Ce fut une fin de combat lamentable. Ceux que les vagues rejetaient, étaient reçus à coups d’épée et de lance par les Romains. Le carnage y fut monstrueux. Les Turcs tombaient les uns sur les autres. Partout, au bord de l’eau, on ne voyait que des tas de cadavres. Et les Sarrasins maudits avaient le choix ou de mourir noyés sans recours dans l’onde furieuse, ou de succomber à la colère des Romains sur le rivage.
Disons-le pour achever: pas un Turc ne survécut. De toute cette troisième armée, la plus puissante qu’ils eussent dressée contre Rome, et qui subit la plus sombre défaite, il ne resta rien. Et cette troisième victoire de Rome, qui était celle que les Romains avaient le moins espérée, fut la plus complète et la plus grandiose.
*
* *
Et le Chevalier Blanc?
Au milieu du désordre qui régnait quand les Romains se ruèrent au butin, il s’y prit si adroitement qu’il se retira du champ de bataille sans être arrêté ni remarqué par personne.
Il se dirigeait vers la ville, et déjà il s’approchait du boqueteau où l’attendaient en embuscade les trente chevaliers choisis par l’Empereur.
Depuis longtemps ils l’observaient. Ils l’attendaient sans bouger. Telle était en effet leur consigne: laisser le Chevalier arriver à leur hauteur; puis, à ce moment, surgir tous ensemble du bois, le cerner, saisir son cheval par la bride pour l’empêcher de fuir, ou, au besoin, tuer son cheval, dernière ressource.
Or le Chevalier Blanc ne soupçonnait rien. Il s’en retournait vers Rome au petit galop.
Soudain, quand il fut à hauteur des trente chevaliers, voilà les trente chevaliers qui surgissent des fourrés du boqueteau, et, piquant à l’envi sur le Chevalier Blanc, lui crient à toute bouche:
—«Vassal, vous êtes nôtre. Par ordre de l’Empereur, vous serez à l’honneur aujourd’hui.»
De surprise, il s’arrête, regarde les chevaliers qui accourent, comprend d’un trait la menace, s’attriste à la crainte d’un combat possible à soutenir contre les envoyés de l’Empereur, car il avait le droit de se battre contre les Turcs, mais il n’a pas le droit de porter le moindre coup contre tout autre. Il s’attriste en même temps à la crainte d’être pris et reconnu et fêté et récompensé, et de ne plus pouvoir faire comme il doit sa pénitence. S’il est pris, que deviendra-t-il? C’est son salut qui est en péril.
D’un trait, en moins de rien, il mesure tout le danger. Et brusquement, brochant et frappant son cheval, il se lance au grand galop vers la ville, fuyant à bride abattue, lui, le chevalier terrible devant qui tous les Turcs s’enfuyaient. Et il prie Dieu de lui venir en aide.
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* *
Derrière lui, un nuage de poussière monte. Les trente cavaliers sont à ses trousses. Une poursuite endiablée commence.
Tantôt les cavaliers gagnent du terrain et baissent la lance vers le cheval du Chevalier Blanc, et tantôt le Chevalier Blanc, forçant sa bête, leur échappe.
La poursuite est dure. Les chevaux soufflent, suent, s’épuisent.
Le Chevalier Blanc fuit toujours.
Un étang les arrête, qu’il faut contourner. Les chevaux n’en peuvent plus. Les chevaliers sont obligés d’abandonner.
Un seul d’entre eux s’obstine, et pique sur le Chevalier Blanc.
Il pique et broche et frappe tant et si fort, qu’il finit par rejoindre le Chevalier Blanc. Il baisse déjà la lance, il pique encore, vise le cheval du Chevalier Blanc entre les sangles pour l’abattre net, pique encore, pousse sa lance à fond, et avec un grand cri de joie s’arrête, son cheval exténué.
Mais le Chevalier Blanc s’échappe.
L’autre a ramené sa lance tordue et sanglante, ou plutôt il n’en ramène que le bois. Le fer en est resté, non point dans le ventre du cheval, mais dans la cuisse du Chevalier Blanc. Et le Chevalier Blanc, qui n’a pas crié sous le coup, s’enfuit à bride abattue, en serrant tant qu’il peut sa plaie, pour que le sang n’en tombe pas à terre et ne trahisse pas le chemin de sa retraite.
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Blessé, mais toujours droit en selle, le Chevalier Blanc rentre par la brèche au jardin, descend, rend armes et cheval, et, se croyant seul près de la fontaine, se met à songer.
Comme les autres fois, il a le visage meurtri, et il est moulu des coups que les Turcs ne lui ont pas ménagés. Mais c’est de sa blessure à la cuisse qu’il souffre surtout; et, ce qui l’inquiète davantage, c’est la crainte de ne pas pouvoir dissimuler sa blessure, où le fer de la lance est demeuré planté.
Douloureusement, il se traîne jusqu’à la source et lave d’abord le sang qui souille sa plaie. Mais la plaie ouverte saigne.
Robert comprend qu’il en doit retirer le fer cruel, faute de quoi jamais la plaie ne se fermera.
Douloureusement, mais courageusement, il s’exécute. Tant bien que mal, il arrive à retirer le fer profond.
Cependant, il a besoin d’un emplâtre pour sa blessure. Et où le chercher? Ingénieux, il dépouille de sa mousse un arbre sec, puis sonde le trou de sa plaie, y enfonce un tampon de mousse, non sans pâlir plus d’une fois; puis il se lève, ramasse le fer de la lance, et, pour que nul ne le retrouve, le cache sous terre, dans une des conduites de la fontaine.
Après quoi, la jambe lourde et le visage décoloré, il quitte le jardin lentement, péniblement, et se dirige vers son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle.
Dieu! comme elle pleure, à sa fenêtre, la charmante fille de l’Empereur, qui a tout vu, la bataille et l’embuscade, la poursuite et la blessure, et la plaie affreuse du bienfaiteur méconnu!
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Sur le rivage, au milieu du champ de bataille conquis, l’Empereur se réjouissait sans arrière-pensée de sa victoire.
Tandis que, suivant ses instructions, on partageait entre les vainqueurs le butin rassemblé, il manda près de lui le Pape, les barons, ses plus nobles vassaux, tant pour les inviter à célébrer avec lui cette belle journée, que pour recevoir en leur présence le Chevalier Blanc qu’il se flattait de voir bientôt.
Les barons étaient inquiets.
—«N’ayez crainte», dit l’Empereur. «S’il a pris par le boqueteau que vous savez, nous le verrons. Les chevaliers que j’y ai embusqués lui ont sûrement coupé la retraite, et ils me l’amèneront.»
Or, soudain, un baron s’écria:
—«Les voici qui s’en viennent.»
—«Mais comme ils viennent lentement!» fit un autre.
—«Ils baissent la tête, voyez!» dit un troisième.
L’Empereur s’était élancé vers eux.
—«Où est le Chevalier Blanc?» leur cria-t-il de loin.
L’un d’eux répondit:
—«Sire, nous ne l’avons pas. Nous le poursuivîmes à l’envi tant que nous pûmes, mais nous y dûmes tous renoncer, sauf celui-là, Sire, dont vous voyez la lance brisée et sanglante. Il l’atteignit, celui-là, oui, nous pouvons l’affirmer. Et il allait tuer son cheval, pour le saisir démonté; mais, le malheur aidant, il manqua le cheval et toucha l’homme à la cuisse. Dieu permette que la blessure soit guérissable! L’inconnu s’est échappé, emportant dans sa cuisse le fer de la lance. Et le chevalier que voilà se désespère du coup qu’il lui porta. Regardez, Sire, comme le bois de sa lance est sanglant!»
—«Il a mal fait», dit l’Empereur, «mais il n’a pas mal agi, puisqu’il a fait ce qu’il a pu, et qu’il n’a pas voulu ce qu’il a fait.»
Autour de l’Empereur, barons, comtes et ducs, étaient consternés. L’Empereur fondit en larmes.
—«Il nous faut donc rentrer à Rome sans lui,» dit-il.
Mais après une victoire plus grande que toutes les autres réunies, le retour des vainqueurs fut cette fois moins joyeux. Un morne silence pesait sur toute l’armée.
A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville, assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu! qu’on plaignit le pauvre Chevalier!
On disait:
—«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver, il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»
Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.
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* *
Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en secret l’acuité.
Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences sans tache.
Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui l’attention?
Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?
Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et douloureuses.
On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les autres fois.
A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; après quoi, elle se rassit.
L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités des festins précédents.
—«Elle est toujours folle!» songea-t-il.
Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il s’écria, comme les autres fois:
—«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»
Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est mécontent et sa colère n’est pas feinte.
Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il souffre trop.
—«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits soient les lâches! Je les châtierai.»
L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.
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* *
Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en entier.
Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses du Chevalier Blanc.
—«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»
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* *
Alors,—mais oui, vous devinez,—la fille de l’Empereur se lève comme les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne sont qu’un seul et même personnage.
—«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»
Puis, s’adressant aux gouvernantes:
—«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, vous sentirez le poids de mon dépit!»
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Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle éplorée.
—«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin de votre avis.»
Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement, douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.
Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:
—«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»
—«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en mariage.»
—«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut l’avoir.»
Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola promptement par tout le pays.
TROIS jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique, pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome, s’il venait.
Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de Marabonde, celui-là—vous en souvient-il?—qui avait eu jadis la visite de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.
L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé de fines gouttes d’or.
Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait. Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée, il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et, maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se demandait:
—«Est-ce lui?»
Mais ce n’était jamais lui.
*
* *
La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas. Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.
—«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement. Il ne viendra pas.»
Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux nouvelles. On entendit crier:
—«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»
—«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»
L’Empereur souriait.
Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait. Et le tumulte augmentait peu à peu.
*
* *
En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.
Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à l’assemblée par les rues de la ville.
Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes, toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement, et dense, et joyeuse, et bruyante.
Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans, vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits, riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en joignant les mains.
Bientôt, il fut en vue de la cour.
—«Il vient, il vient! Le voilà!»
Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus lui-même.
*
* *
Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.
Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.
Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.
Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent. Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait poser à terre que l’un de ses pieds.
Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un miroir. Deux autres barons accoururent.
—«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre, n’est-il pas vrai?»
Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume, presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que neige sur branche.
Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair, il prononça:
—«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour; longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»
L’Empereur répondit:
—«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré publiquement les preuves que nous demandons.»
—«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»
A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.
Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.
—«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la peine, doit être à l’honneur.»
C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui, comme il souhaitait.
*
* *
Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien taillé et fort tranchant.
—«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,—et prenez garde! ne mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!—dites-nous si c’est le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»
Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et il hésite. Il hésite et ne répond rien.
Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.
—«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»
Le chevalier s’incline, ému.
Il dit enfin:
—«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre récompense.»
—«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne au front.»
*
* *
Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:
—«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire, il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où vous êtes et à qui nous devons notre salut.»
Et le Chevalier Blanc répond:
—«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»
L’Empereur en croit mal ses oreilles.
—«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»
—«Je le suis, Sire.»
—«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille? Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»
Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.
—«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille? Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu. J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et couronne.»
C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur. Mais l’Empereur s’empresse de le relever.
—«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»
Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.
JUSQU’À cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.
Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.
—«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable. Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»
*
* *
L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée, longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait. Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de tonnerre.
Or l’Empereur dit à sa fille:
—«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait. C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi, le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille, que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui fut dans la bataille le preux des preux.»
Mais, soudain:
—«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»
—«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma fille, qui avez parlé?»
L’Empereur est stupéfait. Tous les barons se sont dressés. Un long brouhaha roule à travers la foule.
—«La fille de l’Empereur a parlé! La fille de l’Empereur a parlé!»
—«Miracle! Miracle!»
Mais la princesse dit à l’Empereur:
—«Mon cher doux père, si je fus muette jusqu’à ce jour, jusqu’à cette heure où vous vouliez que je prisse le Sénéchal, et si je ne le suis plus tout à coup, c’est que Dieu ne veut pas ce que vous vouliez. Le Sénéchal n’a pas reçu sa blessure en revenant de la bataille. Quoi qu’il vous conte, c’est tout mensonge. Je le prouverai. Celui qui a vaincu les Turcs et qui a payé son dévouement d’une blessure griève, je le connais, il n’est pas loin d’ici. En sa faveur, Dieu fit ce miracle de me donner la parole, pour témoigner contre le Sénéchal et sa fourbe.»
Elle a parlé, l’admirable jeune fille, avec une assurance et une foi persuasives. Mais quoi qu’elle eût dit, son père était trop heureux du miracle pour ne pas la croire immédiatement.
A la vérité, jamais vous ne vîtes homme plus heureux que le bon Empereur. Sans s’occuper du Sénéchal, il prend sa fille dans ses bras et la baise plus de cent fois. Pour l’instant, il n’a pas d’autre souci.
Autour d’eux, la joie est générale; elle monte en clameurs d’allégresse vers la tribune. Barons, ducs, comtes, princes, abbés, moines, archevêques, clercs et laïcs, hommes et femmes, grands et petits, seigneurs et vilains, se pressent à qui mieux mieux vers la tribune.
Chacun veut voir le miracle, et regarder de près la Damoiselle et l’entendre parler.
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* *
Cependant, l’Empereur, tenant toujours sa fille embrassée, se remettait peu à peu de son ravissement.
—«Ma fille», dit-il enfin, «je suis bien aise de vous entendre parler. Mais il faut que nous retrouvions le vrai Chevalier Blanc, puisque le Sénéchal nous a trompés si laidement. Par vous, le faux chevalier fut démasqué. Le vrai doit être couronné par vous.»
—«Mon père», dit la princesse, «je vous le ferai tôt couronner. Il est à Rome depuis dix ans. Vous ne savez pas son nom, et vous ne savez rien de lui, parce que vous n’avez jamais rien voulu savoir de lui. Mais à cette heure tout doit se dévoiler. Dieu le veut. Dieu veut par moi lui donner cet honneur, et il veut me donner cette gloire. Sachez donc de toute certitude, mon père, et n’en doutez plus, que le sauveur de Rome gît sous l’escalier de la chapelle. C’est celui que vous appelez le fol, qui mange avec le chien. Sachez qu’il n’est pas fou du tout, qu’il est plein de bon sens, et qu’il est chevalier parfait. Vous l’avez vu sur le champ de bataille. Moi, je vous dis qu’il est plus qu’il ne paraît, je vous dis qu’il est de haute naissance, et qu’il se cache à la cour, jouant le bouffon pour un motif que j’ignore. Vous m’avez déjà par trois fois outragée et honnie, mon père, parce que je vous annonçais par mes signes de muette que votre bouffon était digne des plus grands honneurs. Vous n’avez jamais voulu me croire. Qui plus est, vous m’appeliez folle aussi, et vous me chassiez de votre table, devant tous vos barons, à ma honte. Mon père, Dieu veut maintenant témoigner que je n’étais pas folle, et que j’avais raison contre tous, quand j’honorais le malheureux qui gît blessé sous l’escalier de la chapelle.»
Et, brusquement, changeant de ton, elle cria:
—«Où est donc le Sénéchal? Je ne l’entends pas. Est-il devenu muet?»
Mais le Sénéchal n’avait pas attendu qu’on l’appelât. Des gens avouèrent qu’il s’était échappé, sans se faire aider par personne.
—«Le faux larron!» s’écrièrent les comtes.
—«Pourquoi l’a-t-on laissé fuir?» demanda l’Empereur.
On avait déjà la preuve ainsi que la Damoiselle disait la vérité. Mais quelle stupeur dans la foule, quand on apprit que la Damoiselle pût dire aussi certainement la vérité, en désignant le bouffon à l’admiration et à la reconnaissance de tous!
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La première surprise apaisée, la fille de l’Empereur demanda qu’on fit silence.
—«Seigneurs», dit-elle, «ce n’est pas tout. J’ai annoncé que je prouverais ce que je prétends. Je le prouverai. Mais, d’abord, laissez-moi dénoncer devant vous le chevalier qui reconnut pour sien le fer de lance que le Sénéchal vous montra. Celui-là vous a menti par la bouche. Et moi, je vais aller vous chercher le véritable fer, car je sais où le Chevalier Blanc le cacha. Il suffit. Sans plus tarder, je vais et vous le rapporte.»
Et la voilà qui s’en va, légère, prompte, vive, charmante. Elle s’est débarrassée de son manteau. En taille, simplement, elle fend la foule. Elle court au jardin, s’agenouille sur l’herbe près de la fontaine, trouve le fer, s’en empare, revient à la tribune, vive, prompte, charmante, et tend le fer à l’Empereur avec un sourire de triomphe.
L’Empereur appelle de nouveau le chevalier qui a menti. Le chevalier s’approche, reçoit en tremblant le fer que la Damoiselle a rapporté, le regarde à peine et se jette aussitôt aux pieds de l’Empereur.
—«Sire», dit-il, «ce fer vient de Pavie. Je l’avais acheté et fait tailler selon mon désir. Il n’y en a pas de meilleur jusqu’à Césarée. Je l’ai gardé pendant plus de sept ans, et c’est avec lui que j’ai frappé l’homme dont nous déplorons tous la blessure.»
—«Mais, chevalier,» objecte l’Empereur, «pourquoi nous avez-vous menti tout à l’heure, si vous dites maintenant la vérité?»
—«Sire», répond le chevalier penaud, «je vous l’avouerai sans détour. Quand le Sénéchal était devant vous, je crus comprendre qu’il avait déjà conquis votre cœur, et je voyais bien que toute l’assemblée voulait lui rendre hommage. Je réfléchis que, malgré mon désaveu, le mariage ne serait pas différé, et que je m’attirerais la haine de tous si je disais que son fer n’était pas le mien. Voilà, Sire, pourquoi je vous ai menti. Et je vous prie de me pardonner, vous assurant que jamais à l’avenir je ne mériterai de vous aucun reproche.»
Et, comme la princesse gentiment prie aussi son père de pardonner, l’Empereur acquitte le chevalier pour l’amour de sa fille, et parce qu’il a hâte de voir le vrai sauveur de Rome.
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Restait la suprême épreuve.
L’Empereur choisit dix de ses meilleurs barons.
—«Barons», leur commanda-t-il, «allez de ce pas à la chapelle. Sous les degrés, vous trouverez le Chevalier Blanc. Amenez-le nous. Nous verrons ce qu’il nous dira.»
Les barons s’inclinèrent.
Sous la voûte, ils trouvèrent le bouffon, couché sur la paille, gémissant, le visage décoloré.
—«Levez-vous, Seigneur,» dirent-ils.
Robert ne protesta point. Non sans peine il essaya de se soulever. Il était maigre, hâve, pitoyable. Il se traîna hors de la voûte. Là, les barons émus le prirent sous les aisselles pour le mettre debout. Une plainte sourde lui échappa: il souffrait tellement de sa blessure qu’il ne put retenir cette plainte, lui, le chevalier si terrible. Mais les barons l’emportèrent avec d’infinies précautions. Il se laissait faire, ne sachant ce qu’on lui voulait.
Quand il arriva devant l’Empereur, toute l’assistance se dressa, respectueusement. Et, avant tout le monde, la Damoiselle s’était dressée, pour saluer le malheureux héros.
Alors il s’effraya: on l’installait sur un fauteuil d’or massif. Il soupçonna qu’il était découvert. Au reste, il ne pouvait plus avoir de doute. De quelque côté qu’il tournât ses regards, il ne voyait que des yeux pleins de larmes et des visages angoissés.
Et alors l’Empereur lui dit:
—«Mon frère, mon ami, qui êtes-vous? Et quel est votre nom? Ne me le cachez pas. Nous vous connaissons bien maintenant, et nous savons tout de vous, sauf votre nom et votre origine. Je vous prie de par Dieu de ne plus en faire mystère. Et contez-nous votre histoire.»
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A l’Empereur, tout homme doit obéissance. Mais Robert ne répond rien. Des larmes lui viennent aux yeux. Du fond du cœur il soupire. Il comprend que toute la ville le connaît enfin pour ce qu’il est, et qu’il est trahi.
Il ne répond rien.
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Alors la Damoiselle se tourne vers lui.
—«Chevalier», dit-elle, «jusqu’à ce jour j’étais muette. Par amour de vous, très charitablement, Dieu m’a fait don de la parole, aujourd’hui, car il voulait que votre gloire fût proclamée. Je vous en conjure donc, au nom du Roi céleste, contez-nous votre histoire, et dites-nous quel est votre nom, et d’où vous veniez quand vous vous arrêtâtes à la cour de mon père.»
A ces mots, Robert redouble de larmes. Il a le cœur débordant de compassion. Mentalement, il remercie Dieu d’avoir fait don de la parole à la si bonne petite princesse.
Mais il ne répond rien.
—«Seigneur!» dit la princesse en s’adressant au Pape, «pour l’amour de Dieu, créateur de ce monde, faites qu’il vous réponde, à vous, puisqu’il ne veut pas nous répondre, à nous qui n’avons pas encore obtenu son pardon.»
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* *
Alors le Pape dit à Robert:
—«Mon frère, ne nous gardez pas rancune. Je vous en conjure, au nom du Roi de gloire, contez-nous qui vous êtes.»
Mais Robert ne répond rien au Pape.
Le Pape perd contenance. Toutefois, subitement, il se rappelle qu’il avait mandé par bonheur à l’assemblée l’ermite de la forêt de Marabonde, le saint ermite qui a la réputation d’être écouté du ciel et souvent exaucé. Et il demande à l’ermite d’intervenir.
Alors l’ermite dit à Robert:
—«Ami, de par Dieu, je vous prie de nous dire qui vous êtes, pour peu que vous désiriez recevoir ma bénédiction.»
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Or,—vous en souvient-il?—c’était ce saint ermite qui avait imposé à Robert sa triple pénitence, et c’était lui seul qui pouvait lever l’interdiction qui pesait sur Robert depuis dix ans.
Robert avait reconnu l’ermite. Il lui répondit donc:
—«Seigneur, vous m’ordonnez de parler, je parlerai, sans vous celer rien. Je vous dois la vérité, je vais vous la dire toute. Je suis né en Normandie. Celui qui en était duc fut mon père, et la duchesse fut ma mère. Le comte de Poitiers est mon aïeul, je peux le déclarer hautement. Mais je suis né, malheureux, voué au Méchant par l’imprudence de ma mère. Dans ma jeunesse, j’ai commis maintes actions infâmes et plus d’un crime, dont j’ai fait ici pénitence pendant dix ans, selon ce que vous-même, Seigneur, m’aviez enjoint. A présent, vous savez tout de moi. Il suffit que j’ajoute mon nom: je m’appelle Robert.
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* *
Or, écoutez bien.
A l’assemblée ouverte par l’Empereur pour couronner le sauveur de Rome, il y avait entre autres quatre seigneurs, assez vieux, qui semblaient étrangers. C’étaient quatre seigneurs normands qui, depuis longtemps déjà, cherchaient en tous lieux Robert, fils de leur duc.
Sitôt qu’ils eurent entendu Robert se nommer, ils écartèrent la foule, se glissèrent jusqu’au premier rang, et tombèrent à genoux devant Robert retrouvé.
—«Pitié, Seigneur!» s’écrièrent-ils.
Et le plus âgé lui dit:
—«Seigneur, tous vos gens vous crient: Pitié! Vos gens sont attaqués de toutes parts, et perdus si vous ne les secourez. Ne tardez pas davantage, par pitié, ni pour ami ni pour amie. Courez à leur aide. Il y a de vos parents qui ravagent vos terres et harcèlent vos gens. Car, si vous l’ignoriez, le duc votre père est mort; la duchesse votre mère est morte aussi; et mort aussi le comte votre aïeul, qui aimait tant les siens. Tout le fief vous est dévolu. Nul n’y a droit, hors vous. Cependant, vos parents vous en veulent frustrer, et déjà ils s’emparent de tout ce qu’ils peuvent prendre de force. Ne vous laissez pas dépouiller, Seigneur. Vous n’avez déjà que trop attendu.»
Et les quatre barons normands pleurent aux pieds de Robert.
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* *
Qui fut surpris de ces dernières nouvelles? Il faut bien le dire: ce fut l’Empereur. Quoi! Le bouffon muet n’était pas muet, le fou n’était pas fou, et le misérable qui disputait sa nourriture aux chiens était le fils du duc de Normandie et l’héritier d’un beau duché? Cela suffisait à déconcerter quiconque, et le bon Empereur aussi.
Tous les regards étaient tournés vers l’Empereur. On attendait avec impatience le dénouement de cette merveilleuse histoire.
L’Empereur dit:
—«Ami Robert, si le duc votre père est mort, quels que fussent ses mérites, ne vous en chagrinez pas outre mesure: je vous serai dorénavant un bon père. Je vous donnerai ma fille et ma couronne, et vous serez mon fils, et vous commanderez, ordonnerez, gouvernerez, jugerez et régnerez dans mon Empire avant moi-même.»
—«Sire!» répliquèrent les quatre barons normands, «il agirait mal, si, pour prendre votre fille, il laissait son peuple sans défense, et son duché à la merci de ceux qui le dévastent.»
Alors tous les regards se fixèrent sur Robert qui allait décider.
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* *
Robert dit aux barons normands:
—«Seigneurs, écoutez. Pour Dieu, soyez en paix. Retournez dans votre pays. Je ne vous suivrai ni là ni ailleurs. J’ai trop à faire de me défendre et de me garder de toute surprise. Vous savez assez quel je fus jadis. Je ne retournerai pas à la tentation. Cherchez dans ma famille un homme qui me puisse remplacer: il n’en manque ni de braves ni de sages. Celui-là sera votre duc. Je ne m’oppose à rien de ce qu’il fera. Allez. Je n’irai pas en Normandie avec vous.»
—«Bel ami,» s’écria l’Empereur joyeusement, «le don que je vous promettais, acceptez-le. Il est à votre taille, et vous agirez bien.»
Sans délai, Robert répond:
—«Ah! Sire, loin de moi! loin de moi! Jamais, s’il plaît à Dieu, fils de Marie, je n’exposerai de nouveau dans le siècle ma pauvre âme que j’ai péniblement sauvée. Toutes vos possessions, je vous les abandonne, et votre fille. S’il plaît à Dieu, ce n’est pas moi qui tiendrai dans mes bras la gracieuse damoiselle. Tant que mon âme dans mon corps vivra, je n’aurai soin d’aucun plaisir. Si vous me voulez accorder quelque chose, je demande à me retirer dans la forêt avec le saint ermite qui me sauva. Avec lui je servirai le divin Martyr. J’en appelle à votre charité: faites-moi seulement transporter à l’ermitage, car je suis trop faible pour m’y rendre à pied. Là je mortifierai ma pauvre chair, là je panserai ma blessure. Telle est ma décision irrévocable. Vous savez tout. Je veux m’en aller à l’ermitage, je ne veux plus rester ici, et ce n’est point par mépris pour vous, Sire, qui me fûtes si bon, ni pour cette ville; mais, si l’on m’offrait même le monde entier, grand comme il est, avec ses peuples et ses richesses, je n’en resterais pas davantage un jour de plus dans le siècle. Sire! par grâce, faites-moi seulement emporter d’ici. Je souffre beaucoup de ma blessure. Je veux me retirer à l’ermitage.»
Toute l’assistance était consternée.
—«Ne le retenez point, Sire Empereur», dit alors le saint ermite. «A Jésus-Christ il s’est donné. Laissez-le suivre sa voie.»
—«Je n’insiste plus», répondit l’Empereur. «Je ferai ce qu’il désire.»
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Qu’ajouterai-je, grands et petits qui m’écoutez?
Sur l’ordre de l’Empereur, on construisit une litière somptueuse. Et, Robert y ayant été placé, un long cortège d’enfants, de dames, de damoiselles, d’hommes, de seigneurs et de vilains, de riches et de pauvres, un long cortège, conduit par l’Empereur et sa cour, accompagna la litière de Robert jusqu’à une grande lieue de Rome. Au moment de la séparation, tous les yeux étaient pleins de larmes.
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Dans la forêt de Marabonde, auprès du saint ermite, Robert peu à peu guérit et se rétablit. Il menait la vie de prières et d’abstinence de son compagnon.
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Le saint ermite, qui était fort vieux, vint à mourir. Robert l’enterra dans la petite chapelle de l’ermitage, puis mena seul la vie qu’ils avaient menée ensemble jusqu’alors.
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Robert survécut de nombreuses années à son compagnon. Il servait Dieu de tout son cœur, loin du siècle. On conte que pour lui Dieu fit maints miracles, et que tous ceux qui allaient l’implorer le tenaient un saint. Mais cela aussi serait une autre histoire.
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Quand il mourut dans son ermitage, les Romains allèrent en magnifique procession chercher son corps. On l’enterra dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, à main droite quand on y entre. C’est là que fut son tombeau. Et le corps y serait encore, si n’avait pas eu lieu par la suite ce que je vais vous dire pour terminer.
Un jour qu’il y avait à Rome un extraordinaire concours de gens de tous pays célébrant la fin de quelque horrible guerre, un riche personnage du Puy-en-Velay se fit conter la vie de Robert le Diable. Il en fut si touché, qu’il ravit à la tombe de Saint-Jean-de-Latran tout ce qu’il y trouva d’ossements et de cendre. Il les emporta. Près du Puy, au bord de la rivière, il fit construire une abbaye. L’abbaye devint célèbre, et elle le fut longtemps sous le nom de Saint Robert.
FIN
| I. | — | Robert le Diable | 13 |
| II. | — | Le pèlerin de Rome | 39 |
| III. | — | Le chevalier pénitent | 55 |
| IV. | — | Un singulier bouffon | 75 |
| V. | — | Le fou et la folle | 101 |
| VI. | — | Le mystérieux chevalier | 115 |
| VII. | — | La chasse au vainqueur | 133 |
| VIII. | — | Le bienfaiteur introuvable | 159 |
| IX. | — | Le chevalier blanc | 171 |
| X. | — | La couronne de Robert | 187 |
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 15 AVRIL 1925
PAR F. PAILLART, A
ABBEVILLE (FRANCE)