[43] Pulgher, Les anciennes églises de Constantinople, 1880. Diehl, Etudes byzantines, 1905, p. 392-431.
Les mosaïques qui se trouvent sur les deux côtés de la porte centrale sont recouvertes de volets en bois, que demande la religion musulmane, mais qu’on peut ouvrir à volonté pour voir les images; les murs sont tapissés jusqu’aux bases des voûtes par de grandes plaques de marbre gris encadrées par des bandes vertes. De fines bordures sont sculptées au pourtour des marbres.
Plan de la mosquée Kahrié.
A l’intérieur du second narthex, sur la porte du milieu qui donne accès dans l’église, une mosaïque représente le Christ assis sur un trône, à qui Métochite, agenouillé, présente un modèle en réduction de l’église. Métochite est coiffé d’un haut bonnet blanc garni de bandes rouges et vêtu d’une tunique dorée recouverte d’un manteau vert brodé de fleurettes rouges.
Métochite, né à Nicée, arriva à l’âge de vingt ans à Constantinople où, par son talent d’orateur et son érudition en littérature et en philosophie, il attira l’attention d’Andronic II. Il commença sa carrière dans les ambassades, devint ensuite logothète de la liste civile, ministre du trésor, puis premier ministre de l’Empereur pendant vingt ans. Il fut en même temps philosophe, diplomate et administrateur.
Il avait toute la confiance de l’Empereur son maître, qui ne lui cachait aucun secret, et fit épouser à son propre neveu Irène, la fille de Métochite, très intelligente et très instruite. Toutefois Métochite, malgré les hautes satisfactions qui lui étaient accordées, pensait toujours aux dangers dont les querelles philosophiques et religieuses menaçaient le pays. Il attirait à chaque instant l’attention de l’Empereur sur le péril turc, qui lui paraissait devoir causer un jour la ruine complète de l’État. Il prévoyait la décadence et la chute inévitable de l’empire.
Pl. 21.
(Restitution de l’auteur d’après le plan de Labarte.)
Les troubles à l’intérieur augmentaient de jour en jour. L’Empereur et son favori se trouvaient dans une situation très difficile. Pendant les guerres civiles qui durèrent de 1321 à 1328, Métochite fut un habile négociateur entre Andronic II et son ambitieux petit-fils, Andronic le Jeune, qui prétendait au trône.
Métochite, pour ne pas s’attirer la haine des deux factions, s’entremit d’abord impartialement entre les deux princes ennemis. Mais, quand la rupture entre les deux adversaires éclata, il se rangea du côté de son ancien maître et refusa toutes les avances d’Andronic le Jeune. Sentant gronder l’émeute dans la ville, il se retira dans le palais. Lorsque pendant la nuit du 22 mai 1328, le prétendant pénétra dans la ville, grâce à la trahison des gardes de l’Empereur, le ministre fut la première victime. Sa maison fut livrée au pillage et démolie complètement. Il fut jeté d’abord en prison et ensuite exilé. Cependant il put obtenir son rappel et vint terminer ses jours au monastère de Chora, où il vécut jusqu’au 13 mars 1332, portant en religion le nom de Théoleptos.
Toute une série de tableaux en mosaïques, retraçant des scènes religieuses variées, décorent les murs et les voûtes du narthex.
De nombreux médaillons garnissent le sommet des arcades. Au-dessus de la porte d’entrée se trouve le buste du Christ. En face, entre deux grandes arcades, c’est la Vierge tenant contre sa poitrine un médaillon qui renferme l’Enfant Jésus, puis des saints en costume de cour, saint Pierre et saint Paul aux deux côtés de la porte royale.
Parmi les séries de mosaïques qui décorent les coupoles et les voûtes du narthex intérieur, les deux plus intéressantes sont celles qui retracent les épisodes de la vie de Jésus et ceux de la vie de la sainte Vierge tirés des Évangiles apocryphes[44].
[44] Pour compléter les récits de l’Évangile, dès le IIe siècle on voulut détailler les épisodes de la vie du Sauveur, et pour donner à ces récits une apparence plus authentique, on les attribua à tel ou tel apôtre. On a donné à ces récits le nom d’Évangiles apocryphes. Dès le IVe siècle l’Église grecque les admit au nombre des textes sacrés, mais ce n’est qu’à partir du XIe que les compositions tirées de ces évangiles apparaissent sur les murs des églises.
Plan explicatif des mosaïques de Kahrié-Djami.
MOSAIQUES DU NARTHEX
PANNEAUX
EXONARTHEX
PANNEAUX
Le Christ est figuré au centre sur l’une des coupoles du second narthex; tout autour, dans les segments concaves qui forment la coupole sont rangées les images des patriarches et des représentants des tribus d’Israël. Dans le centre de l’autre coupole, autour de la Vierge, sont groupés les prophètes et les rois d’Israël.
On voit dans ces mosaïques toute une série des miracles de Jésus-Christ. Dans le narthex intérieur: guérison du lépreux, de l’homme à la main desséchée, la guérison des aveugles. Enfin des malades, des boiteux, des bossus et des enfants sont rangés autour du Christ, attendant leur guérison.
Métochite cite parmi les ouvrages qui décoraient son église les représentations de la Crucifixion, de la Descente de croix, de l’Ascension et une quantité d’autres. Mais on ne rencontre plus ces images, qui devaient orner les places d’honneur de l’église et qui ont été complètement détruites; il est probable qu’on en trouvera un jour quelques restes sous l’enduit qui recouvre les murs et la coupole du sanctuaire même.
La chapelle latérale est décorée tout entière de fresques représentant la sainte Vierge, les saints et des scènes empruntées à l’Ancien Testament.
On y voit deux grandes arcades sculptées, dont l’une porte une longue inscription, indiquant que les arcades proviennent du monument funéraire de Tornikès, haut personnage de l’État, parent par sa mère de l’empereur Andronic II et de Métochite. Lui aussi s’était retiré dans ce monastère pour y finir ses jours. Il y fut enseveli. Quand, avant 1453, une restauration fut entreprise dans le monastère, on démolit probablement le monument de Tornikès et l’on plaça les arcades au-dessus des passages s’ouvrant entre l’église et la chapelle latérale (Parekklesion).
Les mosaïques de Kahrié-Djami font l’objet de longues discussions entre les byzantinologues. Plusieurs d’entre eux ont voulu démontrer que la plus grande partie de ces mosaïques appartenait au XIIe siècle. D’après M. Kondakof, qui a une grande autorité en la matière, ce sont seulement les fresques du Parekklesion et les mosaïques représentant les saints Pierre et Paul, le Christ fondateur, la décoration du second narthex, qui appartiennent au temps de Métochite, c’est-à-dire au XIVe siècle. Tout le reste daterait du XIIe siècle. «Mais si haute que soit l’autorité du savant qui a proposé cette thèse, dit M. Diehl, il ne paraît point que ses arguments suffisent à l’établir. La différence de coloris, sur laquelle il s’appuie pour distinguer deux époques, tient tout simplement à l’insuffisant nettoyage qui a laissé subsister un ton grisâtre sur certaines mosaïques.»
Pl. 22.
Il est vrai que l’ordre dans lequel se succèdent les épisodes, le système de l’ornementation, la manière de représenter les personnages et la tonalité des couleurs prouvent que ces compositions sont l’œuvre d’un même art appartenant à une même époque. D’un autre côté, il n’y a aucune ressemblance entre les mêmes sujets représentés par les œuvres authentiques du XIIe siècle et les mosaïques de Chora. Donc il est plus juste de les attribuer au XIVe siècle.
Une des causes de la discussion soulevée sur l’origine de ces mosaïques, est que l’Occident, voulant s’approprier l’honneur de ces travaux, véritables chefs-d’œuvre, les attribua d’abord aux primitifs italiens et surtout à Giotto, qui vivait justement à l’époque où ces mosaïques furent exécutées. Mais au XIVe siècle, il y avait déjà à Byzance des œuvres authentiques qui témoignent suffisamment de la capacité des artistes byzantins de ce temps.
«S’il y a eu contact entre les deux civilisations, continue M. Diehl, ce n’est point la renaissance de l’époque des Paléologues qui ne doit rien à l’Occident; c’est plutôt l’Italie qui devrait quelque chose à l’évolution qui s’accomplit alors dans l’art byzantin.»
Les mosaïques de Chora sont certainement des œuvres de la dernière renaissance de l’art byzantin.
Après la grande église de Sainte-Sophie, aucun édifice religieux ne tient une si grande place dans l’histoire byzantine que celui de la Vierge des Blaquernes. Cette église était la chapelle de l’Empereur. C’est là qu’était conservée la sainte image protectrice de Byzance, qui avait miraculeusement repoussé, à maintes reprises, les ennemis de la capitale. Les Latins transformèrent cette église en une église latine, et en enlevèrent plusieurs reliques qui, aujourd’hui encore, font partie du trésor de Venise.
Avant la conquête turque, sous le règne de Jean V Paléologue, un immense incendie la détruisit, ce qui, dit l’historien Phrantzès, fut considéré comme un sinistre présage. Quatre-vingts ans après la chute de la ville, Gyllius vit les ruines de l’église encore debout. Il n’en reste rien aujourd’hui que la source sainte, l’ayasma, abritée sous un misérable toit. C’est là que trois fois par an le Basileus allait, après les cérémonies d’usage, se plonger dans la piscine.
Sous la voûte, existait une image de la sainte Vierge des mains de laquelle coulait l’eau bénite. Les détails suivants, extraits du livre des Cérémonies écrit par l’empereur Constantin Porphyrogénète et cités dans les Esquisses byzantines publiées par M. A. Marrast, sont très intéressants.
«Après diverses cérémonies, après avoir adoré la robe de la Vierge, baisé l’autel, fait maintes stations, l’Empereur gagnait une chambre haute où les baigneurs officiels lui enlevaient ses vêtements et lui mettaient le lentium, en présence des seuls eunuques; les gens à barbe n’étaient pas admis à cette partie de la cérémonie. Alors l’Empereur était conduit dans la salle même du bain sacré, il y adorait les Icones, puis entrait dans le natatorium dont le protembataire, ou chef des baigneurs, avait préalablement béni l’eau; après trois immersions, le prince sortait du bain et, rhabillé par les chambellans ou cubiculaires, quittait l’église.»
Plan de Constantinople, en 1422, par Buondelmonte.
La table suivante indique par ordre alphabétique, les noms des églises byzantines citées souvent dans l’histoire. Si la plupart de ces églises ont été transformées en mosquées, au lendemain de la conquête, il ne faut point voir là un effet de la persécution religieuse; mais les Byzantins s’étaient retirés dans le faubourg et avaient abandonné ces monuments; il est donc tout naturel que les Turcs les aient utilisés comme édifices sacrés, puisque leur religion admet la prière dans tous les lieux saints.
L’église de Sainte-Anastasie. Mosquée de Mehmed-pacha, à Kadirga, construite, d’après M. Paspati, au VIIIe siècle, transformée en mosquée en 1571.
L’église de Saint-André. Mosquée Hodja Moustapha pacha.
L’église de Sainte-Anne. L’emplacement de cette église, qui se trouvait près de la porte de Selymbria, n’est pas exactement connu.
L’église de l’Archange Michel. Bâtie par Justinien II, se trouvait à Kadirga.
L’église des Saints-Apôtres. Sur l’emplacement de cette église se trouve, actuellement, la mosquée du sultan Mehmed II le Conquérant.
L’église des Blaquernes.
L’église de Constantin Lips. Mosquée de Demirdjilar-mesdjidi.
L’église de Gastria. Sandjakdar Mesdjidi.
L’église des Saintes Chrysanthe et Euphémie. Sur son emplacement se trouve aujourd’hui l’église arménienne à Koum-Kapou.
L’église Saint-Démétrius. Sur l’emplacement de l’École de médecine.
L’église de Saint-Diomède. Cette église doit se trouver, d’après le Dr Mordtmann, dans un jardin tout près de l’usine à gaz d’éclairage de Yedi Koulé, là où on trouva, il y a une dizaine d’années, deux colonnes de marbre.
Monastère de Dius. Près de l’ancienne porte de Jésus, au quartier actuel d’Et-Yemez, consacré comme mosquée par Mirza Baba, un des soldats du conquérant.
La chapelle de Saint-Emilien. Il faut la chercher près de la porte actuelle de Daoud-pacha.
L’église de Saint-Eutychius-Christo-Camera, à Psamatia. Elle joua un rôle important dans les troubles ecclésiastiques pendant le règne d’Andronic II Paléologue, et était située à l’est du couvent de Myréléon.
L’église de Gorgopikoos. C’est encore une petite église grecque du quartier Alti Mermer (Exokionon).
L’église de Saint-Jean du Stoudion. Mosquée d’Emir-Akhor.
L’église de Saint-Jean-Baptiste à Petra Paléa. Kesmé Kaya.
L’église de Saint-Jean-Baptiste in Trullo. Ahmed pacha mesdjidi.
L’église de Saint-Jean le Perse. Mosquée de Hekim oglou Ali pacha.
L’église de Saint-Julien. Sur les collines du port Sophien.
L’église de Kyra Martha. Bâtie par Marie Ducas, sœur de Michel Paléologue. D’après le Dr Mordtmann, sur l’emplacement de cette église se trouve actuellement la mosquée de Chaaban Aga. Marie Cléopé et Saint-Jean le Guerrier reposent ici.
L’église de Kodjouma ou Pantepopte. Mosquée Eski Imaret. Elle a servi d’abord comme Imaret (cantine) aux élèves qui étudiaient dans la mosquée du Conquérant.
L’église de Saint-Pierre et Saint-Marc. Mosquée d’Atik Moustapha pacha. Elle possède une petite piscine baptismale, datant de 458.
Monastère d’Emmanuel. Mosquée Kéfeli.
Monastère de la Pammacaristos. Mosquée Féthié, dépendance de l’ancien monastère de femmes fondé à la fin du XIIIe siècle par Michel Tarchaniote et Marie Comnène, son épouse. Après la prise de Constantinople par les Turcs, l’église fut pour quelque temps le siège du Patriarcat orthodoxe; elle possède encore quelques images en mosaïque représentant les prophètes et le Christ.
L’église de la Panachrantos. Fenari Isa Djamissi (inscription découverte par le Dr Paspati).
L’église de Saint Pantéleïmon. Cette église, qui se trouvait dans la IXe région, contenait les reliques de deux saints, Pantéleïmon et Marius. Elle a été bâtie par Constantin le Grand sous le nom de Homona.
L’église du Pantepopte. Fondée par la mère d’Alexis Ier Comnène, vers le commencement du XIIe siècle, transformée en hospice et puis en mosquée, Eski Imaret Djami.
L’église de la Peribleptos. Église arménienne à Soulou Monastir dans l’ancien quartier appelé Heleniana.
L’église du Pantocrator. Cette église, Zeïrek-Klissé Djamissi, fut bâtie en 1125 par Irène, épouse de Jean Comnène. Le tombeau de l’empereur se trouve dans une crypte à côté des sépultures d’autres Comnènes. C’est dans cette église que fut aussi inhumée Berthe, qui avait pris le nom d’Irène et qui était épouse de Manuel, fille du comte allemand de Sulzbach et belle-sœur de l’empereur Conrad. Cette église ayant été endommagée par les tremblements de terre, fut reconstruite et transformée en mosquée (Zeïrek-Djami). L’édifice se compose de trois églises contiguës.
L’église Saint-Philippe. Denis Abdal près de Top-Kapou.
L’église des Quarante Martyrs. Près de Saradjhané-Bachi (ancien Philadelphium).
L’église de Saint-Romain. Il est probable que sur son emplacement se trouve aujourd’hui le Monastir Mesdjidi auprès de la porte Saint-Romain, Top-Kapou.
L’église des Saints-Serge et Bacchus. Mosquée Kutchuk Aya Sophia (petite Sainte-Sophie).
L’église de Saint-Théodore Tiron. Klissé Djamissi. Construite vers le XIe siècle.
L’église de Sainte-Théodosie. Gul Djami. Elle a servi d’abord de dépôt pour les matériaux de l’arsenal. Ce n’est que sous Selim III qu’elle fut transformée en mosquée.
L’église Théotocos au quartier de Sigma.
L’église de tous les Saints. Près des Saints-Apôtres.
L’église de la Sainte-Vierge. Mosquée de Kalender.
L’église de Saint-Thomas apôtre. Se trouvait à l’extrémité occidentale du port Sophien.
L’église de Saint-Théodore de Tyron. Klissé Djamissi.
L’église du Christ Miséricordieux. Construite par Alexis Comnène, près du couvent Saint-Georges des Manganes.
L’église de Saint-Georges des Manganes. Couvent qui se trouvait sur la pente méridionale du rocher de l’Acropole où était le Cynegion, construit par Irène, et qui servait jadis de lieu de spectacle.
L’église de Saint-Lazare (Topoïs). Sanctuaire de la Sainte-Vierge Hodigitria. Elle se trouvait dans la plaine qui s’étendait depuis le Cynégion jusqu’au Tzycanisterion.
Il ne nous reste plus que quelques ruines de ces palais byzantins dans lesquels étaient accumulées des richesses considérables et qui furent le théâtre des faits les plus fantastiques et les plus extraordinaires que l’histoire ait peut-être jamais mentionnés.
Parmi ces palais, il faut citer d’abord le grand palais impérial qui s’étendait, d’après M. Labarte, sur un immense emplacement occupant une surface de 400.000 mètres carrés à côté de Sainte-Sophie. Construit d’abord par Constantin, probablement sur le modèle du palais de Spalato, il a été embelli et agrandi par les empereurs Justinien, Théophile, Basile le Macédonien. Dans ce palais, au IXe et au Xe siècle, la splendeur de la décoration byzantine brillait de tout son éclat.
M. Labarte, en s’aidant des auteurs anciens, est parvenu à reconstituer ce palais dont les ruines mêmes ont disparu. Dans son ouvrage classique, M. Labarte nous en donne la description détaillée. «Le Kremlin, dit-il, peut seul en donner une faible idée. Il se composait de sept péristyles ou vestibules, huit cours intérieures, quatre églises, neuf chapelles, neuf oratoires ou baptistères, quatre salles des gardes, trois grandes galeries, cinq salles d’audience et de réception, trois salles pour les repas, dix appartements réservés à l’habitation particulière des princes, sept galeries secondaires, trois allées destinées à relier entre elles les diverses parties du palais, une bibliothèque, une salle d’armes, des terrasses à ciel ouvert, un manège, deux bains, huit palais particuliers au milieu des jardins et un port.»
Pl. 23.
GRAND PALAIS DE CONSTANTINOPLE,
au Xe Siècle.
d’après J. Labarte
Toutes les pièces étaient disposées de façon que l’Empereur, sans sortir de chez lui, pût assister aux offices, aux réceptions des grands personnages dans les salles d’apparat, et même aux jeux de l’hippodrome, dans le Kathisma, qui se trouvait en communication avec le palais. La salle d’audience, le trône, le triclinium, toutes ces pièces étaient décorées de sujets profanes ou de scènes religieuses et légendaires. Comme dans toutes les cérémonies officielles, on attachait une grande importance à la richesse et aux attributs de l’ornementation, chaque pièce avait reçu une décoration spéciale répondant à sa destination particulière. Au lieu d’avoir, comme les palais modernes, une façade monumentale, le palais impérial était composé d’une multitude de petits bâtiments portant les noms suivants: triclinium (salle à trois lits ou salle à manger, pouvant aussi comprendre plusieurs pièces); Coubouclion (cubiculum) corps de logis formant un appartement de grande importance; Coiton (chambre à coucher appelée aussi Métatorion); Diabatica (galerie servant de communication entre les différentes parties du palais); Phiale (emplacement à ciel ouvert, dallé de marbre et ayant souvent en son milieu un bassin ou une fontaine); Péripatos (galeries ouvertes), etc...
Le palais se divisait en trois parties principales: la Chalcé, Daphné et le palais sacré.
La Chalcé comprenait toute une série de pièces. On accédait au palais du côté de l’Augustéon par la porte en fer qui ouvrait sur un des vestibules de la Chalcé. Ce vestibule, couvert de tuiles en bronze doré, se composait d’une cour en forme d’hémicycle surmontée d’une voûte en cul-de-four faisant face à l’entrée d’un bâtiment carré à coupole tout orné de mosaïques.
On comptait dans la Chalcé trois salles des gardes, les noumera, les courtines, les tricliniums des scolaires, des excubiteurs, des candidats, en enfilade. Venaient ensuite une salle de justice, (tribunal de Lychnos), une salle de réception, une salle à manger d’apparat, le grand consistorium et plusieurs édifices religieux (l’oratoire du Sauveur et la chapelle des Saints-Apôtres). Le grand consistoire était convoqué dans la salle de réception. Trois portes en ivoire y donnaient accès. Au fond de la salle, un des trônes de l’Empereur était dressé sur une estrade.
Entre la Chalcé et Daphné se trouvait le triclinium (salle à manger à dix-neufs lits), où se donnaient les banquets officiels. Cette salle était précédée d’une cour ou atrium, puis d’un portique formant porche. Elle était divisée en deux; une partie était réservée aux invités, et l’autre à l’Empereur. Toutes deux étaient éclairées par le haut. La première pouvait contenir trois cents convives. Aux grands jours de fête, par exemple à Noël, on y mangeait, couché à la mode antique. D’après le récit de Luitprand, évêque de Crémone, qui assista en 943 à un des festins donné dans ce palais, on y mangeait, à demi couché, le service étant fait uniquement dans de la vaisselle d’or; les fruits étaient servis dans de grands vases en or qui, à cause de leur poids, étaient transportés sur des chariots couverts de pourpre. On les enlevait au moyen d’une poulie établie au plafond, sur laquelle roulaient trois cordes enveloppées de peau dorée. Les bouts des cordes étaient munis d’anneaux en or engagés dans les anses des vases; plusieurs serviteurs placés en bas étaient chargés de faire fonctionner ces appareils pour le service de la table.
La partie du palais appelée Daphné commençait par une grande galerie couverte, précédée d’un porche à arcades qui conduisait à une salle octogone. Cette partie du palais comprenait plusieurs édifices religieux et des salles pour les réunions officielles. Une galerie courant sur les étages supérieurs menait à un petit palais occupant la place d’honneur de l’hippodrome. Cet édifice contenait plusieurs pièces et l’Empereur y revêtait son costume officiel avant d’entrer dans sa loge pour assister aux jeux. Les fonctionnaires qui se rendaient au palais laissaient leurs chaises à porteurs et leurs chevaux dans un manège spécialement disposé à cet effet dans les dépendances.
Le palais sacré comprenait le palais impérial proprement dit, contenant dans son enceinte le péristyle du Sigma, le Triconque, et différents appartements privés de l’Empereur.
A l’entrée du palais sacré, se trouvait un vaste atrium ou Sigma qui avait la forme de la lettre grecque appelée Sigma. C’est là que les courtisans et les hauts fonctionnaires attendaient l’Empereur. Au centre de cet atrium, était placé un bassin aux bords d’argent, au milieu duquel se trouvait un vase d’or en forme de coquille. Ce vase était rempli des fruits les plus rares où puisaient les invités.
Après l’atrium, on entrait dans un péristyle formé de quinze colonnes en marbre de Phrygie. Au centre, s’élevait un dôme soutenu par quatre colonnes en marbre vert dominant le trône où l’Empereur s’asseyait pendant les fêtes.
On y trouvait aussi un palais à deux étages, construit par Théophile au IXe siècle sur le modèle du palais du khalife de Bagdad.
Une des parties les plus intéressantes du palais sacré était le Chrysotriclinium (triclinium d’or), bâti par l’empereur Justin II le Curopalate, embelli ensuite par Tibère son successeur. C’était une salle octogonale couverte d’une coupole à seize fenêtres; sur les huit côtés se trouvaient huit absides qui communiquaient entre elles. Celle qui était en face de l’entrée était fermée par deux portes argentées, sur lesquelles étaient figurées les images de Jésus-Christ et de la sainte Vierge. Pendant les réceptions, ces portes restaient d’abord closes, tandis que la foule entrait dans la salle. Une fois le calme rétabli, elles s’ouvraient, et on voyait, au fond de l’abside, l’Empereur vêtu d’un manteau de pourpre orné de pierres précieuses, ayant à hauteur de sa tête l’image du Sauveur et entouré de toutes sortes d’objets précieux. La foule se prosternait de suite devant l’Empereur pour lui rendre hommage. Tout était calculé pour donner à ces réceptions un aspect féérique. Toutes les grandes cérémonies telles que le couronnement, le mariage impérial et les réceptions officielles se faisaient dans cette splendide salle de fête. Ces cérémonies avaient beaucoup de ressemblance avec celles des Persans: «La salle du trône, dit M. Gayet, ouvrait directement sur la cour du palais, sans qu’aucune barrière en interceptât l’entrée: un rideau immense dérobait seul le monarque aux regards de ses sujets. Lorsqu’il daignait se montrer à eux et prenait place sur l’estrade, entouré des princes du sang, des ministres, des courtisans et de la garde, le voile se levait soudain à un signal donné. Le Roi des rois surgissait alors dans le cadre d’un luxe inoubliable.»
Pl. 24.
Derrière cette salle, s’étendaient les nombreux appartements privés de l’Empereur, orientés de façon à être aussi confortables en été qu’en hiver.
Constantin Porphyrogénète, décrivant une de ces salles du palais nommé Cenourgion, bâti par Basile le Macédonien, raconte qu’elle était soutenue par 16 colonnes dont 8 en marbre vert et 6 en onychite, ornées de rameaux de vignes qui s’entrelaçaient au fût et de différentes figures d’animaux. Deux autres colonnes, également en onychite, portaient des cannelures en spirales. La partie supérieure au-dessus des colonnes jusqu’à la voûte était ornée de mosaïques sur fond d’or. On y voyait Basile entouré de guerriers qui lui présentaient les clefs des villes conquises. A la naissance de la coupole, une large corniche formait une galerie à balustrade qui faisait le tour de la salle. Un lustre était suspendu au centre.
L’appartement d’été de l’empereur Théophile se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage comprenant une chambre à coucher et un salon. Un chroniqueur de l’époque nous donne d’assez nombreux détails sur la décoration d’une chambre à coucher impériale: «Le pavage est en mosaïque, au centre s’étale un paon enfermé dans un cercle de marbre. De ce cercle partent des rayons qui vont aboutir à un autre cercle, plus grand, en dehors duquel sont des marbres verts imitant des fleuves. Dans chaque coin se trouvent appliqués des aigles en mosaïque faits de petits cubes de différentes couleurs. Les parois de la pièce sont ornées de plaques de verre polychrome. Une bande d’or sépare les mosaïques qui ornent la partie supérieure des parois, sur lesquelles se détachent sur fond d’or les figures de Basile et de sa femme Eudoxie. Tous deux sont assis sur des trônes et portent les couronnes et les costumes impériaux. Sur les autres murs de la pièce sont représentés leurs enfants vêtus du même costume, et tenant entre les mains des livres de piété. Le plafond resplendissant d’or porte au milieu le signe victorieux de la croix en verres de couleur; tout près, se trouvent encore les images de l’Empereur, de l’Impératrice et de leurs enfants, levant tous la main vers la croix.»
Cet immense palais, habité si longtemps par les empereurs byzantins, fut abandonné vers le XIIe siècle, quand leurs successeurs allèrent résider au palais des Blaquernes.
Bien avant la prise de Constantinople par les Turcs, ce palais menaçait déjà ruine et ses débris étaient utilisés pour de nouvelles constructions. Buondelmonte, qui visita la capitale trente ans avant la conquête, n’avait plus rien trouvé sur l’emplacement de ce grand palais que quelques pierres provenant des ruines. Et quand Pierre Gylles visita Constantinople, il ne vit sur son emplacement que quelques traces de ruines[45].
[45] Banduri. Topogr. Constantin.
Ce palais se trouve sur les bords de la Propontide, dans l’enceinte du grand palais byzantin. Il a été appelé d’abord château de Hormisdas, du nom d’un prince sassanide qui s’était réfugié à Constantinople et avait habité ce palais au temps de Constantin. Il fut reconstruit par Justinien et, plus tard, agrandi et embelli par Constantin Porphyrogénète[46] qui y ajouta des statues et un groupe d’animaux sculptés en pierre, un lion luttant avec un bœuf.
[46] Constantin Porphyrogénète—Vie de Basile.
Il paraît que de là vient son nom de Boucoléon[47]. Tout près de ce palais se trouvait un port appelé du même nom. Nicéphore Phocas qui habitait presque toujours ce palais où il fut tué par Jean Tzimizès son rival, l’avait fortifié en l’entourant de murs.
[47] Bous (Bœuf), Léon (lion). Il nous paraît plus vraisemblable de croire que l’étymologie du mot de boucoléon vient de bucca leonis, entrée des lions, parce que ce port avait à son entrée des statues de lions.
Le triclinium de la Magnaure ou Magna-aula (magna, grande, aula, cour) se trouvait au nord du palais impérial entre la Chalcé et Sainte-Sophie; les Empereurs y donnaient audience aux ambassadeurs. Ce triclinium, bâti par Constantin, n’était qu’une basilique à nef centrale et à bas côtés. Au fond, sur une estrade qui occupait toute la largeur de l’édifice et qui recouvrait un hémicycle, se trouvait le trône impérial. De chaque côté de l’abside, deux colonnes soutenaient des draperies et des rideaux. Au-dessus du bas côté s’élevaient les galeries réservées aux dames de la cour. Au pied de l’estrade, on apercevait deux lions artificiels dressés sur leurs pattes et qui poussaient des rugissements comme des lions vivants. Sur des arbres d’or, des oiseaux de toutes sortes, artistement imités et perchés sur les branches, faisaient retentir la salle de leurs chants joyeux.
Pour donner plus de vie à cette scène du passé, il faut écouter Luitprand, envoyé extraordinaire du roi d’Italie à la cour de Byzance, au Xe siècle. «L’Empereur, dit-il, étant assis sur son trône, des lions automatiques commencent à rugir, les oiseaux chantent. Je me prosterne devant lui, et, après être resté quelque temps dans cette position, selon le cérémonial, je lève les yeux et aperçois l’Empereur enlevé par une machine à une hauteur considérable.»
Sur l’emplacement du palais de la Magnaure, se trouve actuellement le ministère de la Justice, qui dernièrement devint le siège du Parlement, et devait primitivement servir d’université, mais il ne fut jamais affecté à cette destination. En creusant les fondations de cet édifice en 1847, on trouva, à une profondeur de trois mètres, l’ancien pavé et la base de la célèbre statue argentée d’Eudoxie la Gauloise, objet de la haine de Chrysostome. Elle portait l’inscription suivante en langue grecque: «Voici la statue argentée où les souverains président aux tribunaux de la capitale[48].» A côté de ce palais se trouvait le Sénat ou basilique. Un portique orné de six grandes colonnes de marbre blanc s’ouvrait, d’après M. Labarte, sur le forum Augustéon.
[48] Cette base est conservée au Musée.
Lorsque Théodose II avait construit la grande muraille pour agrandir la ville, le quartier des Blaquernes, qui était situé à l’extrémité nord-ouest de la ville, près de la Corne d’Or, et qui renfermait alors l’église de ce nom ainsi qu’une résidence impériale, ne fut pas compris dans l’enceinte des murs. Ce n’est que deux siècles plus tard que l’empereur Héraclius fit construire de nouveaux remparts devant les Blaquernes, qui, devenus très peuplés, avaient besoin d’être protégés contre les attaques ennemies. D’après M. Schlumberger, la partie des murs théodosiens restés en arrière des nouveaux murs et qui étaient devenus inutiles furent détruits. Le palais qui se trouvait dans ce quartier avait été bâti d’abord par Anastase (491-518). Il servit pendant plusieurs siècles de maison de plaisance aux Empereurs. Puis il s’étendit et couvrit de ses nombreux bâtiments un espace de 300.000 mètres carrés (l’espace compris entre Egri-Kapou et l’Ayasma des Blaquernes).
Pl. 25.
(D’après la restitution de l’auteur.)
C’est Manuel Comnène Ier qui, négligeant complètement le grand palais, élut pour résidence le palais des Blaquernes (1143).
L’enceinte fortifiée du palais comprenait de vastes jardins, des cours à portiques, différentes habitations pour le Basileus, sa famille, ses grands officiers et ses gardes, des églises, des chapelles et d’autres édifices religieux. Le Portique carien, érigé par l’empereur Maurice en 586 et dont on retrouve actuellement les substructions à l’est de la porte d’Eïvan Seraï, consistait en une cour entourée de portiques et qui conduisait au palais. L’ensemble de ces monuments formait un quartier que les historiens grecs appelaient palais au toit doré. Actuellement on ne voit plus que la portion de l’enceinte commune à la grande muraille de la ville, et quelques pans de murs ensevelis sous terre.
Le terrain étant disposé suivant des pentes très abruptes, d’immenses voûtes et des murailles épaisses durent être construites pour supporter les nombreuses terrasses dont on reconnaît parfaitement aujourd’hui les ruines. Ces terrassements dominaient une vallée assez profonde qui existe encore.
Une partie du palais était adossée à la grande muraille sur laquelle s’ouvraient des fenêtres et des balcons dominant la campagne. C’est dans ce palais qu’Isaac l’Ange, en 1204, reçut les croisés. Ces derniers furent émerveillés de la splendeur des jardins, de l’ampleur des voûtes, et de la magnificence des parois toutes tapissées de mosaïques à fond d’or, des cours pavées de marbre précieux, des ruisseaux d’eau courante coulant dans des canaux d’albâtre. Les seigneurs Francs, quand ils furent reçus dans ce palais par Alexis, furent éblouis par les richesses prodigieuses étalées non sans intention: la vaisselle d’or, les innombrables vêtements de cérémonies, les étoffes brodées de soie.
d’après A. van Milligen.
Les empereurs latins de Constantinople habitèrent aussi ce palais et y tinrent leur cour. Nicéphore Grégoras et Pachymère racontent que Michel Paléologue, après avoir reconquis Byzance, dut aller demeurer au grand palais, les Blaquernes étant dans le plus affreux délabrement, toutes noircies de fumée et pleines d’immondices et d’ordures. Après sa réparation, le palais des Blaquernes redevint et resta l’unique résidence des Paléologues jusqu’à la chute de Constantinople.
Ce qui subsiste aujourd’hui des fondations montre suffisamment l’étendue occupée par ce palais, dont les proportions et la magnificence ont toujours fait l’admiration des historiens.
Pulchérie, épouse de Marcien, y avait fait construire la célèbre église des Blaquernes. Cette église touchait au mur du palais même et sa porte ouvrait dans l’enceinte du palais.
«La porte de l’enceinte de l’église des Blaquernes, dit M. Schlumberger, vaudrait bien comme intérêt l’escalier de Versailles! Aujourd’hui, c’est l’Empereur en litière, entouré, tantôt de ses fameux Vaerings, tantôt d’un cortège d’eunuques ou d’une longue chaîne de prêtres et de caloyers, jetant un regard inquiet sur la foule des dignitaires où il cherche à tout instant le meurtrier de l’heure qui vient et le successeur heureux qui fera jeter au cirque son cadavre mutilé; demain c’est le patriarche à la longue barbe blanche, qui accourt tremblant sous ses vêtements d’or; il sait qu’un basileus tout enfiévré d’un sombre esprit théologique l’a fait mander au palais pour lui donner le choix entre l’option d’une hérésie qui damnera son âme ou l’exil mortel sur quelque affreux rocher de Marmara. Aujourd’hui ce sont des princesses, mères, femmes ou filles de quelque empereur assassiné ou déposé, qu’on entraîne à la hâte vers l’église pour raser leur chevelure, arracher leur tunique de pourpre brodée de perles et les jeter ensuite, sous la robe brune des religieuses, dans quelque couvent devenu leur demeure pour le reste de leurs jours.»
Près du palais on avait construit un cirque qui servait à l’amusement des Empereurs. Non loin de là, on voit encore aujourd’hui deux grandes tours, la tour d’Isaac l’Ange et la tour d’Anémas. La tour d’Isaac l’Ange fut construite en 1188 pour servir de défense au palais des Blaquernes qui se trouve derrière elle. On y pénétrait par la cour du palais impérial. Un des murs de la tour d’Isaac l’Ange était percé de trois fenêtres cintrées. Au-dessus de ces fenêtres, une rangée de pierres saillantes semble avoir dû porter un balcon disparu. Les trois autres murs n’ont chacun qu’une fenêtre; celle du côté sud sert de communication entre la plate-forme des murs et l’intérieur de la tour. Celle du côté du port conduit sur le toit de la tour basse d’Anémas, ainsi nommée d’après Michel Anémas, fils d’un roi de Candie, qui y fut enfermé sous Alexis Comnène. Ces tours furent plus tard reliées entre elles intérieurement.