Le cardinal se trompait évidemment en pensant qu’on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l’infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu’on avait conquises, comme Saint-Omer, Ypres, Menin, Oudenarde, et d’autres places. On en garda quelques unes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font l’honneur de cette prédiction, lui font donc prévoir que le prince don Balthasar mourrait en 1649; qu’ensuite les trois enfants du second mariage seraient enlevés au berceau; que Charles, le cinquième de tous ces enfants mâles, mourrait sans postérité; et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d’un petit-fils de Louis XIV. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe IV s’éteignît; et des événements étrangers l’ont justifié après plus de cinquante années[438].
Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n’apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d’or au soleil; il en coûta davantage au roi pour l’aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. Enfin la France n’en reçut jamais que cent mille francs.
Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix, l’infante renonça à tous les droits qu’elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement.
Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d’Espagne avec les rois de France. La reine Anne d’Autriche, fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri-le-Grand, à Philippe IV, roi d’Espagne, ou n’avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d’or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien; de sorte qu’il ne paraissait pas qu’il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages: on n’y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.
Le duc de Lorraine, Charles IV, de qui la France et l’Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt, qui avait beaucoup à se plaindre d’elles, fut compris dans le traité, mais en prince malheureux qu’on punissait, parcequ’il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses états, en démolissant Nanci, et en lui défendant d’avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grace le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi, Le Catelet, et d’autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à-la-fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand-maître de la maison du roi, qu’on donna ensuite à son fils, et ne revint presque qu’avec sa gloire.
Charles II, roi titulaire d’Angleterre, plus malheureux alors que le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où l’on traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et de Mazarin. Il se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n’était plus; il ne put seulement obtenir une entrevue, ni avec Mazarin, ni avec don Louis. Lockhart, cet ambassadeur de la république d’Angleterre, était à Saint-Jean-de-Luz; il se fesait respecter encore, même après la mort du protecteur; et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Charles II. Ils pensaient que son rétablissement était impossible, et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux: la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d’entreprendre. Charles fut rappelé dans ses états par les Anglais, sans qu’un seul potentat de l’Europe se fût jamais mis en devoir, ni d’empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m’ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n’y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plus subite (juin 1660). Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut conclu: et Charles II était déjà paisible possesseur de l’Angleterre, que Louis XIV n’était pas même encore marié par procureur.
(Août 1660) Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner l’administration de son bien, n’en eût pas usé autrement que Mazarin; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance, et même des honneurs, que jamais. Il exigea et il obtint que le parlement vînt le haranguer par députés. C’était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n’était pas une trop grande réparation du mal que le parlement lui avait fait. Il ne donna plus la main aux princes du sang, en lieu tiers, comme autrefois. Celui qui avait traité don Louis de Haro en égal, voulut traiter le grand Condé en inférieur. Il marchait alors avec un faste royal, ayant, outre ses gardes, une compagnie de mousquetaires, qui est aujourd’hui la seconde compagnie des mousquetaires du roi[439]. On n’eut plus auprès de lui un accès libre: si quelqu’un était assez mauvais courtisan pour demander une grace au roi, il était perdu. La reine-mère, si long-temps protectrice obstinée de Mazarin contre la France, resta sans crédit dès qu’il n’eut plus besoin d’elle. Le roi, son fils, élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu’elle lui avait imposé, aussi bien qu’à elle-même; elle respectait son ouvrage, et Louis XIV n’osait pas encore régner du vivant de Mazarin.
Un ministre est excusable du mal qu’il fait, lorsque le gouvernail de l’état est forcé dans sa main par les tempêtes; mais dans le calme il est coupable de tout le bien qu’il ne fait pas. Mazarin ne fit de bien qu’à lui, et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille, depuis son dernier retour jusqu’à sa mort, ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile; car le collége des Quatre-Nations ne fut que l’effet de son testament.
Il gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l’argent à Fouquet, qui lui répondait: «Sire, il n’y a rien dans les coffres de votre majesté; mais monsieur le cardinal vous en prêtera.» Mazarin était riche d’environ deux cents millions, à compter comme on fait aujourd’hui. Plusieurs mémoires disent qu’il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place. Ils rapportent qu’il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses: c’est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l’en soupçonnèrent, et ils n’auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu.
On dit qu’en mourant il eut des scrupules, quoique au-dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661); et il n’y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.
Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin, honneur peu ordinaire, et que Henri IV avait fait à la mémoire de Gabrielle d’Estrées.
On n’entreprendra pas ici d’examiner si le cardinal Mazarin a été un grand ministre on non: c’est à ses actions de parler, et à la postérité de juger. Le vulgaire suppose quelquefois une étendue d’esprit prodigieuse, et un génie presque divin, dans ceux qui ont gouverné des empires avec quelque succès. Ce n’est point une pénétration supérieure qui fait les hommes d’état, c’est leur caractère. Les hommes, pour peu qu’ils aient de bon sens, voient tous à peu près leurs intérêts. Un bourgeois d’Amsterdam ou de Berne en sait sur ce point autant que Séjan, Ximénès, Buckingham, Richelieu, ou Mazarin: mais notre conduite et nos entreprises dépendent uniquement de la trempe de notre ame, et nos succès dépendent de la fortune.
Par exemple, si un génie tel que le pape Alexandre VI, ou Borgia son fils, avait eu la Rochelle à prendre, il aurait invité dans son camp les principaux chefs, sous un serment sacré, et se serait défait d’eux; Mazarin serait entré dans la ville deux ou trois ans plus tard, en gagnant et en divisant les bourgeois; don Louis de Haro n’eût pas hasardé l’entreprise. Richelieu fit une digue sur la mer, à l’exemple d’Alexandre, et entra dans la Rochelle en conquérant; mais une marée un peu forte, ou un peu plus de diligence de la part des Anglais, délivraient la Rochelle, et fesaient passer Richelieu pour un téméraire.
On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. On peut bien assurer que l’ame de Richelieu respirait la hauteur et la vengeance; que Mazarin était sage, souple, et avide de biens. Mais pour connaître à quel point un ministre a de l’esprit, il faut ou l’entendre souvent parler, ou lire ce qu’il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d’état ce qu’on voit tous les jours parmi les courtisans; celui qui a le plus d’esprit échoue, et celui qui a dans le caractère plus de patience, de force, de souplesse, et de suite, réussit.
En lisant les Lettres du cardinal Mazarin, et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supérieur. Cependant Mazarin fut tout puissant, et Retz fut accablé. Enfin il est très vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu’un esprit médiocre, du bon sens, et de la fortune; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l’amour du bien public. Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie. [440] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans le temps que la France était déchaînée contre lui; et, par une fatalité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu’il y était persécuté que dans la tranquillité d’une puissance absolue[441].
Louis XIV gouverne par lui-même. Il force la branche d’Autriche espagnole à lui céder partout la préséance, et la cour de Rome à lui faire satisfaction. Il achète Dunkerque. Il donne des secours à l’empereur, au Portugal, aux états-généraux, et rend son royaume florissant et redoutable.
Jamais il n’y eut dans une cour plus d’intrigues et d’espérances que durant l’agonie du cardinal Mazarin. Les femmes qui prétendaient à la beauté se flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans, que l’amour avait déjà séduit jusqu’à lui faire offrir sa couronne à sa maîtresse. Les jeunes courtisans croyaient renouveler le règne des favoris. Chaque ministre espérait la première place. Aucun d’eux ne pensait qu’un roi élevé dans l’éloignement des affaires osât prendre sur lui le fardeau du gouvernement. Mazarin avait prolongé l’enfance de ce monarque autant qu’il l’avait pu. Il ne l’instruisait que depuis fort peu de temps, et parceque le roi avait voulu être instruit.
On était si loin d’espérer d’être gouverné par son souverain, que de tous ceux qui avaient travaillé jusqu’alors avec le premier ministre, il n’y en eut aucun qui demandât au roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous: «A qui nous adresserons-nous?» et Louis XIV leur répondit: A moi. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu’il consultait ses forces, et qu’il essayait en secret son génie pour régner. Sa résolution prise une fois, il la maintint jusqu’au dernier moment de sa vie. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se fesant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu’il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d’en trop abuser.
Madame de Motteville nous apprend que la réputation de Charles II, roi d’Angleterre, qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l’émulation à Louis XIV. Si cela est, il surpassa beaucoup son rival, et il mérita toute sa vie ce qu’on avait dit d’abord de Charles.
Il commença par mettre de l’ordre dans les finances dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l’ordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de l’éclat et de la grandeur. Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France.
Ce n’est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans l’intérieur de son gouvernement; c’est ce que nous ferons à part[442]. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri-le-Grand n’avaient point vu de véritable roi, et qui détestaient l’empire d’un premier ministre, furent remplis d’admiration et d’espérance quand ils virent Louis XIV faire à vingt-deux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un premier ministre, il eût été perdu, parceque la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puissantes. Si Louis XIII n’en avait pas eu, ce prince, dont un corps faible et malade énervait l’ame, eût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n’avoir pas de premier ministre. Il ne restait pas la moindre trace des anciennes factions; il n’y avait plus en France qu’un maître et des sujets. Il montra d’abord qu’il ambitionnait toute sorte de gloire, et qu’il voulait être aussi considéré au-dehors qu’absolu au-dedans.
Les anciens rois de l’Europe prétendent entre eux une entière égalité, ce qui est très naturel; mais les rois de France ont toujours réclamé la préséance que mérite l’antiquité de leur race et de leur royaume; et s’ils ont cédé aux empereurs, c’est parceque les hommes ne sont presque jamais assez hardis pour renverser un long usage. Le chef de la république d’Allemagne, prince électif et peu puissant par lui-même, a le pas, sans contredit, sur tous les souverains, à cause de ce titre de César et d’héritier de Charlemagne. Sa chancellerie allemande ne traitait pas même alors les autres rois de majesté. Les rois de France pouvaient disputer la préséance aux empereurs, puisque la France avait fondé le véritable empire d’Occident, dont le nom seul subsiste en Allemagne. Ils avaient pour eux non seulement la supériorité d’une couronne héréditaire sur une dignité élective, mais l’avantage d’être issus, par une suite non interrompue, de souverains qui régnaient sur une grande monarchie plusieurs siècles avant que, dans le monde entier, aucune des maisons qui possèdent aujourd’hui des couronnes fût parvenue à quelque élévation. Ils voulaient au moins précéder les autres puissances de l’Europe. On alléguait en leur faveur le nom de très chrétien. Les rois d’Espagne opposaient le titre de catholique; et depuis que Charles-Quint avait eu un roi de France prisonnier à Madrid, la fierté espagnole était bien loin de céder ce rang. Les Anglais et les Suédois, qui n’allèguent aujourd’hui aucun de ces surnoms, reconnaissent le moins qu’ils peuvent cette supériorité.
C’était à Rome que ces prétentions étaient autrefois débattues. Les papes, qui donnaient les états avec une bulle, se croyaient, à plus forte raison, en droit de décider du rang entre les couronnes. Cette cour, où tout se passe en cérémonies, était le tribunal où se jugeaient ces vanités de la grandeur. La France y avait eu toujours la supériorité quand elle était plus puissante que l’Espagne; mais depuis le règne de Charles-Quint, l’Espagne n’avait négligé aucune occasion de se donner l’égalité. La dispute restait indécise; un pas de plus ou de moins dans une procession; un fauteuil placé près d’un autel, ou vis-à-vis la chaire d’un prédicateur, étaient des triomphes, et établissaient des titres pour cette prééminence. La chimère du point d’honneur était extrême alors sur cet article entre les couronnes, comme la fureur des duels entre les particuliers.
(1661) Il arriva qu’à l’entrée d’un ambassadeur de Suède à Londres, le comte d’Estrades, ambassadeur de France, et le baron de Vatteville, ambassadeur d’Espagne, se disputèrent le pas. L’Espagnol, avec plus d’argent et une plus nombreuse suite, avait gagné la populace anglaise: il fait d’abord tuer les chevaux des carrosses français; et bientôt les gens du comte d’Estrades, blessés et dispersés, laissèrent les Espagnols marcher l’épée nue comme en triomphe.
Louis XIV, informé de cette insulte, rappela l’ambassadeur qu’il avait à Madrid, fit sortir de France celui d’Espagne, rompit les conférences qui se tenaient encore en Flandre au sujet des limites, et fit dire au roi Philippe IV, son beau-père, que s’il ne reconnaissait la supériorité de la couronne de France et ne réparait cet affront par une satisfaction solennelle, la guerre allait recommencer. Philippe IV ne voulut pas replonger son royaume dans une guerre nouvelle pour la préséance d’un ambassadeur: il envoya le comte de Fuentes déclarer au roi, à Fontainebleau, en présence de tous les ministres étrangers qui étaient en France (24 mars 1662), «que les ministres espagnols ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France.» Ce n’en était pas assez pour reconnaître nettement la prééminence du roi; mais c’en était assez pour un aveu authentique de la faiblesse espagnole. Cette cour, encore fière, murmura long-temps de son humiliation. Depuis, plusieurs ministres espagnols ont renouvelé leurs anciennes prétentions: ils ont obtenu l’égalité à Nimègue; mais Louis XIV acquit alors, par sa fermeté, une supériorité réelle dans l’Europe, en fesant voir combien il était à craindre.
A peine sorti de cette petite affaire avec tant de grandeur, il en marqua encore davantage dans une occasion où sa gloire semblait moins intéressée. Les jeunes Français, dans les guerres faites depuis long-temps en Italie contre l’Espagne, avaient donné aux Italiens, circonspects et jaloux, l’idée d’une nation impétueuse. L’Italie regardait toutes les nations dont elle était inondée comme des barbares, et les Français comme des barbares plus gais que les autres, mais plus dangereux, qui portaient dans toutes les maisons les plaisirs avec le mépris, et la débauche avec l’insulte. Ils étaient craints partout, et surtout à Rome.
Le duc de Créqui, ambassadeur auprès du pape, avait révolté les Romains par sa hauteur: ses domestiques, gens qui poussent toujours à l’extrême les défauts de leur maître, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris, qui se fesait alors un honneur d’attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville.
Quelques laquais du duc de Créqui s’avisèrent de charger, l’épée à la main, une escouade des Corses (ce sont des gardes du pape qui appuient les exécutions de la justice). Tout le corps des Corses offensé, et secrètement animé par don Mario Chigi, frère du pape Alexandre VII, qui haïssait le duc de Créqui, vint en armes assiéger la maison de l’ambassadeur (20 août 1662). Ils tirèrent sur le carrosse de l’ambassadrice, qui rentrait alors dans son palais; ils lui tuèrent un page[443], et blessèrent plusieurs domestiques. Le duc de Créqui sortit de Rome, accusant les parents du pape, et le pape lui-même, d’avoir favorisé cet assassinat. Le pape différa tant qu’il put la réparation, persuadé qu’avec les Français il n’y a qu’à temporiser, et que tout s’oublie. Il fit pendre un Corse et un sbire au bout de quatre mois; et il fit sortir de Rome le gouverneur, soupçonné d’avoir autorisé l’attentat: mais il fut consterné d’apprendre que le roi menaçait de faire assiéger Rome, qu’il fesait déjà passer des troupes en Italie, et que le maréchal du Plessis-Praslin était nommé pour les commander. L’affaire était devenue une querelle de nation à nation, et le roi voulait faire respecter la sienne. Le pape, avant de faire la satisfaction qu’on demandait, implora la médiation de tous les princes catholiques; il fit ce qu’il put pour les animer contre Louis XIV: mais les circonstances n’étaient pas favorables au pape. L’empire était attaqué par les Turcs: l’Espagne était embarrassée dans une guerre peu heureuse contre le Portugal.
La cour romaine ne fit qu’irriter le roi sans pouvoir lui nuire. Le parlement de Provence cita le pape, et fit saisir le comtat d’Avignon. Dans d’autres temps les excommunications de Rome auraient suivi ces outrages: mais c’étaient des armes usées et devenues ridicules: il fallut que le pape pliât; il fut forcé d’exiler de Rome son propre frère, d’envoyer son neveu, le cardinal Chigi, en qualité de légat a latere[444], faire satisfaction au roi; de casser la garde corse, et d’élever dans Rome une pyramide, avec une inscription qui contenait l’injure et la réparation. Le cardinal Chigi fut le premier légat de la cour romaine qui fut jamais envoyé pour demander pardon. Les légats, auparavant, venaient donner des lois, et imposer des décimes. Le roi ne s’en tint pas à faire réparer un outrage par des cérémonies passagères et par des monuments qui le sont aussi (car il permit, quelques années après, la destruction de la pyramide); mais il força la cour de Rome à promettre de rendre Castro et Ronciglione au duc de Parme, à dédommager le duc de Modène de ses droits sur Comacchio; et il tira ainsi d’une insulte l’honneur solide d’être le protecteur des princes d’Italie.
En soutenant sa dignité, il n’oubliait pas d’augmenter son pouvoir. (27 octobre 1662) Ses finances, bien administrées par Colbert, le mirent en état d’acheter Dunkerque et Mardick du roi d’Angleterre, pour cinq millions de livres, à vingt-six livres dix sous le marc. Charles II, prodigue et pauvre, eut la honte de vendre le prix du sang des Anglais. Son chancelier Hyde, accusé d’avoir ou conseillé ou souffert cette faiblesse, fut banni depuis par le parlement d’Angleterre, qui punit souvent les fautes des favoris, et qui quelquefois même juge ses rois.
(1663) Louis fit travailler trente mille hommes à fortifier Dunkerque du côté de la terre et de la mer. On creusa entre la ville et la citadelle un bassin capable de contenir trente vaisseaux de guerre, de sorte qu’à peine les Anglais eurent vendu cette ville, qu’elle devint l’objet de leur terreur.
(30 août 1663) Quelque temps après le roi força le duc de Lorraine à lui donner la forte ville de Marsal. Ce malheureux Charles IV, guerrier assez illustre, mais prince faible, inconstant, et imprudent, venait de faire un traité par lequel il donnait la Lorraine à la France après sa mort, à condition que le roi lui permettrait de lever un million sur l’état qu’il abandonnait, et que les princes du sang de Lorraine seraient réputés princes du sang de France. Ce traité, vainement vérifié au parlement de Paris, ne servit qu’à produire de nouvelles inconstances dans le duc de Lorraine; trop heureux ensuite de donner Marsal, et de se remettre à la clémence du roi.
Louis augmentait ses états même pendant la paix, et se tenait toujours prêt pour la guerre, fesant fortifier ses frontières, tenant ses troupes dans la discipline, augmentant leur nombre, fesant des revues fréquentes.
Les Turcs étaient alors très redoutables en Europe; ils attaquaient à-la-fois l’empereur d’Allemagne et les Vénitiens. La politique des rois de France a toujours été, depuis François Iᵉʳ, d’être alliés des empereurs turcs; non seulement pour les avantages du commerce, mais pour empêcher la maison d’Autriche de trop prévaloir. Cependant, un roi chrétien ne pouvait refuser du secours à l’empereur, trop en danger; et l’intérêt de la France était bien que les Turcs inquiétassent la Hongrie, mais non pas qu’ils l’envahissent: enfin ses traités avec l’empire lui fesaient un devoir de cette démarche honorable. Il envoya donc six mille hommes en Hongrie, sous les ordres du comte de Coligni[445], seul reste de la maison de ce Coligni, autrefois si célèbre dans nos guerres civiles, et qui mérite peut-être une aussi grande renommée que cet amiral, par son courage et par sa vertu. L’amitié l’avait attaché au grand Condé, et toutes les offres du cardinal Mazarin n’avaient jamais pu l’engager à manquer à son ami. Il mena avec lui l’élite de la noblesse de France, et entre autres le jeune La Feuillade, homme entreprenant et avide de gloire et de fortune. (1664) Ces Français allèrent servir en Hongrie sous le général Montecuculli, qui tenait tête alors au grand-vizir Kiuperli ou Kouprogli, et qui depuis, en servant contre la France, balança la réputation de Turenne. Il y eut un grand combat à Saint-Gothard, au bord du Raab, entre les Turcs et l’armée de l’empereur. Les Français y firent des prodiges de valeur; les Allemands mêmes, qui ne les aimaient point, furent obligés de leur rendre justice; mais ce n’est pas la rendre aux Allemands, de dire, comme on a fait dans tant de livres, que les Français eurent seuls l’honneur de la victoire.
Le roi, en mettant sa grandeur à secourir ouvertement l’empereur, et à donner de l’éclat aux armes françaises, mettait sa politique à soutenir secrètement le Portugal contre l’Espagne. Le cardinal Mazarin avait abandonné formellement les Portugais, par le traité des Pyrénées; mais l’Espagnol avait fait plusieurs petites infractions tacites à la paix. Le Français en fit une hardie et décisive: le maréchal de Schomberg, étranger et huguenot, passa en Portugal avec quatre mille soldats français, qu’il payait de l’argent de Louis XIV, et qu’il feignait de soudoyer au nom du roi de Portugal. Ces quatre mille soldats français, joints aux troupes portugaises, remportèrent à Villa-Viciosa (17 juin 1665) une victoire complète, qui affermit le trône dans la maison de Bragance. Ainsi Louis XIV passait déjà pour un prince guerrier et politique, et l’Europe le redoutait même avant qu’il eût encore fait la guerre.
Ce fut par cette politique qu’il évita, malgré ses promesses, de joindre le peu de vaisseaux qu’il avait alors aux flottes hollandaises. Il s’était allié avec la Hollande en 1662. Cette république, environ vers ce temps-là, recommença la guerre contre l’Angleterre, au sujet du vain et bizarre honneur du pavillon, et des intérêts réels de son commerce dans les Indes. Louis voyait avec plaisir ces deux puissances maritimes mettre en mer tous les ans, l’une contre l’autre, des flottes de plus de cent vaisseaux, et se détruire mutuellement par les batailles les plus opiniâtres qui se soient jamais données, dont tout le fruit était l’affaiblissement des deux partis. Il s’en donna une qui dura trois jours entiers (11, 12, et 13 juin 1666). Ce fut dans ces combats que le Hollandais Ruyter acquit la réputation du plus grand homme de mer qu’on eût vu encore. Ce fut lui qui alla brûler les plus beaux vaisseaux d’Angleterre jusque dans ses ports, à quatre lieues de Londres. Il fit triompher la Hollande sur les mers, dont les Anglais avaient toujours eu l’empire, et où Louis XIV n’était rien encore.
La domination de l’Océan était partagée, depuis quelque temps, entre ces deux nations. L’art de construire les vaisseaux, et de s’en servir pour le commerce et pour la guerre, n’était bien connu que d’elles. La France, sous le ministère de Richelieu, se croyait puissante sur mer, parceque d’environ soixante vaisseaux ronds que l’on comptait dans ses ports, elle pouvait en mettre en mer environ trente, dont un seul portait soixante et dix canons. Sous Mazarin, on acheta des Hollandais le peu de vaisseaux que l’on avait. On manquait de matelots, d’officiers, de manufactures pour la construction et pour l’équipement. Le roi entreprit de réparer les ruines de la marine, et de donner à la France tout ce qui lui manquait, avec une diligence incroyable: mais, en 1664 et 1665, tandis que les Anglais et les Hollandais couvraient l’Océan de près de trois cents gros vaisseaux de guerre, il n’en avait encore que quinze ou seize du dernier rang, que le duc de Beaufort occupait contre les pirates de Barbarie; et lorsque les états généraux pressèrent Louis XIV de joindre sa flotte à la leur, il ne se trouva dans le port de Brest qu’un seul brûlot, qu’on eut honte de faire partir, et qu’il fallut pourtant leur envoyer sur leurs instances réitérées. Ce fut une honte que Louis XIV s’empressa bien vite d’effacer.
(1665) Il donna aux états un secours de ses forces de terre plus essentiel et plus honorable. Il leur envoya six mille Français pour les défendre contre l’évêque de Munster, Christophe-Bernard Van-Galen, prélat guerrier et ennemi implacable, soudoyé par l’Angleterre pour désoler la Hollande; mais il leur fit payer chèrement ce secours, et les traita comme un homme puissant qui vend sa protection à des marchands opulents. Colbert mit sur leur compte non seulement la solde de ses troupes, mais jusqu’aux frais d’une ambassade envoyée en Angleterre pour conclure leur paix avec Charles II. Jamais secours ne fut donné de si mauvaise grace, ni reçu avec moins de reconnaissance.
Le roi ayant ainsi aguerri ses troupes, et formé de nouveaux officiers en Hongrie, en Hollande, en Portugal, respecté et vengé dans Rome, ne voyait pas un seul potentat qu’il dût craindre. L’Angleterre ravagée par la peste; Londres réduite en cendres par un incendie[446] attribué injustement aux catholiques; la prodigalité et l’indigence continuelle de Charles II, aussi dangereuse pour ses affaires que la contagion et l’incendie, mettaient la France en sûreté du côté des Anglais. L’empereur réparait à peine l’épuisement d’une guerre contre les Turcs. Le roi d’Espagne, Philippe IV, mourant, et sa monarchie aussi faible que lui, laissaient Louis XIV le seul puissant et le seul redoutable. Il était jeune, riche, bien servi, obéi aveuglément, et marquait l’impatience de se signaler, et d’être conquérant.
Conquête de la Flandre.
L’occasion se présenta bientôt à un roi qui la cherchait. Philippe IV, son beau-père, mourut (1665): il avait eu de sa première femme, sœur de Louis XIII, cette princesse Marie-Thérèse, mariée à son cousin Louis XIV; mariage par lequel la monarchie espagnole est enfin tombée dans la maison de Bourbon, si long-temps son ennemie. De son second mariage avec Marie-Anne d’Autriche était né Charles II, enfant faible et malsain, héritier de sa couronne, et seul reste de trois enfants mâles, dont deux étaient morts en bas âge. Louis XIV prétendit que la Flandre, le Brabant, et la Franche-Comté, provinces du royaume d’Espagne, devaient, selon la jurisprudence de ces provinces, revenir à sa femme, malgré sa renonciation. Si les causes des rois pouvaient se juger par les lois des nations à un tribunal désintéressé, l’affaire eût été un peu douteuse.
Louis fit examiner ses droits par son conseil, et par des théologiens, qui les jugèrent incontestables; mais le conseil et le confesseur de la veuve de Philippe IV les trouvaient bien mauvais. Elle avait pour elle une puissante raison, la loi expresse de Charles-Quint; mais les lois de Charles-Quint n’étaient guère suivies par la cour de France.
Un des prétextes que prenait le conseil du roi était que les cinq cent mille écus donnés en dot à sa femme n’avaient point été payés; mais on oubliait que la dot de la fille de Henri IV ne l’avait pas été davantage. La France et l’Espagne combattirent d’abord par des écrits, où l’on étala des calculs de banquier et des raisons d’avocat; mais la seule raison d’état était écoutée. Cette raison d’état fut bien extraordinaire. Louis XIV allait attaquer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu’il avait épousé la sœur de cet enfant. Comment pouvait-il croire que l’empereur Léopold, regardé comme le chef de la maison d’Autriche, le laisserait opprimer cette maison, et s’agrandir dans la Flandre? Qui croirait que l’empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d’Autriche, roi d’Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torci[447]; mais elles sont peu démêlées. Le temps a enfin dévoilé ce mystère, qui prouve qu’entre les rois la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice, surtout quand cette justice semble douteuse.
Tous les frères de Charles II, roi d’Espagne, étaient morts. Charles était d’une complexion faible et malsaine. Louis XIV et Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu’ils entamèrent depuis à sa mort. Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre, Léopold devait laisser Louis XIV se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition qu’à la mort de Charles l’Espagne passerait sous la domination de l’empereur. Il n’est pas dit s’il en coûta de l’argent pour cette étrange négociation. D’ordinaire ce principal article de tant de traités demeure secret.
Léopold n’eut pas sitôt signé l’acte qu’il s’en repentit: il exigea au moins qu’aucune cour n’en eût connaissance; qu’on n’en fît point une double copie selon l’usage; et que le seul instrument qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l’empereur aurait une clef et le roi de France l’autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grand-duc de Florence. L’empereur la remit pour cet effet entre les mains de l’ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes-du-corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l’empereur ne changeât d’avis et ne fît enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles, et non à Florence; ce qui laisse soupçonner que Léopold avait reçu de l’argent, puisqu’il n’osa se plaindre.
Voilà comment l’empereur laissa dépouiller le roi d’Espagne.
Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées. (1667) Il était à la tête de trente-cinq mille hommes; un autre corps de huit mille fut envoyé vers Dunkerque; un de quatre mille vers Luxembourg. Turenne était sous lui le général de cette armée. Colbert avait multiplié les ressources de l’état pour fournir à ces dépenses. Louvois, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu’alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins; quelque siége que le roi voulût faire, de quelque côté qu’il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l’austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d’un jeune roi, l’idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès-lors à être un droit beaucoup au-dessus de celui de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s’était guère vu encore: par là l’officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre. L’infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l’inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cavalerie était en possession. Les maximes nouvelles dans le gouvernement inspiraient un nouveau courage.
Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l’un de l’autre, et cependant ne l’en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l’Europe, enfin, ligué de nouveau avec le Portugal, attaquait avec tous ses avantages une province mal défendue d’un royaume ruiné et déchiré. Il n’avait à faire qu’à sa belle-mère, femme faible, gouvernée par un jésuite, dont l’administration méprisée et malheureuse laissait la monarchie espagnole sans défense. Le roi de France avait tout ce qui manquait à l’Espagne.
L’art d’attaquer les places n’était pas encore perfectionné comme aujourd’hui, parceque celui de les bien fortifier et de les bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espagnole étaient presque sans fortifications et sans garnisons.
Louis n’eut qu’à se présenter devant elles. (Juin 1667) Il entra dans Charleroi comme dans Paris; Ath, Tournai, furent prises en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, ne tinrent pas davantage. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain (6 juillet). Lille, la plus florissante ville de ces pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une garnison de six mille hommes, capitula (27 août) après neuf jours de siége. Les Espagnols n’avaient que huit mille hommes à opposer à l’armée victorieuse; encore l’arrière-garde de cette petite armée fut-elle taillée en pièces (31 août) par le marquis depuis maréchal de Créqui. Le reste se cacha sous Bruxelles et sous Mons, laissant le roi vaincre sans combattre.
Cette campagne, faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles, parut le voyage d’une cour. La bonne chère, le luxe, et les plaisirs, s’introduisirent alors dans les armées, dans le temps même que la discipline s’affermissait. Les officiers fesaient le devoir militaire beaucoup plus exactement, mais avec des commodités plus recherchées. Le maréchal de Turenne n’avait eu long-temps que des assiettes de fer en campagne. Le marquis d’Humières fut le premier, au siége d’Arras[448], en 1658, qui se fit servir en vaisselle d’argent à la tranchée, et qui y fit manger des ragoûts et des entremets. Mais dans cette campagne de 1667, où un jeune roi, aimant la magnificence, étalait celle de sa cour dans les fatigues de la guerre, tout le monde se piqua de somptuosité et de goût dans la bonne chère, dans les habits, dans les équipages. Ce luxe, la marque certaine de la richesse d’un grand état, et souvent la cause de la décadence d’un petit, était cependant encore très peu de chose auprès de celui qu’on a vu depuis. Le roi, ses généraux, et ses ministres, allaient au rendez-vous de l’armée à cheval; au lieu qu’aujourd’hui il n’y a point de capitaine de cavalerie, ni de secrétaire d’un officier général qui ne fasse ce voyage en chaise de poste avec des glaces et des ressorts, plus commodément et plus tranquillement qu’on ne fesait alors une visite dans Paris d’un quartier à un autre.
La délicatesse des officiers ne les empêchait point alors d’aller à la tranchée avec le pot en tête et la cuirasse sur le dos. Le roi en donnait l’exemple: il alla ainsi à la tranchée devant Douai et devant Lille. Cette conduite sage conserva plus d’un grand homme. Elle a été trop négligée depuis par des jeunes gens peu robustes, pleins de valeur, mais de mollesse, et qui semblent plus craindre la fatigue que le danger.
La rapidité de ces conquêtes remplit d’alarmes Bruxelles; les citoyens transportaient déjà leurs effets dans Anvers. La conquête de la Flandre entière pouvait être l’ouvrage d’une campagne. Il ne manquait au roi que des troupes assez nombreuses pour garder les places, prêtes à s’ouvrir à ses armes. Louvois lui conseilla de mettre de grosses garnisons dans les villes prises, et de les fortifier. Vauban, l’un de ces grands hommes et de ces génies qui parurent dans ce siècle pour le service de Louis XIV, fut chargé de ces fortifications. Il les fit suivant sa nouvelle méthode, devenue aujourd’hui la règle de tous les bons ingénieurs. On fut étonné de ne plus voir les places revêtues que d’ouvrages presque au niveau de la campagne. Les fortifications hautes et menaçantes n’en étaient que plus exposées à être foudroyées par l’artillerie: plus il les rendit rasantes, moins elles étaient en prise. Il construisit la citadelle de Lille sur ces principes (1668). On n’avait point encore en France détaché le gouvernement d’une ville de celui de la forteresse. L’exemple commença en faveur de Vauban; il fut le premier gouverneur d’une citadelle. On peut encore observer que le premier de ces plans en relief qu’on voit dans la galerie du Louvre[449] fut celui des fortifications de Lille.
Le roi se hâta de venir jouir des acclamations des peuples, des adorations de ses courtisans et de ses maîtresses, et des fêtes qu’il donna à sa cour.
Conquête de la Franche-Comté. Paix d’Aix-la-Chapelle.
(1668) On était plongé dans les divertissements à Saint-Germain, lorsqu’au cœur de l’hiver, au mois de janvier, on fut étonné de voir des troupes marcher de tous côtés, aller et revenir sur les chemins de la Champagne, dans les Trois-Évêchés: des trains d’artillerie, des chariots de munitions, s’arrêtaient, sous divers prétextes, dans la route qui mène de Champagne en Bourgogne. Cette partie de la France était remplie de mouvements dont on ignorait la cause. Les étrangers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s’épuisaient en conjectures: l’Allemagne était alarmée: l’objet de ces préparatifs et de ces marches irrégulières était inconnu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n’a jamais été mieux gardé qu’il le fut dans cette entreprise de Louis XIV. Enfin le 2 de février il part de Saint-Germain avec le jeune duc d’Enghien, fils du grand Condé, et quelques courtisans: les autres officiers étaient au rendez-vous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et arrive à Dijon. Vingt mille hommes assemblés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche-Comté, à quelques lieues de Besançon, et le grand Condé paraît à leur tête, ayant pour son principal lieutenant-général Montmorenci-Boutteville, son ami, devenu duc de Luxembourg, toujours attaché à lui dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Luxembourg était l’élève de Condé dans l’art de la guerre; et il obligea, à force de mérite, le roi, qui ne l’aimait pas, à l’employer.
Des intrigues eurent part à cette entreprise imprévue: le prince de Condé était jaloux de la gloire de Turenne, et Louvois de sa faveur auprès du roi; Condé était jaloux en héros, et Louvois en ministre. Le prince, gouverneur de la Bourgogne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le dessein de s’en rendre maître en hiver, en moins de temps que Turenne n’en avait mis l’été précédent à conquérir la Flandre française. Il communiqua d’abord son projet à Louvois, qui l’embrassa avidement, pour éloigner et rendre inutile Turenne, et pour servir en même temps son maître.
Cette province, assez pauvre alors en argent, mais très fertile, bien peuplée, étendue en long de quarante lieues et large de vingt, avait le nom de Franche[450], et l’était en effet. Les rois d’Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre, il n’en dépendait que peu. Toute l’administration était partagée et disputée entre le parlement et le gouverneur de la Franche-Comté. Le peuple jouissait de grands priviléges, toujours respectés par la cour de Madrid, qui ménageait une province jalouse de ses droits, et voisine de la France. Besançon même se gouvernait comme une ville impériale. Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce, et ne fut si attaché à ses souverains. Leur amour pour la maison d’Autriche s’est conservé pendant deux générations; mais cet amour était, au fond, celui de leur liberté. Enfin la Franche-Comté était heureuse, mais pauvre, et puisqu’elle était une espèce de république, il y avait des factions. Quoi qu’en dise Pellisson, on ne se borna pas à employer la force.
On gagna d’abord quelques citoyens par des présents et des espérances. On s’assura l’abbé Jean de Vatteville, frère de celui qui, ayant insulté à Londres l’ambassadeur de France, avait procuré, par cet outrage, l’humiliation de la branche d’Autriche espagnole. Cet abbé, autrefois officier, puis chartreux, puis long-temps musulman chez les Turcs, et enfin ecclésiastique, eut parole d’être grand doyen, et d’avoir d’autres bénéfices. On acheta peu cher quelques magistrats, quelques officiers; et à la fin même, le marquis d’Yenne, gouverneur général, devint si traitable, qu’il accepta publiquement, après la guerre, une grosse pension et le grade de lieutenant-général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes. Besançon, la capitale de la province, est investie par le prince de Condé, Luxembourg court à Salins: le lendemain Besançon et Salins se rendirent. Besançon ne demanda pour capitulation que la conservation d’un saint-suaire fort révéré dans cette ville; ce qu’on lui accorda très aisément. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes ces marches, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. Le roi courut aussitôt se montrer à la fortune qui fesait tout pour lui.
Il alla assiéger Dôle en personne. Cette place était réputée forte; elle avait pour commandant le comte de Montrevel, homme d’un grand courage, fidèle par grandeur d’ame aux Espagnols qu’il haïssait, et au parlement qu’il méprisait. Il n’avait pour garnison que quatre cents soldats et les citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. A peine l’eut-on ouverte, qu’une foule de jeunes volontaires, qui suivaient le roi, courut attaquer la contrescarpe, et s’y logea: le prince de Condé, à qui l’âge et l’expérience avaient donné un courage tranquille, les fit soutenir à propos, et partagea leur péril pour les en tirer. Ce prince était partout avec son fils, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d’un monarque dans sa cour, qu’une ardeur impétueuse qui n’était pas nécessaire. Tout le cérémonial de Saint-Germain était observé. Il avait son petit coucher, ses grandes, ses petites entrées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste du trône qu’en fesant manger à sa table ses officiers généraux et ses aides de camp. On ne lui voyait point, dans les travaux de la guerre, ce courage emporté de François Iᵉʳ et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de danger. Il se contentait de ne les pas craindre, et d’engager tout le monde à s’y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dôle (14 février 1668) au bout de quatre jours de siége, douze jours après son départ de Saint-Germain; et enfin, en moins de trois semaines toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le conseil d’Espagne, étonné et indigné du peu de résistance, écrivit au gouverneur «que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d’y aller en personne.»
Tant de fortune et tant d’ambition réveillèrent l’Europe assoupie; l’empire commença à se remuer, et l’empereur à lever des troupes. Les Suisses, voisins des Francs-Comtois, et qui n’avaient guère alors d’autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais, à qui il avait toujours importé d’avoir les Français pour amis, frémissaient de les avoir pour voisins. L’Espagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais, et fut en effet protégée par cette petite nation, qui ne lui paraissait auparavant que méprisable et rebelle.
La Hollande était gouvernée par Jean de Witt, qui dès l’âge de vingt-huit ans avait été élu grand pensionnaire, homme amoureux de la liberté de son pays, autant que de sa grandeur personnelle: assujetti à la frugalité et à la modestie de sa république, il n’avait qu’un laquais et une servante, et allait à pied dans La Haye, tandis que dans les négociations de l’Europe son nom était compté avec les noms des plus puissants rois: homme infatigable dans le travail, plein d’ordre, de sagesse, d’industrie dans les affaires, excellent citoyen, grand politique, et qui, cependant, fut depuis très malheureux[451].
Il avait contracté avec le chevalier Temple, ambassadeur d’Angleterre à La Haye, une amitié bien rare entre des ministres. Temple était un philosophe qui joignait les lettres aux affaires; homme de bien, malgré les reproches que l’évêque Burnet lui a faits d’athéisme; né avec le génie d’un sage républicain, aimant la Hollande comme son propre pays, parcequ’elle était libre, et aussi jaloux de cette liberté que le grand pensionnaire lui-même. Ces deux citoyens s’unirent avec le comte de Dhona, ambassadeur de Suède, pour arrêter les progrès du roi de France.
Ce temps était marqué pour les événements rapides. La Flandre, qu’on nomme Flandre française, avait été prise en trois mois; la Franche-Comté en trois semaines. Le traité entre la Hollande, l’Angleterre, et la Suède, pour tenir la balance de l’Europe et réprimer l’ambition de Louis XIV, fut proposé et conclu en cinq jours. Le conseil de l’empereur Léopold n’osa entrer dans cette intrigue. Il était lié par le traité secret qu’il avait signé avec le roi de France pour dépouiller le jeune roi d’Espagne. Il encourageait secrètement l’union de l’Angleterre, de la Suède, et de la Hollande; mais il ne prenait aucunes mesures ouvertes.
Louis XIV fut indigné qu’un petit état tel que la Hollande conçût l’idée de borner ses conquêtes, et d’être l’arbitre des rois, et plus encore qu’elle en fût capable. Cette entreprise des Provinces-Unies lui fut un outrage sensible qu’il fallut dévorer, et dont il médita dès-lors la vengeance.
Tout ambitieux, tout puissant, et tout irrité qu’il était, il détourna l’orage qui allait s’élever de tous les côtés de l’Europe. Il proposa lui-même la paix. La France et l’Espagne choisirent Aix-la-Chapelle pour le lieu des conférences, et le nouveau pape Rospigliosi, Clément IX, pour médiateur.
La cour de Rome, pour décorer sa faiblesse d’un crédit apparent, rechercha par toutes sortes de moyens l’honneur d’être l’arbitre entre les couronnes. Elle n’avait pu l’obtenir au traité des Pyrénées: elle parut l’avoir au moins à la paix d’Aix-la-Chapelle. Un nonce fut envoyé à ce congrès pour être un fantôme d’arbitre entre des fantômes de plénipotentiaires. Les Hollandais, déjà jaloux de la gloire, ne voulurent point partager celle de conclure ce qu’ils avaient commencé. Tout se traitait en effet à Saint-Germain, par le ministère de leur ambassadeur Van-Beuning. Ce qui avait été accordé en secret par lui était envoyé à Aix-la-Chapelle, pour être signé avec appareil par les ministres assemblés au congrès. Qui eût dit trente ans auparavant qu’un bourgeois de Hollande obligerait la France et l’Espagne à recevoir sa médiation?
Ce Van-Beuning, échevin d’Amsterdam, avait la vivacité d’un Français et la fierté d’un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les occasions, la hauteur impérieuse du roi, et apposait une inflexibilité républicaine au ton de supériorité que les ministres de France commençaient à prendre. «Ne vous fiez-vous pas à la parole du roi?» lui disait M. de Lyonne dans une conférence. «J’ignore ce que veut le roi, dit Van-Beuning, je considère ce qu’il peut.» Enfin, à la cour du plus superbe monarque du monde, un bourgmestre conclut avec autorité (2 mai 1668) une paix par laquelle le roi fut obligé de rendre la Franche-Comté. Les Hollandais eussent bien mieux aimé qu’il eût rendu la Flandre, et être délivrés d’un voisin si redoutable: mais toutes les nations trouvèrent que le roi marquait assez de modération en se privant de la Franche-Comté. Cependant il gagnait davantage en retenant les villes de Flandre, et il s’ouvrait les portes de la Hollande, qu’il songeait à détruire dans le temps qu’il lui cédait.
Travaux et magnificence de Louis XIV. Aventure singulière en Portugal. Casimir en France. Secours en Candie. Conquête de la Hollande.
Louis XIV, forcé de rester quelque temps en paix, continua, comme il avait commencé, à régler, à fortifier, et embellir son royaume. Il fit voir qu’un roi absolu, qui veut le bien, vient à bout de tout sans peine. Il n’avait qu’à commander, et les succès dans l’administration étaient aussi rapides que l’avaient été ses conquêtes. C’était une chose véritablement admirable de voir les ports de mer, auparavant déserts, ruinés, maintenant entourés d’ouvrages qui fesaient leur ornement et leur défense, couverts de navires et de matelots, et contenant déjà près de soixante grands vaisseaux qu’il pouvait armer en guerre. De nouvelles colonies, protégées par son pavillon, partaient de tous cotés pour l’Amérique, pour les Indes orientales, pour les côtes de l’Afrique. Cependant en France, et sous ses yeux, des édifices immenses occupaient des milliers d’hommes, avec tous les arts que l’architecture entraîne après elle; et dans l’intérieur de sa cour et de sa capitale, des arts plus nobles et plus ingénieux donnaient à la France des plaisirs et une gloire dont les siècles précédents n’avaient pas eu même l’idée. Les lettres florissaient; le bon goût et la raison pénétraient dans les écoles de la barbarie. Tous ces détails de la gloire et de la félicité de la nation trouveront leur véritable place dans cette histoire[452]; il ne s’agit ici que des affaires générales et militaires.
Le Portugal donnait en ce temps un spectacle étrange à l’Europe. Dom Alfonse, fils indigne de l’heureux dom Jean de Bragance, y régnait: il était furieux et imbécile. Sa femme, fille du duc de Nemours, amoureuse de dom Pèdre, frère d’Alfonse, osa concevoir le projet de détrôner son mari, et d’épouser son amant. L’abrutissement du mari justifia l’audace de la reine. Il était d’une force de corps au-dessus de l’ordinaire; il avait eu publiquement d’une courtisane un enfant qu’il avait reconnu: enfin, il avait couché très long-temps avec la reine. Malgré tout cela, elle l’accusa d’impuissance; et ayant acquis dans le royaume, par son habileté, l’autorité que son mari avait perdue par ses fureurs, elle le fit enfermer (novembre 1667). Elle obtint bientôt de Rome une bulle pour épouser son beau-frère. Il n’est pas étonnant que Rome ait accordé cette bulle; mais il l’est que des personnes toutes puissantes en aient besoin. Ce que Jules II avait accordé sans difficulté au roi d’Angleterre Henri VIII[453], Clément IX l’accorda à l’épouse d’un roi de Portugal. La plus petite intrigue fait dans un temps ce que les plus grands ressorts ne peuvent opérer dans un autre. Il y a toujours deux poids et deux mesures pour tous les droits des rois et des peuples; et ces deux mesures étaient au Vatican depuis que les papes influèrent sur les affaires de l’Europe. Il serait impossible de comprendre comment tant de nations avaient laissé une si étrange autorité au pontife de Rome, si l’on ne savait combien l’usage a de force.
Cet événement, qui ne fut une révolution que dans la famille royale, et non dans le royaume de Portugal, n’ayant rien changé aux affaires de l’Europe, ne mérite d’attention que par sa singularité.
La France reçut bientôt après un roi qui descendait du trône d’une autre manière. (1668) Jean-Casimir, roi de Pologne, renouvela l’exemple de la reine Christine. Fatigué des embarras du gouvernement, et voulant vivre heureux, il choisit sa retraite à Paris dans l’abbaye de Saint-Germain dont il fut abbé. Paris, devenu depuis quelques années le séjour de tous les arts, était une demeure délicieuse pour un roi qui cherchait les douceurs de la société, et qui aimait les lettres. Il avait été jésuite et cardinal avant d’être roi; et dégoûté également de la royauté et de l’église, il ne cherchait qu’à vivre en particulier et en sage, et ne voulut jamais souffrir qu’on lui donnât à Paris le titre de majesté[454].
Mais une affaire plus intéressante tenait tous les princes chrétiens attentifs.
Les Turcs, moins formidables à la vérité, que du temps des Mahomet, des Sélim, et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années, l’assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s’il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si long-temps, ou que les rois de l’Europe les eussent abandonnés.
Les temps sont bien changés. Autrefois, lorsque l’Europe chrétienne était barbare, un pape, ou même un moine, envoyait des millions de chrétiens combattre les mahométans dans leur empire: nos états s’épuisaient d’hommes et d’argent pour aller conquérir la misérable et stérile province de Judée; et maintenant que l’île de Candie, réputée le boulevard de la chrétienté, était inondée de soixante mille Turcs, les rois chrétiens regardaient cette perte avec indifférence. Quelques galères de Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l’empire ottoman. Le sénat de Venise, aussi impuissant que sage, ne pouvait, avec ses soldats mercenaires et des secours si faibles, résister au grand-vizir Kiuperli, bon ministre, meilleur général, maître de l’empire de la Turquie, suivi de troupes formidables, et qui même avait de bons ingénieurs.
Le roi donna inutilement aux autres princes l’exemple de secourir Candie. Ses galères, et les vaisseaux nouvellement construits dans le port de Toulon, y portèrent sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort: secours devenu trop faible dans un si grand danger, parceque la générosité française ne fut imitée de personne.
La Feuillade, simple gentilhomme français, fit une action qui n’avait d’exemple que dans les anciens temps de la chevalerie. Il mena près de trois cents gentilshommes à Candie à ses dépens, quoiqu’il ne fût pas riche. Si quelque autre nation avait fait pour les Vénitiens à proportion de La Feuillade, il est à croire que Candie eût été délivrée. Ce secours ne servit qu’à retarder la prise de quelques jours, et à verser du sang inutilement. Le duc de Beaufort périt dans une sortie[455], et Kiuperli entra enfin par capitulation dans cette ville, qui n’était plus qu’un monceau de ruines (16 septembre 1669).
Les Turcs, dans ce siége, s’étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l’art militaire. Les plus gros canons qu’on eût vus encore en Europe furent fondus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des lignes parallèles dans les tranchées. C’est d’eux que nous avons pris cet usage; mais ils ne le tinrent que d’un ingénieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l’expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui fesait alors leur caractère, devaient conquérir l’Italie et prendre Rome en bien peu de temps: mais les lâches empereurs qu’ils ont eus depuis, leurs mauvais généraux, et le vice de leur gouvernement, ont été le salut de la chrétienté.
Le roi, peu touché de ces événements éloignés, laissait mûrir son grand dessein de conquérir tous les Pays-Bas, et de commencer par la Hollande. L’occasion devenait tous les jours plus favorable. Cette petite république dominait sur les mers: mais sur la terre rien n’était plus faible. Liée avec l’Espagne et avec l’Angleterre, en paix avec la France, elle se reposait avec trop de sécurité sur les traités et sur les avantages d’un commerce immense. Autant que ses armées navales étaient disciplinées et invincibles, autant ses troupes de terre étaient mal tenues et méprisables. Leur cavalerie n’était composée que de bourgeois, qui ne sortaient jamais de leurs maisons, et qui payaient des gens de la lie du peuple pour faire le service en leur place. L’infanterie était à peu près sur le même pied; les officiers, les commandants même des places de guerre, étaient les enfants ou les parents des bourgmestres, nourris dans l’inexpérience et dans l’oisiveté, regardant leurs emplois comme des prêtres regardent leurs bénéfices. Le pensionnaire Jean de Witt avait voulu corriger cet abus, mais il ne l’avait pas assez voulu, et ce fut une des grandes fautes de ce républicain.
(1670). Il fallait d’abord détacher l’Angleterre de la Hollande. Cet appui venant à manquer aux Provinces-Unies, leur ruine paraissait inévitable. Il ne fut pas difficile à Louis XIV d’engager Charles dans ses desseins. Le monarque anglais n’était pas, à la vérité, fort sensible à la honte que son règne et sa nation avaient reçue, lorsque ses vaisseaux furent brûlés jusque dans la rivière de la Tamise par la flotte hollandaise. Il ne respirait ni la vengeance ni les conquêtes. Il voulait vivre dans les plaisirs, et régner avec un pouvoir moins gêné; c’est par là qu’on le pouvait séduire. Louis, qui n’avait qu’à parler alors pour avoir de l’argent, en promit beaucoup au roi Charles, qui n’en pouvait avoir sans son parlement. Cette liaison secrète entre les deux rois ne fut confiée en France qu’à Madame, sœur de Charles II et épouse de Monsieur, frère unique du roi, à Turenne, et à Louvois.
(Mai 1670) Une princesse de vingt-six ans fut le plénipotentiaire qui devait consommer ce traité avec le roi Charles. On prit pour prétexte du passage de Madame en Angleterre, un voyage que le roi voulut faire dans ses conquêtes nouvelles vers Dunkerque et vers Lille. La pompe et la grandeur des anciens rois de l’Asie n’approchaient pas de l’éclat de ce voyage. Trente mille hommes précédèrent ou suivirent la marche du roi; les uns destinés à renforcer les garnisons des pays conquis, les autres à travailler aux fortifications, quelques-uns à aplanir les chemins. Le roi menait avec lui la reine sa femme, toutes les princesses, et les plus belles femmes de sa cour. Madame brillait au milieu d’elles, et goûtait dans le fond de son cœur le plaisir et la gloire de tout cet appareil, qui couvrait son voyage. Ce fut une fête continuelle depuis Saint-Germain jusqu’à Lille.
Le roi, qui voulait gagner les cœurs de ses nouveaux sujets, et éblouir ses voisins, répandait partout ses libéralités avec profusion; l’or et les pierreries étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte pour lui parler. La princesse Henriette s’embarqua à Calais, pour voir son frère qui s’était avancé jusqu’à Cantorbéry. Charles, séduit par son amitié pour sa sœur et par l’argent de la France, signa tout ce que Louis XIV voulait, et prépara la ruine de la Hollande au milieu des plaisirs et des fêtes.
La perte de Madame, morte à son retour d’une manière soudaine et affreuse, jeta des soupçons injustes sur Monsieur[456], et ne changea rien aux résolutions des deux rois[457]. Les dépouilles de la république, qu’on devait détruire, étaient déjà partagées par le traité secret entre les cours de France et d’Angleterre, comme en 1635 on avait partagé la Flandre avec les Hollandais. Ainsi on change de vues, d’alliés et d’ennemis, et on est souvent trompé dans tous ses projets. Les bruits de cette entreprise prochaine commençaient à se répandre; mais l’Europe les écoutait en silence. L’empereur, occupé des séditions de la Hongrie; la Suède, endormie par des négociations; l’Espagne, toujours faible, toujours irrésolue, et toujours lente, laissaient une libre carrière à l’ambition de Louis XIV.
La Hollande, pour comble de malheur, était divisée en deux factions: l’une, des républicains rigides à qui toute ombre d’autorité despotique semblait un monstre contraire aux lois de l’humanité; l’autre, des républicains mitigés, qui voulaient établir dans les charges de ses ancêtres le jeune prince d’Orange, si célèbre depuis sous le nom de Guillaume III. Le grand pensionnaire Jean de Witt, et Corneille son frère, étaient à la tête des partisans austères de la liberté: mais le parti du jeune prince commençait à prévaloir. La république, plus occupée de ses dissensions domestiques que de son danger, contribuait elle-même à sa ruine.
Des mœurs étonnantes, introduites depuis plus de sept cents ans chez les chrétiens, permettaient que des prêtres fussent seigneurs temporels et guerriers. Louis soudoya l’archevêque de Cologne, Maximilien de Bavière, et ce même Van-Galen, évêque de Munster, abbé de Corbie[458] en Vestphalie, comme il soudoyait le roi d’Angleterre, Charles II. Il avait précédemment secouru les Hollandais contre cet évêque[459], et maintenant il le paie pour les écraser. C’était un homme singulier que l’histoire ne doit point négliger de faire connaître. Fils d’un meurtrier, et né dans la prison ou son père fut enfermé quatorze ans, il était parvenu à l’évêché de Munster par des intrigues secondées de la fortune. A peine élu évêque il avait voulu dépouiller la ville de ses priviléges. Elle résista, il l’assiégea; il mit à feu et à sang le pays qui l’avait choisi pour son pasteur. Il traita de même son abbaye de Corbie. On le regardait comme un brigand à gages, qui tantôt recevait de l’argent des Hollandais pour faire la guerre à ses voisins, tantôt en recevait de la France contre la république.
La Suède n’attaqua pas les Provinces-Unies; mais elle les abandonna dès qu’elle les vit menacées, et rentra dans ses anciennes liaisons avec la France moyennant quelques subsides. Tout conspirait à la destruction de la Hollande.
Il est singulier et digne de remarque que de tous les ennemis qui allaient fondre sur ce petit état il n’y en eût pas un qui pût alléguer un prétexte de guerre. C’était une entreprise à peu près semblable à cette ligue de Louis XII, de l’empereur Maximilien, et du roi d’Espagne, qui avaient autrefois conjuré la perte de la république de Venise, parcequ’elle était riche et fière.
Les États-Généraux consternés écrivirent au roi, lui demandant humblement si les grands préparatifs qu’il fesait étaient en effet destinés contre eux, ses anciens et fidèles alliés? en quoi ils l’avaient offensé? quelle réparation il exigeait? Il répondit «qu’il ferait de ses troupes l’usage que demanderait sa dignité, dont il ne devait compte à personne.» Ses ministres alléguaient pour toute raison que le gazetier de Hollande avait été trop insolent, et qu’on disait que Van-Beuning avait fait frapper une médaille injurieuse à Louis XIV. Le goût des devises régnait alors en France. On avait donné à Louis XIV la devise du soleil avec cette légende: Nec pluribus impar. On prétendait que Van-Beuning s’était fait représenter avec un soleil, et ces mots pour ame: IN CONSPECTU MEO STETIT SOL; A mon aspect le soleil s’est arrêté[460]. Cette médaille n’exista jamais. Il est vrai que les états avaient fait frapper une médaille, dans laquelle ils avaient exprimé tout ce que la république avait fait de glorieux: «Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis, defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita orbis Europæ quiete.» «Les lois affermies; la religion épurée; les rois secourus, défendus, et réunis; la liberté des mers vengée; l’Europe pacifiée.»