[872] A. Leroux, Relations de la France avec l'Allemagne, p. 64 et 65.

En tous cas, Isabeau n'abandonna pas la cause de son parent. Dès qu'elle le sut de retour à Heidelberg, elle lui écrivit pour le mettre au courant des intrigues du duc de Milan, pour lui exprimer la crainte qu'il n'eût lui-même fourni des armes à ses ennemis en quittant trop tôt la Lombardie[873].

[873] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 96.

Robert s'empressa de remercier sa chère Tante de ses renseignements et de ses avis, et pour justifier son départ de l'Italie, il ajoutait: «Nous vous signifions que le temps que nous restions en Lombardie, il nous est venu de telles nouvelles des mouvements de Wenceslas qu'il nous a paru bon de regagner la Germanie pour nous y opposer». Il suppliait la Reine de ne pas croire aux mauvais rapports qui pourraient lui être faits sur son compte et d'attendre, pour juger sa conduite, en connaissance de cause, la très prochaine arrivée en France de Louis de Bavière[874].

[874] Don Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 96.

Mais, le mois suivant, de nouvelles lettres de Robert ne contenaient encore que des encouragements à tenir bon contre les manœuvres de Jean Galéas et n'annonçaient pas la venue de l'ambassadeur si impatiemment attendu[875]. Cependant Isabeau déplorait les atermoiements de l'Empereur qui laissaient le champ libre aux amis de Wenceslas. Toutefois elle espérait toujours une entente, même sur l'affaire du schisme, puisque Robert, à demi brouillé avec Boniface IX depuis la campagne de Lombardie, paraissait disposé à accepter la voie de cession[876]. Aussi multipliait-elle les messages à Heidelberg, et, en août, elle y députait le mari d'une de ses confidentes, Etienne de Semihier[877], chargé de propositions conçues en termes singulièrement précis: Charles VI et Robert se mettraient d'accord pour faire l'union de l'Eglise; le Roi de France exigerait de Jean Galéas un traité favorable à l'Empereur; si Galéas résistait, une armée française et impériale le renverserait, puis irait à Rome imposer à Boniface la voie de cession. Tous les détails de l'alliance avec l'Empire seraient réglés par le duc Louis de Bavière dont la présence à Paris était instamment réclamée[878].

[875] Dans ces lettres, datées du 6 juillet, Robert confirmait les lettres du 16 juin et annonçait ses succès en Bohême. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 271.

[876] Boniface IX avait refusé de couronner le nouvel Empereur, pour ne pas s'exposer à une guerre avec Jean Galéas. Jarry..., p. 269.

[877] Plusieurs mentions des Comptes de l'Hôtel et de l'Argenterie de la Reine concernent Anne de Robequin, dame de Semihier.

[878] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 104, 106, 107.

Si l'Empereur avait accepté les offres de la Reine, il est probable que celle-ci aurait eu sur Philippe de Bourgogne et sur le Conseil royal l'influence nécessaire pour faire conclure le traité projeté et préparer l'expédition contre Jean Galéas. Mais Robert était lent dans sa politique, de plus il manquait de franchise, n'étant pas encore résolu à rompre avec le pape de Rome et avec l'Angleterre. Cependant les lettres d'Isabeau étaient si pressantes qu'il ne put tarder plus longtemps à envoyer à Paris, avec les conseillers impériaux, Jean de Dalberg et Job Verner, Louis de Bavière[879] dont il avait pu apprécier, depuis deux ans, le dévouement et les talents diplomatiques.

[879] Les lettres de créance de ces ambassadeurs étaient datées du 23 août. J. Janssen, Frankfurts Reichs Correspondenz, t. I, p. 711.

Cette mission venait à point pour le duc. Il accepta d'autant plus volontiers de retourner en France qu'il venait de se créer en Bavière les plus grandes difficultés. Il s'était emparé de Munich au détriment de ses cousins Guillaume et Ernest[880]. Cet acte inique avait été désapprouvé par son père, et tous les princes bavarois se préparaient à en tirer vengeance; aussi, après avoir rançonné Munich, ne pensait-il qu'à quitter l'Allemagne.

[880] Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 192.—Le Blanc, Histoire de Bavière, t. III, p. 726.—Guillaume et Ernest de Bavière étaient fils du duc Jean de Bavière et de Catherine de Görz.

La mission dont Louis se chargeait était triple: Négocier le mariage de Jean de Bavière avec Michelle de France; conclure un traité d'alliance avec Charles VI; mettre fin au schisme. Si le Roi de France consentait à donner la main de sa fille au prince Jean, celui-ci recevrait de l'Empereur le Palatinat du Rhin, et un douaire de dix mille florins serait constitué à la fiancée. Quant à l'alliance entre la France et l'Empire, elle serait offensive et défensive contre les ennemis réciproques des deux pays, à l'exception de l'Angleterre, car si la guerre venait à éclater entre Charles VI et Henri IV de Lancastre, Robert promettait seulement sa médiation; et si sa tentative d'arbitrage échouait, il s'engageait à garder la plus stricte neutralité.

Un article de ce traité était consacré à Jean Galéas; Robert lui refusait même le titre de duc de Milan et sa situation en Italie devait être réglée par des commissaires français et impériaux.

Enfin l'Empereur, en principe, acceptait tous les moyens qui pouvaient faire rétablir l'union de l'Eglise; il préconisait pourtant la convocation d'un concile; mais il adhérerait volontiers à la voie de cession, si, en retour, on lui offrait de sérieux dédommagements pour le sacrifice qu'il s'imposerait en se détachant de l'obédience du pape de Rome[881].

[881] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 104-107.—J. Janssen, Frankfurts Reichs Correspondenz.., t. I, p. 711-712.

Louis de Bavière était certainement le meilleur négociateur que l'on pût députer auprès de la Reine. Il eut avec elle de nombreuses conférences où il lui répéta que l'Empereur, plus que jamais, plaçait en elle tout son espoir, où il invoquait son aide et son conseil pour l'union de la chrétienté, la consolation de la Sainte Eglise, et surtout l'accroissement de la Maison de Bavière[882].

[882]... «Ac prosertim domus bavaricæ incrementum». Sous le titre «Instructio negociandi cum Gallia», l'Empereur avait réuni toutes les questions que Louis de Bavière pourrait être appelé à traiter avec les Princes et le Conseil de France, Louis ne les aborderait qu'après en avoir référé à sa sœur, Isabeau devant diriger toutes les négociations. Sous le titre de «Negociatio cum regina Galliæ» étaient rangés les articles qui seraient discutés dans des conférences secrètes entre la Reine et son frère.

L'ambassade impériale se trouvait à Paris depuis quelques jours seulement, quand y parvint la nouvelle de la mort de Jean Galéas (3 septembre 1412)[883]. Celui qu'Isabeau avait poursuivi depuis quinze ans de sa vengeance, s'était éteint duc incontesté de Milan et paisible possesseur de la Lombardie. Dans les derniers temps de sa vie, il aimait à vanter l'habileté de sa conduite politique et la bonne administration qu'il avait assurée à ses Etats[884].

[883] N. Valois. Le Grand Schisme d'Occident, t. III, p. 291.

[884] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 133.

Son adversaire disparu, la Reine prisait moins les avantages d'une alliance avec Robert; d'autre part, le Conseil royal était mécontent des formules ambiguës sous lesquelles l'Empereur dissimulait ses véritables sentiments sur la question du schisme. Les négociations furent traînées en longueur. En 1403 Robert attendait encore le retour de son ambassade et, au duc de Lorraine qui lui faisait des propositions de mariage pour le prince Jean, il répondait qu'il ne pouvait s'engager avec lui, avant de connaître le résultat des pourparlers entamés à ce sujet avec Charles VI, mais que le projet français lui paraissait «plutôt reculé qu'avancé[885]». Bientôt, en effet, Jean de Dalberg et Job Verner revinrent à Heidelberg[886]: ils apportaient un refus. Le duc de Bourgogne avait d'autres projets pour Michelle de France.

[885] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 119.

[886] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 119.

Isabeau se trouvait donc débarrassée de son ennemi; mais elle n'était pas vengée; elle n'avait pas partie gagnée. Ses frais d'artificieuse invention, ses efforts de volonté restaient sans résultat; au reste de tous ceux que nous venons de voir s'agiter et tracasser, la plupart ne retirèrent aucun profit de leurs intrigues; seul Louis de Bavière fut largement payé de ses peines: le 2 octobre 1402, il épousa à l'hôtel Saint-Pol, Anne de Bourbon, veuve de Jean de Berry Comte de Montpensier[887]; en accroissement de leur mariage, les époux reçurent en dot 120.000 francs d'or[888]; la dépense de la duchesse de Bavière fut assignée sur la Maison de la Reine[889], et Louis fut gratifié d'une pension du Roi.

[887] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 47.—Charles VI qui depuis la veille était revenu à la santé assista aux fêtes du mariage.—Anne de Bourbon, fille de Jean de Bourbon comte de la Marche et de Catherine de Vendôme avait épousé en premières noces le fils du duc Jean de Berry (le Père Anselme, t. I, p. 319).

[888] Lettres d'Isabeau touchant le paiement de la dot, Paris 19 mars 1405. Archives Royales de Munich.—120.000 francs d'or égalaient 120.000 livres tournois. En 1402 la valeur de la livre tournois était encore de 10 francs environ; Louis de Bavière et Anne de Bourbon reçurent donc à peu près 1.200.000 francs (valeur intrinsèque).

[889] Bibl. Nat., nouv. acq. fr., 5085, article Isabeau de Bavière, nº 190.

Six mois plus tard, en janvier 1403, Isabeau proposa que son frère fût promu premier Officier de France; si l'on en croit Jacques de Carare, sire de Padoue, les Princes et les seigneurs français s'inclinèrent devant le désir de la Reine[890]; seul, le duc d'Orléans refusa son consentement; grâce à cette résistance, la charge de connétable ne fut pas donnée au prince bavarois, mais à Charles d'Albret.

[890] A Leroux, Nouvelles recherches critiques sur les relations politiques de la France avec l'Allemagne (1378-1461), p. 66 et note 3.