[10] Correspondance et Pensées de Joubert. 2 vol. in-18. Nouvelle édition.

[11] T. IV.

[12] Lettre à Madame de Beaumont.—1800.

II

«Son premier soin fut d’y rechercher la société des gens de lettres; tentative heureuse,» dit son biographe, un peu à la légère peut-être, en ajoutant: «Car, au bout de peu de mois, il connaissait Marmontel, Laharpe, d’Alembert. Bientôt même il était admis dans la familiarité de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre de la conversation. C’était débuter par les grandes entrées.»

Je trouve cette dernière phrase au moins singulière dans la bouche d’un éditeur de Joubert, et, par les aveux même de celui-ci, nous savons où il faillit être conduit par ces grandes entrées. Jeté, lui le jeune homme pieux et candide, par une curiosité téméraire ou par l’imprudence d’un ami, dans ce milieu fatal à tant d’autres, il fallait une sorte de miracle pour qu’il ouvrît les yeux et pût sortir sain et sauf de ce Capharnaüm. «Car peu à peu, dit M. Paul de Raynal, il se laissait aller, du moins il s’en accuse, à l’entraînement du flot philosophique. Il était difficile, on le comprend, qu’un jeune homme récemment arrivé de la province et tombé, par une bonne fortune inattendue (sic) dans cette enivrante atmosphère, se garantît complètement des séductions qui subjuguaient une société déjà blasée. N’était-il pas à cet âge où, pour peu qu’on relâche les rênes, l’esprit s’échappe en courses folles sans se détourner des obstacles, sans respecter les barrières[13]

Quoiqu’il en soit, Joubert eut le bonheur d’être à temps éclairé sur le péril et de s’en éloigner, et peut-être, grâce à la trempe vigoureuse de son esprit, «qu’en passant au milieu des erreurs du temps, il apprit à mieux aimer les vérités éternelles.» Rentré dans le calme et la pleine possession de lui-même, il se remit aux études littéraires, charme de sa jeunesse, et c’est alors que, par la communauté de goûts et d’humeurs, il se lia avec Fontanes qui devint bientôt son ami le plus intime. Ce fut à lui que ce dernier dut, par un mariage inespéré, «l’heureuse indépendance qui, en assurant le repos et la dignité de sa vie, devait permettre à son talent de se développer sans s’aigrir et préserver sa grandeur à venir des éblouissements que la fortune apporte trop souvent avec elle.»

Mais, à ce moment là même, éclataient des évènements, dont le contre-coup se fait sentir aujourd’hui encore, qui bouleversèrent alors tant d’existences et précipitèrent la France dans un abîme de malheurs. A 89 avait succédé 90, et déjà, pour les esprits clairvoyants, il n’y avait plus guère place à l’illusion. Joubert était de ceux-là; néanmoins, nommé à l’élection, par ses concitoyens, juge de paix de Montignac, il crut de son devoir d’accepter ces fonctions qu’il remplit avec scrupule et à la satisfaction de tous pendant deux années. Mais il déclina l’honneur d’un nouveau mandat, voyant l’horizon politique s’assombrir tous les jours davantage et comprenant que «les fonctions publiques, même les plus modestes et les plus calmes, ne tarderaient guère à devenir actives jusqu’à la violence.»

D’ailleurs il était rappelé non plus à Paris, mais à Villeneuve-sur-Yonne, (en Bourgogne) à la fois par l’entraînement d’une sérieuse affection et par la pensée d’un devoir à remplir. Là vivait une famille qui lui avait offert, à plusieurs reprises, une cordiale hospitalité, et dont le chef était son ami dès longtemps. La sœur de celui-ci «par une abnégation d’autant plus méritoire qu’elle est moins admirée, son frère devenu veuf, s’était dévouée à l’éducation d’une nièce privée de mère dès le berceau, et au soin d’une maison considérable.... Il s’était formé entre elle et Joubert une de ces liaisons pleines de charme qu’épure déjà la maturité de l’âge, et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse.»

Or, pendant le séjour de Joubert à Montignac, presque coup sur coup, de cruels malheurs vinrent mettre à l’épreuve le courage de cette personne. Après deux pertes déjà bien douloureuses, elle vit mourir le chef de la maison, ce frère aîné «l’objet le plus cher de son dévouement et le soutien sur lequel s’appuyait sa vie.» Cette âme, quoique fortement trempée et solidement chrétienne, faillit succomber à la douleur, et Joubert de loin s’efforçait en vain de relever son courage et de lui apporter quelques consolations par des lettres qui ne sont pas les moins belles du recueil. De cette correspondance cependant résulta pour tous deux, avec la pleine et mutuelle confiance, une sympathie de plus en plus vive: «La tendresse se glisse aisément sous les larmes, et ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que, sans y songer, ils étaient devenus nécessaires l’un à l’autre.» C’est alors que Joubert, après avoir essayé vainement des sages conseils et des consolations ordinaires, écrit:

«.... Je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s’est mis du parti de votre désolation, et raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n’aboutissent qu’à tirer de toutes choses quelque sujet d’accablement.... Je suis, hélas! et j’en gémis, votre ami le plus ancien lorsque tant d’autres ne sont plus; c’est du fond du cœur que ce titre vient se placer sous ma plume... J’aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m’a tant plu et des souvenirs que mon âme gardera précieusement.

«Vous êtes un dépôt que vos malheurs m’ont confié; un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix; un dépôt que je veux mettre à ma portée pour veiller sans cesse sur lui. Oui, je vous veux auprès de moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes; il faudrait d’abord les détourner et les tarir et nulle main ne peut le faire, si ce n’est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi[14]».

La main que Joubert offrait si noblement fut acceptée, le mariage se fit à Paris et sans bruit, à cause de la gravité des circonstances (on était au mois de juin 1793). Puis les deux nouveaux époux allèrent habiter Villeneuve qui, par une exception rare, hélas! en ces temps désastreux, avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Mais Joubert, dans le calme et la sécurité de sa retraite, ne pouvait être indifférent aux malheurs publics, et nous en voyons la preuve dans cette phrase de son journal: «La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.»

Un jour, il apprend que, dans un château situé à quelque distance de Villeneuve, une famille tout entière, celle de M. de Montmorin[15] ancien ministre des affaires étrangères, vient d’être enlevée par ordre du Comité de sûreté générale, et conduite à Paris. Les commissaires n’ont laissé au château que des enfants et une jeune femme malade dont la pâleur et la maigreur semblaient présager une mort prochaine. Quoiqu’il ne connût point cette dame, Joubert se rendit au château pour lui offrir ses conseils et ses consolations, bravant le danger auquel sa généreuse compassion pouvait s’exposer. Mme de Beaumont en fut profondément touchée et remercia avec effusion Joubert et sa femme non moins charitable et empressée. De là entre eux cette amitié vive et profonde dont témoignent les lettres de notre écrivain et qui trop tôt, hélas! devait être brisée par la mort.

[13] Vie et Travaux de Joubert.

[14] Correspondance de Joubert.

[15] M. de Montmorin fut une des victimes des massacres de septembre.

III

Cependant, malgré sa santé si languissante, Mme de Beaumont devait vivre, si c’était là vivre, quelques années encore. Les temps étant devenus meilleurs, elle revint habiter Paris et ouvrit un des rares salons de l’époque. Joubert se plut à y conduire Fontanes et aussi Chateaubriand qu’il avait connu par le premier, «Chateaubriand devenu bientôt le Dieu du Temple», pour peu de temps puisque nous voyons Mme de Beaumont mourir, en 1803, à Rome, vaincue par la souffrance physique moins encore peut-être que par la douleur morale et le poignant regret de chères victimes tuées par la Révolution et qu’elle pleurait toujours: Quia non sunt! comme dit son épitaphe.

Cette mort fut ressentie cruellement par Joubert et le souvenir de cette précieuse amitié lui sera présent jusqu’à la fin encore qu’il ait écrit quelque part: «J’ai passé le fleuve d’oubli.» D’ailleurs, pour faire diversion à son chagrin, il avait, en outre de ses études habituelles, les affections comme les devoirs de la famille. Un fils lui était né de son mariage, un fils dont il veillait l’enfance avec une tendre sollicitude, et sur lequel reposaient ses plus chères espérances. Ainsi s’écoulèrent pour Joubert plusieurs années dans lesquelles il partageait son temps «entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l’amitié» lorsque, en 1809, la création de l’Université lui vint imposer des devoirs inattendus. Fontanes, nommé grand maître, tenait à choisir ses futurs collaborateurs entre les hommes les plus éminents comme les plus honorables, et sur la liste de présentation des inspecteurs généraux et membres du Conseil, à côté des noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il écrivit celui de Joubert en ajoutant sous forme de note: «Ce nom est moins connu que les deux premiers, et c’est cependant le choix auquel j’attache le plus d’importance.... M. Joubert est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je m’estimerai heureux si Votre Majesté veut m’accepter pour caution.»

Joubert nommé, tel fut le zèle, telle fut la conscience qu’il apporta dans ses nouvelles fonctions dont il comprenait si bien l’importance qu’il parut s’y absorber presque tout entier. On raconte à ce sujet que Mme de Chateaubriand «une femme dont l’esprit va de pair avec le nom, un soir, fatiguée d’enseignement, de professeurs de lycées,» ne put s’empêcher de murmurer:

L’ennui naquit un jour de l’Université!

Les causeurs sourirent, mais l’entretien continua toujours sur le même sujet. Cependant, aussitôt que les circonstances le lui permirent, Joubert reprit ses études et ses lectures, j’allais ajouter, son journal; mais je ne crois pas qu’il l’ait jamais sérieusement interrompu et il ne se passait pas de jour où il n’écrivît, le plus souvent au crayon, ses réflexions ou ses impressions. Je me trompe en disant que le journal ne fut pas suspendu, même avant le jour où pour jamais le crayon devait échapper à sa main défaillante; car sur un feuillet on lit: «Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet: ma grande maladie! Deo gratias!»

Deo gratias! Joubert, ce philosophe chrétien, est tout entier dans ces deux mots! Et quand, bien des années après, viendra l’instant solennel, où il lui faudra se séparer de tous ceux qui lui sont chers, de sa femme, de son fils, d’un frère plus jeune dont la famille est devenue la sienne, il ne se montrera pas moins admirable de calme et de résignation sereine:

«Dans les premiers mois de l’année 1824, les indispositions de M. Joubert se montrèrent plus graves et plus longues; l’équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s’engagea, et bientôt le docteur Beauchêne, son vieil ami, présagea avec douleur une fin que son art ne pouvait conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait, car, saisissant encore une fois son crayon, il inscrivit sur son journal ces derniers mots, rapide analyse de sa vie, de ses travaux et de ses espérances; 23 «22 mars 1824.—Le vrai, le beau, le juste, le Saint!»

«A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent, et le 4 mai suivant, muni de la nourriture sacrée, au milieu de sa famille en larmes, il remonta vers les célestes demeures d’où il semblait n’être que pour un moment descendu[16]».

Mais cet homme éminent, cet homme rare pour ceux qui l’avaient connu ne laissait-il rien après lui que l’exemple de sa noble vie, et l’exemple plus admirable de sa mort chrétienne? Heureusement si et, quelque temps après que Joubert eut cessé d’exister, parut un petit volume de Pensées dont Chateaubriand, à la prière de la veuve, s’était fait l’éditeur. Une éloquente préface de l’illustre écrivain servit de passe-port au livre qui d’ailleurs pouvait se passer de cette recommandation pour ceux qui l’avaient ouvert une première fois. Quoique le volume, tiré à un petit nombre d’exemplaires destinés aux seuls amis, n’eût eu qu’une publicité restreinte, il fit sensation parmi les lecteurs d’élite; ils regrettaient seulement que le volume ne renfermât qu’une si faible partie des œuvres posthumes de Joubert, qu’ils avaient lieu de croire beaucoup plus considérables. Ils ne se trompaient pas. Joubert avait laissé un grand nombre de manuscrits, si l’on peut appeler de ce nom: «d’un côté, des feuilles détachées, couvertes d’ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l’autre une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents, où il avait inscrit, jour par jour, et seulement au crayon, ses réflexions, ses maximes, l’analyse de ses lectures et les évènements de sa vie.»

Or, quel travail à décourager le plus intrépide que celui de déchiffrer tous ces brouillons, de collationner ces feuillets minuscules, de réunir, coordonner, en les distribuant par chapitres, toutes les pensées relatives aux mêmes sujets et dispersées sur vingt feuillets, disjecti membra poetæ!

Devant une pareille tâche le fils de M. Joubert avait hésité, sinon tout à fait reculé, et une mort prématurée ne lui permit pas de l’entreprendre. Tous ces trésors devaient-ils rester à jamais enfouis, perdus? Non, le zèle de la famille, du frère de Joubert en particulier, ne pouvait le permettre, et d’après le désir de celui-ci, M. Paul de Raynal, son gendre, se chargea: «d’accomplir cette tâche de minutieuses recherches, d’attentive restauration, ce travail de mosaïque littéraire qu’une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter.»

Il n’y employa pas moins de trois années, et trois années d’un labeur assidu; mais il n’eut pas à le regretter, car lorsque parut la nouvelle édition: Pensées et Correspondance de Joubert, en deux volumes, le succès, dans le public d’élite, fut complet. Les critiques les plus éminents s’empressèrent de signaler l’ouvrage, heureux d’applaudir à cette résurrection ou exhumation glorieuse, comme elle avait fait pour André Chénier. M. Sainte Beuve, qui naguère et le premier, avait souhaité la bienvenue au volume édité par Chateaubriand, fit de nouveau et avec plus d’effusion dans les Causeries de lundi l’éloge de l’auteur dont il avait dit déjà: «Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, d’avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu’il demeurât à jamais gravé dans l’esprit: il suffit maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d’avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent sans cesse, sur bien des thèmes éternels, (dont M. Sainte-Beuve s’inquiétait alors), on ne saurait dire mieux ni plus singulièrement que lui.»

MM. de Sacy, Saint-Marc Girardin, Gerusez, etc., ne parlent pas autrement et ne témoignent pas, dans leurs articles développés, d’une moins chaleureuse sympathie! Et comment n’admirer pas, comme dit si bien M. E. Poitou, «tant d’originalité alliée à tant de grâce, tant de délicatesse d’esprit et de tendresse d’âme dont malgré soi on subit le charme.... Comme ces pensées sont limpides et colorées! quel mélange pénétrant de douceur et d’austérité! C’est la raison à la fois grave et souriante, c’est la vertu indulgente et sereine. Écoutez-le maintenant parler de Dieu, de l’âme, de la Religion; il a sur ce sujet des pages qui, pour la profondeur, la portée et l’éclat, font souvenir de Pascal et de saint Augustin.»

Détachons de ce précieux volume des Pensées quelques passages seulement, car cette Notice est déjà longue, et cependant que de choses il nous resterait à dire!

«Le ciel est pour ceux qui y pensent.

»La religion est la poésie du cœur; elle a des enchantements utiles à nos mœurs; elle nous donne et le bonheur et la vertu.

»Nous ne voyons bien nos devoirs qu’en Dieu. C’est le seul fond sur lequel ils soient toujours lisibles à l’esprit.

»La piété est le seul moyen d’échapper à la sécheresse que le travail de la réflexion porte inévitablement dans nos sensibilités.

»On ne comprend la terre que lorsque on a connu le ciel. Sans le monde religieux, le monde sensible offre une énigme désolante.

»Dieu aime autant chaque homme que tout le genre humain. Le poids et le nombre ne sont rien à ses yeux. Eternel, infini, il n’a que des amours immenses.

»Les enfants tourmentent et persécutent tout ce qu’ils aiment.

»Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.

»Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur.

»Chose effrayante, et qui peut être vrai: les vieillards aiment à survivre.

»Le meilleur des expédients, pour s’épargner beaucoup de peine dans la vie c’est de penser très peu à son intérêt propre.

»Les repas du soir sont la joie de la journée; les festins du matin sont une débauche. Je hais les chants du déjeuner.

»La médisance est le soulagement de la malignité.

»Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte d’eau.

»Chacun est sa Parque à lui-même, et se file son avenir[17]».

Voilà, pris au hasard, quelques épis dérobés à cette si riche moisson et qui peuvent faire juger du reste. Aussi Joubert toujours si modeste, et poussant à l’excès la défiance de lui-même, a-t-il pu écrire sans présomption: «J’ai donné mes fleurs et mon fruit: je ne suis plus qu’un tronc retentissant; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend devient plus sage.»

Rien de plus vrai, nous l’affirmons d’après notre propre et heureuse expérience.

Maintenant, car si sympathique que soit la critique, elle ne saurait abdiquer ses droits non plus que ses devoirs: ne se trouve-t-il point quelques plants d’ivraie, quelques herbes parasites, mêlés à tout ce bon grain? Peut-être: On reproche à certaines pensées une recherche qui ressemble à la subtilité. D’autres fois, telle pensée, que l’auteur n’a pu suffisamment expliquer ou développer sans doute, semble presque une dissonance dans la bouche du philosophe chrétien, celui-ci par exemple: «Les jansénistes disent qu’il faut aimer Dieu, et les jésuites le font aimer. La doctrine de celle-ci est remplie d’inexactitude et d’erreurs peut-être (sic); mais, chose singulière, et cependant incontestable, ils dirigent mieux.»

Mais ces taches sont rares et le livre, excellent dans l’ensemble, parce que sa lecture rend meilleur, profitant surtout aux esprits cultivés, doit prendre place au premier rang des écrivains, qu’on aime à lire et relire, dans la bibliothèque de l’honnête homme et de l’homme de goût.

La rue Joubert s’appela ainsi (dès l’an VIII) en souvenir du général Joubert (Barthélemy-Catherine) tué à Novi, en 1799.

[16] Vie et travaux de Joubert.

[17] Pensées de Joubert (Passion).


JOUFFROY-D’ABBANS.


Cette rue, qui conduit du boulevard de l’Etoile à la rue Cardinet, a pris ce nom en vertu d’un arrêté du 2 mars 1867. On ne saurait trop applaudir à cette décision, qui est un grand acte de justice et qui a pour but d’honorer la mémoire d’un homme éminent, mal apprécié de son vivant, et aujourd’hui encore trop peu populaire, Jouffroy-d’Abbans, un Français et l’inventeur véritable, quoique aient prétendu Anglais et Américains, de la navigation à la vapeur. Ce fait est établi de la manière la plus incontestable, avec toutes les preuves à l’appui, dans une intéressante brochure publiée en 1864 par M. le marquis de Beausset-Roquefort, et qui a pour titre: Notice historique sur l’invention de la navigation à la vapeur[18]. Ce savant et consciencieux travail nous fournira sur Jouffroy-d’Abbans de curieux détails puisés aux meilleures sources.

Mais d’abord constatons, en dépit des prétentions rivales, que: «Salomon de Caus, natif de Normandie, songea le premier, en 1615, à se servir de la force motrice de la vapeur d’eau dans la construction d’une machine propre à opérer les épuisements; Papin, en 1690, conçut le premier la possibilité de construire une machine à vapeur acqueuse et à piston; le marquis Claude de Jouffroy, gentilhomme de la Franche-Comté, fut l’inventeur du pyroscaphe et le premier qui réalisa pratiquement la navigation à vapeur par des expériences faites sur la Saône, à Lyon, an 1783, avec un plein succès constaté par un acte authentique, par des documents officiels, par le témoignage de milliers de spectateurs. La gloire de l’invention de la vapeur et celle de son application à la navigation appartiennent donc à la France; les annales de la ville de Lyon doivent conserver la mémoire des premiers essais heureux de la navigation à la vapeur.» Ceci bien établi, venons aux détails biographiques.

Claude-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, naquit à Roche-sur-Rognon (Haute-Saône), le 30 septembre 1751, de messire Jean-Eugène, marquis de Jouffroy-d’Abbans, et de dame Jeanne-Henriette de Pons de Rennepont, dame de la Croix-Étoilée de l’Empire. A l’âge de 13 ans, Claude fut reçu page de Mme la Dauphine; à vingt ans, il entra comme sous-lieutenant au régiment de Bourbon. Une malheureuse affaire, de celles que le préjugé qualifie affaire d’honneur, le fit justement, il faut le reconnaître, envoyer aux îles Sainte-Marguerite où il se vit retenu pendant deux années qui ne furent pas heureusement perdues pour le jeune officier. Pendant ses loisirs forcés, en observant la manœuvre des galères à rames, il fut frappé des inconvénients inhérents à ce mode de navigation et se demanda s’il n’y aurait pas quelque chose de mieux; si, par exemple, l’emploi de la vapeur comme force motrice ne serait pas de beaucoup préférable. Dès lors il ne s’occupa plus que de trouver les combinaisons mécaniques propres à transmettre le mouvement de propulsion. Redevenu libre en 1775, il se rendit à Paris où les frères Perrier venaient de fonder un grand établissement industriel, en important de Birmingham une machine de Watt, connue en France sous le nom de pompe à feu de Chaillot.

Jouffroy rencontra à Paris deux compatriotes, officiers comme lui, et pareillement adonnés à l’étude des sciences, le comte d’Auxiron, capitaine d’artillerie, et le marquis Du Crest, colonel en second du régiment d’Auvergne, membre de l’Académie des Sciences et auteur d’un Traité sur la mécanique. Après s’être rendu compte, par une étude approfondie, du mécanisme de la pompe à feu de Chaillot, Jouffroy n’hésita point à penser qu’on pouvait utiliser le même moteur pour la navigation. Il développa ses idées à ce sujet devant un petit comité composé du maréchal de camp Follenay, du marquis Du Crest, du comte d’Auxiron et de Perrier. Ce dernier se fit son contradicteur, en présentant un contre-projet qui différait par le mécanisme et surtout par le calcul des résistances à vaincre: «Il évaluait la force nécessaire d’après le nombre de chevaux employés pour remorquer les bateaux, tandis que Jouffroy soutenait, avec raison, qu’il fallait une force plus que triple en prenant le point d’appui dans l’eau.» Cette opinion qui, maintenant, est devenue un fait, était chaudement appuyée par d’Auxiron et Follenay. Mais Du Crest se rangeait à l’avis contraire et sa position comme l’autorité de son nom lui permettaient d’obtenir le concours de l’Académie des sciences pour Perrier qui possédait dans ses vastes ateliers tous les moyens de préparer des essais en grand; le résultat cependant fut un insuccès complet et donna pleinement raison à d’Auxiron qui ne cessait d’encourager son ami et, en mourant, lui écrivait d’une main défaillante:

«Courage, mon ami, vous êtes seul dans le vrai.» Jouffroy n’en doutait pas, mais convaincu qu’à Paris pour l’instant l’influence rivale l’emportait absolument, il se retira dans sa province. «Là, plein de foi dans l’avenir, livré à ses seules ressources, n’ayant d’autre guide que ses études persévérantes et d’autres ouvriers qu’un chaudronnier de village, il parvint en 1776, à construire une machine qu’il adapta à un bateau. Ce premier pyroscaphe avait 13 mètres de longueur sur 1 mètre 95 centimètres de largeur. L’appareil nageur consistait en tiges de 2 mètres 60 centimètres de longueur suspendues de chaque côté vers l’avant et portant à leur extrémité des chaînes armées de volets mobiles plongeant de 40 centimètres. Les chaînes pouvaient décrire un arc de 2 mètres 60 centimètres (8 pieds) de rayon et de 95 centimètres de corde (3 pieds); un levier muni d’un contre-poids les maintenait au bout de leur course. Une machine de Watt à simple effet, installée au milieu du bateau, mettait en action ces rames articulées. La construction de cet appareil, dans une localité où il était impossible de se procurer des cylindres fondus et alésés, était une œuvre de génie, de courage et de patience; malgré ses imperfections, il était supérieur à tout ce qui avait été proposé jusqu’alors pour la navigation. Le bateau fonctionna sur le Doubs, à Baume-les-Dames, entre Montbeliard et Besançon, pendant les mois de juin et de juillet 1776[19]

Cependant l’inventeur avait reconnu dans la pratique certains côtés défectueux de son système et résolut d’y remédier en construisant une machine nouvelle et d’un plus grand modèle. Dans ce but il vint s’établir à Lyon, où il ne tarda pas à se fixer définitivement en s’alliant à une famille des plus honorables de la ville. Le 10 mai 1783, il épousa Mlle Françoise-Madeleine de Pingers de Vallier, jeune et aimable personne qui devait être pour lui l’ange consolateur au milieu des longues, des continuelles tribulations de sa vie laborieuse et tourmentée.

Les préoccupations de son mariage cependant n’avaient point empêché Jouffroy de poursuivre ses études et ses travaux; et la même année s’achevait la construction de son nouveau bateau qui, lui aussi, fut «une œuvre d’art et de génie;» car à Lyon les ressources faisaient défaut presqu’autant qu’à Baume-les-Dames. L’inexpérience des ouvriers était telle que l’inventeur devait façonner lui-même les pièces délicates et qui exigeaient, pour arriver à la précision nécessaire, une main d’œuvre particulièrement habile.

Le nouveau pyroscaphe mesurait une longueur de 46 mètres sur 4 mètres 50 de largeur; les roues avaient 4 mètres 50 centimètres de diamètre; les aubes 1 mètre 95 centimètres, plongeant à 0 m. 65 centimètres, le tirant du bateau était de 0 m. 95 centimètres, son poids total de 327 milliers, dont 27 pour le bateau et 300 pour la charge.

L’annonce de cette grande et solennelle expérience avait attiré sur les quais, sur les ponts, des milliers de spectateurs et de curieux, parmi lesquels ne manquaient point ou même dominaient les incrédules, et à chaque pas s’entendaient des conversations comme celle-ci:

—Croyez-vous qu’il réussisse? Pour ma part j’ai peine à croire que nous ne nous soyons pas dérangés pour rien.

—Je m’étonnerais qu’il en fût autrement.

—Voyez donc l’énorme machine que ce bateau! C’est une vraie baleine, un monstre marin! Se peut-il qu’on mette en mouvement pareille masse sans le secours des rames ou de la voile? C’est bien comme on dit vouloir prendre la lune avec... vous savez le proverbe.

—Oui! oui! Pourtant on dit que l’inventeur n’est ni un sot, ni un écervelé, et pour risquer dans une telle entreprise la meilleure part peut-être de sa fortune, il faut qu’il soit presque sûr par ses calculs, ou même par l’expérience...

—Bah! bah! Un homme à projets! ces gens-là ne doutent de rien! Des fous le plus souvent! Il viendrait à quelqu’un d’eux l’idée de grimper dans la lune qu’ils dépenseraient sans sourciller tout leur avoir pour la construction des échelles ou tout au moins d’une machine ad hoc. Il paraît même, d’après les papiers publiés, qu’à Paris sérieusement on y pense et que Phaéton ne doit pas tarder à avoir des successeurs!

—Eh! mais, eh! mais!... voyez donc le dernier coup de cloche à peine a retenti comme signal du départ, et voici la lourde machine qui s’ébranle, qui se remue et s’éloigne plus rapide que si elle était emportée par un triple rang de rames!

En effet, sur les eaux paisibles de la Saône, le pyroscaphe, comme on l’appelait alors, s’avançait remontant sans effort le courant, et salué par les acclamations, les hourras, les battements de mains des spectateurs entassés sur les deux rives, il franchit promptement la distance entre Lyon et l’île Barbe, ainsi qu’il est constaté d’une manière irréfragable, dans une pièce dont la minute se trouve encore chez un notaire de la ville et que signèrent les huit membres de la commission scientifique, choisis pour assister à l’expérience quoique d’ailleurs sans titre officiel: MM. Laurent, Basset, chevalier, lieutenant général de police de la ville; l’abbé Monges, chevalier, historiographe de la ville; de Landine, avocat au parlement; Mathon, chevalier, seigneur de la cour et autres lieux; Roux, professeur d’éloquence au collége Royal-Dauphin de Grenoble; Le Camus, avocat au parlement; Salicis, curé de la paroisse de Vaize et Jean-Baptiste Salicis, neveu du précédent et vicaire de la paroisse.

Se pouvait-il des témoins plus respectables et dont la signature au bas d’un certificat semblait ne pas permettre l’ombre du doute? Aussi, les fonds bientôt étaient faits chez le notaire pour l’exploitation du privilége, dont l’obtention paraissait certaine, et dans un bref délai, à tous les intéressés. Car l’Académie de Paris, consultée par le ministre, en présence de pièces attestant des faits qui avaient eu, en outre des signataires, pour témoins des milliers et des milliers de spectateurs de tout rang, l’Académie ne pouvait que faire un rapport tout favorable. Il en fut autrement, cependant, grâce à de misérables intrigues et à l’influence de Perrier, qui ne pouvait consentir au triomphe de son rival. L’Académie ajourna sa décision, en demandant de nouveaux essais, de nouvelles expériences, trop onéreuses en ce moment pour l’inventeur. Il devait craindre, d’ailleurs, que la mauvaise volonté qui se trahissait dans cette réponse ne persévérât quand même, et que de nouveaux sacrifices fussent en pure perte. En définitive, pour l’instant du moins, la découverte fut enterrée, et qui sait combien d’années encore devaient s’écouler avant qu’on vît de rechef un bateau à vapeur sillonner la rivière de la Saône?

Cependant, au milieu de ces déboires, Jouffroy fut consolé par quelques nobles témoignages de sympathie. Des personnages considérables par le rang ou par le mérite lui écrivirent pour l’encourager. Plusieurs même lui firent offrir des lettres de recommandation pour l’Angleterre. Il remercia mais sans pouvoir se résigner à accepter. «A Dieu ne plaise, répondait-il par une généreuse inspiration de patriotisme, que je porte en pays étranger une découverte de cette importance! J’ai dans l’avenir de cette idée une foi inébranlable. Tôt ou tard, le Ciel aidant, elle doit triompher, et je veux que la France, que ma chère patrie, en recueille tout l’honneur comme les avantages.»

Jouffroy, quand il parlait ainsi, cependant ne recueillait, pour prix de ses travaux et de ses sacrifices que l’indifférence, que le dédain, que l’ingratitude. Il n’ignorait pas qu’à la cour de Versailles même, on le surnommait: Jouffroy la Pompe et que la foule toujours trop nombreuse des sots railleurs, allait partout répétant: «Connaissez-vous ce gentilhomme de la Franche-Comté qui embarque des pompes à feu sur les rivières? Ce fou qui prétend accorder le feu et l’eau?»

Mais bientôt arriva la Révolution qui fit justice des moqueurs et des courtisans, par malheur sans épargner les personnages les plus augustes comme les plus honnêtes gens. Jouffroy, dont la vie semblait menacée, à cause de sa qualité de gentilhomme, dut émigrer et ne rentra en France qu’après la paix de Lunéville. Pendant qu’il servait dans l’armée de Condé, et que plus tard en France il s’efforçait de recueillir les débris de sa fortune pour assurer l’avenir de sa famille, un jeune Américain, Fulton, né à Little-Britain (Pennsylvanie) en 1765, vint à l’âge de vingt ans en Angleterre où il s’adonna entièrement à l’étude de la mécanique. Passé en France pendant l’année 1796, sans nul doute il eut connaissance des expériences de Jouffroy. Il en profita et s’en aida pour la construction de la machine à vapeur exécutée en 1804 sur ses dessins, dans l’usine de Boulton-Watt, et qui, terminée deux ans après, et expédiée à New-York, sillonna la première les grands fleuves d’Amérique où les navires de ce genre ne tardèrent pas à se multiplier.

On les ignorait encore en Europe, cependant, quand, après le retour des Bourbons en France, Jouffroy, muni d’un brevet d’invention et de perfectionnement, fit construire un bateau auquel le comte d’Artois permit qu’on donnât son nom, et qui fut lancé sur la Seine, au Petit-Bercy, le 20 avril 1817, en présence du comte d’Artois, des princes ses fils, des autorités de Paris, d’un grand nombre de savants et d’un concours immense de spectateurs. Tout semblait promettre à l’entreprise le plus heureux avenir, lorsqu’une compagnie rivale obtint un brevet, et, contestant le privilége de Jouffroy, lança à son tour sur le fleuve un bateau muni de sa machine, et qu’elle avait fait venir d’Angleterre. La spéculation ne lui réussit pas, encore que la concurrence devînt fatale à Jouffroy; car les deux compagnies ayant à lutter l’une contre l’autre, comme à combattre les préventions que soulevait le nouveau mode de navigation, furent également ruinées.

N’était-ce pas, pour Jouffroy, jouer de malheur? Et grâce aux obstacles que suscitait la coalition des intérêts et des préjugés inquiétés également par la nouvelle invention, bien des années encore devaient s’écouler avant que la navigation à vapeur déjà si prospère en Amérique pût s’acclimater en France. Pourtant la priorité de la découverte appartient à celle-ci, grâce à Jouffroy-d’Abbans, ainsi que se plaisait à le proclamer, en 1827, du haut de sa chaire, Arago, ce grand vulgarisateur qui, l’année suivante, insistant sur son affirmation, disait dans une des Notices publiées par l’Annuaire du bureau des longitudes: «L’idée de l’emploi de la vapeur pour faire marcher les bateaux fut mise en pratique, pour la première fois, par le marquis de Jouffroy, qui construisit, en 1782, un bateau à vapeur, qui pendant seize mois, navigua sur la Saône.»

Ce témoignage de loyale sympathie, de la part d’un juge si compétent, dut être une précieuse consolation pour Jouffroy au milieu de ses déboires et aussi de ses douleurs, car, dans l’année 1829, il perdit sa chère et fidèle compagne, et la séparation lui fut bien douloureuse après quarante-six années d’une union dont il n’avait eu jamais qu’à s’applaudir et qui lui avait rendu la vie douce même dans ses cruelles épreuves. La solitude lui devint trop pénible; il fit liquider sa pension de retraite comme ancien militaire et obtint son admission à l’Hôtel des Invalides, où il mourut du choléra en 1832. Il était plus qu’octogénaire.

«Jouffroy, dit M. le marquis de Beausset-Roquefort, créateur des éléments d’une science encore inconnue, n’avait à sa disposition ni atelier de construction, ni ouvriers mécaniciens; forcé d’employer la machine de Wat, à simple effet, qui ne se prêtait pas au mouvement de rotation, il trouva dans son génie les combinaisons qui assurèrent son succès.

«Les expériences de Jouffroy sont antérieures d’un quart de siècle à l’application faite par Fulton; leur succès a été constaté par un acte authentique, par des documents officiels, et par le témoignage de milliers de spectateurs. Le bateau de Jouffroy navigua sur la Saône pendant seize mois.»

«L’application de la vapeur à la navigation, ajoute excellemment le judicieux auteur, ne laisse plus aucune contrée en dehors des progrès, quelque reculée qu’elle soit par les distances, par les institutions, par les mœurs de ses habitants. Les relations fréquentes des peuples entre eux dissipent les préjugés, créent des intérêts nouveaux, manifestent avec plus d’évidence la solidarité universelle.

«Louis XIV, après avoir placé son petit fils, le duc d’Anjou, sur le trône d’Espagne, s’écriait: «Il n’y a plus de Pyrénées!» L’œuvre du grand roi n’a pas résisté au souffle des agitations politiques; les descendants mâles de Philippe V ont cessé de régner... Les voies ferrées perçant les montagnes, la navigation à vapeur défiant les vents contraires, la télégraphie électrique transmettant la pensée avec la rapidité de l’éclair ont abaissé toutes les barrières, effacé les distances, préparé l’union des nations qui doit amener les temps annoncés par le prisonnier de Sainte-Hélène, où toute guerre ne sera plus qu’une guerre civile.»

Qui pourrait maintenant entendre prononcer avec indifférence le nom de Jouffroy-d’Abbans?

[18] Lue en séance publique à la Société littéraire de Lyon, le 27 janvier 1864.

[19] Notice historique.


LACÉPÈDE


I

Bernard Germain Etienne de la Ville sur Illon, était né à Agen, le 26 décembre 1756. Son père, le comte de la Ville, lieutenant général de la sénéchaussée, lui donna le nom de Lacépède. Ainsi s’appelait un grand oncle maternel, qui avait fait l’enfant son héritier à la condition qu’il porterait son nom. Dans l’Eloge historique lu par lui à l’Institut, Cuvier reconnaît que cette famille était l’une des plus anciennes de la province.

«Veuf de bonne heure, le père du jeune Lacépède, dit M. de Valenciennes dans sa consciencieuse Notice, concentra sur lui toute son affection, et voulut partager avec un précepteur éclairé, le chanoine Carrier, le soin de l’élever et de l’instruire. M. de Chabannes, évêque d’Agen, vint aussi le seconder merveilleusement dans le système d’éducation qu’il adopta pour son fils chéri. Sachant combien les premières impressions laissent des traces profondes, tous deux veillaient avec une scrupuleuse attention sur la société et les lectures de leur jeune élève (que ceci vous serve d’exemple, ô maîtres et parents!). Aussi dit-il de lui-même dans les Mémoires manuscrits qu’il a laissés sur sa vie: «J’ignorai longtemps ce que c’est qu’un méchant homme et un mauvais livre. A treize ans, je croyais encore que tous les poètes ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fénelon.»

Quelques volumes de Buffon, qu’on mit entre les mains de l’adolescent, éveillèrent en lui le goût de la science et lui révélèrent sa vocation. L’histoire naturelle, science surtout d’observation, devint son étude favorite, étude à laquelle ne pouvait être que favorable l’isolement dans lequel il vivait au château de Lacépède. Sans compagnon, il n’avait point l’occasion d’être distrait par les jeux de son âge:

«L’habitude de penser longtemps, dit-il dans les Mémoires déjà cités, me conduisit à celle d’examiner avec attention tous les objets dont je m’occupais. J’y acquis de la facilité, j’y trouvai du plaisir.... J’allais souvent m’asseoir à l’ombre des grands arbres, au sommet des roches escarpées du haut desquelles je dominais sur cette vaste et admirable plaine de la Garonne... Ma vocation devenait plus forte au milieu de ces grandes images, et du haut des rochers il me semblait entendre la voix de la nature qui m’appelait à elle, me montrait les immenses monuments de sa puissance et les magnifiques tableaux qui retracent à tous de tant de manières les traits de son immortelle beauté.»

Mais ce qui est le signe d’une nature privilégiée, son ardeur pour la science ne le rendait point indifférent aux délicates jouissances que l’art peut donner. Son père, comme son précepteur, et plusieurs membres de sa famille étaient musiciens; il apprit d’eux cette belle langue de l’harmonie qui lui devint en quelque sorte une autre langue maternelle à ce point qu’adolescent encore on le vit à Agen diriger des concerts où furent exécutés plusieurs morceaux de sa composition applaudis avec enthousiasme. A cette époque, il eut la pensée, lui qui n’avait pas seize ans, de remettre en musique l’Armide de Quinault et ne renonça à ce projet un peu téméraire qu’en apprenant que Gluck l’avait devancé. Son travail toutefois ne fut pas absolument perdu; car son ébauche envoyée à Gluck lui valut de la part de ce maître des encouragements et des félicitations.

Cependant la musique ne lui faisait en aucune façon abandonner ou même négliger la science. Car, quelque temps après, un Mémoire, relatif aux phénomènes de l’aimant et aussi touchant d’autres questions controversées par les physiciens, attira l’attention de Buffon qui lui écrivit dans des termes témoignant de l’estime la plus flatteuse. Il y a plus: Lacépède, à l’âge de vingt ans, ayant obtenu de son père la permission de faire un voyage à Paris, s’empressa, le lendemain de son arrivée, de se présenter chez l’illustre naturaliste qui, «frappé de sa jeunesse, le prend d’abord pour le fils de celui avec qui il s’est mis en correspondance et le comble d’éloges dès qu’il est détrompé.»

Gluck ne lui fit pas un accueil moins paternel. Cependant la famille de Lacépède aurait désiré lui voir embrasser ce que dans le monde on appelle une carrière, conforme à son rang et à sa naissance, soit les armes, soit la diplomatie. Lacépède, lui, craignait d’enchaîner son indépendance et d’accepter une position qui gênerait son goût pour l’étude. «Une circonstance fortuite, dit Villenave, vint le tirer d’embarras. Un prince allemand, qu’il avait connu à Paris, lui offrit un brevet de colonel dans les troupes des cercles de l’Empire. Il accepta avec beaucoup d’empressement ce service qui n’en était pas un, mais qui donnait un uniforme et des épaulettes et la famille s’en contenta.»

En 1785, Lacépède publia, sous le titre de: Poétique de la Musique, un ouvrage qui fut accueilli avec faveur. Le style, dans sa vivacité, se sent de l’ardeur de la jeunesse en même temps que l’élévation des idées et certaines illusions mêmes attestent une grande noblesse de cœur, témoin ce passage:

«O artistes, ô vous tous qui vous consacrez à l’art enchanteur de la musique, rendez-lui toute sa dignité, tout son véritable éclat; rapprochez-le de sa vraie destination, de celle de soulager les misères humaines, de répandre mille charmes autour de nous, de faire oublier les malheurs privés et les calamités publiques par des jouissances pures rendues plus vives par le partage ou senties plus profondément dans la solitude..... Méritez de nouveaux hommages en ne faisant jamais naître dans nos âmes que les passions utiles, la vertu, le courage généreux, le dévouement héroïque, la vive sensibilité, l’amitié constante, la tendresse pure et fidèle, la douce pitié et l’humanité bienfaisante.»

«Les deux ouvrages, Essai sur l’Électricité, Physique générale et particulière, furent moins goûtés que la Poétique sur la Musique et même valurent à l’auteur quelques critiques assez sévères. On lui reprochait d’adopter trop légèrement et peut-être d’exagérer certaines théories de Buffon qui n’étaient que de brillantes hypothèses. Mais ces publications eurent pour conséquence néanmoins de le mettre en rapport immédiat et habituel avec l’illustre naturaliste qui songea dès lors à l’associer à ses travaux et, dans cette pensée, offrit à Lacépède la place de garde démonstrateur du cabinet du roi, vacante par la retraite de Daubenton. «Lacépède, dit M. de Valenciennes, accepta ces modestes fonctions avec joie, et il les remplit avec zèle et ponctualité, se tenant, les jours publics, dans les galeries, répondant avec son affabilité accoutumée à toutes les questions, et ne montrant pas moins d’égards aux gens du peuple qu’aux hommes les plus considérables et les plus distingués.»

En 1788, Lacépède publia, comme continuation de Buffon, un premier volume contenant l’Histoire naturelle, générale et particulière des quadrupèdes ovipares, et, l’année suivante, parut le second volume, contenant l’Histoire naturelle des Serpents. De cet ouvrage, qui valut à l’auteur les éloges de l’Académie des Sciences, Cuvier n’hésitait pas à dire, vingt ans plus tard, que: «par l’élégance du style, l’intérêt des faits qui y sont recueillis, et au point de vue purement scientifique, il présente des avantages incontestables sur le livre immortel auquel il fait suite.»

Détachons de ce beau livre une page seulement qui suffit pour faire connaître la manière de l’auteur: «A la suite des nombreuses espèces des quadrupèdes et des oiseaux se présente l’ordre des serpents; ordre remarquable en ce qu’au premier coup d’œil, les animaux qui le composent paraissent privés de tout moyen de se mouvoir et uniquement destinés à vivre sur la place où le hasard les fait naître. Peu d’animaux cependant ont les mouvements aussi prompts et se transportent avec autant de vitesse que le serpent; il égale presque par sa rapidité une flèche tirée par un bras vigoureux lorsqu’il s’élance sur sa proie ou qu’il fuit devant l’ennemi: chacune de ses parties devient alors comme un ressort qui se débande avec violence; il semble ne toucher à la terre que pour en rejaillir; et, pour ainsi dire, sans cesse repoussé par les corps sur lesquels il s’appuie, on dirait qu’il nage au milieu de l’air en rasant la surface du terrain qu’il parcourt. S’il veut s’élever encore davantage, il le dispute à plusieurs espèces d’oiseaux par la facilité avec laquelle il parvient jusqu’au plus haut des arbres, autour desquels il roule et déroule son corps avec tant de promptitude que l’œil a de la peine à le suivre. Souvent même, lorsqu’il ne change pas encore de place, mais qu’il est prêt à s’élancer et qu’il est agité par quelque affection vive, comme l’amour, la colère, ou la crainte, il n’appuie contre terre que sa queue qu’il replie en détours sinueux, il redresse avec fierté sa tête, il relève avec vitesse le devant de son corps et le retenant dans une attitude droite, et perpendiculaire bien loin de paraître uniquement destiné à ramper, il offre l’image de la force, du courage, et d’une sorte d’empire.»

II

Mais le moment approchait où, presque malgré lui, notre savant allait être arraché à ses paisibles et chères occupations. Sa réputation littéraire et plus encore la popularité que lui avaient mérité sa bienfaisance et l’aménité de son caractère «le désignèrent à toutes sortes de suffrages. On le vit successivement, dit M. de Valenciennes, député de sa section, commandant de la garde nationale, député extraordinaire de la ville d’Agen près l’Assemblée constituante, (etc.). Plus d’une fois placé dans les positions les plus délicates, il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fond de son caractère et ces formes agréables qui en embellissaient l’expression.»

Ces qualités ne sont pas de celles qu’on apprécie dans les temps de révolution où la violence et la passion seules peuvent se faire écouter des multitudes trop faciles à entraîner, hélas! Un jour, Lacépède lut avec stupeur, dans un journal, son nom en tête d’un article intitulé: Liste des scélérats qui votent contre le peuple. Par un singulier hasard, ce même jour ou le lendemain, il rencontre dans le jardin des Tuileries l’auteur de l’article qu’il connaissait pour l’avoir rencontré parfois chez un ami commun:

—Vous m’avez traité bien durement? lui dit-il avec douceur.

—Comment cela? répond l’autre avec l’air de l’étonnement feint ou réel.

—Vous m’appelez scélérat!

—C’est une manière de parler! scélérat veut dire simplement qu’on ne pense pas comme nous.

A la bonne heure! Mais la foule prend à la lettre ces expressions qui, pour les journalistes et les tribuns, ne sont qu’un langage de circonstance, et de là des engouements irréfléchis comme aussi des haines implacables autant que peu motivées.

Lacépède qui, comme tant d’autres bercés des mêmes et généreuses illusions, n’avait vu dans l’avènement des idées nouvelles que la réforme des abus, consterné, dégoûté par le triomphe de la démagogie et jugeant impossible (pas à tort peut-être) d’en arrêter les excès, résolut de renoncer à la vie publique et se démit de toutes ses fonctions, même de celles de garde du cabinet du roi. Après le décret de la convention du 10 juin 1793, qui obligeait tous les nobles à s’éloigner tout au moins à sept lieues de Paris, il se retira au village de Leuville, près Monthléry, où ses excellents amis, M. et Mme Gauthier, avaient une propriété.

L’illustre savant put ainsi se dérober à la persécution qui menaçait sa vie et ne sortit de sa retraite que deux années après (1795) quand, par le vote unanime de ses anciens collègues du Jardin des Plantes, il fut appelé à professer la zoologie dans cet établissement. L’année suivante (1796), il fut élu membre de l’Institut. Il s’occupait dès lors de la rédaction du plus important de ses ouvrages, l’Histoire des Poissons dont le premier volume parut en 1798 et le cinquième et dernier en 1803. «En réunissant tout ce qu’il avait appris sur les systèmes organiques des poissons, sur leurs habitudes, sur leur économie, dit M. de Valenciennes, cet éloquent zoologiste avait conçu le plan de son œuvre d’une manière large et élevée. Le talent de l’écrivain a su faire trouver du charme à l’histoire de ces êtres qui semblent nous toucher si peu, n’éveiller par aucun côté notre imagination. Il eut laissé un monument scientifique exempt de reproches s’il se fût trouvé dans des conditions moins défavorables; mais il a écrit et composé la plus grande partie de son livre pendant les années orageuses de la Révolution sans pouvoir profiter des recherches des étrangers pas plus que ceux-ci ne pouvaient profiter des nôtres.» De là des lacunes regrettables quoique forcées que devaient plus tard combler Cuvier et Valenciennes.

La haute estime dans laquelle les gens de bien comme les savants tenaient Lacépède, les talents dont il avait fait preuve comme administrateur, le firent appeler, après le 18 brumaire, aux postes les plus éminents et dont il se montra digne. Sénateur en 1799, président du sénat en 1801, grand chancelier de la Légion-d’Honneur en 1803, ministre d’état en 1804, il avait le secret, au milieu de ses occupations si multiples, de n’être jamais ni pressé ni accablé et de conserver toujours sa pleine liberté d’esprit. Un jour l’Empereur lui demandant son secret, il répondit: «C’est que j’emploie la méthode des naturalistes.»

«Ce mot, dit Cuvier, sous l’apparence d’une plaisanterie, a plus de vérité qu’on ne croirait. La méthode des naturalistes n’est autre chose que l’habitude de distribuer, dès le premier examen, toutes les parties d’un sujet jusqu’aux plus petits détails selon leurs rapports naturels.»

«Une chose, ajoute l’éminent biographe, qui devait encore plus frapper un maître que l’on n’y avait pas accoutumé, c’était l’extrême désintéressement de M. de Lacépède. Il n’avait voulu d’abord accepter aucun salaire; mais comme sa bienfaisance allait de pair avec son désintéressement, il vit bientôt son patrimoine se fondre, et une masse de dettes se former qui aurait pu excéder ses facultés; ce fut alors que le chef du gouvernement le contraignit de recevoir un traitement et même l’arriéré. Le seul avantage qui en résulta pour lui fut de pouvoir étendre ses libéralités.» Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’à sa mort, «après avoir occupé des places si éminentes, après avoir joui pendant dix ans de la faveur de l’arbitre de l’Europe, il n’ait pas laissé à beaucoup près une fortune aussi considérable que celle qu’il avait héritée de ses pères.»

Quelques anecdotes encore sur ce sujet: Lors d’une mission importante que l’Empereur avait confiée à Lacépède, le prince de la Paix, dans une intention facile à comprendre, lui fit présent de toute une collection de richesses minérales entre lesquelles se trouvait une pépite d’or d’une grande valeur; Lacépède le remercia.... au nom du Muséum d’histoire naturelle où furent envoyés tous ces objets. La pépite s’y voit encore.

Au commencement de l’année 1813, lorsque commencèrent les revers de nos armées, un officier général, attaché à l’une des cours germaniques, engagea Lacépède à faire transporter en France les fonds de la dotation que l’Empereur lui avait donnée. Lacépède s’y refusa en disant à ses amis:

«Je perdrai, s’il faut, cette fortune, mais je ne puis consentir à me donner ne fut-ce que l’apparence de l’ingratitude vis-à-vis du prince qui m’a comblé de ses bienfaits. A Dieu ne plaise surtout que j’agisse ainsi quand la fortune paraît vouloir le trahir! Mieux vaut mille fois perdre cet argent! (Une somme de 400,000 francs!)»

A propos des discours prononcés par Lacépède comme président du sénat et qui lui furent plus tard reprochés, Cuvier dit non sans raison: «Toutefois encore, dans ces discours obligés, avec quelle énergie l’amour de la paix, le besoin de la paix se montre à chaque phrase! Et combien, au milieu de ce qui peut paraître flatterie, on essaie de donner des leçons! C’est qu’en effet c’était la seule forme sous laquelle les leçons pussent être écoutées; mais elles furent inutiles; elles ne pouvaient arrêter le cours des destinées.»

Il est certain d’ailleurs que l’admiration de Lacépède comme son affection pour Napoléon ne l’aveuglaient point, et la fermeté au besoin ne lui manquait pas, en voici la preuve:

Pendant une campagne meurtrière, quelques croix d’honneur avaient été accordées par le major général de la grande armée à de très jeunes officiers. On crut que cette faveur était prématurée. L’Empereur ordonne au grand chancelier de les leur retirer. Vainement celui-ci représente la douleur qu’éprouveront des braves salués déjà comme légionnaires. Rien ne calmait l’Empereur qui se croyait trompé.

—Eh bien, répondit Lacépède, je vous demande pour eux ce que je voudrais obtenir moi-même si j’étais à leur place: c’est d’envoyer aussi l’ordre de les fusiller.

Les croix furent maintenues.

«Il se croyait comptable envers le public, disent à l’envi Cuvier, Valenciennes et Villenave, de tout ce qu’il recevait comme traitement et dans ce compte c’était toujours à ses dépens que se soldaient les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des légionnaires pauvres, des veuves laissées sans moyens d’existence. Son ingénieuse générosité les devinait avant toute demande. Souvent il leur laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publics qui avaient cette destination.

»Lorsque l’erreur n’eut pas été possible, il cachait discrètement la main qui donnait.»

Un fonctionnaire d’un ordre supérieur, placé à sa recommandation, et ruiné par de fausses spéculations, fut obligé de quitter sa famille. Lacépède fit tenir régulièrement à sa femme 500 fr. par mois jusqu’à ce que le fils fût en âge d’obtenir un emploi, et cette dame a toujours cru qu’elle recevait cet argent de son mari. Ce ne fut que plus tard et par la personne de confiance chargée de cette bonne œuvre qu’on connut la vérité.

Un employé dans les bureaux de la grande chancellerie fit des pertes relativement considérables. Pour sortir d’embarras, une somme de 10,000 fr. lui devenait nécessaire. Cette somme une personne s’engage à la lui remettre à la condition qu’il lui céderait sa place. L’employé, sûr de la bienveillance de Lacépède, lui confie sa situation et la promesse qui lui est faite.

—Je prends grandement part à votre malheur, répond le chancelier, et de tout mon cœur je vous plains, mais je ne puis me prêter à ce que vous désirez. Si votre place devenait vacante, elle appartiendrait de droit à M. X... dont l’administration ne peut oublier les anciens et loyaux services. Lui préférer un étranger serait une injustice que je ne commettrai jamais.

Le solliciteur sortit désespéré; mais quelques heures après, on lui remettait, de la part du grand chancelier, cette même somme de 10,000; et quand, les larmes aux yeux, sous le coup de son émotion, il accourt pour le remercier et prendre en même temps des engagements pour l’avenir:

—Vous me rendrez cet argent quand vous pourrez, répond Lacépède, vous savez, mon ami, que je ne prête jamais.

Sa bonté devenue proverbiale parmi les élèves de la Légion d’Honneur à Saint-Denis, le faisait considérer dans cette institution comme un tendre père sans cesse occupé du bonheur de ses enfants. En toute occasion d’ailleurs, il donnait à cette maison, qu’il avait contribué à fonder, les marques du plus vif intérêt, du plus sérieux attachement.

On rapporte qu’un jour, bien qu’excédé par ses travaux scientifiques et administratifs, il quitta tout pour se rendre en hâte à Saint-Denis auprès d’une élève, pauvre enfant de onze ans, qui, se mourant de la poitrine, avait demandé comme une grâce de voir une dernière fois le bon monseigneur le chancelier.

Celui-ci arrive, s’approche doucement du lit de la petite malade presque à l’agonie et qui, depuis plusieurs heures, semblait avoir perdu connaissance. Cependant, en entendant la voix du grand chancelier, elle ouvre les yeux et avec un doux sourire, elle murmure:

—Je vous vois, Monseigneur, que je suis heureuse! je vais dans le ciel prier le bon Dieu pour vous.

III

La passion de la science n’avait en rien nui chez notre savant à la tendresse de cœur. Seize ans après la mort de sa femme, le cœur encore tout plein de son souvenir, il disait: «Je ne sais pas comment ma vie ne s’éteignit pas au moment où je perdis l’ange qui faisait mon bonheur.»

Cette dame qu’il avait épousée veuve avait un fils de son premier mari, M. Gauthier. Lacépède, après la mort de la mère, adopta cet enfant qui fut sa consolation dans son immense douleur. Dans un papier qu’il portait habituellement sur lui, et qui fut trouvé après sa mort, on lisait: «En quelque endroit que je meure, je supplie tous ceux qui pourront concourir à faire exécuter ma dernière volonté de faire transporter mon corps dans le cimetière de la commune de Leuville (Seine-et-Oise.) C’est dans ce cimetière que mon amie, mon amante, ma femme, si vertueuse, si spirituelle, si aimable, si recommandable par son extrême bonté, son humanité éclairée, sa bienfaisance active, ses grâces, sa modestie, ses talents, ses connaissances et ses charmes; si adorable par la douceur inaltérable, la résignation édifiante et la patience héroïque avec lesquelles elle a supporté pendant un an les souffrances les plus cruelles; c’est dans ce cimetière, dis-je, qu’elle a voulu être enterrée auprès de son père, de son grand’père, de son premier mari, des respectables cultivateurs qui l’avaient vue naître. Là repose cette femme si vénérée, si aimée du pauvre, si chérie de tous, si adorée par son malheureux époux.... Je demande comme la plus grande des grâces que mon corps soit placé absolument et précisément dans la même tombe, dans la même bière que celle que la mort m’a enlevée si jeune, qui daigna tant m’aimer, m’a rendu si heureux et ne faisait qu’un avec moi.»

En lisant cette page douloureuse, on ne peut s’empêcher de penser à la vanité de tous les bonheurs de la terre, même les plus purs et les meilleurs et qui, vous manquant au milieu de leurs plus douces ivresses, laisseraient le cœur en proie à de tels déchirements, à de si effroyables désolations si l’on n’était soutenu par l’espérance chrétienne. «S’il est peu de vies remplies de plus de travaux, dit M. Villenave en parlant de Lacépède, il n’en est aucune peut-être qui ait été semée à la fois de tant de vertus et de tant de dignités, de tant d’afflictions connues et de bienfaits ignorés.»

Lors des évènements de 1814, Lacépède fut privé par le gouvernement provisoire de sa place de chancelier de la Légion d’Honneur. Il en profita pour se retirer en quelque sorte de la vie publique, encore qu’il ait fait partie de la Chambre des pairs où il fut appelé à siéger dans l’année 1819. Mais un nouveau malheur, qui le frappa peu après, le plongea dans une tristesse profonde et vint augmenter son goût pour la solitude.

La femme de son fils adoptif, qu’il aimait comme une fille, lui fut enlevée par une mort foudroyante et jamais il ne put se consoler d’une telle perte. A la suite de cette catastrophe, il modifia, par un post-scriptum, l’espèce de testament qu’on a lu plus haut: Il demandait à être enterré près de sa belle-fille à Epinay, mais en ajoutant: «Je désire vivement et je prescris de même autant qu’il est en moi que la bière dans laquelle ont été renfermées les cendres de mon épouse si bonne, si bienfaisante, si admirable, de mon amante adorée, que cette bière sacrée soit portée, après ma mort, dans le cimetière d’Epinay, à côté de celle de mon enfant si chérie, si regrettée et si digne de l’être, l’amie si constante des pauvres et des malheureux.»

La santé de Lacépède se ressentit de ses chagrins plus sensibles par l’âge. Déjà languissant, il fut atteint d’une variole à laquelle il succomba et qu’il avait contractée, d’après ses biographes, dans des circonstances assez singulières. Un jour qu’il se rendait à l’Institut, il rencontra, près du Val-de-Grâce, un médecin de ses amis M. Dumeril qui sortait de l’hôpital et de la salle où se trouvaient plusieurs malades atteints de la petite vérole. Le médecin, par distraction ou imprudence, prit la main que lui tendait Lacépède, la serra à plusieurs reprises, et ainsi, paraît-il, lui inocula le fatal virus.

Dès le lendemain en effet, la maladie se déclara avec une extrême violence et telle que notre savant jugea tout d’abord son état désespéré.

—Je vais aller retrouver Buffon, dit-il à son médecin.

Il ne s’effraya point cependant, pas assez même peut-être puisque, au dire de son biographe: «il ne changea rien à ses habitudes, il se leva et se coucha aux heures ordinaires» alors que sans doute de plus grandes précautions étaient nécessaires. A un certain moment, montrant à son fils ses mains gonflées, il lui dit:

«Mon cher Charles, moi qui ai tant aimé la nature, qui ai peut-être contribué à la faire aimer, tu vois comme elle me traite.»

La veille de sa mort, il se fit montrer les dernières pages d’un grand ouvrage auquel il travaillait depuis longues années.

—Mon ami, dit-il à son fils, écris en gros caractère, fin au bas de ces manuscrits.

Ce passage du discours préliminaire témoigne des sentiments qui l’animaient à cette heure suprême et prouvent que toujours il s’était souvenu de sa première et chrétienne éducation: «Vers ce temps où le fils de Drusus faisait triompher au-delà du Rhin les armes de Rome, une petite contrée de l’Orient voyait naître Celui dont la parole devait renouveler la face de la terre. Ceux mêmes à qui la lumière de la foi ne révélerait pas la nature divine de Jésus, verraient en lui l’admirable auteur du plus grand et du plus heureux changement que puissent raconter les annales du monde. L’esprit de l’Évangile a pénétré jusque au plus profond des cœurs; il y a gravé les principes d’une morale aussi douce que sublime, et rendant à la nature humaine toute sa dignité, quels progrès n’a-t-il pas imprimés à la civilisation? Nous observerons plus d’une fois dans cette histoire les mémorables effets de cette puissance invincible contre laquelle tous les efforts des passions humaines ont été et seront toujours vains.»

On raconte qu’un des aïeux de Lacépède, Joseph de la Ville, qui avait eu part aux bontés du plus aimé de nos rois, devint plus tard l’ami de François de Sales qui lui donna son portrait; et cette image d’un saint vénéré pour ses vertus austères sans rudesse fut toujours conservé, dans le cabinet du fils adoptif de Buffon.

Il est difficile au reste de ne pas donner un mobile supérieur et non simplement naturel aux vertus qu’on admirait chez cet homme rare, qui fut véritablement un homme de bien: «Ceux qui ne l’ont pas connu, dit Villenave, s’étonneront et pourront seuls douter: mais s’ils savent que, par ses talents et par ses vertus, M. de Lacépède honora son siècle, ils ignorent peut-être qu’il semblait ne pas appartenir à son siècle par l’humble sentiment d’un mérite élevé, par la candeur native de son âme, par l’exercice habituel et sans faste de toutes les vertus. Ils ignorent que toutes les vertus, en restant pour lui des devoirs, devenaient des sentiments et que ces sentiments composaient ses habitudes et sa vie.»