[86] Les dessins de M. Laurens, qui représentent plusieurs vues du palais de Tirebolou, peuvent nous donner une idée de l’architecture de ces palais en bois.

Ce dernier se trouvait à côté de la grande caserne de cavalerie située entre Haïdar pacha et Scutari, et qui s’appelle Selimié. L’emplacement de ce palais disparu fut occupé, dit Melling, par un kiosque où le sultan Selim III assistait aux manœuvres de cavalerie exécutées sur le terrain qui le séparait de la caserne. Aïnali kavak Seraï (palais des Miroirs de Kavak) ainsi appelé parce qu’il était intérieurement orné de glaces, envoyées comme cadeau par les Vénitiens au sultan Ahmet III lors de la conclusion de la paix de 1718, était situé près de Hasskeui, sur les bords de la Corne d’Or. Le sultan Selim III, après l’avoir habité seulement un printemps, l’avait abandonné, peut-être à cause des quartiers voisins de Hasskeui qui, pendant les épidémies, offraient un véritable danger. Le Sultan, depuis lors, préféra habiter pendant l’été le palais de Béchiktache.

On peut encore citer: le palais de Nichad Abad, situé entre Ortakeuy et Kouroutchechmé, reconstruit sous Selim III. Le palais de Fener Bagtché (qui subsista jusqu’à Mahmoud I). Le palais de Tersané, habité par Selim III. Le palais de Cara agatch (sur la rive de la Corne d’Or). Le palais de Kiathané. Le palais de Humayou Abad (à Bebek). Le palais de Beyler beï, construit sous Abdul Hamid Ier, appelé aussi palais d’Istavros.

Le palais de Cheref Abad, construit par Murad IV à Scutari près de la caserne Selimié a été démoli en 1794. Le palais de Nichad Abad subsistait encore jusqu’à une époque très rapprochée; à sa place deux nouveaux palais ont été construits.

Pl. 47.


Intérieur du grand bazar.

Le palais de Cara agatch fut habité jusqu’à Selim III par les Sultans qui y transféraient leur cour pendant l’été. Le sultan Mahmoud II l’a fait démolir. Sur une des portes de ce palais on lisait le vers suivant inscrit par Ahmed III.

قد دلبر كبى دل اكلنجه سى. غمكسارم قره آغاچ باغچه سى

«Ce jardin, où je me console, offre autant d’attraits que la taille élancée d’une belle.» Les débris de ce palais ont servi à la reconstruction des palais de Kiathané.

Mehmed effendi, à son retour de Paris où il était ambassadeur à l’époque d’Ahmed III, apporta en Turquie, en même temps que plusieurs inventions, comme l’imprimerie, le dessin des palais de Versailles et de Fontainebleau. Sur les encouragements de Damad Ibrahim pacha, gendre du souverain, le Sultan, mettant à profit les nouveautés introduites par Mehmed effendi, fit construire à Kiathané des kiosques et des fontaines qu’il entoura de lacs et de cascades, tâchant d’imiter les magnificences entrevues dans les dessins français. Ce palais portait alors le nom de Saad-Abad. Il y avait, aux alentours, de nombreux kiosques destinés aux fonctionnaires. La révolte de 1143 ayant détruit ces kiosques, Selim les fit reconstruire en 1206 et plus tard en 1224. Sultan Mahmoud reconstruisit de nouveau le palais en y ajoutant une mosquée et plusieurs chalets. Le kiosque de Bebek (disparu) fut construit sous Abdul Hamid Ier par Hassan pacha, ministre de la Marine et offert par lui au Sultan. Ce joli kiosque, que nous pouvons admirer dans l’ouvrage de Melling, servait de lieu de rendez-vous au Reïss Efindi (ministre des Affaires étrangères) et aux ambassadeurs des cours étrangères. «Il est formé de trois pavillons contigus, dit Melling, celui du milieu s’avançait en saillie sur les deux autres: leur front était soutenu par des colonnes de marbre; on remarquait les contrevents des fenêtres composés de deux parties mobiles, l’une supérieure et l’autre inférieure; l’une de ces parties se levait tandis que l’autre tombait à peu près comme le sabord d’un navire. Quelques-unes de ces fenêtres se prolongeaient jusqu’à l’entablement, le dessus des croisées était décoré de guirlandes artistiquement peintes. Les toits couverts de tuiles sont d’une forme très aplatie. Une balustrade occupait le principal corps de logis et on y entrait par de petites barrières qui s’ouvraient sur le quai. Deux escaliers conduisaient extérieurement aux salons de conférence.»

VII.—L’HABITATION

Dans l’architecture ottomane, on distingue deux genres différents, le genre religieux et le genre civil. Si les édifices appartenant au premier nous permettent d’en suivre la chronologie et les étapes, il n’en est malheureusement pas ainsi des constructions civiles, qui ont subi les atteintes du temps. Cependant, quelques vieilles maisons de Brousse et des villes d’Asie Mineure, dans lesquelles subsistent encore les vestiges des antiques constructions, peuvent donner une idée, bien faible d’ailleurs, des premières habitations ottomanes. Sous l’influence de l’architecture locale, ces constructions différaient entre elles, suivant les pays où elles étaient élevées. Les premières habitations ottomanes à Constantinople furent certainement celles qu’avaient abandonnées les Byzantins. Mais, comme les coutumes et les mœurs musulmanes exigeaient un changement radical, des maisons neuves s’élevèrent bientôt partout, dans la nouvelle capitale de l’Empire ottoman.

Après les légères modifications apportées dès le début aux anciens logis, les grands personnages construisirent des konaks plus appropriés à leurs coutumes. Les gens du peuple bâtirent de petites maisonnettes appelées éves[87]. Les habitations musulmanes et les konaks sont composés de deux bâtiments séparés, appelés selamlik et harem; quelquefois, ces deux parties, bien que toujours séparées, sont réunies sous le même toit.

[87] Ce mot doit dériver de iv ou yiv, lequel a une analogie avec le mot youva qui signifie nid.

Le selamlik est réservé aux hommes, et le harem aux femmes. Dans les konaks à deux bâtisses séparées, la communication du selamlik et du harem est établie par un corridor suspendu entre le premier et le deuxième étage de ces deux bâtiments. Les mœurs musulmanes défendent aux hommes de vivre avec d’autres femmes que leurs parentes et leurs épouses. Le maître de la maison reste souvent au selamlik où il reçoit les visites des hommes.

Dans ces konaks, l’étage supérieur est le plus important, tandis que le rez-de-chaussée ne contient que les chambres des domestiques et des gens de service.

Les femmes, et en général les Turcs, qui aiment à rester à la maison, préfèrent les maisons de bois percées de beaucoup de fenêtres. Ces maisons n’ont que très rarement trois étages.

L’aspect extérieur est tout oriental. Au-dessus du rez-de-chaussée, des balcons à larges saillies sont supportés par de grandes consoles en bois et rappellent les balcons à encorbellement des Byzantins.

Chaque étage fait saillie sur l’étage inférieur. Le toit, très saillant, donne un caractère tout spécial à ce genre de construction et paraît avoir son origine dans le toit chinois, recourbé aux extrémités. Ce dernier serait un souvenir de la tente nomade. La maison est souvent couleur de terre-cuite.

Les cheminées, qui ont une forme particulière, portent des nids construits par les cigognes. On entre dans le konak par deux portes, dont l’une est réservée au harem et l’autre au selamlik.

La porte du selamlik donne accès à une grande cour pavée de moellons. Les voitures peuvent aisément franchir cette porte et arriver jusqu’à la cour située sous la grande salle du premier étage. Les escaliers partent d’une sorte de petite estrade en marbre qui porte le nom de Binek-Tachi et d’où le maître de la maison peut facilement sauter à cheval.

Autour de cette cour, se trouvent les chambres destinées aux Ouchaks (domestiques), aux Aïvazes (porteurs de mets), aux Achtchi (cuisiniers), etc. Une chambre est réservée à l’intendant et une autre aux eunuques. La cuisine est généralement dans le jardin; les écuries, le bain, le réservoir d’eau forment autant de dépendances autour du konak. Le bain est adossé aux murs du harem. De larges escaliers en bois conduisent au premier étage. Là est la chambre où se tient le maître de la maison.

Toutes les chambres sont pareilles et meublées de la même façon. Il n’y a nulle différence entre les chambres à coucher et les salles à manger. Un long sofa est installé le long des fenêtres près du mur et quelquefois sur les deux côtés de la chambre. On y voit aussi une niche destinée au miroir et, à côté, d’autres petites niches qui sont réservées aux cruches d’eau et aux vases en porcelaine. Des porte-pipes, appliqués aux murs, sont garnis de longues pipes en bois de jasmin, en bois de rose et autres bois précieux; toutes sont munies de bouts d’ambre. Des calligraphies en lettres harmonieusement dessinées sont suspendues aux murs dans des cadres. Des étagères pour le Kavouk (coiffure), une pendule, des tapis, un brasier, voilà ce qui constitue le mobilier d’une chambre. Chaque chambre possède plusieurs grandes armoires fixes où l’on serre pendant la journée les lits, les matelas et les couvertures.

Pl. 48.


Marchands de chaussures.

Quand on veut se coucher, on sort ces matelas et on les étale sur le plancher. De même, pour les repas, on apporte de petits tabourets sur lesquels on installe de grands plateaux ronds en cuivre étamé ou en bronze, et l’on dispose des coussins tout autour, formant ainsi une sorte de table improvisée.

Les pièces sont chauffées pendant l’hiver à l’aide de cheminées où on brûle du bois, ou à l’aide de mangals (brasiers en bronze). Dans les konaks, les chambres donnent accès à une très grande salle dont les dimensions dépassent l’étendue totale des chambres. Le harem diffère peu du selamlik. Il est souvent plus grand. Les fenêtres y sont soigneusement fermées par des cafesses (jalousies) pour empêcher les regards indiscrets des passants d’y pénétrer.

Ces cafesses sont formées de petites baguettes en bois, clouées perpendiculairement ou quelquefois diagonalement dans les rainures d’un cadre ayant la moitié de la hauteur de la fenêtre. Les femmes, qui restent derrière ces cafesses, peuvent très bien voir les passants à travers les trous sans être aperçues du dehors.

Une autre rangée de fenêtres est située au-dessus des fenêtres portant les cafesses pour éclairer davantage l’intérieur des chambres. Ces fenêtres sont souvent garnies de vitraux qui ajoutent à la décoration de l’intérieur un luxe de couleurs et d’images du plus joli effet.

L’abondance des fenêtres est une chose très recherchée dans les habitations. Les Turcs ont toujours reconnu l’action bienfaisante du soleil et de l’air sur la santé et ils ont doté leurs habitations d’autant de fenêtres que l’étendue de la façade le leur permettait. Le grand nombre des fenêtres vient aussi de la nécessité où se trouvaient les femmes d’occuper leurs loisirs pendant les longues heures où elles étaient retenues à la maison. Nous voyons que le côté hygiénique de cette disposition la fait appliquer aujourd’hui dans toutes les maisons modernes en Europe. Les façades des maisons anglaises modernes présentent, par l’abondance de leurs fenêtres, une certaine ressemblance avec les maisons turques. Si cette disposition paraît présenter l’inconvénient d’exposer l’intérieur aux changements brusques de l’atmosphère et aux ardents rayons du soleil, les doubles châssis et les volets viennent remédier au froid, de même que les toits avancés et les saillies des étages préservent de la chaleur.

Les portes du harem restent toujours fermées et c’est le Harem Kiahyassi (intendant du harem) qui en garde les clefs. Une armoire ronde et pivotant sur son axe facilite le service, tout en empêchant que les serviteurs et les servantes puissent se voir. Les objets une fois placés du côté des servantes, on fait tourner l’armoire sur son axe pour les mettre à la disposition des serviteurs. Le service de Dolap était permis seulement aux aïvazes: ceux-ci étant des Arméniens, le maître de la maison leur laissait ce service, à cause de la différence de religion peu favorable à l’éclosion de sentiments trop intimes.

La plupart des konaks possèdent dans leurs jardins un grand havouse (bassin). Les bains particuliers ne diffèrent presque pas des bains publics; ils ont leur apodyterium, leur tepidarium et leur caldarium, mais sur une échelle plus réduite.

Les cuisines ne ressemblent pas du tout aux cuisines occidentales. Une grande cheminée cintrée est divisée à l’intérieur en compartiments de différentes grandeurs, destinés aux marmites grandes et petites. On n’y brûle que du bois et du charbon de bois.

Les petites maisons (éve) ont à peu près la même distribution intérieure que les konaks. Au lieu d’être séparées en deux parties différentes comme les konaks, ces maisons n’ont qu’une ou deux chambres, destinées l’une au selamlik et l’autre au harem. Deux escaliers séparés conduisent à chacune de ces parties.

Les salles sont également vastes. Les cuisines sont en dehors et, au lieu de bains, il y a un goussoulhané ou lieu d’ablutions. En guise de réservoir, de nombreuses jarres enfoncées dans la terre du vestibule conservent l’eau nécessaire au ménage. Le porteur d’eau, sans ouvrir la porte, verse le contenu de son kirba (sac en cuir) dans le creux d’une pierre taillée en forme de cassette carrée, fermée par un cadenas dont le porteur d’eau possède la clef; l’eau s’écoule ensuite dans les jarres au moyen de tuyaux.

Malheureusement, toutes ces anciennes maisons ont disparu aujourd’hui, cédant la place à des constructions laides et difformes, peintes de couleurs criardes et d’un goût banal. Dans tout Constantinople, on ne trouve plus qu’une vingtaine de ces vieilles maisons, dont la plus ancienne ne remonte qu’à l’époque du sultan Mahmoud II; des réparations successives lui ont d’ailleurs fait perdre beaucoup de son aspect primitif.

Pl. 49.


Vieux Sérail (Palais de Top Kapou).—Salle du Trône.

C’est dans les quartiers de Yuksek Kaldirim, Ak-Seraï et d’Eyoub qu’on a le plus de chance de découvrir quelques-unes de ces anciennes maisons. Parmi les faubourgs qui semblent conserver davantage de leurs anciennes habitations, on peut citer les villages d’Anatoli-Hissar, Arnaout-Keuy, Yeni-Keuy, Tchenguelkeuy, Kousgoundjouk et surtout Scutari, qui possèdent encore quelques types d’anciennes maisons condamnées malheureusement à disparaître d’ici une dizaine d’années. Comme habitations anciennes, nous pouvons citer l’Ambassade de France à Therapia qui appartenait autrefois au prince Ypsilanty, et qui fut confisquée par le Sultan pour être donnée au général Sébastiani, alors ambassadeur de France à Constantinople. Les Français, qui savent si bien apprécier les choses d’art et les restes de l’antiquité, conservent son caractère à cet intéressant édifice.

Maison turque; XVIIIe siècle.

Pour se familiariser avec le type de l’ancienne maison turque, il faut prendre en considération les traits caractéristiques suivants de cette architecture.

1o La bâtisse, souvent en bois, ne dépasse pas trois étages;

2o Chaque étage fait saillie sur l’étage immédiatement inférieur; la partie surplombante est supportée par de grosses consoles en bois recourbé;

3o Les toits sont avancés et couverts d’un genre de tuiles recourbées dites Kerémid, pareil à celui en usage chez les Byzantins;

4o La partie avancée du toit (auvent) qui s’appelle Satchak est ornée en dessous d’ornements géométriques formés par de minces baguettes en bois;

Maison turque; XVIIIe siècle.

5o Sous ces auvents sont suspendus des cadres portant des inscriptions sacrées qui préservent la maison du mauvais œil; sur ces inscriptions on lit:

Ce que Dieu veut, est, fut. ماشا اللّه كان
O propriétaire de la propriété. يا مالك الملك
O protecteur, etc. يا خافظ

Derrière ces cadres inclinés, les hirondelles font souvent leurs nids;

6o Les tuyaux des cheminées, assez hauts, ont une forme prismatique quadrangulaire et sont munis à leur sommet de fentes verticales; ils sont couverts de tuiles et les cigognes (surtout dans les quartiers reculés de la Corne d’Or) ne manquent pas d’y venir faire leur nid.

Les cheminées elles-mêmes font souvent saillie sur les murs de la bâtisse et forment alors des encorbellements d’un aspect original;

7o Les portes en bois sont ornées de moulures et de cordons formant des décorations géométriques. Chacun des deux battants est muni d’un gros anneau en métal appliqué sur des plaques en bronze ciselé et servant de marteau ou heurtoir;

8o Au-dessus de chaque porte s’ouvre une fenêtre garnie de barres de fer en carreau et souvent ornée extérieurement d’un grillage en bois reproduisant la forme décorative d’un soleil;

9o Les fenêtres sont munies de cafesses (espèces de grillages en petits carreaux formés par de minces baguettes de bois qui empêchent d’être vu de l’extérieur); plusieurs de ces fenêtres possèdent des cafesses en forme de corbeilles proéminentes dans lesquelles les femmes peuvent se pencher pour apercevoir les deux extrémités de la rue sans être aperçues de dehors;

10o Des plantes grimpent parfois sur les balcons et les terrasses munies de cafesses;

11o Souvent, sous les toits saillants des maisons ainsi que sur les façades des édifices publics en pierre, sont disposées de minuscules maisonnettes avec des colonnes, des portes et des fenêtres. Ces habitations qui servent de nids en miniature sont, par un joli sentiment, destinées aux petits oiseaux qui y viennent faire leurs nids avec le plus grand plaisir.

Magasin du XVIIIe siècle.