LA MÉTAPHORE

LES BÊTES ET LES FLEURS

Dans l’état actuel des langues européennes, presque tous les mots sont des métaphores. Beaucoup demeurent invisibles, même à des yeux pénétrants ; d’autres se laissent découvrir, offrant volontiers leur image à qui la veut contempler. Des actes, des bêtes, des plantes portent des noms dont la signification radicale ne leur fut pas destinée primitivement ; et cependant ces noms métaphoriques ont été choisis, assez souvent sur toute la surface de l’Europe, comme d’un commun accord. Il y a là une sorte de nécessité psychologique parfois inexplicable ou même que l’on voudrait ne pas expliquer pour lui laisser son caractère même de nécessité, c’est-à-dire de mystère.

Roitelet.

Telle métaphore semble vraiment s’imposer au nomenclateur. Ayant à nommer l’oiseau appelé roitelet, l’idée de petit roi est celle qui vient à l’esprit de l’homme : grec, il dit βασιλισκος ; latin, regaliolus[131] ; allemand, zaunkœnig (roi des haies)[132] ; anglais, kinglet ; suédois, kungsfagel (l’oiseau roi) ; espagnol, reyezuelo ; italien, reattino ; hollandais, koningje ; flamand, kuningsken ; polonais, krolik[133]. Pourquoi ? Peut-être parce que le tout petit oiseau porte sur la tête une huppe qui semble l’ironie d’une couronne. Il faut que cela suffise, car on ne peut invoquer ni la phonétique, ni, sans doute, une langue antérieure où toutes les langues auraient puisé, ni les communications interlinguistiques. Il y a bien un conte populaire très répandu où le roitelet joue un rôle important, mais qui ne contient aucune allusion pouvant faire croire que ce soit là l’origine de ce surnom royal. Il reste que le paysan français, devant le minuscule oiseau, a été obligé de dire : petit roi, tout comme, vingt siècles plus tôt, le paysan grec.

[131] Regaliolus est le mot de Pline. Philomela, le petit poème latin où sont cités tant de noms d’animaux, dit regulus :

Regulus atque Merops et rubro pectore Progne.

(Édition Nodier, 43.)

[132] L’idée d’habitant des haies, qui se cache dans les haies, subsiste seule dans le danois, gierdesmutte, le français fourre-buisson, et l’allemand zaunschlupfer ; celle de petit, dans le vieux hollandais Dume, le petit poucet. Voici encore quelques autres noms du roitelet : allemand, Dornkœnig, roi des épines ; saxon, Nesselkonig, roi des orties ; vieux hollandais, winterconincsken et muijskonincsken, roi de l’hiver et roi des souris ; piémontais, reatél et pcit-re.

[133] Kral, roi. — Dans la transcription des mots suédois et polonais, nous avons dû omettre les signes et les accents inconnus à l’alphabet romain.

Cependant si le cas de roitelet était unique ou rare ; si l’on ne trouvait dans les langues européennes que trois ou quatre exemples de cette sorte, on pourrait imaginer une chanson, un conte, une de ces traditions populaires qui traversent les siècles, les montagnes, et les océans ; mais, au contraire, à la moindre recherche les exemples se multiplient et l’on est forcé de ramener la plupart des causes à une seule, la nécessité psychologique. Quelques-uns de ces phénomènes linguistiques sont moins obscurs ; c’est quand l’objet nommé ou surnommé est très caractéristique de forme ou de couleur : ainsi l’able ou ablette (albula) est dite poisson blanc par les Hollandais, les Anglais, les Polonais : witfisch, white bait, bialoryb ; ainsi le chou-cabus (à tête ; caput, chabot[134], caboche) est aussi pour les Allemands, kopfkohl, et pour les Italiens, capuccio ; ainsi le phénicoptère des Grecs, l’oiseau aux ailes de flamme, est pour nous le flamant.

[134] Chabot, poisson à grosse tête, en grec, κεφαλος ; en latin capito ; en latin mérovingien, cabo. Cf. chevène ou juène (dialecte de Paris), chabot de rivière. (Voyez Essais de Philologie française, par Antoine Thomas, p. 261, pour la filiation phonétique). On trouve, au XVIe siècle, testard, munier, vilain.

Lézard.

M. Michel Bréal, dans sa récente Sémantique[135], écrit, à propos de la singularité de certaines métaphores : « Si l’on disait qu’il existe un idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras musculeux, parce que le tressaillement des muscles sous la peau a été comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec doute, ou bien croirait-on qu’il est parlé des imaginations de quelque peuple sauvage. Cependant il s’agit du mot latin lacertus, lequel veut dire lézard, et que les poètes ont maintes fois employé pour désigner le bras d’un héros ou d’un athlète. » Mais s’il est surprenant déjà qu’une telle image ait été formée une fois, car elle est très étrange, quoique très juste, et elle aurait pu, certes, ne jamais sortir du réservoir profond des sensations, quel étonnement de la voir périodiquement retrouvée, qu’il s’agisse de lézard ou de souris, au cours des siècles et des langues ! M. Bréal, lui-même, la signale, en grec moderne, où mys pontikos, rat d’eau, et par abréviation pontikos, signifie aussi muscle ; musculus en latin, et souris en français, ont, comme on le sait, une double et parallèle signification ; il en est encore de même en polonais où souris se dit mysz et où le muscle du bras est la petite souris : myszka ; en suédois et en hollandais, où mus et muis ont les deux sens. Le hollandais spécifie les muscles de la main. Cependant je viens de lire : « Elle agite ses petits bras de lézard et me dit »[136]… ; alors je suis assuré qu’appeler lézard le bras est, aujourd’hui comme il y a des siècles, une idée qui peut entrer spontanément au cerveau par l’œil, car je connais l’auteur : il est de ceux qui tiennent à créer leurs images, et s’il a refait la métaphore latine elle-même, c’est qu’elle s’est imposée à lui, comme elle s’imposa jadis à un poète ou à un paysan romain.

[135] Page 320.

[136] Jules Renard, Bucoliques (1899).

Grue. Chevalet. Chèvre. Singe. Mule, etc.

On a souvent noté que les noms des instruments de force ou des bois de charpente sont empruntés aux animaux ; cette habitude est universelle. Comme nous disons grue un oiseau et une machine, les Grecs appelaient γερανιος l’oiseau et la « gloire »[137], et γερανιν notre machine vulgaire à lever les fardeaux ; les Allemands appellent l’oiseau kranich et la machine, krahn ; les Polonais disent zorav (grue), dans les deux sens ; notre chevron, petite chèvre, répond au capreolus des Latins ; les Portugais, pour chevron disent asna (ânesse) ; notre poutre[138], notre poutrelle, notre chevalet, notre poulain correspondent à equleus et le chevalet est ιππαιον en grec moderne ; horse en anglais veut dire cheval et chevalet ; les Allemands et les Danois disent un bouc (bock, buk), les Flamands et les Hollandais, un âne (ezel), ce qui correspond à notre bourriquet ; le Portugais a potro au sens de poulain et de chevalet. Chevalet se retrouve naturellement en espagnol, en italien, en portugais, cabalette, cavalletto, cavallete. Hebebock est le nom allemand de la chèvre mécanique que les Anglais confondent avec la grue (crane) ; chèvre revient en espagnol, cabria, et en portugais, cabrite. Le chevron se dit en polonais koziel, bouc. Beaucoup de ces mots ont également servi à former des dérivés dont le sens, tout métaphorique, est identique en beaucoup de langues. Un animal qui a échappé à la métamorphose en machine[139], le singe, a fourni presque partout un verbe qui est le péjoratif d’imiter et que le grec n’avait pas, ni le latin, malgré la parenté syllabique de simius à simulare. A côté du français singe–singer, il y a l’allemand affe–nachaffen ; le suédois apa–esterapa ; le danois abe–esterabe ; le flamand aep–waapen ; l’anglais ape–ape ; l’italien scimio–scimiottare ; le portugais : macaco–macaquear ; le polonais malpa–malpowac ; le grec moderne μαϊμου–μαϊμουδια (singerie). C’est une belle progéniture. « Bâton, dit Brachet, origine inconnue. » C’est assurément le petit bât ; la relation directe entre l’ancien français bast et baston semble évidente. L’Espagnol dit basto, bât, et baston, bâton. Le bâton a été considéré tantôt comme le bât, tantôt comme la bête de somme tout entière ; c’est ce dernier sens qu’il prend lorsqu’on se sert du mot bourdon (latin burdonem), qui est proprement le bardot, variété du mulet. Muleta signifie béquille en espagnol et en portugais, et mula, bâton en italien. Les paysans qui marchent à pied appellent volontiers leur bâton, mon cheval ; plaisanterie qui se retrouve un peu partout. Ainsi, comme on voyait toujours les franciscains marcher à pied, on avait jadis surnommé le bâton des voyageurs el caballo de S. Francisco, en Espagne, et en France, la haquenée des Cordeliers[140].

[137] Argot des théâtres. Machine à soulever les personnages dans les apothéoses.

[138] Poutre, c’est pouliche ; on se souvient des « poutres hennissantes » de Ronsard.

[139] Je laisse ceci pour pouvoir dire en note qu’il ne faut jamais affirmer l’inexistence d’une métaphore de ce genre. En effet, pris d’un doute, je cherche et je trouve dans un dictionnaire technique : « Singe, machine composée d’un treuil horizontal qui sert à élever ou à descendre des fardeaux. » On a également appelé singe, et cela rentre dans la série singe–singer, le pantographe, appareil à copier les dessins.

[140] Brachet, au mot Bourdon.

Chien. Chenet. Chiendent. Chenille.

Le chenet est le petit chien du foyer, chiennet ; le portugais dit caes da chamine, les chiens de la cheminée ; le provençal, cafuec, et l’anglais, fire-dog, le chien du feu ; l’allemand, feuerbock, et le danois, ildbuk, le bouc du feu ; l’espagnol, morillo, le petit Maure du feu, et l’idée est bien espagnole, de faire rôtir éternellement l’ennemi national ; mais il est probable que la métaphore n’est plus comprise, pas plus que celle, plus douce, qui a fait chez nous du chien le fidèle gardien du foyer. Il est possible que le fire-dog des Anglais vienne de France ; le bouc des pays germaniques représentait peut-être une des figures du diable.

Chien (de fusil) ne se retrouve guère qu’en italien, cane, où il s’appliquait déjà au rouet de l’arquebuse ; les Espagnols et les Portugais disent petit chat, gatillo, gatilho ; dans les langues non latines, le chien de fusil est un coq ; allemand, hahn ; hollandais, haen ; danois et suédois, hane ; polonais, kurek.

Le nom de la plante appelée chiendent, parce que le chien la mordille volontiers, se retrouve littéralement en allemand, hundszahn ; le danois, le flamand et l’anglais disent herbe au chien, hundegroes, hondsgras, dog’s grass. Le chien a encore donné son nom à la chenille, en latin vulgaire canicula, la petite chienne. Cette manière de voir n’est guère répandue en Europe ; on trouve cependant cagnon, petit chien, dans l’italien dialectal qui fournit aussi gata et gattola, petite chatte. L’idée de chat semble d’abord se retrouver dans le mot anglais si singulier caterpillar ; cela, devient peu probable si l’on rapproche le mot anglais de la forme normande carpleuse (on trouve aussi les variantes charpleuse, chapleuse, chaplouse). En effet carpleuse et charpleuse semblent dérivés de l’ancien verbe charpir, qui nous a légué charpie. La charpleuse, ce serait la faiseuse de charpie, la dépeceuse, et cela qualifie bien la chenille et sa voracité. Mais le français du XVIe siècle est formel ; il dit chattepelue et chattepeleuse[141]. Est-ce une déformation ? Les Portugais l’appellent lézard, lagarta ; pour les Polonais, c’est une petite oie, gasienica. Ces appellations répondent au besoin de transférer les noms d’un animal à l’autre, le plus souvent d’un gros à un petit. Le cloporte en est un exemple amusant, car rien ne ressemble moins à un cochon qu’un cloporte.

[141] Hadrianus Junius, Nomenclator ; Francfort, 1596. — Les chatons des arbres sont en anglais catkin et cat-tail.

Cloporte.

Son nom est cependant clair ; du moins, malgré la phonétique, il est permis de supposer que cloporte est une altération de claus-porc (clausus-porcus). C’est l’opinion de Brachet. Elle serait bizarre, si la même image ne se retrouvait en plusieurs langues ou dialectes et si le français du XVIe siècle ne nous donnait la forme inattendue closeporte, déformation à laquelle correspond peut-être le vieux hollandais dorworm. Porcellio est un des noms latins du cloporte ; c’est le nom populaire opposé à oniscus ; en Italie on appelle aussi les cloportes, porcellini, les petits cochons ; en Champagne, c’est : cochon de S. Antoine ; en Dauphiné : kaïon (cochon), et en Anjou : tree (truie). Le Glossaire du Centre donne : cochon, cloporte. La forme porcelet est assez répandue dans une partie de la France[142]. Enfin, rapprochement inattendu, le cloporte s’appelle, en suédois, le cochon gris, grasugga. L’idée de cochon pour nommer le cloporte a eu à lutter avec l’idée d’âne, qui n’est pas plus explicable par les logiques ordinaires : l’oniscus latin est l’ονισκος grec (petit âne), mais les paysans romains connaissaient aussi le mot asellus, et l’allemand assel doit sans doute être rapproché de esel (âne). On sait que le cochon a encore donné son nom au petit ver qui se rencontre dans les noisettes ; ce petit cochon se retrouve en anglais, pig-nut[143]. Les Anglais appellent également pig le lingot que nous disons saumon et les allemands, salm.

[142] Le charançon est appelé varkentor en flamand (varken, cochon).

[143] En polonais la métaphore est des plus singulières : orzechowiec, brebiette de la noix (owka, brebis).

Fauvette. Bergeronnette. Linotte. Loriot. Chardonneret.

Que la fauvette à tête noire ait été nommée en grec μελαγκορυφος[144], en latin atracapilla ; qu’elle soit, en italien, la capinera, et en portugais toutinegra (chignon noir) cela n’a rien que de fort logique ; on ne sera pas surpris davantage que des petits oiseaux aient été comparés à des mouches : notre moineau est littéralement l’oiseau mouche (muscionem, de musca) et la fauvette, alors désignée d’après sa petitesse et sa légèreté, devient la mouche d’herbe (all. : grasmuch ; flam. : grasmuch). Il ne faut d’ailleurs être surpris de rien au pays des métaphores ; les Grecs n’appelaient-ils pas du même mot, στρουθος, le moineau et l’autruche ?

[144] On traduit également ce mot par becfigue.

La jolie métaphore qui a transformé en petite bergère l’oiseau qui vit dans les prés et voltige autour des troupeaux ne se trouve, il semble, qu’en français : les mœurs de la bergeronnette n’ont frappé que nos bergers[145]. Les Anglais, qui lui ont laissé son autre nom, hoche-queue (wagtail)[146], ont cependant fort bien remarqué la fraternité du bouvreuil et du bœuf ; ils le nomment bull-finch, le pinson du bœuf ; mais que ce nom est loin d’être joli comme le nôtre qui signifie le petit bouvier (bovariolus) ! La linotte, c’est l’oiseau au lin ; les Latins s’étaient décidés pour un nom pareil et disaient linaria ; les Allemands et les Polonais appellent la linotte, l’oiseau du chanvre, haenfling, konopka, et les Flamands lui donnent le même nom qu’au chanvre femelle, kemphaen[147]. Ce passage du lin au chanvre est tout à fait extraordinaire, car si les deux plantes sont d’un usage identique, elles diffèrent absolument pour le reste et il ne semble pas que même une linotte puisse les confondre, ni leurs graines qui n’ont pas précisément les mêmes propriétés. Il faut peut-être voir là une confusion de noms, pour parité d’usage, entre le lin et le chanvre[148].

[145] Dans le centre de la France la bergeronnette se dit bergère et l’on en distingue une variété appelée bergère jaune ou lavandière (Glossaire du comte Jaubert). — Palearia est un des noms latins de ce petit oiseau, et Palès étant la déesse des bergers, on peut lui donner un sens voisin de bergeronnette, quoique l’idée de paille (paille-en-queue) soit plus probable.

[146] Mot qui correspond bien à l’autre nom latin de la bergeronnette, motacilla. Cette idée se retrouve, sous les formes les plus amusantes, dans les dialectes italiens où on l’appelle codratremola, codacinciola, squazzacoa, cotretola, et enfin balarina, la ballerine. Le français du XVIe siècle dit guingne-queue. En Espagne et à Venise, c’est l’oiseau de la neige, parce qu’on le voit sautiller sur la neige.

[147] Holl. : kemphaan. Cependant les dictionnaires traduisent ces mots par huppe.

[148] En portugais la confusion va très loin : linhaça signifie à la fois graine de lin et chènevis, mais chènevis se dit aussi linhaça do canamo (chanvre) ; linhal veut dire à la fois linière et chanvrière.

Du mot aureolus le français à fait oriol[149], puis par agglutination de l’article (l’), loriol, devenu loriot ; c’est l’oiseau d’or, et les Allemands appellent également le loriot goldamsel, le merle doré ; les Anglais lui ont donné le beau nom de marteau d’or, gold hammer ; pour les Polonais c’est la plume d’or, zlotopior (zloto, or) : les Portugais le nomment oriolo et oropendula, l’horloge d’or. Mais pourquoi les Danois l’appellent-ils le Suédois (Swenske) et les Flamands, le Wallon[150] ? Peut-être parce qu’ils donnent au loriot le nom de leurs meilleurs amis. Les Flamands possèdent également la métaphore allemande : merle doré (goudmeerle).

[149] L’anglais nous a pris jadis et a conservé oriole et oriel.

[150] Littér., le veuf wallon (weduwael).

Comme le lin a donné son nom à la linotte, le chardon a servi à désigner le chardonneret (anc. fr. : chardonnet[151], c’est proprement l’oiseau au chardon). L’idée de cette relation se retrouve dans presque toutes les langues de l’Europe et dans les deux langues classiques : ακανθις[152], carduelis, l’italien cardellino traduisent exactement chardonnet ; la branche germanique se sert de l’expression pinson du chardon ; en allemand, distelfink ; en flamand, distelvink ; en suédois, tistelfink ; en anglais thistle-finch. L’Anglais l’appelle aussi goldfinch, pinson doré.

[151] Cf. Glossaire du Centre : chardonnet, échardonnet, échardonnette.

[152] Grec moderne : καρδελι et καρδερίνα.

Brochet. Bélier.

Le latin lucius ne s’est perpétué qu’en italien, luccio ; à ce mot le français a substitué l’idée d’une pique, d’une broche, d’où brochet[153] ; simultanément l’anglais adoptait le mot pike (pique). Cette idée semble d’origine germanique ; les noms du brochet en allemand, hecht, et en danois, giedde, semblent la contenir ; elle est évidente dans le suédois gadda (gadd, aiguillon).

[153] L’ancien français disait broche.

L’églantier doit son nom à une comparaison analogue ; c’est proprement l’arbuste couvert d’aiglants (aculenta), de piquants. Je n’ai pu retrouver dans les langues européennes de formes analogues, comme pour brochet, mais le procédé est connu, logique, et très ancien, puisqu’en sanscrit le lion est proprement le chevelu et l’éléphant le dentu. L’hébreu est plein de noms analogues : le bouc est le poilu ; l’ours, le barbu ; le loup, le jaunet ; l’hyène, la bringée[154].

[154] Mot normand qui correspond à l’ancien français vair (latin varius) ; bringé n’est guère employé que pour désigner les vaches et les bœufs.

Cependant lucius a vécu dans merluche (brochet de mer), expression qui, avec des mots de sens identiques, se retrouve dans l’allemand seehecht. Ce qui montre bien l’incohérence de la plupart de ces dénominations, c’est que les Romains donnaient à la merluche exactement le même nom qu’au cloporte, asellus. C’est ce que font encore les Vénitiens, disant nasello. Le poisson que le latin appelait mustela, l’italien l’appelle donnola, et nous allons voir plus loin que ces deux noms se retrouvent appliqués à la belette.

L’idée de nommer l’aries, mouton à clochette, mouton bélier[155], bélier, se constate en français, en anglais et en hollandais (bell-wether, belhamel) ; les moutons des vagues sont des brebis en italien, pecorelle ; et dans toutes les langues, depuis le grec, la machine de guerre à heurter les murailles s’est dite du même nom d’animal, bélier ou mouton, κριος, aries, ram (ang.), stormram (holl.), ariete (esp.).

[155] De l’ancien français bele, cloche, mot venu lui-même du bas-allemand par la forme latine bella.

Belette.

La belette est peut-être l’animal qui pourrait donner lieu à la plus curieuse dissertation sémantique. Dans presque toutes les langues son nom est une antiphrase. C’est une bête fort redoutée des paysans, comme le renard, comme la fouine, dont elle est parente. Or, on l’appelle à l’envi la jolie, la belle, la douce ! Son nom français vient du vieux mot bele, du latin bella ; la belette, cela veut dire la petite belle. Les Anglais la nomment[156] la jolie ou la fée, fairy : les Bavarois, la jolie petite bête, schoenthierlein ; les Danois[157], la jolie, kjoenne ; les Suédois, la joueuse lekatt ; les Italiens et les Portugais, la petite dame, donnola, doninha ; les Espagnols, la petite commère, comadreja ; les Grecs d’aujourd’hui, la petite bru (νυμφιτζα). A cette liste, il faut peut-être joindre son nom allemand, passé en hollandais, en anglais, en danois, wiesel ; on y trouverait la blanche. La même idée, ou celle de douceur, s’imaginerait dans le grec γαλη, la blanche, la douce[158], et ce serait encore la douce dans le latin mustela. Ces rapprochements paraîtront moins invraisemblables lorsqu’on saura que les idées de beau, de blanc, de doux sont, dans la tradition populaire, les antiphrases naturelles de l’idée de mauvais. En Roumanie, les malae divae, les mauvaises fées, les lèlé, ne sont jamais appelées que les Bonnes, les Puissantes, les Belles, les Blanches, les Douces[159]. L’explication des folkloristes est que la belette, étant un animal dont on a peur, on ne prononce jamais son nom, car, croyance universelle, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand on invoque le diable, le diable paraît ; prononcer le vrai nom de la belette, c’est attirer la méchante bête et c’est aussi, par cela même, la contrarier, puisqu’on la dérange, l’exciter à la dévastation. Mais si on lui donne des noms d’amitié, c’est comme si on la caressait, et elle devient — ce qu’on la nomme. Il m’est agréable de rencontrer l’idéalisme verbal à l’état de tradition populaire et j’admets d’autant plus volontiers l’explication qu’elle n’explique rien, — en ce sens qu’il reste à nous faire comprendre comment le même euphémisme se retrouve dans les temps et les pays les plus éloignés ; il reste aussi à découvrir les vrais noms de la belette, si nous n’en sommes plus, comme les Grecs, à la confondre avec le chat. En somme, ici comme devant le roitelet, nous constatons un phénomène psychologique. L’euphémisme est, d’ailleurs, assez fréquent dans la nomenclature populaire, mais il règne avec une grande fantaisie. Si l’inoffensive couleuvre qui, au pire, mangera quelques œufs, est parfois nommée, elle aussi, la jolie, elle est la vermine en Portugal (bicha), et on voit, dans nos dialectes provinciaux, l’épervier redoutable nommé tout crûment le voleur ; il est le laire en Auvergne et le laron en Dauphiné, et sans doute y reconnaît-il facilement le latin latro[160].

[156] Ou l’ont nommée jadis, car le mot maintenant en usage est weasel.

[157] Même remarque ; le mot actuel est vœsel.

[158] Mais le nom grec de la belette était plutôt ικτια (qui se glisse) ; γαλη aurait été la fouine, qui s’apprivoise comme un chat (Hœfer, Histoire de la Zoologie).

[159] La Veillée. Douze contes roumains, traduits par Jules Brun, Introduction, par Lucile Kitzo, page XXX.

[160] Antoine Thomas, ouvrage cité, p. 27.

Pic. Plongeon. Pélican. Rouget. Dormiliouse.

Le pic, espec, pivert, est dit aussi bêche-bois, mot qui se trouve exactement en anglais, wood-pecker ; le plongeon (en latin mergus) est le plongeur en allemand, taucher ; le pélican (en latin platea) s’appelle en allemand l’oie à cuillère, loffler, loffelgans ; ce qui correspond aux vieux noms français de cet oiseau, pale, pelle, pelle creuse, truble, et à son nom populaire anglais, shovelard. L’idée de rouge ou de lumière a toujours servi à caractériser le rouget ; le grec disait ερυθρινος ; le latin, rubellio ; et pour les Hollandais, c’est le coq de mer, zee haen, et pour les Italiens, la lanterne, lucerna. Il y a un poisson volant ou sautant qu’on appelle hirondelle de mer ou le volant, le papillon ; c’est le χελιδων et l’hirundo des anciens, le volador des Espagnols, le zee swaluwe des Hollandais. Un autre poisson à gros yeux est appelé par Pline, oculata ; c’est l’ochiado du populaire, à Rome, et le nigr’oil du même populaire, à Marseille où l’on appelait aussi dans le même temps (au XVIe siècle) la torpille une dormiliouse, ce qui traduit délicieusement torpedo. La rainette, raine verte, verdier, en ancien français, c’est, en allemand, la grenouille feuille, laubfrosch.

Tournesol.

Les noms de fleurs, qui sont parfois si étranges, témoignent particulièrement de la nécessité de certaines métaphores. Il est impossible que l’idée de soleil n’entre pas dans le nom de la grande fleur jaune appelée tournesol ; elle ressemble exactement aux faces du soleil dans les vieilles gravures et, de plus, elle se tourne sensiblement vers l’astre qu’elle semble suivre avec inquiétude : ses deux noms français, tournesol et soleil[161], traduisent cette double impression. C’est une fleur relativement nouvelle en Europe ; elle fut apportée du Pérou, au XVIe siècle. Le tournesol des Latins, solsequia, c’est notre souci, diminutif ou ébauche de la grande solanée américaine. La forme italienne de tournesol est girasole et l’espagnole, girasol : elles rappellent les trois mots grecs ἡλιοτροπιος, ἡλιοτροπιον, ἡλιοπους, dont le dernier désigne particulièrement le souci. Car une fleur bien différente, la verrucaire[162], en gréco-français héliotrope, tourne aussi selon le soleil ses odorantes fleurs violettes, et il semble qu’ἡλιοτροπιον ait été traduit littéralement en allemand et en hollandais par sonnenwende et zonnewende ; ces deux langues possèdent, en effet, les formes sonnenblume et zonnebloem qui s’appliquent bien au soleil[163] ; le suédois dit solrose[164] ; le danois, solsikke ; l’anglais, sunflower ; le polonais, slonecznic. Les langues sémitiques ont des expressions pareilles : en arabe chems, soleil, et echchems, tournesol.

[161] En Savoie, dans le Centre et au Canada, tourne-soleil. — On trouve dans les dialectes (Centre, Canada), sourci, pour souci. Les formes les plus anciennes sont la solcie, la soucie. Sous l’influence de souci (soucier), le mot changea de genre.

[162] En ital. et esp. : verrucaria et verruguera. C’est l’herbe aux verrues, mais il est préférable de ne pas la confondre avec une autre herbe aux verrues, l’éclaire.

[163] Malheureusement le soleil est appelé aussi héliotrope et l’héliotrope, tournesol ; confusion absurde dont il faut encore accuser le grec, — et dont on trouvera sans doute des traces dans ce paragraphe. Il y a encore un autre nom grec, hélianthe. En somme, trois fleurs : le souci, la verrucaire, le soleil, pour leur donner les seuls noms qu’elles puissent porter en français.

[164] Et aussi solblomister (fleur soleil).

Coquelicot.

Au latin papaver qui a fourni en français tant de formes singulières, pavot, pavon, papon, paveux, pavoir — le goût populaire substitua en plusieurs régions l’idée de rouge, et le latin du moyen âge appelle rubiola, la plante que la science qualifie de papaver rubeum ; cependant l’idée de rouge se fixa sur la crête de coq, puis sur le coq et enfin sur le chant du coq que rendait l’onomatopée coquelicot ou coquericot. Cette idée était, d’ailleurs, contenue soit directement, soit par confusion, dans le nom même du coq (latin : coccum)[165] ; et c’est ainsi que les mêmes syllabes ont pu désigner deux choses aussi différentes qu’une fleurette et le chant d’un oiseau. L’exemple n’est pas unique, puisque la même aventure, mais pour d’autres motifs, est arrivée, comme on sait, au mot coucou[166], fleur et oiseau, tous les deux de printemps et de la même heure ; on a cru que la fleur naissait pour l’oiseau et pour le nourrir, — c’est une croyance générale que rien dans la création ne saurait être inutile ; mais cette fleur ou cette herbe, dédaignées des hommes et des bêtes domestiques, ou ces baies qui mûrissent loin dans les bois, à quoi servent-elles donc ? La réponse est écrite dans ces termes : herbe au loup, herbe à la vierge, herbe au diable. Elles servent à Dieu, à ses saints, au diable, — ou au loup ; les Arabes disent : ou au chacal ; elles servent aux animaux que nous ne voyons pas manger et qui vivent ; elles servent aux êtres surnaturels qui descendent pendant les nuits claires et à ceux qui rôdent pendant les nuits sans lune. Outre leurs noms distinctifs, presque toutes les plantes sauvages ont ainsi un surnom qui souvent est commun à des espèces fort différentes ; la flore populaire se meut dans l’heureuse imprécision de la poésie et de la nonchalance.