[29] Notice, en tête de la Correspondance.

[30] Notice historique extraite du Magasin Encyclopédique, 2e édit. sans date, 3e en 1806.

[31] Gilbert, Mon apologie.

[32] Vie et éloge de Malesherbes, 1806.


SAINT MARTIN


I

«On ne peut disconvenir, dit Jaillot, ni de l’antiquité, ni de la célébrité du culte de saint Martin. Nos rois le regardaient comme le saint tutélaire du royaume et comme le protecteur de leur couronne. Ils faisaient porter sa chape ou manteau dans leurs armées; ils le regardaient comme un bouclier qui les mettait à couvert des traits de leurs ennemis dont il présageait la défaite, et c’était sur cette relique que se prononçaient les serments solennels que l’usage autorisait alors. Il n’y a pas lieu de douter qu’il n’y ait eu à Paris, au VIe siècle ou du moins au VIIe, une église ou chapelle bâtie sous son nom; mais nos historiens ne sont pas d’accord entre eux: ils parlent d’un monastère ou abbaye de Saint-Martin sans nous apprendre quand, ni par qui elle a été fondée. On ignore même le lieu où elle était située.»

Jaillot est plus précis relativement à l’église Saint-Martin du quartier de la place Maubert. «L’auteur des Tablettes parisiennes dit qu’elle existait en 1100: je ne sais qui a pu lui fournir cette date. Comme il ne la considère alors que sous le titre de chapelle, il aurait pu lui donner plus d’antiquité... L’abbé Lebœuf dit qu’elle fut érigée en paroisse dès l’an 1200, ou environ; il le prouve par le pouillé de 1220, dans lequel elle est qualifiée: Ecclesia Sancti Martini... Elle a été considérablement augmentée en 1678.»

Un monument plus intéressant et plus précieux que la vieille église[33] malgré son antiquité, c’est la Vie du Saint écrite par son disciple Sulpice Sévère, avec tant de candeur et de sincérité. Aussi est-ce avec toute justice et sans présomption que, dans le prologue, il se rend à lui-même ce témoignage: «Mais au reste je conjure ceux qui liront ce petit ouvrage d’ajouter foi à mes paroles, et de croire que je n’écris que des vérités connues et que j’eusse mieux aimé me taire que de dire des faussetés[34]

Saint Martin, bien que né à Sabarie en Pannonie[35] en l’an 316, appartient à notre histoire, puisqu’il est mort évêque de Tours, après avoir été apôtre des Gaules. Fils d’un tribun militaire, par suite du décret de l’empereur Constance qui ordonnait d’enrôler tous les enfants des officiers vétérans, le jeune Martin dut entrer au service à l’âge de quinze ans, bien contre son gré, car sa vocation était tout autre. Catéchumène dès l’âge de dix ans, quoique ses parents fussent païens, il eut souhaité vivre dans la solitude. Soldat néanmoins et fidèle à tous ses devoirs, il fit admirer sa conduite exemplaire, comme son courage dans les combats. «Il demeura toujours innocent, dit son historien, de toutes ces sortes de vices qui sont si familiers aux gens de guerre. Il avait une douceur et une charité merveilleuse pour ses compagnons; aussi avaient-ils pour lui non-seulement de l’amitié, mais même de la vénération et du respect.» Grand aumônier, il donnait avec bonheur aux pauvres, ne se réservant sur sa solde que le strict nécessaire. Ce trait de sa vie est célèbre dans toutes les histoires:

Pendant un hiver rigoureux, certain jour, Martin rencontra, à la porte d’Amiens, un pauvre qui, presque nu et grelottant de froid, sollicitait en vain la pitié des passants. Par suite de ses aumônes, la veille ou le matin, il ne restait au légionnaire que ses armes et ses vêtements. Martin pourtant n’hésite pas: il tire son épée, partage en deux son manteau dont il donne une moitié au mendiant, s’enveloppant comme il peut avec le reste, au risque des railleries. La nuit suivante, il vit en songe Notre Seigneur couvert de la moitié du manteau donnée au pauvre, et il l’entendit qui disait aux anges: «Martin, qui n’est encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement.»

Cette vision ne fit qu’enflammer le zèle du néophyte qui demanda et reçut le baptême. Il avait alors dix-huit ans. Deux années après, la paix signée avec les Germains lui permit d’obtenir son congé. Il se retira auprès de saint Hilaire, évêque de Poitiers, l’intrépide champion de la foi, qui voulait l’ordonner diacre pour l’attacher à son diocèse. Mais Martin, dans son humilité, ne voulut recevoir que le premier des ordres mineurs, celui d’exorciste; puis, avec la permission de l’évêque, il se rendit en Pannonie afin de voir une fois encore ses parents, et, dans ce voyage il eut la consolation de convertir sa mère à la religion chrétienne. Son père, le vieux tribun militaire, s’opiniâtra dans l’idolâtrie. Martin, averti que saint Hilaire avait été exilé par suite des intrigues des hérétiques, ne revint point alors en Gaule. Mais il descendit en Lombardie et séjourna quelque temps à Milan d’où son zèle à combattre l’arianisme le fit chasser par des magistrats partisans de la secte. Bien plus, par leur ordre, Martin fut publiquement et cruellement battu de verges. Heureux d’avoir souffert persécution pour la justice, le saint se retira dans une solitude aux environs de Gênes, jusqu’à l’année 360, où saint Hilaire, ayant été rappelé de l’exil, son disciple se hâta de le rejoindre à Poitiers. Hilaire alors lui céda un petit enclos appelé Locociagum, aujourd’hui Ligugé à deux lieues de la ville de Tours, et Martin y bâtit un monastère, le premier, à ce qu’on croit, qui fut élevé dans les Gaules.

Sur ces entrefaites, le siége de Tours étant venu à vaquer, les habitants, par une pieuse ruse, tirèrent de sa retraite Martin qui, malgré son opposition, fut installé évêque aux acclamations du peuple et du clergé. Il ne changea rien à la simplicité ordinaire de sa vie, se contentant pour demeure d’une petite cellule attenant à l’église épiscopale. Mais s’y trouvant gêné par les bruits de la ville et surtout importuné par le concours incessant de visiteurs, il traversa la Loire, et remontant, le long du fleuve, un sentier escarpé, il alla s’établir avec quelques disciples dans la solitude si célèbre depuis sous le nom d’abbaye de Marmoutiers. Au bout d’un temps assez court, le nombre des religieux habitant des cabanes en planches ou des cellules creusées dans le roc, s’élevait à plus de quatre-vingts. «Depuis nous en avons plusieurs qui ont été faits évêques, dit Sulpice; car quelle ville ou quelle église n’eut pas souhaité des prélats de l’école de saint Martin?» Malgré l’attrait pour celui-ci de sa chère solitude, il savait la quitter par ce zèle généreux qui le poussait à la conquête des âmes. L’intrépidité de sa foi aussi bien que le don des miracles dont le Ciel l’avait favorisé, aidaient singulièrement au succès de sa prédication.

Un jour, dans le pays des Eduens (Autun), les habitants l’ayant vu renverser le temple de l’idole, se jetèrent sur lui avec fureur et l’un d’eux tira son sabre pour l’en frapper. Martin, le visage serein, laissant glisser à terre son manteau, tendit son col à l’agresseur qui, soudainement changé, se précipita aux genoux du saint en sollicitant son pardon.

Une autre fois, Martin pressait des païens d’abattre un chêne consacré aux idoles par une superstition séculaire. Après avoir résisté longtemps, ils y consentent mais à la condition que l’apôtre se placerait sous l’arbre au moment de la chute. Martin accepte, se met à l’endroit indiqué, et les haches frappent à l’envi le vieux tronc qu’on s’efforce de précipiter sur lui. L’arbre en effet chancelle et s’incline en menaçant sa tête; mais, à ce moment même, Martin fait le signe de la croix. L’arbre aussitôt se relève et va tomber de l’autre côté, sans blesser personne d’ailleurs. Tous les idolâtres, témoins de ce miracle, se firent baptiser.

Sulpice Sévère raconte cet autre épisode dont il parle comme témoin oculaire: «En allant à Chartres où le saint Evêque était appelé, nous traversâmes un village très-populeux et dont tous les habitants étaient encore idolâtres. Néanmoins, par curiosité ou tout autre motif, ils s’empressèrent sur son passage. L’évêque, touché de compassion, après avoir élevé ses mains vers le ciel, pour qu’il daignât les éclairer, se mit à leur prêcher hardiment les vérités de la foi. Alors, une femme sort de la foule et présentant à saint Martin son fils qui venait de mourir, elle lui dit:

«Nous savons que vous êtes l’ami de Dieu: par lui vous pouvez tout, même rendre la vie à mon fils, mon fils unique.»

L’évêque ayant pris l’enfant mort dans ses bras, fléchit les genoux, et, après une fervente prière, il le rend plein de vie à sa mère. Alors tous dans la foule s’écrient: «Le Dieu que Martin adore est le Dieu véritable, nous voulons aussi l’adorer.»

Martin n’était pas moins éclairé que zélé, en voici la preuve: Non loin de son monastère s’élevait un autel que la fausse opinion des hommes avait consacré comme la sépulture de quelque martyr. Martin, qui avait à ce sujet des doutes sérieux, parce que la tradition ou les histoires n’apprenaient rien de certain à ce sujet, se transporta un jour en cet endroit avec plusieurs de ses religieux. «Alors s’étant mis sur la sépulture même qu’on avait en si grand honneur, il pria Dieu de lui apprendre de qui était ce tombeau et quels mérites avait celui qui y était renfermé. En même temps il vit à gauche un fantôme horrible et affreux... Ce fantôme lui parle; il lui dit le nom qu’il avait porté; il confesse qu’il avait été grand voleur; qu’on l’avait puni pour ses crimes; qu’il avait été sanctifié par l’erreur et par l’ignorance du vulgaire et n’avait rien de commun avec les martyrs.... Sans différer davantage, Martin fit abattre cet autel, et retira le peuple de superstition et d’erreur.»

[33] Aujourd’hui disparue. Saint-Martin des Champs, autre paroisse, n’a point été démolie, mais détournée de sa première et pieuse destination, elle se trouve englobée dans les bâtiments du Conservatoire des Arts et Métiers.

[34] Vie de Saint Martin par Sulpice Sévère, mise en français par P. Du-Ryer; in-18, 1650.

[35] Aujourd’hui Szombathely, dans le comté d’Eisenstadt.

II

On sait que Martin s’étant rendu à Trèves où se trouvait l’empereur Maxime, successeur de Gratien égorgé par ses propres soldats, refusa d’abord de s’asseoir à la table du prince. Le courageux évêque, quoiqu’il vînt en solliciteur, gardant la sainte indépendance de sa dignité, n’accepta l’invitation de Maxime qu’après que celui-ci se fût justifié «d’avoir dépouillé, comme il semblait, deux empereurs, l’un du sceptre, l’autre de la vie... Saint Martin se laissa vaincre ou par la raison ou par les prières, et alla manger avec l’empereur qui en reçut autant de joie que de quelque illustre conquête.» A la cour se trouvaient, en même temps que l’évêque de Tours, plusieurs prélats espagnols venus pour demander la condamnation à mort des hérétiques dits Priscillianistes. Saint Martin, comme saint Ambroise, blâmant ce zèle violent qu’il ne jugeait point selon la charité, s’efforça de les dissuader de leur projet d’autant plus que des motifs tout humains paraissaient diriger leur conduite. «Car pour ce qui est d’Ithace, un des deux accusateurs, dit Sulpice Sévère, on ne voyait en lui rien de grave, rien de saint. C’était un homme audacieux, grand parleur, impudent, ami du luxe et de la bonne chère. Il avait porté la folie à un point étrange; toutes les personnes même les plus saintes, qui s’adonnaient à la lecture ou se livraient à la pratique du jeûne, étaient par lui dénoncées comme amis ou disciples de Priscillin.»

Martin, à force de représentations, obtint que l’empereur ne versât point le sang de ces malheureux. Tout en réprouvant absolument leurs doctrines, il jugeait suffisante la sentence épiscopale qui excommuniait les hérétiques et les bannissait des églises profanées par leur présence. Mais, après le départ du saint, Maxime, cédant à de nouvelles instances, fit exécuter les coupables. L’évêque de Tours, qui l’avait appris, forcé une seconde fois de revenir à Trèves, témoigna vivement de son indignation en disant: «C’est une chose monstrueuse et nouvelle que la cause de l’Eglise soit jugée par un juge séculier.» Il refusa d’abord de communiquer avec Ithace et Idace et ne s’y résigna que pour sauver la vie au comte Narsès et au président Leucadius, partisans de Gratien, et auxquels Maxime ne fit grâce qu’à cette condition. Pourtant Martin, en s’éloignant de la cour, ne put se défendre d’une sorte de remords. «Chemin faisant, il était tout triste et gémissait d’avoir été même une heure mêlé à une communion coupable. Soudain un ange lui apparut: «Tu as raison de t’affliger, Martin, lui dit-il; mais tu n’as pu en sortir autrement. Répare ta vertu, rappelle ta constance, ou crains de mettre en danger non plus ta gloire, mais ton salut.»

Tel est le récit, quant à cet incident grave, de Sulpice Sévère dans ses Dialogues.

Dans un âge avancé déjà, saint Martin s’était rendu à Cande, petite ville presque à l’extrémité de son diocèse, pour y apaiser un différend survenu entre des membres de son clergé, lorsqu’il tomba malade. Privé presque aussitôt de ses forces, il jugea que son heure était proche. Les disciples qui l’accompagnaient, rassemblés autour de son lit, murmuraient avec des sanglots: «Notre père, pourquoi nous abandonnez-vous? A qui laisserez-vous le soin de vos enfants?»

Saint Martin, attendri par leurs larmes, levant les yeux au ciel, fit cette prière: «Seigneur, mon Dieu, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse point le travail: que votre volonté soit faite!»

«Encore qu’il fût travaillé d’une fièvre violente, dit Sulpice Sévère, il ne diminuait rien de ses pieux et saints exercices; il passait les nuits en prières; il contraignait son corps languissant d’obéir à son esprit, et n’avait point d’autre lit que la cendre et le cilice... Ayant toujours les yeux et les mains au ciel, son esprit invincible ne se relâchait point de la prière.» C’est ainsi qu’il expira. (11 octobre 400.)

«Ceux qui furent présents à sa mort m’ont assuré qu’ils virent sur son corps dépouillé de son âme la gloire d’un homme glorifié. Son visage était plus reluisant que le soleil; il n’y avait pas une tache en tout son corps, et l’on y voyait l’embonpoint, la grâce et la fraîcheur d’un enfant... Il était plus pur que le verre, plus blanc que le lait, et enfin on le voyait déjà comme dans la gloire de la résurrection; et dans ce changement de la nature par qui la chair devient immortelle, on ne saurait croire combien il vint de monde de tous côtés à ses funérailles.... Que peut-on trouver de comparable aux obsèques de ce saint homme? Ce ne furent point des funérailles, mais un triomphe.»

Voici en quels termes Sulpice Sévère, dans une lettre au diacre Aurélius, annonce la mort de son vénérable maître: «Je fus accablé, je l’avoue, mes yeux se mouillèrent et je fondis en larmes:... Ce grand homme, je le sais, n’a pas besoin d’être pleuré, il a vaincu et foulé aux pieds le siècle, maintenant il reçoit la couronne de justice.... En quel homme désormais trouverai-je un pareil appui? Qui me consolera par sa charité? Malheureux, infortuné que je suis! Si je vis plus longtemps, pourrai-je cesser jamais de m’affliger pour avoir survécu à Martin? La vie maintenant aura-t-elle pour moi quelque charme? Passerai-je seulement un jour ou même une heure sans verser des larmes? Pourrai-je, frère bien aimé, te parler de lui sans pleurer? Mais pourquoi t’excité-je aux larmes et aux pleurs? Il ne nous a pas abandonnés. Crois-moi, il ne nous a pas abandonnés. Il sera au milieu de ceux qui parleront de lui, il se tiendra près de ceux qui le prieront. La faveur qu’il a daigné nous accorder aujourd’hui, en se montrant à nous dans sa gloire, il la renouvellera souvent et toujours, comme, tout à l’heure, sa bénédiction descendra sur nous pour nous protéger.»

Le même écrivain nous dit, dans la vie du Saint, en parlant de ses vertus: «Jamais on ne l’avait vu agité par la colère ou par d’autres passions, sa charité était merveilleuse et ne faisait acception de personne. Toujours occupé, il passait les nuits mêmes dans la prière ou le travail et l’épuisement de ses forces seul pouvait l’obliger à prendre quelque repos.... On ne l’a jamais vu triste, on ne l’a jamais vu rire. Il était toujours égal et toujours le même, et l’on admirait sur son visage une satisfaction céleste que la nature ne donne point... Il n’y eut jamais dans son cœur que de la piété, que de la paix et de la miséricorde...» Le pieux historien ajoute: «Dirai-je qu’il m’a été impossible d’avoir une entière connaissance de ses actions. Et certes l’on a ignoré les choses qui n’ont eu que sa conscience pour spectateur et pour témoin, parce que, ne cherchant pas la louange des hommes, il travaillait de toutes ses forces à tenir ses vertus cachées.»

Rien n’est touchant comme la relation de la première visite faite par Sulpice Sévère au saint prélat: «Ayant dit-il, entendu parler de la foi, de la vie et des miracles de Martin, nous brulâmes du désir de le voir, et entreprîmes dans cette vue un pèlerinage bien doux à notre cœur. Or, on ne saurait croire avec quelle humilité, quelle bonté il me reçut à cette époque, se félicitant beaucoup et se réjouissant dans le Seigneur d’avoir été assez estimé de nous pour que le désir de lui rendre visite nous eût fait entreprendre ce voyage. Misérable que je suis! J’ose à peine l’avouer. Lorsqu’il daigna m’admettre à sa table sainte, il nous offrit lui-même de l’eau pour laver nos mains. Lui-même aussi, le soir, il nous lava les pieds sans que je me sentisse la force de m’y refuser ou d’y opposer la moindre résistance, car j’étais tellement accablé sous le poids de son autorité, que j’aurais cru commettre un crime en ne me soumettant pas à tout.»

La magnifique basilique élevée à Tours en l’honneur de saint Martin, subsista jusqu’à la révolution. Même il est à remarquer que, quoiqu’elle eût été profanée et dévastée à l’intérieur, sa démolition ne commença qu’après la Terreur, pendant l’année 1797. «La ruine totale du monument fut consommée par ceux mêmes dont l’autorité eût pu le conserver. Les cultes étaient libres. Déjà les chrétiens se pressaient autour de l’église du patron de la France, et demandaient à la réparer à leurs frais. Les chefs de l’administration locale décidèrent qu’elle serait jetée par terre.» Ce qui eut lieu pendant les années 1797, 1798 et suivantes.

«Pour arriver à leurs fins, dit dans un précédent paragraphe M. Dupuy[36], les impies recoururent à des voies détournées. On employa d’abord la basilique à d’indignes usages. Ainsi, elle fut convertie en bivouac pour les troupes, puis en écurie pour un régiment de cavalerie. A cette occasion, voici ce qu’on rapporte: «A peine des chevaux eurent-ils été placés dans l’église qu’une lumière étrange en éclaira les voûtes. Durant plusieurs nuits ces animaux épouvantés ne cessèrent d’inquiéter les gardiens.» «Ce fait, dit l’écrivain à qui nous l’empruntons, serait attesté au besoin par des contemporains encore vivants et tous dignes de foi.»

Les reliques du Saint avaient pu naguère être sauvées grâce à la présence d’esprit et à la piété du maître sonneur de la basilique, Martin Lhommais, et de sa cousine, Marie-Madeleine Brault. Ce pieux trésor, renfermé dans une châsse nouvelle, ne sera pas le moindre ornement de la grande et superbe église qui s’élève à Tours en ce moment en l’honneur de saint Martin. D’après ce que nous savons, elle ne fera point regretter l’ancienne et sera digne d’un des plus glorieux patrons de la France.

[36] Histoire de saint Martin et de son culte; in-8o 1852.


MERCŒUR (ÉLISA)


I

En tête du premier volume de l’édition des Œuvres complètes d’Élisa Mercœur (3 vol. in-8o, 1843) se trouvent des Mémoires sur l’infortunée écrits par sa mère. Telle est la puissance d’un sentiment vrai et profond, étranger à toute préoccupation littéraire, que ces Mémoires offrent une lecture des plus attachantes et ne sont pas la partie la moins intéressante de l’ouvrage. On peut leur reprocher pourtant quelques longueurs et des redites, particulièrement en ce qui concerne la première enfance d’Élisa; mais dans ces effusions mêmes un peu prolixes de la tendresse maternelle, l’accent ému se rencontre souvent, presque toujours, et rend indulgent pour ces touchants bavardages qui sont la dernière et unique consolation d’une douleur que les mères seules peuvent comprendre, mais dont on peut juger par ce langage: «Elisa Mercœur est née à Nantes, le 24 juin 1809. Elle n’avait que vingt et un mois lorsque je restai seule pour l’élever. Alors toutes mes affections se portèrent sur ma fille, elle devint mon horizon tout entier; je ne vis plus qu’Élisa, rien qu’Élisa, toujours Élisa; je ne pouvais en détacher ni mes regards ni ma pensée. Depuis lors mes yeux n’eurent plus de sommeil, j’aurais trop craint qu’en les fermant la mort ne profitât de cet instant pour m’enlever mon trésor.»

Mais cette affection passionnée cependant n’était point aveugle et déraisonnable, comme celle de tant de mères aujourd’hui; la raison, en dépit des entraînements du cœur, conservait tous ses droits; Mme Mercœur savait élever sa fille et faire violence à sa tendresse même, si l’intérêt de l’enfant lui faisait un devoir de la fermeté. En voici la preuve:

Élisa avait trois ou quatre ans à peine, lorsqu’un jour, en dépit de son caractère droit et honnête, elle ne put résister à la tentation de garder une image de la sainte Vierge qu’une petite compagne lui avait prêtée, ce qu’elle niait avec opiniâtreté. D’aventure, la mère d’Élisa retrouva l’image entre la robe et la chemise.

«Tu as péché, dit-elle à l’enfant, tu as volé l’image, tu vas être fouettée! quoique je me fusse bien promis de ne jamais te battre; mais je sens qu’il y a nécessité aujourd’hui, car tu n’as pas seulement volé; mais tu as ajouté le mensonge au vol, défaut qui conduit à tous les vices.

—Seriez-vous assez dure, dit la mère de Joséphine (la petite camarade), pour fouetter Élisa à propos de ce petit morceau de papier dont je ne donnerais pas un liard?

—Ce n’est pas pour la valeur de l’objet, madame, mais pour l’action d’Élisa que je veux lui donner une leçon afin de n’être pas obligée plus tard à lui en donner deux.

—Si vous faites cela, je ne vous reverrai de ma vie.

—J’en aurai un véritable regret, madame, car j’attache infiniment de prix à votre société; mais pardonnez-moi de préférer le bonheur à venir de ma fille à ma satisfaction particulière.»

Et Élisa fut bel et bien fouettée.

«Viens, mon enfant, viens, pauvre petite, dit alors la mère de Joséphine, ta maman est une méchante, laisse-la.

—Taisez-vous, madame, répondit vivement Élisa, je ne vous aime plus, vous dites des sottises à maman. Tu as bien fait de me punir, ma petite maman mignonne, afin de m’empêcher de voler. Si maman ne m’avait pas corrigée, madame, j’aurais pris tout ce qui m’aurait fait plaisir; elle a bien fait, car je ne volerai plus jamais, jamais. Pardonne-moi, ma chère maman, pour cette fois, va, je t’aime encore davantage, ajouta-t-elle en sautant au cou de sa mère.

—Tu as bien plus raison que moi, Élisa, reprit la mère de Joséphine, demande pour moi pardon à ta mère!

—Vous ne le ferez plus, vous ne direz plus de sottises à maman?

—Non, mon enfant.

—Eh bien, tiens, ma petite maman mignonne, pardonne-lui, elle ne le fera plus.

Cette toute charmante anecdote qui fait autant d’honneur au bon sens de la mère qu’à l’excellent cœur de l’enfant n’est pas de celles assurément que je rangerai parmi les longueurs et qu’il déplaît de lire. Je la préfère aux détails sur les leçons de lecture données par Élisa à sa poupée ou relatifs à ses précoces dispositions littéraires. «Dès qu’elle sut lire, elle s’appliqua tellement à l’étude, qu’on la trouvait toujours avec un livre en main. La pensée d’un nom imprimé avait une telle magie pour cette pauvre enfant que dès l’âge de cinq ans elle se rêvait une destinée d’auteur.» Un jour qu’elle était entrée dans une imprimerie, un brave ouvrier, lui imprima son propre nom: Élisa, sur le bras. «Oh! vois donc, dit-elle toute joyeuse à sa mère, que mon nom est joli quand il est imprimé.»

Je ne louerai pas beaucoup non plus certains livres que la mère mit, dès cet âge tendre, aux mains de l’enfant, et dont le choix annonce un médiocre discernement: «Les deux volumes de Gonzalve de Cordoue, par Florian, qu’elle ne pouvait se rassasier de lire; quelques volumes des Mille et une nuits; et un volume de tragédies par Ducis où se trouvait son Roi Lear. Élisa lisait cette pièce si souvent qu’elle ne tarda pas à la savoir par cœur.»

Il en arriva qu’un beau jour la mère, rentrant du marché, trouva l’enfant debout sur son lit, drapée dans une espèce de tunique, faite avec un rideau, et déclamant les vers du roi Lear. Interrogée par sa mère, elle répondit gravement qu’elle s’exerçait pour une tragédie qu’elle voulait composer et qui, jouée au Théâtre-Français, comme elle y comptait, ferait la fortune de sa maman; car c’était là le principal motif de ce bon petit cœur. La mère eut grand’peine à lui faire comprendre que c’était un peu bientôt, et qu’avant de tenter cette grosse entreprise, il lui restait beaucoup de choses encore à apprendre, l’orthographe, l’histoire, la géographie, la prosodie, etc.

«Oh! tout cela mon mari peut me le montrer; je le lui demanderai dès qu’il viendra nous voir, et je suis sûre qu’il ne refusera pas.»

Celui qu’Élisa appelait son mari ou son petit mari, était «un vieux monsieur, disent les Mémoires, à qui Élisa a été redevable d’une partie de son éducation et qui lui montra le français, le latin, la géographie.» Précisément, à propos de la tragédie projetée se lisent, dans les Mémoires, plusieurs scènes sans doute assez curieuses entre le vieux savant et la petite fille, mais qui nous choquent (peut-être est-ce trop de pruderie?) par ces continuels «mon petit mari,» «ma petite femme» qui s’entremêlent sans cesse au dialogue. Ces enfantillages, même en passant sous la plume de la mère, ne me semblent aucunement séants, sans compter tel autre inconvénient de ce jeu ridicule que plus tard le bonhomme, auquel la cervelle avait tourné, s’obstinait à prendre au sérieux.

Quoi qu’il en soit, l’enfant profitait merveilleusement des leçons et des lectures, s’il est vrai qu’à l’âge de sept ans et demi seulement, elle ait pu composer des vers comme ceux-ci:

Mon cher mari,

Sont-ils donc si mauvais qu’ils ne puissent te plaire,
Ces vers qui malgré moi s’échappent de mon cœur
Ces vers que mon amour me dicte pour ma mère,
Ces vers que je voudrais qui fissent son bonheur?

II

La facilité de l’enfant tenait du prodige, puisque, en outre des connaissances dont nous avons parlé, elle avait appris le grec, l’italien, l’espagnol et l’anglais qu’elle parlait, dès l’âge de onze à douze ans, comme sa langue maternelle, en traduisant les auteurs currente calamo. Elle dessinait aussi assez agréablement. Ce qui n’est pas moins admirable, c’est que, dès cette époque, elle eut l’idée de faire de ses talents une ressource pour le ménage, et qu’elle réussit. Sa mère ayant perdu le peu qui lui restait par une faillite, Élisa s’offrit à une amie de la famille pour être le professeur de ses filles, et le succès fut tel qu’il lui amena bientôt d’autres élèves. Une dame même lui proposa de la faire entrer comme professeur d’anglais, de français, etc., dans une grande pension de Cholet.

«Maman viendra-t-elle avec moi? demanda la petite fille.

—Non, ce n’est pas possible.

—En ce cas, je refuse.

—Et pourquoi, je te prie?

—C’est qu’avec maman je puis tout, sans elle rien. Eloignée de maman, je le sens, je n’y serais que le temps nécessaire pour mourir de chagrin; et que deviendrait-elle alors sans moi qui suis son seul bonheur? Elle n’aurait donc plus de consolation sur la terre?

—Mais ta maman, petite, pourrait aller demeurer à Cholet et tu la verrais le jeudi et le dimanche.

—Ce n’est pas assez, répondit-elle vivement; j’ai besoin de la voir toujours, et maman est comme moi, si je juge son cœur d’après le mien; mais oui, je la connais, elle ne consentirait jamais à se séparer de moi. N’est-il pas vrai, ma petite maman? Nous devons vivre ensemble pour être heureuses, voyez-vous?»

Dans cette éducation si complète en apparence, où les préoccupations scientifiques et littéraires tiennent tant de place, puisque, dès l’âge de huit à dix ans, on mène l’enfant voir jouer la Phèdre de Racine, et qu’on parle de mettre entre ses mains le théâtre du poète, comme celui de Corneille et de Voltaire, je crains que, au point de vue le plus important, il ne se soit trouvé quelque lacune. Je doute que cette excellente mère se soit autant inquiétée de l’âme de sa fille que de son intelligence et de son cœur. Sans doute, il est parlé quelque part, mais une fois à peine, je crois, du catéchisme, et plusieurs fois du bon Dieu, mais pas beaucoup de la prière; chose véritablement surprenante, inconcevable, il n’est pas dit un mot, un seul petit mot de la première communion d’Élisa, cette circonstance si solennelle, la plus solennelle de la vie d’une jeune fille et qui laisse d’ordinaire un tel souvenir, non pas seulement dans son cœur, mais dans celui de sa mère. Les Mémoires se taisent complètement à ce sujet, quand ils s’étendent trop volontiers sur d’autres détails relativement insignifiants. Élisa, cependant, nous en aurons la preuve plus tard, avait reçu dans son cœur la précieuse semence de la foi, mais restée presque à l’état de germe, faute de culture assidue, ou du moins gênée, entravée, sinon étouffée par mille autres sollicitudes, par la passion de l’étude et bientôt les rêves de la gloire et les séductions de la muse. Ce fut à l’âge de seize ans, qu’Élisa Mercœur fut, pour la première fois, agitée par la fièvre de l’inspiration. En rentrant d’un spectacle où sa mère, avec peu de réflexion sans doute, l’avait conduite, la jeune fille, tout émue encore de ce qu’elle avait vu et entendu, la tête en feu, ne put s’endormir, au point que sa mère la crut malade.

«Non, non, maman, rassure-toi, mais je n’y tiens plus, il faut que j’écrive ce que j’ai dans la tête sans attendre jusqu’à demain.»

Et prenant la plume, elle écrivit toute une pièce de quatre-vingt-huit vers en l’honneur de la cantatrice dont la voix l’avait charmée. Puis, se couchant, elle s’endormit d’un profond sommeil. Mais le lendemain, à peine éveillée, elle relut ses vers, les corrigea, et les ayant recopiés avec soin, les mit dans son sac, en se disposant à sortir pour aller donner ses leçons.

«Je dois passer devant l’imprimerie de M. Melinet-Malassis, dit-elle à sa mère, tant pis je me risquerai et je lui offrirai ma pièce pour le Journal de Nantes.

—Va, petite.»

La démarche réussit à souhait; l’imprimeur-éditeur lut la pièce, donna des encouragements au poète, indiqua quelques corrections, et promit que les vers ainsi modifiés paraîtraient dans le Lycée armoricain, recueil mensuel plus littéraire et plus répandu que le Journal de Nantes. La publication eut lieu en effet, les vers firent du bruit, d’autant plus que la cantatrice, Mme Allan-Ponchard, aida à les mettre en relief par une spirituelle réponse. Quelques semaines après, le Lycée armoricain publiait, de Mlle Mercœur, une nouvelle pièce: «Ne le dis pas! morceau d’une exquise naïveté,» dit la Biographie universelle avec un enthousiasme que nous ne partageons pas, car la pièce est assez médiocre. La Biographie ajoute sur le même ton un peu bien lyrique: «A partir de ce moment, le torrent déborda et ne put plus être contenu... La critique s’adoucit devant la réputation croissante d’Elisa; les honneurs qui lui furent ensuite décernés[37] réduisirent peu à peu ses détracteurs au silence... Puis ses amis, ses admirateurs conçurent alors le projet de recueillir ses poésies éparses dans divers recueils et d’en faire un volume qui fut imprimé au moyen d’une souscription; ce projet, réalisé en peu de jours, produisit une somme d’environ 3,000 francs.» Cette première édition des poésies (in-18, 1827) s’enleva rapidement et le succès dépassa les espérances de la jeune muse et de ses amis et protecteurs entre lesquels se trouvait Chateaubriand, une immense autorité alors. Le volume lui était dédié; sensible à cet hommage de sa jeune compatriote, l’illustre écrivain lui répondit, presque poste pour poste, une lettre qui, reproduite aussitôt dans tous les journaux de la localité, fut un évènement et acheva la fortune du livre. Comment douter du génie d’Élisa devant des paroles comme celles-ci et signées du plus grand nom littéraire de l’époque:

«Si la célébrité, mademoiselle, est quelque chose de désirable, on peut la promettre sans crainte de se tromper à l’auteur de ces vers charmants:

Mais il est des moments où la harpe repose,
Où l’inspiration sommeille au fond du cœur.

«Puissiez-vous seulement, mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse. Je vous remercie de votre confiance et de vos éloges; je ne mérite pas les derniers! je tâcherai de ne pas tromper la première. Mais je suis un mauvais appui; le chêne est vieux, et il s’est si mal défendu qu’il ne peut offrir d’appui à personne.

Chateaubriand.»

L’appui du vieux chêne était plus solide que ne le disait le grand écrivain avec trop de modestie; car peu de temps après, grâce à ce haut patronage comme à d’autres influences, Mlle Mercœur recevait le brevet d’une pension de 300 francs sur la cassette du roi, une gratification du ministre de l’intérieur, une autre de la duchesse de Berry, accompagnée d’une lettre des plus flatteuses. En même temps, les journaux publiaient ce fragment d’une lettre de Lamartine écrivant à un ami et à coup sûr sans trop peser ses phrases: «J’ai lu avec autant de surprise que d’intérêt les vers de Mlle Elisa Mercœur que vous avez pris la peine de copier. Vous savez que je ne croyais pas à l’existence du talent poétique chez les femmes; j’avoue que le recueil de Mme Tastu m’avait ébranlé; cette fois, je me rends et je prévois, mon cher, que cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes

En lisant ces incroyables paroles, on est en vérité tenté de douter que le poète des Méditations parlât sérieusement. Mais on comprend l’impression sur Élisa de pareilles louanges, alors qu’elles trouvaient tant d’échos et que le succès venait leur donner une éclatante confirmation. On admire que la tête n’ait pas tourné à la jeune fille, et qu’elle n’ait cru que modestement à son génie, qui n’existait, il faut bien le dire, qu’à l’état de germe.

Quand on lit maintenant, sans prévention et même avec une disposition toute bienveillante, le recueil de vers d’Élisa Mercœur, on ne peut se défendre de quelque surprise et d’un vrai désappointement. Le critique de bonne foi, en dépit de sa sympathie, ne trouve là que ce qui pouvait y être d’ailleurs, vu la grande jeunesse de l’auteur et son éducation littéraire trop savante, trop complète: plus de réminiscences que de spontanéité, soit pour la forme, soit pour le fond. Il y a de l’harmonie dans les vers, parfois du souffle, comme dans la pièce intitulée: La Gloire! Mais trop souvent la pensée, même sous son vêtement élégant, flotte incertaine et nuageuse. La rime, en général, est banale; la facture, idem. Trop d’érudition et de convention quand on voudrait de l’élan, de l’émotion, de la passion. Là, rien de neuf et d’inattendu quoiqu’en aient dit des biographes trop bienveillants. «Les vers d’Elisa Mercœur, d’après la Biographie Nouvelle qui semble copier l’autre, ont de l’originalité; son style a de la naïveté, de la grâce, de la sensibilité, de la chaleur.» Or, précisément, toutes ces qualités font en général défaut à cette poésie qui vient plus de la tête que du cœur. Il y a plus de vérité peut-être dans cette autre appréciation: «Certaines de ces pièces sont empreintes d’une suave mélancolie,» témoin la pièce des Illusions dont je détache ces deux strophes:

L’ILLUSION

Toi que Dieu mêle à l’existence,
Léger fantôme du bonheur,
Douce fille de l’espérance,
Illusion, prestige, erreur,
De songes célestes suivie,
L’homme te répand sur sa vie,
Ta main agite son berceau:
Cette main toujours le caresse,
Et quand vient la pâle vieillesse,
Tu t’assieds près de son tombeau.

Par toi l’infortuné soulève
Le fardeau posé sur son cœur;
S’il sommeille, l’aile d’un rêve
Lui cache un instant sa douleur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Souriant ou versant des larmes,
Par toi l’homme trouve des charmes
Dans un regard, dans un soupir;
Le passé près du cœur voltige,
Et, paré de ton doux prestige,
Fait un présent du souvenir.

[37] Élisa fut nommée membre de plusieurs académies de province.

III

Tout souriait cependant à notre poète, qui, dans l’enivrement de son succès, se mit à rêver Paris et les triomphes du théâtre, sa première et obstinée chimère. Certaines contrariétés d’ailleurs, en outre de l’ambition, la poussaient à quitter sa ville natale; une catastrophe qui lui survint au milieu de ses plus grandes joies acheva de la décider. Au retour d’un grand bal d’où la jeune fille, présentée à la duchesse de Berry, revenait transportée, elle ne tarda pas à s’apercevoir qu’on avait profité de son absence et de celle de sa mère pour pénétrer dans la maison à l’aide d’une double clef et lui dérober toute sa petite fortune: non-seulement l’argent de la dépense courante, mais deux sacs contenant l’année de sa pension et les gratifications qu’Élisa venait de toucher, et, ce qui était pire, une somme de 2,000 francs destinée à l’achat d’une petite maison.

«La foudre tombée aux pieds d’Élisa ne l’aurait pas plus atterrée qu’elle ne le fut quand elle s’aperçut du vol,» dit la mère. On ne s’explique pas trop après cela les scrupules qui font qu’Élisa, en dépit de ses soupçons, se refuse à toute démarche pouvant amener la découverte du coupable.

«Restons, maman, restons!... Dussé-je avoir la preuve que c’est le malheureux que je soupçonne, j’aime mieux qu’il plie sous le poids de ses remords que de plier sous le poids des fers et du déshonneur.»

Peu de jours après, les deux dames partaient pour Paris où la fortune fut prompte à les dédommager: car, l’imprimeur Crapelet, dont elles avaient fait connaissance, offrit d’imprimer une seconde édition des Poésies en faisant toutes les avances; et bientôt après, le ministre Martignac, auquel Mlle Mercœur avait adressé des vers, lui annonçait, avec sa souscription personnelle pour 50 exemplaires, que sa pension littéraire serait portée de 300 francs à 1,200 francs. Cette pension ne faisait point double emploi avec celle qu’elle touchait sur la cassette royale. C’était donc presque la fortune pour Élisa, d’autant plus que la nouvelle édition de ses poésies se vendait très-bien et que la critique, à Paris comme en province, se montrait des plus bienveillantes, empressée à retirer ses griffes devant la jeunesse, la grâce et la beauté.

Élisa n’avait plus, ce semble, qu’à jouir de son bonheur. Et pourtant, et pourtant... c’est à ce moment-là même, tant le cœur humain est insatiable, que prise de l’esprit de vertige... Mais laissons parler l’auteur des Mémoires: «Fanatisée par la publicité que les journaux donnaient aux suicides qui désolaient chaque jour quelques nouvelles familles... Élisa finit par trouver, tant l’idée de l’immortalité a de puissance sur une jeune imagination, que l’on n’était pas bien coupable de sacrifier quelques jours d’existence à l’avantage de faire vivre à jamais le nom qu’elle portait, et se promit, car la pauvre enfant était loin de croire que son talent pût l’immortaliser jamais, de s’ôter la vie dès qu’elle verrait jour à pouvoir le faire sans que je pusse y mettre obstacle.»

En effet, une après-midi, profitant de l’absence de sa mère, la malheureuse jeune fille allumait le fatal réchaud, et sans le retour imprévu de Mme Mercœur, forcée par la pluie de rentrer au logis, c’en était fait de l’infortunée; déjà l’asphyxie semblait complète et l’on eut grand-peine à ramener Élisa à la vie. Mais avec celle-ci la raison revint. «Je ne puis dire tout ce qu’eut de déchirant la scène que mon désespoir et le repentir de ma fille provoquèrent à son réveil... Élisa, comprenant par sa triste expérience que qui s’expose au danger le trouve, renonça pour jamais à la lecture des journaux, et se promit, si jamais elle devenait mère et que le ciel lui donnât des filles, de ne pas leur en laisser lire plus que des romans.» Très-bien, très-bien! mais on regrette que l’auteur des Mémoires ajoute en note: «Élisa faisait des romans et n’en lisait pas.»

Ce tragique épisode, au reste, prouverait une fois de plus, s’il en était besoin, que toutes les lectures ne sont pas aussi inoffensives que certaines personnes, et messieurs les journalistes en particulier, aujourd’hui le prétendent.

Le repentir d’Élisa était sincère autant que profond puisque jamais ne lui revint cette malheureuse et coupable pensée de suicide. D’ailleurs, pour lui faire oublier sa mélancolie, le monde lui offrait des distractions qui ne flattaient pas que sa seule vanité, il lui offrait l’enivrement de ses fêtes! «Bientôt après notre arrivée, dit la mère, Élisa reçut un nombre infini d’invitations et l’accueil que lui fit la société, la faisait s’applaudir de jour en jour d’avoir pris la résolution de venir à Paris!»

Étrange illusion! car pour l’artiste, pour le poète que d’inconvénients et de dangers dans cette fréquentation habituelle du monde, dont la fascination distrait et détourne du travail sérieux, ôte à l’inspiration sa fraîcheur et sa spontanéité, et nous abuse par des ovations menteuses qui saluent comme des chefs-d’œuvre les plus médiocres ébauches, les refrains les plus banals d’une ritournelle connue. Peut-être le danger était-il plus grand encore pour notre poète, dont un biographe qui la connaissait bien a dit: «La nature l’avait douée d’une de ces âmes ardentes qui n’ont d’autres ressources que les passions ou les arts[38]

Élisa, que son intelligence élevée, son amour de l’étude et de plus nobles plaisirs auraient dû rendre dédaigneuse de ces misérables séductions du monde, s’en laissa trop affoler, paraît-il. La révolution de Juillet lui ayant fait perdre ses protecteurs, elle ne conserva de ses pensions que celle du ministère de l’intérieur, mais réduite à 300 francs! «Accueillie dans les salons de l’aristocratie littéraire, dit M. Louvot[39], mademoiselle Mercœur avait contracté des habitudes qui faisaient toute sa vie, mais qu’il lui eût été impossible désormais de satisfaire si elle ne se fût de nouveau résignée à travailler pour vivre. En outre de diverses publications, elle fournit simultanément des articles au Conteur, au Protée, au Journal des femmes, etc... Son énergie morale eût fini par lui faire oublier les amères déceptions auxquelles elle avait un moment failli succomber, si une maladie de poitrine, développée par les veilles et les fatigues, n’était venue l’enlever, le 7 janvier 1835.»

Entre ses déceptions, la plus amère aurait été, d’après les Mémoires, le refus fait par M. Taylor, administrateur général de la Comédie-Française, de mettre à l’étude la tragédie de Boabdil, reçue par le comité. La pièce cependant, où l’intérêt ne manque pas, est écrite avec une vigueur, un accent ému et passionné qu’on n’eût pu attendre de l’auteur d’après ses premières poésies. Aussi, confiante dans le résultat de la représentation si elle avait eu lieu, Élisa répétait avec désolation sur son lit de douleur même:

«Si Dieu m’appelle à lui, ma pauvre maman, on fera mille contes sur ma mort: les uns diront que je suis morte de misère, les autres d’amour! Dis à ceux qui t’en parleront que le refus de M. Taylor de faire jouer ma tragédie a seul fait mourir ta pauvre enfant.»

«Il y a bien de la vanité dans tout cela!» comme dit Bossuet. Heureusement aussi que des pensées plus sérieuses préoccupaient l’infortunée. Voici ce que sa mère nous raconte et qu’on a la consolation de lire: «Désirant rentrer à Paris absoute de ses fautes, Élisa dit au curé du village qui venait la voir plusieurs fois par jour:

«Voudrez-vous, bon vieillard (il avait quatre-vingts ans), entendre demain l’aveu des fautes d’une pauvre fille qui se trouvera heureuse, si elle meurt, d’emporter au ciel votre sainte bénédiction, et, si elle vit, de porter dans le monde ce doux fardeau de grâces.

«Puis s’apercevant de l’effort que je faisais pour retenir mes larmes:

«Du courage, ma bonne mère, me dit-elle en me serrant fortement la main, du courage, n’affaiblis pas le mien par tes larmes, j’en ai tant besoin pour supporter l’idée du désespoir que te causera notre séparation.»

«L’honnête curé pleurait à sanglots. Dès qu’il lui eut administré les secours de notre divine religion, je la ramenai à Paris.»

J’aime à pouvoir ajouter encore à l’honneur de la mère et de la fille, que celle-ci, sentant la mort venir, souffrait moins de sa maladie et de ses douleurs que de son impuissance, inquiète de l’avenir pour celle qu’elle allait laisser seule. Aussi, déjà presque mourante, par un suprême effort, elle ressaisit sa plume et recommanda sa mère au ministre de l’instruction publique, M. Guizot[40], dans des vers qui sont des meilleurs qu’ait faits Élisa et où vibre l’accent d’une sincère émotion; cette prière jaillit du plus profond du cœur: