[165] Venu lui-même du verbe qui disait le chant du coq :
(Philomela, 25.)
Il ne faut pas s’attendre à retrouver coquelicot, ou l’une des formes diverses de cette onomatopée, en dehors du domaine roman : la plus lointaine est le roumain kukuriek, et en France même elle s’est partagé les dialectes avec papaver. Cependant le coquelicot éveilla aussi, en Angleterre, l’idée de crête de coq et l’on y rencontre cocks head, cock’s comb, cockrose (écossais). Les langues germaniques se contentent en général de l’expression rose ou fleur des blés qu’elles appliquent, d’ailleurs, avec indifférence, à la fois, au coquelicot et au bleuet.
Renoncule. Joubarbe. Fumeterre.
La renoncule, connue sous le nom de bouton d’or, a reçu dans les langues et les dialectes d’Europe[167] deux séries de noms ; les uns la désignent d’après la forme de sa feuille, les autres d’après la couleur de sa fleur. Les noms qui veulent expliquer sa feuille contiennent presque tous l’idée de pied de poule (ou de coq), ou l’idée de patte de grenouille[168], cette dernière idée souvent abrégée en l’idée de grenouille ; ceux qui veulent peindre sa fleur, l’idée d’or ou de jaune.
[167] Ici et dans plusieurs des paragraphes suivants, nous nous servons de la riche moisson de termes populaires recueillis par M. E. Rolland dans sa Flore populaire. Malheureusement, comme il ne traduit pas, une partie de sa nomenclature, dialectes étrangers et « petites langues », est souvent inutilisable dans un travail de sémantique. — Au cours d’une excellente notice sur cette Flore, M. Louis Denise avait déjà exprimé le même regret. De même il avait constaté avec soin l’incohérence de la nomenclature populaire : « Les mêmes noms empruntés à des similitudes de couleur, à de grossières ressemblances de port ou de forme, à de prétendues propriétés identiques, s’appliquent indifféremment et dans les mêmes lieux à des plantes de familles très éloignées : l’ellébore est l’herbe d’enfer dans l’Aube, mais en Provence l’erbo d’infer ; c’est le nénuphar. » (Polybiblion, 1897.)
[168] On relève, mais moins souvent et pêle-mêle, les termes : pas, pied ou patte de loup, de lion, de corbeau, d’oie, de canard. De cette imprécision inévitable, il n’y a pas à tenir compte.
« Pied de poule » se rencontre en letton, gaila pehdas ; en allemand, hahnenfuss ; en hollandais, haanevaet ; en danois, hanefod. Le latin pulli pedem a donné à nos dialectes de nombreuses formes dont les types sont piépou et poupié ; ce dernier mot est devenu le français pourpier.
La « patte de grenouille » figure dans l’anglo-saxon, lodewort (herbe au crapaud) ; dans le moyen haut allemand, froscfusz, que traduit l’appellation normande, patte de raine. La « grenouille » toute seule, c’est le grec βατραχιον ; le latin, ranunculus[169] ; le roumain, ranunchiu ; le sarde, erbo de ranas ; l’ancien français, grenouillette ; le polonais, zabiniek[170].
[169] Qui a directement passé en français, en italien, en espagnol, en portugais. Il y a la forme ranouncles, en provençal, mais c’est la renoncule d’eau.
[170] Zaba, grenouille. Le mot s’applique peut-être plutôt à la renoncule d’eau.
L’idée de jaune s’exprime en français par bouton d’or, jaunet, bassin d’or, fleur au beurre, idées que l’on retrouve dans le suédois et le danois, smorblomster (smœr, beurre), dans l’allemand dialectal, botterblum (fleur de beurre), dans l’anglais, butter-rose, golden cup, horse-gold : cette dernière image, qui appelle les fleurs de la renoncule l’or du cheval, est particulièrement curieuse. Un dialecte suédois et l’islandais appellent le bouton d’or fleur du soleil (solœga et soley) : c’est encore l’idée d’or ou de couleur jaune.
Ce partage de métaphores est assez fréquent ; ainsi la renouée, en latin centinodia (herbe aux cent nœuds), porte le même nom (herbe aux nœuds) en anglais, knot-grass ; en flamand, knoopgras ; tandis que les langues Scandinaves la dénomment herbe du chemin (danois : weigraes ; suédois : trampgraes). C’est le plantain que les Allemands disent wegerich. Cependant Hœfer[171] cite d’après le De physica de S. Hildegarde le mot weggrass, le traduit par traînasse et l’identifie au polygonum aviculare, lequel est bien la renouée. Burbaun[172] traduit centinodia par wegetritt.
[171] Histoire de la Botanique.
[172] Enumeratio plantarum ; Halle, 1721.
Une renonculacée est appelée populairement queue de souris ; c’est aussi le nom que lui ont donné les paysans dans une grande partie de l’Europe : cola de raton (Espagne) ; mauseschwans (Suisse) ; mouse tail (Angleterre) ; musehale (Danemark) ; musrumpa (Suède) ; myszy ogon (Pologne) ; myschei kvost (Russie).
Dans joubarbe on retrouve jovis barba ; c’est la barbe du dieu du tonnerre, parce que cette herbe garantit les maisons du tonnerre, d’après Opilius, qui l’appelle vesuvium. Cette idée se rencontre en Allemagne et en Hollande, où la joubarbe est donderbaert. Il n’y a pas trace de l’image conservée par le français du XVIe siècle, patte de cheval, dans les noms actuels du populage ou tussilage, mais l’allemand dit rosshuf, sabot de cheval, le hollandais hoesbladen, herbe sabot, l’italien unghia di cavallo, l’espagnol una de asno ; c’est le latin officinal ungula caballina. Le fumeterre, fumus terrae, a le même nom en allemand, erdrauch et eerderoock. Enfin la petite serpentaire a reçu en Allemagne et en France les mêmes vilains noms[173].
[173] Traductions exactes de Sacerdotis virilia (Hadrianus Junius, Nomenclator).
Adonis. Nielle.
La fleur d’Adonis n’est plus rougie par le sang du jeune dieu oublié, mais tantôt par celui de Vénus, tantôt par celui de Jésus : sang de Jésus, sang de Vénus, les deux grandes religions unies une fois de plus dans le geste de cueillir la même fleur. L’idée de sang semble inséparable de cette renonculacée[174] et son nom populaire français, goutte de sang, lui est donné en beaucoup de pays. On trouve en Italie gozze de sangue (Vérone), gioze de sangue (Trévise) ; en Espagne, gota de sangre ; en Suisse, bluatstrœfli et blutstrœpfli ; en Carinthie, bluetstrœpflan ; en Suède, bloddroppar. L’idée toute nue de rouge, mais d’une petite chose rouge, encore d’une goutte de pourpre, se rencontre dans l’ancien français rubitz ; dans le dialectal rougeotte (Vosges) ; dans l’avignonnais roubisso ; dans l’anglais pheasant’s eye (œil de faisan) et rose-a-ruby (rouge rubis) ; dans le sicilien russulida et dans le roumain, rushcutça.
[174] Son nom grec αργεμονη lui venait de ce qu’elle servait, d’après Dioscoride, à guérir l’αργεμον ; l’idée de blanc est contenue dans le nom du mal (ulcère blanc) et non dans celui de la fleur.
Nielle, c’est la « petite Noire », nigella ; les Grecs disaient de même μελανθιον et ils disent encore μελαντι. Le français nielle n’a, sans doute, jamais contenu l’idée qui est évidente dans nigella ; pour la retrouver, il faut aller chercher les formes verbales où la nielle est appelée l’herbe au poivre[175], et voici la poivrette, la piperelle, les spezii, les épices (Parme), l’alipivre (portugais) ; on trouve en allemand Schwarz kümmel, (le carvi noir), mais les langues modernes ont surtout baptisé la nielle d’après sa très vague ressemblance avec des cheveux, de la barbe, de la laine, une toile d’araignée et, rencontre assez curieuse, la nielle et l’agnelle, si différentes sémantiquement, ont fraternisé sur le terrain phonétique : on trouve dans le domaine d’oc, les formes niella, gniella, niello, aniello, aniella et, en Piémont, agnela. Le vieux français disait barbute et barbue ; à Parme, c’est comme en Normandie la barbe de capucin, barba de fra ; en Roumanie, la barbe de boyard, barba boïarului ; en Allemagne, la chevelure de Vénus, Venushaar et, image plus pittoresque, la fille de crin, braut in haren ; en Angleterre, la barbe blanche, oldman’s beard ; en Catalogne, aranyas, image que se disent nos patois avec arogne et irogné (toile d’araignée).
[175] « Graine noire » est le nom de la nielle dans beaucoup de dialectes arabes.
Violette de chien. Hépatique. Anémone.
Il y a une violette sauvage, très pâle et sans odeur, qui s’appelle dans une grande partie de la France violette de chien, c’est-à-dire bonne pour les chiens. Cette expression se retrouve en Wallonie viyolette de tchin ; en Galicie, viola de can ; en Allemagne, hundsveilchen ; en Luxembourg, honzfeiol ; en Flandre, hondsvioletten ; en Angleterre, dog’s violet ; en Suède et en Danemarck, hundefiol. Le latin de nomenclature viola canina est la traduction de ces appellations populaires ; peut-être cependant l’a-t-il propagée dans quelques langues[176].
[176] Le latin d’officine a certainement eu une très grande influence sur les noms même populaires des plantes ; il en a encore. Cela s’explique par les relations des pharmaciens et des cueilleuses de simples. M. E. Rolland a rencontré une de ces femmes connaissant les noms de toutes les plantes de son pays ; dans la liste que j’ai vue beaucoup de mots sont des déformations évidentes des noms du Formulaire (Mars 1899).
L’hépatique ne semble pas avoir[177] de nom français, et on ne connaît pas son nom populaire latin. Sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir littéralement traduit le latin savant trifolium hepaticum, les divers dialectes méridionaux lui ont, cependant, donné le nom d’herbe au foie, erba del fetje, d’aou fégé, au fedzo, etc. ; en italien, c’est aussi la fegatella ; en catalan, l’erba fetgera ; en espagnol, la higadela. Les langues germaniques, Scandinaves et slaves constatent la même relation : anglais, liver-wort ; hollandais, leverkruid ; allemand, leberblume et leberkraut ; transylvanien, liewerkrockt ; islandais, lifrarurt ; suédois, lefverrœt et levferblad ; danois, leverurt ; polonais, watrobnik.
[177] Le Nomenclator lui donne le nom bizarre de porcorau.
L’histoire de l’anémone est pareille et tout aussi concluante. Son nom français le plus répandu semble coquelourde, où il est peut-être possible de reconnaître clocca lurida ; du moins l’idée de cloche se retrouve-t-elle clairement dans plusieurs des noms donnés à cette fleur : clochette, en certaines parties de la France ; kuhschelle[178] (clochette de vache) et osterschelle (clochette de Pâques), en Allemagne ; klockenblome (fleur à la cloche), aux environs de Brême ; Coventry bells (cloches de Coventry), dans le centre de l’Angleterre[179]. Mais il était particulièrement intéressant de savoir si la valeur du mot grec ανεμονη se rencontrait dans les noms véritables de l’anémone ou dans ses surnoms populaires. Or, partout, en Europe, l’anémone est l’herbe au vent, la fleur ou la rose du vent[180] : erba del vent (Gard), erba de vent (Milanais), erba do vento (Galicie), flor del viento (Espagne) ; c’est, en Allemagne : windroschen (la rose du vent) ; en Flandre, windkruid (herbe au vent) ; en Danemarck, windrose ; en Russie, wetrezina, la fleur du vent.
[178] Pour le passage de l’idée de cloche (clocca) à l’idée de coquille (concha), on peut comparer l’allemand schelle (clochette) et l’anglais shell (coquille). De cloque à coque et réciproquement des interpositions sont fort possibles, surtout dans une région de la langue où la transmission des sons n’a jamais été fixée par l’écriture.
[179] Ou les cloches du couvent.
[180] Et même jusque dans le centre de la France et dans la Haute-Marne.
Aubépine. Chèvre-feuille. Rouge-Gorge. Fourmi-lion.
Il est tout simple que l’aubépine (albispina), la blanche épine, porte ce même nom en presque toutes les langues, depuis l’italien biancospino jusqu’au danois hvidtorn. De même on s’explique assez facilement la fréquence linguistique du chèvrefeuille (ital. : caprifoglio ; all. : geissblatt ; holl. : geitenblad ; dan. : giedeblad ; suéd. : getblad) ; tous ces noms modernes ne sont peut-être que la traduction de caprifolium. Quand le mot latin est très explicite et quand toutes les formes linguistiques sont identiques, l’hypothèse de la traduction est admissible. Les dictionnaires donnent du mot chèvrefeuille cette plaisante interprétation : ainsi appelé parce que les chèvres aiment à brouter ses feuilles. Comme si les chèvres n’aimaient pas à brouter tout ce qui est vert ! Le chèvrefeuille, c’est la plante-chèvre, la plante grimpante, tout simplement. Varron appelle caprea la vrille de la vigne et l’italien dit dans le même sens capreolo. Le mot latin s’est substitué, sans qu’on en comprenne le sens, aux noms indigènes qui avaient sans doute été faits, comme en Angleterre, avec l’idée de fleur qui a goût de miel, honey sukkle, ou celle de lien sauvage, lien des bois, wood bine[181]. Il en a peut-être été de même pour le rouge-gorge. Dans toutes les autres langues, de l’italien, pettirosso, à l’allemand, rothkehlchen, au danois, rotkielke, au polonais czerwonogardl, on soupçonne des mots latins et ces mots nous en avons l’écho dans le vers déjà cité à propos du roitelet :
[181] Ou bind. Hadrianus Junius donne plusieurs noms de chèvre-feuille en allemand du XVIe siècle ; les uns semblent vouloir dire la nourriture de la chèvre : speckgilgen ; les autres correspondent bien à la comparaison de la plante avec l’animal qui grimpe : waldgilgen. En vieux hollandais son nom est : les chèvres, gheyten.
[182] « Je regarde ce mot (Progne) comme employé ici pour désigner génériquement une famille de petits oiseaux, analogues à ceux qui sont nommés dans le même vers, et spécialement le rouge-gorge qui y est caractérisé très naïvement par ses propres attributs. » Philomela, XXXIIe remarque.
Cependant, il est fort possible et bien conforme au mécanisme de l’esprit humain que la trouvaille rouge-gorge ou rodkielke soit spontanée dans chacune des langues où on la rencontre. Le vieux français disait : rubéline.
Mais pour le fourmi-lion, aucun doute n’est possible, puisque ce mot n’est que le résultat d’une trop bonne prononciation de l’l mouillée ou d’une mauvaise lecture du mot latin. Formica-leo est, en effet, soit une forme bâtarde calquée sur notre fourmi-lion, soit une déformation, par étymologie trop savante, du bas-latin formiculo, formiculonem, diminutif de formica. Formiculonem a donné en français fourmillon. Comme l’idée de fourmi-lion se retrouve dans beaucoup de langues d’Europe, son absurdité doit sans doute être mise à la charge des latinisants. L’anglais ant-lion, l’allemand ameiselawe, le flamand mierenleeuw, le danois myrelove, le suédois myrlejon, le polonais mrowkolew se traduisent tous avec une exactitude singulière par formica-leo, mais si fourmi-lion veut bien dire en français « fourmi qui est comme un lion », ant-lion signifie en anglais « lion qui est comme une fourmi », ou « lion qui mange les fourmis », etc. ; c’est lion-ant qu’il faudrait pour rendre formica-leo. L’idée plaisante que le fourmi-lion est le « lion des fourmis » égaie quelques dictionnaires : que de mal ont pris les grammairiens pour expliquer logiquement les mœurs d’un insecte par une déformation linguistique !
Autres mots : Corset. Clairon. Amadou. Navette. Béryl. Railler.
La formation de métaphores, durables ou passagères, est dominée par un ensemble de lois psychologiques que nous ne pouvons connaître que par la trace qu’elles laissent dans les combinaisons verbales. Ainsi l’idée de petit corps se retrouve dans presque tous les mots qui signifient aujourd’hui corset[183], comme Brachet l’a constaté ingénieusement, mais sans analyser le phénomène. Voici, semble-t-il, la marche de cette métaphore qui n’a pu naître qu’avec le costume moderne des femmes, lorsque, l’« ajustement » remplaçant la draperie, la robe dut se partager en deux moitiés, le haut et le bas. Considérée en son ensemble, vide et dressée comme une armure, la robe se compose de la jupe et du buste ou corps de la jupe : ensuite toutes les femmes ayant la prétention d’être minces, le corps de la jupe[184] est devenu par courtoisie un petit corps ou corset et il deviendra sans doute un corselet. Dans cet exemple c’est aux lois de l’analogie que l’esprit a obéi ; une expression intermédiaire nous le certifie.
[183] Angl. : bodice ; all. : leibchen ; dan. : livstykke ; ital. : corpetto ; etc.
[184] Corps, pour corset, est resté en usage dans beaucoup de provinces, notamment dans le centre (Glossaire de Jaubert). J.-J. Rousseau l’emploie, mais son français est parfois un peu dialectal.
Certaines métaphores sont si singulières qu’on hésite même devant l’évidence. Pour identifier plus sûrement les deux mots du provençal, perna, qui veulent dire l’un jambon et l’autre bavolette, M. Antoine Thomas rappelle fort à propos que de πετασος, chapeau, les Grecs avaient formé πετασων, jambon : « Ce serait un rapport inverse qui aurait fait baptiser perna, bavolette, par les Gallo-Romains[185]. » Le mot latin gracilis[186] avait pris le sens de trompette au son grêle ou clair ; c’est exactement notre mot clairon. Nous ne pouvons reconnaître dans amadou le sens primitif d’appât, puisque la racine de ce mot est scandinave, mais nous trouvons réunies les deux significations dans l’esca des Latins, dans l’adescare des Italiens, dans l’εναυσμα des Grecs modernes. L’amadou, c’est la nourriture et l’appât du feu[187]. Il y a loin, semble-t-il, de l’idée de navire à celle de navette de tisserand ; on serait tenté de séparer les deux mots, si l’italien navicella, nacelle, et l’allemand schiff, bateau, ne couraient également sur l’eau et sur la trame des métiers. On a déterminé l’origine du mot briller ; c’est beryllare, scintiller comme le béryl[188]. Que ne diraient pas les professeurs de belles-lettres si quelque « décadent » forgeait, briller n’ayant vraiment plus qu’un sens abstrait, émerauder ou topazer ! Le mot railler a la même origine latine que raser (radere, rasus, raticulare) qui a pris lui-même récemment un sens péjoratif ; on trouve en allemand scheren, raser, et scherzen, railler, en flamand scheren, raser, et scherts, raillerie.
[185] Essais de Philologie française, page 350.
[186] Qui était devenu graile en ancien français. Le verbe grailler, sonner du cor, est resté comme terme de vénerie, mais il a pris d’autre part le sens second et contradictoire de « parler d’une voix enrouée ».
[187] Les Canadiens ont étendu le sens de boitte, appât, au sens de nourriture pour les bestiaux.
[188] Et du même béryl vient aussi bésicles, anciennement bericles (Beryenlus) !
Compter et conter. Dessein et Dessin. Pupille. Prunelle.
On sait avec quel soin les grammairiens distinguent l’un de l’autre compter et conter. A les entendre il n’y aurait pas deux mots plus éloignés, malgré leurs sonorités identiques, et il a fallu pour les confondre l’ignorance et la barbarie du moyen âge. Or il se trouve précisément que les deux ne sont qu’un : compter et conter, mot unique né du latin computare. Pour l’homme de tous les temps et de tous les climats, compter et conter représentent une seule et même opération ; un mot les traduit tous les deux : énumérer. Des chiffres ou des faits, on les énumère, on les compte. L’italien et l’espagnol sont d’accord en cela avec l’allemand et avec le danois : contare et contar ont, dans les deux premières langues, la double signification de nos deux mots ; en allemand compter, c’est zahlen, et conter, erzalen ; en danois compter, c’est toele et conter, fortoelle. Ce toele nous rappelle que l’anglais tale (conter) a eu primitivement la signification de compter ; il l’a perdue en partie, quand le mot account est entré dans la langue ; mais account a gardé, en partie, un peu du sens de tale. Il en est de même de notre mot compte, malgré tous les grammairiens ; dans compte-rendu d’un livre, on voit le mot computare au point mort où il ne signifie plus compte et ne veut pas encore dire conte. En différenciant les deux mots, la grammaire nous oblige à toutes sortes de petits mensonges, car il nous est réellement impossible parfois de savoir si nous comptons ou si nous contons. On ne devrait pas laisser les cuistres toucher à des organismes aussi délicats que le langage : du moins pourra-t-on désormais leur enseigner que les « tropes » sont une branche de la psychologie générale et qu’il faut réfléchir très longtemps avant que d’oser couper en deux morceaux et tailler à arêtes vives un bloc verbal que l’esprit humain laisse volontairement informe. Ils ont opéré la même scission entre dessin et dessein sans s’apercevoir, les pauvres gens, que la langue, incorrigible, recommençait exactement avec le mot plan les mêmes et indispensables confusions sans lesquelles les hommes cesseraient bientôt de se comprendre. Comme le mot conte, le mot dessin est unique ; le latin designare avait déjà tous les sens concrets et abstraits que comporte l’idée de dessiner. Le mot anglais design porte sans peine, avec une légère restriction (drawing lui ayant enlevé quelques-unes de ses nuances), la plupart des significations contenues dans notre double mot ; il en est de même en suédois avec utkast, en italien avec disegno et dans presque toutes les langues.
Bien d’autres mots seraient à noter que les dictionnaires séparent arbitrairement, quoique l’un ne soit que la métaphore de l’autre. Pupille est dans ce cas : qu’il signifie l’orpheline pourvue d’un tuteur ou la prunelle de l’œil, c’est toujours le latin pupilla, diminutif de pupa, petite fille (pupata, de la même famille, a donné poupée). La pupille de l’œil, c’est si bien la fille de l’œil que l’expression se retrouve tout entière en portugais où la pupille se dit menina do olho. Pareillement la prunelle des haies et la prunelle des yeux ne font qu’un. Le centre de l’œil a été comparé à la petite prune d’un noir bleu ou violacé qui mûrit parfois après les gelées ; par une métaphore analogue, mais bien moins jolie et bien moins juste, les Anglais appellent la prunelle de l’œil eye-apple et les Flamands, oogappel, la pomme de l’œil. Le polonais qui a le verbe zrzeniac, commencer à mûrir, appela zrzenica la prunelle de l’œil ; je ne sais dans quel ordre il faut établir les rapports de ces deux mots[189].
[189] L’œil a pu être comparé à un charbon. Se souvenir du latin pruna.
Un des inconvénients de la liberté prise avec dessin, conte, pupille, prunelle et tels autres mots par les grammairiens, c’est de rendre invisible la métaphore et ainsi d’engrisailler la langue. Séparé de l’idée qu’il représente, dessein n’est plus qu’une de ces abstractions verbales à moitié mortes dès le jour qu’elles sont nées et destinées à disparaître bien avant la langue dont elles ont fait partie. L’abstraction est une des causes de la mort des mots.
On voit donc que si le mécanisme de la métaphore est quelquefois mystérieux, ses oscillations n’en sont pas moins assez régulières et que la différence des langues n’implique pas une différence de marche ou de méthode[190]. Méthode, s’il fallait voir dans le choix des images l’influence d’une intelligence volontaire, comme le désire M. Michel Bréal ; marche, s’il s’agit le plus souvent, et c’est notre avis, d’associations passives d’idées. Sans doute, quelle que soit la métaphore, son âge ou son habitat, elle a toujours été une création personnelle ; ni les mots ni les idées ne peuvent être sérieusement considérés comme le produit naturel de cet être mythique qu’on appelle le Peuple. Pas plus que les contes ou les chansons populaires les mots métaphoriques ne sont une végétation sporadique analogue à la crue matinale des champignons dans les forêts ; les contes ont un auteur, les images verbales ont un auteur. Mais le même conte ou le même mot ont pu être créés plusieurs fois et même simultanément ; pour les mots nous en avons la certitude par la coexistence des mêmes combinaisons d’images dans des langues très différentes ; pour les contes, cela est fort vraisemblable. Je crois que cela revient à dire que tous les cerveaux humains sont des horloges très compliquées et très fragiles, mais toutes construites sur le même plan et douées des mêmes rouages. La banalité de cette conclusion nécessaire me réjouit, car une étude de ce genre doit, pour avoir son intérêt, aboutir, quoique par un chemin détourné et nouveau, à la vieille route royale piétinée par les longues caravanes.
[190] On tentera peut-être d’établir des groupes sémantiques comme on a établi des groupes linguistiques. D’après cette étude qui n’est qu’un essai rudimentaire, les groupes se répartiraient ainsi par rapport au français : d’abord l’anglais et l’allemand ; ensuite le hollandais (ou flamand), l’italien, le polonais ; enfin le suédois, le danois, l’espagnol et le portugais. Les langues sont nommées dans l’ordre de la fréquence de leurs métaphores identiques aux métaphores françaises. Les Anglais et les Allemands seraient de beaucoup, et à peu près au même degré, nos plus proches voisins sémantiques.