[93] "Tableau de la Poésie Française au XVIme siècle."
Du reste la plupart de ces poésies soi-disant inédites, sont simplement transcrites du Journal Littéraire de Lausanne, publié de 1794 à 1798, et rédigé par Madame la Chanoinesse de Polier.[94] C'est dans ce journal qu'avec maints autres contributeurs, le Marquis de Surville inséra les premiers extraits des œuvres de Clotilde. Jamais toutefois il ne donna comme composées par sa parente, les pièces publiées par Nodier.
[94] Dix volumes in 8º, avec l'épigraphe: Il emprunte d'ailleurs ce qui fait son éclat.
Madame Polier avait, sur sa demande, communiqué à ce dernier divers manuscrits qu'elle n'avait pas jugé à propos d'insérer dans son journal. M. Macé produit des pièces de poésie du Marquis de Surville, et démontre par leur comparaison avec celles de Clotilde, qu'il était incapable d'inventer celles-ci.
Le style, ainsi que le fond des compositions du marquis, sont pauvres d'idées, sans harmonie et sans rhythme. Or, les pièces évoquées furent écrites de 1782 à 1787, lorsque de Surville est supposé avoir fabriqué les manuscrits de son aïeule.
Pour ceux qui regardent Vanderbourg comme auteur et arrangeur, c'est pis encore. Il ne se trouvait pas en Europe en 1787, et il ne put jamais, dit-il lui-même, dans une lettre confidentielle, se procurer les numéros du Journal Littéraire de Lausanne où se trouvaient les pièces qu'il aurait inventées.
Raynouard et Daunou ont eu vraiment la main malheureuse.
Il est prouvé que le frère du Marquis de Surville avait vu entre les mains de celui-ci, de vieux manuscrits récemment découverts dans des papiers de famille, et qu'il les avait péniblement transcrits avec l'aide d'un feudiste.
M. M. Villeneuve, Dupetit-Thouart, et d'autres personnes, dont la sincérité ne peut être mise en doute, donnent témoignage qu'ils ont vu le Marquis de Surville, avant et pendant l'émigration, absorbé par le déchiffrement de manuscrits, qui disparurent très vraisemblablement dans l'auto-da-fé qui consuma les titres et papiers de famille des Surville, à Veviers, pendant la terreur.
Une foule d'autres raisons qu'il serait trop long de développer ici, et qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. Macé, prouve l'existence d'une femme poète au 15me siècle, ayant composé de très beaux vers, inspirés par l'amour maternel, l'affection conjugale et de nobles sentiments patriotiques. Ces vers cependant ne nous sont pas parvenus dans leur originalité, ou, si l'on veut, dans leur rudesse primitive. Néanmoins tous ceux que Vanderbourg, en homme de sens et de goût, a insérés dans son recueil, en faisant un choix et un triage rigoureux, ne sont vraisemblablement que très peu altérés, falsifiés, gâtés et embellis, dans le sens moderne. Telle a été jusqu'à la fin de sa vie, l'opinion de Vanderbourg, comme cela résulte de deux lettres tout récemment publiées, qu'il écrivait à M. de Surville, jeune, en 1822 et 1824, au moment où il préparait une nouvelle édition des poésies de Clotilde. Les originaux ont incontestablement existé, mais ils furent remaniés par Jeanne de Vallon, au 17me siècle, et par le Marquis de Surville, au dix-huitième. Un éminent critique a comparé ces vers à un excellent tableau original, retouché par des mains plus ou moins habiles.
On sait que le Marquis de Surville fut traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé le 2 Octobre 1798, au Puy-en-Velay, comme criminel d'État.
Ici se présente un nouvel exemple de l'incurie et de la négligence des biographes au sujet de cette victime de la Révolution. Barbier, Charles Brunet, et Quérard répètent, on ne sait pourquoi, que le marquis fut condamné comme voleur de diligences! Nodier, qui prétend l'avoir rencontré deux fois, le fait mourir à La Flèche.[95]
[95] M. Leber, tome i. p. 271, du catalogue raisonné de sa bibliothèque, léguée à la ville de Rouen, fait mention d'un portrait de Clotilde de Surville, peint à l'aquarelle, d'après un émail de Mme Jaquotot, et ajoute: "Ce portrait, plein de charmes, n'est, comme la publication de Vanderbourg, que le rêve d'un talent admirable." C'est dommage que Leber n'ait pu lire l'ouvrage de Macé.
Si, dans ce que nous venons de rapporter, l'on a regardé comme des pastiches des pièces de poésie qui n'en étaient pas, un poète, aussi du 15me siècle, a passé jusqu'en ces derniers temps pour authentique, lorsque ses compositions étaient l'œuvre d'un autre. En effet, avant l'édition des Vaux-de-Vire, publiée en 1811, par les soins de M. Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d'Olivier Basselin était peu connu hors de la Normandie. Quant aux chansons de ce poète Virois, elles étaient à peu près ignorées.[96] Quoiqu'il existât deux exemplaires d'une édition de 1670, qui contenait des chansons sous le nom de Vaux-de-Vire, le nom d'Olivier Basselin ne s'y trouvait pas même mentionné. Aussi notre poète normand n'avait qu'une vague existence avant la publication de 1811, et aurait pu être rejeté dans le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Jusqu'aujourd'hui aucun document nouveau, depuis la notice de M. Asselin, ne s'est produit, qui puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin.
[96] Voir l'Introduction de la nouvelle édition des Vaux-de-Vire d'Olivier de Basselin et de Jean le Houx, par le Bibliophile Jacob. 1 vol. 12º. Paris: A. Delahays. 1858.
Jean Le Houx, un des meilleurs poètes du milieu du 16me siècle, fit imprimer d'anciennes chansons qui passèrent pour avoir été composées par Basselin, et y mêla les siennes propres. Il n'eut pas grand'chose à faire pour s'approprier ces anciens Vaux-de-Vire, il n'eut qu'à les recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu'à les écrire, comme il les avait appris quand il commençait lui-même à faire des chansons. En les recueillant le premier, Le Houx les rajeunit, si toutefois il ne les a pas composés lui-même sous le nom d'Olivier Basselin, connu en Normandie à cause d'une ancienne chanson qui se chantait du temps de Guillaume Cretin, et dans laquelle il était fait mention de ce nom. Du reste Jean Le Houx ne voulant pas sans doute qu'on l'accusât plus tard de plagiat, a rassemblé tout ce qu'on savait par tradition de la vie d'Olivier Basselin, dans un de ses Vaux-de-Vire qu'il adresse à Farin du Gast.
"Qu'Olivier Basselin et Jean Le Houx ne fassent qu'un seul et même poète, conclut le Bibliophile Jacob, peu importe; ce n'est pas Horace, ce n'est pas Anacréon, c'est un bon biberon qui chante le cidre et le vin avec une gaieté toute gauloise."
Cette opinion n'a pour but que de laisser indécise la question de savoir si c'est Jean Le Houx ou Basselin qui a composé les chansons. Si plusieurs des célèbres Vaux-de-Vire, soi-disant de ce dernier, sont l'œuvre d'un poète beaucoup plus moderne, Jean Le Houx, un grand nombre aussi sont le produit d'un jeu d'esprit de M. Julien Travers, membre de la société des antiquaires de la Normandie, qui en a fait l'aveu à la réunion des délégués des sociétés savantes à la Sorbonne, au mois d'avril 1866.[97]
[97] Voir la Revue des sociétés savantes, quatrième série, tome iii. pages 445 et 574.
Moncrif, lecteur de la Reine Marie Leczinska, a fait une substitution semblable, d'une chanson de sa composition, en 1742, à une des pièces de Robert de Champagne.[98] Ce même écrivain, dans un choix d'anciennes chansons, donné au public, rima encore, dans le ton du bon vieux temps, ses deux célèbres romances: "Les constantes amours d'Alix et d'Alexis," et "Les infortunes inouïes de la tant belle Comtesse de Saulx." Elles trompèrent longtemps bien des lecteurs. Dans l'Almanach des Muses, publié par Santreau de Marsy, en 1765, les rondeaux, triolets et fabliaux, soi-disant anciens, foisonnent, les vers pastiches ne manquent pas, les suppositions d'auteur non plus, et l'on prêtait surtout des chansons aux anciens rois de France.[99]
[98] Voir la curieuse anecdote du Duc de Luynes, dans les Mémoires, année 1742, tome ix. p. 188.
[99] Sainte Beuve "Histoire Critique de la Poésie Française au XVIme siècle."
Avant d'entamer le sujet, en ce qui concerne le siècle présent, voyons ce qu'a produit l'Angleterre en pastiches et suppositions d'auteur, au dix-huitième.
Nous croyons que bien peu de pastiches dans ce pays présentent l'originalité de celui du célèbre docteur Johnson, que le docteur Matty, biographe de William Pitt, inséra dans son livre, même du vivant de Johnson, comme un exemple "de l'éloquence du noble lord, dans le style vigoureux de Démosthènes, uni à la manière spirituelle et ironique de Cicéron."
Voici comme la chose arriva. Dans le Gentleman's Magazine, édité alors par Edward Cave, on trouve, à partir du mois de Juin 1738, jusqu'en Février 1743, une analyse des débats du parlement anglais, sous le titre de "Debates in the Senate of Lilliput." Il était à cette époque strictement défendu d'imprimer quoique ce fût, des discussions et discours du parlement; de là, la nécessité de déguiser plus ou moins les discours. Or, le docteur Johnson n'avait jamais assisté à aucune des séances; mais Edward Cave avait gagné un des huissiers, et fut mis à même de prendre note du sujet de la discussion et des noms des orateurs, ainsi que des principaux points de leurs arguments. Ces matériaux étaient communiqués à Johnson, qui s'en servait pour composer son compte-rendu des débats.
On peut voir dans le Gentleman's Magazine, de l'époque, le discours de ce dernier, que la biographie de Pitt par le docteur Matty cite comme un exemple remarquable de l'éloquence de son héros, et qui est véritablement un excellent pastiche de la manière du ministre anglais.[100]
[100] Voir The Proof Sheet, Journal Littéraire Américain, de Mars, 1869, 2me vol. No. 5, p. 67.
Nous ne citerons que pour mémoire l'Alphabet Formosan, et la Traduction Formosane de la Bible par Psalmanazar, que l'évêque de Londres Compton avait placés parmi les curiosités les plus précieuses de sa bibliothèque.
Il y a lieu de s'arrêter plus longtemps sur les poèmes d'Ossian, que son premier éditeur, Macpherson, est supposé avoir fabriqués. Ils eurent d'abord un tel succès, qu'admirés par Goethe et par Schiller, ils furent bientôt traduits en allemand, en français, en italien, en danois, en polonais, et en latin.
Enfin pourtant on réfléchit qu'il était presque incroyable que des poèmes aussi longs que Fingal et Temora, nous eussent été transmis par la tradition orale seule, depuis un laps de plusieurs siècles. Finalement le docteur Samuel Johnson, alors au zénith de sa renommée, déclara que le tout n'était qu'une impudente supercherie. Sans employer un langage aussi violent, Malcolm Laing et David Hume développèrent des opinions analogues.
Philareste Chasles, dans ses "Etudes sur le dix-huitième siècle," est du même avis: "La sentimentalité de Richardson, la tristesse de Young, la chevalerie de Tressan, le parallèlisme de la Bible, composent ce pastiche. L'auteur fit disparaître les Ecossais du quatrième siècle, hommes nus, à demi sauvages, avec un petit bouclier de cuir ou d'écorce, un dard, et des canots creusés dans un tronc d'arbre. Il les remplace par des héros généreux, des filles mélancoliques; il invente des armures d'acier, de grandes fêtes dans des tourelles, dont les murs sont couverts de mousse et de lierre, de jolis vaisseaux traversant la mer, etc."
M. Laing, auteur d'une histoire d'Ecosse, examine non seulement presque chaque ligne de la traduction de Macpherson, mais une foule d'autres ouvrages, anciens et modernes, relatifs à ce sujet, et il arrive à la conclusion que l'ensemble est pris à cent sources diverses, et que ce n'est qu'une espèce de centon.
C'était là, à peu près, le sentiment général lorsqu'un nouveau champion est entré dans la lice, et a cherché à prouver l'authenticité des poèmes d'Ossian, dans une magnifique édition publiée aux frais du Marquis de Bute.[101]
[101] "The Poems of Ossian, in the original Gaëlic, with a literal translation into English," &c., by the Rev. Archibald Clerk, &c. William Blackwood, 1870, 2 vol. gr. in 8º. Le texte gaëlic ou Erse avait déjà été publié en partie, avec la version en prose, 1º, en 1762: "Fingal, an epic poem in six books;" 2º, en 1763, "Temora, an epic in eight books." Il fut publié en entier en 1806.
Dans une dissertation préliminaire de 66 pages, le nouvel éditeur établit d'abord que cette publication renferme des poèmes en partie autres que ceux donnés par Macpherson. "Plusieurs, dit-il, remontent à une haute antiquité, et mon texte ressemble peu à celui de mon prédécesseur, composé de vagues généralités, tandis qu'ici on trouva partout une fraîcheur primitive, un riche coloris, et des détails entièrement gaëliques. Il serait aussi impossible de reconstruire Homère avec la traduction de Pope, qu'Ossian avec celle de Macpherson."
On a droit d'exiger, semble-t-il, du nouvel éditeur qu'il ait connaissance des recherches antérieures pour établir l'authenticité des œuvres d'Ossian. Or, en 1806 une enquête avait été établie pour s'assurer de ce point.[102] Les conclusions du comité, composé des hommes les plus versés dans l'histoire du pays et de la langue, furent que Macpherson avait adapté et amalgamé d'anciennes poésies erses, dans lesquelles il était question d'Ossian et de Fingal. Lorsque la Société Ecossaise travailla à cette enquête, elle ne put découvrir aucun manuscrit original, remontant à l'époque supposée des poèmes publiés par Macpherson, et nul n'a été découvert depuis. Cependant la littérature keltique est l'objet de plus de recherches que jamais, et les travaux de Reeves, de Henthorn Todd, et d'autres antiquaires, ont étonné la présente génération par les lumières qu'ils ont jetées sur les institutions civiles et sociales de l'époque du Fingal de Macpherson. Ces renseignements sont irréconciliables avec les institutions et les mœurs des poèmes de ce dernier. Pourtant, chose étrange! M. Archibald Clerk ne fait aucune mention des recherches des savants que nous venons de nommer. Ne les a-t-il pas connus? ou n'a-t-il pu les contredire?
[102] Report of the Committee of the Highland Society of Scotland, appointed to inquire into the authenticity of the Poems of Ossian.
En attendant, n'est-on pas justifié en rejettant l'Ossian dans la région fabuleuse de la louve de Romulus, et des héros Merlin, Hengist et Horsa?
Quant au texte nouveau de l'édition de M. Clerk, qui n'est appuyée que sur des manuscrits relativement modernes, nous adoptons l'opinion de l'éditeur du Saturday Review, du 28 Janvier 1871, qui se récuse dans cette querelle, parcequ'il ne sait pas le Gaëlique; mais qui avoue néanmoins qu'il n'a pas la moindre foi dans l'existence du poète Ossian.[103]
[103] Fin Magnussen a prouvé, dans son Essai, en danois, sur Ossian, que ce nom se rapporte à une source scandinave et non pas keltique. On peut aussi consulter sur l'édition de M. Clerk un intéressant article dans le journal The Scotsman, du 7 Mars 1871, où l'on rappelle que les héros de Fingal appartiennent à des traditions irlandaises plutôt qu'écossaises.
Si Macpherson fit fortune avec ses supercheries, il en fut bien autrement de l'infortuné Thomas Chatterton, dont les poèmes supposés du moine Rowley sont pourtant bien supérieurs au pseudo-Ossian, et dont l'auteur périt de misère en 1770.
Ces compositions pastiches sont tellement remarquables que nous nous y arrêterons un moment. Warton, l'historien critique de la poésie anglaise, regarde ce jeune homme, ou plutôt cet adolescent, comme un prodige de génie, qui eût été un des plus grands poètes de l'Angleterre, s'il fût arrivé à l'âge d'homme.
Dans la chambre aux archives de l'église de Sainte Marie, de Redcliffe Hill, à Bristol, étaient enfermés depuis de bien longues années, six ou sept vieux coffres de chêne, contenant une quantité considérable d'anciens parchemins, chartes, contrats de vente et d'achats, etc., que l'opinion publique faisait remonter jusqu'à l'époque de la guerre des deux Roses.
Au nombre de ces coffres en était un, cerclé de fer, et à six serrures, mentionné dans des documents du XVme siècle, sous le nom de Coffre de William Canynge. Vers 1730, tous ces coffres avaient été forcés, les pièces considérées comme les plus importantes, dans l'intérêt de l'église, déposées dans un autre local, et le reste abandonné comme inutile. Cette chambre aux archives était attenante à la maison paternelle de Chatterton, descendant d'une longue suite de bedaux de l'église de Sainte Marie, depuis cent cinquante ans.
La famille se servait des parchemins abandonnés, à toute sorte d'usages. Le père en recouvrait les livres des élèves de son école, et la mère en découpait des patrons d'habillements.
Le jeune Chatterton, d'abord d'une intelligence assez obtuse en apparence, devint amoureux, ainsi que s'exprime sa mère "fell in love," d'un vieux manuscrit à lettres capitales enluminées, et celle-ci, mettant cette passion à profit, se servit de ce manuscrit pour apprendre à lire à son fils.
L'enfant ayant été admis à l'école publique de Bristol, commença à donner dès-lors, comme le prouvent des témoignages contemporains, des preuves d'une intelligence et d'une pénétration exceptionnelles. A douze ans, affirment des personnes chez lesquelles il se rendait souvent au sortir de l'école, il avait déjà conçu l'idée d'une série d'anciens poèmes de Thomas Rowley, moine du XVme siècle, poèmes dont quelques-uns devaient plus tard embarrasser de savants critiques, des littérateurs habiles, et nombre d'éditeurs instruits. En avait-il découvert des traces parmi les vieux parchemins, au milieu desquels il passait des heures entières à peindre des lettres anciennes, et à copier de vieilles écritures? C'est ce que nous verrons tout à l'heure.
Chatterton avait à peine quinze ans, lorsqu'il donna à un de ses amis, George Catcott, une ballade en vieux style: "The Bristow Tragedie," si parfaitement imitée, qu'elle eut plus tard l'honneur d'être considérée par Horace Walpole, comme un des pastiches du Dr Percy, l'éditeur des "Relics of Ancient English Poetry."
A l'antiquaire Barrett il fit présent d'un autre poème, "The Battle of Hastings," supposé écrit par le moine Saxon Turgot, et traduit par Thomas Rowley, en 1469. Barrett, qui avait reçu la copie écrite de la main de Chatterton, insista à plusieurs reprises pour voir l'original, et enfin celui-ci finit par avouer que c'était son propre ouvrage.[104] Comme imitation d'une pièce ancienne, le critique avoue que c'est là une production étonnante pour un adolescent. D'autres morceaux succédèrent, donnés à d'autres amis, et toujours supposés écrits par le moine du XVme siècle.
[104] Sur toutes les suppositions d'auteur, imitations, et pastiches de notre jeune homme, voir l'excellente Etude biographique en anglais, par Daniel Wilson. Un vol. in 8º. Macmillan, 1869.
On ne voulut pas admettre alors, et même bien longtemps après, que le jeune poète fut capable d'écrire rien de pareil. On fut persuadé qu'il avait découvert tout cela dans les coffres de la chambre aux archives.
Aujourd'hui un examen plus attentif et plus minutieux, ainsi qu'une critique plus exercée, ne laissent plus aucun doute sur la supercherie.
Ce n'était pas seulement le style et la manière du quinzième siècle, que Chatterton savait imiter avec beaucoup de talent, mais encore on trouve insérés dans ses œuvres, bien d'autres imitations, par exemple, deux pastiches parfaits d'Ossian, que, par une ignorance facile à expliquer dans un enfant de seize ans, il dit être traduit du Saxon.[105]
[105] Lorsqu'on lit une ode composée par Pope à douze ans, et une autre par Cowley à treize, on peut avec vraisemblance supposer, vu les circonstances, qu'un parent, un ami, ou un professeur leur est venu en aide. Quant à Chatterton, il n'avait ni parent, ni ami, ni professeur pour l'aider.
En 1766, beaucoup de personnes avaient encore une foi entière dans l'existence d'un William Canynge, maire de Bristol, du temps de Chaucer, de ses descendants à l'époque de la guerre des deux Roses, et du bon moine Rowley. Il a fallu plus de vingt cinq ans pour détromper le public.
M. Daniel Wilson a fait voir dans sa biographie que la prose et les vers de Chatterton présentent l'ensemble d'un roman historique où sont groupés des caractères très fidèlement dessinés, pleins de vie, et doués parfois d'une tendresse toute lyrique. Peu d'anglais même savent quelle riche veine de poésie et de fiction romantique se trouve cachée dans les poésies de Rowley, lorsqu'on leur ôte leur antique phraséologie.
Nous citerons deux exemples; le premier est une ode à la Liberté, supposé chantée par un chœur de Saxons, à la fin d'une scène où le roi Edouard le Confesseur avoue sa partialité pour les Normands.
[106] To freeze.
[107] Undismayed.
[108] Pointed.
[109] Raised.
Cette ode finit abruptement, et le professeur Daniel Wilson, en citant ce morceau, dit que rien de plus poétique n'a été écrit sur ce sujet, depuis la magnifique apostrophe à la Liberté, par l'ancien poète Barbour, dans le poème de Bruce.
Voici la seconde pièce, extraite du poème dramatique d'Ælla.
C'est une complainte chantée par un Ménestrel de la cour:—
Le drame d'Ælla, dans le goût antique, est le chef-d'œuvre de Chatterton, et fut transcrit sur le manuscrit écrit de sa propre main, en date de 1769, lorsqu'il n'avait que seize ans.
En quittant l'école de Bristol, Chatterton était entré, en qualité de clerc, chez un notaire de cette ville. Bientôt fatigué de cette vie d'asservissement, il partit pour Londres, le 29 Avril 1770, flattant sa mère et sa sœur de la perspective de brillants succès littéraires dans la capitale. Il emportait avec lui plusieurs poèmes écrits en style du 15me siècle, qui aurait formé un volume suffisant, dit Daniel Wilson, pour établir la fortune et la gloire d'un poète, quelqu'il fût.
Horace Walpole avait publié en 1764, son pastiche du "Castle of Otranto," d'après un manuscrit italien, affirmait-il, d'Omphrio Muralto, trouvé dans une ancienne bibliothèque, et imprimé à Naples en 1529. Il jouissait du reste d'une brillante réputation littéraire et d'une grande fortune.
Il était donc tout naturel que Chatterton songeât à s'adresser à ce personnage important, romancier, dramatiste, et poète, pour faire accepter au public les écrits du moine Rowley. D'ailleurs, il avait écrit au grand seigneur qu'il invoquait son appui comme fils d'une pauvre veuve qui avait grand'peine à soutenir sa famille, et que ce qu'il avait composé jusqu'alors ne lui avait rapporté ni renommée ni argent. Puis dans une autre lettre, accompagnée d'une histoire supposée de la peinture en Angleterre, écrite par le moine Rowley en 1469, pour Maître Canynge, il annonçait à Walpole qu'il avait en sa possession encore plusieurs autres manuscrits anciens qu'il lui offrait. On a prétendu que cette dernière lettre n'était point parvenue à son adresse; mais il est bien établi aujourd'hui que Walpole les reçut toutes les deux.
Quant à la première, il ne peut exister de doute, l'adresse était exacte, la lettre était fermée avec un pain à cacheter; et adresse, timbre de la poste, et pain à cacheter peuvent encore se voir à présent au Musée Britannique, parmi nombre d'autres autographes du jeune homme.
Une réponse de Walpole lui-même prouve qu'il avait reçu l'autre lettre. Ainsi, dit le révérend Walter W. Skeat,[110] "When afterwards Walpole had the hardihood to deny that he ever received the piece in question, in this falsehood he stands self-convicted."
[110] "The Poetical Works of Thomas Chatterton, with an Essay on the Rowley Poems, &c." 2 vol. 8º. Bell and Dalby: London, 1871.
Dans cette excellente édition on a suivi un système conseillé dans la Biographie du professeur Wilson, citée plus haut, celui de changer les mots archaïques en anglais moderne.
Walpole fit valoir encore une autre excuse, après la catastrophe; c'est que Chatterton avait voulu le tromper, le mystifier. Il semble qu'il n'avait guère le droit de se montrer si susceptible, lui qui avait fabriqué une lettre supposée écrite par le Roi de Prusse, Frédéric, où il tournait Jean Jacques Rousseau en ridicule, avec une amère ironie, et où toutes les convenances étaient blessées.[111] Celui-ci en fut cruellement affecté.
[111] Cette lettre fut écrite au moment où David Hume flattait et caressait le plus J. J. Rousseau, et il avoue avoir pris part à ce persiflage; plus particulièrement odieux envers un homme alors proscrit, qui se mettait entièrement à la disposition de ceux qu'il croyait ses amis.
Voir sur l'affaire de cette supposition d'auteur, "l'Histoire de la Vie et des Ouvrages de J. J. Rousseau, par Musset-Pathay."
Chatterton, repoussé avec hauteur par Walpole, et profondément blessé, vécut pendant quelque temps du produit de ses articles dans les journaux littéraires; mais bientôt en proie à la misère et à la faim, mécontent du monde, sauvage, ulcéré, trop fier pour accepter des secours, le jeune homme mit fin à sa vie par le poison, à l'âge de dix-sept ans, laissant à la postérité des preuves de la plus haute intelligence poétique. On trouva sa chambrette jonchée d'une masse de papiers déchirés sans doute dans son désespoir; et ainsi fut détruite peut-être plus d'une œuvre remarquable.
Walpole, qui aurait pu le sauver, écrivait, longtemps après la mort du poète, dans une lettre à la Comtesse d'Ossory, "Chatterton was a gigantic genius."
En effet, s'adaptant à tous les genres de styles, il sut prendre tour-à-tour, avoue la critique anglaise, l'esprit satirique de Churchill, le ton noble, mais amer, de Junius, la rude vigueur de Smollett, singer parfois la douceur rhythmique et les antithèses de Pope, la grâce travaillée de Gray et de Collins, ou bien, encore sous le manteau du moine Saxon Rowley, rivaliser avec l'héroïque affectation d'Ossian. Il est probable, dit le professeur Daniel Wilson, que la puissance intellectuelle de Chatterton a rarement été surpassée, et peut-être n'a-t-elle jamais été égalée au même âge.
Aussi après sa mort, ce fut un concert de magnifiques éloges en prose et en vers. Sir Herbert Croft fut un des premiers à faire connaître au public le génie et le sort fatal de Chatterton.[112] Malone, dans ses observations sur les poèmes de Rowley, le regarde comme le plus grand poète qu'ait produit l'Angleterre depuis Shakespeare. Le docteur Johnson avoue que "This is the most extraordinary young man that has encountered my knowledge." Coleridge, Wordsworth, et une foule d'autres auteurs exaltent la vigueur de son génie.
[112] "Love and Madness. A story too true," &c. 1 vol. 8º. London, 1780.
Dans le Monthly Magazine de Novembre 1799, Southey a fait connaître par quelle supercherie peu honorable Sir Herbert Croft s'empara des manuscrits de Chatterton et les publia.
A côté du phénomène douloureux qu'offre cette existence tourmentée, à peine ose-t-on nommer le pseudo-Shakespeare, Ireland, héros de la petite pièce après la tragédie, comme le dit Philareste Chasles.
Samuel Ireland, le père, avait passé sa vie à voyager sur les bords de l'Avon, pélerinage dont il consigna les résultats dans un curieux volume tout rempli de crédulité.
William Ireland, le fils, voyant son père disposé à bien payer une signature de Shakespeare, lui apporta successivement un reçu, un acte par-devant notaire, et des lettres d'amour de la jeunesse de cet illustre écrivain. Cet appât eut du succès, et notre jeune homme s'enhardit à fabriquer d'autres documents, griffonnés sur de vieux parchemins souillés, salis et enfumés. Il couronna son œuvre par une tragédie du Roi Lear corrigée, et par une autre tragédie soi-disant inédite du même auteur, intitulée, Vortigern et Rowena.
L'excellent père publia, sur beau papier, la fraude de son fils, de la meilleure foi du monde. L'imitation était assez adroite pour qu'elle trompât d'abord quelques érudits. On discuta sur les dates, on analysa la couleur de l'encre, la forme des lettres, etc.[113]
[113] "Le Dix-huitième Siècle en Angleterre: Etudes Humoristiques par Philareste Chasles." Un vol. 12º. Paris, 1846.
Le même auteur a donné aussi, comme on l'a vu ci-dessus, quelques renseignements sur Ossian et sur Chatterton; mais ils sont de tous points insuffisants pour l'appréciation de ces supercheries littéraires.
Malone, le savant commentateur et critique de Shakespeare, signala le premier ce pastiche. Néanmoins la tragédie de Vortigern fut représentée comme originale, sur le théâtre de Drury Lane, dont Sheridan était alors directeur. Trois cents livres sterlings furent payées au père du pasticheur, avec droit de partage aux bénéfices pour les 60 premières représentations. Il y a lieu de s'étonner qu'un écrivain dramatique tel que Sheridan s'en soit laissé imposer, car la pièce était assez mauvaise pour qu'elle tombât dès la première représentation. Huit jours auparavant, Malone avait proclamé partout que ce drame n'était incontestablement qu'une supercherie.
Lorsque tous ses pastiches eurent été complétement éventés, Ireland fils publia ses Confessions, livre très curieux, où il explique l'origine et le mode de fabrication de ces fraudes, ainsi que le profit qu'il en a retiré. On y rencontre aussi nombre d'anecdotes sur l'époque, des extraits des deux tragédies, et diverses autres compositions d'Ireland, qui ne manquent pas de talent.[114] On pourrait même dire qu'en Angleterre, aux 18me et 19me siècles, ceux qui ont cherché à tromper les lecteurs, en se couvrant d'un masque plus ou moins ancien, ont montré un talent supérieur à celui de leurs confrères dans les autres pays.
[114] "The Confessions of William Henry Ireland, containing the particulars of his fabrications of the Shakespeare manuscripts, together with anecdotes and opinions of many distinguished persons." 1 vol. 8º, avec fac-similes. London, 1805.
Quoiqu'Allan Cunningham, vrai poète en son genre, ne tienne pas à beaucoup près dans la république des lettres, le même rang que l'adolescent de Bristol, il offre un cas analogue, sauf le fatal dénoûment, et qui montre combien est grande cette tentation de déguisement littéraire.
En 1809, M. R. H. Cromek faisait un pélerinage en Ecosse pour y découvrir de vieilles chansons du pays. Il rencontra à Dumfries le jeune Allan Cunningham, qui gagnait dix-huit shellings par semaine comme maçon, mais qui possédait une connaissance extraordinaire de la poésie populaire de l'Ecosse, en même temps qu'une lecture étendue en ce genre. Il s'essayait même à faire des vers, et produisit quelques morceaux à M. Cromek, que ce critique reçut d'un air de grande condescendance, car il n'avait nul goût pour la poésie moderne. Son ambition était de rivaliser avec l'évêque Percy et Walter Scott, en publiant les œuvres de quelque vieux barde oublié. Le jeune maçon avec la perspicacité de sa race, s'aperçut bien vite de ce faible, et chercha à le satisfaire en apportant à Cromek d'anciennes pièces de vers que celui-ci déclara divins!—"Dites-moi, je vous prie, écrivait-il à un de ses correspondants à Londres, quels sont les noms des anciens poètes de Nithsdale et de Galloway?"
Le correspondant, qui n'était pas disposé à inventer un nouveau Rowley, répondit d'une manière évasive, et les pastiches du jeune homme ignoré furent publiés dans un beau volume, portant sur le titre le nom de Cromek, comme éditeur. Les critiques de la capitale félicitèrent leur confrère de la riche trouvaille qu'il avait faite dans une région stérile jusqu'alors en ce genre. Ce ne fut que plus tard que la ruse se découvrit.
On s'est très rarement occupé en Angleterre de ces supercheries en littérature. Il appartenait à Isaac d'Israeli de donner un résumé de ce sujet, mais il n'en a guère tiré partie dans ses mélanges fort curieux d'ailleurs, et annonçant une vaste lecture. Les quelques pages qu'il y a consacrées, ne contiennent pas même l'indication des sources qu'on pourrait consulter.[115]
[115] Ses trois courts chapitres sur la matière, sont:—1º. Celui sur les imposteurs littéraires; 2º. Celui consacré aux imitateurs remarquables; et 3º. Le chapitre sur les faux littéraires (literary forgeries). Ce dernier est le plus intéressant.
Si chaque genre, à son tour, a son âge d'or en littérature, celui du pastiche et des suppositions d'auteur est incontestablement le dix-neuvième siècle. Le nombre en est si considérable, que nous ne ferons mention que des plus curieux.
En 1803, Barbié de Bercenay et Sulpice Imbert, comte de la Platière, s'amusèrent à publier une correspondance très bien imitée, de Louis XVI. avec ses frères, et plusieurs personnages célèbres, pendant les dernières années de son règne.
M. Beuchot, dans la "Bibliographie de la France," convainquit les plus incrédules que ces lettres, acceptées comme authentiques, étaient supposées.
Les plus habiles critiques sont quelquefois pris au piège du pastiche, mais il arrive aussi que le contraire a lieu, et que c'est le mystificateur qui est mystifié.
Paul Lacroix, le prince des pasticheurs et de la pastichomanie, qui nous a conservé la mention d'une partie des siens,[116] comme documents pour l'histoire du genre, est un exemple du fait. Il publia dans un catalogue, avant que le manuscrit authentique et autographe eut passé dans la bibliothèque de S. A. R. le Duc d'Aumale, que "les historiettes de Tallemant des Réaux étaient évidemment un ouvrage supposé, que M. De Monmerqué, de concert avec Taschereau, qui possède si bien son XVIIme siècle, auraient déterré à la bibliothèque du roi, dans les recueils d'anecdotes de Falconet, ou bien extrait des manuscrits de Conrart, à l'arsenal."