deux années après, Joinville lui-même, devenu veuf, se choisit une nouvelle compagne et épousa, en secondes noces, la fille et l’unique héritière du comte Gautier de Resnel, laquelle s’appelait Alix comme sa première femme.

On sait que Joinville, malgré son affection pour saint Louis, ne put se décider à le suivre dans sa seconde croisade: «Je fus, dit-il, moult pressé du roi de France et du roi de Navarre de me croiser. A ce je répondis que, tandis que j’avais été au service de Dieu et du roi outremer, les sergents au roi de France et au roi de Navarre m’avaient détruit et appauvri ma gent, tellement qu’il ne serait jamais heure (temps) qu’eux et moi nous n’en valions pis. Et leur disait ainsi, que si je voulais ouvrer au gré de Dieu, que je demeurerais ici pour mon peuple aider et défendre; car si je mettais mon corps en aventure au pélérinage de la croix, là où je verrais tout clair que ce serait au mal et dommage de ma gent, j’en courroucerais Dieu qui mit son corps pour son peuple sauver.»

Joinville eut la douleur de voir confirmées toutes ses prévisions, puisque cette expédition, échouant comme la première, eut pour résultat de nouvelles catastrophes, entre lesquelles fut la mort du roi: «Et ouïs conter à monseigneur d’Alençon son fils que, quand il approchait de la mort, il appela les saints pour l’aider et secourir, monseigneur Saint Jacques, monseigneur Saint Denis, madame Sainte Geneviève. Après se fit le saint roi coucher en un lit couvert de cendres, et mit ses mains sur sa poitrine et en regardant vers le ciel rendit à notre Créateur son esprit, en cette heure même que le fils de Dieu mourut en la croix.

«Précieuse chose et digne est de plorer le trépassement de ce saint prince, qui si saintement et loyalement garda son royaume, et qui tant de belles aumônes y fit et qui tant de beaux établissements y mit.» Pas n’est besoin de dire si Joinville applaudit à la canonisation de saint Louis: «dont grande joie fut et doit être à tout le royaume de France et grand honneur à tous ceux de son lignage qui par bonnes œuvres le voudront ensuivre.»

Une anecdote, qui se trouve à la dernière page du livre, prouve l’impression profonde que cet évènement avait faite sur Joinville: «Encore veux-je dire du saint roi aucunes choses qui sont à l’honneur de li: c’est à savoir qu’il me semblait en mon songe que je le voyais devant ma chapelle de Joinville et était, comme il me semblait, merveilleusement lié (joyeux) et aise de cœur, et moi-même j’étais moult aise de ce que je le voyais en mon chatel et lui disais: «Sire, quand vous partirez d’ici, je vous hébergerai dans une mienne maison qui sied en une mienne ville qui a nom Chevillon.» «Et il me répondit en riant, et me dit: «Sire de Joinville, je ne bée (désire) pas sitôt partir d’ici.»

«Quand je m’éveillai, si m’apensai et me semblait que il plaisait à Dieu et à li que je le hébergeasse en ma chapelle, et j’ai fait ainsi, car j’y ai établi un autel en l’honneur de Dieu et de luy.»

Le sénéchal survécut de longues années à saint Louis, car nous lisons qu’en 1315, âgé de plus de quatre-vingt onze ans, il se trouvait assez alerte encore pour monter à cheval et entrer en campagne, d’après le mandement de Louis X dit le Hutin qui avait déclaré la guerre aux Flamands. On a vu que sa tempérance et sa sobriété, jointes à un exercice habituel, contribuèrent à lui ménager cette verte vieillesse qui se prolongea jusqu’en 1319 (11 juillet), comme il résulte de l’épitaphe latine qui se lisait sur son tombeau. Il ne mourut donc pas en 1317, comme l’affirment, avec d’autres, les auteurs de la Bibliothèque historique. Si, même, avant cette époque, le nom de son fils Anceau ou Anselme se trouve dans divers actes avec le titre de sénéchal, c’est que le vénérable vieillard, sentant le poids des années, avait cru devoir résigner les fonctions comme le titre de cette haute magistrature.

Ce fut à la demande de la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, que Joinville entreprit d’écrire l’Histoire de saint Louis. Mais la reine étant morte avant que l’ouvrage fût terminé, Joinville put du moins l’offrir à Louis X, son fils aîné, arrière petit-fils de saint Louis. Ce livre, dont il s’est fait tant d’éditions et plusieurs magnifiques, est, au point de vue du style comme de l’histoire, un trésor inestimable qu’on apprécie d’autant plus qu’on aurait pu le perdre; «car dit M. Paulin Paris, dans sa Dissertation sur les manuscrits de Joinville, il nous reste du monument le plus précieux de notre histoire un seul manuscrit ancien: encore ce manuscrit est-il postérieur à Joinville de plus d’un demi-siècle.» Que d’accidents auraient pu le détruire ou le détériorer! Joinville commence plus particulièrement la longue série de nos grands historiens français; car Vilhardouin, le premier en date, qui écrivait 60 ou 80 ans auparavant, très intéressant quant aux évènements qu’il raconte, nous parle une langue difficile aujourd’hui même pour des lettrés, et à côté du texte, il leur faut une traduction beaucoup moins nécessaire dans le livre de Joinville.


JOUBERT (JOSEPH)
SA VIE ET SES ŒUVRES[10].


I

Dans le Journal des Débats du 8 mai 1824, on lisait ces lignes que recommandait la signature de leur auteur:

«M. Joubert aîné, conseiller honoraire de l’Université, et le plus ancien ami de Fontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui l’auraient pu rendre célèbre comme son illustre ami, il a préféré passer une vie inconnue au milieu d’une société choisie; elle a pu seule l’apprécier. C’était un de ces hommes qui attachent par la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur âme, l’égalité de leur humeur, l’originalité de leur caractère, par un esprit vif et éclairé, s’intéressant à tout et comprenant tout. Personne ne s’est plus oublié et ne s’est plus occupé des autres. Celui qui déplore aujourd’hui sa perte ne peut s’empêcher de remarquer la rapidité avec laquelle disparaît le peu d’hommes qui, formés sous les anciennes mœurs françaises, tiennent encore le fil des traditions d’une société que la révolution a brisée. M. Joubert avait de vastes connaissances. Il a laissé un manuscrit à la manière de Platon et des travaux historiques. On ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde; mais il y a d’autres souvenirs que l’amitié conserve, et elle ne fait ici mention des talents littéraires de M. Joubert qu’afin d’avoir le droit d’exprimer publiquement ses regrets.»

«Chateaubriand.»

Bien des années après, l’illustre écrivain, dans les Mémoires d’Outre-tombe[11], traçait de son ami un portrait plus accentué, singulièrement curieux et original, mais d’ailleurs non moins sympathique:

«Plein de manies et d’originalité, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n’était plus troublé que lui; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l’âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s’empêcher d’être ému de leur tristesse et de leur joie: c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement pendant ce silence et ce repos qu’il s’ordonnait! M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime; vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant de la sorte une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés renfermés dans des couvertures trop larges.

«Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de la Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: «Je suis comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons et qui n’exécute aucun air.» Madame Victorine de Châtenay prétendait qu’il avait l’air d’une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s’en tirait comme elle pouvait: définition charmante et vraie

Enfin du vivant même de Joubert, l’auteur du Génie du Christianisme lui écrivait entre autres choses: «Qui m’aurait dit que, dans cette petite ville, demeurerait un homme que j’aimerais tendrement, un homme rare dont le cœur est de l’or, qui a autant d’esprit que les plus spirituels, et qui a par ci par là du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous: il n’y a point d’homme d’un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d’homme avec lequel j’aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous et convenez que je suis un grand homme.»

Assurément celui dont Chateaubriand parlait ainsi ne pouvait être un homme ordinaire, et, après lecture de ces remarquables pages, comment n’aurait-on pas le très vif désir de faire plus ample connaissance avec Joubert, désir heureusement facile à satisfaire; car, en outre des Notices trop brèves qui se trouvent dans les Biographies Universelles, une Vie de Joubert, écrite et très bien écrite par M. Paul de Raynal, qui avait épousé l’une de ses nièces, se lit en tête de la nouvelle édition, en deux volumes, des Œuvres posthumes de Joubert (Correspondance et Pensées). Par la Notice, on apprend à connaître, et de la façon la plus intime, cet homme excellent; par la Correspondance et les Pensées, à l’admirer, à l’aimer; et l’on ratifie de tout cœur, avec empressement, les éloges rappelés plus haut et dans lesquels on était peut-être tenté de voir une exagération de l’amitié. Venons aux détails biographiques.

Joseph Joubert naquit, le 6 mai 1754, à Montignac, petite ville du Périgord, où son père exerçait la profession de médecin. Il était l’aîné de sept frères, et cette famille nombreuse ne laissait pas d’apporter quelque gêne dans une maison dont la fortune était médiocre. Mais l’affection des parents trouvait le fardeau léger et savait suppléer à tout! Joubert dans une de ses lettres, écrites longtemps après, nous parle de sa mère avec un accent ému qui va droit au cœur et fait aimer également le fils et la mère:

«Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l’avoir trop peu aimée.

«Elle m’a nourri de son lait, et jamais», me dit-elle souvent, «jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j’entendis sa voix. Un seul mot d’elle, une chanson arrêtaient sur le champ mes cris et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi.» Je rends grâce à la nature qui m’avait fait un enfant doux; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties du berceau.

«Mon enfance a pour elle d’autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours.... Ma jeunesse fut plus pénible pour elle... Elle me vit partir... et depuis que je l’eus quittée, je ne me livrai qu’à des occupations qui ressemblent à l’oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but ni la nature. Elles m’ont procuré quelquefois des témoignages d’estime, des possibilités d’élévation, des hommages même dont j’ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l’éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d’elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j’en serai occupé tant que pourra durer ma vie[12]».

A l’âge de quatorze ans, Joubert avait appris tout ce qu’on pouvait apprendre alors dans une petite ville du Périgord. Envoyé à Toulouse pour y étudier les lois, il se dégoûta vite des livres de jurisprudence, et la carrière des lettres lui souriait davantage. C’est alors qu’il entra dans la congrégation des pères de la Doctrine chrétienne chargés de la direction du collége de Toulouse, mais d’ailleurs sans prononcer de vœux et aliéner par conséquent sa liberté, comme s’exprime la Biographie Universelle. Il professa dans cette maison, non moins chéri des maîtres que des élèves, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, où sa santé, trop délicate pour supporter les fatigues de l’enseignement, lui rendit nécessaire un repos prolongé. Il revint donc dans sa famille à Montignac et y resta pendant deux années (1776-1777), qui ne furent pas d’ailleurs perdues pour l’étude. Mais, dans sa petite ville, les ressources pour le travail intellectuel faisaient souvent défaut; les livres étaient rares, plus rares les hommes dont la conversation pouvait servir d’aiguillon à un esprit jeune et ardent, et Joubert obtint enfin de ses parents de venir habiter Paris au commencement de l’année 1778.