Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les Félibres de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents annuels suffit pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique de lui-même quand on sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont préparés les programmes. C’est dans la salle des délibérations, au café Voltaire, salle ornée des portraits des personnalités marquantes des Sociétés littéraires méridionales et des œuvres des peintres et sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les divers paragraphes du Concours des jeux floraux. Sous la présidence du si sympathique maire du XVe arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait dans un banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des fonctions municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, suivant ses goûts, ses études ou ses préférences personnelles, examine la partie du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait une banalité de répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans contredit, Maurice Faure. Il suffit d’assister à une séance pour être frappé de l’entrain qu’il communique et des résultats acquis par la façon claire et précise dont il élucide les points douteux ou équivoques. Sa parole chaude et éloquente donne à ces réunions un attrait qui, non seulement en fait le charme, mais en rehausse incontestablement l’importance.
L’attrait est doublé quand M. Deluns-Montaud, ancien ministre, aujourd’hui directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute celui de sa présence. Les idées élevées qu’il développe avec une rare éloquence sont servies par un organe si sympathique que tous, sous le charme communicatif de l’ancien député, vice-président de la Société, écoutent attentifs, bercés par cette voix si douce lorsqu’elle évoque les légendes poétiques de nos vieilles provinces méridionales, tonnante lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs immérités qui les ont frappées dans le passé, éclatante comme une fanfare lorsqu’elle célèbre leur grandeur et leurs triomphes.
Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne d’Auguste Fourrés, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie se partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une histoire. En arrière, la haute stature d’Amy; sa barbe olympienne, ses membres puissants font de lui comme une personnification du Rhône auprès duquel il est né, dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre, plus que les Tarasconnais n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques ont honoré le Félibrige, et son Tambour d’Arcole, ce bronze vivant, restera l’une de ses meilleures créations. Puis la pléiade des peintres: Dufau, Wagner-Robier, Roux-Renard, Bénoni-Auran, mêlés aux sculpteurs: Hercule, Miale, Riffard; Injalbert, dont le pont Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas, et d’autres œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient la renommée. Mais voici les littérateurs et les poètes: Baptiste Bonnet, le premier parmi les Félibres qui ait donné des ouvrages en prose provençale, où le bonheur et la justesse de l’expression s’unissent à une forme simple et naturelle et à l’enchaînement méthodique des idées; Roux Servine, qui se joue des difficultés de la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; Raoul Gineste, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des docteurs en médecine que possède Paris, l’auteur de la Marchando de tello, d’un joli sonnet sur les chats, et d’autres poésies d’un sentiment bien félibréen; Henri Giraud, Fernand Hauser, H. Faure, Fernand de Rocher, Loubet et tant d’autres producteurs d’œuvres charmantes dont la nomenclature serait trop longue.
Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes. Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de Paris sont les grands admirateurs. Jules Troubat, l’ancien secrétaire de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en récitant des extraits du Siège de Caderousse. Et lorsque j’aurai cité A. Tournier, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le titre Du Rhône aux Pyrénées, d’un autre sur Gambetta, d’un autre encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général Enjalbert, vice-président, le sympathique secrétaire Marignan, ainsi que son collègue Jacques Troubat, dont les procès-verbaux sont des modèles d’exactitude et de rédaction; M. Gardet[44], chancelier, qui rappelle si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; Amy fils, gérant du Viro-Souleù, dont Lucien Duc est l’imprimeur impeccable et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, Plantier, pour présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris.
La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps, mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral; puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des Carbounié et des Rouges du Midi, rendant ainsi un hommage suprême à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur, cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète aimé. Puis vinrent Valère Bernard, l’un des lauréats du Félibrige; Tavan, l’auteur de Frisoun de Marietto; d’autres encore, dont le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.
Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de Bigot, M. Massip, dont la voix se prête si bien à l’interprétation de la romance, chante avec conviction: T’aïmi. M. Gardet, avec ses couplets sur la Foundetto, nous rappelle le genre anacréontique, cher à nos pères. M. Gourdoux, un des doyens de la Société, chante: Estello santo, dont le refrain repris en chœur est d’un effet charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen.
Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie provençale, avait été frappé des différences linguistiques et orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui qui se parlait et s’écrivait jadis.
De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les habitants des villes avec les populations du centre de la France et les étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme, c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire accepter dans son langage une modification qui constituerait une véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.
La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues, une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains, deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est le Frère Savinien, auteur d’une excellente grammaire romane[45] et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère de l’Instruction publique; c’est M. Funel, instituteur à Vence (Alpes-Maritimes); c’est M. Bénétrix, homme de lettres à Auch; c’est M. Perbosc, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. Desmons, sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.
Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs, plus compréhensibles aux jeunes écoliers.
Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du Comité de préservation de la langue bretonne, présenté au Congrès de Rennes, le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme. Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est enseignée aux enfants des écoles.
Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si remarquable de M. Raymond Laborde, vice-président de la Ruche corrézienne. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou, Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat, Jeanroy, Constant, etc.
Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée, il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous les degrés.
NOTES:
[39] Le Figaro et l’Événement d’octobre 1878 reproduisent les discours des félibres qui étaient présents.
[40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu.
[41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes.
[42] Villemain.
[43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les manifestations félibréennes de l’année 1897.
[44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. Marcel.
[45] Dont nous donnons plus loin des extraits.
Langue ligurienne.—Langue grecque.—Langue latine.—Langues barbares.—Langue francique ou théotisque.—Langue romane.
Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son importance lui assigne.
Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera ainsi fixé sur cette question de linguistique.
Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux. Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire.
Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans notre langue. Le Dictionnaire de Mistral, véritable monument d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme, l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C. Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec celui de nos jours.
Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le plus grand honneur des lettres françaises.
La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané; œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des besoins de l’existence et de la diversité des races.
Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine. Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son ancienne existence et de sa domination.
Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu d’appeler celtique.
Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes, mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec le grec et le latin, à former notre langue.
Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage, lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces.
Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres, amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles, lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on appela le Roman et qui fut commune à toutes les nations soumises à Charlemagne.
Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui devinrent indépendantes les unes des autres.
Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent: l’Italien, l’Espagnol, le Portugais, le Provençal et le Français.
D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le Sud-Est de la France peut se résumer ainsi:
Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui? Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques, les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver quelque parenté avec l’ancien Celtique.
Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays qu’habitaient les Liguriens.
Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette langue[48].
| PROVENÇAL | FRANÇAIS |
|---|---|
| A | |
| Abrar. | Allumer. |
| Acoulo. | Arc-boutant. |
| Agacin. | Cor. |
| Agast. | Érable. |
| Alan. | Hâbleur. |
| Aléouge. | Allège. |
| Aouffo. | Sparterie. |
| Apen. | Fondation d’un mur. |
| Arno. | Teigne. |
| Atue. | Bois résineux. |
| Avenq. | Gouffre. |
| B | |
| Baccou. | Soufflet. |
| Bachas. | Flaque d’eau. |
| Badar. | Bâiller. |
| Bajano. | Légumes en salade. |
| Balouiro. | Guêtres de feutre. |
| Baou. | Escarpement. |
| Baoumo. | Grotte. |
| Begno. | Echelette d’un bât. |
| Biou. | Bucin. |
| Bled. | Mèche. |
| Bourneou. | Tuyau. |
| Bresco. | Rayon de miel. |
| Bruc. | Ruche. |
| C | |
| Cacheio. | Fromage mou. |
| Cachoflo. | Artichaut. |
| Calaman. | Poutre. |
| Calous. | Trognon de chou. |
| Cons. | Étage. |
| D | |
| Dai. | Faux. |
| Damen (tenir). | Guetter. |
| Darbou. | Mulot. |
| Drayo. | Sentier. |
| E | |
| Ego. | Haras. |
| Eissado. | Houe. |
| Escaboua. | Troupeau de chèvres. |
| Escandaou. | Mesure pour l’huile. |
| Esqueirié. | Pente pierreuse. |
| F | |
| Faoudo. | Giron. |
| Faouvi. | Sumac. |
| Fedo. | Brebis. |
| G | |
| Gaoubi. | Adresse. |
| Gaougno. | Ouïe des poissons. |
| Gaveou. | Sarment. |
| Greou. | Cœur de laitue. |
| Grupi. | Crèche. |
| H | |
| Heli. | Lis. |
| Houasco. | Hoche, Entaille. |
| I | |
| Indé. | Vase de cuivre. |
| Indés. | Trépied pour le pot-au-feu. |
| J | |
| Jabou (â). | A foison. |
| Jaino. | Poutre, Solive. |
| Jarro. | Cruche. |
| L | |
| Laouvo. | Dalle de pierre. |
| Lazagno. | Pâte de ménage. |
| M | |
| Magaou. | Pioche. |
| Magnin. | Chaudronnier ambulant. |
| Maloun. | Brique. |
| Mareto. | Besace. |
| Margaou. | Pâturin annuel (pluriel). |
| Mas. | Ferme. |
| Mastro. | Pétrin. |
| Mavoun. | Haricots gourmands. |
| Megi. | Médecin. |
| Menoun. | Bouc. |
| Messugo. | Ciste. |
| Morven. | Genévrier. |
| N | |
| Nasquo. | Inule visqueuse (pl.). |
| Niero. | Puce. |
| O | |
| Oc. | Oui. |
| Oouruou. | Maquereau. |
| Ourami. | Faucille. |
| P | |
| Pantai. | Rêve. |
| Pechier. | Cruche (petite). |
| Peiroou. | Chaudron. |
| Poutargo. | Caviar. |
| R | |
| Rabas. | Blaireau. |
| Raï. | Troupeau de porcs. |
| Roumias. | Ronce. |
| Ruelo. | Coquelicot. |
| S | |
| Sartan. | Poêle à frire. |
| Siagno. | Massette d’eau. |
| Sivado. | Avoine. |
| Seioun. | Pot à lait. |
| T | |
| Tap. | Bouchon. |
| Tanquo. | Barre. |
| Tapet. | Genre d’escargot. |
| Tarnaou. | 1/8 d’once. |
| Tesouiros. | Ciseaux. |
| Tigno. | Engelure. |
| Toouteno. | Calmar. |
| Touaro. | Chenille. |
| Toupin. | Pot à feu. |
| Trufar (se). | Se moquer. |
| Trui. | Aire pour les raisins. |
| Tuy. | If. |
| V | |
| Vabre. | Ruisseau. |
| Vano. | Couverture. |
| Vesou. | Voir venir. |
| Vibre. | Castor. |
| Vichou. | Roitelet. |
Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci.
Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont:
1o Des noms géographiques, tels que: Gour, lac; Bachas, mare; Baou, escarpement, d’où viennent Baoumo, grotte, et Baouco, nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur les rochers et sur les bords des sentiers; Coumbo, vallon, creux; Craou, plaine caillouteuse; Drayoou, sentier; Esqueirié, pente pierreuse; Lubac, côté d’une montagne exposé au nord; etc...;
2o Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont: Agast, érable; Arno, teigne; Darbou, mulot; Faouvi, sumac, etc...;
3o Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens Liguriens, comme, par exemple, Tapi ou Tapio, hutte; Escaboua, troupeau de chèvres; Ménoun, bouc; Raï, troupeau de cochons; Cambis, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...;
4o Quelques termes d’agriculture comme: Eyssarry et Eyssarryen, paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; Daï ou Dayo, faux; Magaou, pioche; Mas, ferme; Ourami, faucille, etc...;
5o Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues gothiques.
Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a laissé des traces dans le Provençal.
Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce, ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers vestiges de la langue d’où naquit le Provençal.
L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique, l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises. Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre d’Athènes des Gaules.
L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins, elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays placés sous la souveraineté de Rome.
A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception. Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome. Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs que le Roman parlé en dehors de cette province.
Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M. Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]:
| PROVENÇAL | GREC | FRANÇAIS |
|---|---|---|
| A | ||
| Agi. | Ragion. | Grain de raisin. |
| Agreno. | Agrinos. | Prune sauvage. |
| Alabre. | Labros. | Glouton, vorace. |
| Alapedo. | Lepas. | Patelle (coquille). |
| Androun. | Andron. | Ruelle, recoin. |
| Anissar. | Anypsoo. | Hérisser. |
| Aqui. | Anchi. | Là, auprès. |
| Aragnoou. | Araias. | Sorte de filet. |
| Argui. | Ergasia. | Cabestan, treuil. |
| Artoun. | Artos. | Pain. |
| B | ||
| Barri. | Baris. | Rempart. |
| Bellugo. | Balleka. | Étincelle. |
| Blestoun. | Blaisotes. | Matteau de chanvre. |
| Bogo. | Bokes. | Bogue (poisson). |
| Boucaou. | Baukalion. | Bocal. |
| Boufaire. | Bouphagos. | Vorace, gros mangeur. |
| Bregin. | Brochis. | Sorte de filet. |
| Bourrido. | Boridia. | Soupe de poisson à l’ail. |
| Bourriquo. | Brichon. | Ane. |
| Brousso. | Brosis. | Lait caillé, recuite, nourriture. |
| Bugado. | Bouchanda. | Lessive. |
| C | ||
| Cabesso. | Kebe. | Tête. |
| Cabudaou. | Kebe-oidos. | Peloton. |
| Calar. | Chaloo. | Jeter. |
| Calen. | Chalumma. | Filet et lampe. |
| Calignar. | Calindeo. | Courtiser. |
| Calignaou. | Chalinos. | Bûche de bois. |
| Canasto. | Canastron. | Corbeille. |
| Canisso. | Canis. | Claie. |
| Cantoun. | Canthos. | Coin. |
| Capelan. | Apellakes. | Prêtre. |
| Carambot. | Carabos. | Crevette. |
| Caro. | Kara. | Face. |
| Chilet. | Cheiloter. | Sifflet de chasse. |
| Cliquetos. | Kykleo. | Crécelle. |
| Corpou. | Colpos. | Fond de filet. |
| Coucoumar. | Coucoumion. | Vase, pot allant au feu. |
| Coufo. | Kouphos. | Corbeille, cabas. |
| Courous. | Koreia. | Joli, beau, riche. |
| D | ||
| Dardailloun. | Dardaillon. | Ardillon. |
| Destraou. | Dextralion. | Hache. |
| E | ||
| Eissaougo. | Eisago. | Sorte de filet. |
| Escaoumé. | Skalmos. | Cheville pour rames. |
| Escaravas. | Ascalabos. | Escarbot (insecte). |
| Esco. | Yska. | Amadou. |
| Esparmar. | Sphalmeo. | Enduire de suif. |
| Esparrar. | Sparasso. | Glisser fortement. |
| Esquifou. | Scafé. | Petite barque. |
| Estelos. | Stoloi. | Éclats de bois. |
| F | ||
| Fanaou. | Phanos. | Fanal. |
| Fanons. | Phaneros. | Magnifique. |
| Fenat. | Phenax. | Mauvais sujet. |
| Fregir. | Phrygo. | Frire. |
| G | ||
| Gabi. | Gabis. | Hune. |
| Gamato. | Gabathon. | Auge de maçon. |
| Ganchou. | Kampsos. | Croc. |
| Gangui. | Gangami. | Sorte de filet. |
| Gaudre. | Charadra. | Torrent. |
| Gaoutos. | Gnathos. | Joues. |
| Gaougno. | Chaunos. | Ouïes de poissons. |
| Gazan. | Gazaa. | Gain, richesse. |
| Gibous. | Ybos. | Bossu. |
| Gip. | Gypso. | Plâtre, gypse. |
| Gobi. | Kobios. | Goujon. |
| Goï. | Guios. | Boiteux. |
| Gouargo. | Gorgyra. | Egout, canal. |
| J | ||
| Jarret. | Jarax. | Jarret (poisson). |
| Jimou. | Ecmaïos. | Mou, humide. |
| L | ||
| Labech. | Libonotos. | Vent du sud. |
| Lan. | Lampsis. | Éclair. |
| Lar. | Laros. | Vent favorable. |
| Leou. | Ileos. | Poumons. |
| M | ||
| Madrago. | Mandraago. | Madrague. |
| Magagno. | Manganon. | Fourberie, ruse. |
| Mastro. | Mactra. | Pétrin. |
| Matou. | Mataios. | Fou, niais. |
| Mouledo. | Muelodès. | Mie de pain. |
| Moustacho. | Mustax. | Moustache. |
| N | ||
| Nanet. | Nanos. | Nain. |
| Nougat. | Nogala. | Nougat. |
| O | ||
| Onidê. | Ochetos. | Tas de pierres. |
| Oustaou. | Estia. | Maison. |
| P | ||
| Pantou. | Pantoios. | Déguenillé. |
| Pedas. | Paidicos. | Maillots. |
| Pouaïré. | Poterion. | Seau. |
| Priou. | Prioo. | Présure. |
| Prueisso. | Prulées. | Foule. |
| R | ||
| Ragagé. | Ragas. | Gouffre, abîme. |
| Raquo. | Rax. | Marc de raisins. |
| Rajar. | Razo. | Couler. |
| Raï et Riou. | Reon. | Ruisseau. |
| Rusquo. | Rous. | Tan. |
| S | ||
| Sardino. | Sardinous. | Sardine (poisson). |
| Saoumo. | Sagmarios. | Anesse. |
| Sengounaïré. | Sagouron. | Sorte de filet. |
| Sepoun. | Snepon. | Billot. |
| Soulomi. | Ialemos. | Chant languissant. |
| Souquet. | Sicoma. | Bonne mesure. |
| Strancinar. | Strangizo. | Se consumer. |
| Supioun. | Sypidion. | Petite sèche. |
| T | ||
| Tarabusteri. | Tarabéos. | Importun. |
| Teso. | Tasis. | Allée d’arbrisseaux. |
| Tian. | Thyeia. | Grand vase de terre. |
| Tiblo. | Tryblion. | Truelle. |
| Tinéou. | Thynnae. | Bas-fonds. |
| Thité. | Thytthos. | Poupée. |
| Toouteno. | Teuthis. | Calmer. |
| Toumo. | Tomos. | Fromage mou. |
| Tron. | Bronte. | Tonnerre. |
| U | ||
| Ueil. | Illos. | Œil. |
| Uillaou. | Illaino. | Éclair. |
| Z | ||
| Zoubar. | Sobeo. | Frapper. |
Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus considérable de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est cependant suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale avec la langue Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de cette filiation dans des exclamations populaires encore en usage de nos jours à Marseille. Par exemple, le mot Aou, pour appeler, et Arri, qui répond à Arry, exciter. Une expression dont les matelots provençaux se servent encore dans un effort commun au travail: Ala soya lesso, n’est qu’une variante de Alla soi alexo, qui servait aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une manœuvre d’ensemble. Enfin, Nono Nono, chant des nourrices pour endormir les enfants, répond au mot grec Nonnion Nonnion, auquel Hesychius donnait la même signification.
La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le Ligurien.
Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie.
Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut, comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination romaine.
Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs enfants.
La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin. C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive.
Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc..., naquirent dans les Gaules.
Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation, la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples, en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman, c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin.
Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le Provençal de nos jours:
| Substantifs | ||
|---|---|---|
| PROVENÇAL | LATIN | FRANÇAIS |
| A | ||
| Aigarden. | Aqua ardens. | Eau-de-vie. |
| Aigo. | Aqua. | Eau. |
| Aillet. | Allium. | Ail. |
| Api. | Apium. | Céleri. |
| Areno. | Arena. | Sable. |
| Arro. | Arrha. | Arrhes. |
| B | ||
| Babi. | Bubo. | Hibou. |
| Berbi. | Bubo. | Dartre. |
| C | ||
| Cadeno. | Catena. | Chaîne. |
| Carn. | Carnis. | Chair, viande. |
| Cavillaire. | Cavillator. | Chicaneur. |
| Cebo. | Cepa. | Oignon. |
| Claou. | Clavis. | Clef. |
| Conco. | Concha. | Pile, évier. |
| Couniou. | Cuniculus. | Lapin. |
| D | ||
| Delubre. | Delubrum. | Temple. |
| Di. | Dies. | Jour. |
| E | ||
| Erbetto. | Beta. | Poirée. |
| Escalo. | Scala. | Échelle. |
| Escoubo. | Scopæ. | Balai. |
| Escoumesso. | Res commissa. | Chose jugée. |
| Espigo. | Spica. | Epi. |
| F | ||
| Fabre. | Faber. | Ouvrier. |
| Febre. | Febris. | Fièvre. |
| Fusto. | Fustis. | Bâton. |
| G | ||
| Gaou. | Gaudium. | Joie. |
| Grame. | Gramen. | Chiendent. |
| J | ||
| Jas. | Jacere (de). | Étable. |
| Jouven. | Juventus. | Jeunesse. |
| Judici. | Judicium. | Jugement. |
| Judiou. | Judæus. | Juif. |
| L | ||
| Lach. | Lac. | Lait. |
| Lagramo. | Lacryma. | Larme. |
| Lambrusco. | Labrusca. | Vigne sauvage. |
| Lequo. | Laqueus. | Piège. |
| M | ||
| Merso. | Mersis. | Marchandises. |
| Mouloun. | Moles. | Amas. |
| N | ||
| Neblo. | Nebula. | Brouillard. |
| O | ||
| Ortigo. | Urtica. | Ortie. |
| Ouardi. | Hordeum. | Orge. |
| Oulo. | Olla. | Marmite. |
| Ourfaneou. | Orfanus. | Orphelin. |
| P | ||
| Pacan. | Paganus. | Rustre, paysan. |
| Pacho. | Pactio. | Accord. |
| Palu. | Palus. | Marais. |
| Q | ||
| Quoua. | Cauda. | Queue. |
| R | ||
| Rabi. | Rabies. | Rage. |
| Rego. | Riga. | Raie. |
| Ribo. | Ripa. | Rive. |
| S | ||
| Salut. | Salus. | Santé. |
| Saou. | Sal. | Sel. |
| Saouvi. | Salvia. | Sauge. |
| Sempre. | Semper. | Toujours. |
| Seau. | Sebum. | Suif. |
| Solco. | Solcus. | Sillon. |
| Suve. | Suber. | Liège. |
| T | ||
| Tavan. | Tabanus. | Taon. |
| Telo. | Tela. | Toile. |
| Traou. | Trabes. | Poutre. |
| Tremour. | Tremor. | Tremblement. |
| Tourdre. | Turdus. | Grive. |
| U | ||
| Ubri. | Ebrius. | Ivre. |
| V | ||
| Vacco. | Vacca. | Vache. |
| Vedeou. | Vitulus. | Veau. |
| Vendumi. | Vindemia. | Vendange. |
| Vespo. | Vespa. | Guêpe. |
| Vespre. | Vesper. | Soir. |
| Vurto. | Vultus. | Visage. |
Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le Français:
| Dilun. | Dies Lunæ. | Lundi. |
| Dimar. | Dies Martis. | Mardi. |
| Dimecre. | Dies Mercurii. | Mercredi. |
| Dijoou. | Dies Jovis. | Jeudi. |
| Divendre. | Dies Veneris. | Vendredi, etc. |
Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des racines au Latin.
Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord, par exemple le mot Graou, qui vient de Graou, pierreux, et non du Latin Gradus; Mas, habitation, qui ne dérive pas de Mansio, mais qui est un mot salien; Sartan, poêle à frire, qui vient du Ligurien Sart, et non du Latin Sartago, etc.
Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52]. C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres langues tirées du Roman, il y en a très peu.
Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé avec d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard sur le petit vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre que les mots grecs ont conservé dans le Provençal les sons et la forme de la langue Grecque importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est pas de même du Latin, où l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par les divers idiomes qui se sont mêlés à cette langue.
Nous continuons ci-après par les adjectifs le petit dictionnaire des mots latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la traduction française.
Adjectifs
| PROVENÇAL | LATIN | FRANÇAIS |
|---|---|---|
| Bigre. | Piger. | Paresseux. |
| Dooutou. | Doctus. | Savant. |
| Embe. | Ambo. | Deux. |
| Madur. | Maturus. | Mûr. |
| Magi. | Major. | Aîné. |
| Negre. | Niger. | Noir. |
| Piegi. | Pejor. | Pire. |
| Segur. | Securus. | Sûr. |
En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba, maduro, magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent encore par les variantes des divers dialectes.
Pronoms
| PROVENÇAL | LATIN | FRANÇAIS |
|---|---|---|
| Iou | Ego | Je. |
| Tu | Tu | Toi. |
| Eou | Ille | Lui |
| Naoutre | Nostrum (de) | Nous |
| Vaoutre | Vestrum (de) | Vous |
| Elli | Illi | Eux |
Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à des composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple: qouniam, quisnam, pour: quel; Cooucarem, aliquem rem, pour: quelque chose, etc...
Verbes
Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très rare qu’on s’en serve.
| PROVENÇAL | LATIN | FRANÇAIS |
|---|---|---|
| Addure | Adducere | Apporter |
| Aigar | Aquari | Arroser |
| Ajudar | Adjuvare | Aider |
| Amar | Amare | Aimer |
| Arar | Arare | Labourer |
| Ardre | Ardere | Brûler |
| Arrapar | Arripere | Saisir |
| Assetar | Assidere | Asseoir |
| Aver | Habere | Avoir |
| Blagar | Blaterare | Bavarder |
| Cantar | Cantare | Chanter |
| Coouca | Calcare | Fouler |
| Cremar | Cremare | Brûler |
| Defoundre | Defundere | Fondre, renverser |
| Ensertar | Inserere | Greffer |
| Escoundre | Condere | Cacher |
| Esse | Esse | Être |
| Ferir | Ferire | Blesser |
| Finger | Fingere | Feindre |
| Fugir | Fugere | Fuir |
| Gratificar | Gratificare | Gratifier |
| Istar | Stare | Demeurer |
| Jacer | Jacere | Reposer |
| Lagrimar | Lacrymare | Pleurer |
| Legger | Legere | Lire |
| Mouzé | Mulgere | Traire |
| Necar | Necare | Tuer |
| Ougné | Ungere | Oindre |
| Paissé | Pascere | Paître |
| Pâtir | Pati | Souffrir |
| Pouergé | Porrigere | Tendre la main |
| Querré | Quærere | Chercher |
| Quierar | Queri | Se plaindre |
| Saoupre | Sapere | Savoir |
| Siblar | Sibilare | Siffler |