[46] Souvenirs sur G. Monge et ses rapports avec Napoléon Ier par M. J. D.

III

A dater de ce jour en effet, Monge compta parmi les amis du général, et il fut du petit nombre de ceux qu’il honorait d’une pleine confiance. Comme Berthollet il suivit Bonaparte en Egypte où il rendit d’importants services. Le premier, il présida l’Institut fondé au Caire sur le modèle de celui de Paris et dont le général en chef, qui l’avait fondé, ne voulut accepter que la vice-présidence.

Un journal scientifique et littéraire, la Décade Egyptienne, rendait compte des séances de l’Institut. Dans ce recueil parut le curieux mémoire de Monge relatif au mirage. On raconte que Bonaparte, prenant au sérieux son titre de membre de l’Institut d’Egypte, voulut aussi présenter son mémoire, fort encouragé par tous ceux à qui il fit part de son projet et qui songeaient moins à le contredire qu’à le flatter. Monge y mit plus de franchise et lui dit rondement:

«Général, vous n’avez pas le temps de faire un bon mémoire; or, songez qu’à aucun prix vous ne devez en produire un médiocre. Le monde entier a les yeux fixés sur vous. Le mémoire que vous projetez serait à peine livré à la presse que cent aristarques viendraient se poser fièrement devant vous comme vos adversaires naturels. Les uns découvriraient, à tort ou à raison, le germe de vos idées dans quelque auteur ancien et vous taxeraient de plagiat; les autres n’épargneraient aucun sophisme dans l’espérance d’être proclamés les vainqueurs de Bonaparte.»

Le général avait d’abord froncé le sourcil en entendant ce rude langage, mais après quelques moments de réflexions, prenant la main de Monge, il lui dit: «Vous êtes vraiment mon ami, je vous remercie.» Et il ne fut plus question du mémoire.

Monge accompagnait Bonaparte dans la visite qu’il fit à Suez pour retrouver les vestiges du canal qui dans l’antiquité joignait le Nil à la mer Rouge. On marchait depuis assez longtemps dans les sables, lorsque tout à coup les chevaux s’enfoncèrent jusqu’à mi-jambes:

«Monge, s’écria le général, nous sommes en plein canal.»

Ce qui fut reconnu comme parfaitement exact par les ingénieurs.

Lorsque au mois d’août 1799, Bonaparte, par suite des nouvelles venues de France, eut résolu de quitter l’Egypte, Monge et Berthollet montèrent avec les principaux officiers sur la frégate le Muiron que suivait la corvette le Carrère. Après un jour ou deux de navigation, la flottille, ayant perdu la côte de vue, cinglait à pleines voiles, lorsque tout à coup à l’horizon apparaissent des vaisseaux qui semblent suspects.

«Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, dit Bonaparte, quel parti faudrait-il prendre? Nous résigner à la captivité sur des pontons, c’est impossible.»

Voyant que tous gardaient le silence, le général continua:

«C’est impossible! plutôt nous faire sauter.

—Assurément, reprit Monge, la mort vaut mieux qu’une déshonorante captivité.

—Eh bien, Monge, je compte sur vous pour nous épargner ce malheur.

—Je vais à mon poste,» répond tranquillement le savant qui disparaît par les écoutilles.

Cependant les vaisseaux entrevus de loin approchent; on reconnaît, non sans une grande satisfaction, qu’ils sont neutres et que d’eux on n’a rien à craindre. Aussitôt on cherche Monge qu’on trouve une mèche à la main dans la soute aux poudres, attendant l’ordre suprême. Quelques semaines après, la flottille entrait heureusement dans le port de Fréjus.

Monge, à peine de retour, reprit ses grands travaux scientifiques. «Il faisait constamment, dit Pongerville, succéder aux leçons de géométrie, d’analyse, de physique et de calcul, des entretiens particuliers qui le rendirent l’ami des jeunes savants qu’il dirigeait.» Cette même année, parut la deuxième édition de la Géométrie descriptive, l’un de ses plus importants ouvrages.

Bonaparte, devenu premier consul, puis empereur, ne perdait pas de vue celui qu’il avait nommé plus d’une fois son ami et dont il connaissait le désintéressement, car Monge ne demandait jamais rien pour lui-même. Dans une soirée aux Tuileries, l’Empereur aperçoit Monge à l’extrémité du salon; il l’appelle, et d’une voix qui fut entendue de tous, il lui dit:

«Monge, vous n’avez donc pas de neveux, vous, que vous ne me demandez jamais rien?

—Aujourd’hui, Sire, précisément je songeais à vous demander quelque chose, une somme d’argent et un peu ronde, pas pour moi à la vérité.

—Pour qui donc alors?

—Sire, pour fonder ou mieux consolider un établissement des plus utiles à la science. Un de mes bons amis, dont je n’ai pas besoin de dire le nom, a su moins bien combiner ses ressources pécuniaires que ses préparations chimiques, et il se trouve débiteur d’une somme de plus de cent mille francs.

—Je penserai à cela, répond l’Empereur, qui le lendemain envoyait à Monge deux cents mille francs avec ces mots écrits de sa main: «Moitié, pour lui, moitié pour vous; car on ne vous a jamais séparés.»

Les dignités qu’il n’avait pas cherchées ni demandées, pleuvaient sur Monge. Placé à la tête de l’École Polytechnique, il fut fait successivement sénateur, membre de l’Institut, grand aigle de la Légion d’Honneur, comte de Peluze, etc. «Monge, dit Pongerville, jouit en sage de l’amitié du grand homme et des avantages de la célébrité.» L’adversité le trouva plus vulnérable, sans doute parce que son caractère, fortement trempé naguère, se ressentait de l’influence des années. Lors de la seconde Restauration, Monge se vit rayé de la liste des membres de l’Institut, et les portes de l’École Polytechnique furent fermées pour lui; il en éprouva un chagrin profond. Contristé, désolé, torturé en outre par la pensée de nos derniers revers, il se laissa peu à peu gagner au découragement. Malgré les soins empressés d’une famille qu’il aimait tendrement, son désespoir grandit sourdement et finit par user ou briser les ressorts de cette belle intelligence. «Absent de lui-même, étranger à son propre génie, enveloppé dans une mort vivante, l’illustre géomètre cessa de souffrir à l’âge de 72 ans.» (28 juillet 1818).

Terminons par le récit de quelques épisodes intéressants. Après la levée du siége de St-Jean d’Acre, l’armée sous un ciel de feu, s’avançait péniblement à travers les sables; tous mouraient de soif. Soudain un puits se présente; chacun se précipite; c’est à qui boira le premier sans distinction de grade. Monge en ce moment arrive, la foule si compacte s’entr’ouvre devant lui, et de tous les côtés on s’écrie:

—Place à l’ami intime du général en chef!

—Non, non, répond l’illustre savant, les combattants d’abord, je boirai ensuite, s’il en reste.

A quelques jours de là, toujours dans le désert, un soldat, passant auprès de Monge, jette sur la gourde qu’il portait en sautoir, «un regard où se peint tout à la fois, dit Arago, le désir, la douleur, le désespoir.» Monge a compris, et tendant la gourde au soldat, il lui dit: «Bois un coup, mon brave.»

Le soldat ne se fait pas prier, mais après deux ou trois gorgées, il rend la gourde à son propriétaire: «Hé! lui dit affectueusement le savant, bois encore, bois davantage.—Merci, merci, répond le brave soldat; vous venez de vous montrer charitable et je ne voudrais pour rien au monde vous exposer aux douleurs atroces que j’endurais tout à l’heure.» «Monge, dit un jour Napoléon au savant, je désire que vous deveniez mon voisin à Saint-Cloud. Votre notaire trouvera facilement dans les environs une campagne de deux cents mille francs; je me charge du paiement.

—Sire, répondit Monge, je suis touché profondément de cette offre généreuse, mais permettez-moi de refuser dans ce moment où le public, à tort ou à raison, s’imagine que les finances du pays sont obérées.»

Ces traits et d’autres qu’on pourrait citer justifient pleinement ce qu’a dit de Monge son collègue et son ami qui n’était que l’écho de la voix publique. «Les biographes.... trouveront en lui le plus parfait modèle de délicatesse; l’ami constant et dévoué; l’homme au cœur bon, compatissant, charitable; le plus tendre des pères de famille. Ses actions leur paraîtront toujours profondément empreintes de l’amour de l’humanité; ils le verront, pendant plus d’un demi siècle, contribuer avec ardeur, je ne dis pas assez, avec une sorte de fougue, à la propagation des sciences dans toutes les classes de la société, et surtout parmi les classes pauvres, objet constant de sa sollicitude et de ses préoccupations.

«Vous me pardonnerez, Messieurs, d’avoir ajouté ces nouveaux traits à ma première esquisse. N’encourageons personne à s’imaginer que la dignité dans le caractère, l’honnêteté dans la conduite, soient, même chez l’homme de génie, de simples accessoires; que de bons ouvrages puissent jamais tenir lieu de bonnes actions. Les qualités de l’esprit conduisent quelquefois à la gloire; les qualités du cœur donnent des biens infiniment plus précieux: l’estime, la considération publique et des amis[47]».

Ce dernier paragraphe tout entier serait à souligner.

[47] Arago. Notices biographiques, T. II.


MONTYON


«Ma vie n’a pas eu grand éclat; peut-être en a-t-elle eu trop pour mon bonheur. Cependant si je puis me féliciter de quelques actions louables, j’ai pris plus de soin pour les cacher que d’autres n’en ont pris pour en cacher de repréhensibles. Celles de mes actions qui ont eu une publicité indispensable prouvent que je n’ai point l’âme servile.»

Montyon s’exprimait ainsi en 1796, devant le roi Louis XVIII, et sa conduite, durant tout le cours et jusqu’à la fin de sa longue carrière, n’a jamais paru donner un démenti à ce langage. Tout semble prouver qu’en faisant le bien, il obéissait à un mobile supérieur et non au désir d’une satisfaction vaine et fugitive qu’on peut retirer des applaudissements de la foule.

Montyon (Antoine-Jean-Baptiste-Robert Auget, baron de) né le 23 décembre 1733, au château de Montyon, se sentit de bonne heure une vocation prononcée pour la carrière des lois, et fut nommé, en 1755, avocat du roi au Chatelet. Dans l’exercice de sa profession, il se montra ce qu’il fut toute sa vie, dit M. de Chazet[48] «laborieux, intègre, désintéressé, personne ne pouvait trouver de protection près de lui que dans son droit, et toutes les fois qu’il eut à prendre des conclusions dans une affaire, aucune considération ne balança dans son esprit le sentiment des devoirs.» Aussi l’avait-on surnommé au Palais pour son caractère inflexible le Grenadier de la Robe.

Entré comme conseiller au grand Conseil, seul, en 1766, il osa s’opposer à la mise en accusation de la Chalotais. Nommé, l’année suivante, à l’intendance d’Auvergne, il y fit bénir son administration bienfaisante autant qu’intelligente au milieu d’une disette des plus cruelles qui désola la contrée; il dépensait jusqu’à 20,000 francs par an, prélevés sur son propre revenu, pour donner du travail ou des secours aux indigents. Cependant, tout en exaltant son zèle, le ministre le transféra à l’intendance de Provence, puis à celle de la Rochelle, pour donner sa place à un autre plus favorisé. Ce ne fut qu’en 1775, grâce à l’intervention du duc de Penthièvre, que justice lui fut rendue: revenu à Paris, il se vit appelé au Conseil d’État. En 1780, le comte d’Artois, le nomma, avec l’agrément du roi, son frère, chancelier chef de son conseil.

Dès cette époque, M. de Montyon s’occupait, en dehors de ses fonctions publiques, de travaux utiles, littéraires et philanthropiques. Il fonda, 1o en 1780, un prix annuel pour des expériences profitables aux arts, sous la direction de l’Académie des Sciences et il y consacrait une rente perpétuelle au capital de 12,000 francs.

2o En 1782, il fonda un prix annuel en faveur de l’œuvre littéraire dont il pourrait résulter le plus grand bien pour la société au jugement de l’Académie française: rente au capital de 12,000 francs.

3o Même année: un prix en faveur d’un Mémoire ou d’une expérience qui rendrait les opérations moins malsaines pour les artistes et pour les ouvriers: une rente au capital de 12,000 fr.

4o En 1783, aux pauvres du Poitou et du Berry, don d’une somme de 12,000 fr.

5o La même année, une rente viagère de 600 fr. est faite à un homme de lettres qui n’a jamais su de qui il recevait cette pension.

6o Même année (1783), fondation d’un prix en faveur d’un Mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art mécanique: une rente viagère au capital de 12,000 fr.

7o Un prix pour un acte de vertu accompli par un Français pauvre: rente au capital de 12,000 fr.

8o En 1787, un prix annuel sur une question de médecine au jugement de l’École de Médecine: une rente perpétuelle au capital de 12,000 fr.

Ces fondations, excellentes à tous égards, étaient inspirées par les plus généreux mobiles, et la vanité y restait complètement étrangère, leur auteur, dit M. Chazet, gardant avec soin l’anonyme «auquel il tenait comme la pudeur à son voile.»

Cet homme de bien cependant pouvait-il ne pas être un peu connu comme tel? Aussi quand éclata la Révolution, prévue par lui dès l’l’année 1788, pour sauver sa vie menacée, il dut s’expatrier. Retiré d’abord à Genève, lorsque la guerre le força de chercher un autre asile, il se réfugia en Angleterre, d’où chaque année il envoyait en Auvergne, 10,000 fr. pour être distribués en secours aux indigents. Sur son revenu, il économisait dix autres mille fr. partagés entre ses compatriotes émigrés, et les prisonniers que le sort des armes amenait en Angleterre. «La France et le malheur voilà ce qu’il voulait secourir sous quelque drapeau qu’il les rencontrât[49]

En 1796, parut son Rapport au Roi, envoyé manuscrit à Louis XVIII qui témoigna sa satisfaction à l’auteur en faisant immédiatement imprimer l’ouvrage[50].

Dans l’année 1801, M. de Montyon, croyant, d’après ce qu’il avait lu dans les journaux, que S. A. R. Madame, duchesse d’Angoulême, se trouvait dans l’embarras, s’empressa de lui écrire «pour mettre à ses pieds une partie de ce qu’il possédait.» Madame de Montmorency, répondit au nom de la princesse: «S. A. R. me charge de vous dire, Monsieur, que si elle n’accepte pas la preuve de dévouement que vous lui donnez, elle ne vous en sait pas moins de gré.»

Lors de la Restauration, M. de Montyon revint en France où il eut la joie de retrouver encore de nombreux et anciens amis empressés à fêter le vénérable octogénaire. Par un heureux concours de circonstances, dont les pauvres surtout devaient se féliciter, M. de Montyon avait conservé la plus grande partie de sa fortune. A peine de retour, il s’occupa de fondations nouvelles destinées à remplacer les anciennes en les amplifiant aussi bien que d’actes de charité qui attestent l’ingénieuse bonté de leur auteur et «si l’on peut s’exprimer ainsi, ses progrès dans l’art de bien faire... Sa générosité avait cela d’admirable qu’elle n’était point, ainsi que chez beaucoup d’autres, l’effet subit de l’entraînement, mais le fruit d’une réflexion lente et sage.» C’est ainsi que, chaque année, il consacrait 15,000 fr. à retirer les objets d’une valeur qui ne dépassait pas 5 fr. appartenant aux mères jugées dignes des secours de la Charité Maternelle (la société).

Un jour, dans un salon, le comte Daru parla de la situation critique d’un général, homme distingué, qu’il ne nomma point par égard pour la famille, et qui de malheurs en malheurs était tombé dans la plus profonde misère. Le lendemain, M. de Montyon se rendit chez M. Daru et lui remit huit mille francs pour cet officier dont il ne demanda pas le nom et auquel il voulut rester inconnu.

Les Bureaux de Charité de la capitale reçurent de lui des sommes considérables destinées spécialement aux pauvres ouvriers sortis convalescents de l’hospice.

Le testament de M. de Montyon, mort à Paris le 29 décembre 1820, achèvera de le faire connaître. Sa fortune tout entière, considérable encore, grâce à une administration des plus sages, il la léguait aux hospices et aux fondations utiles des deux Académies. «Mais, dit M. de Chazet, en s’occupant du bonheur de l’humanité tout entière, il n’avait oublié aucune des personnes qui lui témoignaient de l’affection ou qui lui avaient rendu des services quelconques.»

Quel plus bel exemple pour les Crésus d’aujourd’hui que celui de ce millionnaire qui, prodigue de bienfaits pendant sa vie, voulut encore se survivre par la charité! Citons, car nous ne pouvons mieux terminer, quelques passages de cet admirable testament. Il commence ainsi:

«1o Je demande pardon à Dieu de n’avoir pas rempli exactement mes devoirs religieux; je demande pardon aux hommes de ne leur avoir pas fait tout le bien que je pouvais et par conséquent devais leur faire.»

Article 11o. «Je veux qu’il soit employé une somme de 2,400 fr. à 3,000 fr. pour faire une statue en marbre formant un buste de Madame Élisabeth de France avec cette inscription: A LA VERTU. Ce buste sera placé dans un lieu où il pourra être vu de beaucoup de personnes; s’il est possible, à la porte de l’église Notre-Dame-de-Paris. Je ne me rappelle pas si j’ai jamais eu l’honneur de parler à cette princesse; mais je désire lui payer ici un tribut de respect et d’admiration[51]

16o. «Je lègue à chacun des hospices des départements de Paris une somme de 10,000 fr. pour être distribués en gratifications ou secours à donner aux pauvres qui sortiront de ces hospices, et qui auront le plus besoin de secours. Comme il y a douze départements, cette disposition est un objet de 120,000 fr.» (etc., etc.)

Quand on a lu ce testament et qu’on connaît la vie de celui qui l’écrivit, on ne peut que répéter avec M. de Chazet: «Tel fut cet homme rare, dont la vie peut être regardée comme une étude historique et morale pour toutes les conditions et toutes les classes. Organe des lois, jamais il ne les a laissé fléchir au gré du caprice; magistrat, il a jugé d’après sa conscience; administrateur, il a fait bénir son nom dans les provinces qu’il a régies; financier, il a pris l’ordre pour base et la probité pour guide; riche, il a vécu comme s’il ne l’était pas pour donner davantage aux pauvres.... Ce qu’on n’avait vu dans aucun temps, ce qu’il était réservé à notre siècle de connaître et d’admirer, c’est un homme qui, possesseur d’une fortune immense, n’en a jamais été que l’administrateur au profit des pauvres, qui n’a jamais employé le pouvoir qu’à le faire bénir, qui a prévu toutes les infortunes, calculé toutes les ressources, fondé des prix pour tous les talents utiles et toutes les vertus modestes; qui, mystérieux dans sa bienfaisance, n’a jamais donné d’argent que sous le sceau du secret; qui a conspiré soixante ans dans l’ombre pour le bien public et qui, même à sa dernière heure, en répandant des libéralités sans exemple, aurait voulu rester inconnu, s’il avait pu faire son testament sans se nommer.»

Qu’ajouter à ces éloges si complètement mérités d’ailleurs?

[48] Vie de M. de Montyon, in-8o, 1829.

[49] Vie de M. de Montyon.

[50] Les prix de vertu comme les diverses fondations avaient été supprimés par la Convention.

[51] Cette statue se trouve placée dans la salle des séances de l’Académie.


OBERKAMPF


Né à Weinsenbach le 11 juin 1738, dans le marquisat d’Anspach (Bavière), Oberkampf (Guillaume-Philippe) avait pour père un industriel allemand qui, après avoir essayé vainement de réaliser dans sa patrie les projets qu’il avait conçus pour la fabrication des toiles peintes, vint s’établir à Aran (en Suisse), où il fut encouragé, dès ses débuts, par un accueil des plus bienveillants; sa maison ne tarda pas à devenir prospère et le bien-être qui en résulta pour toute la contrée valut à l’habile manufacturier le droit de bourgeoisie.

Son fils, Guillaume-Philippe, initié de bonne heure à tous les procédés de la nouvelle industrie, et rêvant d’autres perfectionnements, se trouvait à l’étroit dans la petite ville suisse, et à peine âgé de dix-neuf ans, il résolut de passer en France. «Il n’ignorait pas cependant, dit Rabbe, copié par G. de F. dans la Biographie nouvelle, les préjugés qui y existaient contre les toiles peintes de Perse et de l’Inde, vendues à un prix très-élevé à cause des procédés d’exécution longs et dispendieux: on y était également prévenu contre les imitations qui s’en faisaient dans quelques États voisins; et on les repoussait d’autant plus sévèrement du royaume, qu’on se persuadait que ce genre d’industrie nuirait à la culture du lin, du chanvre et de la soie.»

Malgré ces obstacles, Oberkampf, comme nous l’avons dit, vint en France, et à force de démarches et de persévérance, il obtint en 1759 un édit qui autorisait la fabrication intérieure des toiles peintes. C’était quelque chose que cette autorisation, mais ce n’était pas tout, et possesseur du bienheureux diplôme, Oberkampf ne se dissimulait pas que, pour le mettre utilement à profit, ses ressources étaient plus que modestes; son capital, en effet, ne s’élevait pas à plus de 600 livres. Aussi, plus par nécessité que par choix, résolu à ne pas différer l’exécution de ses projets, il vint installer sa fabrique dans une chaumière de la vallée de Jouy, près Versailles; et Jouy, pauvre village alors, comptait à peine quelques habitants. Borné, comme nous l’avons dit, dans ses ressources, mais soutenu par un inébranlable vouloir, le jeune Oberkampf, pour réunir tous les éléments nécessaires de sa fabrique, se fit ouvrier, construisant lui-même ses métiers; il fut tout à la fois dessinateur, graveur, imprimeur, et enfin le succès commençait à récompenser ses efforts, lorsqu’il se vit en butte à de nouvelles oppositions, dictées par la routine, disent les écrivains modernes, mais qui pour nous, maintenant éclairés par l’expérience, n’étaient point autant dénuées de sagesse et de prévoyance que le prétendaient les économistes, défenseurs zélés d’Oberkampf, qu’ils proclamaient le bienfaiteur de notre patrie, «car, disait-on, sa manufacture allant toujours grandissant, ses opérations ne cessent de s’étendre; un marais infranchissable a été desséché, la contrée entière assainie, et l’on peut compter quinze cents âmes où l’on ne voyait que quelques familles éparses.»

Mais on peut se demander si ces progrès de l’industrie n’étaient pas aux dépens de l’agriculture et s’il faut se féliciter de ces agglomérations de populations qui délaissent, par l’appât du gain, le travail sain et fortifiant des champs, pour s’enfermer dans ces vastes usines où elles s’étiolent au physique comme au moral! Il suffit d’avoir vu de près quelques-uns de nos grands centres manufacturiers, où les ouvriers des deux sexes sont le plus souvent confondus, pour savoir à quoi s’en tenir à cet égard. Mais à l’époque dont nous parlons, nul ne prévoyait ces lointaines conséquences, et Oberkampf, tout le premier, convaincu qu’il poursuivait un but utile, loin de s’étonner des contradictions, opposait à ses adversaires, comme un argument décisif, les résultats obtenus déjà. Un arrêt du conseil lui donnant gain de cause, fit tomber toutes oppositions. Ce puissant encouragement ne fit que surexciter l’activité d’Oberkampf qui envoya de tous côtés des agents pour recueillir les meilleurs procédés dans les grandes manufactures étrangères. Il sut enlever aux habitants de l’Inde et de la Perse le secret de leurs brillantes couleurs, mises en relief par les dessins plus élégants de nos habiles artistes. Le succès du grand industriel lui créa de nombreux imitateurs et au bout de quelques années on comptait en France plus de trois cents manufactures, où deux cent mille ouvriers trouvaient à s’occuper en gagnant un salaire relativement élevé et tel sans doute que le travail plus rude de la terre n’eût pu le donner! Mais cependant pour la moralité et pour la santé des individus, combien celui-ci n’est-il pas préférable! On n’en jugeait point ainsi à l’époque dont nous parlons, alors surtout que les économistes faisaient valoir que «sur une matière brute de 60 millions, il revenait à la France un bénéfice net que l’on pouvait évaluer à 24 millions, profitant aux autres branches de commerce.»

«Aussi, dit Rabbe, qui n’est point suspect, Louis XVI, protecteur éclairé des inventions utiles, apprécia les importants services d’Oberkampf déjà naturalisé Français et lui accorda des lettres de noblesse conçues dans les termes les plus favorables.»

Bientôt on vit les courtisans comme les citadins, se couvrir à l’envi des produits de sa fabrique. On aime à pouvoir dire à la louange de l’homme supérieur, qu’il n’en resta pas moins modeste, et jamais ne parut porté à s’enorgueillir de ses succès, tout au contraire, il était enclin à douter de son mérite. Plus tard, le conseil général de son département, reconnaissant des services rendus par le généreux industriel à la population ouvrière, décida qu’une statue s’élèverait en son honneur et vota des fonds dans ce but. Tous applaudirent à l’exception d’Oberkampf s’opposant énergiquement à ce qu’il fût donné suite au projet qui, en effet, d’après ses prières instantes, fut abandonné.

Homme de bien, il n’avait d’autre ambition que celle d’être utile; la place de sénateur lui ayant été offerte, il la refusa comme avait fait naguère Ducis. Pourtant, il ne put être indifférent à la médaille d’or que lui décerna le jury, lors de l’Exposition de 1806, et il dut accepter bientôt après la croix de la Légion d’Honneur, à lui donnée dans des circonstances qui ne permettaient pas le refus. L’Empereur étant venu visiter l’établissement du seigneur de Jouy, comme il se plaisait à l’appeler, après avoir parcouru les ateliers, examiné de près les métiers et leurs produits, interrogé les ouvriers, se tournant vers le grand manufacturier, le félicita dans les termes les plus chaleureux; puis détachant sa propre croix et l’attachant à la boutonnière d’Oberkampf, il lui dit:

«Personne n’est plus digne que vous de la porter, vous et moi, nous faisons la guerre aux Anglais; vous par votre industrie, et moi par mes armes.» Puis il ajouta, par réflexion, ces mots que les évènements ont trop justifiés: «C’est encore vous qui faites la meilleure.»

A cette époque, en effet, Oberkampf, faisant à l’Angleterre une rude concurrence, commençait à exécuter le dessein, par lui conçu depuis longtemps, de diminuer le prix de la main d’œuvre en diminuant le nombre des bras employés pour filer et lisser le coton, et il y réussit en dérobant à nos voisins d’Outre-Manche les secrets de leur fabrication, et en important, comme avait fait Richard Lenoir, les machines dont ils faisaient un si utile usage. De la manufacture d’Essonne, la première de ce genre en France, sortirent bientôt des milliers de pièces de toiles peintes, dans lesquelles s’étaient transformés les ballots de coton brut. Disons en passant, après Rabbe, que cette dénomination de toiles peintes qu’on donne aux produits de ce genre d’industrie ne lui convient pas en réalité; les perses et les indiennes, qui ont servi de modèles, étaient réellement peintes; on n’imprimait que le trait et les sujets étaient coloriés au pinceau, tandis que nos toiles entièrement imprimées ne sont en effet que des toiles teintes; mais l’ancien nom a prévalu et est resté dans le commerce.

L’année 1815 fut fatale à Oberkampf: lors de la seconde invasion, la vallée de Jouy, s’étant trouvée sur le passage des troupes étrangères, il vit ses ateliers détruits et les nombreux ouvriers qu’il occupait, sans ouvrage et sans pain, décimés par la misère. La vue de leur malheur lui fut plus douloureuse que sa propre ruine et plus d’une fois on l’entendit murmurer: Ce spectacle me tue! Quelques mois après en effet, il avait cessé de vivre.


PALISSY (BERNARD DE)


I

La date précise de la naissance de Bernard Palissy est incertaine; généralement on incline à la placer vers 1510. On sait qu’il était du diocèse d’Agen en Aquitaine; mais sans aucune certitude sur le lieu où il vit le jour.

«Homme du peuple, admirablement doué, dit un savant biographe, l’éducation élémentaire qu’il reçut ne gêna en rien le goût qui pouvait le porter vers les arts ni les instincts qui tournaient son esprit vers la contemplation des merveilles de la nature. Nous le voyons dans sa jeunesse, menant la vie nomade des artistes de ce temps, parcourir les différentes provinces de France, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Basse-Allemagne, et y exercer la géométrie, la pourtraiture qui comprenait aussi l’art de modeler et la vitrerie ou peinture sur verre. Partout aussi il étudiait la configuration des pays, visitait les mines et les grottes, explorait le sommet des montagnes, le gisement des vallées. Il recueillait ainsi des trésors d’observations et de remarques: érudition pratique dont il a rempli ses livres, qu’il applique à tout et qui contraste heureusement avec celle qu’on trouve ordinairement dans les livres de science[52]

Après avoir voyagé en France, comme nous l’avons dit, notamment à Tarbes, où il resta deux ans, nous trouvons, vers l’an 1542, Palissy marié «chargé de femme et d’enfants, établi à Saintes, et y travaillant tour à tour de ses trois états suivant l’occasion lorsqu’un accident fortuit lui vint faire entreprendre la fabrication du genre de poterie dont il est resté l’inventeur admirable.»

Il nous a fait lui-même le dramatique récit de cet épisode si important de sa vie dans le livre curieux intitulé: Discours admirables de la nature des Eaux et Fontaines[53]. Pouvons-nous mieux faire que de laisser la parole à un pareil témoin oculaire:

«Or, dit-il, afin de mieux te faire entendre ces choses, je te ferai un discours pris dès le commencement que je me mis en devoir de chercher le dit art, et par là tu orras les calamités que j’ai endurées au-paravant que de parvenir à mon dessein.... Tu verras que l’on ne peut poursuivre ni mettre en exécution aucune chose, pour la rendre en beauté et perfection, que ce ne soit avec grand et extrême labeur, lequel n’est jamais seul ains (mais) est toujours accompagné d’un millier d’angoisses.»

Voilà des paroles que le jeune artiste ne saurait trop méditer et qu’il pourrait écrire en tête de son Album; continuons:

«Il y a vingt-cinq ans passés qu’il me fut montré une coupe de terre tournée et émaillée d’une telle beauté que dès lors j’entrai en dispute avec ma propre pensée en me rémémorant plusieurs propos qu’aucuns m’avaient tenus en se moquant de moi lorsque je peignais les images. Or, voyant que l’on commençait à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n’avait pas grande requête.... Dès lors, sans avoir égard que je n’avais nulle connaissance des terres argileuses, je me mis à chercher les émaux comme un homme qui tâte en ténèbres.

«.... Je pilais en ces jours-là de toutes les matières que je pouvais penser qui pourraient faire quelque chose, et, les ayant pilées et broyées, j’achetais une quantité de pots de terre et après les avoir mis en pièces, je mettais des matières que j’avais broyées dessus icelles.... puis ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettais cuire les dites pièces pour voir si mes drogues pourraient faire quelques couleurs de blanc, car je ne cherchais d’abord autre émail que le blanc, parce que j’avais ouï dire que le blanc était le fondement de tous les autres émaux. Or, parce que je n’avais jamais vu cuire terre, ni ne savais à quel degré de feu le dit esmail se devait fondre, il m’était impossible de pouvoir rien faire par ce moyen ores que mes drogues eussent été bonnes parce qu’aucunes fois la chose aurait trop chauffé et autrefois trop peu... Quand j’eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment avec tristesse et soupir, à cause que je ne pouvais parvenir à rien de mon intention et me souvenant de la dépense perdue, je m’avisai, pour obvier à si grande dépense, d’envoyer les drogues que je voulais éprouver à quelque fourneau de potier.»

Mais ce moyen plus économique ne réussit pas, tout probablement «à cause que le feu des dits potiers n’était assez chaud» et vainement à plusieurs reprises Palissy recommença l’expérience: «Ainsi fis-je par plusieurs fois, toujours avec grands frais, perte de temps, confusion et tristesse.»

Quelque temps découragé «je me mis en nonchaloir de ne plus chercher les émaux.» Mais Palissy ne resta pas longtemps dans cette disposition: «dès que je me trouvai muni d’un peu d’argent, je repris encore l’affection de poursuivre la recherche des dits émaux.» Cette fois, il porta ses poteries préparées au four d’une verrerie «d’autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers», et le lendemain il eut la satisfaction de constater un premier résultat: «partie de mes compositions avaient commencé à fondre.» Pourtant ce ne fut qu’après deux longues années encore de tâtonnements et d’essais que l’opiniâtre chercheur obtint un résultat important sans doute quoique non complet et décisif encore: «Ayant avec moi, dit-il, un homme chargé de plus de trois cents sortes d’épreuves, il se trouva une des dites épreuves qui fut fondue dedans quatre heures après avoir été mise au fourneau laquelle épreuve se trouva blanche et polie de sorte qu’elle me causa une joie telle que je pensais être devenu nouvelle créature, et pensais dès lors arriver à une perfection entière de l’émail blanc: mais je fus fort éloigné de ma pensée: cette épreuve était fort heureuse d’une part, mais bien malheureuse de l’autre.»

Néanmoins Palissy était mis sur la voie de la découverte complète et il songea à de nouvelles expériences. Pour les suivre et les diriger lui-même dans les moindres détails, il se résolut à construire de nouveau un four à son usage; mais faute de ressources, «je me pris, dit-il à ériger un fourneau semblable à ceux des verriers, lequel je bâtis avec un labeur indicible: car il fallait que je maçonnasse tout seul, que je détrempasse mon mortier, que je tirasse l’eau pour la détrempe d’icelui: aussi me fallait-il moi-même aller quérir la brique sur mon dos à cause que je n’avais nul moyen d’entretenir un seul homme pour m’aider à cette affaire.»

Enfin le fourneau terminé «ayant couvert les pièces (pots) du dit émail, je les mis dans le fourneau continuant toujours le feu en sa grandeur; mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fâcherie, qui est que le bois m’ayant failli, je fus contraint brûler estapes (étais) qui soutenaient les tailles de mon jardin, lesquelles étant brûlées, je fus contraint brûler les tables et le plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J’étais en une telle angoisse que je ne savais (saurais) dire, car j’étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avait plus d’un mois que ma chemise n’avait séché sur moi, et même ceux qui me devaient secourir, allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher et par tel moyen l’on me faisait perdre mon crédit et m’estimait-on être fol. Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnoye, que c’était un mal qui me faisait sécher sur les pieds, et m’en allais par les rues tout baissé comme un homme honteux. J’étais endetté en plusieurs lieux et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires; personne ne me secourait, mais au contraire, ils se moquaient de moi en disant: «Il lui appartient de mourir de faim, parce qu’il délaisse son métier.»

L’infortuné cependant n’était point à la fin de ses épreuves. Bien qu’il eut entretenu le brasier du fourneau, on a vu à quel prix, le résultat trompa encore son espérance. Le fourneau se trouvant hors d’état de servir, Palissy essaya de s’associer, pour opérer à moins de frais, avec un potier, mais après quelques mois, il dut renoncer à ce moyen plus onéreux qu’économique pour lui. Avec les débris du premier fourneau qu’il put employer en partie, il parvint à construire un nouveau fourneau plus solide. Plein d’espoir cette fois, il prépara ses émaux, médailles et poteries, «puis ayant le tout mis et arrangé, dit-il, dans le fourneau, je commençai à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuai le dit feu jusqu’à ce que j’eusse quelque indice et espérance que mes émaux fussent fondus et que ma fournée se portait bien. Le lendemain, quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdais toute contenance. Car combien que mes émaux fussent bons et ma besogne bonne, néanmoins deux accidents étaient survenus à la dite fournée lesquels avaient tout gâté.»

Le mortier dont Bernard s’était servi pour le fourneau était plein de cailloux qui, par l’ardeur du feu «se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans le dit four. Or, ainsi que les éclats sautaient, l’émail, qui était déjà liquifié et rendu en matière glueuse, prit les dits cailloux et se les attacha de par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela eussent été fort beaux.»

La fournée tout entière se trouvait perdue et ce résultat était d’autant plus désastreux que Bernard, pour cette nouvelle expérience, s’était derechef considérablement endetté et que ses créanciers «comptaient qu’ils seraient payés de l’argent qui proviendrait des pièces de la dite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand je commençais à désenfourner.» Qu’on juge de leur désappointement qui n’eut d’égal que le découragement du pauvre Palissy! «Je mis en pièces entièrement le total de la dite fournée et me couchai de mélancolie, car je n’avais plus de moyen de subvenir à ma famille et n’avais en ma maison que reproches: au lieu de me consoler, l’on me donnait des malédictions.... Quand j’eus demeuré quelque temps au lit et que j’eus considéré en moi-même qu’un homme qui serait tombé dans un fossé son devoir serait de tâcher à se relever, en cas pareil, je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je pris peine de recouvrer un peu d’argent.»

Il put ainsi de nouveau racheter des matières premières et le bois nécessaire à chauffer son fourneau. Mais cette fois ce fut un autre genre d’accident: «Car la véhémence de la flambe du feu avait porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que, par tous les endroits où la dite cendre avait touché, mes vaisseaux étaient rudes et mal polis.» Il remédia à cet inconvénient au moyen de lanternes ou cloches sous lesquelles se plaçaient les émaux et qui sont encore en usage.

«Bref, dit-il, j’ai ainsi bastelé (tâtonné) l’espace de quinze ou seize ans; quand j’avais appris à me garder d’un danger, il m’en survenait un autre lequel je n’eusse jamais pensé.... Toutes ces fautes m’ont causé un tel labeur et tristesse d’esprit qu’auparavant que j’aie rendu mes émaux fusibles à un même degré de feu, j’ai cuidé entrer jusqu’à la porte du sépulcre: aussi, en me travaillant à telles affaires, je me suis trouvé l’espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma personne qu’il n’y avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes, ainsi étaient mes dites jambes toutes d’une venue....

»J’ai été plusieurs années que, n’ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux, j’étais toutes nuits à la merci des pluies et des vents sans avoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats-huants qui chantaient d’un côté et les chiens qui hurlaient de l’autre; parfois il se levait des vents et des tempêtes qui soufflaient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j’étais contraint de quitter là tout avec perte de mon labeur; et je me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moi à cause des pluies qui étaient tombées, je m’en allais coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l’on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville; et en m’en allant ainsi retirer, j’allais bricollant sans chandelle en tombant d’un côté et d’autre comme un homme qui serait ivre de vin, rempli de grandes tristesses: d’autant qu’après avoir longuement travaillé, je voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvais en ma chambre une seconde persécution pire que la première, et qui me fait à présent émerveiller que je ne suis consumé de tristesse.»

Quelle énergie de langage et quelle merveilleuse éloquence dans la naïve peinture de ces souffrances si stoïquement supportées! C’est tout un drame et des plus émouvants que le récit de cette lutte de l’inventeur contre les difficultés sans cesse renaissantes. Aussi le lecteur n’aura pas regret à la longueur de nos citations d’autant plus que cet artisan ou cet artiste du 16e siècle est un éminent écrivain. Puis en nos temps de découragements si prompts, d’impatiences déraisonnables et d’ambitions prématurées, il semble des plus utiles de montrer ce que peut l’opiniâtre ténacité de la volonté humaine et au prix de quels efforts elle arrive à son but. L’exemple de Palissy est un mémorable exemple qu’on ne saurait trop rappeler aux jeunes gens en leur montrant, dans sa grandeur et sa simplicité, cette persévérance qu’on peut qualifier d’héroïque encore que le résultat ne soit pas d’un ordre très-élevé, puisqu’il n’a pas trait directement à l’art, à la morale ou à la religion.