ARRÊTÉ
Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier de la Légion d’honneur:
Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de l’Intérieur, à l’effet d’obtenir l’autorisation de former une Association littéraire sous le nom de Félibrige;
Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui de la demande;
Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877;
Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles;
Vu le décret du 25 mars 1852;
Arrête:
Article premier.—Est autorisée la formation d’une Association littéraire sous le nom de Félibrige, dont le siège sera à Maillane, arrondissement d’Arles.
Art. 2.—Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original demeurera annexé à la minute du présent; aucune modification ne pourra être apportée à ces Statuts sans avoir été au préalable approuvée par l’Administration.
Art. 3.—Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le Sous-Préfet d’Arles, chargé de la notifier au Président, M. Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et d’en assurer l’exécution.
Marseille, le 4 mai 1877.
Pour expédition conforme:
Pour le préfet des Bouches-du-Rhône
en tournée de revision:
Le Secrétaire Général délégué,
Signé: A. Payelle.
Pour copie conforme:
Pour le Sous-Préfet:
Le Conseiller d’arrondissement délégué,
Signé: Emile Fassin.
Pour copie certifiée conforme:
Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des Capouliés ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence.
Le premier en date fut Mistral; vinrent ensuite Roumanille et Félix Gras. Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à l’affection de tous, a eu pour successeur M. Pierre Devoluy. Le nouveau Capoulié, capitaine du génie, fait partie de cette série de poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne et les anciens troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main, s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite les prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés.
C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence de F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et tous avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM. Arnavielle, le baron Guilibert, Astruc, de Berluc-Pérussis et Alphonse Tavan; les suffrages se portèrent sur M. Pierre Devoluy, qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat.
Le nouveau Capoulié, de son vrai nom Pierre Groslong, est surtout connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy. Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période de travail pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer son passage au Capouliérat. Auteur de l’Histoire nationale de la Provence et du Midi, couronnée aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en 1899, il avait donné précédemment, en 1892, toute une série de poèmes français, sous le titre de Bois ton sang.
Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine. Son père, après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice Faure, dans la tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à l’Ecole Polytechnique, il se rencontra avec Cazemajou, qui devait mourir massacré dans cette malheureuse expédition de Binder, où le sang français rougit à nouveau cette mystérieuse terre d’Afrique. Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte natal que s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades du Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries les luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le sentiment littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le jeune polytechnicien ne firent que s’affirmer par la fréquentation d’un compatriote. Cazemajou lui rappelait la Provence, il lui apportait comme un reflet du pays natal. Aussi peut-on dire que cette liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur des œuvres de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans cette voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où les sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose curieuse à constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus défavorable, dans une école qui, par son enseignement et le but de ses études, semblait l’atmosphère la moins propice à l’éclosion des germes poétiques. Les garnisons du Nord exercèrent un moment leur influence calmante sur le cerveau enfiévré de l’enfant du Midi; mais il suffit d’un retour vers la Côte d’Azur pour que son âme s’ouvrît comme une fleur au soleil de Provence.
A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’Aioli, soit dans diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention des Majoraux et le signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que le Félibrige de Paris lui adressa lors de sa nomination et la réponse si chaude et si cordiale qui lui fut faite doivent resserrer le lien qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs marchant la main dans la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. Pour obtenir cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à s’inspirer de l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux Sociétés comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la patrie française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les mérites de M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui ménageront ni leur concours ni leur sympathie.
Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige de Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs le sympathique chancelier, Paul Mariéton, directeur de la Revue Félibréenne aujourd’hui si répandue et si estimée aussi bien à Paris que dans le Midi.
NOTES:
[31] D’où son titre de Père des Félibres.
[32] M. Mariéton, dans son ouvrage: la Terre provençale (Paris, Lemerre), cite cette observation sur l’importance du nombre 7 à Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita cette ville au commencement du XVIIIe siècle.
[33] Estelle, en provençal, signifie étoile.
[34] Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme capoulié du Félibrige aux banquets de Sainte-Estelle (Armana prouvençaù, 1877).
[35] Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement.
[36] Voir, sur cette question, notre brochure sur l’Utilisation des idiomes du Midi pour l’enseignement du français (Paris, Le Soudier, 1898).
[38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne, Histoire du Félibrige; Avignon, Roumanille).
Les Provençaux à Paris après 1870.—Leur groupement.—Création de la première société méridionale.—La Cigale.—Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du félibrige de Paris.—Son programme.—Ses statuts.
Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux, ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur. De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée. Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de félibre en prenant pour devise: Ai fa moun mas; au-dessus de la porte de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore aujourd’hui: Mas J.-B. Dumas. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont nous parlerons bientôt, confia au sculpteur Truphème l’érection, à Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et des provençalismes dont il sema son œuvre entière.
Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent une association qui eut nom la Cigale, d’après l’emblème des troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président, ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent discours, l’auteur déjà célèbre de la Fille de Roland donna à l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations. Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble, d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi, et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui, dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige, M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes, auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à Paris.
Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa son entreprise. La Cigale aurait une sœur qui, tout en conservant l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie provençale et de littérature une part plus large.
Après s’être adjoint A. Duc (dit Ducquercy), Baptiste Bonnet, le baron de Tourtoulon et le marquis de Villeneuve-Esclapon, Maurice Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la bouillabaisse, l’aioli, la brandade de morue, la soupo aù fiéla, la bourrido, les paquets de La Pomme et autres plats locaux, arrosés des vins exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière. Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle empruntait au Journal de Mistral son épigraphe:
S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise, amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine, aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans certains établissements parisiens.
Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en 1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette occasion à l’Hôtel-Continental.
On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi Sceaux plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers, quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance d’Estelle et Némorin:
A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les Nuits de Sceaux, nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer.
Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun, Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta longtemps et Voltaire y composa Zadig. Enfin, au point de vue provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses Nuits de Sceaux, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs de sa jeunesse, il composa la Provençale, poème charmant qui eut l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle.
Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut présidé par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon, le fondateur de la Revue des langues romanes de Montpellier. Ce président, qui avait précédemment assisté à la fondation du Félibrige de Provence, rappelait aux convives, par sa seule présence, les diverses étapes de cette Société, les obstacles qu’elle avait dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des uns ou l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également les prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs détracteurs, leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but à atteindre est noble: c’est le réveil de tout un passé qui n’a pas manqué de grandeur, c’est la rénovation d’une langue dont les œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les écrivains du Nord, et, comme l’a dit un académicien[42], marcher de pair avec la poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux littératures».
A la suite de ce banquet, la Société des Félibres de Paris (Soucieta felibrenco de Paris) se trouva constituée par les sept membres fondateurs suivants:
Maurice Faure, publiciste, fonctionnaire;
J.-B. Amy, sculpteur;
P. Grivolas, peintre;
Ducquercy, homme de lettres;
B. Bonnet, qui devait plus tard nous donner Vido d’infan;
J. Bauquier, romanisant émérite, archiviste paléographe;
Louis Gleize, poète provençal, qui réussit également bien en français, auteur de la chanson Mireille et mes amours, un des grands succès des concerts.
Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le Gouvernement. Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons fait pour ceux du Félibrige de Provence.
STATUTS
Article premier.—Sous le titre de «Société des Félibres de Paris (Soucieta felibrenco de Paris)», il est créé, à Paris, une Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France dans ses idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la renaissance littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à l’accroissement des richesses intellectuelles de la patrie française.
Art. 2.—La Société s’interdit de toucher aux questions politiques, religieuses et philosophiques.
Art. 3.—Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des assemblées générales, des fêtes, des concours, des publications ayant trait aux dialectes méridionaux, etc.
Art. 4.—La Société se compose de Membres titulaires, de Membres correspondants et de Membres associés.
Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante.
Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de résider au Siège de la Société. Pendant leur séjour à Paris, ils peuvent assister aux réunions périodiques, avec les mêmes droits que les membres titulaires.
Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis parmi les amis du Félibrige qui veulent encourager par leur concours la Société des Félibres de Paris. Ils sont convoqués de droit aux Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association. Ils jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les correspondants sur le prix des publications de la Société.
Il peut être créé des Membres honoraires.
Art. 5.—L’élection des Membres titulaires et associés est faite au scrutin secret par les Membres titulaires.
Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au moins, et adhérer au but poursuivi par la Société en affirmant sa ferme intention de s’associer à ses efforts.
L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement annoncée dans une séance antérieure à celle où le scrutin doit être ouvert.
Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent pour entraîner obligatoirement le rejet de la candidature proposée.
Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à laquelle il assiste, répondre par un discours en langue d’Oc aux paroles de bienvenue que lui adresse un Membre désigné par le Bureau.
Art. 6.—Les ressources de la Société se composent des cotisations de ses Membres, du produit des publications et des libéralités dont elle peut être l’objet.
La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres titulaires, les correspondants et les associés, à 20 francs pour les Membres honoraires.
Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau, dans une Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont convoqués.
Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les ressources de la Société, ne peuvent être affectés qu’à des dépenses d’administration ou de publication.
Art. 7.—Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de l’Administration de la Société.
Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un Trésorier et de deux Secrétaires.
Art. 8.—Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres titulaires; ils sont élus par ces derniers, pour un an, au scrutin secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour, à la majorité relative au second.
Art. 9.—Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite dans les mêmes fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage.
Art. 10.—Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les décisions prises dans les réunions périodiques ou en Assemblée générale.
Art. 11.—Des Commissions spéciales peuvent être organisées par décision de l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur pouvoir.
Art. 12.—Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions périodiques sont valables quel que soit le nombre des Membres présents, si tous les Membres qui doivent être convoqués ont été régulièrement avisés par le Secrétariat.
Art. 13.—Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques et des Assemblées générales que des Commissions, est tenu par l’un des Secrétaires de la Société, ou par celui des Commissions spéciales.
Art. 14.—Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou d’absence, par l’un des Vice-Présidents.
Art. 15.—Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si la demande n’a été formée par trois Membres, et votée par la majorité absolue des titulaires présents à la séance où la modification a été mise à l’ordre du jour.
Art. 16.—L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer démissionnaires les Membres de la Société qui ne se conformeraient pas aux obligations imposées par les Statuts ou aux décisions régulièrement prises.
Art. 17.—Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques des Membres titulaires.
Art. 18.—Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les Félibres et les notabilités méridionales de passage à Paris.
Art. 19.—Le montant des banquets qui pourront être organisés sera toujours payé au moyen des cotisations spéciales et personnelles des membres qui y prendront part.
Paris, le 23 juillet 1879.
Pour copie conforme:
Le Président,
C. de Tourtoulon.
Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant:
| RÉPUBLIQUE FRANÇAISE | Société des Félibres de Paris. | |
PRÉFECTURE DE POLICE Nº 33.389 |
||
Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre 1880, par les personnes dont les noms et adresses figurent sur la liste ci-jointe, demande ayant pour but d’obtenir l’autorisation nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à Paris sous la dénomination de: «Société des Félibres de Paris», dont le Siège serait établi rue du Regard, 10;
Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code pénal et la loi du 10 avril 1834;
Arrêtons:
Article premier.—L’Association organisée à Paris sous la dénomination de: Société des Félibres de Paris, est autorisée à se constituer et à fonctionner régulièrement.
Art. 2.—Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés au présent arrêté.
Art. 3.—Les Membres de l’Association devront se conformer strictement aux conditions suivantes:
1o Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier sur lequel auront lieu les réunions; 2o n’apporter, sans notre autorisation préalable, aucune modification aux Statuts, tels qu’ils sont ci-annexés; 3o faire connaître à la Préfecture de police, au moins cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des réunions générales; 4o n’y admettre que les Membres de la Société et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun objet étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou de dissolution immédiate; 5o se pourvoir d’autorisations spéciales pour les fêtes organisées par la Société et auxquelles des personnes étrangères seraient admises; 6o nous adresser, chaque année, une liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des Sociétaires, la désignation des Membres du Bureau, sans préjudice des documents spéciaux que la Société doit également fournir chaque année sur le mouvement de son personnel et sur sa situation financière.
Art. 4.—Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association et en assurera l’exécution en ce qui le concerne.
Fait à Paris, le 11 décembre 1880.
Le Député, Préfet de Police,
Andrieux.
Pour ampliation:
Le Secrétaire général,
J. Cambon.
Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile, est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée.
Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province, n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le veto du Félibrige du Midi.
Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le Viro-souleù, est une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour.
Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté astrale, réciter des vers au légendaire troubadour Catelan. Puis, c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des mains aux magnifiques strophes de Pallas-Athénée, chantées par Mlle Bréval. Les Erynnies, de Leconte de Lisle, Antigone, Œdipe roi, interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée. Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions, une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée.
Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la cause des revendications méridionales un concours assez réel pour s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours d’amour de Signes et de Romanin où, jadis, un aréopage aussi célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran, etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien, tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra, l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris, le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M. Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la harangue qu’il adressera ensuite au Président.
Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après, toutefois, l’exhibition de la Tarasque au corps couvert d’écailles d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante, terreur des gamins trop curieux.
Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane, à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques que les Ministres et le Président de la République ont officiellement honorées de leur présence[43].
Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi, des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage.
Philippe Chauvier, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il apprenait son métier de tachié (fabricant de clous pour souliers), il crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend dans les lignes suivantes:
Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord paraître un poème intitulé: Moun peis, dans lequel il chante Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent les Villageoises et les Fiho daù souleù, où il célèbre les yeux noirs et le rire savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans ses moments de loisirs, le vieux tachié chanter ses gais refrains, ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières inspirations.
Quant à Rieu, dit Charloun, le poète paysan du Paradou, déjà connu et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de l’Instruction publique et aux lettrés.
Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou, en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire.
Lazarine de Manosque, dont le Viro-Souleù enregistrait avec regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre, dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre: Remembranço. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille, elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante félibresse, qui s’était retirée dans sa villa Magali, à la Blancarde, pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou, Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que félibréenne.
Mme Joseph Gauthier, que la mort a également fauchée, était connue dans toute la Provence sous le nom de la félibresse Brémonde. A Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages qui rappelleront son souvenir aux générations futures: Brut de caneu et Vélo blanco où, entre autres morceaux, on peut citer Matinado, d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression.
A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut ajouter Joseph Renaud, de Vacqueyras, qui, dans Mélanio, a révélé les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; Charles Martin, que lou Casteu e lei Papo d’Avignoun classe au premier rang parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon Crouzillat, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son dernier sommeil. L’Eissame la Bresco e lou Nadau lui survivront et rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon.
Nous terminerons en citant Lucien Duc, l’auteur de Marinetto; Louis Roux, Joseph Gauthier, Louis Roumieux, Maurice Raimbaud, l’auteur d’Agueto, et Alphonse Laugier, que ses Surprises du nouvel an ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque.
Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en interprétant les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et aidé à l’expansion de la langue provençale. A ce titre, ils méritent d’être nommés et au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire: Revertégat, Brunet, Boyer, Sicard, Paggi, Pagès, Duparc, Foucard, etc., tous enfants du Midi, tous animés du même esprit de propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous avons pris plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des œuvres félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles qui ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui rendre justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si curieuses à tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la philologie provençale, si intéressantes pour les Félibres, si dignes d’encouragement pour tous ceux qui ont à cœur les revendications de nos départements du Midi, ardents protagonistes de la décentralisation.
Ce sont d’abord, à Paris:
Puis en province: