NOTES:
[77] Sorte de lyre.
[78] Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec les doigts.
[79] Petite épinette portative.
[80] Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts.
[81] Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec l’archet.
[82] Le manuscrit du XIe siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, et se trouve à la Bibliothèque nationale.
[83] Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M. Achille Jubinal, en 1834, chez Téchener.
[84] Sur l’emplacement de la rue Grénetat.
[85] Guill. de Puy-Laurens.
[86] 1208.—Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point de vue artistique lorsqu’il a reproduit cette scène, on conviendra du moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité historique.
[87] Chronique des Albigeois.
Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.—Des divers dialectes des anciennes provinces de France.—Dialectes poitevin et vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence.
La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante. La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman, que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que sur une chrétienté muette.
Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait César Nostradamus, l’historien le plus complet des poètes du Midi à cette époque:
«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits, qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,—qu’on ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares; si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et signalés.»
A la mort du dernier Bérenger, Charles d’Anjou, son successeur, porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait. Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers de Bernard Rascas, dont la facture est déjà toute française. Cette altération n’a fait que s’accentuer depuis.
On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481), elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de Provençale qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de leur établissement dans le Midi.
Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été tiré.
Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature, domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les monuments classiques de la littérature française.
Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces grandes nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins tenu une place très honorable dans la littérature, depuis le roi René jusqu’au XVIIIe siècle. Il serait difficile de désigner d’une façon exacte l’époque où il succéda au Roman dans le Midi. La transition, selon toutes les apparences, a dû commencer sous la première maison d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète qu’après le roi René. Suivant les documents du temps, le Provençal alors en usage était plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, puisqu’il faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de démarcation entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de Romane à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée et modifiée dans sa forme, mais identique dans ses principes.
A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les États délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré qui se rapproche de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin, tantôt en Français ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman plus voisin du Catalan que du Provençal. Ces changements continuels, cette versatilité, prouvent, d’une part, que la langue vulgaire, dont la transformation commençait à peine, ne pouvait pas encore avoir de caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente du roi René de ne pas donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte de suprématie sur les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en plusieurs langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin, de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui permettent d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces diverses langues pour la formation du Provençal. Elle est adressée à Jean Allardeau, évêque de Marseille:
«De par le roi,
Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a moi e stato humilmente supplicato comep la supplicatione loquale qui interclusa ve mandamo chiaramente intenderete di alcuno loro errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che hanno de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p per quanto tocha a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno MCCCCLXVIII.
René.
Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue vulgaire; il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi René, qui aimait le peuple et n’ignorait pas que les langues sont surtout formées par lui, allait, nous dit la tradition, apprendre et parler le Provençal chez les paysans de la campagne d’Aix, aussi bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal littéral et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du premier sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont plus d’analogie avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux exemples suivants, tous deux du XVe siècle:
ACTE DE 1473
ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473[88]
Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de tota la santa cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta obra si deu envocar, car del procesit tot bon et paciffié estament del tres que hault et tres que excellent prince et senhor nostre lo rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de ambos la Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo et de Bar, comte de Barcelona et de Provensa, de Forcalquier et de Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de Provensa ev de Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis.
«Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels blas.—Généralement en aquest pays, per ayssins que negun nos C. S. extraya ni fasse extrayar directament ni indirectament degun blat foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals blots so es que non si ausa vendre otra la soma di tres florins la sammodo de tres quintals del pes provensal non obstants tota gratia o licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat consentir letras potentas sobre aquesta requesta».
La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que pour établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le Provençal parlé et écrit à la cour, à la même époque.
Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous avisar como yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del cap de Besonhos, yeu ay resauput ma raubo ambe mas camysas, calcuns libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly ay donas; d’autre part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a demorar emb’el, car jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à Bernard des Letros, eb non es vengut, car ero malades. Mathieu tirant az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent, voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre, à ma sorre et cousins ea touts nostres bons amis.
En tot vostre emble fils
Peyron Bonpar[89].
Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la couronne de France, le langage resta à peu près le même que sous le roi René. A partir de cette époque, les registres des États furent rédigés en double original, l’un en Français, qui était présenté au roi et auquel il donnait son approbation, l’autre en Provençal, qui était le seul exécutoire pour le pays. A partir de Henri II, le Français commence à avoir assez d’influence pour altérer le Provençal. Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que nous avons cité précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie provençale du XVIe siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette époque, des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des habitants de la Provence.
Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques provençaux, et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques du XVIIe siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans la pastorale de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre Chave.
Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou diseur de bonne aventure, devant la crèche:
I
II
Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, une grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à ceux de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens et Lamétrie avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand Frédéric, en chantant en petit comité celui dont nous avons transcrit le commencement. Puech, qui s’est borné à le traduire des Bohémiens de Lope de Vega, a passé pour en être l’auteur.
Pour le XVIIIe siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En voici une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le cède en rien à l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage imagé, excellente exposition du sujet et morale ou conclusion, tout y concourt à mettre l’auteur au rang des premiers poètes provençaux de cette époque[90].
LEIS RATOS ET LOU FLASCOU
La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption de la langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon, l’Auvergne, le Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la Loire, l’altération du langage vulgaire donna naissance aux patois, encore en usage aujourd’hui, modifiés, il est vrai, mais conservant malgré tout l’empreinte de leur origine, du Roman. Il est évident que leur orthographe et leur prononciation changent suivant les pays, se rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au fur et à mesure que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le même mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat, d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le plus souvent un son et une forme différents. Un travail de classement des patois fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et continué par la Société des Antiquaires de France, qui en a consigné les résultats dans le sixième volume de ses mémoires. Faire ici l’histoire de tous les patois serait dépasser le but de cet ouvrage; nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques notions et quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman.
La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans homme, il se prononce houme; dans non, naon. Le t se fait sentir à la fin des mots, ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se prononce sitote. Le k et l’y au commencement d’un mot font tch: kian (celui-ci) fait tchian, comme en italien. Le gli s’élide également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou un gliand se prononce liand, le g étant presque insensible et l’l mouillé. Eau à la fin d’un mot fait à ou eâ; chapeau, chapeâ; couteau, couteâ. Er à l’infinitif d’un verbe se prononce aé; aimer, aimâer; souffler, bouffàer; a eu, passé indéfini du verbe avoir, se dit at ogu; quant aux mots dérivant des sources méridionales, ils sont nombreux; en voici quelques-uns, comme exemples:
| Ajudhaer | Aider. |
| Bagoulaer | Babiller. |
| Boutre | Mettre, placer. |
| Buffaer | Souffler. |
| Casse | Petite casserole. |
| Jau | Coq. |
| Jarloux | Pot. |
| Mitan | Milieu. |
| Méjor | Midi. |
| Ou avez? | Avez-vous? |
| Sègre | Suivre, etc., etc. |
Voici une chanson vendéenne, consignée dans les Mémoires de l’Académie celtique[91], qui donne une idée du patois de la Vendée. A part quelques mots français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à côté d’autres qui ont subi une plus ou moins grande altération.
CHANSON VENDÉENNE[92]
Traduction.
Traduction.
Traduction.
Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX, troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent servir de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi les enfants du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le maître des braves et chef de toute courtoisie; Macabrès, dont la Gente Poitevine a eu plusieurs éditions; Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent, qui, entre deux ordonnances médicales, trouvait le temps d’écrire la Mizaille à Tauny [la Gageure d’Antoine). Enfin, des recueils de noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment un ensemble où la littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent avec succès.
La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de simples variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin de passer au Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de l’ancien Roman très altéré, dans lequel se rencontrent des mots et quelquefois des phrases entières de bas latin. Les articles et les auxiliaires ont des terminaisons méridionales.
L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’e muet produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant. Comme dans le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins parlent français.
Deux proverbes compléteront ces indications sommaires:
Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme Faydit, dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont Pétrarque fait un si gracieux éloge dans Triomphe d’amour; Giraud de Borneuil, cité par Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A une époque plus récente, le Limousin a produit Duclon (Dom Léonard), bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, auteur du Dictionnaire de la Langue limousine; J. Roux, qui a donné la Chanson limousine, l’Épopée limousine, texte, traduction et notes; de Lépinay et Godin: Noms patois des plantes de la Corrèze; Champeval, Proverbes bas-limousins; etc., etc.
L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui comprend aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire, a conservé la vieille langue rustique des ancêtres avec plus de fidélité que la Basse-Auvergne. Ce fait tient surtout à des raisons topographiques. Si l’influence du Français s’est fait sentir davantage dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports de ses habitants avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. Cependant les différences entre les deux patois portent moins sur la racine et l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles même sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’e muet, qui caractérise les terminaisons féminines en Français, est rendu par un a bref et sourd:
| Fein-na. | Femme. |
| Fi-llia. | Fille. |
Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée:
| Las fennas. | Les femmes. |
| Las fillias. | Les filles. |
Le ch se change en ts, tsch, soit:
| Tsanta. | Chante. |
| Tsalour. | Chaleur. |
| Tschi. | Chien, etc. |
J se prononce dz, dj; ainsi:
| Im dzou. | Un jour. |
| Di-djau. | Jeudi. |
Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les mots qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte une couleur et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on dit ainsi:
| Chapeau. | Tsapé. |
| Grand chapeau. | Tsapelas. |
| Petit chapeau. | Tsapelou. |
| Homme. | Omë. | Omenass. | Omenou. |
| Femme. | Feinna. | Feinass. | Feinou. |
| Feinetta. | Feinnouna, etc. | ||
Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin:
| Adzuda, | aider, | du Latin | adjutum; |
| Espeita, | attendre, | — | expeto; |
| Ligna, | branche, | — | lignum; |
| Londa, | boue, | — | lutum; |
| Puzët, | bouton, | — | pusula, etc., etc. |
Le commencement de la Parabole de l’Enfant prodigue va montrer le vocabulaire auvergnat mis en œuvre:
En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna mé la part dé l’iéritadge qué mé reveit?
Lon païre lour partadzed sa fourteuna.
Quasques dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e partiguét per voudiaza diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc.
L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut citer, comme un des plus anciens, Pierre Rogiers, qui vivait au commencement du XIIe siècle. Nommons encore le Dauphin et l’évêque de Clermont dont les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos; Peyrols, connu surtout par ses sirventes militaires en faveur des croisades; le moine de Montaudon, dont les poésies licencieuses devaient s’accorder bien mal avec les règles et l’austérité d’un cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle Castelloza, femme du seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies. Enfin, l’abbé Caldagnès, auteur d’un recueil de poésies auvergnates publié en 1733, a, dans une lettre intercalée dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque nationale et portant la date de 1739, formulé sur le patois et la langue Française une opinion généralement admise aujourd’hui:
Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un vrai patois; mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi que ce patois et le Français ont des aïeux communs. Le Français a eu le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; ils l’ont ennobli, tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui ont rendu successivement de grands services; cependant, malgré tant de faveurs, il y a quatre ou cinq cents ans qu’il n’était, tout au plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus de ce temps-là pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité guère plus riche que son frère le roturier...
Il faut également citer les Poésies auvergnates de Joseph Pasturel, imprimées à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798. On y remarque des notes sur l’orthographe et la prononciation de l’Auvergnat, et sur les progrès que faisait le Français en Auvergne à cette époque.
Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui les départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont subi l’influence du Français plus tôt que les autres, à cause de leur proximité avec les pays faisant partie de la monarchie française. Cependant la langue Romane y fut longtemps en usage; on l’y désignait sous le nom de Materna.
Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences portent plus sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait curieux à constater, c’est que ce patois se parle très purement dans certains pays d’Allemagne qui, probablement, servirent de refuge aux émigrés forcés de quitter successivement le sol natal, lors de la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a de la grâce; il est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie se prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres. Dans la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines, nous trouvons une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux, attribuée à Dupuy, de Carpentras, maître de pension à Nyons:
LOU PARPAYOUN
Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres: Ogier, qui vivait vers la fin du XIIe siècle; Folquet de Romans et Guillaume Mayret, qui furent, suivant la renommée, les meilleurs jongleurs du Viennois; Raymond Jordan, vicomte de Saint-Antoni, dont il est dit dans l’Histoire des Troubadours qu’il était bel homme, vaillant en armes, et faisant aussi bien les vers que l’amour; Albert de Sisteron (du Gapençois), fils du jongleur Nazur, poète, mais surtout musicien; J. Millet, qui, en 1633, fit paraître la Pastorale et Tragi-Comédie de Janin, la Pastorale de la Constance de Philin et Margoton, la Bourgeoise de Grenoble.
Le voyage de Racine dans le Midi de la France nous permet de connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien:
J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays comme moi, etc., etc.
Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): De l’Origine et de la Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné (Valence, Borel); 1838, l’abbé Bourdillon: Des Productions diverses en patois du Dauphiné et des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs différentes origines. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. Pierquin de Gembloux est l’auteur de l’Histoire des patois et d’une étude intitulée: Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe dans les dialectes vulgaires du Dauphiné. On peut ajouter à cette liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier, Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc.
La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord, le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois, les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du Midi.