[84] 1 vol. in-8o.

II

«En 1844, la sœur Rosalie voulut étendre jusqu’à la naissance les soins qu’elle donnait à sa nombreuse famille; elle fit établir une crèche au-dessus même de l’école, dans la maison de secours.» La crèche devint en quelque sorte sa récréation, là elle passait de douces heures au milieu de ses chers petits protégés qui se disputaient ses caresses, ses sourires et de leurs berceaux tendaient à l’envi les mains vers elle. Un jour dans la crèche, tous les enfants partis, un seul était resté; la mère, dont personne ne savait le nom ni la demeure, ne reparut point; évidemment le pauvre petit était abandonné; on parlait de l’envoyer aux Enfants-Trouvés.

«Un peu de patience, attendons! dit la sœur Rosalie qui s’approche du berceau pour embrasser l’enfant. Celui-ci tout aussitôt enlaçant sa tête de ses petits bras, s’écrie: Maman, maman! et on ne pouvait le faire taire non plus que détacher ses mains.

«Oh! bien, dit alors avec une larme dans les yeux la bonne sœur, il m’appelle maman; je ne puis plus l’abandonner. Il n’ira pas aux Enfants-Trouvés.»

Et l’enfant en effet, élevé sous ses yeux, trouva dans la sœur une mère d’adoption qui sut remplacer admirablement la mère selon la nature.

A la crèche, sans doute à cette occasion, la sœur Rosalie obtint qu’on ajoutât un asile qui devint l’Asile des Petits Orphelins, transféré par la suite à Menil-Montant où il est encore. La visite que nous avons faite naguère à cet établissement, visite racontée dans un volume des Annales du Bien, est un de nos meilleurs souvenirs.

Le départ des orphelins, laissant vacante la maison de la rue Pascal, la bonne supérieure en profita tout aussitôt pour y installer de vieux ménages d’ouvriers auxquels l’âge ôtait la ressource du travail. «C’est à cette heureuse initiative, dit le baron R.... que les vieillards du 12e arrondissement doivent, depuis 1856, l’établissement, justement nommé plus tard, Asile Sainte-Rosalie, où ils sont à perpétuité[85]

Une autre création de la bonne sœur, qui avait précédé celle-ci et que l’expérience a fait de plus en plus apprécier, fut l’œuvre du Patronage des jeunes ouvrières de l’association de Notre-Dame-du-Bon-Conseil ayant pour but de protéger les jeunes filles contre les dangers de l’apprentissage et les influences délétères de l’atelier.

Est-il besoin de dire, car qui ne le sait? ce que fut la bonne sœur, cette Providence des infortunés, aux jours des grandes calamités, quand ces fléaux terribles, la guerre civile ou l’épidémie, le formidable choléra de 1832 en particulier, s’abattaient sur la capitale. M. de Melun, dans des pages émues, nous montre la sœur Rosalie prompte à courir là où le péril était le plus menaçant, toujours calme, forte, héroïque et par sa seule présence rassurant les plus timides. Que d’épisodes émouvants racontés à ce sujet et pour lesquels nous renvoyons le lecteur à l’intéressant ouvrage de M. de Melun! Une ou deux citations seulement.

Un jour, le docteur Royer-Collard accompagnait un cholérique que l’on conduisait sur un brancard à la Pitié. Il est reconnu dans la rue: aussitôt, on crie: «Au meurtrier! à l’empoisonneur! à l’empoisonneur! car le peuple alors croyait au poison plutôt qu’au fléau.» En vain le docteur soulève le drap qui cachait le visage du malade, et s’efforce de prouver qu’en l’accompagnant le médecin cherche à le sauver et non à le faire périr. La vue du moribond ajoute à l’exaspération, les cris et les menaces redoublent; un ouvrier s’élance, un outil tranchant à la main, lorsqu’à bout d’arguments, M. Royer-Collard s’écrie: «Je suis un ami de la sœur Rosalie.

—C’est différent! répondent aussitôt mille voix: la foule s’écarte, se découvre et le laisse passer.»

Un officier de la garde mobile, en juin 1848, poursuivi par des insurgés, avait pu se réfugier dans la cour de la maison de la rue de l’Épée de Bois. Mais les insurgés l’ont suivi et réclament leur prisonnier que les sœurs, la supérieure en tête, couvrent de leurs corps.

«Laissez, laissez, crient à l’envi les insurgés, que nous l’emmenions pour le fusiller dans la rue; lui qui a versé le sang de ses frères, il recevra la peine de son crime!»

Et malgré les supplications et les efforts des bonnes sœurs, le cercle se resserrant de plus en plus autour d’elles, le prisonnier allait leur être arraché lorsque la sœur Rosalie, se jetant à genoux, s’écrie dans un sublime élan:

«Voilà cinquante ans que je vous consacre ma vie; pour tout le bien que j’ai fait à vous, à vos femmes, à vos enfants, je vous demande la vie de cet homme.»

A ce spectacle, à ce cri parti du cœur, les fusils qui menaçaient l’infortuné se relèvent, des larmes d’attendrissement et de pitié coulent sur ces visages tout à l’heure si farouches et le mot de: pardon, pardon! s’échappe de toutes les bouches. Le prisonnier est sauvé.

Mais quelques jours après, les rôles étant changés, c’est en faveur d’un malheureux insurgé que la sœur Rosalie déploie son zèle. Entre les prisonniers de juin se trouvait un ouvrier du quartier, jusque-là fort paisible, mais entraîné comme tant d’autres dans la révolte par de perfides conseils et que menaçait une condamnation terrible. Sa fille, une gentille enfant de cinq à six ans, fréquentait l’école des sœurs. Sur ces entrefaites, le général Cavaignac vint voir la sœur Rosalie sans doute pour la remercier des soins donnés par elle et ses religieuses aux blessés. La supérieure conduit le général dans l’école, et appelant alors la petite fille, elle lui dit:

«Mon enfant, voilà un monsieur qui, s’il le veut, peut te rendre ton père.»

L’enfant tout aussitôt, tombant à genoux, s’écrie tout en larmes.

«O mon bon monsieur, rendez-moi mon papa, il est si bon et nous avons tant besoin de lui!

—Mais, dit le général, pour être en prison, il faut qu’il ait fait quelque chose de mal.

—Oh! non, bien sûr, non! demandez à maman: Et d’ailleurs, il ne le fera plus, je vous le promets. Grâce, grâce! rendez-nous mon papa et je vous aimerai bien! oh! oui!

Cavaignac, ce soldat si brave, avait un noble cœur. Il embrassa l’enfant et sortit les yeux humides. Quelques jours après, le prisonnier était rendu à sa famille.

Que de fois l’humble maison de la rue de l’Épée de Bois s’ouvrit-elle ainsi pour des personnages illustres: l’abbé Emery, le directeur de St-Sulpice, l’abbé de Lamennais, avant sa chute, Donoso Cortès, une des gloires de l’Espagne moderne, etc.; et enfin le 18 mars 1854, l’Empereur Napoléon III, accompagné de l’Impératrice. La sœur Rosalie «reçut cette visite avec reconnaissance et respect, dit M. de Melun. Elle voyait dans ce témoignage d’intérêt une leçon de bienveillance et de charité envers les petits et les faibles, donnée à tous les fonctionnaires et une recommandation à ceux qui disposent de l’autorité publique, quels que soient leur rang et leur puissance, d’être attentifs, affectueux, pleins de pitié pour les malheureux que les souverains ne dédaignaient pas de visiter.»

Peu de temps auparavant, l’Empereur avait envoyé à la sœur Rosalie la croix de la Légion d’Honneur «aux applaudissements de tout le quartier, chaque pauvre se croyant décoré en sa personne. Mais, tout en l’acceptant par obéissance pour ses supérieurs, la sœur ne put jamais se résigner à la porter, «et son humilité souffrit tellement de cette distinction, d’après ce que M. de Melun nous affirme, que, pendant plusieurs jours, elle en fut malade.... cette faveur elle la regardait comme une des grandes épreuves de sa vie.»

La cécité dont elle fut affligée par suite de cataracte dans les derniers temps de sa vie, lui parut peut-être moins pénible, quoique d’ailleurs elle souffrît beaucoup, elle si active, de cet état qui la condamnait à l’inaction et la privait de la consolation de voir ses chers pauvres dont elle ne cessait de s’occuper d’ailleurs.

L’opération de la cataracte fut tentée, mais avec peu de succès. On espérait la recommencer dans des conditions plus favorables, lorsque la sœur Rosalie, à la suite d’un refroidissement, fut prise de la fièvre et d’un point de côté, symptômes annonçant la pneumonie ou la fluxion de poitrine. Une médication énergique amena un mieux sensible qui donnait grand espoir.

La malade souffrait beaucoup cependant, mais sans en laisser rien paraître. Une des sœurs gardes-malades s’aperçut que, sur un vésicatoire posé récemment, une serviette s’était repliée, et en pesant sur la plaie, devait la rendre très douloureuse.

«Comment, ma mère, dit-elle, ne m’avez-vous point appelée? N’avez-vous donc rien senti?

—Si vraiment, répondit la malade avec un sourire, je sentais le mal, mais c’était un clou de la croix de Notre-Seigneur et je voulais le conserver.

Le six février (1856), les symptômes les plus graves ayant disparu, on croyait la supérieure sauvée; les sœurs se réjouissaient; mais quelques heures plus tard, par un soubresaut de la maladie, le danger reparaissait plus imminent, et elles s’agenouillaient près de leur mère agonisante qui succomba le lendemain.

A la nouvelle de cette mort, éclatant dans le quartier Saint Marceau comme un coup de foudre, ce fut une consternation générale. Les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, comme les vieillards et les infirmes mêmes, vinrent en foule pour faire à la sœur Rosalie une dernière visite dans la chapelle ardente où elle était exposée. Dans tous les yeux on voyait des larmes, on n’entendait que des gémissements et des sanglots, comme le jour d’après dans l’immense cortège qui suivait l’humble corbillard conduisant la servante des pauvres à l’église, puis au cimetière. La foule se composait d’un peuple entier avec ses grands et ses petits, ses riches et ses pauvres, ses savants et ses ouvriers, en un mot les personnages les plus illustres et les plus obscurs réunis par le même sentiment de douleur et de vénération.

Ah! quand on voit ces regrets unanimes, et ces explosions d’admiration pour la vertu, le dévouement, la sainteté, on se sent consolé, fortifié; on se croirait coupable de douter de l’avenir; et l’on regarderait presque comme un blasphème de qualifier, ainsi que l’ont fait quelques-uns, de Babylone moderne ce Paris témoin, mais pas indifférent certes, de si sublimes et si persévérants dévouements, et où la dépouille mortelle d’une pauvre religieuse reçoit de pareils hommages, se voit, en souvenir de la belle âme qui l’animait, honorée de ces royales funérailles!

[85] Nouvelle Biographie.


ROTROU


«L’un des créateurs du théâtre moderne», dit de lui M. Laya dans la Biographie universelle. Rotrou, en effet, a beaucoup écrit pour le théâtre, puisque ses Œuvres dramatiques complètes, publiées pour la première fois en 1820 seulement, forment cinq volumes in-8o. Une seule de ses tragédies, Wenceslas, est restée au théâtre, et encore la joue-t-on rarement ou même jamais. «Rotrou, dit encore M. Laya, s’était proposé dans ses pièces un but moral qu’il fut loin d’atteindre dans l’exécution. Il voulait purger le théâtre de ces plates équivoques, de ces grivoises facéties, de ces situations hasardées, enfin de toute cette licence de mœurs qui est d’un si mauvais exemple en un lieu où l’on a la prétention de les réformer et de corriger les hommes. Malheureusement, la route était frayée, la pente était faite, et sans le vouloir et presque sans le savoir, il se laissa entraîner sur le chemin glissant qu’avaient suivi ses devanciers.»

Ses deux premières pièces, l’Hypocondriaque et la Bague de l’oubli, imitations de Lope de Véga, méritent peu d’estime, et même aujourd’hui sont presque illisibles. Rotrou lui-même disait à ce sujet: «Que ce qu’on louait le plus dans ses ouvrages appartenait à l’auteur espagnol; que tout ce qu’on y trouvait de blâmable, au contraire, lui appartenait.»

Néanmoins, malgré leurs défauts, ces pièces, supérieures à ce qu’on avait fait jusqu’alors, avaient mis en relief le nom de l’auteur et attiré l’attention du cardinal de Richelieu, qui l’appela près de lui. Rotrou fit à Paris la connaissance de Corneille. «Une liaison franche s’établit entre eux. Corneille était né trois ans avant Rotrou[86]; mais comme les deux succès de celui-ci avaient précédé le coup d’essai dramatique de Corneille, ce dernier, éminemment bonhomme, l’appelait son père

Mais bientôt les rôles changèrent. En 1636, le Cid parut, et avec un tel éclat, que le cardinal de Richelieu lui-même en prit de l’ombrage. La pièce par son ordre fut soumise à la censure de l’Académie française, qui s’honora par l’indépendance de son jugement et la mesure de sa critique... On sait que Labruyère a dit: «Le Cid enfin est l’un des plus beaux poèmes que l’on puisse faire; et l’une des meilleures critiques qui aient été faites sur aucun sujet est celle du Cid

Rotrou, qui n’appartenait point à l’Académie, faute d’avoir sa résidence à Paris, se montra plus courageux encore: «Seul parmi tous les poètes dramatiques, dit M. A. Firmin Didot dans sa Notice, il prit la défense du Cid; dès ce moment, il reconnut Corneille pour son maître, et depuis il appela toujours de ce nom celui qui, comme nous avons vu, se plaisait à le nommer lui-même son père.»

De ces sentiments, Rotrou voulut témoigner d’une façon solennelle en insérant dans sa tragédie de Saint-Genest des vers à la louange de Corneille. Précisément, parce que le passage est un hors d’œuvre et vient même d’une façon un peu forcée, il prouvait le désir qu’avait l’auteur d’attester publiquement son admiration pour le poète, son illustre ami. L’empereur Dioclétien demande au comédien Genest quelles sont les tragédies les plus célèbres de l’époque, et Genest répond: ce sont celles qui:

Portent les noms fameux de Pompée et d’Auguste,
Ces poèmes sans prix où son illustre main
D’un pinceau sans pareil a peint l’esprit romain,
Rendront de leurs beautés toute oreille idolâtre,
Et sont aujourd’hui l’âme et l’amour du théâtre.

Plus tard, après la représentation de la Veuve, Rotrou dit à Corneille, en termes plus énergiques:

Pour te rendre justice, autant que pour te plaire,
Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire;
Juge de ton mérite, à qui rien n’est égal,
Par la confession de ton propre rival.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vois que ton esprit, unique dans ton art
A des naïvetés plus belles que le fard,
Que tes inventions ont des charmes étranges,
Que leur moindre incident attire des louanges,
Que par toute la France on parle de ton nom,
Et qu’il n’est plus d’estime égale à ton renom.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tel je te sais connaître et te rendre justice,
Tel on me voit partout adorer ta Clarice;
Aussi rien n’est égal à ses moindres attraits;
Tout ce que j’ai produit cède à ses moindres traits.

Ce langage parfaitement sincère, et qui n’était point celui de la fausse modestie, prouve chez notre poète une grande noblesse de caractère. Il ne craignait point de reconnaître l’heureuse influence de Corneille sur son propre génie; car Cosroës et Wenceslas, les deux meilleures pièces de Rotrou, ne vinrent qu’après le Cid, les Horaces, Cinna, etc.

A propos de Wenceslas, on lit dans l’Histoire du Théâtre-Français par les frères du Parfait: «Rotrou, après avoir achevé sa tragédie, se préparait à la lire aux comédiens, lorsqu’il fut arrêté et conduit en prison pour une dette qu’il ne pouvait acquitter. La somme n’était pas considérable, mais il était joueur et par conséquent assez souvent vis-à-vis de rien. Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa tragédie pour vingt pistoles.»

L’anecdote est plus que contestable, et à l’époque où Rotrou fit jouer son Wenceslas, nul doute qu’il était revenu de ces égarements dont l’auteur de la Notice, mise en tête des Œuvres complètes, nous dit: «Rotrou, jeté à dix-neuf ans, dans une société fort corrompue, contracta de funestes habitudes. Une tradition de famille nous apprend qu’il répandait dans un grenier, sur des fagots, l’argent qu’il recevait des comédiens, étant forcé ensuite de le chercher pièce à pièce et se formant ainsi, presque malgré lui, une réserve que sa passion pour le jeu ne lui aurait pas permis de conserver.»

Il avait cédé aussi à d’autres entraînements qu’il confesse et déplore en termes des plus énergiques dans une épître à un ami où se lisent ces stances entre autres:

Mais que le souvenir de ces jours criminels,
En l’état où je suis m’offense la mémoire!...

Mon Dieu! que ta bonté rend mon esprit confus
Qu’avecque raison je t’adore;
Et combien l’enfer en dévore
Qui sont meilleurs que je ne fus!

Les rayons de ta grâce ont éclairé mes sens,
Le monde et ses plaisirs me semblent moins qu’un verre;
Je pousse encor des vœux, mais des vœux innocens
Qui montent plus haut que la terre!

Le repentir pouvait-il s’exprimer en termes plus éloquents? Ce langage d’ailleurs ne saurait surprendre de la part de celui qui devait léguer à la postérité le mémorable exemple de sa mort héroïque, plus digne d’admiration certes que les œuvres les plus sublimes du génie. «Revenu jeune de ses égarements, dit la Notice déjà citée, et ayant obtenu une pension de la munificence du roi, il acheta la charge de lieutenant particulier au baillage de Dreux; il fut nommé ensuite assesseur criminel et commissaire-examinateur au même comté.» Mais les voyages qu’il faisait à Paris pour la représentation de ses pièces nécessitaient souvent son absence hors de la ville. Or, en 1650, une maladie épidémique se déclara dans la ville de Dreux où bientôt elle exerça les plus cruels ravages. Le nombre des victimes dépassait trente par jour; déjà le maire et plusieurs des notables avaient succombé; d’autres, cédant à l’épouvante, s’étaient hâtés de fuir. Rotrou, qui se trouvait à Paris, est averti; tout aussitôt sa résolution est prise et il repart pour Dreux. De cette ville, en réponse à son frère qui le suppliait de s’éloigner du foyer de la contagion, il écrit... Mais laissons parler un contemporain dont le récit est admirable dans sa naïveté:

«L’an 1650, la ville de Dreux fut affligée d’une dangereuse maladie. C’était une fièvre pourprée, avec des transports au cerveau, dont on mourait presque aussitôt qu’on en était attaqué. Cette maladie enlevait chaque jour un grand nombre de personnes et même les plus considérables de la ville. Cela obligea le frère de Rotrou, qui, dès sa plus grande jeunesse, s’était établi à Paris, de lui écrire et le prier fortement de sortir de Dreux et de venir chez lui, ou de se retirer dans une terre qui lui appartenait, entre Paris et Dreux. Mais Rotrou répondit chrétiennement à son frère qu’étant seul dans la ville qui pût veiller avec autorité pour y faire garder la police nécessaire afin de tâcher de la purger du mauvais air dont elle était infectée, il n’en pouvait sortir, le lieutenant général étant à Paris pour des affaires qui l’y retiendraient longtemps et le maire venant de mourir. Que c’était la raison qui l’avait obligé de remercier Mme de Clermont d’Entragues de la grâce qu’elle lui voulait faire de lui donner un logement dans son château, qui n’était éloigné que d’une lieue de Dreux, et celle dont il le priait de trouver bon qu’il se servît pour n’accepter pas les offres qu’il lui faisait. Il finissait sa lettre par ces paroles mémorables:

«Le salut de mes concitoyens m’est confié, j’en réponds à ma patrie: je ne trahirai ni l’honneur ni ma conscience. Ce n’est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand, puisque, au moment où je vous écris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd’hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu.»

»Ce fut la dernière lettre qu’il écrivit, car peu de temps après, ayant été attaqué de cette fièvre pourprée avec de grands assoupissements, il demanda les sacrements qui lui furent administrés, étant dans une parfaite connaissance, et qu’il reçut avec une grande résignation à la volonté de Dieu, qui le retira du monde le 27 juin de l’an 1650, après huit jours de maladie, âgé de 40 ans et dix mois. Il fut regretté non-seulement de ses parents et amis, mais encore de tous les habitants de Dreux et des lieux circonvoisins, dont il était fort estimé et parfaitement aimé. On l’inhuma dans l’église paroissiale de Saint-Pierre de Dreux.»

Certes Rotrou méritait bien la statue qui récemment lui a été érigée dans la ville de Dreux; il la méritait par son dévouement plus encore sans doute que par son génie, encore que le Wenceslas comme le Saint-Genest renferment des scènes admirables. «Voltaire, dit M. Firmin Didot, cite souvent la tragédie de Wenceslas avec de grands éloges; il ne met rien au-dessus de la scène d’ouverture et du quatrième acte; la comparaison qu’il fait de plusieurs endroits de Polyeucte et de Saint-Genest est très-souvent à l’avantage de Rotrou.»

Celui-ci, d’ailleurs, comme nous l’avons dit déjà, pensait très-modestement de lui-même: «Il ne parlait jamais de ses ouvrages dans les compagnies où il se trouvait, soit des personnes de qualité, ou de ses amis, si on ne l’y obligeait; et quand cela arrivait, il le faisait avec tant de modestie, qu’il paraissait bien que ce n’était que par excès de complaisance.»

Ainsi s’exprime l’auteur des Singularités historiques, qui plus loin nous dit encore: «Ce conseil (de Godeau, évêque de Grasse) confirma Rotrou dans le désir qu’il avait de penser sérieusement à la principale affaire, et l’on prétend qu’il s’y appliqua si bien que, plus d’un an avant sa mort, il se dérobait deux heures chaque jour pour les passer dans l’église où il méditait avec une grande attention et dévotion sur nos mystères sacrés.»

En 1811, l’Académie française proposa comme sujet pour le prix de poésie: La Mort de Rotrou. Millevoye, qui fut couronné, mourut bientôt après, enlevé à la fleur de ses années, comme celui qu’il avait célébré.

[86] Rotrou était né à Dreux en 1609.


DE RUMFORD[87]


Benjamin Thomson, comte de Rumford, physicien, fut un philanthrope non moins célèbre, comme s’exprime la Biographie Universelle. L’illustre Cuvier, dans l’Éloge prononcé en séance publique à l’Institut, tout en proclamant bien haut les services rendus par Rumford à l’humanité, nous dit: «Il faut l’avouer, il perçait dans sa conversation et dans toute sa manière d’être, un sentiment qui devait paraître fort extraordinaire dans un homme si constamment bien traité par les autres et qui leur avait fait lui-même tant de bien; c’est que c’était sans les aimer et sans les estimer qu’il avait rendu tous ces services à ses semblables. Apparemment que les passions viles qu’il avait observées dans les misérables commis à ses soins ou ces autres passions non moins viles que sa fortune avait excitées parmi ses rivaux, l’avaient ulcéré contre la nature humaine.»

N’est-ce pas un phénomène des plus curieux que ce scepticisme cruel chez cet étrange bienfaiteur de l’humanité, mais dont la véritable cause nous paraît avoir échappé à Cuvier? Cette cause ne se trouverait-elle point dans la croyance religieuse de Thomson, américain de naissance, presbytérien ou puritain du culte, et à qui la religion vraie, qui fut la religion des saint Charles Borromée, des saint Vincent de Paul, des Fénelon, des Belsunce, n’avait pas appris l’indulgence, la compassion généreuse pour les hommes, nos frères, laquelle porte, par un motif supérieur, à les aimer, sans jamais se laisser décourager par les déceptions, sans jamais surtout se lasser d’espérer le changement en mieux. L’exemple de M. de Rumford, dans sa singularité même, nous semble remarquable, parce qu’il fait toucher du doigt en quelque sorte toute la différence qui sépare la philanthropie de la charité, et cette différence n’est rien moins qu’un abîme. Ces réflexions faites, venons au récit.

Benjamin Thomson était né en 1753, dans un canton de l’état de New-Hampshire autrefois nommé Rumford et maintenant Concord. Sa famille d’origine anglaise, mais depuis longtemps établie en Amérique, vivait du produit d’une petite métairie. La mort de son père et un second mariage de sa mère forcèrent le jeune homme à quitter la ferme où il gênait pour aviser à se créer par lui-même des ressources. Il pensait les trouver dans le commerce et pour ce motif prit des leçons de mathématiques d’un ecclésiastique instruit qui lui donna le goût des sciences. Mais c’était là une carrière des plus ingrates au point de vue de la fortune, lorsqu’un mariage inespéré fit de Thomson, à peine âgé de 19 ans, un des personnages importants de la Colonie. Par ce motif et aussi par les tendances de son caractère qui le rendaient partisan de l’autorité, lors de la guerre de l’indépendance, il embrassa avec ardeur la cause de la métropole et se distingua dans plusieurs circonstances à la fois comme diplomate et comme officier. Aussi au moment de la signature de la paix, se trouvait-il déjà colonel.

Croyant alors que l’état militaire était sa vocation véritable, il s’embarqua pour l’Europe avec l’intention d’aller offrir ses services à l’empereur d’Autriche dans la guerre contre les Turcs. Mais en passant à Munich, il eut occasion de voir l’électeur régnant, Charles-Théodore, qui, dès la première entrevue, fut si charmé de son entretien, de la sagesse de ses conseils, de la justesse de ses observations, qu’il n’hésita point à offrir à l’étranger un emploi des plus importants en Bavière. Thomson accepta sous réserve de cette condition qu’il lui serait permis d’en référer au roi d’Angleterre, considéré par lui toujours comme son souverain, et dont il voulait avant tout obtenir le consentement. Il partit en conséquence pour Londres où ce consentement lui fut donné dans les termes les plus bienveillants, avec maintien du grade de colonel et moitié de la solde qui lui fut payée jusqu’à sa mort.

«De retour à Munich, dit M. Weiss[88], Thomson mérita de plus en plus la confiance de l’électeur qui l’éleva par degrés au rang de conseiller d’état et de lieutenant général de ses armées et finit par lui remettre l’administration de la guerre.» Thomson se montra à la hauteur de ces nouvelles fonctions; l’armée réorganisée lui dut des améliorations précieuses au point de vue moral et matériel. Il sut attacher le soldat à son état en rendant son sort plus heureux, régla l’avancement d’une façon plus équitable, créa des écoles régimentaires, etc. Comme ministre de la police, il ne se montra pas administrateur moins éclairé et moins ferme. La capitale de la Bavière était désolée par la mendicité. «Les mendiants, dit Cuvier, obstruaient les rues; ils se partageaient les postes, se les vendaient ou en héritaient comme nous ferions d’une maison ou d’une métairie; quelquefois même on les voyait se livrer des combats pour la possession d’une borne ou d’une porte d’église, et, quand l’occasion s’en présentait, ils ne se refusaient pas aux crimes les plus révoltants.»

C’était là véritablement un abus et qui déshonorait la pauvreté par elle-même si respectable. Thomson dut y porter remède en fournissant aux pauvres avec des moyens d’existence un travail que leur zèle et leur activité pouvaient rendre lucratif. «Et, s’il faut en croire Cuvier, pour changer ainsi les déplorables dispositions d’une classe avilie, il ne fallut que l’habitude de l’ordre et des bons procédés. Ces êtres farouches et défiants cédèrent aux attentions et aux prévenances. Ce fut, dit M. de Rumford lui-même, en les rendant heureux qu’on les accoutuma à devenir vertueux: pas même un enfant ne reçut un coup; bien plus, on payait d’abord les enfants seulement pour qu’ils regardassent travailler leurs camarades et ils ne tardaient pas à demander en pleurant qu’on les mît aussi à l’ouvrage. Quelques louanges données à propos, quelques vêtements plus distingués, récompensèrent la bonne conduite et établirent l’émulation[89]

Cela tient du merveilleux; mais voici qui n’est pas moins admirable quoique plus touchant encore. «Bien que M. de Rumford ait été dirigé dans ses opérations plutôt par les calculs d’un administrateur que par les mouvements d’un homme sensible, il ne put se refuser à une véritable émotion, au spectacle de la métamorphose qu’il avait effectuée, et lorsqu’il vit sur ces visages auparavant flétris par le malheur et par le vice un air de satisfaction et quelquefois des larmes de tendresse et de reconnaissance. Pendant une maladie assez dangereuse, il entendit sous sa fenêtre un bruit dont il demanda la cause: c’étaient les pauvres de la ville qui se rendaient en procession à la principale église pour obtenir du ciel la guérison de leur bienfaiteur. Il convient lui-même que cet acte spontané de reconnaissance religieuse en faveur d’un homme d’une autre communion lui parut la plus touchante des récompenses; mais il ne se dissimulait pas qu’il en avait obtenu une autre qui sera plus durable. En effet, c’est en travaillant pour les pauvres qu’il a fait ses plus belles découvertes.»

Malgré ses occupations comme homme d’état et administrateur, il trouvait du temps pour continuer ses recherches. Faisant tourner au profit des malheureux les connaissances qu’il avait acquises, il s’inquiéta des moyens de leur procurer à moins de frais la nourriture, le vêtement, le chauffage, etc., de là ses expériences sur la chaleur, la lumière, etc. On lui doit le premier établissement des fourneaux économiques aussi bien que des foyers qui portent son nom. Dans un de ses établissements, à Munich, trois femmes suffisaient pour faire à dîner à mille personnes et elles ne brûlaient que pour neuf sous de bois. Un personnage justement célèbre par son esprit disait de Rumford que bientôt il ferait ainsi son dîner à la fumée de son voisin.

Les services rendus à la Bavière par Thomson accrurent pour lui l’estime et l’affection de l’électeur qui le créa comte en lui donnant le nom du petit canton où il était né. De plus il le nomma, d’après son désir, ambassadeur en Angleterre; mais par suite d’anciens usages diplomatiques qui, paraît-il, ne permettaient pas qu’une puissance étrangère fût représentée à Londres par un sujet anglais, Rumford ne put être agréé. Ce déboire qu’il n’avait pas prévu et la mort de l’électeur arrivée sur ces entrefaites, guérirent le comte de l’ambition, et il se résolut à prendre sa retraite. Après un court séjour à Munich, d’où il était revenu de Londres pour le règlement de ses affaires, il quitta la Bavière, voyagea quelque temps en Suisse et vint enfin se fixer en France, à Auteuil, près Paris (1804). Dans cette résidence, alors toute champêtre, habitait la veuve du célèbre Lavoisier, l’une des victimes de la Révolution. «Il (Rumford) plut à cette dame, dit M. Guizot, par son esprit élevé, sa conversation pleine d’intérêt, ses manières pleines de bonté. Tout en lui selon les apparences s’accordait avec ses habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire ses souvenirs; elle espéra en quelque sorte recommencer son bonheur et fut heureuse d’offrir à un homme distingué une grande fortune et une plus agréable existence.»

Vains calculs de la prévoyance humaine si souvent déçus, qui prouvent que, pour cette sainte association du mariage, il faut autre chose qu’une certaine conformité de goûts, et que la sympathie sérieuse et durable ne peut naître que de la sincère tendresse, de l’affection intime, de la mutuelle condescendance à laquelle aident beaucoup la solidité des principes et l’harmonie des croyances. Or, M. de Rumford était protestant, et madame Lavoisier, femme du monde, quoique très-honnête femme d’ailleurs, n’avait pas en vain peut-être respiré l’atmosphère du 18e siècle et toute jeune entendu chez son père les conversations de Malesherbes, Condorcet, etc. Quoiqu’il en soit, au bout de quelques mois, tout au moins de peu d’années, les deux époux, se trouvèrent divisés par des incompatibilités absolues d’humeur, et il faut bien avouer que les torts les plus graves, sinon tous les torts, doivent être imputés à M. de Rumford.

«Rien, dit Cuvier, n’aurait manqué à la douceur de son existence si l’aménité de son caractère avait égalé son ardeur pour l’utilité publique... Il appelait l’ordre l’auxiliaire nécessaire du génie, le seul instrument possible d’un véritable bien et presque une divinité subordonnée, régulatrice de ce bas monde..... Lui-même de sa personne était sur tous les points et sous tous les rapports imaginables le modèle de l’ordre; ses besoins, ses plaisirs, ses travaux étaient calculés comme ses expériences. Il ne buvait que de l’eau; il ne mangeait que de la viande grillée ou rôtie parce que la viande bouillie donne sous le même volume un peu moins d’aliments. Il ne se permettait enfin rien de superflu, pas même un pas ni une parole et c’était dans le sens le plus strict qu’il prenait le mot superflu. C’était sans doute un moyen de consacrer plus sûrement toutes ses forces au bien; mais il n’en était pas un d’être agréable dans la société de ses pareils» et tout particulièrement de sa femme à laquelle cette régularité mathématique et tenant de la monomanie devait faire une vie fort peu agréable.

Mais, M. de Rumford eut vis-à-vis d’elle un tort plus grave: madame de Lavoisier, en se remariant, avait expressément stipulé qu’elle se ferait appeler madame Lavoisier de Rumford, ce à quoi volontiers en apparence avait consenti le futur. Mais M. de Rumford, prompt à oublier ses engagements, s’étonna que sa femme ne fît pas de même, et il ne dissimula pas sa mauvaise humeur. La veuve de Lavoisier lui rappela avec convenance mais avec fermeté leurs conventions, en ajoutant, dans une lettre écrite vers 1808: «J’ai regardé comme un devoir, comme une religion, de ne point quitter le nom de mon premier mari..... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n’en aurais pas fait un article de mes engagements civils avec lui si je n’avais voulu laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de la générosité de M. de Rumford. C’est un devoir pour moi de tenir à une détermination qui a toujours été une des conditions de notre union et j’ai dans le fond de l’âme la conviction que M. de Rumford, après avoir pris le temps de réfléchir, me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme sacré.»

M. de Rumford pourtant, loin de se rendre, s’opiniâtra dans ces susceptibilités tardives, dans cette jalousie assez ridicule puisqu’elle s’adressait à une ombre, à la mémoire d’un homme éminent que sa fin tragique devait rendre plus digne de vénération. Tout en le blâmant de manquer ainsi à sa parole, on ne saurait excuser tout à fait madame de Rumford. Puisque le souvenir de Lavoisier lui était encore si cher, pourquoi ne pas rester tout simplement dans son veuvage au lieu de consentir à une union qui, par les motifs indiqués plus haut, devait la placer vis-à-vis de son second mari dans une position fausse et délicate? Par suite de ces difficultés et des luttes qui en résultèrent, la position des époux devint telle qu’ils jugèrent tous deux une séparation nécessaire et elle eut lieu à l’amiable le 30 juin 1809.

M. de Rumford, par sa propre faute sans doute, passa ainsi dans l’isolement les dernières années de la vieillesse et mourut plus que jamais en proie à l’amer désenchantement, dans sa maison d’Auteuil (21 août 1814).

Son éminent biographe, qui, même dans un Éloge, sait rester historien sérieux et n’a point dissimulé le revers de la médaille, rend cependant à Rumford, dans sa péroraison, ce témoignage qu’il semble juste de ne pas négliger:

«Quels que fussent au reste, dit Cuvier, les sentiments de M. Rumford pour les hommes, ils ne diminuaient en rien son respect pour la divinité. Il n’a négligé dans ses ouvrages aucune occasion d’expliquer sa religieuse admiration pour la Providence, et d’y offrir à l’admiration des autres les précautions innombrables et variées par lesquelles elle a pourvu à la conservation de ses créatures; peut-être même son système politique venait-il de ce qu’il croyait que les princes doivent faire comme elle, et prendre soin de nous sans en rendre compte.»

[87] La rue qui portait ce nom a disparu. Elle commençait à la rue Lavoisier et finissait à la rue de la Pépinière (rue Abattucci.)

[88] Biographie Universelle.

[89] Cuvier.—Eloges et Notices historiques, 3 vol. in 8o.


OLIVIER DE SERRES


I

Un contemporain et ami d’Olivier de Serres, dans une Épître remarquable à celui-ci, fait de l’agriculture un éloge qui n’est que l’expression de la vérité, et auquel on est heureux de s’associer en reproduisant tout au long le passage, non pas pourtant dans le texte original, car ce petit poème est en latin. Aussi, nous croyons préférable d’emprunter l’élégante traduction qu’en a donnée François de Neufchâteau à la suite de son Eloge d’Olivier de Serres, prononcé à Paris le 18 septembre 1803, et qui se lit en tête de la nouvelle édition du Théâtre d’Agriculture[90]:

Ton art est le premier dont notre premier père
Reçut la loi, dirai-je, ou fâcheuse ou prospère?
Nul autre n’est plus noble et plus riche et plus doux;
Il est de tous les temps, il plaît à tous les goûts.
Le père de famille, au sein de son domaine,
Goûte les biens permis à la nature humaine;
Ses moments sont remplis, ses guérêts cultivés,
Dans l’amour du travail ses enfants élevés;
Sous les rapports d’époux, et de père et de maître,
Il est heureux autant qu’un mortel le peut être,
Du théâtre des champs tel est le digne acteur.
Non, mon cher Olivier! non, l’on ne peut jamais
Ni sur des monceaux d’or, ni parmi les palais,
Ni dans l’éclat des rangs que le luxe accompagne,
Racheter les douceurs qu’on trouve à la campagne.

Malgré quelques passages faibles, voilà en somme un heureux commentaire du fameux: O fortunatos agricolas, de Virgile. Souhaitons que ces vérités soient de plus en plus comprises aujourd’hui, que tous les hommes d’État comme les moindres bourgeois estiment à sa valeur cet art, honorable et utile entre tous, qui inspira si merveilleusement au siècle d’Auguste le génie du grand poète, et auquel Olivier de Serres, plus pratique sans doute, avait élevé ce précieux monument[91], fruit de sa longue expérience et d’une vie toute entière occupée à ce noble travail de la terre: «Mon inclination et l’état de mes affaires, dit-il dans la préface, m’ont retenu aux champs en ma maison, et fait passer une partie de mes meilleurs ans, durant les guerres civiles de ce royaume, cultivant ma terre par mes serviteurs, comme le temps l’a pu porter. En quoi Dieu m’a tellement béni par sa sainte grâce, que m’ayant conservé parmi tant de calamités, dont j’ai senti ma bonne part, je me suis tellement comporté parmi les diverses humeurs de ma patrie, que ma maison, ayant été plus logis de paix que de guerre, quand les occasions s’en sont présentées, j’ai rapporté ce témoignage de mes voisins, qu’en me conservant avec eux, je me suis principalement adonné chez moi à faire mon ménage.»

C’est ce qui explique que cette vie, si utilement employée d’ailleurs, ne renferme que peu ou point d’évènements, d’accidents notables, ou que du moins les biographes aient crus suffisamment importants pour nous les transmettre. François de Neufchâteau, dans plusieurs endroits de son Eloge, en fait l’aveu non sans regret: «Si vous me demandez, non pas des phrases oratoires, non pas des épisodes étrangers, mais une Notice historique et des faits qui peignent la vie du respectable auteur du Théâtre d’Agriculture, je ne puis vous dissimuler que cette tâche est à peu près impossible à remplir, et qu’un talent supérieur à mes faibles efforts ne pourrait suppléer ici au défaut absolu des matériaux les plus simples et des renseignements même les plus vulgaires sur le sujet qui nous occupe.»

Tout ce qu’on sait de l’illustre agronome, c’est qu’Olivier de Serres, seigneur du Pradel, naquit à Villeneuve de Berg, dans le Vivarais (Ardèche), en 1539. Le domaine de Pradel était situé à une demi lieue de cette dernière ville, et le propriétaire, comme il nous le dit, s’y étant retiré, se plut à l’embellir et à en faire ce que de nos jours on appellerait une ferme modèle: