[↔]
Nîmes: la Maison carrée.

Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: Bertrand de Born, vicomte de Hauteford, en Périgord; Geoffroy Rudel; Arnaud de Marveil; Guillaume de Durfort; Heudes de Prades, chanoine de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que galantes; Elyas de Barjols, favori d’Alphonse II; Elyas Cairels, qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès, à la poésie; Hugues Brunel, de Rodez, qui fit l’admiration des Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; Giraud de Calençon, l’habile jongleur; Folquet de Lunel, qui terminait son roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis quarante ans, offense Dieu»; Guillaume de Latour, qui devint fou par amour; Bertrand de Paris, surnommé Cercamons, parce qu’il errait constamment; Arnaud Daniel, etc.

Vers la fin du XVIIIe siècle, Pierre Bernadau, avocat-citoyen du département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais les Droits de l’homme. Il envoya ensuite son travail au député Grégoire, qui l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer leur projet de loi. La traduction des Droits de l’homme, que nous empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais sous la Convention nationale.

Bordeaux, le 10 septembre,
L’an second de la Révolution de France (1790).

LOUS DREYTS DE L’OME[97]

Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen l’Assemblade natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans lou rauïaumy et tous les malhurs puplics arribats benen de ce que tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en cargue an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de rapela lous dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde aux omes. Aquere declaratioun a doun esta publidade per aprene a tout lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo qu’aquets que gouberneu lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et per qu’aymen tous une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et qu’asségure la libertat a cadun.

Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous dreyts suibants de l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa sainte ayde.

Prumeyremen.—Lous omes néchen et demoren libres et egaux en dreyts et g’nia que l’abantatge dau puplic que pot fa establi des distinctiouns entre lous citoiens.

Ségoundemen.—Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou conserba lurs dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets que lur boudren causa doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien.

Troizièmemen.—La natioun es la mestresse de toute autoritat et cargue de l’etzersa qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de la natioun qu’es soule souberaine.

Quatrièmemen.—La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey pas de tort à digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per la loi et qui les passe dion craigne qu’un aute n’en féde autan per ly fa tort.

Cinquièmemen.—Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun orde. Tout ce que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha, et digun ne pot esta forsat de fa ce que ne coumande pas.

Cheyzièmemen.—La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous lous citoïens on dreyt de concourre à sa formation par els mêmes ou p’ra’quels que noumen à lur place p’raux Assemblades. Faou se serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden prétendre à toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et sens aute recoumandationn que lur mérite.

Sétièmemen.—Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat que dans lous cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an prescribut, que sollicite, baille, etzécute on fey etzécuta dans ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en résistan.

Huytièmemen.—Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen bien nécessaires; et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi establide et connéchude aban la faoute conmise et que sié aplicade coume coumben.

Naubièmemen.—Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie esta déclarat coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly fa not maou ni outrage. Aquels qui ly féden soufri cauqu’are diben esta sébéremen corrigeats.

Detzièmemen.—Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même concernan la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre puplic establit per la loi.

Oontzièmemen.—La communicatioun libre de les pensades es on pus bet dreyt de l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima librémen, perbu que respounde dous suites que pouyré angé aquere libertat den lous cas déterminats per les lois.

Doutzièmemen.—Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen, faou daus officiers puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco s’apere force puplique. Aquere force es establide per l’abantage de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an confiade.

Treitzièmemen.—Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou mete de les impositions su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn siban ses facultats.

Quatortzièmemen.—Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes ou pran moyen de lus députats qu’an noumat la nécessitat de les impositiouns et les acourda libremen prou besouin de l’Estat de marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat.

Quintzièmemen.—La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous agens puplics de tout so qu’an feit dens lur place.

Setzièmemen.—Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou lous dreyts de l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la séparation de cade pouboir n’es pas ben establide.

Darney article.—Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun ne pot touca sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand lou bien puplic l’etsige. Alors fau que pareche cla qu’au besonier per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque citoïen, et ly diben bailla de suite la balour de ce que cede.

Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien, ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est servi pour traduire les Droits de l’homme et du citoyen.

La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant, les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel, et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé par ces paroles de Pierre Vidal:

Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98].

Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux. Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée, reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui, depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux, c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, Astruc prétend qu’à la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette partie de la France méridionale.

Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle:

CANÇON DITTA LA BERTTA

Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin, assistat des nobles mundis de Tholosa

A Dona Clamença.

Dona Clamença, se bous plats,
Jou bous diré pla las bertats
De la guérra que s’es passada
Entre pey lou rey de Léon,
Henric soun fray, rey d’Aragon,
E d’ab Guesclin soun camarada,
E lous moundis qu’éren anats,
E les que nou tournen jamas
S’es qu’yen demande recompença,
Perço que non meriti pas
D’abe de flous de bostos mas:
Suffis d’abe bost’ amistança.
L’an mil tres cens soixante-cinq,
Dén boule déu rey Charles-Quint,
Passée en aquesta patria
Noble seignou, Bertran-Guesclin,
Baron de la Roquo-Clarin,
Menan amb’ et gentdarmaria.
L’honor, la fé, l’amor de déus,
Erou touts lous soulis motéus
Qu’ets portavau d’ana fa guerra
Contra lous cruels Sarrazis[99], etc., etc...

La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des changements survenus dans le patois de Toulouse vers le XVIIe siècle:

Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco
Tratabou à l’escur de lours menus afas,
E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras,
Del grand calel dél cél amagabo la méco,
—Un pastourel disie:—B’é fayt uno grand péco
De douna moun amour à qui nous la bol pas,
A la bélo Liris, de qui l’armo de glas
Bol rendre pouramen ma persuto buféco,
Mentre que soun troupél rodo le communal,
Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal;
Mès la cruélo cour à las autros pastouros,
Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se
Yen podi fourrupa dous poutets à plaze,
Yen faré ta gintos, que duraros très houros!

Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en rapproche assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons, dans les réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur les patois de France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de Montpellier, qui peut donner une idée de ce patois en 1791.

L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA

Lou pichot diou qu’és tout puissan,
Vechen una rosa vermeia
Voou la culi, mais una abeia
Lou fissa redé, et, tout plouran,
S’encouris vité vers sa mera.
Et yé dis, d’un air bén mouquêt:
«Vésés, mama, qu’es gros moun det
Una abeia, dins moun partera,
Ven, peccaïre! de mé pouni,
Soutapa, qué me fai souffri!»
Vénus lou pren sur sa faoudéta,
Souris, l’acala emb’un poutou,
Et dis: «Moun fil, suna bestiéta,
Pus marrida qu’un parpaïou,
Te faï tant coïré la maneta,
Jugea un paouquét quinté es l’estat
D’un cor que toui traits an blassat!»

Dans sa notice sur Montpellier, M. Charles de Belleval donne la traduction patoise de la cantate du Nid d’amour, de Métastase, dont nous reproduisons ici quelques vers:

Counouyssès la béla Liseta?
Et bé, fugissé-là toujours:
Lou cur d’aquéla bergèyréta
Es ûna nizâda d’amours.
Aqui s’én véy de touta ména;
Un tout éscas sort dâou cruvél,
Un âoutre né comménça à péna,
Dé sâoupre bécâ dés per el... etc.

Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous contenterons de mentionner les plus remarquables:

Garins d’Apchier, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan; on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui prête l’invention du descord. Pons de Capdeuil, célèbre par ses chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une expédition lointaine. Azalaïs de Procairagues appartenait à l’une des familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs chansons qu’elle composa en faveur de Gui Guérujat, fils de Guillaume VI, qu’elle aimait tendrement. Pierre Raymond, de Toulouse, dut à son mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On peut encore citer Guillaume de Balaun, Pierre de Barjac, Giraud Leroux, Perdigon, Nat de Mons, Pierre Vidal, Figueira, Arnaud de Carcassés, Clara d’Anduse.

La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas: Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du Grec, 1841.—Floret: Discours sur la «lengo Romano».—Laurès: Poésies Languedociennes.—Roque-Ferrier: Poème en langage Bessau (Hérault).—Barthès: Glossaire botanique languedocien.—Tandon: Fables, contes en vers (patois de Montpellier).—De Tourtoulon: Note sur le sous-dialecte de Montpellier.—Mushack: Étude sur le patois de Montpellier.

A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier: Explication en français de la langue patoise des Cévennes.—Boissier de Sauvages: Dictionnaire languedocien-français; cet ouvrage a eu plusieurs éditions.—De La Fare-Alais: Las Castagnados, poésies languedociennes, avec notes et glossaire.—Aillaud, Remarques sur la prononciation nîmoise.—D’Hombres: Alais, ses origines, sa langue, etc.—Glaize: Écrivains contemporains en langue d’oc.—Fresquet: le Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés.—Bigot, de Nîmes: Fables.—Reboul: Poésies diverses.

Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une des plus brillantes de l’Europe et la langue dite provençale était cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres. Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale. Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à nous. Tel fut Folquet de Marseille, évêque de Toulouse. S’étant, dans sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait faire justice. Bertrand d’Alamanon, gentilhomme d’Aix, se fit remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite, plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. Blacas et Blacasset, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit; Sordel, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante son courage et les qualités qui firent de lui un héros. Boniface III de Castellane fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle; Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain: Bocca, qu’as dich? (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: Granet; Raymond Bérenger V, comte de Provence; Richard de Noves, qui écrivit en vers l’histoire de son temps; Bertrand Carbonel; Poulet, de Marseille, poète grave et correct; Jean Estève, dont les pastourelles gracieuses ne manquent pas de saveur; Natibors ou Mme Tiberge de Séranon, la grâce faite femme, qui versifiait agréablement; Raymond de Solas; Jean Riquier, dont un grand nombre de poésies charmantes sont arrivées jusqu’à nous. Arnaud de Cotignac et Bertrand de Puget peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons Louis Belaud de La Belaudière; Gros, de Marseille; Puget, auteur d’un Dictionnaire provençal; Papon, Considérations sur l’histoire de la langue Provençale; Carry, de Marseille, Dictionnaire étymologique du Provençal, 1699; et, enfin, Achard[100], dont la grammaire et le dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle. Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier, de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la vitalité avait su résister à tant d’événements contraires.

L’abbé Grégoire ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait la Fédération des idiomes. Les efforts de la Révolution, pas plus que les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal, ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans; enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur français dans chaque commune des départements frontières, eut ce résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français, tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et, depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés par l’usage et ratifiés par le temps.

NOTES:

[88] Extrait des registres Potentia, bibliothèque Mejanes.

[89] Lettre de la fin du XVe siècle, écrite par un fils à son père. L’original appartenait à la collection de l’historien provençal Bouche.

[90] Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à Marseille, l’une en 1734, l’autre en 1763. Le Bouquet provençal en a inséré quelques-unes en 1823.

[91] Mémoires de l’Académie celtique, t. III, p. 371.

[92] Mémoires de l’Académie celtique, t. II, p. 371.

[93] Louis XIV.]

[94] La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui fait le plus de bruit.

[95] Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval échappé.

[96] Le chef d’orchestre.

[97] Traduction.

LES DROITS DE L’HOMME

Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui forment l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont dans le royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de ce que tous les petits particuliers, que les riches et les gens en charge ont oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont résolu de rappeler les droits naturels véritables, et qu’on ne peut pas faire perdre aux hommes. Cette déclaration a donc été publiée pour apprendre à tout le monde ses droits et ses devoirs, afin que ceux qui gouvernent les affaires de la France n’abusent pas de leur pouvoir, afin que chaque citoyen puisse voir quand il doit se plaindre, si on attaque ses droits, et afin que nous aimions tous une constitution faite pour l’avantage de tous, et qui assure la liberté à chacun.

C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa sainte aide.

Premièrement.—Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire établir des distinctions entre les citoyens.

Secondement.—Les hommes n’ont formé des sociétés que pour mieux conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient causer dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien.

Troisièmement.—La nation est la maîtresse de toute autorité, et elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation, qui est seule souveraine.

Quatrièmement.—La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse autant pour lui faire tort.

Cinquièmement.—Les lois ne doivent défendre que ce qui trouble le bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne commande pas.

Sixièmement.—La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par eux-mêmes ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées.

Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux par elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant leur capacité, et sans autre recommandation que leur mérite.

Septièmement.—Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni emprisonné que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait exécuter des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais tout citoyen appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite; il devient coupable en résistant.

Huitièmement.—Il ne doit être prononcé que des punitions précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit appliquée comme il convient.

Neuvièmement.—Tout homme doit être regardé comme innocent jusqu’à ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on doit prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés.

Dixièmement.—Nul ne peut être inquiété à cause de ses opinions, même concernant la religion, pourvu que ses propos ne troublent pas l’ordre public établi par la loi.

Onzièmement.—La communication libre des pensées est le plus beau droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette liberté dans les cas déterminés par les lois.

Douzièmement.—Pour faire observer les droits de l’homme et du citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres, juges, soldats, cela s’appelle force publique.

Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée.

Treizièmement.—Pour fournir à l’entretien de la force publique, il faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit payer sa portion suivant ses facultés.

Quatorzièmement.—Les citoyens ont le droit de vérifier eux-mêmes, ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité des impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera ces impositions, et de voir même comment le produit en est employé.

Quinzièmement.—La société a le droit de demander compte à tous les agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place.

Seizièmement.—Il n’y a pas de bonne constitution dans toute société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et où la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie.

Dernier article.—Les propriétés sont une chose sacrée, et à laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en être dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce qui appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la valeur de ce qu’il cède.

[98] Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au XIIe siècle.

[99] Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans son ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544.

[100] Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans cette ville en 1751, mort en 1809.

XII
GRAMMAIRE PROVENÇALE

Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).—Abrégé de grammaire provençale (d’après Dom Xavier de Fourvières).—Différences linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé et écrit avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école félibréenne.—Conclusion.

PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE

Par C.-F. ACHARD[101]
BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE
(Avril 1794)

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION

Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les Français. Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’h. Aussi voyons-nous que la plupart des écrivains provençaux ont retranché dans leurs ouvrages les lettres finales qui ne se prononcent que lorsque le mot est suivi d’une voyelle.

DES VOYELLES

A. Se prononce comme en français.

E. Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à la fin des mots, il se prononce toujours comme l’é fermé du français; il est cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’è ouvert est toujours prononcé fortement, comme celui que nous indiquons par un accent circonflexe. Exemple: addusés, venguet, linge; prononcez: adûze, vêngué, lingé. Il faut même observer que l’e suivi d’une consonne se prononce toujours de même que s’il était seul. Ainsi, dans le mot venguet, que j’ai cité, il ne faut pas dire vangué, mais vé-ngué, comme nous prononçons ennemi et non pas annemi.

I. Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin dans les monosyllabes im, in et dans les mots qui en sont composés.

O. Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en français; mais, à la fin des mots, elle remplace l’e des Français. Ainsi il est reçu d’écrire verguo, qui se prononce comme vergue en français.

U. La voyelle u n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut prononcer u dans le mot un comme nous le prononçons dans le mot une et ne pas le changer en la diphtongue eun, comme le font les Français.

DES DIPHTONGUES, ETC...

Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une syllabe. Voici les principales:

Ai, que l’on prononce ahi,  
Au,   ahou,
Ei,   ehi,
Ia,   iha, mais par un simple son.
,   ihé,
Io,   iho,
Oi,   ohi,

Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal:

Aou, ou au, prononcez: ahou,  
Uou, uhou, huhou, d’un seul son
Ueil, uheil, hui,
Yeou,     hieou.
DES CONSONNES

Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe française sont le g et l’i consonne. Les Provençaux prononcent ces lettres mouillées comme les Italiens. Il en est de même du ch; mais il est impossible de donner cette prononciation, à un homme qui n’a jamais entendu parler un Provençal ou un Italien, par de simples caractères; il ne connaîtra pas la façon de prononcer ces lettres, en plaçant un d devant le g, ni un t devant ch. Il faut, pour le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement, comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue, et nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer le g ou le j, porte le bout de la langue au palais, à peu près à la racine des dents de la mâchoire supérieure. Le Provençal et l’Italien poussent le bout de la langue jusqu’aux dents, relèvent un peu la langue et prononcent plus de la bouche que du gosier. Au reste, une seule fois qu’on entende prononcer cette lettre, on en saura plus qu’avec les plus longues explications. La même chose doit être appliquée au ch.

Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux l mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi mouille ou mouillée se prononce en provençal comme si l’on écrivait mouyé, et comme ceux qui parlent mal le français prononcent l’adjectif mouillé.

NOTE:

[101] Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard adressa au Comité de l’Instruction publique en l’an II de la République.

CHAPITRE II
DES ARTICLES

L’idiome provençal a deux articles: lou, le, pour le masculin, et la pour le féminin. Au pluriel, l’article leis, qu’on prononce lei devant une consonne, sert pour les deux genres. L’article lou et l’article la s’élident devant un mot qui commence par une voyelle; ainsi l’on dit l’ai, l’âne, et non pas lou ai; l’anduecho, l’andouille, et non pas la anduecho.

Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les déclinaisons; en cela nous ne différons pas de la langue française. Exemple:

  SINGULIER
  MASCULIN     FÉMININ
  français provençal français provençal
Nominatif le, lou la la
Génitif du, doou ou dau de la de la
Datif au, aou ou au à la à la
Accusatif le, lou la la
Vocatif ô, ô ô ô
Ablatif du, doou ou dau de la de la
  PLURIEL
  MASCULIN ET FÉMININ
  français provençal  
Nominatif les Leis prononcez Lei
Génitif des Deis Dei
Datif aux Eis ei
Accusatif les Leis Lei
Vocatif ô ô ô
Ablatif des Deis Dei

Tous ces mots sont monosyllabes.


CHAPITRE III
DES NOMS

Tous les noms prennent l’article devant eux, excepté les noms propres et ceux que l’on prend indéterminément, comme députa, administratour (député, administrateur).

La particule de remplace souvent l’article en provençal; aussi les Provençaux font-ils beaucoup de provençalismes en parlant français, par l’habitude qu’ils ont de leur idiome. Donnez-moi d’eau, de vin, diront-ils, au lieu de dire: Donnez-moi de l’eau, du vin; cela vient de ce que le Provençal dit dounas-mi d’aiguo, de vin, etc.

Il n’y a pas de règle générale pour les genres des noms; presque tous les mots français masculins sont du même genre dans leurs correspondants provençaux. Il y a cependant des exceptions: ainsi le sel est masculin en français, et la saou est féminin en provençal; l’huile est féminin, l’oli ou l’holi est masculin; le peigne se rend par la pigno; le balai, par l’escoubo, féminin, et quelques autres de même.

Les terminaisons des noms varient beaucoup, de même que dans le français, mais elles sont presque toujours les mêmes au pluriel et au singulier. Ainsi chivau, cheval, fait au pluriel chivaus, et se prononce comme au singulier. De là vient encore que les enfants disent ici très communément, en parlant français: le chevau ou les chevals.

Les substantifs masculins forment quelquefois des substantifs féminins d’une terminaison différente. En général, les noms qui se terminent par une n donnent un féminin en y ajoutant un o, qui équivaut à notre e muet, par exemple: couquin, masculin, couquino, féminin; landrin, masculin, landrino, féminin.

Les mots terminés en r changent cette dernière lettre en la syllabe so: voulur, vouluso, féminin; recelur, receluso, féminin, etc...

Les mots français terminés en aire sont assez ordinairement terminés en ari dans l’idiome provençal.

Les adjectifs sont également très variés; ils ont un rapport direct avec ceux de la langue française. Ceux qui se terminent en é pour le masculin et en ée pour le féminin, se rendent en provençal par la terminaison at, ado: fortuné, fortunée; fourtunat, fourtunado.

Les adjectifs terminés par un e muet en français se terminent de même au féminin provençal, mais au masculin ils ont un é fermé. Ainsi invulnérable fait au masculin invulnérablé, et au féminin invulnérablo, que l’on prononce tout comme en français.


CHAPITRE IV
DES PRONOMS

Il y a, dans les pronoms, des observations importantes à faire sur la différence qui existe entre le français et le provençal. Je donne d’abord la déclinaison des pronoms personnels:

SINGULIER
Nominatif Je ou moi, Yeou.
Génitif De moi, De yeou, sans élision.
Datif A moi, A yeou ou mi, en quelques lieux me.
Accusatif Moi, Mi ou me et yeou dans le pléonasme.
Ablatif Par moi, Per yeou.

Il me conduisit moi-même: Mi menet yeou-même ou m’aduguet yeou-même.

SINGULIER
Nominatif Tu, toi, Tu.
Génitif De toi, De tu.
Datif A toi, A tu, ou ti ou te.
Accusatif Toi ou te, Ti ou te.
Ablatif Par toi, Per tu.
SINGULIER
Nominatif ....... ..........
Génitif De soi, De si ou de si-même.
Datif A soi, A si, ou si ou se.
Accusatif Soi, Si ou se.
Ablatif Par soi, Per si-même.
PLURIEL
Nominatif Nous, Nautreis pour nous autres.
Génitif De nous, De nautries.
Datif A nous, A nautreis ou nous.
Accusatif Nous, Nautries ou nous.
Ablatif Par nous, Per nautreis.
PLURIEL
Nominatif Vous, Vautreis.
Génitif De vous, De vautreis.
Datif A vous, A vautreis ou vous.
Accusatif Vous, Vautries ou vous.
Ablatif Par vous, Per vautreis.

Il vous a donné: v’a dounat. Il vous accuse: n’accuso.

Ces exemples sont faits pour faire connaître que le provençal fait une élision de trois lettres devant un mot qui commence par une voyelle, lorsqu’il est précédé d’un pronom pluriel. Le pronom se est le même au pluriel qu’au singulier.

SINGULIER
Nominatif Lui, eou. Elle, ello.
Génitif De lui, d’eou. D’elle, d’ello.
Datif A lui, on eou, à eou, li; à elle, an ello ou li.
Accusatif Lui, eou ou lou. La, la.
Ablatif Par lui, per eou. Par elle, per ello.
PLURIEL
Nominatif Eux, elleis. Elles, elleis.
Génitif D’eux, d’elleis. D’elles, d’elleis.
Datif A eux, an elleis ou li. A elles, an elleis, ou li.
Accusatif Eux, elleis, leis. Elles, elleis, leis.
Ablatif Par eux, per elleis. Par elles, per elleis.
PRONOMS POSSESSIFS

Les pronoms possessifs sont mieou, tieou, sieou, nouestre, vouestre; ils sont précédés de l’article et gouvernent les deux genres.

Lou mieou, la mieouno. Le mien, la mienne.
Lou tieou, la tieouno. Le tien, la tienne.
Lou sieou, la sieouno. Le sien, le leur, la sienne, la leur.
Lou nouestre, la nouestro. Le, la nôtre.
Lou vouestre, la vouestro. Le, la vôtre.
PRONOMS DÉMONSTRATIFS

Il y a deux pronoms démonstratifs: aqueou, qui fait au féminin aquelo, et aquestou, qui fait au féminin aquesto, c’est-à-dire celui-ci, celle-ci; celui-là, celle-là.

PRONOMS RELATIFS

Lequel, laquelle, louquaou, laqualo, se déclinent avec l’article; qui se traduit par qun ou par que. Ses composés sont queque, sieque, quoi qu’il en soit; quelqu’un, quelqu’une, quauqu’un, quaouqu’uno. Exemple: L’homme qui vint, l’home que venguet.—Ce qui me surprend, ce que m’estouno.—Qui est là? Qun es aqui?Qui va, qui vient? Que va, que ven?


CHAPITRE V
DES VERBES

Le provençal a des verbes auxiliaires, des actifs et des passifs. On appelle verbe auxiliaire celui qui sert à former les temps des autres verbes, comme j’ai, ai; je suis, sieou.

Les verbes actifs peuvent être réduits à deux conjugaisons principales, qui se connaissent par l’infinitif: les verbes qui se terminent à l’infinitif en ar et ceux qui finissent en e ou en ir.

Tous les verbes en ar font le participe passé en at. Les autres le font en it ou en ut.

Commençons par les verbes auxiliaires.

AVER

INFINITIF
Avoir, dérivé du latin habere.

INDICATIF PRÉSENT

Ai, j’ai. Aven, nous avons.
As, tu as. Avés, vous avez.
A, il a. An, ils ont.

IMPARFAIT

Avieou, j’avais. Avian, nous avions.
Aviés, tu avais. Avias, vous aviez.
Avié, il avait. Avien, ils avaient.

PARFAIT

Ai agut ou aguersi, j’ai eu.
As agut ou agueres, tu as eu.
A agut ou aguet, il a eu.
Aven agut ou aguerian, nous avons eu.
Avés agut ou aguerias, vous avez eu.
Au agut ou agueroun, ils ont eu.

PLUS-QUE-PARFAIT

Avieou agut, j’avais eu. Aviés agut, tu avais eu.

FUTUR

Aurai, j’aurai. Auren, nous aurons.
Auras, tu auras. Aurés, vous aurez.
Aura, il aura. Auran, ils auront.

IMPÉRATIF

Agues, aie, etc. Agues,  
Que ague, Que aguoun,
Aguen,  

SUBJONCTIF PRÉSENT

Que agui, que j’aie. Que aguen, que nous ayons.
Que agues, que tu aies. Que agués, que vous ayez.
Que ague, qu’il ait. Que aguoun, qu’ils aient.

IMPARFAIT

Aguessi ou aurieou, que j’eusse ou j’aurais.
Aguesses ou auriés, que tu eusses ou tu aurais.
Aguessoun ou aurien, qu’il eût ou il aurait.

PARFAIT

Que agui agut, que j’aie. Aguen agut, que nous ayons.
Agués agut, que tu aies. Agusé agut, que vous ayez.
Aguet agut, qu’il ait. Aguon agut, qu’ils aient.

PLUS-QUE-PARFAIT

Aguessi ou aurieou agut, etc. que j’eusse ou j’aurai eu, etc.

FUTUR

Aurai agut, etc. j’aurais eu, etc.

INFINITIF PRÉSENT

Aver, avoir.

PARFAIT

Aver agut, avoir eu.

GÉRONDIF

Per aver, à avoir.

PARTICIPE PRÉSENT

Ayent, ayant.

PARTICIPE PASSÉ

Ayent agut, ayant eu.
LE VERBE ÊTRE

INDICATIF PRÉSENT

Sieou. Sian.
Siés. Sias.
Es. Soun.

IMPARFAIT

Eri. Erian.
Eres. Erias.
Ero. Eroun.

PARFAIT

  Sieou estat. Fouguet.
Sies estat. Fouguerian.
ou Fougueri. Fouguerias.
  Fougueres. Fougueroun.

PLUS-QUE-PARFAIT

Eri estateres estat.

FUTUR

Sarai. Saren.
Saras. Sarès.
Sara. Saran.

IMPÉRATIF

Siegues. Siegués.
Siegue. Siégoun.
Sieguen.  

SUBJONCTIF PRÉSENT

Que siegui. Que sieguen.
Que siegues. Que siegués.
Que siegue. Que siegoun.

IMPARFAIT

  Fouguessi. Fouguesses.
Fouguesse. Fouguessian.
Fouguessias. Fouguessioun.
ou Sarieou. Sariès.
  Sarié. Sarian.
Sarias. Sarèn.

PARFAIT

Que siegui estat. Siegues estat, etc.

PLUS-QUE-PARFAIT

Fouguessi estat ou Sarieou estat, etc.

FUTUR

Sarai estat Saras estat, etc.

INFINITIF PRÉSENT

Estre ou esse.

PARFAIT

Estre estat.

On voit que l’auxiliaire aver n’entre pas dans la conjugaison provençale du verbe estre. C’est ce qui nous fait entendre le provençalisme impardonnable: Je suis été, pour dire: J’ai été.

TABLEAU DES CONJUGAISONS DES VERBES ACTIFS
1re Conjugaison
Verbe Adoûrar
2e Conjugaison
Verbe Estendre
INDICATIF PRÉSENT
Adôri. Adourân. Estêndi. Estênden.
Adôres. Adoûras. Estêndes. Estêndes.
Adôro. Adôrun. Estende. Estêndoun.
IMPARFAIT
Adourâvi. Adourâviau. Estendieou. Estendian.
Adourâvis. Adourâvias. Estendies. Estendias.
Adourâvo. Adourâvoun. Estendié. Estendiau.
PARFAIT
Ai adourat. As adourat, etc. Ai estendut. Etc...
ou Adourèri. Adourerian. ou Estenderi. Estenderian.
Adourères. Adourerias. Estenderes. Estenderias.
Adoûret. Adoureroun. Estendet. Estenderoun.
PLUS-QUE-PARFAIT
Avieou adourat, Avieou estendut,
Aviès adourat, etc. Aviès estendut, etc.
FUTUR
Adourarai. Adouraren. Estendrai. Estendran.
Adouraras. Adourarés. Estendras., Estendrés.
Adourara. Adouraran. Estendra. Estendran.
  IMPÉRATIF  
Adoro. Estende.
Qu’adôro. Qu’estende.
Adouren. Estenden.
Adouras. Estendés.
Qu’adoroun. Qu’estendoun.
SUBJONCTIF PRÉSENT
Qu’adori. Qu’adouren. Qu’estendi. Qu’estendessian.
Qu’adorés. Qu’adourés. Qu’estendes. Qu’estendés.
Qu’adore. Qu’adoroun. Qu’estende. Qu’estendoun.
IMPARFAIT
Qu’adouressi, Qu’adouressian, Qu’estendessi, Qu’estendessian,
Qu’adouresses, Qu’adouressias, Qu’estendesses, Qu’estendessias,
Qu’adouresse, Qu’adouressoun, Qu’estendesse, Qu’estendessoun,
ou Qu’adourarieou, Qu’adourarian, ou Qu’estendrieou, Qu’estendarian,
Qu’adourariés, Qu’adourarias, Qu’estendariés, Qu’estendarias,
Qu’adourarié, Qu’adourarien, Qu’estendarié, Qu’estendarien.
PASSÉ
Que agui adourat, etc. Que agui estendut, etc.
PLUS-QUE-PARFAIT
Que aguessi adourat, etc. Que aguessi estendut, etc.
ou  Aurieou adourat, etc. ou  Aurieou estendut, etc.
FUTUR
Aurai adourat, etc. Aurai estendut, etc.
INFINITIF PRÉSENT
Adourar, Estendre.
PASSÉ
Aver adourat, Aver estendut.
PARTICIPE PRÉSENT
Adourant, Estendent.