JOSEPH DE MAISTRE


I

Habent sua fata libelli. Nous aimons à rappeler ce vers du poète latin en parlant d’un homme dont la fortune littéraire fut si singulière. Étrange destinée du génie! prodigieux écarts du goût! A toutes les époques de l’histoire, on observe ce phénomène étonnant et douloureux d’un génie illustre peu ou point apprécié des contemporains, dont l’admiration irréfléchie s’égarait sur des œuvres ridicules bafouées de la postérité. Celle-ci, par une justice tardive, salue avec enthousiasme l’homme célèbre, naguère obscur, un Dante, un Milton, triomphant de l’ingratitude et de l’oubli et qui, des profondes ténèbres, surgit radieux au piédestal et projette sur les siècles son ombre gigantesque. L’Angleterre nous offre un exemple des plus remarquables de ces vicissitudes littéraires dans la personne de Schakespeare qu’elle honore comme un de ces génies qui appartiennent moins à leur patrie qu’à l’humanité. Schakespeare, admirable et justement admiré malgré les écarts si regrettables de son génie, Schakespeare vit son astre, qui devait plus tard illuminer un immense horizon, descendre presque avec lui dans la tombe. Ses œuvres, enfouies dans la poussière des bibliothèques, au bout d’une moitié de siècle, étaient à peu près inconnues de la foule, lorsqu’un critique éminent mit d’aventure la main sur ce trésor où l’or pur par malheur est trop mélangé de minerai, et appela sur lui l’attention des contemporains. La mémoire de Schakespeare est maintenant un culte, culte poussé parfois jusqu’à l’idolâtrie, même dans notre France, qui se glorifie de Racine, de Corneille, de Molière, etc. Cette étrange destinée de l’auteur d’Hamlet et de Macbeth qui fut, hélas! celle de tant d’autres illustres dans les lettres comme dans les arts, elle a pesé quelque temps sur Joseph de Maistre dont la renommée peut-être en souffre encore. Cet étranger, l’un des plus grands écrivains de la France, dont il a reçu par le droit du génie ses lettres de grande naturalisation, n’est-il pas moins populaire chez nous que son frère Xavier, le très spirituel auteur de ces chefs-d’œuvre microscopiques, le Lépreux, la jeune Sibérienne, le Voyage autour de ma Chambre (sauf réserves)? Il est vrai, et nous devons le dire, l’aîné des de Maistre, emporté par l’ardeur de ses convictions et l’essor tout puissant de son génie au vol d’aigle, s’élève parfois à d’effrayantes hauteurs. Il choque durement et comme à plaisir les idées reçues, ne se tenant pas toujours assez en garde contre le paradoxe, et faisant presque des dogmes de certaines doctrines qui ne sont que des vérités relatives ou restent dans le domaine de la libre discussion. Trop dédaigneux parfois des ménagements que la sagesse conseille, il effarouche par l’imprévu de ses allures et la franchise impérieuse de son langage. Dans son horreur du vice, de toute hypocrisie, de toute lâcheté, il a des explosions d’indignation qui consternent la foule et dont ses adversaires tirent parti pour le calomnier. M. de Vigny, que je ne range pas d’ailleurs parmi les ennemis de J. de Maistre, dans son beau livre de Stello, a parlé de l’illustre penseur dans des termes capables de faire reculer les plus intrépides. Le poète, dont j’accuse ici les exagérations, fait de J. de Maistre, ce chrétien sincère et pieux, ce vrai et grand philosophe, cet excellent père de famille, peu s’en faut un vampire altéré du sang humain, se délectant à le voir couler par torrents au pied des autels: «C’était ainsi qu’un homme doué d’une des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l’Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la croix le premier anneau d’une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies qu’il semblait adorer consciencieusement.... Il a fallu à l’impitoyable sophistiqueur souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussière des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bûchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire sortir l’étincelle incendiaire de sa fatale idée.... Il a fallu que le cerveau de l’un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le crâne de l’un des premiers chrétiens (Origène), pour en tirer cette fatale théorie de la réversibilité et du salut par le sang, etc., etc.»

Ces calomnies d’une philanthropie un peu déclamatoire, tout en m’inspirant pour le génie, dénoncé de la sorte, une certaine aversion mêlée de crainte, fut un aiguillon puissant à ma curiosité pour faire connaissance avec l’auteur par la lecture de ses ouvrages, et je fus bientôt détrompé. Mon épouvante fit place à l’estime, à la sympathie, à l’admiration profonde du disciple vis-à-vis du maître dont il se plaît à recueillir les renseignements. Depuis lors, les écrits du philosophe savoisien n’ont plus quitté ma table côte à côte avec ceux de Bossuet, Lacordaire, Bourdaloue, Dante, Virgile etc., non loin des œuvres glorieuses de ces génies, mes autres maîtres en littérature, Boileau, La Fontaine, La Bruyère, Lamartine, etc. J’ai relu, depuis quelques mois surtout, et je ne me lasse pas de relire cet admirable volume des Considérations sur la France, écrit en 1794, pendant la première révolution, et dans lequel les rapprochements sont si frappants. En laissant de côté la question politique, et lisant de Maistre avec l’impartialité d’un esprit dégagé de passion et faisant la part des idées de l’auteur, de ses convictions, de ses répulsions, qui s’expliquent par l’horreur de tant d’effroyables carnages dont il fut le témoin presque oculaire, on ne peut assez admirer cette hauteur de vues, cette élévation rare de pensées et cette prodigieuse faculté d’intuition qui ressemble à la divination, et font de ce volume, si fortement pensé, le bréviaire de l’homme d’état et du philosophe.

Ce qu’on aime surtout dans J. de Maistre, c’est l’absence de toute recherche littéraire, le dédain de la phrase et des artifices du langage qui ne nuit en rien à la vivacité comme à la propriété de l’expression. Verba trahunt! Sa pensée va droit au but sans détours, sans ambages, et trouve naturellement et spontanément son moule et ce moule est d’airain. Rien de plus extraordinaire et en même temps de plus éloquent que cet étonnant chapitre sur la Destruction violente de l’espèce humaine. Écoutons ce passage:

«Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu’on le croit: du moins, c’est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D’abord, lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l’excès de civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang.

»... Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d’en dégoûter les souverains; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le malheur de la génération présente, léguant bénignement la perfection à nos neveux. Il n’y a qu’un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification.»

Après ce dont nous avons été témoins récemment, ces paroles n’ont pas besoin de commentaire. Nous nous sommes interdit, pour cette étude, le terrain glissant de la politique; aussi nous ne dirons rien d’autres et remarquables chapitres où les questions de ce genre sont traitées avec une force de logique et une verve incomparables. Par le même motif de réserve, nous ne ferons qu’indiquer le Principe générateur des Constitutions. Ce livre profond condense dans un petit nombre de pages le résultat de trente années d’études et de méditations sur cette force inconnue qui préside à la formation des pouvoirs et des constitutions. L’auteur entre à ce sujet dans des détails d’un intérêt singulièrement actuel parfois, et il lui échappe çà et là, sur la fragilité des établissements purement humains, certaines boutades d’une ironie sanglante et qu’on croirait paradoxales s’il ne les justifiait par les faits. J. de Maistre, qui volontiers au raisonnement implacable mêle la spirituelle épigramme, traite la parole écrite avec une irrévérence qui déride même ses adversaires protestants. Si l’esprit ne lui suffit pas, il invoque la science, et les recherches les plus sérieuses sont pour ce génie vraiment encyclopédique une source inépuisable d’arguments décisifs. Le livre du Pape, à lui seul, atteste des recherches historiques et des connaissances en linguistique qui font honneur à la persévérance comme à la rare sagacité de l’auteur. Ajoutons que l’érudition chez lui n’a rien d’aride et qu’il sait la rendre attrayante par la manière de la présenter. Puis, dans ce même écrit, que de pages éloquentes sur les couvents, sur l’Église, sur le dévouement des vierges, etc!

L’ouvrage capital de J. de Maistre et le plus connu après les Considérations et le Pape, les Soirées de Saint-Pétersbourg, nous montrent son talent sous ses faces les plus diverses. Le gouvernement temporel de la Providence que l’auteur s’est donné pour mission, mission glorieuse, de justifier, tel est le point de départ et le thème de cette suite d’entretiens d’un intérêt si profond et toujours actuel quand la forme en général est des plus piquantes. Que de pages véritablement sublimes, de digressions et considérations de l’ordre le plus élevé, et souvent de tableaux saisissants à propos de tous les grands problèmes de la société politique et religieuse, et des lois mystérieuses qui régissent le monde visible, sur lequel l’autre (l’invisible) réagit. Bon nombre de passages sont assurément des plus belles choses dont puisse se glorifier notre littérature par la hauteur et la force de la pensée mise en relief par l’énergique simplicité de l’expression. Il suffit de rappeler ce terrible et magnifique portrait du bourreau tant de fois cité, ou cette foudroyante philippique contre Voltaire, cri passionné que l’emportement d’une sainte colère arrache à la conscience révoltée de l’honnête homme, du père de famille et du chrétien. Dirai-je les pages si touchantes sur la Jeune fille livrée au cancer, avec lesquelles font contraste les éloquentes dissertations sur les sauvages ou les mâles réflexions relatives à la guerre. A part peut-être le chapitre sur Locke un peu bien long, on ne peut se lasser de lire et relire cet ouvrage, testament sublime du génie qu’hélas! il ne fut pas donné à l’auteur de terminer. La mort frappa M. de Maistre quand il touchait à la fin de sa glorieuse tâche et le surprit la plume à la main au moment où il abordait la question si intéressante, comme il écrivait lui-même, et si importante du protestantisme. On eut dit qu’à cette heure solennelle l’intelligence de M. de Maistre, accoutumée à planer dans les hauteurs, s’élevait encore.

Les lettres sur l’Inquisition, sur l’Eglise Gallicane, se recommandent par l’étude patiente des faits comme par la forte dialectique et la fermeté du style plus plein de choses que de mots. On peut différer d’opinion avec l’auteur, parfois absolu et systématique, mais la toute-puissance de son talent ne saurait faire doute pour la bonne foi, et dire, comme l’a fait, à ce qu’on assure, certain universitaire, que la lecture de J. de Maistre hébète, c’est prouver qu’on glisse soi-même sur la pente qui conduit tout droit à l’idiotisme.

La fécondité, mais une fécondité qui ne trahit jamais l’épuisement, caractérise la manière de J. de Maistre. Il a produit beaucoup, et tous ses ouvrages, avec des mérites divers, sont à la même hauteur. Cependant, ce que nous avons peine à croire d’ailleurs, on affirme que d’importants manuscrits et de précieuses correspondances, trésors d’une amitié jalouse, se dérobent encore à la publicité. On ne saurait trop le regretter surtout en présence de cette lettre si touchante et si admirable à Mme de Costa sur la mort de son fils, qu’une indiscrétion, dont nous remercions M. de Falloux, a permis de nous faire connaître. Ces quelques pages peuvent servir admirablement pour nous initier à la lecture des œuvres du grand écrivain. Son cœur tout entier s’y révèle et l’on ne sait ce qu’il faut admirer davantage ou la noblesse et la générosité de ses sentiments ou la sublimité de son génie. Il y a là encore sur la Révolution française, qui plus d’une fois l’a si bien inspiré, des paragraphes d’une étonnante énergie. Mais ce qu’on apprécie surtout dans ce petit écrit, ce qui le fait goûter particulièrement, c’est la sincérité de l’accent tendrement ému, et cette pieuse sympathie d’une amitié chrétienne qui sait trouver, pour la plus poignante des douleurs, de si sublimes consolations.

II

Un caractère particulier et très-remarquable des ouvrages de J. de Maistre, c’est l’oubli du moi, si haïssable d’après Pascal, et dont nos contemporains, les poètes surtout, ont trop abusé. Sous ce rapport, l’illustre Joseph contraste avec un autre génie, l’une des gloires de notre littérature d’ailleurs, Chateaubriand, cet admirable poète de la prose qui trop volontiers se met en scène, et autant qu’il le peut s’attribue le premier rôle, comme le prouvent surabondamment ses Mémoires.

Chez M. de Maistre, sauf dans ses lettres où il n’en pouvait être autrement, nulle trace de la personnalité. L’auteur s’efface complètement derrière son œuvre. Cependant, avec cette sûreté de coup d’œil, et cette fermeté de jugement, ce beau génie devait avoir conscience de sa supériorité. Mais sans doute le sens chrétien, qui se révèle si énergique jusque dans les moindres lignes de ses écrits, l’avait conduit à l’entière abnégation de l’amour-propre. Il avait compris que le but de l’écrivain, digne de ce nom, comme celui de l’artiste doit être surtout l’utilité de son œuvre; qu’il est tout à fait misérable et insensé de s’épuiser en veilles laborieuses, je ne dirai pas, dans l’espoir du gain comme le mercenaire, mais en vue de cette gloire humaine, si incertaine et si capricieuse, qui va réveiller, dans la tombe, vingt ans après sa mort tragique, l’ombre étonnée d’André Chénier, par exemple. Ce désintéressement de lui-même et ce peu de souci de la gloriole littéraire fait le plus grand honneur à Joseph de Maistre, qui du reste, joignait, chose malheureusement rare et très-rare, joignait, à la plus haute intelligence, à ces dons merveilleux du génie, toutes les grandes qualités du cœur, la bonté, la tendresse, pleine d’expansion, la généreuse confiance, l’absolu dévouement, et la fidélité à tous les devoirs même les plus humbles. La publication posthume de sa correspondance, faite par sa famille à laquelle son souvenir est resté si cher, nous en fournit de nombreuses preuves. Dans ces admirables lettres, de Maistre se peint tout entier et sans y songer assurément. Or ce grand homme comme il est bon homme! Ce terrible génie, dont certains critiques nous font une peinture si menaçante, comme il est doux, affectueux, caressant, dévoué! Comme il aime ses amis, ses parents, sa femme, ses enfants! Quels mots touchants tombés de sa plume ou plutôt de son cœur sur le papier souvent mouillé de ses larmes! «Nul ne sait ce que c’est que la guerre s’il n’y a pas son fils!» Et à propos de sa fille: «Oh! si un honnête homme voulait se contenter du bonheur!» Avec quelle énergie bien qu’il s’efforce de comprimer le cri de son cœur, avec quelle poignante énergie, il nous dépeint les tortures de cette séparation inouïe qui l’exile, pendant tant d’années, sous les glaces du pôle, à 800 lieues de sa famille, objet incessant de toutes ses pensées, la nuit comme le jour! Qui ne comprendrait les cruelles insomnies de «ce père vivant d’une fille orpheline,» grande personne déjà et qu’il ne connaît que de nom parce qu’il lui fallut quitter la mère peu de mois avant la naissance. Se vit-il jamais une situation plus douloureuse?

Pourtant s’il fléchit par instants sous le poids de l’épreuve, l’héroïque chrétien ne succombe jamais au découragement! Jamais l’ombre d’un murmure! Il se résigne à la volonté divine avec une sublime abnégation et ne recule devant aucun sacrifice pour rester fidèle au serment par lui prêté à son roi, à sa patrie. Je ne sais rien de plus admirable que ce spectacle! Les Lettres de J. de Maistre sont peut-être son plus bel ouvrage, parce qu’il s’y montre dans la grandeur comme la familiarité de son génie, tour à tour simple, aimable, spirituel, gracieux, profond, éloquent, passionné, terrible! Le même homme qui a écrit à sa fille cette amusante instruction sur le taconage, quelques pages plus loin, après les considérations les plus hautes sur la politique, termine par cette étonnante parole sur le Démon du Midi, comme il l’appelle: «Napoléon envoyé de Dieu! Oui, il vient du ciel, comme la foudre.» De Maistre, nous ne craignons pas de l’avouer, ne juge pas toujours peut-être l’homme du siècle, selon l’expression des poètes, avec une complète tranquillité d’esprit. Il y a de la passion, de la colère dans certaines de ses appréciations. Mais l’on ne peut accuser d’exagération et d’injustice ce qu’il dit sur l’arrestation et l’enlèvement du Pape, le divorce, la guerre d’Espagne, etc., ces actes «dignes d’un enfant enragé» comme il s’exprime. Si ces dures paroles ne sont, il faut bien le reconnaître, que l’expression de la vérité, dans d’autres circonstances, il montre autant de véhémence, mais avec moins de raison. Nous Français auxquels la patrie est passionnément chère, nous sommes froissés plus d’une fois par le cri de haine satisfaite avec lequel il enregistre nos revers, applaudit à nos défaites. Mais il ne faut pas oublier que de Maistre, quoique écrivant dans notre langue, était un étranger; qu’à ses yeux Napoléon et la Révolution étaient les grands ennemis sur lesquels il ne pouvait penser autrement qu’il faisait après la façon dont ils avaient traité et traitaient son pays, comme cette royauté à laquelle il s’était dévoué jusqu’à lui sacrifier ses affections les plus chères, son bonheur de père et d’époux. Pour être juste cependant, il faut dire que, dans l’explosion de ses plus violentes colères, de Maistre reste toujours digne et ne s’emporte pas à ces excès dont la presse anglaise donnait alors le scandale et qui trouvèrent trop d’écho peut-être dans la fameuse brochure: de Buonaparte et des Bourbons! ce pamphlet terrible qui, suivant le mot de Louis XVIII, aurait valu toute une armée.

Les Lettres de J. Maistre sont précédées d’une Notice à laquelle on nous saura gré d’emprunter quelques détails biographiques. Qui pourrait être mieux renseigné que celui qui l’a écrite, le comte Rodolphe de Maistre, fils de l’illustre philosophe? «Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit à Chambéry, en 1754; son père, le comte François Xavier, était président du sénat et conservateur des apanages des princes... Le comte Joseph de Maistre était l’aîné de dix enfants.... Le trait principal de son enfance fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l’heure de l’étude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu’il se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l’Université, il ne se permit jamais la lecture d’un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à Chambéry pour en obtenir l’autorisation... Rien n’égalait la vénération et l’amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire: «Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps; mon bonheur était de deviner ce qu’elle désirait de moi, et j’étais dans ses mains autant que la plus jeune de mes sœurs.»

Joseph, comme son père, suivit la carrière de la magistrature; en sa qualité de substitut de l’avocat général, il prononça le discours de rentrée sur le caractère extérieur du magistrat, qui fut le premier jet de son talent et son début littéraire. Il siégea ensuite comme sénateur sous la présidence de son père.

Marié en 1786 à mademoiselle de Morand, dont il eut trois enfants, un fils et deux filles, il vivait paisiblement à Chambéry tout occupé de ses devoirs, dont il se délassait par l’étude, quand éclata la Révolution.

Lors de l’invasion de la Savoie, le comte de Maistre, ayant refusé toute espèce de serment au gouvernement importé par l’étranger sous le nom de République des Allobroges, dut quitter son pays. Il se retira à Lausanne où, non sans grandes difficultés, vint le rejoindre sa famille, à l’exception du dernier enfant, dont Madame de Maistre venait d’accoucher et qu’elle dut laisser aux soins de sa grand’mère, car elle ne pouvait l’exposer aux fatigues et même aux périls du voyage.

De Lausanne, Joseph de Maistre écrit à son ami le baron Vignet des Etoles que ses biens sont confisqués, mais qu’il n’en dormira pas moins. Dans une autre lettre, il dit plus laconiquement encore: «Tous mes biens sont vendus, je n’ai plus rien.» Ce fut pendant son séjour en Suisse qu’il publia le volume des Considérations sur la France et divers autres opuscules remarqués par quelques lecteurs d’élite en dépit du malheur des temps. En 1797, Joseph de Maistre put se rendre à Turin; mais bientôt après son arrivée, le roi, réduit à ses seules forces et succombant dans sa lutte contre la France, se vit forcé de quitter ses états de terre-ferme pour se réfugier en Sardaigne. Le comte, en sa qualité d’émigré, dut s’exiler de nouveau. A l’aide d’un passe-port prussien, il réussit à gagner Venise où il vécut avec sa famille plusieurs années qui furent pour lui les plus pénibles de l’émigration; car, ses seules ressources, et qu’il lui fallait grandement ménager, consistaient en quelques pièces d’argenterie sauvées du naufrage et qu’il vendait au fur et à mesure de ses besoins.

Ce fut à Venise, en 1802, qu’il reçut du roi de Piémont l’ordre de se rendre à Saint-Pétersbourg en qualité d’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Les circonstances ne lui permettaient pas d’emmener sa famille et il croyait pourtant de son devoir de ne pas refuser ce poste de confiance. «Ce fut une nouvelle douleur, un nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son maître pût lui imposer. Il fallait se séparer de sa femme et de ses enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une nouvelle carrière et des fonctions que le malheur des temps rendait difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur. Il partit pour Saint-Pétersbourg.»

L’accueil qu’il reçut dans cette ville de la part des personnages les plus éminents et en particulier de l’empereur Alexandre[28] lui adoucit, autant qu’il était possible, les amertumes de ce long exil dont il ne revint qu’au mois de mai 1817; mais, après la chute de Napoléon, il avait pu être rejoint à Saint-Pétersbourg par sa femme et ses filles.

De retour à Turin, le comte de Maistre fit paraître successivement plusieurs des grands ouvrages renfermés dans ses portefeuilles: Le Pape, l’Eglise gallicane, les Soirées de Saint-Pétersbourg, sauf l’épilogue qu’il ne put qu’esquisser, faute de loisirs suffisants, dans les derniers mois de sa vie.

Nommé chef de la grande chancellerie du royaume, il avait dû interrompre presque complètement ses travaux littéraires pour s’occuper de ses nouvelles et importantes fonctions, acceptées par lui à regret et dans l’intérêt seul de sa famille. Il les exerça peu de temps d’ailleurs; car le 26 février 1821, succombant à une paralysie lente, à l’âge de soixante-sept ans, «il s’endormit dans le Seigneur.»

«Le comte de Maistre, dit son biographe, inflexible sur les principes, était, dans les relations sociales, bienveillant, facile et d’une grande tolérance: il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes et les combattait avec sang-froid, courtoisie et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis... il se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable.» Plus loin nous lisons encore: «Le comte de Maistre était d’un abord facile, d’une conversation enjouée, constant dans sa conduite, comme dans ses principes, étranger à toute espèce de finesse, ferme dans l’expression de ses opinions, du reste méfiant de lui-même, docile à la critique, sans autre ambition que celle d’un accomplissement irréprochable de ses devoirs.»

Terminons par quelques citations encore empruntées aux Lettres: «L’erreur n’est jamais calme: à la vérité seule est donnée la chaleur sans aigreur, grand phénomène pas assez remarqué.» (p. 299.)

«Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer lorsque j’entends parler d’un changement de dynastie. Pour avoir un ange, je serais tenté d’une petite révolution; mais pour mettre un homme à la place d’un autre, il faut avoir le diable au corps. Coupez-vous la gorge vingt ans, messieurs les fous; versez des torrents de sang pour avoir Germanicus ou Agrippine, dignes de régner; et pour vous récompenser, ils vous feront présent de Caligula. Voilà un beau coup vraiment! En huit ou dix générations, toutes les bonnes et toutes les mauvaises qualités de la nature humaine paraissent et se compensent, en sorte que tout changement forcé de dynastie est non-seulement un crime, mais une bêtise.» (p. 316.)

«Les sectes n’ont de force contagieuse que dans leurs commencements et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme au contraire est toujours conquérant, sans jamais s’adresser aux passions, et c’est un de ses caractères les plus distinctifs et les plus frappants.» (p. 297.)

«Vouloir démembrer la France parce qu’elle est trop puissante est précisément le système de l’égalité en grand. C’est l’affreux système de la convenance, avec lequel on nous ramène à la jurisprudence des Huns ou des Hérules. Et voyez, je vous prie, comme l’absurdité et l’impudeur (pour me servir d’un terme à la mode) se joignent ici à l’injustice. On veut démembrer la France; mais, s’il vous plaît, est-ce pour enrichir quelque puissance de second ordre? Nenni.

Dantur opes nullis nunc, nisi divitibus.

«C’est à la pauvre maison d’Autriche (la Prusse aujourd’hui) qu’on veut donner l’Alsace, la Lorraine, la Flandre. Quel équilibre, bon Dieu!... J’aurais mille et mille choses à vous dire sur ce point pour vous démontrer que notre intérêt à tous (ô rois vous l’entendez) est que l’empereur ne puisse jamais entrer en France comme conquérant pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances prépondérantes, et la France vaut mieux que l’Autriche (la Prusse).» (p. 5.)

Cette page, sauf le changement de noms, ne semble-t-elle pas écrite d’hier et pour la circonstance? La lettre cependant, adressée au baron de V...., porte la date du 15 août 1794.

[28] Son frère Xavier fut nommé lieutenant-colonel et directeur du musée de Marine. Plus tard, son fils Rodolphe, admis à l’École des Cadets, obtint pareillement un grade dans l’armée.


MALESHERBES


Malesherbes a donné son nom à la grande voie qui conduit de la place de la Madeleine à la nouvelle église de Saint-Augustin.

La vie de Malesherbes, le magistrat éminent, le défenseur intrépide de Louis XVI, dans les temps où nous vivons, temps de révolutions et d’agitations, est une des plus intéressantes à connaître, et les hommes d’État en particulier ne sauraient trop la méditer; car elle est pleine de hauts renseignements, et le zèle imprudent et trop peu rare, qui se laisse prendre aux fallacieuses promesses de l’utopie, s’y peut instruire par de formidables exemples.

Malesherbes (Charles-Guillaume de Lamoignon), né à Paris, le 6 décembre 1721, était petit-fils du célèbre Lamoignon de Malesherbes à qui Boileau adressait l’une de ses meilleures épîtres. «Il fut élève chez les Jésuites, où le Père Porée lui donna des leçons qui ne s’effacèrent jamais de sa mémoire,» dit la Biographie universelle; le jamais, par malheur, est ici de trop comme on le verra. Conseiller au Parlement dès l’âge de vingt-quatre ans, il succéda, en 1750, dans la présidence de la Cour des aides, à son père, Guillaume de Lamoignon devenu chancelier, et fut chargé en même temps de la direction de la librairie.

A part un zèle exagéré pour les droits du Parlement, zèle qu’il devait aux conseils du célèbre abbé Pucelle, qui lui avait enseigné le droit public, Malesherbes ne mérita que des éloges pour la manière dont il remplit ses fonctions de président de la Cour des aides. «Il fit, dit le biographe cité plus haut, tout ce qu’on pouvait attendre de son dévouement au bonheur du peuple... et parvint à soustraire un grand nombre de victimes aux poursuites des financiers, entre autres l’infortuné Monnerat, qui, par suite d’une méprise, était resté deux ans dans les cachots de Bicêtre.»

On regrette d’avoir à dire que, comme directeur de la librairie, Malesherbes ne comprit pas aussi bien ou plutôt qu’il méconnut de la façon la plus étrange des devoirs non moins sacrés, plus sacrés même, encore qu’un panégyriste ait osé dire: «Ce fut véritablement l’âge d’or des lettres que celui où M. de Malesherbes en eut le département sous Monsieur son père» (le chancelier). Imbu malheureusement des doctrines prétendues philosophiques, il laissait publier, bien plus il couvrait de sa protection, dit la Biographie universelle, des ouvrages notoirement hostiles à la religion et à la royauté. Tolérance, non, c’est connivence qu’il faut dire, inouïe, inconcevable chez un esprit honnête, conseillé par un cœur droit, mais dont la sagesse tout humaine ne s’éclairait pas d’une lumière supérieure. Ce platonicien, par sa complaisance coupable pour l’erreur, à quels écarts n’était-il pas entraîné? Voici ce que raconte Mme de Vandeuil, la fille de Diderot[29]:

»Un jour il (de Malesherbes) fait prévenir mon père que le lendemain il donnera l’ordre d’enlever ses papiers et ses cartons. Diderot bouleversé court chez lui.

»Ce que vous m’annoncez là me chagrine horriblement. Comment en vingt-quatre heures déménager tous mes manuscrits? Et surtout trouver des gens qui veuillent s’en charger et le puissent avec sûreté?

»—Envoyez-les tous chez moi, répond M. de Malesherbes; on ne viendra pas les y chercher.

»Ce qui fut exécuté et réussit parfaitement.»

On n’en croit pas ses yeux en lisant ce passage, et il faut l’évidence écrasante de ce témoignage direct pour qu’on ne soit pas tenté de douter d’une aberration pareille. On comprend d’ailleurs qu’après ces aimables procédés les coryphées de l’impiété ne ménageassent point à Malesherbes les compliments; Grimm, entre autres, va jusqu’à dire: «Il favorisait avec la plus grande indifférence l’impression et le débit des ouvrages les plus hardis. Sans lui, l’Encyclopédie n’eût vraisemblablement jamais osé paraître.» Mais comment s’étonner de ce langage, quand Gaillard, l’ami de Malesherbes et son biographe, ou plutôt son panégyriste en 1805, après la terrible expérience de la Révolution, écrit: «C’est sous ces auspices qu’a paru le plus beau et le plus vaste monument de notre siècle et de tous les siècles, l’Encyclopédie

J.-B. Dubois, autre ami de Malesherbes et son premier biographe[30], dit de son côté: «Il ne dépendait pas de lui d’annuler les lois destructives de la liberté de la presse; mais convaincu de leur iniquité, il s’occupait sans cesse des moyens d’en anéantir l’effet, soit en fermant les yeux sur ce que le despotisme avait intérêt de connaître et punir, soit en offrant lui-même aux auteurs, aux libraires le mode (moyen) d’éluder des lois aussi absurdes.»

Ces éloges, comme ceux de Grimm, équivalent pour nous au blâme le plus sévère; et Malesherbes, il faut bien l’avouer, dans cette première partie de sa vie, est de ceux auxquels peuvent trop s’appliquer les vers énergiques du poète, mort sur un lit d’hôpital:

. . . . . . . O siècle malheureux!
D’une morale impie, ô signe désastreux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Visitons nos cités, hélas! que voyons-nous
Qui de l’homme de bien n’allume le courroux!
L’athéisme en désert convertissant nos temples;
Des forfaits dont l’histoire ignorait les exemples;
De célèbres procès où vaincus et vainqueurs
Prouvent également la honte de leurs mœurs;
Tous les rangs confondus et disputant de vices,
Le silence des lois du scandale complices[31].

En 1771, le zèle trop peu mesuré de Malesherbes pour les prérogatives parlementaires le portèrent à composer et publier ses célèbres Remontrances, dont Voltaire lui-même a dit: «Je n’ai pas approuvé quelques Remontrances qui m’ont paru trop dures. Il me semble qu’on doit parler à son souverain d’une manière un peu plus honnête.» Gaillard, à la vérité, répond à Voltaire, dont il accuse la partialité, quoique lui-même semble un peu suspect sous ce rapport: «C’est avec une vraie peine qu’on voit repousser, par l’humeur et l’injustice, ces discours si lumineux, d’où la vérité sort avec éclat de toute part et dont le ton, non-seulement mesuré, non-seulement respectueux, mais affectueux envers le prince, annonce des sujets non-seulement soumis, mais tendrement attachés à leur maître[32]

Malesherbes fut exilé dans ses terres et n’en revint qu’au bout de quatre années, lorsque Louis XV, mort, les anciens Parlements furent rappelés par son successeur, plus généreux que prévoyant. La popularité qu’avaient valu à Malesherbes sa disgrâce et la publication de ses nouvelles Remontrances, s’inspirant des mêmes idées que les premières quoique moins justifiées par les circonstances, le désignèrent, en même temps que Turgot, au choix du roi pour le ministère; mais dominé par ses préoccupations, avec des intentions excellentes d’ailleurs, dans ce poste élevé, Malesherbes fit peut-être plus de mal que de bien: «Dès qu’il fut entré au ministère (comme garde des sceaux), on ne le vit occupé, dit le judicieux Weiss, que de tempérer les rigueurs du pouvoir et même trop souvent d’en affaiblir les ressorts nécessaires.»

Au mois de mars 1776, il sortit du ministère en même temps que Turgot dont il avait énergiquement soutenu le système. Pendant dix années, à dater de cette époque, il vécut dans la retraite, occupé de travaux littéraires et d’études graves dont il se délassait par le soin de ses jardins, les plus beaux qu’il y eut alors, et tout remplis de plantes exotiques. On citait tout particulièrement sa magnifique avenue d’arbres de Sainte-Lucie.

La popularité qui, chose inouïe, lui était restée fidèle pendant tant d’années, peut-être à la vérité parce qu’il se tenait éloigné des affaires, le fit derechef appeler au ministère en 1787. Mais se voyant sans influence aucune dans le conseil, il donna sa démission et se retira de nouveau dans la solitude, où cette fois la popularité ne le suivit point, trop occupée alors d’autres et nombreux favoris, mais non pas aussi dignes.

Malesherbes, d’ailleurs, exempt d’ambition et dans une retraite selon son cœur, entouré de ses enfants et petits-enfants, aurait pu vivre heureux si le caractère de plus en plus menaçant des évènements n’était venu l’inquiéter moins pour lui-même que pour ses amis et parents, et surtout pour le roi auquel dans le fond il était sincèrement attaché, l’ayant vu de trop près pour ne pas lui rendre pleine et entière justice. Aussi, à la nouvelle du procès qui mettait en péril la vie du monarque, Malesherbes écrit noblement au président de la Convention.

«J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde; je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse!»

Avec de Sèze et Tronchet, auxquels il faut ajouter le poète A. Chénier, Malesherbes se dévoua avec le plus admirable zèle à la défense de l’auguste accusé à qui, en même temps, chaque jour, il apportait toutes les consolations de la plus tendre affection. L’arrêt fatal prononcé, il fut chargé de la douloureuse mission de l’apprendre au roi; mais, arrivé en sa présence, il ne sut que tomber à ses pieds en fondant en larmes, et ce fut à Louis XVI de le consoler. Le lendemain, il revint à la barre de la Convention pour demander l’appel au peuple et le sursis; mais les sanglots étouffaient sa voix et lui permirent à peine de se faire entendre. «La mort dans les vingt-quatre heures!» Telle fut la sauvage réponse faite à cette si juste réclamation.

Détachons d’un écrit laissé par Malesherbes quelques passages des plus touchants et qui ne font pas moins d’honneur au roi qu’à son fidèle ministre, c’est plutôt ami qu’il faudrait dire. «Une fois que nous étions seuls, le prince me dit:

»J’ai une grande peine, de Sèze et Tronchet ne me doivent rien; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie; comment reconnaître un tel service? Je n’ai plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l’acquitterait pas.

»—Sire, leur conscience et la postérité se chargent de la récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera.

»—Laquelle?

»—Embrassez-les.

»Le lendemain, il les pressa contre son cœur, et tous deux fondirent en larmes.

»..... Ce fut moi qui, le premier, annonçai au roi le décret de mort: il était dans l’obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains. Le bruit que je fis le tira de sa méditation; il me fixa, se leva et me dit:

»Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le cours de mon règne, j’ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche. Eh bien! monsieur de Malesherbes, je vous le jure dans toute la vérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j’ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n’ai formé un vœu qui lui fût contraire.»

»Je revis encore une fois cet infortuné monarque: deux officiers municipaux se tenaient debout à ses côtés; il était debout aussi et lisait. L’un des officiers municipaux me dit:

«—Causez avec lui, nous n’écouterons pas.»

«Alors j’assurai le roi que le prêtre qu’il avait désiré allait venir. Il m’embrassa et me dit:

»La mort ne m’effraie pas, et j’ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu.»

Le lendemain soir, c’est-à-dire quelques heures après l’exécution, Malesherbes recevait, dans quels sentiments, il n’est pas besoin de le dire, la visite de l’abbé Firmont, encore couvert du sang du roi-martyr, et qui lui apportait ses recommandations dernières et ses adieux. Au récit de cette mort sublime, Malesherbes se tut d’abord comme anéanti par la douleur; puis son indignation fit explosion par des imprécations contre les auteurs de l’attentat et les fauteurs de la révolution; et lui-même il ne s’épargnait pas, s’accusant d’avoir, par de malheureuses illusions, aidé à la réalisation de leurs projets. Il n’avait pas, d’ailleurs, attendu ce moment pour ouvrir les yeux.

La secte révolutionnaire ne pouvait lui pardonner ses remords et son repentir attesté d’une façon si solennelle. Dans les premiers jours du mois de décembre 1793, trois membres d’un comité de Paris vinrent à la campagne de Malesherbes où l’illustre vieillard s’était retiré et enlevèrent sa fille et son gendre, M. de Rosambo. Le lendemain, d’autres agents parurent qui l’emmenèrent lui-même avec ses petits enfants. Séparé d’eux et conduit aux Madelonnettes, il eut, au bout de quelques jours, la douleur d’apprendre l’exécution de son gendre, M. de Rosambo, qu’en vain il avait espéré sauver.

Il ne devait pas longtemps lui survivre; traduit à son tour devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné pour des crimes imaginaires, absurdement prouvés selon l’usage, avec sa fille, sa petite-fille et le mari de celle-ci, M. de Chateaubriand l’aîné. Malesherbes entendit avec calme l’arrêt qui le frappait et sa fermeté ne l’abandonna pas en face du supplice. «Il marcha à la mort, dit M. Weiss, avec une sérénité qui ne peut être comparée qu’à celle de Socrate... Son pied ayant rencontré une pierre lorsqu’il traversait la cour du palais, les mains liées derrière le dos, il dit à son voisin: «Voilà qui est d’un fâcheux augure; à ma place un Romain serait rentré.»

On aime à espérer que son courage ne fut pas seulement la tranquillité stoïque du philosophe, mais qu’il se souvint à l’heure suprême des paroles de l’abbé de Firmont comme de l’exemple donné par le roi-martyr. Ne durent-ils pas d’ailleurs lui être rappelés avec une pieuse tendresse par sa fille, Mme de Rosambo, si chrétiennement résignée et qui disait à Mlle de Sombreuil en l’embrassant avant de monter dans la fatale charrette:

«Mademoiselle, vous avez eu le bonheur de sauver la vie de votre père; je vais avoir celui de mourir avec le mien.» (22 avril 1794.)

Dans l’année 1819, un monument fut élevé par souscription à la mémoire de Malesherbes; sur ce monument, qu’on voit dans la grande salle du Palais-de-Justice, on lit cette inscription composée, paraît-il, par le roi Louis XVIII:

Strenue semper fidelis
Regi suo,
In solio veritatem,
Præsidium in carcere
Attulit.

«Toujours courageusement fidèle à son roi, son conseiller sincère sur le trône, il lui apporta secours et consolation dans la prison.»

Le dévouement de Malesherbes et la terrible expiation de sa mort doivent faire pardonner à l’illustre magistrat des erreurs que lui-même il confessa, trop tard, hélas! en reconnaissant le danger de certaines illusions et jusqu’où par elles on peut être entraîné.

Gaillard, son historien, qui dit de lui-même: «Voilà ce que sait de M. de Malesherbes l’homme qui l’a le mieux connu et le plus aimé pendant près de cinquante ans dans ses fortunes diverses,» ajoute: «Des écrivains vertueux, mais mal informés, à propos de lui, ont parlé de Socrate, de Platon, de Phocion... s’il fallait absolument le comparer à quelqu’un, je lui trouve surtout des traits de conformité avec le célèbre Thomas Morus, chancelier d’Angleterre... qui, comme M. de Malesherbes, plaisanta jusque sur l’échafaud, et mourut en homme juste et en vrai sage pour sa religion et les lois de son pays.»

Et, à l’appui de ses réflexions, l’auteur raconte cette curieuse anecdote: «Un homme riche qui avait un procès à son tribunal, croyant se le rendre favorable, lui envoya deux flacons d’or, d’un travail recherché. Caton eût tonné contre le corrupteur; Fabricius eut montré ses légumes et foulé l’or aux pieds; Sully eut renvoyé les flacons et s’en serait vanté dans ses Mémoires. Morus ne fit rien de tout cela; il fit remplir les flacons d’un vin exquis et les remit au commissionnaire en lui disant:

«Mon ami, dis à ton maître que, s’il trouve mon vin bon, il peut en envoyer chercher tant qu’il voudra!!»