Il en est jusqu’à trois que je pourrais nommer,
dit-il, alors que soit dans la famille, soit dans le cloître, on comptait par centaines, ou plutôt par milliers les pieuses, les saintes femmes qui donnaient alors l’exemple de toutes les vertus.
Comment Boileau, si grand admirateur des anciens, quand il écrivait ces pages injurieuses, ne s’est-il pas une seule fois rappelé cet adorable vers de Virgile qui lui eût fait tout d’abord jeter au feu son brouillon:
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.
Legouvé, qui n’était pas un Virgile, n’a pas été mal inspiré par son cœur, lui, quand il a dit:
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
Il faut dire, à la décharge de Despréaux, qu’il n’avait point connu la sienne, puisqu’il la perdit, comme on l’a vu, dès l’âge le plus tendre.
A la Satire des Femmes nous préférons la plupart des autres comme aussi les Épîtres, A mes Vers, l’Éloge du Vrai, A mon jardinier, etc., où l’auteur fait preuve, dans sa langue savamment correcte, d’un esprit si fin comme d’un incomparable bon sens. L’Art Poétique, dont tant de vers sont devenus proverbes, semble plus admirable encore au point de vue de la forme, et l’on ne peut souscrire qu’avec de grandes réserves à l’arrêt de feu Sainte-Beuve, le déclarant, au point de vue littéraire, un Code abrogé! Abrogé pour quelques parties sans doute, mais non pour la plupart des autres et en particulier quant aux règles du goût formulées dans un langage qui donne tout à la fois l’exemple avec le précepte. Ce poème, quoi qu’en aient dit les jeunes, bien vieillis aujourd’hui, subsiste et subsistera tant qu’en France un public d’élite ne manquera pas aux chefs-d’œuvre.
On peut regretter aussi chez Boileau trop de bienveillance pour l’école de Port-Royal, témoin son épître à Arnault comme ces vers qui terminent la pièce adressée à la présidente de Lamoignon pour la remercier de l’envoi du portrait de Bourdaloue:
Enfin, après Arnault, ce fut l’illustre en France
Que j’admirai le plus et qui m’aima le mieux.
Boileau excellait au jeu de quilles et on le vit souvent abattre toutes les neuf d’un seul coup de boule.
«Il faut avouer, disait-il à ce sujet assez plaisamment, que j’ai deux grands talents aussi utiles l’un que l’autre à la société et à l’état: l’un de bien jouer aux quilles, l’autre de faire bien les vers.»
Il n’avait pas l’extrême sensibilité de Racine pour les critiques, au contraire. Lorsqu’il avait donné au public un nouvel ouvrage et qu’on venait lui dire que les critiques en parlaient fort mal:
—Tant mieux, répondait-il avec beaucoup de sens, les mauvais ouvrages sont ceux dont on ne parle point.
Boursault, dans ses lettres, rapporte cette curieuse conversation sur les bénéfices avec un abbé qui en possédait plusieurs et qui disait gaîment à Boileau:
—Hé! cela est bien bon pour vivre!
—Je n’en doute point, répondit le poète; mais pour mourir, monsieur l’abbé, pour mourir?
M. de Cavoye un des grands seigneurs de la cour, et fort lié avec Racine et Boileau, s’amusait parfois, paraît-il, à jouer des tours aux deux poètes.
«La veille de leur départ pour la première campagne, M. de Cavoye s’avisa, dit-on, de demander à mon père, dit Louis Racine, s’il avait eu l’attention de faire ferrer ses chevaux à forfait. Mon père, qui n’entend rien à cette question, lui en demande l’explication.
—Croyez-vous donc, lui dit monsieur de Cavoye, que quand une armée est en marche, elle trouve partout des maréchaux? Avant que de partir, on fait un forfait avec un maréchal de Paris qui vous garantit que les fers qu’il met aux pieds de votre cheval y resteront six mois.
«Mon père répond (ou plutôt on lui fait répondre):—C’est ce que j’ignorais, Boileau ne m’en a rien dit; mais je n’en suis pas étonné, il ne songe à rien.
«Il va trouver Boileau pour lui reprocher sa négligence. Boileau avoue son ignorance, et dit qu’il faut promptement s’informer du maréchal le plus fameux pour ces sortes de forfaits. Ils n’eurent pas le temps de chercher. Dès le soir même, M. de Cavoye raconta au Roi le succès de sa plaisanterie. Un fait pareil, quand il serait véritable, ne ferait aucun tort à leur réputation.»
Autre anecdote:
Un jour, après une marche fort longue, Boileau très-fatigué se jeta sur un lit en arrivant sans vouloir souper. M. de Cavoye, qui le sut, alla le voir après le souper du Roi, et lui dit avec un air consterné qu’il avait à lui apprendre une fâcheuse nouvelle. «Le roi, ajouta-t-il, n’est point content de vous, il a remarqué aujourd’hui une chose qui vous fait grand tort dans son esprit.
—Et quoi donc? s’écria Boileau fort alarmé.
—Je ne puis me résoudre à vous le dire; je ne saurais affliger mes amis.
Boileau insiste. Après l’avoir laissé quelque temps dans l’inquiétude, M. de Cavoye lui dit du ton le plus sérieux:
—Puisqu’il faut vous l’avouer, le Roi a remarqué.... que vous vous teniez tout de travers à cheval.
—Si ce n’est que cela, répondit Boileau, laissez-moi dormir.
Racine et Boileau s’entretenaient un jour avec madame de Maintenon... La conversation tomba d’aventure sur la poésie burlesque qui naguère avait eu tant de vogue. Boileau, qui l’avait peu ménagée dans ses écrits, ne tint pas dans cette circonstance un autre langage:
—Heureusement, dit-il, ce misérable goût est passé et on ne lit plus Scarron même dans les provinces.
Il oubliait qu’il s’adressait à la veuve du dit Scarron, Racine se hâta de couper court en parlant d’autre chose; mais dès qu’ils furent seuls, il dit à son ami:
—Comment parlez-vous ainsi devant elle? Ignorez-vous l’intérêt qu’elle y prend?
—Hélas! non, mais c’est toujours la première chose que j’oublie quand je la vois.
Malgré la remontrance de son ami, Boileau quelque temps après eut une distraction semblable au lever du roi. On s’entretenait de la mort du comédien Poisson:
—C’est une perte, dit Louis XIV, il était bon comédien.
—Oui, reprit Boileau, pour faire un Don Japhet; il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron.
Racine l’avertit par un signe de sa maladresse, puis, en particulier, il lui dit:
—En vérité, je n’oserai plus paraître à la cour avec vous, si vous continuez d’être imprudent à ce point.
—J’en suis tout honteux, répondit Boileau; mais quel est l’homme à qui il n’échappe une sottise?
Boileau ne savait ni dissimuler ni flatter. Il eut cependant par hasard quelques saillies assez heureuses. Un jour le roi lui demandant son âge, il répondit:
—Je suis venu au monde un an avant votre Majesté pour annoncer les merveilles de son règne.
A une certaine époque, l’affectation de substituer le mot de gros à celui de grand régnait à Paris comme en quelques provinces où l’on disait un gros chagrin pour un grand chagrin: Le roi demandant à Boileau ce qu’il pensait de cet usage, le poète répondit:
—Je le condamne parce qu’il y a bien de la différence entre Louis le Gros et Louis le Grand.
Quelques jours après la mort de Racine, Boileau vint à la cour où depuis longtemps il ne paraissait plus, et comme il parlait au roi de l’intrépidité chrétienne avec laquelle Racine avait vu la mort s’approcher:
—Je le sais, répondit le roi, et j’en ai été étonné, il la craignait beaucoup cependant, et je me souviens qu’au siége de Gand vous étiez le plus brave des deux.
Le roi tenait par hasard sa montre à la main; en la montrant au poète, il lui dit:
—Souvenez-vous que j’ai toujours une heure par semaine quand vous voudrez venir.
Boileau cependant ne retourna jamais à la cour.
—Qu’irais-je y faire? répondait-il à ses amis qui le pressaient à ce sujet, je ne sais plus louer.
Dans un âge avancé déjà, il donna une nouvelle édition de ses ouvrages qu’il revit avec tout le soin dont il était capable. Un ami le trouvant occupé de ce travail, il lui dit:
—Je suis presque honteux de m’occuper encore de rimes, et de toutes ces niaiseries du Parnasse, quand je ne devrais songer qu’au compte que je vais aller rendre à Dieu.
Pourtant on a toujours vu en lui le chrétien autant que le poète. Un jour il fut invité à dîner chez le duc d’Orléans, depuis régent. C’était un vendredi, sur la table cependant on ne servit que du gras. Boileau, refusant successivement tous les plats qu’on lui présentait, ne mangeait que du pain.
«Il faut bien, lui dit le prince, que vous en preniez votre parti et fassiez comme tout le monde; le cuisinier a oublié que c’était maigre.
—Monseigneur, répondit le poète en s’inclinant, vous n’avez qu’à frapper du pied et les poissons sortiront de terre tout aussitôt.
Cette spirituelle allusion au mot de Pompée plut au prince qui ne pouvait s’empêcher d’admirer cette fermeté de caractère chez le poète; il ne le laissa point dîner avec du pain seulement, et le maigre ne se fit pas attendre.
Monsieur Lenoir, chanoine de Notre-Dame, confesseur ordinaire de Boileau, l’assista pendant sa dernière maladie. Tout en se préparant à la mort en chrétien sérieux, il conservait quelque chose de l’humeur du poète. M. le Verrier, son ami, crut le distraire par la lecture d’une tragédie médiocre qui dans sa nouveauté faisait beaucoup de bruit. Après avoir entendu le premier acte, Boileau dit au lecteur:
—Eh! mon ami, ne mourrai-je pas assez promptement? Les Pradons et les Cottin dont nous nous sommes moqués dans notre jeunesse étaient des soleils auprès de ceux-ci.
Quelqu’un lui demandant ce qu’il pensait de son état, il répondit par ce vers de Malherbe:
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.
Un moment avant sa mort, il vit ou plutôt il entendit entrer M. Coutard qu’il reconnut à sa voix: Il dit en lui serrant la main:
—Bonjour et adieu, mon ami; mais l’adieu sera bien long.
Peu d’instants après il expira, laissant par testament presque tout son bien aux pauvres.
«La compagnie qui suivit son convoi, et dans laquelle j’étais, dit L. Racine, fut fort nombreuse, ce qui étonna une femme du peuple à qui j’entendis dire:
—Il avait, à ce qu’il paraît, bien des amis, on assure pourtant, qu’il disait du mal de tout le monde.»
En terminant, détachons de la correspondance si intéressante de Racine et Boileau quelques pages qu’on aura plaisir et profit à lire:
RACINE A BOILEAU.
Au camp devant Namur, 3 juin 1692.
«.... Les grenadiers du régiment des gardes françaises et ceux des gardes suisses se sont entre autres extrêmement distingués. On raconte plusieurs actions particulières que je vous redirai quelque jour, et que vous entendrez avec plaisir: mais en voici une que je ne puis différer de vous dire et que j’ai ouï conter au roi:
»Un soldat du régiment des fusiliers, qui travaillait à la tranchée, y avait posé un gabion; un coup de canon vint qui emporta son gabion: aussitôt il en alla poser à la même place un autre, qui fut sur le champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième et l’alla poser; un troisième coup de canon emporta ce troisième gabion. Alors le soldat rebuté se tint en repos; mais son officier lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le soldat dit:
—J’irai, mais j’y serai tué.
«Il y alla, et, en posant son quatrième gabion eut le bras fracassé d’un coup de canon. Il revint soutenant son bras pendant avec l’autre bras, et se contenta de dire à son officier:
—Je l’avais bien dit.
«Il fallut lui couper le bras qui ne tenait presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents, et, après l’opération, dit froidement:
—Je suis donc hors d’état de travailler; c’est maintenant au roi à me nourrir.
«Je crois que vous me pardonnerez le peu d’ordre de cette narration; mais assurez-vous qu’elle est fort vraie.»
15 juin 1692.
«... Les ennemis ne soutinrent point, on en tua bien quatre ou cinq cents, entre autres un capitaine espagnol, fils d’un grand d’Espagne, qu’on nomme le comte de Lêmos. Celui qui le tua était un des grenadiers à cheval nommé Sans-Raison. Voilà un vrai nom de grenadier. L’Espagnol lui demanda quartier, et lui promit cent pistoles, lui montrant même sa bourse où il y en avait trente-cinq. Le grenadier, qui venait de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, qui était un fort brave homme, ne voulut point faire de quartier et tua son Espagnol. Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut rendu, et le grenadier Sans-Raison rendit aussi les trente-cinq pistoles qu’il avait prises au mort en disant:
—Tenez, voilà son argent dont je ne veux point; les grenadiers ne mettent la main sur les gens que pour les tuer.
«Vous ne trouverez point peut-être ces détails dans les relations que vous lirez; et je m’assure que vous les aimerez bien autant qu’une supputation exacte du nom des bataillons et de chaque compagnie des gens détachés, ce que M. l’abbé Dangeau ne manquerait pas de rechercher très curieusement.
«Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie qui fut tué, et dont Sans-Raison vengea la mort. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu’on lui trouva un cilice sur le corps. Il était d’une piété singulière et avait même fait ses dévotions le jour d’auparavant. Respecté de toute l’armée par sa valeur accompagnée d’une douceur et d’une sagesse merveilleuse, le roi l’estimait beaucoup, et a dit, après sa mort, que c’était un homme qui pouvait prétendre à tout. Il s’appelait Roquevert. Croyez-vous que frère Roquevert ne valait pas bien frère Muce? Et si M. de la Trappe l’avait connu, aurait-il mis, dans la Vie du frère Muce, que les grenadiers font profession d’être les plus grands scélérats du monde? Effectivement on dit que dans cette compagnie il y a des gens fort réglés. Pour moi je n’entends guère de messe dans le camp, qui ne soit servie par quelque mousquetaire, et où il n’y en ait quelqu’un qui communie et cela de la manière du monde la plus édifiante.
«.... Je ne puis finir sans vous dire un mot de M. de Luxembourg. Il est toujours vis-à-vis des ennemis.... On lui amena avant-hier un officier espagnol qu’un de nos partis avait pris et qui s’était fort bien battu. M. de Luxembourg lui trouvant de l’esprit lui dit:
—Vous autres Espagnols, je sais que vous faites la guerre en honnêtes gens, et je la veux faire avec vous de même.
«Ensuite il le fit dîner avec lui, puis lui fit voir toute son armée. Après quoi, il le congédia, en lui disant:
—Je vous rends votre liberté; allez trouver M. le prince d’Orange, et dites-lui ce que vous avez vu.
«On a su aussi par un rendu qu’un de nos soldats s’étant allé rendre aux ennemis, le prince d’Orange lui demanda pourquoi il avait quitté l’armée de M. de Luxembourg:
—C’est, dit le soldat, qu’on y meurt de faim; mais avec tout cela ne passez pas la rivière, car assurément ils vous battront.
«Le roi envoya hier six mille sacs d’avoine et cinq cents bœufs à l’armée de M. de Luxembourg; et quoiqu’ait dit le déserteur, je vous puis assurer qu’on y est fort gai, et qu’il s’en faut bien qu’on y meure de faim.»
BOILEAU A RACINE.
1 juin 1693.
«Vous m’avez surpris en me mandant l’empressement qu’ont deux des plus grands princes de la terre pour voir des ouvrages que je n’ai pas achevés. En vérité, mon cher monsieur, je tremble qu’ils ne se soient trop aisément laissé prévenir en ma faveur; car, pour vous dire sincèrement ce qui se passe en moi au sujet de ces derniers ouvrages, il y a des moments où je crois n’avoir rien fait de mieux; mais il y en a aussi beaucoup où je ne suis point du tout content et où je fais résolution de ne les jamais laisser imprimer. Oh! qu’heureux est M. Charpentier qui, raillé, et mettons quelquefois bafoué sur les siens, se maintient toujours parfaitement tranquille, et demeure invinciblement persuadé de l’excellence de son esprit! Il a tantôt apporté à l’Académie une médaille de très mauvais goût, et avant que de la laisser lire, il a commencé par en faire l’éloge. Il s’est mis par avance en colère sur ce qu’on y trouverait à redire, déclarant pourtant que, quelques critiques qu’on y put faire, il saurait bien ce qu’il devrait penser là-dessus et qu’il n’en resterait pas moins convaincu qu’elle était parfaitement bonne. Il a en effet tenu parole; et tout le monde l’ayant généralement désapprouvé, il a querellé tout le monde, il a rougi et s’est emporté; mais il s’en est allé satisfait de lui-même. Je n’ai point, je l’avoue, cette force d’âme; et si des gens un peu sensés s’opiniâtraient de dessein formé à blâmer la meilleure chose que j’aie écrite, je leur résisterais d’abord avec assez de chaleur; mais je sens bien que peu de temps après je conclurais contre moi, et me dégoûterais de mon ouvrage.»
RACINE A SON FILS.
3 octobre 1694.
«... Il me paraît par votre lettre que vous portez un peu d’envie à Mademoiselle de La Chapelle de ce qu’elle a lu plus de comédies et plus de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous parler que j’ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries (le mot est dur), qui ne doivent servir tout au plus qu’à délasser quelquefois l’esprit, mais qui ne devraient point vous tenir autant à cœur qu’elles font. Vous êtes engagé dans des études très sérieuses, qui doivent attirer votre principale attention; et, pendant que vous y êtes engagé et que nous payons des maîtres pour vous instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de votre étude. Non seulement votre conscience et la religion vous y obligent, mais vous-même devez avoir assez de considération pour moi et assez d’égards pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes dans un âge où vous devez vous laisser conduire.
»Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des choses qui puissent vous divertir l’esprit, et vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les mains assez de livres français capables de vous amuser; mais je serais inconsolable si ces sortes de livres vous inspiraient du dégoût pour des lectures plus utiles et surtout pour les livres de piété et de morale, dont vous ne me parlez jamais, et pour lesquels il semble que vous n’ayez plus aucun goût, quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j’y prends préférablement à toute autre chose. Croyez-moi, quand vous saurez parler de comédies et de romans, vous n’en serez guère plus avancé pour le monde, et ce ne sera point par cet endroit-là que vous serez plus estimé.... Vous jugez bien que je ne cherche pas à vous chagriner et que je n’ai autre dessein que de contribuer à vous rendre l’esprit solide et à vous mettre en état de ne me point faire de déshonneur quand vous viendrez à paraître dans le monde. Je vous assure qu’après mon salut, c’est la chose dont je suis le plus occupé.»
Ce langage dans la bouche de l’auteur d’Andromaque et de Phèdre est assurément bien digne d’attention.
Mon cadre paraît si vaste que, pour n’être pas entraîné trop loin, j’ai dû me tracer à l’avance des limites et choisir les plus intéressants dans cette multitude de personnages qui sollicitaient à la fois mes crayons. Mais quel que soit mon désir de me restreindre, comment me borner à la date de la naissance et de la mort pour l’artiste illustre entre tous, dont les plus ignorants savent le nom, un nom que ceux-là même que, dans les ateliers, on qualifie des Philistins, ne sauraient prononcer sans admiration et respect? Comment ne pas consacrer au moins quelques pages à ce représentant sublime de l’art qui, dans une vie trop courte, a exécuté tant d’œuvres excellentes et de son passage rapide sur la terre a laissé des traces si glorieuses?
Un éminent critique de ce temps n’a été que juste quand il a dit: «Par la richesse, la variété, le bonheur et l’abondance de la composition, par le sentiment de la beauté gracieuse dans la forme humaine, par l’étonnante et facile fécondité de son imagination, sans contestation possible, Raphaël est le premier. Aussi, d’un consentement unanime, en a-t-on fait en quelque sorte l’incarnation de l’art moderne. Il le représente en effet mieux et plus complètement que personne. Organisation universelle, intelligente et, le dirai-je, heureuse entre toutes, il a tout compris, tout senti, tout exprimé. Sa peinture s’adresse à tous les esprits, à toutes les facultés, à tous les goûts. Plus qu’aucune autre, elle parcourt dans son étendue entière le clavier de l’âme humaine. Sensible et gracieuse, elle atteint parfois les plus hauts sommets de l’art, et toujours revêtue de beauté, elle séduit facilement l’esprit. C’est dans la réunion extraordinaire des qualités les plus diverses, et dans cette merveilleuse harmonie qu’il faut chercher son originalité et l’explication de la faveur universelle dont elle jouit[77].»
Cet éloge, si bien formulé et que dans sa très-grande partie on ne peut qu’approuver, exigerait cependant certaines réserves. Nous les indiquerons plus tard, mais d’abord quelques détails biographiques. Ils seront courts, car dans la vie de Raphaël, si vite abrégée, les plus grands, on pourrait presque dire, les seuls évènements, ce sont les œuvres exécutées par lui.
Raphaël naquit, le 6 avril 1483, à Urbino, petite ville sur le penchant des Apennins, entre les hauts sommets de ces Alpes italiennes et la mer Adriatique. Son père, Giovanni Santi, d’où plus tard on a fait Sanzio, appartenait à une famille de condition moyenne et jouissait d’une certaine aisance qu’il devait sans doute plutôt au patrimoine dont il avait hérité de ses aïeux, qu’à son propre talent quoiqu’il fût tout à la fois peintre et poète, et non pas autant médiocre que le prétend Vasari. Dans sa chronique rimée en l’honneur du duc d’Urbin, son protecteur, la verve ne lui fait pas défaut non plus que le jugement; d’autre part, plusieurs tableaux qui nous restent de lui, une Annonciation dans la galerie de Brera, et une Madone au Musée de Berlin, etc. le classent parmi les peintres distingués de la pieuse école Ombrienne. C’était en outre un homme d’un grand sens et d’un noble cœur, d’après ce que Vasari nous apprend: «Il savait combien il importe de ne pas confier à des mains mercenaires un enfant qui pouvait contracter des habitudes basses et grossières parmi des gens sans éducation. Aussi voulut-il que ce fils unique fût nourri du lait de sa mère, et pût, dès les premiers instants de sa vie, s’accoutumer aux mœurs paternelles.»
L’heureuse enfance de Raphaël s’écoula donc dans la paix du foyer domestique, où l’exemple s’offrait partout à côté de la leçon, où tout parlait à son cœur et à son intelligence prompte à se développer. Aussi son père, jugeant par des indices non douteux de ses dispositions précoces pour la peinture, mit tout d’abord un crayon dans ses mains et l’initia sans retard aux premiers éléments de l’art. «A l’âge où les impressions sont ineffaçables, dit M. Ch. Clément, il respira au foyer paternel l’enthousiasme mystique qui, dans l’École d’Ombrie, était une religion plutôt qu’une simple tradition d’art. Cet ensemble heureux de circonstances devait être bientôt brisé.» En 1491, Raphaël perdit sa mère, Magia Ciarla, et trois années après, son père (1er août 1494). Un oncle prit soin de l’enfant qui n’avait pas douze ans et dont il devint tout naturellement tuteur. Ce fut lui sans doute qui confia le jeune Sanzio au Pérugin, alors chef de l’école Ombrienne et qui jouissant d’une immense célébrité, dont il avait profité surtout pour s’enrichir, voyait dans son atelier, à Pérouse, les élèves accourir en foule. Le maître était sévère, d’après Vasari, pourtant il ne faut pas qu’il fût trop rude encore à ces jeunes gens, puisque Raphaël demeura sept ou huit années et volontairement sous cette forte discipline et s’assimila tellement la manière du maître qu’il est difficile de distinguer ses premiers ouvrages de ceux du Pérugin. On compte une vingtaine de tableaux de cette époque, qu’on sait, par des renseignements précis, de la main de Raphaël et qui reproduisent les sujets, les types, les dispositions uniformes et symétriques, la raideur dans les attitudes, la maigreur et la sécheresse du dessin comme aussi la pureté, la naïveté et cette beauté en quelque sorte immatérielle qui caractérise dans ses meilleurs ouvrages Le Pérugin bien inférieur au reste, pour la profondeur et la suavité des expressions, la grâce toute céleste des figures, la variété des types, à l’Angelico et même à Gozzoli.
On ne peut trop regretter que Raphaël, quand plus tard, il rompit avec l’enseignement trop absolu du maître et prit une manière plus large, personnelle et originale, n’ait pas gardé davantage souvenir de la tradition ombrienne. Avec la science qu’il avait acquise et la merveilleuse habileté de son pinceau, n’eût-il pas été plus admirable encore si, dans ses tableaux, on sentait plus d’onction, si la radieuse beauté de ses Vierges, était moins humaine et rayonnait d’un caractère plus céleste? Il le voulait cependant, mais pour cela, je crois, comptait plus sur l’effort de son génie que sur cette aide supérieure que sollicitait avec larmes l’Angelico qui ne peignait, dit-on, ses Christs et ses Vierges qu’à genoux. «Quant à cette figure, écrit Raphaël à Castiglione en parlant à la vérité d’une peinture profane, je me tiendrais pour un grand maître si elle avait seulement la moitié des mérites dont vous me parlez dans votre lettre; mais j’attribue vos éloges à l’amitié que vous me portez. Je sais que, pour peindre une belle personne, il me faudrait en voir plusieurs, et que vous fussiez avec moi pour m’aider à choisir celle qui conviendrait le mieux; mais il y a si peu de bons juges et de beaux modèles que je travaille d’après une certaine idée que j’ai dans l’esprit. J’ignore si cette idée a quelque excellence, mais je m’efforce de la réaliser.»
Raphaël, en quittant Pérouse, se rendit à Florence attiré surtout parce qu’il avait ouï dire des fameux cartons de la Guerre de Pise par Léonard de Vinci et Michel-Ange. L’impression qu’il reçut de ces chefs-d’œuvre fut profonde, et la vue de quelques autres ouvrages de ces maîtres comme de ceux de Fra Bartholomeo, dont il devint l’ami, amena dans sa manière la révolution dont nous avons parlé et qui, très heureuse au point de vue de l’exécution, aurait pu et dû être moins complète sous d’autres rapports.
Raphaël avait vingt-cinq ans lorsqu’il fut appelé à Rome par le célèbre architecte Bramante, son parent, qui le présenta au pape Jules II, dont l’accueil fut des plus bienveillants. Mais lorsque l’artiste eut exécuté, dans la salle de la Signature au Vatican, la première des quatre grandes peintures murales commandées par le pape, la fameuse Dispute du saint Sacrement «composition qui étonne autant qu’elle enchante», dit d’Argenville, le pontife conçut la plus haute idée du peintre et le prit en très grande affection. Après avoir vu «l’École d’Athènes, où les grands hommes disputent sur les sciences humaines, Jules II fit détruire les peintures commencées par d’habiles maîtres pour donner un nouveau champ aux grandes pensées de Raphaël qui, dans la même salle, peignit l’admirable fresque d’Apollon au milieu des Muses et celle non moins remarquable de la Jurisprudence[78].»
Le succès de ces œuvres fut immense, et le pape chargea l’artiste de décorer de la même façon une autre grande salle, dite Salle d’Heliodore de la plus importante des fresques lesquelles, en outre du Châtiment d’Heliodore, représentent la Messe de Bolsène, Attila et la Délivrance de saint Pierre. La salle de Charlemagne et la salle de Constantin furent également ornées de grandes peintures dues à Raphaël, mais aidé de ses nombreux élèves[79]; car, surchargé de travaux, pour ces grandes compositions, le plus souvent dès lors, il se bornait à dessiner des cartons que les jeunes artistes copiaient sous l’œil du maître. Il en fut de même pour les Loges qui sont des galeries ouvertes à trois étages autour de la première cour du Vatican, et servent de communication pour plusieurs chambres pendant le conclave. Léon X, qui avait succédé à Jules II comme pape, ne témoignait pas à Raphaël moins d’affection que celui-ci; ce fut par son ordre que l’artiste, après avoir terminé la salle de Charlemagne, s’occupa des Loges dont la décoration se fit rapidement grâce au zèle du maître et à l’empressement laborieux des élèves, heureux de lui témoigner ainsi leur reconnaissance; car il était pour tous plein de bonté, de sollicitude affectueuse, tout en conservant cet air d’autorité nécessaire au respect et qui se concilie très-bien avec la douceur et l’aimable condescendance. «Entre ces jeunes gens venus non-seulement de toutes les contrées de l’Italie, mais de tous les pays de l’Europe, dit Vasari, il avait su établir une telle concorde que jamais l’ombre d’une jalousie ne parut les diviser. Sa complaisance à les initier aux mystères de son art était admirable et l’on sentait à son langage qu’il les aimait comme ses enfants. Aussi lorsqu’il sortait de chez lui pour se rendre auprès du pape, qui l’avait nommé l’un de ses camériers ou gentilshommes de la chambre, il était entouré ou suivi de ses élèves au nombre de cinquante tous jeunes gens intelligents et vaillants qui lui formaient un brillant cortége.» On raconte qu’un jour, suivi de cette nombreuse jeunesse, Raphaël, allant aux Stanze se rencontra avec Michel-Ange se rendant solitairement à la chapelle Sixtine.
«Vous marchez avec une grande suite comme un général», dit Michel-Ange sur le ton un peu ironique.
—Et vous, vous allez seul comme le bourreau! répondit vivement Raphaël.
Cependant, malgré la différence des caractères et du genre de vie des deux artistes, et cette espèce de rivalité régnant entre eux, on aime à voir qu’ils se rendaient justice. Raphaël témoignait en toute circonstance de son admiration pour le génie de Michel-Ange qui, moins expansif, savait à l’occasion cependant se montrer impartial et loyal, en voici la preuve: «Raphaël d’Urbin, dit Cinelli, avait peint pour Agostino Chigi, dans l’église Santa-Maria-della-Pace, plusieurs grandes figures représentant des prophètes et quelques sibylles, pour lesquelles il avait reçu en à-compte une somme de 500 écus. Le travail terminé, il réclama du caissier d’Agostino le complément du prix auquel il estimait son œuvre. Grand fut l’étonnement du caissier qui croyait la somme payée déjà très suffisante, et il ne répondit rien.
«Faites estimer mon travail par un expert, dit Raphaël et vous verrez si ma réclamation est exagérée.
—Volontiers, répondit Giulio Borghesi (le caissier), qui se rendit aussitôt chez Michel-Ange à qui tout d’abord il avait pensé pour cette expertise, espérant sans doute que la décision du Florentin serait influencée par la rivalité ou par quelque autre sentiment moins honorable. Mais il fut bien déçu. Michel-Ange se rendit à l’église de la Pace avec Borghesi. Celui-ci, le voyant contempler en silence une des sibylles, l’interpella en disant:
«Eh bien, maître, qu’en pensez-vous?
—Cette tête, répondit Michel-Ange, vaut cent écus.
—Et les autres? demanda Borghesi désappointé.
—Les autres ne valent pas moins.
«Outre le caissier, il se trouvait d’autres personnes présentes à la scène qui la racontèrent à Agostino Chigi. Ce dernier, lorsque son caissier fut de retour, lui donna l’ordre de porter à Raphaël cent écus pour chacune des cinq têtes, en outre de la somme précédemment donnée en disant: «Va remettre cela à Raphaël en payement des têtes, et sois gracieux avec lui de façon à le satisfaire, car s’il voulait encore me faire payer les draperies, nous serions ruinés.»
En outre de ses grandes compositions, Raphaël a fait des portraits fort admirés dont plusieurs se voient au Louvre, et des tableaux de chevalet la plupart d’un prix inestimable parce qu’ils sont tout entiers peints de sa main. Notre Musée possède entre autres chefs-d’œuvre le Saint-Michel vainqueur du démon, la belle Jardinière, la Vierge au Voile et la Vierge de François Ier ou Sainte Famille. «La Vierge de François Ier, dit M. Ch. Clément, passe avec raison pour l’ouvrage le plus parfait de Raphaël dans ce genre. Il est impossible en effet d’imaginer une composition plus riche, plus pleine, plus heureuse, des types plus purs et plus variés, une exécution plus irréprochable, plus soutenue, plus soignée dans les moindres détails... C’est là une de ces œuvres où l’étude fait sans cesse découvrir de nouvelles beautés, et, quoique la couleur locale n’en soit pas agréable, la Vierge de François Ier est une de ces créations, où l’artiste a eu le bonheur de réaliser sa pensée d’une manière complète.»
A Dieu ne plaise que je veuille contredire l’éminent critique moi qui ne fais jamais une visite au Louvre sans m’arrêter quelques instants devant la merveilleuse toile de Raphaël pour admirer le bonheur de la composition, la beauté des lignes, la suavité et la pureté des contours, la noblesse des types et la force des expressions. Pourtant, s’il m’est permis de le dire sans témérité, je voudrais quelque chose de plus dans cette admirable scène qui ne me paraît point assez au-dessus de l’humanité. Si élégants que semblent ces anges, je ne suis pas sûr qu’ils soient descendus du ciel, et cette Vierge, dans sa beauté noble et même un peu fière, me paraît plutôt une Matrone illustre, une Cornélie royale, que la divine Mère au pur et doux visage transfiguré par l’amour céleste. Les deux enfants, si délicieusement modelés, sont trop des enfants ordinaires, en particulier celui qui s’élance du berceau et auquel M. Ch. Clément lui-même reproche «un caractère académique qu’il serait inutile de contester.»
On ne peut se le dissimuler, à cet incomparable artiste il a manqué pour être complet, pour être l’idéal du peintre religieux, non pas la conviction profonde, mais la force de volonté, la sagesse résolue et pratique qui mît toujours la conduite en harmonie avec la sévérité des principes. Au comble de la gloire et de la félicité, dans la fleur de la jeunesse, beau, riche, favorisé de tous les dons du ciel et de la terre, et par là même entouré de mille séductions, Raphaël paraît-il, quoique porté à la vertu et convaincu qu’il devait l’exemple alors que tous les regards étaient fixés sur lui, ne sut pas toujours résister à l’attrait du plaisir. Et peut-être ainsi, pour son malheur et pour le nôtre, ne ménageant pas assez ses forces, si continuellement épuisées par la dévorante activité d’un travail sans trève, il se vit arrêté presque à la moitié de sa magnifique carrière. Quel sujet d’éternel regret!
Toutefois, on aime à pouvoir le dire pour l’honneur de sa mémoire et en s’appuyant de témoignages positifs, la cause de sa mort ne fut pas celle que, d’après une regrettable tradition, ont rapportée trop de biographes. Voici les renseignements communiqués à ce sujet par un contemporain (Missirini) à Longhena et publiés par celui-ci: «Raffaello Sanzio était d’une nature très distinguée et très délicate; sa vie ne tenait qu’à un fil excessivement tenu quant à ce qui regardait son corps, car il était tout esprit, outre que ses forces s’étaient beaucoup amoindries, et qu’il est extraordinaire qu’elles aient pu le soutenir pendant sa courte vie. Un jour qu’il se trouvait à la Farnésine, il fut mandé par le pape. Craignant d’être en retard, il hâta le pas, et par suite d’une marche rapide, arriva tout en sueur au Vatican. Dans la vaste salle où il s’entretenait avec le pape de la fabrique (construction) de St-Pierre, il ne tarda pas à se refroidir, et pris d’un soudain malaise, dut promptement se retirer. A peine rentré chez lui, il se mit au lit et une fièvre pernicieuse l’emporta en peu de jours.»
Dès les premières atteintes du mal, il ne s’était pas fait illusion sur sa gravité; aussi témoignant hautement de son repentir pour les égarements auxquels nous avons fait allusion, il attendrit ses amis, ses nombreux élèves par la fermeté de sa mort chrétienne, heureux de la bénédiction du pape qui vint le visiter sur son lit de douleur. Par son testament, il exprimait le désir d’être enterré, comme il le fut en effet, dans une des chapelles du Panthéon, et pour l’entretien et le service de la chapelle, il léguait spécialement une somme de 1,000 écus. Après sa mort, son corps fut exposé dans la salle qui lui servait d’atelier et où se voyait son dernier tableau, la Transfiguration.
Ses funérailles furent des plus solennelles comme des plus touchantes. «Sa bienveillance avait désarmé la jalousie, dit Calcagnini (son contemporain); sa nature douce, aimable, sympathique, lui avait gagné tous les cœurs. Aussi sa mort causa-t-elle des regrets unanimes et un deuil public. Le peuple de Rome suivit ses restes comme il devait faire plus tard pour Michel-Ange et la foule, si indifférente d’ordinaire aux évènements de cette nature, paraissait douloureusement émue.» Ses élèves qui savaient ce qu’ils perdaient, ses amis se montraient inconsolables, et l’un d’eux Castiglione écrivait à sa mère: «Je me trouve en bonne santé, mais il me semble que je ne suis pas dans Rome puisque mon pauvre Raphaël n’y est plus. Que son âme bénie soit au sein de Dieu!»
[77] Ch. Clément:—Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël.
[78] Vies des Peintres Italiens.
[79] La salle de Constantin, sauf deux figures, ne fut peinte qu’après la mort de Raphaël, mais par ses élèves et d’après ses dessins.
Par la toute-puissance de cette fée qu’on appelle l’imagination, reculons en arrière de deux siècles et transportons-nous dans l’atelier de Rembrandt qu’on pouvait bien mieux que le Guerchin appeler le magicien de la peinture. Dans cet atelier où l’on pénètre comme dans une cave, un jour oblique, tombant d’une seule croisée latérale, éclaire vivement le milieu de la pièce, dont le clair-obscur ou l’ombre complète envahissent la plus grande partie. Au milieu du cercle lumineux, devant une table où se voient les apprêts d’un frugal repas, deux personnages sont assis, un homme et une femme.
De la femme, il ne faut rien dire; la fraîcheur de la jeunesse a pu naguère la parer de quelque attrait; aujourd’hui ce n’est qu’une lourde et commune flamande, dans laquelle les grâces n’ont point à craindre une rivale.
L’autre personnage, au premier coup d’œil, semblerait le digne pendant de la Virago. Un méchant bonnet de coton, qui ne fut pas plongé la veille dans les eaux lustrales, s’aplatit négligemment sur sa chevelure grisonnante et plus qu’en désordre; une espèce de surtout, de veste, de houppelande ou plutôt je ne sais quel vêtement étrange qui n’a plus ni nom, ni forme, ni couleur, l’habille au hasard et relève peu majestueusement ses traits qui ne brillent pas par la distinction. Le nez saillant, les lèvres épaisses, les joues pendantes et qui se prononcent dans un ovale irrégulier, donnent au personnage l’air d’un artisan vulgaire; mais, dans ces traits en apparence grossiers, un observateur attentif sait découvrir d’admirables finesses. Le front élevé et large, le regard sérieux révèlent la supériorité d’une haute intelligence, et l’on s’étonne moins que ce soit là l’original du portrait qu’on voit suspendu à la muraille et qui nous montre cet élégant cavalier, dont la figure jeune et vermeille, avec ses carnations lumineuses, ressort si vivement grâce à sa riche toque de velours et à son pourpoint de même étoffe.
Ce portrait est celui de Rembrandt et le bizarre personnage assis devant la table, c’est encore le grand artiste, mais vieilli par le travail et les années.
C’est l’heure du repas, un repas peu fait pour tenter les gastronomes. Quelques harengs saurs, maigres surtout pour la Hollande, un reste de fromage dont le rat de la fable eut détourné dédaigneusement le museau, voilà le menu du festin, et, dit la chronique qui exagère sans doute, l’ordinaire du logis. L’artiste y fit honneur cependant, mais en quelques minutes et en homme pressé de se remettre à la besogne.
Sur un signe, tous les débris du repas, ainsi que les assiettes et les verres, disparurent avec la ménagère; Rembrandt s’arma d’un tampon chargé d’encre pour toucher une planche de cuivre placée sur une presse voisine; car il tirait lui-même les épreuves de ses gravures dont, calculateur habile, tantôt par la variété savante des teintes, tantôt par quelques égratignures ou le degré plus ou moins avancé du travail, il faisait autant d’originaux.
Il achevait de tirer la seconde épreuve, quand on frappa discrètement à la porte qui, fermée toujours avec précaution par le maître, ne s’ouvrait pas au premier venu. Il reconnut la main qui frappait, car il s’empressa de pousser le verrou pour laisser entrer le visiteur, un tout jeune homme, que Rembrandt accueillit avec un certain sourire familier aux gens de commerce, en disant:
—Eh bien, as-tu fait de bonnes affaires aujourd’hui?
—Assez, père.
—Ils ont mordu à l’hameçon?
—Merveilleusement. Comme vous me l’aviez ordonné, je me suis présenté chez les amateurs en enfant prodigue, ne montrant qu’à la dérobée vos belles épreuves que je disais avoir emportées à votre insu, mais par ce motif exigeant le double du prix ordinaire. On me l’a donné sans débat, à la condition que je continuerais le manége à mes risques et périls. Voici l’argent.
Rembrandt tendit sa main bientôt remplie par les florins qu’il comptait avec cette joie morne et ce regard indéfinissable de l’avare.
—Fort bien, garçon, dit-il à son fils. Tu as plus d’esprit encore que je ne pensais, et si l’étoffe manque pour faire un artiste, tu feras un excellent marchand. Va déjeuner, ta mère t’attend.
Et le jeune homme sortit.
Quelles leçons d’un père à son fils, s’il est vrai, s’il est possible que Rembrandt n’ait pas reculé devant ces tristes moyens de spéculation!
Son imagination du reste était féconde en expédients pour faire hausser le prix de sa marchandise, malgré l’abondance des produits. Ainsi, pour tenir en éveil la curiosité des amateurs, il variait à l’infini, comme nous l’avons dit, le caractère de ses planches. Quelques-unes aussi sont datées de Venise qu’il n’avait pas vue, à ce qu’on croit. Sans cesse, il annonçait son départ, menaçant de quitter sa patrie pour un motif ou pour un autre, et les amateurs aussitôt d’accourir et d’acheter coûte que coûte.
Mais il s’avisa d’un stratagème bien autrement étrange et digne de l’Israélite le plus retors. Après quelques jours d’une absence apparente, tout à coup une triste nouvelle circule dans La Haye et consterne les amateurs.
—Rembrandt est mort, répète-t-on de tous côtés.
—Est-il vrai?
—Trop vrai! on le tient de sa femme elle-même! Un malheur immense pour l’art! car, dans la force de l’âge et à l’apogée de son talent, quels chefs-d’œuvre il nous promettait encore! Laisse-t-il quelques tableaux?
—Quelques-uns sans doute et des gravures. Mais les amateurs ne manqueront pas et je crois qu’on fera bien de se presser.
—Vous avez raison, on peut toujours faire visite à la veuve, par politesse.
Et les amateurs de se diriger vers la demeure de Rembrandt où l’on trouve la veuve en vêtements lugubres, la larme à l’œil, occupée toutefois à disposer les tableaux et dessins pour la vente prochaine où tout fut enlevé à la surenchère et au quadruple du prix ordinaire. Les moindres ébauches, balayures d’atelier, furent disputées avec acharnement. Bref, on fit maison nette.
Or, quelques jours après, un desdits amateurs, assez connu de l’artiste, jetait, en passant, sur la maison en deuil un regard mélancolique, quand soudain, à l’une des fenêtres, il aperçoit Rembrandt lui-même, aussi bien portant que jamais, la mine florissante et qui lui sourit d’un air un peu narquois.
L’autre n’en croit pas ses yeux qu’il se frotte à deux reprises dans l’éblouissement de cette résurrection inattendue.
Pensant rêver, il entre dans la maison et se trouve face à face avec le prétendu défunt, auquel il ne peut s’empêcher de dire:
—Ah bien! on vous croyait mort!
—Pas tout à fait, répondit Rembrandt, d’un air malicieusement bonhomme. Pour un revenant, j’ai encore une mine honnête, n’est-ce pas?
—Heuh! vous ne ressemblez guère à un convalescent. La maladie ne vous a pas fait maigrir. Mais! c’était donc une plaisanterie, une mort pour rire?
—Un joyeux tour, hein, et bien imaginé?
—Pas pour les amateurs, grommelait entre ses dents le visiteur.
—Bah! bah! ils prendront leur revanche, un jour ou l’autre. Ils ont trop d’esprit d’ailleurs pour se fâcher. Vous, par exemple, cher monsieur, vous ne m’en voulez pas certainement et vous êtes ravi que je ne sois pas encore enterré. Allons, pas de rancune et donnez-moi la main?
—Sans doute, sans doute, murmurait l’honnête compatriote de Rembrandt, c’est fort heureux; mais la plaisanterie me semble un peu forte.
—Au revoir, mon cher monsieur, au revoir; et l’avare, riant dans sa barbe, fermait sa porte, tandis que l’amateur courait répandre la nouvelle parmi ses confrères.
Le caractère excentrique de Rembrandt et surtout son talent firent accepter de bonne grâce cette mystification que la morale pourrait qualifier plus sévèrement, et qui, de nos jours, avec une police moins complaisante, conduirait tout au moins son auteur sur les bancs de la correctionnelle.
La lésinerie de Rembrandt, au reste, était chose connue et dont s’égayait la malice de ses élèves, parmi lesquels on comptait Gérard Dow, Van Eyckout, Flinck, etc. Les jeunes gens s’amusaient, dit-on, à peindre des monnaies d’or ou d’argent sur de petits cartons qu’ils semaient ensuite dans l’atelier, bien certains que le maître ne manquerait pas de se baisser pour les ramasser. Et alors les espiègles de rire et Rembrandt de rire lui-même, ce qui valait mieux que de se fâcher. Mais il eût été plus sage encore de profiter de la leçon pour se corriger, et, au lieu d’entasser florins sur florins, de vivre comme Rubens, en artiste et en gentilhomme.
Rembrandt, au contraire, fuyait les réunions choisies, se plaisait dans la familiarité de gens vulgaires, donnant pour excuse que: «quand il voulait se distraire, il cherchait non le bel esprit mais la liberté.»
Avec cette manière de vivre, l’artiste put amasser une fortune considérable, mais à quel prix! et qu’il est triste de voir, sous la tyrannie de cette honteuse faiblesse, se traîner misérablement jusqu’à la fin une existence qui pouvait être si noblement remplie. Qu’importent les richesses au milieu de ces privations imposées par la sordide avarice! Puis, qui dira les terreurs et les désolations de l’agonie au moment de dire adieu pour toujours à ce cher trésor si laborieusement amassé, devant la tombe entr’ouverte et les menaces de l’éternité? Qui saura les angoisses de cette heure suprême et l’inquiétude poignante du compte à rendre alors qu’il faut comparaître devant le juge inexorable les mains vides, vides de bonnes œuvres, quand on a laissé derrière des coffres qui sont si pleins?
Après cela, que Rembrandt, homme de génie, fût merveilleusement doué comme artiste, qu’il ait eu de l’or au bout de son pinceau, de l’or sur sa palette, qu’il ait fondu pour ainsi dire, profond alchimiste, à l’aide du prisme, un rayon de soleil dans le mélange de ses couleurs! Que nul ne l’égale pour le piquant des effets, pour les jeux de la lumière et la magie du clair-obscur, cela n’est douteux pour personne et l’on ne peut trop admirer en lui la réunion au degré le plus éminent de ces rares et précieuses qualités. On doit faire ses réserves toutefois. Rembrandt abuse de son procédé même; si l’on ne peut détacher ses regard de certains effets d’une vérité saisissante, les Philosophes, par exemple, il épaissit quelquefois tellement les ombres que les personnages s’en dégagent à peine, ainsi les pèlerins d’Emmaüs. Puis, les qualités d’un ordre supérieur, la noblesse des formes comme celle de la pensée manquent trop chez Rembrandt. Les expressions sont vives, profondes, originales; on sent dans les personnages, avec un souffle de vie énergique, je ne sais quelle mystérieuse poésie, grâce à cette atmosphère vague, à la fois éblouissante et sombre, dans laquelle flottent les figures; mais l’âme vulgaire du peintre semble se refléter dans son œuvre par le dédain des formes épurées, par le mépris de toute élégance, par la préférence du modèle trivial, même pour les types les plus saints et les plus augustes. Voyez son Christ dans les pèlerins d’Emmaüs. Et le bon Samaritain dans ce tableau qu’un artiste de nos amis qualifie avec esprit: une scène de maréchal-ferrant! Quoi de plus grotesque que l’énorme turban dont s’est coiffé le principal personnage au profil si peu noble! Dans les costumes, au reste, la bizarrerie de Rembrandt tourne souvent à la mascarade, mais tout passe grâce aux sorcelleries de son pinceau. On sait que le grand artiste ne se piquait pas de draper à la romaine. Il avait dans ses armoires de vieilles hardes, des armures rouillées, des débris en tous genres et il appelait par moquerie toute cette friperie: Mes Antiques. On regrette, dans les plus merveilleux chefs-d’œuvre, les écarts de son mauvais goût. Ainsi, dans la délicieuse petite toile du grand salon au Louvre, cette perle des perles, et dont l’œil ne se détache jamais sans effort, une des figures fait véritablement tache par sa difformité. Et pourtant devant cette étonnante peinture, on ne peut résister à la fascination; un miracle du génie fait oublier cette espèce de verrue plaquée comme à plaisir sur cette merveille et l’on resterait là de longues heures en contemplation comme devant ces splendides portraits où l’artiste se déploie avec toutes ses magnifiques qualités sans presque aucun de ses défauts.
Ces pages étaient écrites et depuis assez longtemps déjà, lorsque nous avons lu la biographie de Rembrandt, par M. Ch. Blanc. Le savant et intelligent auteur de l’Histoire des Peintres, en s’appuyant de pièces récemment découvertes, déclare calomnieuse cette accusation d’avarice sordide qui pèse si lourdement sur la mémoire de Rembrandt. On ne peut que savoir gré à M. Ch. Blanc, de son zèle à réhabiliter la mémoire du glorieux artiste et s’applaudir avec lui de sa trouvaille. Mais, quoique ces documents nouveaux méritent grandement considération suffisent-ils pour la complète justification de l’illustre Flamand? J’éprouve quelque doute à cet égard. Il reste toujours à expliquer comment s’est établie cette opinion si accréditée et si fâcheuse pour l’honneur de Rembrandt, opinion adoptée successivement par tous les biographes et qui maintenant ne serait plus cependant qu’une odieuse et absurde légende. Pour que le lecteur puisse se prononcer en connaissance de cause (le procès en vaut la peine, un procès à la gloire), donnons, après l’accusation, le plaidoyer, c’est-à-dire un passage intéressant emprunté au sérieux travail de M. Blanc:
«On a dit et répété que Rembrandt était avare... Mais ces accusations, légèrement lancées par Houbraken, et qui depuis ont été grossièrement amplifiées jusqu’au roman, sont démenties et par les lettres autographes de Rembrandt, et par divers actes. En lisant ces lettres[80] et ces actes, il est impossible de croire que ce grand homme ait ouvert son cœur à l’ignoble passion de l’argent, du moins à la façon des héros de Plaute et de Molière... Rembrandt était si peu ménager de son argent, qu’on lui voyait pousser dans les ventes publiques à des prix fous les estampes rares, les belles épreuves, les dessins ou les tableaux des anciens peintres, ou même de ses confrères, et cet emploi de sa fortune est prouvé par l’inventaire de ses objets d’art, tel qu’il fut dressé en 1656.»
»Rembrandt mourut pauvre malgré sa prétendue avarice. Ayant perdu sa femme Saskia, en 1642, il fut obligé de rendre des comptes à son fils Titus, qui était mineur. Mais toute sa fortune se trouvait représentée par des objets d’art, et la guerre dans laquelle la Hollande était engagée contre l’Angleterre, avait déprécié ces sortes de valeurs. Possesseur d’une maison située dans le Breestraat (quartier des Juifs), à Amsterdam, Rembrandt fut exproprié par le subrogé-tuteur de son fils; mais les circonstances étaient si désastreuses que l’on dut ajourner la vente de sa maison, faute de trouver un seul acquéreur. Quant à ses collections de tableaux, d’estampes, de dessins, de bronzes, de plâtres, d’armes et de costumes, elles furent inventoriées et vendues à l’encan par la Chambre des insolvables, et ne produisirent guère plus que les sommes dues par Rembrandt à divers créanciers dont le principal était le bourguemestre Corneille Witzen. Après la vente de ses portefeuilles, Rembrandt se retira sur le Rosengracht (quai des Roses), à Amsterdam. Il y vécut avec une jeune paysanne qu’il avait épousée en secondes noces et de laquelle il eut deux enfants, qui furent ses uniques héritiers, son fils Titus étant mort avant lui. Ainsi tombent ces accusations d’avarice dont on a noirci la mémoire de Rembrandt. Avare! si ce grand homme l’eût été, il n’aurait pas dépensé sa fortune en objets d’art, il ne se serait pas laissé entraîner, dans les ventes, à des enchères fabuleuses; il n’aurait pas été saisi, exproprié; il ne serait pas mort insolvable!»
Ainsi s’exprime M. Ch. Blanc avec une véhémence d’expressions qui s’explique par le généreux sentiment qui l’inspire. Mais ne s’exagère-t-il pas, dans sa sympathie pour cette illustre mémoire, la portée des actes qu’il invoque et que nous n’avons pas malheureusement sous les yeux. En résulte-t-il bien que Rembrandt est mort tout à fait pauvre, est mort insolvable? N’est-ce pas aller loin? N’est-ce pas vouloir trop prouver? L’existence de cette riche collection de Rembrandt est-elle un fait bien attesté, bien avéré ou sa dépréciation serait-elle suffisamment justifiée par les circonstances qu’on allègue? Graves questions! Faudrait-il s’étonner enfin que Rembrandt eût eu le malheur d’un si triste défaut, d’une si misérable faiblesse, alors que ses œuvres en général, prodigieuses, merveilleuses, au point de vue de l’art, de l’art matériel surtout, ne trahissent guère chez l’homme de génie une grande élévation d’âme, de cœur, de pensée, par l’insuffisance ou la vulgarité des expressions, par la trivialité ou la bizarrerie des types si chers à l’artiste même dans les sujets où la nature humaine ne devait nous apparaître qu’ennoblie, agrandie, transfigurée?
Reconnaissons toutefois, fut-ce au risque de paraître nous contredire nous-même, que cette tradition, si fâcheuse pour la gloire de Van Ryn, peut fort bien aussi n’avoir eu pour fondement qu’une méchante rumeur, une misérable calomnie mise en circulation d’abord par les envieux ou seulement les oisifs et les bavards, et acceptée bénévolement et propagée ensuite et amplifiée par la crédulité maligne et moutonnière du vulgaire. Dans ce cas, l’illustre Flamand deviendrait un exemple de plus de la terrible vérité de cette trop fameuse parole: Calomniez! calomniez! il en restera toujours quelque chose! Malheureusement, dans la plupart des circonstances, comme dans celle-ci, ce n’est point seulement quelque chose qui reste, mais la calomnie tout entière qui subsiste et souvent même va toujours croissant et se fortifiant, comme le monstre aux cent bouches et aux cent yeux chanté par Virgile: