Dans une démocratie, où chaque citoyen est appelé à concourir pour sa part à la direction des affaires et au bien commun, il est naturel, voire indispensable, que les jeunes gens apprennent à remplir leur devoir civique. Mais qu’on se rassure là-dessus. Un bon chrétien est, par le fait, un bon citoyen. Électeur, il vote selon sa conscience bien formée ; élu, il défend le droit et la liberté ; fonctionnaire, il ne connaît pas les pots-de-vin ; juge, il ne s’abaisse pas à rendre des services au lieu d’arrêts ; soldat, il voue son épée à la patrie, non aux politiciens ; industriel ou commerçant, il tient à garder sans tache devant Dieu et devant les hommes l’honneur de sa probité ; patron, il traite ses ouvriers en père de famille ; ouvrier, il rend à son patron le respect et le travail qui lui sont dus ; riche, il soulage toutes les misères qu’il peut ; pauvre, il accepte sans révolte le lot que Dieu lui assigne, en attendant la compensation éternelle. Imagine-t-on, en toute sincérité, un état social plus parfait que celui que régirait une pareille morale ?
Or, cette morale a dix-neuf siècles d’existence. Les démocrates modernes se flattent singulièrement, s’ils croient l’avoir inventée, ou avoir inventé mieux. Des hommes considérables se sont battu les flancs, ont sué, soufflé… pour aboutir à quoi ? A gonfler de phrases creuses leurs Manuels de morale civique et laïque. Qu’on apporte tous ces volumes en un tas : ils ne vaudront pas les dix petites pages d’un catéchisme sur les dix commandements de Dieu. Et le catéchisme, comparé au manuel, a l’immense avantage de fonder ses enseignements sur un principe divin et sur une sanction surnaturelle, qui font absolument défaut à la morale civique et que rien ne remplace.
Le problème social, objet si troublant de la préoccupation universelle, serait bien près de sa solution, si tous ceux qu’il intéresse acceptaient pour base la morale chrétienne. Pour en être convaincu, il suffit de regarder ce qui se passe en Belgique, où, malgré les grondements intermittents des passions mauvaises, odieusement excitées par quelques meneurs, un ministère franchement et énergiquement chrétien réussit, depuis vingt ans, à maintenir la paix et la prospérité dans la liberté. Sur un autre point de l’Europe, en plein pays protestant, un grand parti catholique, solidement campé au cœur même de la représentation nationale, avec ses vingt-deux députés ecclésiastiques, tient en échec le sectarisme, garantit le pouvoir lui-même contre les tentations dangereuses et poursuit, avec une merveilleuse unité de vues et d’efforts, le véritable progrès moral et matériel.
Quel contraste chez nous !… D’où vient la différence ?
Nombre de braves gens, braves en paroles, attribuent toutes nos misères au découragement, à l’indifférence et à l’apathie des catholiques, leurs semblables. C’est s’arrêter à mi-chemin de la vérité. La vérité complète, c’est que nos catholiques ne sont pas des catholiques.
Lorsque nos hommes politiques, électeurs et élus, sauront leur catéchisme et pratiqueront carrément leur foi, comme les catholiques belges et allemands, la France redeviendra un pays heureux, libre et respecté. Jusque-là, l’opposition peut continuer une lutte qui sera de pure parade : le moulin du bloc, qui a le vent pour lui et des ailes puissantes, continuera de tourner et de faire rouler dans la poussière les chevaliers errants qui se battent contre lui si piteusement.
M. le professeur de l’Université doit comprendre maintenant pourquoi le sentiment religieux ne peut cesser d’être chez nous, je ne dis pas le seul, mais le premier principe directeur de l’éducation. Nul éducateur digne de ce titre ne négligera de faire appel aux autres sentiments nobles qui dorment dans le cœur des enfants et dont l’éveil amène parfois de si heureux élans vers le bien : l’honneur, la reconnaissance, le patriotisme… Mais ces mobiles sont purement humains et sujets aux variations : la foi est divine et stable, comme les devoirs qu’elle impose. Et puisque, dans les temps tourmentés où nous vivons, le monde est devenu plus que jamais un champ de bataille et que les mauvais se font assaillants, il faut que les bons se fassent défenseurs. Soldats contre soldats. Or, la Compagnie de Jésus, on le sait, a été fondée par un homme de guerre : elle manquerait à toutes ses traditions, si elle ne cherchait à entraîner au combat, sous la bannière du Christ Rédempteur, les jeunes forces qui viennent s’offrir à sa discipline. On peut compter qu’elle s’y emploiera de son mieux, partout où elle en aura la liberté.
Comment ? En développant chez eux, à l’extérieur et à l’intérieur, ce qu’on appelle volontiers d’un nom nouveau, mais expressif, la combativité. A l’intérieur, la lutte pour la soumission à Dieu ; à l’extérieur, la lutte pour le dévouement à ses frères : toute l’éducation morale et sociale tient dans ces deux simples choses. Je ne les expliquerai pas davantage.
Quant à cette science sociale pour laquelle ton correspondant réclame une place dans l’enseignement chrétien, l’entente ne sera pas difficile. Elle était déjà réalisée dans plus d’un de nos collèges ; elle doit l’être, elle le sera dans tous. Le catéchisme, je l’ai dit, reste la base générale. Dans les classes de philosophie, on discute les divers systèmes d’économie politique et sociale ; l’histoire des institutions apporte aussi le contingent de ses lumières. La théorie se complétera par des lectures spéciales, revues ou livres, et par des conférences où les hommes compétents exposeront les applications pratiques des systèmes et les résultats de l’expérience.
On y ajoutera, dans la mesure du possible, la participation active à certaines œuvres sociales, associations ouvrières, syndicats, patronages. On mettra surtout les jeunes gens en contact avec l’âme populaire, non pas dans les ateliers utopiques de M. Chaumié, mais dans les mansardes où grouillent des enfants affamés que l’assistance publique et laïque oublie. A l’occasion, pour qu’ils n’ignorent pas le revers de la médaille, il sera peut-être bon aussi de mettre les plus robustes d’entre eux en contact avec les pâles apaches, pour la défense de la liberté du culte et pour la protection des premières communiantes de leur paroisse.
La part pourrait être faite plus large à l’éducation sociale si le Grand Maître de l’Université, prenant sa bonne hache de bûcheron, se décidait à élaguer quelque peu l’inextricable forêt des programmes secondaires. Mais il ne faut pas y compter de sitôt : M. Chaumié est trop occupé à boucher les trous que fait, dans l’instruction des enfants du peuple, le féroce élagueur en chef des congréganistes.
Si donc on ne veut pas augmenter, par des préoccupations étrangères, le surmenage qui compromet déjà tant de carrières ambitionnées, il faut borner à ce que je viens de dire la préparation du bon citoyen au collège.
Sa formation pratique doit être réservée en majeure partie pour le temps des études de carrière, alors que le jeune homme, plus conscient de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, trouvant d’ailleurs autour de lui les enseignements et les soutiens nécessaires, est en état de faire ses premières armes pour la grande lutte. Soldat quelque peu tremblant d’abord, non pas de peur, mais d’émotion (Cicéron lui-même avouait cette faiblesse, en montant aux rostres, et l’on dit que de vieux généraux n’y résistent pas, au moment du coup de canon qui annonce la bataille) ; il s’aguerrira bien vite, au contact de ses braves compagnons de la Jeunesse catholique ; l’odeur de la poudre finira par le griser, lui aussi, et, devenu homme, fort désormais de son expérience et de sa foi, il mettra son cœur et son talent à servir les plus graves intérêts, sur le terrain où se défont les mauvais ministères et où se font les bonnes lois.
Cela, mon cher Paul, c’est ton histoire. Je souhaite de tout cœur qu’elle s’achève par les plus magnifiques triomphes et que notre chère France trouve, parmi tes condisciples anciens et nouveaux, parmi les élèves de notre enseignement libre tout entier, beaucoup de braves gens pareils à toi. Elle en a besoin.
Ton dévoué en Notre-Seigneur.
Jean.
De Z… le 15 avril 1901.
Mon cher Père Jean,
Vous rappelez-vous le temps déjà lointain où notre commun directeur, pour me consoler du gros chagrin de ne pas vous accompagner au noviciat des Jésuites, me promettait que, dans le tourbillon du monde, je vous trouverais toujours prêt à m’aider de vos prières, de votre amitié et de vos conseils ? Il a été bon prophète. Vos prières, j’en éprouve l’effet tous les jours, sur moi et sur les miens ; votre amitié et vos conseils, j’en vis depuis bientôt trente ans. Comment ferais-je pour m’en passer ? Lorsqu’il m’arrive un embarras sérieux, un de ces embarras auxquels toute la sagesse et le savoir-faire de Marguerite ne peuvent rien, elle me dit, en désespoir de cause : « Écrivez à mon frère. » Et je lui réponds invariablement : « J’y pensais. »
Je viens de relire le rapport Buisson sur la suppression de l’enseignement congréganiste de tout ordre. Le ton est celui du chef de brigands qui, soutenu de sa bande, vous explique tranquillement, au coin du bois, les honnêtes motifs qui l’obligent à vous décharger du soin de votre bourse ou de votre vie, ou même des deux à la fois. C’est canaille, visiblement ; mais au moins c’est, je ne dirai pas franc, car cela suinte l’hypocrisie sectaire, mais clair et net, par conséquent instructif.
Les pères de famille sont avertis qu’il « n’appartient à personne, pas même aux parents, d’exercer sur un enfant une pression qui soit de nature à compromettre son développement normal de corps ou d’esprit. » Ainsi nous n’avons même plus la liberté du maillot ou de la bretelle, et il faut nous attendre pour nos fils à l’établissement prochain de la gymnastique obligatoire, qui sera certainement laïque et probablement non gratuite !
« Que si quelqu’un, volontairement ou non, risque de causer ce tort peut-être irréparable à des mineurs, c’est à l’État, défenseur de ceux qui ne peuvent se défendre, de prendre, en leur faveur et à temps, des mesures de protection efficaces. » Cela veut dire que, s’il plaît à l’État de mettre la main sur nos fils, depuis le biberon jusqu’au bulletin de vote, il en a le droit. Je ne sais si l’omnipotence officielle s’est jamais affirmée en termes aussi cauteleusement insolents. On peut, d’ailleurs, se demander pourquoi cette omnipotence s’arrête à vingt et un ans : les adorateurs païens du Dieu-État, au temps de Lycurgue et de Dracon, où nos aimables maîtres voudraient nous ramener, la poussaient bien au delà. Cela viendra sans doute.
Un peu effrayé peut-être de sa hardiesse, le rapporteur sent le besoin de se mettre à couvert sous l’autorité de M. Thiers, disant que, « si le père a le droit d’élever l’enfant d’une manière convenable à la sollicitude paternelle, l’État a le droit de le faire élever d’une manière conforme à la constitution du pays. » On voit pourtant la différence des principes posés de part et d’autre : car Thiers fait entre le rôle de l’État et celui du père de famille un partage qui, après entente loyale, pourrait être acceptable. Mais le madré rapporteur se garde bien de nous dire jusqu’où s’étendent les droits de cette « sollicitude paternelle » qu’il cite : il trouve plus simple de les confisquer, sans autre forme de procès, à l’avantage de l’État. Du haut de son infaillibilité laïque et protestante, il déclare « qu’une société démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, la loi du travail, la loi de la famille. Or la société monastique donne à ses membres (par les trois vœux de religion) un idéal très différent, et nécessairement elle mettra tout en œuvre pour pétrir les enfants à son image et au gré de l’Église. Ils entreront ainsi dans la société du vingtième siècle avec les idées du treizième, incapables comme leurs maîtres de comprendre combien l’idéal laïque de la démocratie est plus humain et plus haut que l’idéal théocratique du moyen âge. »
Donc, mes Révérends Pères de la Compagnie de Jésus et de toutes les Congrégations, faites-en votre deuil : vous êtes radicalement incompatibles avec la démocratie.
Quant au père de famille clérical, M. Buisson ne voit pas de quoi il se plaindrait : « La loi ne lui enlève ni le droit ni le moyen de s’adresser à des maîtres ou à des maîtresses d’une piété insigne et adonnés à toutes les pratiques de la dévotion. Ce qu’elle lui refuse, c’est de patenter en quelque sorte, pour le mettre à sa disposition, un instrument collectif de compression à haute puissance, instrument qu’il jugerait très commode et qu’elle juge très dangereux ! » En effet, on a peine à comprendre l’impertinente prétention de ce papa, qui exige que le gouvernement lui procure des écoles commodes ? Est-ce que les gouvernements et les impôts qu’on leur paye sont faits pour servir au bonheur des contribuables ? C’était bon jadis, au temps de la poule au pot, qui n’est pas près de revenir.
Et pourquoi cet instrument collectif est-il si dangereux ? Là-dessus l’honnête républicain universitaire s’oublie à nous faire des confidences qui ont de quoi épouvanter : « Cette vaste entreprise d’enseignement (congréganiste), dit-il avec un pleur, si elle s’étendait, serait la mort assurée de la République. » La mort de la République serait, qui en doute ? un gros malheur : mais il y a pire. Si elle devenait cléricale !!! C’est pour prévenir cet autre désastre que, « sans toucher à l’idée catholique (tartufes !), on la dépouille d’une armature extérieure qu’elle s’est indûment fabriquée aux dépens de la liberté humaine et dont elle se sert pour écraser des concurrents qui ne peuvent ni ne veulent user des mêmes armes. » A la bonne heure ! Voilà un petit éclair de franchise. Votre tort irrémissible, mes Pères, c’est d’écraser vos concurrents, qui ne peuvent et, par suite, ne veulent pas vous rendre la pareille. Cet hommage forcé doit consoler un peu votre exil.
Il ne me console pas suffisamment, moi, de vous avoir perdu pour mes enfants. D’autant plus que ce monsieur, non content de me détrousser, abuse de sa position pour se moquer de moi : « Ils (les catholiques) réclament, comme une sorte de fonction sociale indispensable, des congréganistes pour leurs malades et pour leurs enfants. On disait naguère : Il faut une religion pour le peuple[10]. Il lui faudrait maintenant des religieux ou des religieuses ! Sans eux, dit-on, il serait impossible aux familles, à l’Église elle-même, d’entretenir un certain type d’éducation très religieuse : privée de cette serre chaude, la jeune plante humaine ne mûrirait plus pour la foi. Il se peut que le catholicisme regrette ce puissant instrument de culture intensive ; mais l’État ne lui prêtant plus main forte pour l’entretenir, il faudra bien qu’il apprenne à s’en passer. »
[10] Voltaire disait mieux : « Il faut aux paysans un joug et du foin. »
Et voilà aussi mon paquet ! Cette fois, il est manifeste qu’on n’en veut pas seulement à la Congrégation, mais au Catholicisme. Tout cela est brutal comme le coup de pied de l’âne. Ces gens-là ont l’intempérance d’un pouvoir qu’ils sentent mal acquis et fragile : ils veulent faire vite et détruire le plus possible, avant de disparaître. Mais le vieux lion catholique n’en mourra pas : il en a vu d’autres !
En attendant, la situation des pères de famille chrétiens devient de plus en plus critique. Avec la Chambre d’un côté, le Sénat de l’autre, nous sommes pris entre deux feux. Encore quelques mois et, si le salut ne nous tombe pas du ciel, nous devrons être solidement organisés pour sauvegarder, à la rentrée d’octobre, l’âme de nos enfants et le peu de liberté qui nous reste. Il n’est pas trop tôt pour y songer dès maintenant.
C’est ce que j’ai exposé au Comité de défense religieuse que je préside. On a été de mon avis et l’on est décidé à faire l’impossible pour amortir le coup, que nous ne pouvons plus détourner. En pratique, cela revient à maintenir, aussi longtemps que la loi le permettra, nos collèges chrétiens : un vœu dans ce sens a été adopté à l’unanimité. Une commission d’études doit présenter, à bref délai, un plan détaillé des voies et moyens : Louis en est le président, moi le rapporteur. Vous ne me refuserez pas d’en être le conseil ? Les combattants de la plaine lèvent tout naturellement les yeux vers la montagne sainte, d’où ils savent que Moïse fera descendre sur eux la lumière et le courage. Je compte sur vous.
Mais j’ai au cœur un autre souci que je veux épancher dans le vôtre. Personnellement, je suis résolu à lutter de toute mon énergie, tant que la liberté gardera un pouce de terrain. J’ose espérer qu’elle aura d’autres défenseurs : mais
Hélas ! je n’ai pas voulu dire à mon Comité tout ce que je pense, par crainte de le décourager avant qu’il ait rien fait. Dans mon for intérieur, je ne crois pas beaucoup à la viabilité de l’enseignement chrétien, mutilé et muselé comme il l’est par la nouvelle loi. Nos dogues ont léché du sang : il leur faudra toute la bête. Quand il ne nous restera que le monopole et le lycée, comment faire ?
Envoyer nos enfants à l’étranger ? Moi, je le ferai ; d’autres, qui en ont les moyens, le feront. Mais ce ne sera jamais qu’un petit nombre. Beaucoup, hélas ! (il y en a déjà des exemples) vous lâcheront, par indifférence religieuse, par peur ou par calcul, surtout si, comme il faut le prévoir, on vote des lois contre les collèges d’exilés volontaires. Alors, quel remède ?
Mon frère, j’attends aussi sur ce second point, pour moi et pour les pères de famille catholiques, les bons avis de votre zèle et de votre expérience.
A vous comme toujours, et un peu plus.
Paul.
D’Écosse, le 10 avril 1901.
Mon cher Paul.
Si M. Buisson savait que le Comité de défense religieuse de Z***, par l’entremise de son clérical président, demande à un jésuite les meilleurs moyens de combattre le seul enseignement qui réponde à la saine raison et à la Déclaration des droits de l’homme, nous risquerions fort de passer tous deux devant la Haute-Cour. Ce serait une répétition en miniature du procès de Montalembert et de Lacordaire. Moi, vu la modeste qualité du personnage que je représente, j’avoue que cela me flatterait, surtout si j’avais chance d’y gagner un bout de prison ; mais toi, époux et père, y penses-tu ? Il est vrai que ma sœur Marguerite ne se tiendrait plus d’orgueil d’avoir un mari condamné à faire des chaussons de lisière pour la liberté de conscience. Et quel magnifique exemple pour tes enfants ! Peut-être aussi, qui sait ? nous aurions des imitateurs, et alors, vive nous ! Car une cause qui n’a pas d’autre ressource pour faire taire ses contradicteurs que de les mettre sous les verrous est une cause perdue.
Mais ce serait trop beau ! Si Dieu nous réserve cet honneur pour plus tard, tant mieux : en attendant, il faut se hâter, comme tu le dis, de préparer les moyens de défense que le despotisme jacobin nous laisse pour sauver du massacre nos chers innocents. Voici là-dessus ma pensée, franche et nette.
Tout d’abord, mon cher ami, je voudrais la guerre, mais une guerre à mort contre les pessimistes et les décourageurs. Ils sont les meilleurs auxiliaires du camp adverse et pires que nos pires ennemis. J’admets qu’on envisage la situation dans toute sa gravité réelle : il faut bien se rendre compte du mal pour pouvoir y proportionner le remède. Mais quand on se trouve en présence de l’incendie qui dévore la maison du voisin et qui tout à l’heure va dévorer la vôtre, à quoi servent les jérémiades et les désespoirs ? Je dirais volontiers à ces poltrons : « Si vous ne savez faire que cela, si vous ne savez mettre ni la main à une pompe ni le pied sur une échelle de sauvetage, si vous n’êtes bons qu’à encombrer le terrain de votre personne affolée ou à distribuer des avis qu’on ne vous demande pas, laissez la place aux travailleurs et allez-vous-en là-bas, avec les femmes, vous lamenter à votre aise ! » On attribue à Napoléon ce mot plaisant, mais profond : « Dix hommes qui parlent font plus de bruit que cent autres qui se taisent. » Dix hommes qui agissent font aussi plus de besogne que cent autres qui gémissent. Nos adversaires le savent à merveille. Ah ! lorsqu’ils voient joindre à l’horizon, pour eux et leur parti, un danger sérieux, ils ne perdent pas leur temps à des paroles oiseuses : ils courent au point menacé, chacun prend le poste qu’on lui assigne, les chefs commandent, les soldats marchent — et ils nous battent à plate couture, quoique nous ayons sur eux l’avantage du nombre et celui de la bonne cause !
Sur le terrain de la politique générale, il semble que la nécessité de l’action et de l’entente, si souvent prouvée par les voix les plus autorisées et par la triste éloquence des faits, commence à être mieux comprise. Le caractère odieusement haineux qu’a pris l’anticléricalisme a eu l’heureux effet de réveiller des indignations endormies, de susciter des hommes d’initiative, de provoquer dans tous les partis honnêtes un mouvement qui, sans être encore l’union, est déjà un ensemble d’efforts convergents. L’ennemi s’en irrite : c’est une preuve qu’il s’en inquiète et un motif d’espérance qu’il ne faut pas négliger de faire valoir contre les pessimistes.
Mais surtout il faut imiter cette action et cette entente sur le terrain plus restreint de l’enseignement libre. Ici j’entre dans le pratique et le précis.
Oui, à tout prix, il faut sauver et maintenir nos collèges chrétiens. Vous le comprenez parfaitement, toi, mon cher Paul, et les autres braves gens de ton Comité, parce que vous êtes des chrétiens convaincus et que vous mettez l’âme de vos enfants au-dessus de tout le reste. Mais nous avons assez vécu, n’est-il pas vrai ? pour savoir que, chez beaucoup de soi-disant catholiques, les convictions religieuses sont à la merci d’un préjugé personnel, d’un intérêt, d’une sollicitation. On ne voudrait pas exposer son fils, oh ! non, jamais, à perdre sa foi et son innocence dans une école sans Dieu, sans religion et sans mœurs ; mais on a entendu dire par des gens comme il faut (étaient-ils bien renseignés ?) que telle maison n’est pas si mauvaise qu’on le prétend ; d’ailleurs l’enfant est une bonne nature, de père en fils, et, par surcroît de prudence, on le surveillera. Pauvres parents naïfs ! Seront-ils à côté de lui pour détourner de son oreille les propos graveleux, de ses yeux les images ou les réalités inconvenantes ? Seront-ils là pour empêcher le venin subtil d’une doctrine matérialiste ou impie de s’insinuer goutte à goutte dans son esprit et son cœur sans défense ? Eux, si pieux dans leur intérieur, comptent-ils pour rien la diminution ou la privation de ces secours religieux, si indispensables au jeune homme, fût-il un ange, pour garder sa vertu ? Mais, par je ne sais quel aveuglement fatal, on s’entête, et quand un ami bien intentionné, qui a d’ailleurs vu les choses de près, insiste sur ces dangers, on le traite volontiers d’homme excessif, si l’on ne va pas jusqu’à le soupçonner, par une injure gratuite, de prêcher pour sa paroisse. D’autres en arrivent à vous dire qu’après tout, il faut bien que la jeunesse se forme à la vie réelle, oubliant que Dieu ne doit pas sa grâce à qui aime le danger et que la pratique de cette maxime facile a préparé à bien des parents d’amers regrets.
Eh bien, mon ami, la première chose à faire, c’est d’ouvrir les yeux aux familles sur la nécessité de l’éducation chrétienne et sur les résultats désastreux de l’enseignement irréligieux, qui tend de plus en plus à devenir obligatoire dans les lycées et collèges de l’État.
Les preuves par les documents et par les faits ne manquent pas. Le rapport Buisson dont tu relèves les faits saillants, et les discours de M. Combes et des énergumènes de l’extrême gauche suffiraient, à eux seuls, pour démontrer aux plus aveugles que ce gouvernement veut tuer chez nous toute éducation religieuse. Il vient de se tenir sous son regard bienveillant, au Collège da France, un congrès auquel ont pris part un bon nombre de professeurs secondaires et d’instituteurs primaires. Or, outre divers autres vœux, ils ont voté que la méthode d’enseignement, dans les écoles et les collèges, soit antidogmatique, positive, critique et susceptible de développer l’esprit de libre recherche. Pour qui sait lire, ceci n’est plus de la neutralité scolaire : c’est du plus pur antichristianisme.
Voilà des choses qu’il faut crier aux oreilles des demi-chrétiens par des conférences répétées et par toutes les voix de la presse, journaux, revues, brochures, tracts populaires. Cette propagande me paraît indispensable pour lutter, non seulement contre l’ignorance ou les défaillances des parents, mais aussi contre la pression officielle et contre les campagnes que nos reptiles ne manqueront pas de mener en faveur des établissements de l’État. Elle sera, en se combinant avec la propagande personnelle, la plus puissante ressource pour assurer le recrutement des élèves.
C’est aux Comités de défense religieuse de l’organiser dans chaque région, selon les besoins. Ils feront appel dans ce but aux Associations amicales des anciens élèves des collèges existants, à la Jeunesse catholique, à toutes les Sociétés analogues. S’il le faut, ils en fonderont d’autres. Pour multiplier les moyens d’action et, du même coup, simplifier les dépenses, il conviendra de réunir les groupements particuliers en une Fédération plus générale. Mais si tu veux m’en croire, mon cher Président, n’attends pas, pour entrer en campagne, que cette Fédération soit fondée ; tu attendrais peut-être longtemps. Quand les groupements régionaux fonctionneront, la Fédération se fera toute seule.
D’ailleurs, il n’y a point de temps à perdre : tu l’avoues toi-même. Donc, mon ami, va de l’avant avec ton Comité, et commence par donner l’exemple en faisant, dans quinze jours ou plus tôt, une conférence écrasante sur le rapport Buisson : je t’applaudis par avance.
Une fois le recrutement des élèves assuré, il faut assurer celui des professeurs. Il serait plus exact de dire que les deux soucis doivent marcher de front, si l’on veut que nos collèges vivent.
La grande raison qui détermine certains parents catholiques à passer par-dessus les dangers moraux de l’enseignement officiel pour lui confier quand même leurs fils, celle du moins qu’ils allèguent quand ils se voient mis au pied au mur, c’est : « Que voulez-vous ? Au lycée, on est sûr de trouver des cours bien faits : les professeurs de l’Université sont toujours des hommes de talent. » On prouverait facilement que cette affirmation si élogieuse, dans ses termes généraux, manque de vérité. L’Université, il est vrai, compte une multitude de licenciés, d’agrégés et de docteurs : mais si le diplôme, pour l’ordinaire, constate le savoir, il ne confère pas nécessairement le talent d’enseigner ni le dévouement professionnel. Dans les comptes rendus de la grande commission d’enquête présidée par M. Ribot, on peut relever les dépositions de plusieurs graves témoins, se plaignant très vivement que beaucoup de professeurs de l’État ne sachent pas faire la classe. Et tout récemment encore, un vétéran de l’École normale supérieure regrettait publiquement de n’avoir jamais reçu d’elle cette formation pratique, indispensable pour l’avancement des enfants. Ce sont là des témoignages fâcheux pour l’Université.
Mais admettons provisoirement qu’elle enseigne toujours bien : il faut que nos collèges fassent aussi bien et mieux qu’elle. Oui, mieux : cela s’est vu et se voit encore. Elle ne détient pas le monopole de l’intelligence. Il existe, en dehors d’elle, des esprits cultivés qui ont pratiqué l’enseignement, et de jeunes travailleurs qui ne le cèdent en rien aux nourrissons de l’Alma Mater ; et comme elle n’exige pas encore, à l’imitation des Japonais d’autrefois, qu’en abordant à ses rivages, les candidats marchent sur la croix pour participer au droit commun des grades qu’elle distribue, on peut obtenir pour les collèges cléricaux des professeurs aussi diplômés que ceux des lycées. Mais, en plus, ces diplômés apporteront chez nous, avec le désir légitime d’une situation honorable, l’intention plus élevée de remplir un devoir de chrétien et un rôle de sauveur d’âmes. C’est dire que leur bon vouloir se prêtera sans peine à la formation technique qu’ils trouveront dans l’observation obligatoire d’une méthode éprouvée, dans les conseils autorisés des directeurs, dans le contrôle habituel dont leur enseignement sera l’objet. C’est dire surtout qu’ils ne marchanderont pas leur dévouement à leur famille scolaire, qu’ils sauront identifier leur propre intérêt avec celui des élèves et qu’ainsi, outre le travail qui mène au succès, ils leur inculqueront les principes qui font l’honnête homme et le chrétien solide.
Dans cette double tâche, ils auront pour collaborateurs des surveillants, dont le choix réclame aussi le plus grand soin. De simples gardiens, des pions, on en trouve toujours ; mais pour garantir le sérieux du travail à l’étude, pour veiller partout à la santé des élèves et à leurs jeux, en même temps qu’à leurs manières, à leur discipline et à leur piété, il faut un rare mélange de qualités et de vertus, la douceur et la fermeté, l’entrain et la possession de soi, par-dessus tout, cet esprit naturel qui fait voir dans les enfants des âmes à former et dans les ennuis du métier une source de mérites pour l’autre vie.
Au-dessus des professeurs et des surveillants, aussi nécessaire que la clef de voûte à une ogive ou que le pilote à la barque, vient le directeur. Responsable de tout, il doit être capable de tout gouverner, par lui-même ou par ses seconds, études et discipline, intérieur et extérieur, maîtres et élèves. Faible ou capricieux, il encouragera le désordre et la paresse ; raide et hautain, il découragera le bon vouloir des enfants et le dévouement de ses auxiliaires. S’il est médiocrement intelligent ou pratique, il ne saura ni donner une bonne impulsion ni redresser une erreur ; s’il est ou se croit très intelligent, il risquera d’imposer trop exclusivement ses idées personnelles et de paralyser toute initiative. Bref, un directeur parfait est l’oiseau rare par excellence : si on le découvrait, il faudrait le payer son poids d’or.
Ce dernier mot, mon cher ami, te fait deviner la conclusion obligée de ce qui précède. Pour avoir un bon personnel, il faut y mettre le prix : c’est logique et inévitable. Si l’on a la chance de tomber sur des hommes capables qui aient les moyens de faire l’œuvre de Dieu pour le pur amour de Dieu, il faut les accepter avec reconnaissance ; mais n’y comptons pas trop. D’ordinaire, les travailleurs de l’esprit ne sont pas riches ; quelques-uns, pour venir à nous, auront à sacrifier une position déjà faite, qui réclamera un dédommagement. D’une façon générale, le souci du lendemain matériel ne favorise pas la liberté d’intelligence ni l’entrain joyeux dont un professeur a besoin pour faire de bonne besogne.
L’intérêt et l’honneur de notre enseignement exigeront donc des sacrifices. Certains collèges trouveront peut-être dès le début, dans le nombre de leurs élèves, les ressources nécessaires pour suffire à toutes leurs charges ; d’autres ne le pourront pas et devront être soutenus. C’est une question de vie ou de mort. Les Comités de défense religieuse, qui comprennent généralement des hommes pratiques et entendus, ne se feront pas d’illusion sur ce point et aviseront à garantir l’avenir, en établissant, sous la forme qui conviendra le mieux au tempérament de leur région, un denier des collèges chrétiens.
J’ai raisonné, jusqu’ici, dans l’hypothèse que la loi (je voulais dire la persécution : mais c’est tout un) respecterait le droit du clergé séculier à l’enseignement. Hélas ! il serait téméraire de l’espérer pour toujours ou même pour longtemps.
Après avoir déclaré que la suppression de l’enseignement congréganiste ne s’étend pas au clergé séculier, le rapport Buisson ajoute ceci : « Et pourtant, ont dit plusieurs membres de la commission, les raisons qui valent contre le religieux valent contre le prêtre… M. Devèze avait même déposé en ce sens un amendement, qu’il a retiré pour se conformer à la méthode de division du travail, proposée par le gouvernement et adoptée par la commission. Il a d’ailleurs été entendu que l’abandon de la disposition relative au clergé séculier n’impliquait nullement, de la part de la commission, un vote de rejet. » On nous donne donc avis que l’exclusion du clergé séculier est simplement partie remise et qu’en temps opportun on reprendra contre lui le travail. Quel joli mot ! Je vois d’ici le boucher qui, fortifié par un bon déjeuner, retrousse sa chemise sur ses bras nus, encore tachés de la besogne du matin, et s’apprête avec satisfaction à abattre ce qui est resté vivant !
Ce sera la deuxième étape. Il faut la prévoir, sans inquiétudes exagérées, et déterminer à l’avance les principes qui devront présider à la nouvelle organisation.
Le premier sera le maintien de nos collèges avec un personnel laïque. Beaucoup d’entre eux comptent déjà bon nombre de professeurs laïques intelligents et dévoués : élèves et parents les acceptent et les respectent. Il serait sage de penser, dès maintenant, à s’en assurer d’autres semblables, pour ne pas être pris au dépourvu par un de ces coups de Jarnac dont nos gouvernants ont la spécialité. Je n’hésite pas à te recommander dans ce but, à toi et à tes amis, le Syndicat des membres de l’enseignement libre[11], fondé à Paris, sous la présidence de M. de Lapparent, pour servir d’intermédiaire entre les établissements catholiques et les professeurs disponibles.
[11] Siège social : 18, rue du Regard, Paris (6e).
Je voudrais aussi que tous les hommes zélés, prêtres ou laïques, qui sont en rapport avec la jeunesse de nos écoles supérieures, usassent de leur influence pour décider des étudiants de bon esprit et de bon vouloir à embrasser la carrière de l’enseignement libre. Des âmes pieuses se font un bonheur de donner à Dieu un missionnaire en pays lointain, que ce soit un fils ou un simple protégé : en présence des dangers qui menacent aujourd’hui en France l’éducation chrétienne, n’auraient-elles pas un mérite égal et plus grand peut-être, à préparer à nos collèges un bon professeur ? L’enseignement offre déjà par lui-même aux facultés de l’homme un emploi honorable et honoré : dans les circonstances actuelles, il devient une forme de la vocation apostolique.
Mais il va de soi que, pour prendre la place de prêtres souvent distingués, toujours dignes, et ne pas laisser déchoir leur œuvre, les nouveaux professeurs devront présenter des garanties très sérieuses, non seulement au point de vue intellectuel (je le laisse de côté), mais encore plus au point de vue moral. N’ayant pour eux ni le prestige du caractère et de l’habit sacerdotal, ni l’expérience que donne le maniement des âmes, ni les habitudes professionnelles de piété, de régularité et d’obéissance, qui facilitent singulièrement au prêtre et au religieux les devoirs de l’enseignement et de la discipline, ils auront plus de peine et devront par suite s’imposer un effort plus énergique pour rester à la hauteur de leur tâche. Ils n’y réussiront qu’à la condition de s’établir franchement et de se maintenir toujours sur le terrain du dévouement surnaturel qui, sans refuser au côté humain de la carrière ses légitimes satisfactions, réserve la meilleure part de soi et de son cœur à l’œuvre de Dieu.
Ce second principe essentiel, les directeurs se feront un devoir strict de le maintenir haut et ferme au-dessus de toute équivoque, comme le drapeau qui domine la bataille, qu’on ne discute pas, qu’on ne déserte pas, mais qu’on suit jusqu’au bout, face à l’ennemi. En acceptant des maîtres laïques, nos collèges ne sauraient devenir laïques dans le sens officiel de ce mot : ils manqueraient leur but et n’auraient plus de raison d’être, s’ils ne demeuraient avant tout chrétiens. Il importe souverainement que l’attitude et toute la façon de faire du personnel dirigeant et enseignant ne prêtent à aucun doute sur ce point vital.
En troisième lieu, il sera bien entendu que l’enseignement de la religion, théorie et pratique, garde la place d’honneur. On peut espérer que la rage des sectaires n’ira pas jusqu’à supprimer les aumôniers dans nos collèges, puisqu’ils n’ont pas osé le faire dans leurs propres établissements. Les Sociétés civiles et les directeurs mettront une extrême sollicitude à choisir pour ce ministère des hommes de savoir et de zèle : car ceux-ci n’auront pas seulement à célébrer les offices divins avec la dignité convenable, mais encore à instruire solidement les élèves de toutes les classes par les catéchismes et les conférences religieuses, à gouverner les consciences par une direction sûre et soutenue, à les former à la piété, à la charité et à toutes les vertus par les prédications, les congrégations, les œuvres.
Tu n’as pas oublié quel prix nos anciens maîtres attachaient à cette partie de l’éducation chrétienne et que de peines ils se donnaient pour former en nous l’homme de foi. En définitive, après le collège, qu’est-ce qui survit des choses savantes qu’on y avait apprises ? Souvent peu. Quand la foi demeure, c’est le meilleur qui a demeuré ; quand elle disparaît, ce qui reste ne vaut plus guère. Si les prêtres qu’on appellera pour servir de pères spirituels à nos enfants croyaient satisfaire au devoir de leur charge sacrée en l’exerçant comme un accessoire, dans les moments de loisir, sans y mettre toute leur étude et tout leur cœur, autant vaudrait — ce que je vais dire te surprendra peut-être — fermer boutique. Je dis boutique, parce qu’un collège chrétien où l’éducation chrétienne serait ainsi traitée, ne mériterait pas d’autre nom.
Ce mot malséant me fournit la transition naturelle à la troisième et dernière étape : institution du monopole et ordre à tous les jeunes Français de fréquenter exclusivement pour leur instruction la boutique officielle.
Je pourrais, comme n’importe qui, prophétiser que nous n’en arriverons jamais là — ou que nous y arriverons bientôt : mais à quoi bon ? C’est là le secret de Dieu et son affaire… Il est évident que toute la maçonnerie se démène dans l’ombre pour étrangler l’enseignement catholique. Nous avons déjà la corde au cou : mais oseront-ils tirer dessus, et s’ils tirent, sont-ils sûrs qu’elle ne leur cassera pas entre les mains ? Personnellement, je ne crois pas le monopole tout près d’être voté par les Chambres. Malgré toutes les hontes que le pays a déjà subies patiemment, il ne semble pas encore mûr pour celle-là : l’injure à la liberté des pères de famille semblerait excessive à beaucoup d’amis du gouvernement et rappellerait trop les despotismes passés, tant bafoués. L’Université elle-même n’est pas unanime à le désirer. Mais je considère que, par suite de vexations administratives ou pour d’autres causes spéciales, un ou plusieurs collèges chrétiens peuvent disparaître et ne laisser d’autre ressource à un certain nombre d’enfants que le lycée. Mettons donc les choses au pire et avisons.
Les pessimistes, naturellement, crieront que, du coup, tout est perdu sans rémission. S’ils étaient capables d’entendre raison, on pourrait leur rappeler que Dieu ne permet jamais un mal absolu. Ce qu’il permet de pire finit toujours par être bon à quelque chose ou à quelqu’un, et s’il le permet, c’est toujours pour de bonnes raisons, dont notre courte vue est un mauvais juge. Mais je préfère leur citer un exemple chez nos voisins.
Le monopole existe dans la protestante Allemagne. L’État y donne seul l’enseignement à tous les degrés, dans les écoles, les gymnases et les académies. Il est vrai que, s’inspirant d’une largeur d’esprit et d’une sagesse politique dont nos jacobins sont incapables, il respecte et protège la liberté de conscience des élèves : l’instruction religieuse, donnée par les ministres de chaque culte, tient dans les programmes officiels une place importante et considérée.
Cependant, pour tout dire, ce système d’apparence si libérale laisse subsister pour les élèves catholiques plus d’un inconvénient. Sur certaines questions historiques ou morales, où leurs convictions ne sont pas d’accord avec les opinions hétérodoxes ou les mœurs faciles du protestantisme, ils entendront peut-être, de la bouche d’un professeur intransigeant, maintes assertions qui demanderont à être rectifiées. De plus, les relations habituelles avec les condisciples protestants peuvent aussi présenter des dangers. Malgré cela, comment se fait-il que ce monopole n’ait pas entamé gravement la vie catholique en Allemagne, qu’il n’ait pas empêché la création de ce centre catholique qui a fait reculer le chancelier de fer et le Kulturkampf ?
La raison principale, je vais la dire très sincèrement : elle renferme pour nous une grave leçon. Un Français peut n’avoir pas grande sympathie pour la nation germanique, et pour l’esprit germanique en général ; mais quoiqu’il pense des Allemands comme Allemands, il doit, s’il veut être loyal, leur rendre justice comme catholiques. La religion, chez nous, est trop souvent affaire de convenance et d’impression : chez eux, elle est affaire de raison et de conviction. La différence tient, en partie, à celle des caractères nationaux ; mais elle provient surtout de ce que l’Allemagne, depuis le seizième siècle, est restée un champ clos, où la grande lutte entre l’Église et la Réforme se poursuit sans trêve et sans relâche, comme en témoignent les controverses récentes autour de la personne de Luther et les ardents combats pour ou contre le rappel des Jésuites. Cet état de guerre prolongé a donné à la foi allemande une trempe virile qui la rend capable de toutes les résistances. Le clergé, formé par des études sérieuses, soit en Allemagne, soit aux écoles célèbres de l’étranger et de Rome même, montre la route, prenant une part active à la vie populaire, et les fidèles, étroitement serrés sous la conduite de leurs pasteurs, marchent comme un seul homme pour la défense de leurs âmes et des âmes de leurs enfants.
Foi solide chez les parents, action énergique du clergé, union de ces deux autorités sur le terrain de l’éducation, c’est aussi ce qui sauvera nos enfants de la contagion des mauvaises doctrines et des mauvais exemples.
En France — car il faut bien me résigner à indiquer la contre-partie — les provinces que leur éloignement soustrait aux influences néfastes du paganisme central, ont gardé pour une bonne part leur foi traditionnelle. Ailleurs, hélas ! quand la foi n’est pas morte, ce n’est plus la rude foi de nos pères : c’est une foi moderne, rabotée, atténuée, assouplie, si souple qu’elle se plie à toutes sortes de faiblesses et de caprices, si peu résistante qu’il suffit des rêveries du premier prétendu savant, Darwin, Renan ou Loisy, pour la faire chanceler. On ne connaît plus la foi, et on la pratique comme on la connaît. Nombre de soi-disant chrétiens réduisent la religion à certains actes extérieurs de piété, réduits eux-mêmes au strict minimum de la communion pascale et de la messe dominicale de l’après-midi. Pour quelques-uns, dogme et morale sont deux compartiments ennemis ; il y en a qui établissent une distinction semblable entre les commandements de Dieu et ceux de l’Église qu’il a investie de son autorité. Certaines familles de vieille race chrétienne ont compris qu’en un temps où la foi est attaquée avec une rage inouïe, où une portion d’élite du peuple de Dieu est traquée et proscrite, où le pape est toujours dans la captivité et l’Église dans le deuil, où la colère divine plane sur un monde de plus en plus pervers, prête à le frapper et nous avec lui, les cœurs catholiques ne peuvent, sans indécence, se livrer aux joies bruyantes ou frivoles, qui seraient à la fois une insulte aux tristesses et aux privations des victimes. Mais, d’autre part, que de concessions faites au monde, au bien-être, à la paresse, à l’ambition, au respect humain, parce qu’on a perdu le sens pratique et peut-être même la vraie notion du devoir, de l’effort, du sacrifice chrétien ! Il y a chez nous un reste d’habitudes chrétiennes, qu’on suit machinalement : il n’y a plus de mœurs chrétiennes.
La première et l’une des plus malheureuses conséquences de cet affaiblissement de la foi, c’est que l’éducation religieuse dans la famille devient tous les jours plus superficielle et plus molle. Quand ses devoirs mondains laissent à la mère le loisir de songer à l’âme de ses enfants, elle leur donne une petite piété sentimentale, comme la sienne, sans motifs raisonnés, parce qu’elle-même ne sait pas son catéchisme à fond. De plus, par crainte de les contrarier, elle leur laisse ignorer pratiquement la grande et indispensable loi du combat contre la mauvaise nature, et ainsi leurs défauts se développent sans contrainte. Parfois le père intervient pour augmenter le mal, en ouvrant devant ces yeux trop curieux de dix ou douze ans, sous prétexte de les habituer de bonne heure à la vie, des spectacles qui souilleront leur imagination sans fortifier leur volonté. L’un et l’autre, père et mère, si facilement inquiets pour le moindre bobo du chéri, oublieront trop souvent de se préoccuper des remèdes spirituels que réclame la santé de sa jeune âme. Ainsi élevé au foyer domestique, comment cet enfant subira-t-il, au lycée, l’épreuve d’un milieu sans foi et sans morale ? Ni sa raison ni son cœur n’y sont préparés, et il est fort à craindre qu’il n’en sorte pas vainqueur.
Donc, avant tout, si les familles chrétiennes veulent rendre la préservation de leurs enfants possible dans les lycées, il faudra qu’elles se préoccupent résolument de leur donner sous le toit paternel une solide instruction religieuse, une piété pratique, l’habitude du devoir même pénible, et, parce que les leçons toutes seules ne profitent guère, l’exemple d’une vie moins commode, moins frivole, plus sérieusement chrétienne.
Viendra le moment fatal où il faudra franchir pour la première fois le seuil de l’établissement officiel. Il est clair que les parents consciencieux ne se résoudront qu’à la dernière extrémité et par nécessité absolue à exposer leurs pauvres innocents aux dangers de l’internat. S’ils ne peuvent les garder chez eux entre les heures de classe, qu’ils tâchent de leur procurer l’hospitalité dans une famille sûre, qui veillera à les preserver de toute influence pernicieuse. Dans plusieurs villes, des maisons de famille, dirigées par des prêtres graves et dévoués, reçoivent déjà des groupes plus ou moins considérables d’élèves, qui ne fréquentent le collège ou le lycée que pour les cours et, le reste du temps, travaillent, prient, se récréent, mangent et dorment sous une surveillance paternelle. On multipliera ces abris pour venir au secours des parents embarrassés : ils rendront aux enfants quelque chose de la famille absente et de l’ancienne éducation du collège.
C’est précisément ce qui se pratique en Allemagne. Là, on ne connaît pas d’internat : tous les élèves des gymnases habitent dans leur famille, ou chez des amis, ou dans des pensions spécialement organisées pour eux. Rien n’empêche de généraliser ce système en France au profit des lycéens catholiques. A une condition pourtant, qui est essentielle : c’est qu’on le complétera, comme en Allemagne, par un ensemble vigoureux de garanties disciplinaires et religieuses, formulées au nom des autorités ecclésiastiques, loyalement acceptées par les parents et les élèves, sauvegardées par une ferme surveillance et par des sanctions efficaces.
Ici le rôle du clergé devient prépondérant. Il devra exercer au dehors, sur les enfants dispersés dans la ville, l’influence que les Pères spirituels exerçaient dans l’intérieur des collèges : leur faciliter d’abord par un service spécial la pratique régulière des sacrements — organiser pour eux des catéchismes et des conférences religieuses, afin d’affermir leur foi contre l’incrédulité ambiante — les grouper en réunions pieuses ou congrégations, pour leur donner la grande force du soutien mutuel — leur fournir d’honnêtes distractions au moyen de cercles ou de patronages — les occuper à des œuvres de moralisation et de charité, pour ouvrir un champ utile à leur besoin d’expansion et pour orienter leur esprit et leur cœur vers l’action sociale. Tout cela, d’ailleurs, existe chez nous en maint endroit et ne demandera que d’être adapté aux circonstances particulières[12].