Accrescit vires eundo.

[80] Ces lettres ne pourraient en aucun cas faire autorité, car l’Harpagon, le plus Harpagon, s’avoue-t-il, se croit-il même jamais avare?

III

Une circonstance a retardé la publication de cet article à l’impression[81] déjà, quand a paru, dans la Revue des deux Mondes, un important et intéressant travail sur le même sujet et signé d’un nom qui fait autorité. Nous l’avons lue, cette étude, ou plutôt dévorée, en remerciant, à part nous, l’auteur, M. Vitet, de tout ce qu’il a mis dans ces belles pages, écrites comme il sait écrire, de chaleur communicative, d’observations fines, de judicieux aperçus, de science consommée. Nous avons regretté seulement que l’art pur ou l’esthétique tînt trop de place peut-être dans cette éloquente dissertation. Puis, nous, le grand admirateur de Rembrandt, nous serions tenté cependant de trouver que l’éminent critique ou plutôt le panégyriste, va trop loin dans l’éloge du Flamand, car il arrive à transformer en qualités même les défauts. En voici la preuve:

«..... Ce n’étaient pas les formes, mais la lumière qu’il idéalisait. Il avait pour les formes la plus parfaite indifférence, et les prenait telles qu’il les rencontrait; je ne sais même si sa prédilection n’était pas pour les moins élégantes, les moins nobles et les moins pures. Le hasard seul ne l’aurait pas conduit, surtout quand il peignait des femmes, à des modèles presque toujours laids. Il y mettait du sien évidemment et recherchait de préférence les êtres les plus disgraciés.

«..... Dans ses traductions des Saintes Écritures, il se place en dehors de toute tradition, supprime, ajoute, invente comme il lui plaît tels ou tels personnages, prête à ceux-ci des attitudes, à ceux-là des costumes grotesques, toujours de fantaisie. Le spectateur est dérouté. Qu’a-t-il devant les yeux? ce petit homme souffreteux, d’un type si misérable, d’une expression si basse; est-ce donc le divin Sauveur? Ces rustres, ces bohémiens déguenillés, sont-ce les saints Apôtres? Et faut-il voir le groupe des saintes femmes dans ces disgracieuses commères?»

Après de telles prémisses, critique trop motivée, qui pourrait s’attendre à cette conclusion si hasardée, si étrange et que nous ne saurions accepter malgré notre estime pour un tel juge:

«Ne vous rebutez pas! sous ces travestissements il y a je ne sais quoi de touchant, de profond, d’onctueux, de tendre. Que ce Samaritain est charitable! Que cet enfant prodigue est repentant! Que ce père lui ouvre bien son cœur! Que de compassion, que de larmes, dans ces gestes, dans ces mouvements, surtout dans ces jets de lumière! (Ceci nous semble un peu singulier, et même pour nous tourne au logogriphe!)

«..... Pour peu qu’on pénètre au-delà de cette écorce inculte, presque difforme, qui trop souvent nous cache ses pensées, on découvre en lui la puissance et parfois les éclairs d’un Shakespeare. Si, dans les sujets religieux, il trouble nos habitudes, s’il déconcerte nos souvenirs en s’abaissant au trivial, que de fois il s’élance et nous entraîne au pathétique! Seulement, c’est toujours son grand moyen d’effet, c’est-à-dire la lumière qui produit chez lui l’expression.»

Nous n’avons point, hélas! des yeux si perspicaces et ce don de seconde vue qui permet de découvrir dans un rayon de soleil de telles vertus!

M. Vitet, on le comprend, s’empresse d’adopter la thèse de M. Charles Blanc et n’admet pas comme fondé le reproche d’avarice qui pèse sur la mémoire de Rembrandt. Il s’appuie sur les mêmes motifs et reproduit presque dans les mêmes termes les affirmations de l’autre écrivain. Bien qu’assurément l’opinion d’un homme si sérieux soit à nos yeux d’un grand poids, elle ne saurait empêcher que nos doutes subsistent au moins en partie. Certaines phrases du critique, à la vérité, ne semblaient guère de nature à faire cesser nos perplexités.

«On cherche de nos jours à disculper Rembrandt, à le laver de ces accusations de sordide avarice que de crédules historiens lui avaient prodiguées. Je crois qu’on a raison; on peut affirmer du moins que Rembrandt ne thésaurisait point, puisqu’il est mort dans la misère. La passion des gravures, des statues, des tableaux, des armes, des costumes, lui fit faire des folies; il s’endetta si bien que la vente de sa collection, faite de son vivant, ne lui laissa pas de quoi vivre, pas même de quoi acheter un cercueil. Il n’en est pas moins vrai que, dans le cours de sa vie, il gagna des sommes prodigieuses et ne cessa d’évaluer à poids d’or chaque minute de son temps

On remarquera cette phrase d’autant plus significative, à notre avis, que le critique avait dit, quelques lignes plus haut, des peintres flamands en général:

«..... Quand on aime les gens, on craint de divulguer un de leurs gros défauts. Quel est donc ce secret? Ils aimaient trop l’argent. Un certain goût de lucre naturel au pays, une sorte d’émanation de l’esprit commercial régnaient à des degrés divers dans tous les ateliers.»

L’avarice de Rembrandt eut donc été seulement de la cupidité. Mais ne concilierait-on pas mieux encore les faits nouvellement mis en lumière par MM. Ch. Blanc et Vitet avec l’opinion si universellement adoptée par les biographes sur la lésinerie du Flamand, en admettant, ce qui n’est pas rare, qu’il fut tout à la fois avare et prodigue. Ne voit-on pas, tous les jours, chez certaines gens, des défauts qui semblent, au premier coup d’œil, contradictoires, vivre en parfait accord? On est parcimonieux, dans ce qui vous est indifférent ou touche seulement autrui; mais on ne compte plus, dès qu’il s’agit de sa satisfaction personnelle et d’une passion favorite.

Maintenant si l’on s’étonnait de nous voir insister sur ce point et suspendre encore notre jugement, quand nous serions trop heureux que cette illustre mémoire pût sortir victorieuse du débat, nous répondrions: d’abord il s’agit de la vérité historique, de la tradition que, de nos jours, on est trop porté à mettre, même à la légère, en question. Puis de la vie de Rembrandt, telle que nous l’a transmise cette tradition, résulte une grande leçon, une moralité importante; à savoir que le génie n’est pas la vertu, n’est pas le seul et principal mérite. S’il ne s’appuie que sur sa propre force, s’il ne peut compter, pour lui venir en aide et le protéger contre les écarts de son orgueil ou de ses passions, sur une puissance supérieure, ce grand artiste, ce grand poète, cet homme d’une intelligence sublime, il court grand risque de déchoir un jour ou l’autre jusqu’à ces misérables faiblesses qui suffisent pour faire contre-poids aux plus éclatants triomphes, pour obscurcir la gloire de la plus brillante destinée.

[81] Cette étude fut publiée dans la Revue du Monde Catholique. (Palmé, éditeur.)

IV

Post-Scriptum.—Après la publication de cet article, nous reçûmes de M. Vitet une lettre que le lecteur nous saura gré de ne pas garder pour nous seul. Elle nous a paru intéressante au point de vue de la discussion, en même temps qu’elle fait honneur aux généreux sentiments de celui qui l’écrivait. C’était donc un motif de plus pour nous de la publier, malgré quelques compliments à notre adresse.

Rocquigny, par la Capelle (Aisne) 15 Août.

«Monsieur,

«Si, comme je le suppose, c’est à vous que je dois l’envoi d’un no de la Revue du Monde Catholique, où je trouve des preuves de votre extrême bienveillance, il y aurait de ma part plus que de l’ingratitude à ne pas vous en remercier. Si au contraire l’envoi n’est pas de vous, l’article reste votre ouvrage et mes remerciements subsistent, accompagnés de compliments.

«Je crains que vous n’ayez trop raison contre ce pauvre Rembrandt; mais, dans ces incertitudes j’avoue mon faible pour la maxime: Favores ampliandi: méprise pour méprise, c’est la plus charitable que je préfère accepter.

«Croyez, monsieur, (etc.).

»L. Vitet.»


RICHARD-LENOIR


I

Né le 16 avril 1765, Richard était fils d’un petit cultivateur d’Epinay-sur-Oon, près de Villers-le-Bocage (Calvados). La position de ce digne homme et en général des paysans à cette époque laissait fort à désirer d’après ce que Richard nous apprend du régime de vie habituel:

«La nourriture des domestiques et des hommes et femmes de peine n’était comptée qu’à raison de trois sous par jour; elle se composait, le matin à six heures, d’une soupe appelée caudé; à midi, d’un morceau de galette de sarrasin et de pain noir; enfin pour le souper d’une bouillie de sarrasin. Un cidre très-léger accompagnait ces trois modestes repas[82].

On peut croire, d’après les Mémoires, que l’éducation, dans les campagnes même, se ressentait des influences déplorables qui dominaient alors dans Paris et dans les grandes villes et devaient amener tant de catastrophes. Peut-être aussi, le caractère de l’enfant, porté dès le plus jeune âge et d’instinct à la spéculation, en l’inclinant trop et trop tôt à la préoccupation du gain et d’une fortune à faire, le détournait de pensées d’un ordre plus élevé. On le voit à regret à l’âge de onze à douze ans, par une manœuvre plus coupable qu’il ne le croyait sans doute, dérober une dinde et la cacher en un lieu connu de lui seul pour se ménager à huis clos pendant le carême quelques bons repas au mépris de la loi religieuse sévèrement observée par le reste de la famille. Ce méchant tour, et deux ou trois autres non moins répréhensibles, par exemple le tort considérable fait, pour en bénéficier, au pigeonnier d’un voisin, sont racontés, ce semble, un peu trop le sourire aux lèvres et sur le ton badin, dans les Mémoires qui trahissent des préjugés qu’on ne peut attribuer qu’à une singulière ignorance. La préoccupation fiévreuse des affaires qui, pendant cinquante ans, avait absorbé, passionné cet homme dont le cœur était bon, généreux, affectueux, ne lui avait pas permis même quelques instants de réflexion sur ce qu’il nous importe le plus au monde de bien connaître et de pratiquer; de là dans son livre, des phrases comme celles-ci qui prouvent une telle absence des notions les plus élémentaires de la foi: «J’étais lié d’affaires avec une famille israélite nommée Brandon, braves négociants et assez philosophes. Aussi quoique ce fût un Vendredi-Saint, nous venions d’entamer par avance le jambon de Pâques, et nous ne nous étions pas montrés plus scrupuleux les uns que les autres.»

Ailleurs encore nous lisons: «Je louai alors au gouvernement un hôtel situé rue de Thorigny, au Marais... Quoiqu’il fût somptueux encore, je fis monter mes mulgenies dans les brillants salons où l’ancien propriétaire (l’Archevêque de Paris), étonnait par son luxe et dans lesquels le travail, l’ordre et l’industrie allaient remplacer désormais le faste et la paresse.»

Feu Dulaure, aveuglé par la fausse science pire encore que la complète ignorance, n’aurait pas mieux dit. Ces citations, qu’il semble inutile de multiplier, suffisent à prouver ce que j’affirmais plus haut. On comprend ainsi que Richard, au début de sa carrière de négociant, ne se soit pas fait scrupule de certains actes, de contrebande par exemple, aussi bien que plus tard de l’achat en commun avec son associé et ami Dufresne-Lenoir de domaines dits nationaux et de biens d’émigrés. Serait-il téméraire de penser que cette spéculation finalement ne porta bonheur ni à l’un ni à l’autre? On en jugera par le récit des faits.

Richard, parti de son village à dix-sept ans et en sabots, vint à Rouen où, pour vivre, il fut contraint d’entrer, comme garçon limonadier, dans un café. Actif, sobre, intelligent, il fit là quelques économies, ce qui lui permit, dans l’année 1786, de se rendre à Paris, but de son ambition; car là, comme tant d’autres pauvres villageois hallucinés par ce mirage de la grande ville, il se croyait assuré d’une prompte fortune. Mais à Paris comme à Rouen, Richard en fut réduit pour subsister à entrer comme garçon dans un café. «Mais, dit un biographe, c’était le café de la Victoire, l’un des plus fréquentés de la rue Saint-Denis. Aux bénéfices de son état, il joignit ceux de quelques petites spéculations lucratives, et compta bientôt dans son épargne une somme de 1,000 francs. Alors il se trouva riche et, ses espérances réalisées accrurent celles qu’il devait naturellement concevoir. Il jeta le tablier blanc, loua une petite chambre dans le quartier des halles, acheta quelques pièces de basin anglais, qui était alors un objet de luxe et de contrebande, et se vit au bout de six mois possesseur d’une somme de 6,000 francs.»

Victime de la mauvaise foi d’un faiseur d’affaires, et un peu aussi de sa téméraire confiance, au bout de quelques mois, non-seulement il avait tout perdu, mais il se voyait emprisonné pour dettes à la Force. La Révolution l’en fit sortir avec beaucoup d’autres, et grâce à son courage, à sa persévérance, à la prudence qu’il avait acquise à ses dépens, sans doute, et qui tempérait son audacieuse initiative, en peu d’années, de 1790 à 1792, non-seulement il avait rétabli ses affaires et payé ses dettes, mais sa position était assez prospère pour qu’il pût acheter le beau domaine du Fayt, près Nemours. Par malheur, la situation du pays à l’intérieur devint telle, par suite du triomphe des anarchistes et des terroristes, que Richard dut suspendre ses spéculations et même quitter pour un temps la capitale, après un évènement qui pouvait avoir pour lui les suites les plus graves et fait d’ailleurs grand honneur à son caractère. Bien qu’étranger et même assez indifférent à la politique, Richard jugeait des choses en honnête homme.

«Quoique je fusse très-bien vu à ma section, dit-il, je n’étais pas maître de retenir parfois l’impression de dégoût que m’inspirait une grande partie de nos gouverneurs de second ordre, et je ne raisonnais pas toujours la manière d’exprimer mon opinion. Un soir, je jouais aux dominos, au café, avec un membre du comité du salut public; c’était le marchand de beurre dont j’ai parlé. Je tournais le dos à la rue, Mazie lui faisait face; il voit passer dans la rue Monconseil un notaire de ma connaissance, fort digne homme et père de famille.

«En voilà un qui fait bien de se promener, dit-il avec un sourire infâme, en posant son double-deux; dans sept jours, il aura craché dans le grand panier

»Sa phrase n’était pas encore achevée que déjà je lui avais appliqué un vigoureux soufflet; il en demeura tout étourdi. Je me levai alors, tremblant de colère et d’horreur, et je quittai le café sans mot dire.

»Après m’être promené quelques instants pour dissiper un peu mon agitation, je rentrai chez moi, assez calme en apparence, mais toujours fort inquiet des suites de ma vivacité. Avoir souffleté un honorable membre du comité révolutionnaire, c’était un crime de lèze-nation; cela ne pouvait manquer de me conduire à la guillotine comme un ennemi du peuple, un aristocrate, un infâme modéré.»

La femme de Richard (car il était marié depuis quelque temps), instruite déjà de l’évènement, eut l’air de tout ignorer; et, tranquille de ce côté, Richard, les rideaux tirés, fit ses préparatifs; car, en homme résolu, il comptait se défendre et voulait vendre au moins chèrement sa vie. «Je sortis de mon secrétaire une paire d’espingoles de gros calibre, je les chargeai et posai près d’elles mes papiers indispensables... Tout fut calme cependant jusqu’à minuit. Alors j’entends des voix confuses, et le bruit de la patrouille qui se dirige vers ma maison; on s’arrête à la porte; je saute à bas de mon lit, je ne m’étais pas déshabillé; j’entends monter mon escalier: je saisis mes armes et je m’apprête à faire bonne contenance. Ma pauvre femme s’élance tout en larmes vers moi et m’entoure de ses bras comme pour me protéger.

—Qu’espères-tu faire, mon ami, contre tant de monde?

—Je défendrai bien ma vie, sois tranquille; je ne me sens pas d’humeur à me laisser égorger comme un agneau. Du premier coup de feu, je puis me défaire des membres du comité, je n’aurai pas besoin d’en tirer un second; tous les gardes nationaux me connaissent; je n’ai fait que du bien à la section, personne n’osera m’arrêter.

«Tandis que je parlais, le bruit s’éloignait, on passait devant la porte de mon appartement.» C’était un voisin, un jacobin du nom de Loyse qu’on venait arrêter. Le reste de la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, de bonne heure, Richard reçut la visite d’un autre membre du comité, appelé Marquet, qui lui dit:

«Vraiment, vous en faites de belles! heureusement que vous avez des amis. Quoique nous soyons tous bien convaincus au comité que vous avez les sentiments d’un honnête citoyen et d’un bon Français, sans moi, vous étiez arrêté cette nuit; vous n’avez eu que deux voix de majorité. Il faut étouffer l’affaire au plus vite; venez dîner aujourd’hui chez moi où se trouvera Mazie, avec lequel j’aviserai à vous réconcilier. Cet homme est assez bon diable au fond, gonflé surtout de son importance, plus vaniteux et braillard que méchant. N’y mettez point d’amour-propre, vous, la chose en vaut la peine. Vous conviendrez, seulement pour la forme, que vous avez eu tort de lui détacher si lestement le soufflet; sa vanité satisfaite, volontiers il oubliera tout.»

Les choses se passèrent en effet ainsi, grâce à Marquet, le bienveillant amphytrion, et la réconciliation, se fit sans grande difficulté. Mais Richard, dès lors devenu prudent, veilla sur sa langue comme sur ses mains, et la stagnation des affaires ne lui laissant que trop de loisir, il en profita pour faire un voyage dans le Calvados. Pendant son séjour à la ferme de son père, il eut la joie de pouvoir aider celui-ci de sa bourse en le délivrant de graves embarras résultant de la trop grande bonté du vieillard et du malheur des temps. Richard, paraît-il, ne revint à Paris qu’après le 9 thermidor, et c’est alors que commence véritablement pour lui la phase brillante et glorieuse de sa vie de négociant.

[82] Mémoires de Richard-Lenoir, in-8o, 1837.

II

Sa maison déjà comptait entre les plus considérables de Paris, lorsqu’elle prit une nouvelle importance par suite de l’association de Richard avec un autre négociant, du nom de Lenoir-Dufresne. Ils se rencontrèrent pendant l’année 1797, à une vente, et presque spontanément la sympathie mutuelle, la conformité des idées, l’harmonie des caractères forma entre eux une de ces fortes amitiés dont il est peu d’exemples et d’autant plus admirable que, pendant près de dix années, il ne paraît pas qu’elle ait été troublée par le moindre orage. C’est là en vérité presque un phénomène et qui ne peut s’expliquer que par la condescendance réciproque et surtout la générosité naturelle des deux associés, oublieux l’un et l’autre de leur propre intérêt, et ne songeant, chose rare, qu’à faire tourner, chacun au profit de son associé, les succès de la communauté. On conçoit que dans ces conditions, et avec cette parfaite unité de direction, la maison Richard-Lenoir devînt l’une des premières maisons de Paris, de la France même, surtout lorsque les associés purent fabriquer eux-mêmes les marchandises tirées jusque là d’Angleterre et auxquelles on fut bientôt en mesure de faire une redoutable concurrence grâce à une heureuse découverte de Richard.

«Un jour de désœuvrement, dit un écrivain, Richard avait sous la main une pièce de mousseline prohibée. Machinalement d’abord, il la défile; puis, plus attentif, il en compte les fils et les pèse. Il voit avec surprise que huit aunes de mousseline ne contiennent qu’une livre de coton; que ces huit aunes, qui se vendent 80 fr., ne renferment que 12 fr. de matière première. Un simple coup d’œil lui révèle à l’instant qu’il y a là d’immenses bénéfices à réaliser et toute une industrie à créer. Il se promet de doter son pays de cette richesse. Pour mettre à exécution son projet, cependant, il n’a encore ni machines ni ouvriers. Il faut qu’il retrouve d’abord la manière de défiler, puis celle de filer, et enfin le secret des diverses fabrications, et aussi des ouvriers qui le comprennent. Aucun obstacle ne l’arrête. Il enrôle quelques pauvres Anglais à peine instruits des premières notions de l’industrie. D’après les dessins informes de l’un d’eux, il fait construire des métiers par un menuisier à défaut de mécanicien et il installe tout ce bizarre assemblage dans un cabaret vide et la première manufacture de coton commence à fonctionner en France[83]

Encouragé par ce premier succès, Richard fait fabriquer sans relâche des métiers pour lesquels il improvise des ouvriers et il en remplit plusieurs boutiques qu’il trouve vides. Mais l’espace cependant lui manque. Alors il avise au centre de Paris, rue de Charenton, un ancien grand couvent, domaine national, affecté au ministère de la guerre, mais qui semble abandonné. Par un coup d’audace, il s’y installe en y faisant transporter ses machines, et lorsque le ministre, ébahi à cette nouvelle, envoie pour constater l’usurpation, le commissaire reste stupéfait à la vue de deux cents métiers en pleine activité, et, dans un rapport tout favorable, conclut à ce que, moyennant indemnité, le local soit laissé au courageux industriel. L’évènement fit du bruit à ce point que le Premier Consul voulut visiter lui-même l’établissement. Dans l’admiration de tout ce qu’il avait vu, il félicita vivement Richard, et sur la demande de celui-ci, qui déjà se trouvait à l’étroit, il lui laissa espérer qu’on mettrait à sa disposition un autre domaine de l’État, le couvent des Ternelles, situé de l’autre côté de la rue. Fort de cet appui, Richard fit sa demande au préfet de la Seine, Frochot, et la réponse tardant trop à son gré, il se rend de sa personne chez le préfet qui le reçoit assez froidement, en disant que sa demande ne saurait être accueillie, attendu que l’administration a pour les bâtiments en question d’autres projets. Vainement Richard insiste, moins dans son intérêt que dans celui du pays et de nombreux ouvriers aujourd’hui dans la misère et auxquels la nouvelle industrie va donner du travail et du pain.

—Je vous l’ai dit, c’est impossible, ce local a sa destination.

—Mais, monsieur le Préfet, considérez...

—Cela ne sera pas, ne peut pas être! reprend d’un ton bref et non sans quelque air de hauteur le fonctionnaire.

—Il me faut pourtant cet édifice! répond sur le même ton Richard; avant deux heures, j’en aurai pris possession, fût-ce malgré vous, monsieur le Préfet.

En effet, il sort, rentre chez lui au plus vite, et réunissant tous ses ouvriers, il fait enfoncer les portes, détruire les cellules, monter les métiers et il installe militairement ses ouvriers dans l’ancien couvent des Ternelles, pris d’assaut en quelque sorte. Le procédé était vif, car le Premier Consul, pas plus que l’Empereur plus tard, n’aimait qu’on se jouât à l’autorité de ses agents. Mais grâce à l’intervention de Joséphine, que Richard connaissait et qu’il avait eu soin de prévenir, Bonaparte, très-bien disposé au fond pour le fabricant, s’interposa entre lui et le préfet de la Seine, et couvrit d’un bill d’indemnité ce 18 brumaire industriel! Si je ne me trompe même, les deux bâtiments devinrent, à des conditions toutes léonines, la propriété de Richard, qui vers le même temps fit acheter à son ami Lenoir le magnifique domaine de Malaifre, confisqué en vertu de la loi contre les émigrés. En peu d’années, la fabrication des tissus prit de tels développements qu’il fallut créer dans les départements plusieurs manufactures bientôt non moins prospères que celles de Paris. Mais au milieu de tous ces bonheurs dus à la prodigieuse activité de Richard, à son initiative hardie tempérée au besoin par la prudence de son associé, une grande affliction frappa notre industriel. Dufresne-Lenoir, pour lui devenu plus qu’un ami, devenu comme un frère, lui fut enlevé en quelques jours (avril 1806). Richard, en lui serrant la main pour la dernière fois, promit que la raison sociale resterait la même et que leurs noms ne seraient jamais séparés à l’avenir. Il tint parole et dès lors s’appela Richard-Lenoir.

Si douloureuse que lui fût la mort de son associé, il ne se laissa point abattre, et, pour faire diversion à son chagrin, il s’ingénia de plus en plus à développer ses établissements, déjà si vastes et si nombreux. Non content de convertir en tissus les cotons américains, il eut l’idée de faire croître le précieux végétal sur un territoire soumis à la domination française, et le seul royaume de Naples en produisit plus de vingt-cinq milliers de kilogrammes. Malheureusement les droits exagérés dont l’administration frappa les matières, même de cette provenance, en 1810, et bientôt après la réunion de la Hollande à la France qui jeta sur nos marchés brusquement une masse énorme de produits anglais, compromirent la situation naguère si prospère de Richard-Lenoir que l’Empereur dut aider par un prêt de 1,500,000 fr. «Puis enfin une fausse mesure de la restauration, dit Richard-Lenoir, porta le dernier coup à l’industrie cotonnière; car, le 23 avril 1814, le comte d’Artois, lieutenant général du royaume, mal éclairé sur la situation, publia une ordonnance portant suppression entière de tous droits sur les cotons, et sans aucune indemnité pour les détenteurs... Quant à moi mon avoir était encore le 22 avril de huit millions; le 24... j’ÉTAIS RUINÉ

Bien littéralement ruiné, car, après avoir, en honnête homme, fait vendre toutes ses propriétés au profit de ses créanciers, Richard, n’ayant pu même sauver quelques épaves de cet immense naufrage, en fut réduit à vivre d’une modeste pension que lui faisait son gendre et qui cessa même par la mort de celui-ci sans doute ou faute de ressources. Le fait est que, vers 1837, nous voyons Richard tombé dans un état voisin de la détresse et que nous révèle le passage suivant d’un article du Journal des Débats à propos de la publication récente des Mémoires de Richard-Lenoir:

«Celui qui a doté la France d’une industrie si belle et si prospère a manqué de pain et d’abri pour ses vieux jours. Un honorable commerçant vient de lui offrir un asile au sein de ce faubourg Saint-Antoine qu’il a si longtemps animé. Une souscription, dont la famille royale a pris le patronage et que propage le haut commerce de Paris, va, en outre, secourir ses plus pressants besoins. Cette souscription sera fructueuse, nous l’espérons, pour les fabricants français.

»... lorsque Richard sera mort, à ce coup qui réveille toujours le souvenir des œuvres accomplies, le pays lui élèvera probablement une statue. Mais, en attendant cet honneur que la faim a failli rapprocher, il faut assurer du pain aux derniers jours de celui qui a créé une des plus belles industries de la France.»

Ce n’était pas seulement comme industriel, comme commerçant, que Richard méritait l’estime et la sympathie de ses concitoyens, mais à d’autres titres, comme homme de cœur et dont le patriotisme égalait le courage et la générosité. Colonel de la 8e légion en 1814, il concourut à la défense de Paris, et non-seulement il paya bravement de sa personne en arrachant à l’ennemi plusieurs pièces d’artillerie, mais on le vit prodiguer avec un zèle admirable ses soins et ses secours aux gardes nationaux et soldats blessés dans les hôpitaux et les ambulances où, par suite de l’encombrement et de la désorganisation du service, beaucoup se trouvaient dans une sorte d’abandon. Pendant deux mois ses manufactures chômèrent et les chaudières servirent à faire pour les malades de la soupe que portaient avec bonheur des ouvriers transformés, à l’exemple de leur chef, en infirmiers. On ne loue pas ces choses-là, on les raconte.

Il ne faut pas savoir moins de gré à Richard de l’énergie qu’il déploya pour obtenir la mise en liberté immédiate de beaucoup de gardes nationaux faits prisonniers sous les murs de Paris, et qu’on voulait traduire devant un conseil de guerre, sous prétexte qu’ils combattaient sans uniforme. Non content des promesses qui lui étaient faites, Richard ne se déclara satisfait qu’après la délivrance des prisonniers, qu’il ramena lui-même, comme il l’avait promis à leurs parents et amis.

Dans les Mémoires, où j’ai signalé plus d’un passage regrettable, mais que la Biographie universelle me paraît avoir jugés trop sévèrement, je trouve, à propos de la défense de Paris (1814), une très-jolie et très-curieuse anecdote:

«Les boulets et les biscaïens pleuvaient dans mon jardin. Au milieu de ces tristes et sanglantes affaires, je me rappelle une bonne plaisanterie de mon jardinier. Cet homme habitait un petit pavillon au bout du jardin; il s’était réfugié à la maison, mais il ne cessait de se lamenter sur la perte de son trésor qu’il avait laissé dans sa chambre.

»—Allez le chercher, dit la cuisinière; il est encore temps.

»—Merci, je n’ai pas envie de me faire tuer. Voyez les balles et les boulets qui brisent les arbres et qui pleuvent sur ce jardin.

»—Eh bien! prenez un parapluie si vous avez peur.

»—En effet, je suis une bête.

«Il se mit effectivement en sûreté sous le taffetas d’un parapluie, et ainsi protégé, il fit deux fois le trajet au milieu des projectiles enflammés sans être atteint.»

Les biographes contemporains, selon leur habitude, nous disent, sans autres détails, que Richard-Lenoir mourut, à l’âge de 78 ans, en octobre 1839. On peut croire, on peut espérer que sa générosité, disons mieux, sa charité, dont nous avons cité de si touchants exemples, lui valut tout au moins le bonheur d’une mort chrétienne. Son convoi fut modeste, mais à défaut de pompe extérieure, la foule ne manquait point au cortége, composé surtout de milliers d’ouvriers qui gardaient pieusement le souvenir du grand industriel, naguère leur bienfaiteur et qui, faute de liquider à temps, par la crainte de laisser leur bras oisifs, avait noblement compromis sa fortune. La reconnaissance persévérante de ces braves artisans témoigne en leur faveur et justifie ces paroles de l’auteur des Mémoires: «C’est ici le cas de rendre une justice éclatante au faubourg Saint-Antoine, si souvent regardé comme turbulent et révolutionnaire: je n’ai jamais trouvé d’hommes plus humains et plus généreux que ses habitants. Il est à remarquer que, dans les deux invasions (1814-1815), personne n’a été ni arrêté, ni insulté dans le faubourg.»

[83] Débats du 8 mai 1837.


ROBINSON


Je lisais, il y a quelque temps, dans une vie de Bernardin de Saint-Pierre, une anecdote assez curieuse à propos du livre si populaire de Daniel de Foë, le Robinson Crusoé. Cette anecdote, peut-être mon lecteur ne la connaît pas et il me saura gré de la raconter, d’autant plus qu’elle m’a suggéré des réflexions qu’il pourra goûter, s’il ne les trouve pas singulières et même un peu baroques. Je lui laisse à cet égard toute liberté. Mais d’abord, avant de conter l’anecdote, il ne serait pas mal de dire quelques mots de Daniel de Foë, moins connu et moins célèbre que son héros. La vie de cet écrivain, quoique peu semée d’évènements, ne laisse pas d’avoir son intérêt et peut suggérer aussi quelques réflexions utiles.

Daniel de Foë, né à Londres en 1663, était fils d’un petit boucher, et lui-même, par le manque de fortune, semblait destiné à la plus modeste carrière. Adolescent à peine, il entra, en qualité d’apprenti commerçant, chez un bonnetier. C’est au fond d’une arrière-boutique et dans la prosaïque atmosphère d’un magasin que le goût des lettres se développa chez le jeune Daniel; et chose à noter, ce goût lui fut inspiré d’abord par la passion politique: il comptait vingt-et-un ans à peine lorsqu’il publia sur l’une des questions à l’ordre du jour un hardi pamphlet intitulé: Traité contre les Turcks.

Ce pamphlet, dont le succès rapide encouragea l’auteur, fut suivi de plusieurs autres sur des sujets divers, et ces écrits, par la verve mordante, par la hardiesse de la pensée comme par la vivacité de l’expression, eurent bientôt rendu le nom de Daniel populaire. Avec le produit de ces brochures, il eut l’idée assez malheureuse d’acheter un établissement pour son compte et mit enseigne de bonnetier. Mais l’homme de lettres chez lui fit tort au commerçant, si bien qu’au bout de peu d’années Daniel se déclarait en faillite, heureux de pouvoir transiger avec ses créanciers point trop récalcitrants. Ils en furent récompensés, car bien que cet arrangement eût été consacré par un acte légal, Daniel dans sa conscience ne l’estima point définitif. Un petit poème, qu’il publia après la révolution de 1688, lui valut la protection du roi Guillaume. Riche des bienfaits du prince, le poète se hâta d’en profiter pour désintéresser les créanciers du bonnetier; et sans vouloir en rien bénéficier du concordat, il tint à leur restituer intégralement tout ce qu’il leur avait fait perdre. Ce trait n’est pas le seul qu’on puisse citer à sa louange.

Après la mort de Guillaume, sous le règne de la reine Anne, le hardi pamphlétaire s’attira la haine des torys, alors au pouvoir, par une brochure anonyme en faveur des non-conformistes et très-énergique contre l’intolérance des anglicans. Ceux-ci prouvèrent qu’il ne les calomniait pas par la manière dont ils accueillirent la mercuriale. Le pamphlet, dénoncé à la Chambre des Communes, fut condamné à être brûlé par la main du bourreau; et les juges en même temps votèrent une somme de 50 livres sterling pour celui qui découvrirait l’auteur, prime offerte à la dénonciation! Des poursuites, en attendant, furent dirigées contre le libraire et l’imprimeur. Dès qu’il l’apprit, Daniel n’hésita pas à se faire connaître et à assumer seul la responsabilité de son œuvre. Cette généreuse conduite eût dû lui concilier la bienveillance de ses juges, du moins lui mériter quelque indulgence, mais loin de là. L’arrêt, qui ne fait pas certes honneur à la tolérance protestante, condamnait, par une sévérité sans doute excessive, l’écrivain à l’exposition publique au pilori et à deux années de prison. De plus, il lui fallut payer une amende relativement énorme, puisqu’elle le dépouilla de toute sa fortune due soit au produit de ses brochures, soit à la générosité du roi Guillaume.

Dégoûté de la politique et de la polémique par cette fâcheuse expérience, de Foë, sorti de prison, ne s’occupa plus guère que de travaux littéraires. «Mais, dit un biographe, ses ouvrages furent trop nombreux et trop divers: à côté d’un traité de morale et de religion, on voit une satire virulente et un conte licencieux. Ses romans de Molly Flanders et du Colonel Jack sont des peintures du vice dans toute sa laideur, et il est sans doute des moyens plus sages d’inspirer le goût de la vertu. Du reste, ces écrits, ainsi que beaucoup d’autres, sont du nombre des livres qu’on ne lit plus; il n’en est pas de même du Robinson Crusoé dont la fortune fut si étonnante, et qui, chose singulière, fut publié d’abord sans nom d’auteur, preuve que de Foë lui-même était loin de prévoir son succès.» La pensée de cet ouvrage original fut, dit-on, inspirée à l’auteur par le récit des aventures du matelot écossais, Alexandre Selkirk, abandonné dans l’île de Juan Fernandez, où il avait vécu seul pendant quatre mois. Mais les détails donnés à ce sujet par le capitaine Mades-Rogers, qui avait ramené le matelot, se réduisent à peu de chose et n’ôtent rien à Daniel du mérite de l’invention, quoi qu’aient pu dire et écrire naguère les dédaigneux et les jaloux exaspérés par le succès qui fut prodigieux.

Le livre, qui n’avait trouvé que difficilement un éditeur pour faire les frais de la première édition, bientôt fut dans toutes les mains, se vit traduit dans toutes les langues. De Foë lui dut une fortune considérable. «C’est qu’en effet, dit Suard, il a le mérite d’être un livre original où l’on trouve de l’intérêt dans le plan, de l’invention dans les incidents, de la variété dans les détails, et un grand naturel dans les sentiments et le récit. Il plaît aux bons esprits; il instruit et il amuse les enfants; c’est le livre de tous les pays et de tous les âges; aussi a-t-il réussi chez toutes les nations.»

«Dans cet ouvrage, dit un écrivain moderne, règne un air de vérité qui n’appartient point d’ordinaire aux récits de pure fiction; de là vient que, tandis qu’il captive l’attention de l’enfance, il fixe aussi celle de l’âge mûr. C’est le livre de tous les pays, de tous les âges, de toutes les classes; il fait les délices des gens sans éducation et amuse les personnes de l’esprit le plus cultivé. Il contient, en outre, sinon un traité, du moins une espèce de système pratique d’éducation naturelle mis en jeu avec des détails d’une vérité et d’une simplicité charmantes!»

Dès l’année 1720, une première traduction de Robinson Crusoé était publiée en France par Saint-Hyacinthe et Van Effen. D’autres se succédèrent à diverses époques qui rendirent le livre de plus en plus populaire. Mais on reproche à ces traductions de n’avoir pas supprimé certains passages où se trahissent les préjugés protestants de l’original. Les éditions modernes, celle de Mame en particulier, illustrée par le facile et ingénieux crayon de Karl Girardet, donnent, je crois, toute satisfaction à cet égard, et il est peu de cadeaux d’étrennes, en fait de livres, qui soient plus attrayants. Toutefois il ne faut pas se dissimuler que à l’âge où les impressions sont si vives, où l’inexpérience et l’ignorance du monde ne rendent que trop crédule aux séduisants mensonges de la fiction, la lecture de Robinson Crusoé peut n’être pas toujours sans inconvénient, sans danger même. J’en donnerai pour preuve l’exemple de Bernardin de Saint-Pierre enfant.

«Il était tout jeune encore, dit un biographe, lorsque sa marraine lui fit présent de quelques livres parmi lesquels se trouva Robinson Crusoé. Ce livre décida peut-être de sa destinée; il s’empara de toutes ses facultés, il le prit au cœur, au cerveau, partout. Le vaisseau naufragé, l’île déserte, la chasse aux hommes, Vendredi, les sauvages occupèrent toutes ses pensées; ce fut un enchantement. Il voulut, comme son héros bien aimé, se livrer aux houles de la mer, aborder à quelque île lointaine et y fonder une colonie..... Ce fut au milieu de ces dispositions romanesques que son oncle, Godebout, capitaine de vaisseau, lui proposa de s’embarquer avec lui pour la Martinique. L’enfant bondit de joie; c’est en vain que sa mère pleure, que son père résiste, il veut partir, il part..... Mais grand fut le désenchantement!.... et le voyage ne fut pas précisément une continuelle partie de plaisir. Au lieu de douces rêveries, de longues contemplations sur le pont, il fallut s’employer à de rudes manœuvres, ployer humblement sous la brusquerie de l’oncle, obéir servilement au sifflet du contre-maître et se coucher le soir dans un hamac, tout brisé par la douleur et la fatigue. Hélas! les îles désertes, les plages inconnues et riantes, où étaient-elles? Bernardin s’en revint fort découragé, fort désappointé, ce qui ne l’empêcha pas maintes fois plus tard de se laisser reprendre à de nouvelles illusions. Sans cesse nous le voyons attiré vers des rives étrangères par ses chimères décevantes, et sans cesse repoussé par les rudes leçons de l’adversité!»

Mais quoi! cette destinée n’est-elle pas celle de bien d’autres, de presque tous, de vous peut-être, ami lecteur, ou de moi-même qui, après mainte déception, mainte fâcheuse expérience, nous obstinons à ne pas voir la vie comme elle est, «une suite de devoirs prosaïques,» a dit un sage écrivain, et refaisons sans fin notre éternel roman du bonheur?

Un petit mot encore. Pour montrer combien il importe de ne mettre entre les mains des enfants, des adolescents, que de bons, d’excellents livres, alors qu’une lecture fait de telles et si vives impressions sur ces imaginations vierges encore, je citerai un fait qui m’est personnel et me revient en ce moment à la mémoire.

Je me rappelle que, tout enfant, j’entendais lire à la veillée une absurde historiette dont le héros était un certain Ourson, dit le sauvage, qui venu on ne sait d’où, élevé on ne disait pas comment, grandelet déjà, vivait seul dans les bois, attrapant les lièvres à la course, les oiseaux au vol, plus adroit à la pêche, avec ses mains seules, qu’un cormoran avec son bec. Il est incroyable quelles oreilles j’ouvrais à l’audition de ce conte extravagant qui m’a trotté tant d’années dans la cervelle et qu’aujourd’hui même je n’ai pas complètement oublié. Comment! il me semble avoir encore sous les yeux une affreuse image représentant Ourson le sauvage avec une immense chevelure qui lui servait de vêtement, et en train de ronger, de l’air le plus farouche, un gigot d’animal quelconque qu’assurément il n’avait pas pris la peine de faire cuire. Le lecteur, bien sûr, dit à part lui: «merci d’une telle cuisine!»


LA SŒUR ROSALIE


I

«La vue d’une sœur de Charité est la plus éloquente démonstration du Christianisme», a dit quelque part, je crois, le P. Lacordaire. Combien plus cela est-il vrai s’il s’agit d’une religieuse, j’allais dire, d’une sainte comme celle dont le nom est si populaire! Une vie telle que la sienne, tout entière consumée dans les exercices de la charité la plus héroïque, et racontée par M. de Melun, témoin oculaire, se peut-il une prédication meilleure, une apologie plus victorieuse parce qu’elle s’adresse à tous, à l’homme blanchi dans la science, à l’artiste, au poète, tout aussi bien qu’à l’artisan sans lettres qui par un rude labeur de chaque jour gagne le pain de sa femme et de ses enfants? Aussi la vie de cette femme si véritablement illustre, quoique par les nombreux écrits publiés comme par la tradition récente, elle soit connue, je n’ai pu résister au désir de la raconter à mon tour brièvement, simplement, sinon pour mes contemporains, du moins pour ceux qui viendront après nous, ou qui vivent au loin, et dont le cœur tressaille au récit des actions généreuses, des élans héroïques, des sublimes dévouements.

Force me sera de faire plus d’un emprunt au livre de M. de Melun[84] l’historien ou le biographe qu’à l’avenir tous devront consulter, car quel guide plus sûr et mieux renseigné? «Malgré les imperfections de l’œuvre, dit-il, trop modestement dans sa préface, pour que le portrait fût ressemblant et fidèle, l’auteur s’est attaché à l’exactitude et à la sincérité du récit: les paroles qu’il répète, il les tient de ceux qui les ont entendues; les faits qu’il rapporte ont été racontés par les acteurs ou les témoins; et ses appréciations personnelles sont le fruit d’une longue et constante amitié avec celle dont il écrit l’histoire, amitié qui doit être la garantie et la protection de son travail.»

Jeanne Marie Rendu, en religion sœur Rosalie, naquit à Comfort, département de l’Ain, le 8 septembre 1787, d’une famille d’ancienne bourgeoisie jouissant d’une honnête aisance qui pouvait lui concilier le respect sans exciter l’envie. Jeanne était l’aînée de trois sœurs qui furent comme elle élevées par leur mère restée veuve après neuf années de mariage. «Elle puisa à l’école maternelle cette éducation forte, religieuse, qui s’inspire plus qu’elle ne s’apprend et vient surtout de l’exemple.» L’enfant était un peu taquine parfois avec ses sœurs, et malicieuse espiègle, jetait volontiers leurs poupées dans le jardin du voisin et semblait plus occupée du jeu que des livres. Mais la mère ne s’inquiétait pas trop de ces vivacités; car Jeanne avait bon cœur et elle aimait tant les pauvres! avec eux toujours douce et complaisante et prompte à partager son pain ou sa bourse souvent bien légère.

Jeanne avait sept ans à peine lorsque éclata, avec la Révolution, la persécution contre les prêtres et les fidèles. Cette persécution fit des martyrs parmi les siens mêmes, car son parent, le maire d’Annecy, fut fusillé sur la place publique de la ville pour avoir sauvé de la profanation et du feu les reliques de saint François de Sales. Néanmoins, malgré les décrets terribles de la Convention, Anne Laracine, la mère de Jeanne, ouvrit sa maison à Dieu et à ses ministres et l’évêque d’Annecy, en particulier, y trouva un asile. Mais la célébration des saints mystères ne pouvait avoir lieu que dans le plus grand secret, et ce fut pendant la nuit, au fond d’une cave, que Jeanne fit sa première communion. Pas de fête, de beau soleil, de vêtements blancs, de pompe auguste, rien de ce qui rend ce jour si solennel et si radieux pour nos enfants! tout se fit dans le plus profond silence et avec de rares lumières. Mais la ferveur de l’enfant suppléa à tout.

Les mauvais jours passés, Jeanne fut conduite, pour y compléter son éducation, dans un pensionnat tenu à Gex par d’anciennes Ursulines et sa piété la rendit l’édification des religieuses elles-mêmes qui volontiers la considéraient plutôt comme une novice que comme une pensionnaire. Mais là n’était point sa vocation qu’un cantique sur le bonheur des sœurs de la charité, entendu par hasard, lui avait instinctivement révélée, et sur laquelle une visite et un séjour à l’hôpital de Gex achevèrent de l’éclairer. Sa mère, vaincue par ses instances, consentit à la laisser partir pour Paris où la communauté des Filles de Saint-Vincent-de-Paul venait d’être rétablie par le Premier Consul. Douloureuse fut la séparation pour la mère doutant de la vocation de sa fille, comme pour Jeanne qui aimait sa mère tendrement et souffrait de la quitter quoique d’ailleurs elle fût heureuse d’obéir à la volonté de Dieu.

La vocation de Jeanne ne se démentit pas à Paris, encore que, par la délicatesse de sa complexion, augmentée par une extrême sensibilité physique et morale, elle eût beaucoup à souffrir dans les premiers temps de son noviciat. Après une maladie grave, elle dut changer d’air et fut envoyée à la petite communauté de la rue des Francs-Bourgeois St-Michel qui, pendant la Terreur même, grâce à la courageuse entente et à la protection de tous les honnêtes gens du quartier, ne s’était point dispersée. La sœur Tardy, la supérieure, femme d’un grand cœur et d’un grand sens, sut apprécier Jeanne. Aussi le noviciat de celle-ci terminé, elle dit à la supérieure générale:

«Je suis très contente de cette petite Rendu, donnez-lui l’habit et laissez-la-moi.»

Ce qui eut lieu en effet: Jeanne, après avoir fait profession à la maison mère sous le nom de sœur Rosalie, revint, pour ne plus le quitter, au faubourg St-Marceau. Voyons-la sur ce théâtre «digne de son zèle et de son génie», le génie de la charité.

Le faubourg St-Marceau, à cette époque, populeux et mal habité, avait acquis, pendant la Révolution, une redoutable célébrité. Le calme revenu, l’ordre rétabli partout, la misère avait plus que jamais pris possession de ce quartier éloigné où, dans les greniers, les caves, les hideuses mansardes de maisons presque en ruines, végétaient des centaines, des milliers de tristes familles d’ouvriers sans travail, couchant sur la paille, ou même la terre nue, et auxquels manquait le pain souvent aussi bien que l’air et la lumière. La vie morale était à l’unisson de la vie physique, après tant d’années où les églises avaient été fermées ainsi que les écoles. Il fallait, à ces pauvres gens, tout préoccupés de la vie matérielle et trop souvent hébétés par le vice, rapprendre le chemin de l’église, comme aussi le chemin de l’atelier si longtemps délaissé pour celui des sections. C’était là une rude tâche que la sœur Rosalie mesura dans toute son étendue, mais sans en être effrayée, et elle s’y dévoua tout entière. Simple sœur d’abord dans la maison de la rue des Francs-Bourgeois, puis supérieure (1815) de la maison de la rue de l’Épée de Bois, elle entreprit vaillamment, secondée par ses compagnes et les ecclésiastiques zélés de la paroisse, une campagne énergique et incessante contre le vice et la misère, et pour cette campagne, qui dura plus de cinquante ans, la maison de la rue de l’Épée de Bois, fut son quartier général. Là, sœur Rosalie devint la confidente de toutes les peines et aussi de toutes les joies honnêtes de ses pauvres et nombreux clients. Elle donnait à l’un le pain de la journée, en assurant celui du lendemain, à l’autre des médicaments, à la mère de famille la layette nécessaire ou du linge et des vêtements pour les enfants. Elle réconciliait le fils avec le père, l’ouvrier avec son patron en même temps qu’elle faisait ouvrir et organisait des écoles qui pendant longtemps ont servi de modèles. Il est juste de dire que, dans tout cela, elle fut grandement aidée par les administrateurs du bureau de bienfaisance du 12e arrondissement, nouvellement établi, et qui s’aperçurent vite que personne ne comprenait et ne connaissait mieux que la sœur Rosalie la situation des pauvres; en échange de ses conseils, ils l’aidèrent de leurs efforts désintéressés comme de toutes les ressources dont ils pouvaient disposer.

Si la sœur Rosalie connaissait si bien les pauvres, c’est que, les visitant sans cesse et à toute heure du jour, elle vivait pour ainsi dire au milieu d’eux et que rien ne pouvait échapper à la clairvoyance de son regard. Quand sa santé ou l’âge et ses fonctions multipliées ne lui permirent plus d’aller les visiter à domicile, du moins aussi souvent, «elle se fit une loi de ne jamais leur fermer sa porte, elle avait toujours du temps pour eux, ils passaient avant tout le monde»; aussi beaucoup prirent l’habitude de venir chaque semaine faire une visite à leur mère comme ils la nommaient.

Un jour qu’elle était malade avec la fièvre, la sœur de garde à la maison refusa de laisser entrer un homme du quartier qui se plaignit avec l’accent de la colère et si haut qu’il fut entendu de la sœur Rosalie. Celle-ci descendit, écouta sa demande et lui promit de s’en occuper. Dès qu’il fut sorti, elle gronda doucement la jeune sœur de ne pas l’avoir avertie.

«Mais, ma mère, c’était l’ordre du médecin.

—Mon enfant, laissons les médecins faire leur métier et faisons le nôtre.

—Puis, ma mère, cet homme s’emportait.

—Eh! mon enfant, faut-il s’effaroucher avec ces malheureux d’une parole vive? Leur cœur est bon si leurs manières sont rudes.

Auprès du lit des malades, des malades pauvres en particulier, la sœur Rosalie était admirable, et pour combien, grâce à elle, cette grande épreuve de la souffrance devint une consolation et une bénédiction! «Dans ce quartier si mal famé, aucun malade ne repoussait le prêtre envoyé par la sœur Rosalie», non, pas même le moribond tourmenté par le remords, en se rappelant que, pendant la Révolution, il avait trempé ses mains dans le sang et qui, touché par les exhortations et les soins de la sœur Rosalie, accueillait l’homme de Dieu avec bonheur. Un autre jour, un vieux chiffonnier, qu’elle avait secouru dans ses jours de misère, et qui, quoique vivant dans le désordre, se souvenait de la sœur, la fait appeler. Il était malade, ou plutôt mourant.

«Ma mère, lui dit-il, je vais mourir, j’ai quelques mille francs que je veux laisser à ma fille, les voilà, emportez-les pour les lui remettre; car ici ils ne sont pas en sûreté, si je venais surtout à passer l’arme à gauche.

La sœur s’excuse en disant qu’il faudrait plutôt appeler un notaire pour lui confier ce dépôt.

—Non, non, pas de ces messieurs là, je n’ai confiance qu’en vous, prenez, là sous le traversin, les quinze mille fr. en or et billets.

La sœur se résigne à prendre l’argent, et alors, voyant le malade plus tranquille, elle lui parle de son âme et lui propose de voir un prêtre.

—Un prêtre! à quoi bon? reprend le chiffonnier, vous voilà, vous, la femme du bon Dieu, personne ne le représente aussi bien pour traiter ensemble des affaires qui le regardent! Mieux vaut me confesser à vous qu’au curé que je ne connaîtrai pas et que j’ennuierai peut-être.

La sœur ne put s’empêcher de sourire à cette étrange proposition, attestant une si profonde ignorance, et il ne lui fut pas très-facile de persuader au pauvre homme qu’elle n’avait pas qualité pour entendre sa confession non plus que pour l’absoudre. Éclairé à ce sujet, il consentit à recevoir la visite du prêtre amené par elle et mourut réconcilié avec le ciel comme avec sa femme. Il eut ainsi la joie d’embrasser une dernière fois sa fille et de lui remettre lui-même la dot si péniblement amassée.