[52] E. Piot. Cabinet de l’Amateur, T. Ier.

[53] In-8o.—Paris 1580.

II

Enfin, après dix-huit ou vingt années de ces terribles épreuves, Palissy vit ses efforts couronnés d’un plein succès. Il put couvrir ses poteries de cet émail jaspé qui leur donne tant de prix et de son atelier sortirent nombre de vases, statuettes, bassins, plats, ustensiles divers, modelés de sa main devenue si habile, et qu’il appelait du titre collectif de rustiques figulines, du mot latin figulina qui signifie tout genre de poteries. Ces figulines, aujourd’hui si recherchées des amateurs et payées au poids de l’or, les seigneurs de la Saintonge dès lors se les disputèrent pour orner leurs parcs et leurs châteaux et les firent bientôt connaître au loin. Le célèbre connétable de Montmorency, ce rude guerroyeur, qui avait à un haut degré le goût des belles choses, chargea Palissy de la décoration de son château d’Ecouen, construit par l’architecte Jean Bullant et enrichi déjà des sculptures de Jean Goujon. «Dorénavant, comme l’a dit un biographe[54], le sort de Palissy et celui de son ingrate famille étaient assurés,» et plus qu’assurés: c’était la large aisance, la richesse même et la complète sécurité qui pour l’artiste remplaçaient l’angoisse et la détresse des mauvais jours si lui-même il n’eût été de nouveau l’artisan de son malheur.

«Palissy, dit M. Louis Audiat[55], fut une des âmes honnêtes que séduisit un prétexte de réforme. Homme de mœurs pures, il vit uniquement dans les premiers apôtres du calvinisme quelques chrétiens de la primitive église. L’ardeur qu’ils montrèrent, la foi qui les animait, le nom de Dieu qu’ils invoquaient sans cesse, la régularité de vie de trois ou quatre néo-convertis qui contrastait avec les déportements d’un plus grand nombre de catholiques, inévitables dans une agglomération de dix à quinze mille âmes, et faut-il le dire? peut-être les persécutions qui les assaillirent et qu’ils supportèrent avec l’orgueil et le courage des néophytes frappèrent le modeste artisan et lui firent illusion.»

Du reste, d’après ce que nous apprend un écrivain du temps «surtout les peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, imprimeurs et autres qui, en leurs métiers, ont quelque noblesse d’esprit (et non moins de vanité souvent) furent les premiers à se laisser surprendre[56]

Bernard Palissy, comme beaucoup d’autres à cette époque, se laissant séduire aux déclamations perfides des prédicants, ne voyait que la réforme des abus, et il se fût indigné sans doute à la pensée d’une apostasie. «On ne peut trouver chez Palissy, dit M. L. Audiat, un seul mot montrant que d’abord il avait vu dans un changement de religion une rupture avec l’église catholique... Fait étrange! Les noms de Luther et de Calvin ne se trouvent pas dans les livres de maître Bernard.... Aussi fournit-il un argument de plus à ceux qui prétendent que maître Bernard n’a jamais été réellement hérétique, mais seulement un de ces hommes modérés qui ont des sympathies pour un parti sans s’y enrôler, et en temps de révolution, souffrent même pour des opinions qu’ils n’ont pas.»

Malheureusement, cette illusion n’est guère possible quand on a lu certains passages des écrits de l’illustre céramiste; comme aussi, d’après divers témoignages contemporains, on ne peut douter que Palissy qui, «d’abord ne croyait point aller si loin,» prêtant une oreille trop docile aux conseils du prêtre apostat Hamelin, et des comte et comtesse de Marennes, Antoine de Pons et Anne de Partenay, en vint, après abjuration du catholicisme, à se déclarer ouvertement et obstinément huguenot. La tenacité, qui était le fond de son caractère, et sans doute aussi l’orgueil du sectaire le firent s’opiniâtrer de plus en plus et ne lui permirent pas de reculer. «Il est clair, dit M. Audiat, que, avec la coupe émaillée qui décida la vocation du peintre verrier, dans les fourgons d’Antoine de Pons se trouva le protestantisme qui fit de Palissy un adepte et une victime.»

Mais victime qu’on est moins tenté d’excuser sinon de plaindre quand on voit son entêtement pour les idées nouvelles, c’est à dire pour l’erreur volontairement embrassée et non point sucée avec le lait, et son zèle à la propager dans la Saintonge où «dit M. Serret, l’un des premiers, il se fit protestant et contribua beaucoup à la fondation de l’église réformée de Saintes.» «L’évêque de Saintes, Tristan de Bizet, dit de son côté M. Audiat, faisait tout son possible pour arrêter les ravages de l’hérésie... Il parcourait son diocèse, exhortant, rassurant par sa pensée les âmes fermes, raffermissant les chancelantes et arrêtant la hardiesse des huguenots. Efforts impuissants! Au siége même de l’évêché, Palissy rassemblait dans sa maison quelques dévots et, en l’absence de tout ministre, prêchait et lisait la Bible.» Cela résulte de certain passage d’un des ouvrages de Bernard Palissy qui se désigne évidemment lui-même quand il dit: «Il y eut en cette ville un artisan, pauvre et indigent à merveilles, lequel avait un si grand désir de l’avancement de l’Évangile.... qu’il assembla, un dimanche au matin, neuf ou dix personnes, et parce qu’il était mal instruit ès-lettres, il avait tiré quelques passages du vieux et nouveau Testament, les ayant mis par écrit. Et quand ils furent assemblés, il leur lisait les passages ou autorités.»

Maintenant qu’on vienne nous vanter la probité, la sincérité, l’honnêteté de Palissy, il est difficile de ne pas songer au mot sévère de l’Évangile, «sépulcres blanchis,» quand on voit dogmatiser avec cette outrecuidance, s’ériger en théologiens, en réformateurs et censeurs de l’Église, des hommes qui n’avaient en rien qualité pour cela et dont la présomption ne pouvait être égalée que par leur ignorance. Ils ne s’opiniâtreront jusqu’à la fin sans doute qu’à cause de cette ignorance même qui n’empêche pas chez eux d’ailleurs, s’ils tiennent la plume, la manie des citations bibliques. «Mais, dit fort bien M. Audiat, les psaumes faisaient le plus clair de leur nouveau savoir religieux.»

Ajoutons qu’en bien des endroits, les sectaires ne se bornaient point à de simples prédications, témoin ce fait entre beaucoup. «Le 1er mai 1562, après la cène publiquement célébrée en grande pompe sur la place de la Bousserie, à la Rochelle, les calvinistes se ruent dans les églises, pillent reliquaires et vases sacrés dont plusieurs s’enrichirent, renversent les autels, brisent les images, fouillent les tombeaux et dispersent au vent les cendres des morts. Les religieux sont contraints de fuir. Vingt ou trente qui revinrent furent massacrés. Six ans plus tard, toutes les églises elles-mêmes, excepté la seule chapelle de sainte Marguerite, furent démolies..... Il en fut de même dans toute la province.»

Comment s’étonner après cela de l’irritation des catholiques, et qu’armés pour la défense de leur religion, la vraie et antique religion, ils se soient laissé entraîner parfois aux représailles? N’avaient-ils point été trop provoqués par ces excès et ces violences qui, par toute la France, accumulaient des ruines? «Les mille figures du grand portail de Saint-Étienne de Bourges furent criblées d’arquebusades. Le chœur splendide de Saint-Jean de Lyon fut démoli, et aussi les basiliques vénérables de Saint-Just et de Saint-Irénée. Les fonts baptismaux étaient livrés aux plus vils usages, les vases sacrés profanés, les images du Christ et de la Vierge traînées dans la boue.... Les reliques de saint Martin de Tours et de saint Irénée furent jetées au Rhône et à la Loire. La statue de Jeanne d’Arc fut renversée du haut du pont d’Orléans.... A Fléac, un prieuré de Chanceladais fut complètement ruiné, et, dit Florimond de Rémond, «on joua au ramponneau avec des têtes de prêtres.[57]»

Voilà ce que faisaient alors les disciples de Luther et de Calvin, et ce qu’il est utile de rappeler pour ces gens qui, soit ignorance, soit mauvaise foi, déclament si volontiers et si haut contre l’intolérance des catholiques. On sera moins surpris alors que Bernard Palissy, plus connu à cette époque comme ardent sectaire que comme artiste, ait attiré sur lui la persécution. Incarcéré à Saintes, il se vit intenter une action criminelle devant le parlement de Bordeaux; mais grâce à l’intervention énergique du connétable de Montmorency, Palissy fut rendu à la liberté. «A sa recommandation, dit M. Audiat, Catherine, aimant les arts comme une Médicis, fit délivrer à maître Bernard le brevet d’Inventeur des rustiques figulines du Roi... Désormais le potier faisait partie de la maison du roi; il échappait à la juridiction du parlement de Bordeaux.»

Appelé l’année suivante à Paris, Palissy fut chargé par Catherine de travaux importants dans les jardins et résidences royales. Il était logé au Louvre avec ses deux fils qui l’aidaient dans ses travaux et dut à cette position privilégiée d’échapper au massacre de la Saint-Barthélemy (24 août). Catherine sans nul doute avait donné des ordres pour qu’il fût protégé. Bien des années après, il fut moins heureux, alors que la faction des Seize dominait dans la capitale, et par ses violences risquait de compromettre et de déshonorer ce grand mouvement catholique et populaire de la Ligue si ridiculement calomnié par certains historiens. L’un des Seize, Mathieu de Launay, fit arrêter Palissy jeté dans un cachot de la Bastille «et noté pour être conduit au spectacle public. On comprend le sens mystérieux de cette terrible expression,» dit M. Serret. Mais Mayenne, l’un des admirateurs de l’éminent artiste, fit ajourner l’exécution à laquelle s’opposa non moins vivement Henri III. Le roi cependant n’osa pas faire mettre en liberté Palissy qui mourut dans sa prison (1589), et ce qui est plus triste, obstiné dans son erreur, s’il est vrai, comme l’affirme d’Aubigné, sans doute un peu suspect, qu’il ait répondu à Henri III, venu dans la prison pour essayer de le convertir, fut-ce par la crainte en lui déclarant que, s’il ne cédait, il courait risque du bûcher:

«Les guisards, tout votre peuple, ni vous ne sauriez contraindre un potier à fléchir le genou devant des statues, parce que je sais mourir.»

Dans cette réponse que certains biographes nous vantent comme magnanime n’y a-t-il pas surtout l’entêtement de l’orgueil, et aussi une sorte d’insolente bravade vis-à-vis du prince qui n’en persista pas moins dans sa bienveillance et sut empêcher l’exécution?

Outre les ouvrages qu’il a publiés, Palissy ouvrit en 1575, à Paris, un cours public, le premier de ce genre, où il convia tous les érudits de la capitale, dit un biographe, à venir entendre dans ses leçons l’exposé de ses théories sur les pierres, les fontaines, les métaux, etc. Quoique le prix d’entrée fût assez élevé (un écu) le succès fut tel que Palissy continua son cours les années suivantes, et ce ne fut que vers l’année 1584 que ces leçons si goûtées des auditeurs cessèrent. «La gloire d’avoir le premier en France inauguré le grand enseignement public, dont les institutions modernes de la Sorbonne et du collége de France, du Muséum etc., ne sont que la continuation agrandie et perfectionnée, revient sans conteste à Palissy.»

Le sans conteste de M. Serret me paraît bien affirmatif car, depuis plusieurs siècles, sur la montagne Sainte-Geneviève et dans le quartier de l’Université, combien ne comptait-on pas de chaires et de professeurs?

[54] Serret:—Biographie universelle.

[55] L. Audiat.—Bernard Palissy; sa vie et ses ouvrages. 1 vol. Didier, éditeur.

[56] Florimond de Rémond:—Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie.

[57] L. Audiat: Bernard Palissy.


PARMENTIER


S’il est des hommes qui méritent qu’on honore leur mémoire et que leur nom, par exemple, inscrit à l’entrée d’une voie publique, rappelle incessamment leur souvenir aux contemporains comme plus tard à la postérité, ce sont ceux-là surtout qui ont rendu à la patrie, que dis-je? à l’humanité, des services dont le bienfait leur survit, et se fera sentir peut-être après des siècles. Parmentier fut de ces hommes, lui, dont on a pu dire avec toute justice:

«Un ardent amour pour l’humanité était le génie qui inspirait Parmentier; dès qu’il voyait du bien à faire ou des services à rendre, il s’animait; les moyens d’exécution se présentaient en foule à son esprit et ne lui laissaient plus, pour ainsi dire, de repos; il sacrifiait tout pour satisfaire sa passion: il interrompait les études qu’il aimait le mieux pour s’employer en faveur des infortunés; sa porte était ouverte à toutes les sollicitations, et pour concilier ses travaux littéraires avec cette facilité qui dérobe des heures si précieuses à l’homme occupé, il était tous les jours au travail à trois heures du matin[58]

Si le savant mérite qu’on le loue, qu’on l’exalte, c’est assurément quand il donne à ses travaux, souvent si pénibles, un but pratique qui doit tourner à l’utilité de tous. Mais sans insister davantage sur ces considérations, venons au récit qui, en faisant connaître l’homme, permettra de mieux l’apprécier encore.

Parmentier (Antoine-Augustin), né à Montdidier en 1737, perdit, tout enfant encore, son père qui laissait à peu près sans fortune sa veuve, personne aussi distinguée par le cœur que par l’esprit et qui se dévoua tout entière à l’éducation de l’orphelin. Ne pouvant, par son manque de ressources, le placer dans un collége, elle s’efforça d’y suppléer en se chargeant elle-même de son instruction, aidée dans cette tâche par un vénérable ecclésiastique qui apprit à l’enfant les éléments du latin. Le jeune Augustin lui dut des leçons de vertu plus précieuses encore et qu’il n’oublia jamais.

Leurs efforts à tous deux, à la mère comme au bon prêtre, eurent leur récompense dans la docilité et l’intelligence de l’élève qui, pressé par le désir d’être utile à sa famille entra, vers 1755, en qualité d’aide chez un apothicaire de la ville où il resta une année. Il partit alors pour Paris, appelé par un parent, pharmacien également et qui lui offrait une place dans sa maison. Deux années suffirent au jeune homme pour ses études, et, en 1757, il se trouva pourvu d’une commission de pharmacien dans les hôpitaux de l’armée du Hanovre. Son infatigable activité, comme son zèle scrupuleux, dans l’accomplissement de ses devoirs, le firent remarquer par le chef du service, Bayen, qui appela sur lui l’intérêt de Chamousset, intendant général des hôpitaux. Parmentier, nommé pharmacien en second, se montra digne de ce choix, héroïque de dévouement dans une épidémie qui fit alors de grands ravages dans l’armée. Il ne s’épargna pas non plus dans les ambulances et sur le champ de bataille même, puisqu’à cinq reprises différentes, il tomba aux mains de l’ennemi, cinq fois dépouillé par les hussards prussiens qu’il considérait, disait-il gaiement ensuite, comme de très-habiles valets de chambre. La dernière fois, sa captivité qui se prolongea tourna du moins au profit de la science. La chimie, à cette époque, encore peu connue en France, comptait en Allemagne de nombreux et zélés représentants et entre tous, Meyer, pharmacien célèbre de Francfort-sur-Main. Parmentier, interné dans la ville, fit la connaissance de ce savant, et bientôt la communauté de goûts créa entre eux une intimité dont le jeune Français aurait pu profiter pour devenir le gendre et le successeur de Meyer. Mais pour cela il eût fallu renoncer à la patrie et Parmentier, tels grands que fussent les avantages à lui offerts comme compensation, ne put se résigner à pareil sacrifice.

De retour en France, tout en continuant ses lectures et ses expériences, il suivit les cours du célèbre naturaliste de Jussieu, comme ceux de Rosselle et Rollet. Aussi, en 1766, il emportait d’emblée au concours la place d’apothicaire adjoint de l’hôtel des Invalides; et, six années après, les administrateurs lui témoignèrent leur satisfaction en le nommant apothicaire en chef. Mais ce titre était à vrai dire honorifique; car, depuis l’origine de l’établissement, les Sœurs de la charité avaient la direction en chef de la pharmacie, et ce privilége, dont, sans nul doute, elles avaient su se montrer dignes, elles tenaient à le conserver, malgré toute leur estime pour Parmentier, longtemps leur subordonné. Celui-ci dut céder et se contenter de l’honneur du titre, d’ailleurs avec un assez beau traitement et son logement aux Invalides que les administrateurs voulurent lui conserver. La position n’était point faite pour déplaire; mais une sinécure ne convenait en aucune façon au caractère de Parmentier, et il lui répugnait de toucher les émoluments d’une place qu’en réalité il ne remplissait pas. A défaut de fonctions officielles, il s’imposa à lui-même des devoirs et résolut de consacrer ses loisirs à des études ayant une utilité générale pratique.

C’est ainsi qu’à propos d’un concours ouvert par l’Académie de Besançon sur les moyens de combattre et d’atténuer une disette, il établit, par un Mémoire qui fut couronné, qu’il était facile d’extraire de l’amidon un principe nutritif plus ou moins abondant. Les recherches qu’il fit pour ce Mémoire l’amenèrent à s’occuper de la pomme de terre, cette solanée précieuse à laquelle son nom méritait de rester attaché ainsi que le proposait François de Neufchâteau qui voulait qu’on appelât ce nouveau légume: Parmentière.

J’ai dit nouveau, et cependant la pomme de terre, originaire du Pérou où par les indigènes qui s’en nourrissaient elle était nommée papas, importée en Europe pendant le XVe siècle, était cultivée en Italie dès le XVIe. Introduite en France par les Anglais, à la suite des guerres de Flandre, on la connaissait dans nos provinces méridionales et, grâce à Turgot, elle se cultivait dans le Limousin et l’Anjou, mais avec peu de zèle, et on l’employait tout au plus, non sans défiance, à la nourriture des bestiaux. Des préjugés, répandus par la fausse science, pire que l’ignorance, faisaient considérer cette substance comme nuisible pour l’homme, capable d’engendrer la lèpre, disait-on d’abord. Quand cette première et grossière erreur eut perdu son crédit, de vieux praticiens déclarèrent que cette nourriture malsaine engendrait des fièvres pernicieuses. De là, l’espèce d’interdit jeté sur cet aliment, la répulsion qu’il inspirait et que Parmentier, dont la conviction, fondée sur l’expérience, était tout autre, résolut de combattre énergiquement. Dès l’année 1778, il publiait, dans ce but, un opuscule ayant pour titre: Examen chimique de la pomme de terre, et qui, attaquant victorieusement les erreurs accréditées, affirmait que ce tubercule tant calomnié pouvait fournir un aliment non moins sain qu’agréable et que le bon marché rendrait des plus précieux. L’ouvrage fut accueilli favorablement par la partie éclairée du public, mais n’ébranla point les préventions aveugles et d’autant plus opiniâtres de la multitude. Parmentier comprit qu’à l’appui de sa thèse il fallait la preuve visible, l’argument décisif tiré du fait palpable et de l’expérience publique.

«Il obtint du gouvernement la permission de faire une grande expérience dans la plaine des Sablons, dit M. de Silvestre; Paris étonné vit pour la première fois la charrue sillonner cinquante-quatre arpents d’un sol qui, par sa mauvaise qualité, avait été condamné à une stérilité immémoriale; il vit bientôt ce même sol se couvrir de verdure et de fleurs et enfin produire abondamment ces racines précieuses.

«Aucune précaution ne lui avait échappé; profondément occupé de son sujet, il cherchait également à tirer les moyens d’exécution de la nature des choses et des dispositions d’esprit, de la bizarrerie même des hommes qu’il voulait déterminer à le seconder. Il avait demandé des gendarmes pour garder sa plantation, mais il avait exigé que leur surveillance ne s’exerçât que pendant le jour seulement; ce moyen eut tout le succès qu’il avait prévu. Chaque nuit, on volait de ces tubercules dont on aurait méprisé l’offre désintéressée et Parmentier était plein de joie au récit de chaque nouveau larcin qui assurait, disait-il, un nouveau prosélyte à la culture ou à l’emploi de la pomme de terre.»

Un autre moyen ne lui avait pas moins réussi; lorsqu’il vit son champ en pleine floraison, il composa des plus belles fleurs un gros bouquet qu’il porta à Versailles pour en faire hommage au Roi qui, l’un des premiers, avait encouragé et facilité son entreprise. Louis XVI, en remerciant l’agronome, détacha du bouquet une tige, c’est-à-dire, une fleur dont il para gaiement sa boutonnière, et les courtisans aussitôt de l’imiter à l’envi, en demandant des semences pour faire cultiver la plante dans leurs terres. L’enthousiasme gagna les provinces et Parmentier bientôt ne put suffire aux demandes, encore que par un adroit calcul et pour donner plus de prix au cadeau il ne le distribuât qu’avec parcimonie. Ainsi un grand seigneur lui ayant envoyé une voiture à trois chevaux avec force sacs de blé pour les faire remplir de pommes de terre, l’agronome ne remit au voiturier que quelques tubercules dans un sac à argent.

On raconte encore qu’il donna aux Invalides un grand dîner composé uniquement de pommes de terre, mais auxquelles l’art du cuisinier avait substitué la forme et la saveur des mets les plus exquis; les liqueurs mêmes étaient fabriquées avec de l’eau-de-vie tirée de la racine.

Cette fois, le préjugé était vaincu: la pomme de terre, il faudrait dire la Parmentière, triomphant de toutes les résistances, se voyait partout accueillie avec empressement, fêtée, et ce qui valait mieux, cultivée. Elle servit puissamment à combattre la disette réelle ou factice dans les premiers temps de la Révolution. Et cependant, voyez ce qu’il en est des préjugés populaires; comme dit le latin:

Uno avulso, non deficit alter.

Lors des élections qui eurent lieu quelques années après, certaines gens trouvèrent moyen de faire écarter le bienfaiteur du peuple qui leur était suspect: «Un homme à la vérité que le Roi avait honoré de ses bontés, auquel il destinait le cordon de Saint-Michel, et dont il voulait, suivant l’expression même du bon Louis XVI, lire les ouvrages de préférence à tous ceux qui lui seraient offerts.» Les orateurs hostiles à Parmentier criaient à l’envi:

—Ne lui donnez pas vos voix, il ne nous ferait manger que des pommes de terre, c’est lui qui les a inventées.

Et Parmentier ne fut pas nommé.

On peut admirer que cet homme de bien, à cause de ses antécédents, privé de ses places et pensions, n’ait pas été, de plus, l’une des victimes de la Terreur; mais le besoin qu’on avait de ses services sans doute le fit épargner. Puis, des amis prévoyants, quand la crise devint plus menaçante, prirent soin de le faire envoyer dans le Midi pour une mission spéciale. La nécessité, le besoin pressant d’une réorganisation des hôpitaux militaires le firent appeler à Paris, et il eut en même temps à surveiller les salaisons de la marine et la confection du biscuit de mer. Membre de l’Institut en 1796, et du Conseil des hospices en 1801, il remplit, en 1803, les fonctions d’inspecteur-général du service de santé. Ses occupations si nombreuses ne le détournaient aucunement des études pratiques; on lui dut de nombreuses et importantes améliorations dans les divers services aussi bien que dans l’industrie, et en particulier celle de la panification, dont il publia un excellent manuel: le Parfait Boulanger, comme plus tard un nouveau Code Pharmaceutique généralement adopté. Pendant le blocus continental, il reconnut et proclama les avantages du sirop de raisin, comme pouvant suppléer au sucre devenu trop rare. Ce fut là sa dernière découverte; il était presque septuagénaire quand il commença ses expériences à ce sujet, et peut-être il ressentait les premières atteintes de la maladie de poitrine à laquelle il devait succomber après en avoir souffert de longues années.

Comme il arrive, hélas! souvent avec l’imperfection humaine, Parmentier eut parfois les défauts de ses qualités, et dit un consciencieux biographe déjà cité: «Il portait le désir du bien à un excès qui devenait parfois condamnable; blâmant avec trop peu de ménagement certaines mesures administratives qu’il jugeait désastreuses, il avait paru dans ses derniers temps morose et frondeur.» Dans la vie privée, une certaine brusquerie de manières, qui contrastait avec la bonté de son cœur et sa bienveillance naturelle, l’avait fait nommer par quelques-uns le bourru bienfaisant. Titre mérité, car souvent l’homme qui s’était retiré d’auprès de lui, certain de n’avoir pas son appui, recevait, peu de jours après, la grâce sur laquelle il ne comptait plus et que Parmentier, radieux, s’empressait de venir apporter lui-même.

Jusque sur le lit de douleur où le clouait la maladie, il se préoccupait du bien à faire, et peu de jours avant sa mort, il disait à ses deux neveux qui lui prodiguaient leurs soins affectueux et dont il s’efforçait, en multipliant ses sages instructions, d’exciter l’émulation:

«Ne pouvant plus travailler, je voudrais faire l’office de la pierre à aiguiser qui ne coupe pas, mais qui dispose le fer à couper.»

«Parmentier, dit M. Mouchon, dans son intéressante Notice[59], avait atteint sa soixante-dixième année lorsqu’il rendit son âme à Dieu. C’était en 1813 (17 décembre) alors que l’étoile de Napoléon commençait à pâlir. Plus heureux que ce grand monarque, il s’endormit dans le sein de l’éternité sans avoir eu à déplorer aucun de ces affreux revers qui déjouent toutes les combinaisons du génie et laissent les grandes conquêtes infructueuses. C’est que, comme l’a judicieusement fait observer M. Ottavé, loin d’avoir agité un flambeau qui éblouit, il a répandu une lumière qui vivifie et qui féconde.»

L’illustre Cuvier, qui l’avait longtemps connu, nous fait, de son confrère à l’Institut, ce remarquable portrait:

«Cette longue et continuelle habitude de s’occuper du bien des hommes avait fini par s’empreindre jusque dans son air extérieur; on aurait cru voir en lui la bienfaisance personnifiée. Une taille élevée et restée droite jusqu’à ses derniers jours, une figure pleine d’aménité, un regard à la fois noble et doux, de beaux cheveux blancs comme la neige, semblaient faire de ce respectable vieillard l’image de la bonté et de la vertu: sa physionomie plaisait surtout par ce sentiment de bonheur né du bien qu’il avait fait; et qui, en effet, aurait mieux mérité d’être heureux que l’homme qui, sans naissance, sans fortune, sans grandes places, sans même une éminence de génie, mais par sa seule persévérance dans l’amour du bien a peut-être autant contribué au bien-être de ses semblables qu’aucun de ceux sur lesquels la nature et le hasard avaient accumulé tous les moyens de les servir[60]

Parmentier comptait de nombreux amis dans le clergé de Paris; on le voit par ses rapports relatifs aux indigents, et «dans lesquels, comme le dit M. Huzard[61], il s’est plu à rendre justice aux respectables curés de Saint-Roch, de Sainte-Marguerite, de Saint-Étienne-du-Mont, du Saint-Esprit, etc.» Il avait été lié particulièrement naguère avec le savant et vertueux abbé Dicquemare, dont on nous saura gré de parler avec quelques détails, et qu’il avait en quelque sorte révélé à ses concitoyens.

Se trouvant au Havre avec le corps d’armée dont il faisait partie, il s’informa de l’abbé Dicquemare qu’il connaissait par quelques-uns de ses écrits. Il lui fut répondu qu’il n’y avait personne de ce nom dans la ville, sinon certain original qui passait sa vie à satisfaire une curiosité extravagante.

«Vous ressemblez, Messieurs, dit Parmentier, à ces Abdéritains de La Fontaine, pour lesquels Démocrite était un insensé. Ignorants du trésor que vous possédez, vous prenez pour de la folie cette généreuse passion de la science qui détache de toutes les préoccupations vulgaires.»

Il se fait aussitôt indiquer la demeure de Dicquemare et s’y rend, non pas seul, mais accompagné du général et de tout son état-major, pour témoigner hautement par cet honneur de l’estime que tous faisaient du savant abbé que ses compatriotes, les honnêtes marchands et bourgeois du Havre, commencèrent dès lors à regarder avec d’autres yeux.

Dicquemare, à tous égards méritait ces sympathies. Prêtre dès l’âge de vingt et un ans, son goût pour les sciences naturelles l’avait conduit à Paris d’où, après quelques années d’études, il revint au Havre, pressé de joindre la pratique à la théorie. On lui dut la découverte de faits neufs et curieux, par exemple sur la reproduction des actenies ou anémones de mer, et sur leur propriété de faire pressentir par le degré de leur extension l’état futur de l’atmosphère; ils sont ainsi des baromètres naturels. Ses observations sur les méduses, sur le grand poulpe et les limaces de mer, sur les tarets si funestes pour les navires et les digues dont ils percent le bois, en révélant des faits très-singuliers, ne furent pas moins utiles. On lui dut aussi un Mémoire précieux sur la maladie des huîtres qui se manifestait dès lors dans la baie de Cancale.

Rien ne coûtait à ce savant pour arriver à la découverte de la vérité et l’on comprend que de placides bourgeois, tout occupés de leur négoce et fort soucieux du bien-être, prissent pour de la manie, pour une espèce de démence, ce zèle poussé jusqu’à l’abnégation héroïque et aussi l’audace voisine de la témérité. L’étude des animaux sans vertèbres occupait Dicquemare tout particulièrement; «or, d’après ce qu’on raconte, non content d’avoir chez lui toute une ménagerie de ces êtres singuliers, il passait souvent des heures entières plongé dans l’eau pour les mieux observer, ou s’enfonçait dans la mer la tête la première pour les poursuivre dans leurs retraites. Il nous apprend qu’il a fréquemment nagé autour d’orties marines aussi grosses que la tête de l’homme, ou de celles qui ont des membres longs comme le bras et qu’il a vivement ressenti leurs piqûres. La fureur des tempêtes ou les ténèbres de la nuit pouvaient seules l’arracher du rivage de la mer et du milieu des rochers.»

Divers écrits et surtout les nombreux Mémoires, au nombre de plus de soixante-dix, publiés dans le Journal de Physique, de 1772 à 1789, firent connaître au monde savant ce courageux lettré et lui méritèrent le beau surnom de Confident de la Nature. Les distinctions les plus honorables vinrent le chercher dans sa retraite, au milieu de ses livres et... de ses bêtes. Il fut élu membre correspondant de l’Académie et de plusieurs sociétés, et l’Assemblée générale du clergé de France, en 1786, par l’organe de son président, se plut à rendre un hommage public au mérite de ce prêtre éminent par sa science comme par sa vertu. Dicquemare ne pouvait se refuser à ces témoignages élevés de sympathie; mais quoique peu fortuné, il ne voulut en aucune façon accepter les pensions ou les bénéfices qui lui étaient offerts par le gouvernement. Il mourut, pauvre sans doute, après avoir souffert de longues années, consolé par sa foi que le spectacle des merveilles de la nature n’avait fait qu’affermir; consolé un peu aussi par la science qu’il cultiva jusqu’à la fin, et dont il mourait victime et martyr; car la maladie qui le conduisit au tombeau n’était que l’épuisement résultant de ses fatigues incessantes et de ses prodigieux travaux.

Ce savant naturaliste cultivait aussi les arts; il trouvait dans la peinture un agréable délassement de ses graves études. Dans la chapelle de l’hôpital du Havre, se voient, dit-on, cinq tableaux de lui, et qui sont remarquables par l’élégance et la pureté du dessin.

[58] De Silvestre. Notice biographique sur Parmentier.—1815.

[59] Lyon, in-8o.

[60] Cuvier. Eloges, t. Ier.

[61] Huzard. Notice lue à la Société philanthropique.


PASCAL


Joseph de Maistre, qu’on peut taxer parfois sans doute d’exagération, m’a fort l’air de parler raison quand il dit de Pascal: «Quoique je ne veuille pas déroger à son mérite réel qui est très-grand, il faut avouer aussi qu’il a été trop loué, ainsi qu’il arrive, comme on ne saurait trop le répéter, à tout homme dont la réputation appartient à une faction.... On nous répète sérieusement, au XIXe siècle, les contes de Madame Perrier sur la miraculeuse enfance de son frère; on nous dit, avec le même sang-froid, qu’avant l’âge de seize ans, il avait composé «sur les sections coniques un petit ouvrage qui fut regardé alors comme un prodige de sagacité[62]», et l’on a sous les yeux le témoignage authentique de Descartes, qui vit le plagiat au premier coup d’œil, et qui le dénonça, sans passion comme sans détour, dans une correspondance purement scientifique.»

«... Je dis de plus que le mérite littéraire de Pascal n’a pas été moins exagéré. Aucun homme de goût ne saurait nier que les Lettres provinciales ne soient un fort joli libelle.... Je n’en crois pas moins que la réputation dont il jouit est due de même à l’esprit de faction intéressé à faire valoir l’ouvrage... Madame de Grignan, au milieu même de l’effervescence contemporaine, disait déjà en bâillant: C’est toujours la même chose! et sa spirituelle mère l’en grondait.

«.... En général, un trop grand nombre d’hommes, en France, ont l’habitude de faire, de certains personnages célèbres, une sorte d’apothéose après laquelle ils ne savent plus entendre raison sur ces divinités de leur invention. Pascal en est un bel exemple[63]

Ce dernier paragraphe, il faut bien l’avouer, va tout droit, que l’auteur y ait ou non songé, à l’adresse d’un de nos contemporains illustres qui, quoique nullement janséniste, a manqué tout à fait de sang-froid quand il s’est agi de juger Pascal. A la vérité, il s’en servait comme d’un argument pour la cause glorieuse qu’il avait à cœur de faire triompher, et c’est là son excuse. Prenant au sérieux et à la lettre «les contes de Madame Perrier» Chateaubriand nous dit, non sans quelque emphase: «Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité; .... qui à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des connaissances humaines, s’aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion, qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort (ni l’un ni l’autre certes!); enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’homme: cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal.»

Chateaubriand, qui sacrifiait si volontiers à la phrase, le fait ici par trop aux dépens de la judicieuse critique. Le génie de Pascal, apprécié à sa juste valeur, n’a rien d’effrayant et, sans jeter bas la statue de Blaise, il suffit pour sa gloire d’un piédestal ordinaire, bien loin de l’exhausser sur une colonne qui va se perdre dans les nues. La part qui lui reste comme écrivain est encore assez belle. Le volume des Pensées, son véritable titre aux yeux de la postérité, quoique dans sa plus grande partie il ne se compose que de fragments et de notes jetées sur le papier un peu au hasard, étonne souvent par la sagacité, la profondeur, la soudaineté de la pensée, comme par la vigueur et la puissance de l’expression. C’est l’éclair qui luit tout à coup au milieu des ténèbres et qui frappe la vue, quand on prétend le fixer, d’un prompt éblouissement. Les premiers chapitres, les seuls complets et terminés, dont, bien plus que des Provinciales, on pourrait dire qu’ils ont contribué à fixer la langue, supposé, ce que je ne crois pas, qu’une langue pût être fixée, c’est-à-dire immobilisée, ces chapitres, arrivent parfois à la plus haute éloquence. Il y a là nombre de passages toujours cités avec succès et qu’on peut citer encore, celui-ci par exemple:

«Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est prononcé, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, et cette heure suffisant, s’il sait qu’il est donné, pour le faire révoquer; il est contre la nature qu’il emploie cette heure-là, non à s’informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se divertir. C’est l’état où se trouvent ces personnes[64], avec cette différence que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour s’empêcher de le voir et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.» (Ch. 1er.)

Cela sans doute est remarquable, admirable, comme l’expression d’une vérité saisissante, formulée avec un rare bonheur; mais ce passage, et quelques autres aussi frappants, doivent-ils nous faire nous exclamer «que ce sont là des pensées qui tiennent plus du Dieu que de l’homme.» Autant dire comme Madame Perrier: «que chez aucun peuple et dans aucun temps il n’a existé de plus grand génie que Pascal.» «Exagération risible, dit avec raison de Maistre, qui nuit à celui qui en est l’objet au lieu de l’élever dans l’opinion.»

Pascal (Blaise), né à Clermont le 19 janvier 1623, était fils d’Etienne Pascal, président de la cour des avocats et de Antoinette Begon. Il mourut à Paris, le 19 août 1662. D’après ce que Mme Perrier rapporte: «Lorsque M. le curé le bénit avec le saint ciboire, il dit: «Que Dieu ne m’abandonne jamais!» Ce qui fut comme sa dernière parole.»

[62] Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal.

[63] Joseph de Maistre: De l’Eglise gallicane.

[64] Les Indifférents.


PERGOLÈSE


Stabat mater dolorosa,
Juxtà crucem lacrimosa
Dùm pendebat filius, etc.

Qui n’a tressailli, qui n’a pleuré à l’audition de ces strophes sublimes que rend plus émouvantes une musique qu’un maître français qualifie en ces termes: «Le Stabat, dit Grétry, me paraît réunir tout ce qui doit caractériser la musique d’église dans le genre pathétique.» Puis, appréciant dans son ensemble le génie du grand compositeur auquel on doit tant de beaux chants religieux: deux Messes, un Miserere, un Laudate, deux Lætatus, un Salve Regina, etc., Grétry ajoute:

«Pergolèse naquit et la vérité fut connue. L’harmonie a fait depuis lui des progrès étonnants dans ses labyrinthes infinis. Les exécutants, en se perfectionnant, ont permis aux compositeurs de déployer la richesse des accompagnements, mais Pergolèse n’a rien perdu. La vérité de déclamation qui caractérise ses chants est indestructible comme la nature[65]

Pergolèse, séduit par ce mirage souvent fatal aux jeunes artistes, s’était d’abord essayé au théâtre, mais avec peu de succès, malgré le mérite de ses opéras accueillis avec beaucoup de froideur ou même sifflés, à l’exception d’un seul, la Serva padrona, la Servante maîtresse, applaudie du vivant de l’artiste comme les autres le furent après sa mort. Une malveillance dont la cause nous échappe lui rendit presque toujours le public du théâtre indifférent ou même hostile, au point que, lors de la représentation de son opéra d’Olimpiade, à Rome, non-seulement l’ouvrage fut outrageusement sifflé, mais le pauvre compositeur, qui dirigeait en personne l’orchestre, subit le plus grossier affront: une orange, lancée par une main connue peut-être, vint le frapper à la tête. Ce ne fut pas tout. Un artiste d’un talent bien inférieur, appelé Duni, ayant, à quelque temps de là, fait représenter sur le même théâtre un opéra seria, intitulé Nerone, se vit applaudi avec enthousiasme. Bien plus, la coterie, lâche autant que cruelle, dont Pergolèse était victime, en haine de celui-ci, prodigua ses éloges à Duni et voulut le couronner publiquement. Mais l’auteur de Nerone, par un sentiment de généreuse équité qui l’honore plus que ses ouvrages, loin de se prêter à ces misérables calculs, déclara hautement qu’il n’était point digne de cette ovation, méritée bien plutôt par ce Pergolèse qu’on traitait trop injustement en s’obstinant à méconnaître son génie.

Pergolèse rebuté, découragé, renonça pour toujours au théâtre auquel mieux eût valu qu’il ne songeât jamais car nous compterions en plus grand nombre encore ses beaux chants d’église où son talent triomphe et qui ont rendu son nom populaire. Sa vie fut trop courte et ne lui permit pas de multiplier les chefs-d’œuvre; mais ceux qu’il a laissés suffiront à sa gloire. N’eût-il écrit que le Stabat et le Salve Regina, il serait immortel. Ces deux magnifiques compositions aussi bien que la cantate d’Orphée furent composées par lui à Pouzzoles et, pour ainsi dire un pied dans la tombe; car déjà malade de la phthisie pulmonaire à laquelle il devait succomber, par l’ordre des médecins il avait quitté Lorette pour chercher un climat plus doux, et accepté l’hospitalité que lui offrait, au pied du mont Vésuve, un généreux Mécène, le comte de Montdragonne. C’est là que mourut le grand artiste, âgé de trente-trois ans à peine (1737); il était né le 3 janvier 1704, à Jesi, dans les États-Romains.

Le poète eût pu dire de Pergolèse tout aussi bien que de Cimarosa: