Title: Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius
Author: Jules Claretie
Release date: February 14, 2022 [eBook #67402]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Original publication: France: Nelson, 1920
Credits: Delphine Lettau PM, Cindy Beyer, and the online Distributed Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net.
Les Huit Jours
du
Petit Marquis
———————
Carlos et Cornélius
Par
Jules Claretie
de l’Académie française
Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Édimbourg et New-York
Tous droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
LES HUIT JOURS
DU PETIT MARQUIS
UN dimanche, un dimanche anglais, le terrible Sunday silencieux et morne, le dimanche du vide et de l’ennui, un dimanche de juin, sous la chaleur torride, la lourde chaleur des étés de Londres, un dimanche de 1793, à l’heure où les jours caniculaires du faubourg Saint-Antoine avaient pour réponse les jours orageux du Strand, les bouillonnements de Pall Mall, les nuits pleines de colères de la Chambre des Communes, — un triste et beau dimanche d’exil, — et, dans les rues de la ville immense, depuis le matin, sous le ciel gris bleu, d’un bleu de lin, le marquis de Beauchamp d’Antignac promenait sa désolation, à travers les rues, se demandant si, par une ironie des heures, le temps n’était pas plus long et plus pesant, un dimanche, dans l’atmosphère lourde de la vieille Angleterre.
Oh! ces dimanches, qui revenaient si vite au bout de semaines qui passaient si lentement, comme il en avait déjà supporté, traîné du matin au soir, dans les rues vides, le petit marquis exilé qui regrettait ce Paris à peine entrevu, Paris, Versailles, tout ce qu’il avait aperçu et goûté d’exquis au sortir de sa province, tout ce qu’il avait quitté brusquement pour fuir les Jacobins et parce qu’aussi bien, lui disait-on, l’honneur était à Coblentz ou à Londres!
Émigré! Il s’était, un matin, réveillé en une petite chambre de Crown Court, dans Pall Mall, sous les toits d’une maison anglaise, et il avait regardé autour de lui. C’était, ce jour-là, un matin de printemps, et un soleil pâle, si pâle, trouait péniblement le brouillard gris qui traînait sur les toits carrés, aux tuiles sombres, se déchiquetait aux cheminées dont les fumées se mêlaient à cette brume... Il avait, deux jours auparavant, traversé la Manche dans une méchante barque de pêcheur, partie de Boulogne, la nuit; débarqué à Folkestone, il y était demeuré quelques heures, regardant, au loin, l’horizon, y cherchant en vain cette terre de France disparue et qu’il ne reverrait jamais, peut-être.
Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas, sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute, périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!
Et le petit marquis soupirait.
— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!
En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une mer de briques dans le brouillard du matin.
Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre. Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot jamais peut être prononcé. Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais, sur la jetée de Douvres:
— Allons en France!
Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes, ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée, imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle misère!
Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait, titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre: Bioutchemp!
Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer, user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies, la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence étroite.
Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis? Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français? Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?
— Qui vivra verra! se disait-il.
Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:
— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je reverrai peut-être Versailles!
Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp, lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants, mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!
Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un Français, de victoires anglaises: Blenheim, Ramillies, Malplaquet, brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain narquois:
Monsieur Malbrough est mort,
Est mort et enterré...
Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes, qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.
Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui, vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient aussi. Il entendait des mots comme: French tigers, et cela lui déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi comparés à des fauves. Alors, il se disait:
— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand elles sont jolies. Regardons les femmes!
Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs, leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.
— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses, mais qui manquent de sel... absolument.
Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques mèches de leurs cheveux!
Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour, le bienheureux retour.
Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses mollets.
— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le French dog!
Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de lanes humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or, pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander son chemin.
Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté, l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser la pauvre bête mal finir dans une turtle soup que de la condamner, elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de Robespierre, à la prison, à l’exil.
Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies maids en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste, d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...
Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire éclairant sa figure fraîche:
— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!
Elle le pouvait, la Suissesse!
Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de Beauchamp d’Antignac.
Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait. Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de lui-même:
— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!
Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce qu’on voudra. Un rêve!
Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de l’an III, — l’an III, comme ils disaient là-bas!
Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré, poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où, calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre, — ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante, s’appelait pit, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons, c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux, la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement française, pas plus que le solide et patriotique roast beef, le vieux roast beef anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.
Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade, interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: The School for Scandal, — la Médisance, souveraine en tous pays, — lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des passants dans cet étouffant Sunday désert.
Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.
Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin, d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui, tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée sur un ciel de mai.
— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie comme une fillette de Greuze.
Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il s’apprêtait à demander, en anglais: «How much? (Combien?)», à la jolie fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant rapidement une révérence:
— Fleurissez-vous, monsieur!
O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote perdue comme lui dans ce vaste Londres!
— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!
— Parfaitement, fit le petit Greuze.
— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?
— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?
Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il prit la rose pâle et, cette fois, dit:
— Combien?
— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout, s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!
Elle souriait, essayant d’être gaie.
— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.
Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la bouquetière.
— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme un lord.
— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans une semaine...
— Dans une semaine?
— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!
— Dans huit jours?
— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre vos roses..., dans huit jours!
Il répéta, insistant, scandant les syllabes:
— Dans huit jours!
La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix changée:
— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!
Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux, caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.
— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?
— Non, dit-elle. Je suis...
Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.
— Vous êtes?
— J’étais..., fit-elle.
Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et respirant la pâle rose:
— Vous étiez...?
Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes, pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement, dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:
— J’étais comédienne!
— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute, vous venez vous établir tout près de Drury Lane?
— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!
Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon cœur.
— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus d’attention encore, la vendeuse de fleurs.
Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant des fleurettes aux passants.
— Comédienne!
Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française, le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice prête à entrer en scène.
— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?
— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai eu peur!
— Vos camarades?
— Sans doute.
— Quels camarades a-t-on arrêtés?
— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!
Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin, malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même. Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin, dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M. Marmontel en eût fait un conte.
— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la Comédie-Française?
— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.
Elle ajouta bien vite:
— Oh! je ne suis pas Mlle Contat!... Mais, toute petite pensionnaire que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler Mlle Charlotte Lachassaigne, dans Le Mariage de Figaro, un soir qu’elle ne pouvait jouer Fanchette. Oui, Mlle Lachassaigne, qui passe pour être fille du prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!
— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.
Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.
— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur l’air des Folies d’Espagne, le soir que je remplaçais Mlle Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle», voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!
Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi, hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute, comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais, malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon, Mlle Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, Mlle Olivier, qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce Paris qu’elle avait charmé.
— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette, comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour Boulogne ou Calais!
— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...
— Dans huit jours?
— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie, et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous jetterai la première rose!
— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant, fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!
Ils s’étaient séparés en riant, en riant de ce mélancolique rire qu’ont les illusionnés qui ne croient qu’à demi à leur rêve. Mais, en se séparant, ils s’étaient bien promis de se retrouver dans cet immense Londres. Fanchette habitait, dans Soho, un lodging où une comtesse authentique s’était établie cuisinière et se faisait une spécialité de cette sauce fameuse que le maréchal de Richelieu en personne avait inventée à Mahon, et qui s’appelait la mayonnaise. On vit comme on peut. Et Soho, ce n’était pas loin de Crown Court, le noir passage, et de Saint-James, le palais du roi. Quand il s’ennuierait trop, le petit marquis pourrait aller, en toute cérémonie, comme il l’eût fait à Versailles, ou, s’il l’avait pu, au foyer de la Comédie, rendre visite à Mlle Fanchette.
Elle lui avait dit son nom: Lise Pomard; mais, à ce nom plébéien, il préférait cet alerte pseudonyme, Fanchette, qui lui rappelait le défilé des Espagnoles dans Le Mariage de Figaro, et, coquette, marquant le pas sur la musique, évoquait pour lui le décor, la marche, les costumes des figurantes, gais et colorés dans la lumière; et il lui semblait qu’il avait vu, dans ce défilé même, à Paris, la petite Lise et qu’il l’avait trouvée jolie.
Elle ou une autre, d’ailleurs, c’était Fanchette. La bouquetière avait pris possession de sa pensée. Avec ses vingt-cinq ans et son besoin d’aimer quelqu’un, le marquis s’était attaché à cette délicieuse compatriote, et l’image d’Annie, Anna, la petite Suissesse, s’était évaporée comme une fumée. Puis, il éprouvait un sentiment très particulier depuis cette rencontre devant Drury Lane: il ne se sentait plus isolé. Il avait un but, revoir la jolie bouquetière, retrouver devant le théâtre, à l’heure de l’entrée du public, la petite actrice française qui jouait si gentiment son rôle de vendeuse de fleurs. Ah! le beau dimanche que ce Sunday où il avait rencontré Fanchette! Tous ses désespoirs, ses ennuis noirs, ce besoin de solitude amère qui lui faisait, par fierté, fuir les émigrés et les émigrettes de la tapageuse colonie de Richmond, toutes ses pensées de détresse avaient fui. Et il se voyait déjà dans quelque loge de la Comédie, applaudissant la rentrée de «Mlle Lise Pomard» dans la pièce de ce drôle de Beaumarchais:
— Dans huit jours, peut-être! Oui, pourquoi pas dans huit jours?
Et Fanchette, la petite Fanchette, c’était déjà Paris. Elle réalisait pour lui l’image même de la patrie et le charme de la femme; elle lui rappelait les lointaines Parisiennes et les petits pieds, les pieds malicieux de la comédienne lui trottaient par la tête sur l’air des Folies d’Espagne, mis en chanson par Collé.
Il avait plaisir à retrouver la jolie fille qui souriait bien, un peu coquette (on est femme), à ses marivaudages, mais, en bonne et honnête personne, tendait, de bonne amitié, la main à un compatriote comme elle perdu en pays étranger.
Ils avaient fait ce pacte de se revoir sans qu’un mot d’amour fût prononcé, un amour qui ne pouvait être qu’une amourette, ce que ne voulait pas la petite Lise, souriante, mais sérieuse.
— Nous sommes deux exilés, lui avait-elle dit, et, comme tels, amis et bons amis dès la première rencontre. Mais n’allons pas plus loin, monsieur le marquis. Fanchette est une honnête fille.
— Et je suis un galant homme, Fanchette.
— Un galant homme qui ne s’avisera pas de faire le galant?
— Je vous le promets.
— Est-ce dit et bien dit?
— Foi de gentilhomme! A moins, petite Lise, que vous ne me releviez, un jour, de ma promesse.
Le marquis de Beauchamp avait accepté ce traité de franche camaraderie qui lui donnait une compagne et lui permettait de parler un peu de la France, de Paris, de Trianon, du théâtre, cet autre Temple de l’Amour. La jeune fille lui plaisait par sa bonne grâce et sa gaieté, cette simplicité et cette franchise de sentiments... Et si différente des belles dames de là-bas!
Et il y eut, depuis ce jour, en ce monde qu’est le vaste Londres, deux êtres perdus dans la foule qui se réunirent, se retrouvèrent, vécurent de la même vie d’espérance, avec ces mots si souvent répétés:
— Dans huit jours! A Paris, dans huit jours!
Ils n’étaient pas les seuls à vivre de chimères. Tout émigré qui louait alors un logis pour plus d’un mois était regardé comme un traître. Combien de réfugiés ne défaisaient même point leurs malles! A quoi bon? On allait rentrer.
Le petit marquis, cependant, n’était pas sans inquiétude, voyant fondre, peu à peu, la somme d’argent assez forte qu’il avait emportée de France, mais qui menaçait de se réduire à zéro. Les huit jours, de semaine en semaine, avaient déjà duré longtemps. Presque chaque soir, M. de Beauchamp allait au ministère de l’intérieur interroger l’employé principal de l’ «Office des Étrangers». Il y avait foule devant le bureau spécial installé pour les réfugiés. Ces Français, jetés hors de la patrie, interrogeaient avec anxiété, et, arrivant avec des battements de cœur, pleins d’espoir, ressortaient la tête un peu basse.
Eh! quoi, ces diables de Jacobins avaient encore battu l’ennemi, envahi la Savoie — un Montesquiou en tête, je vous demande un peu!... — et pris la Hollande! Ils veulent donc tout dévorer, ces ogres sauvages?
— Allons!... Nous ne reprendrons pas encore le bateau...
— Attendez huit jours, répondait tout haut, de sa voix claire, le marquis de Beauchamp d’Antignac. Patience! Qui sait si nous serons encore ici la semaine qui vient?
C’était son refrain, et les mêmes mots lui revenaient aux lèvres, même lorsqu’il retrouvait Fanchette, la bonne camarade des journées lentes.
Il se revoyait avec elle aussi jeune que lorsqu’il rêvait de romans et d’aventures en lisant Gonzalve de Cordoue, du chevalier de Florian, sous les châtaigniers du Périgord. Ils allaient — pareil, lui, à un petit clerc en liberté conduisant aux Prés-Saint-Gervais quelque grisette — à Hampton Court ou sur la Tamise, aux jours de fête, et, ces jours-là, la bouquetière se donnait congé, laissait l’éventaire au logis et cueillait des pâquerettes et des crocus pour elle-même. Elle «se fleurissait», la fleuriste! Et cela lui rappelait les lilas de Romainville!
— Vous ne connaissez pas Romainville, monsieur le marquis?
— Non, ma chère enfant. Mais nous irons... Nous irons dans...
Elle l’interrompait alors en riant.
— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours?
— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon? Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui comptent!
Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres, accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais.
A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté. Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle, ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers servait à acheter des bas aux petits.
Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des ressources pour vivre.
— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait Fanchette en riant.
— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile ici, sonne mal sur vos lèvres.
— Et comment voulez-vous que je vous appelle?
— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique... Je le garde.
— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous trouvé?
— L’autre jour, ma chère enfant, à l’Astley Circus, près de Westminster Bridge, où j’étais entré pour voir une pantomime sur Tippoo-Sahib, vous savez, leur ennemi, — il leur donne du fil à retordre dans l’Inde, — une pantomime qui fait fureur, j’ai lié connaissance avec le vicomte de Mornac... Le vicomte, bon cavalier, figure un officier français parmi les acteurs du mimodrame... Eh! je monte à cheval mieux que lui et j’ai appris à lire dans le traité de Pluvinel... Quand je n’aurai plus le sol, je cavalcaderai au cirque Astley. Voilà!
— Et, moi, je chanterai, au café-concert, des chansons françaises!
— La Vendéenne! La Marseillaise des Émigrés!
— Ou les couplets de La Folle Journée: