En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale.
La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade. On cite à ce sujet une tenson de Folquet de Romans, qui demande à Blacas, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte. Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle:
Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le monde connaît la romance de Raoul de Coucy, les vers de Thibaut, comte de Champagne, ceux du comte d’Anjou, du duc de Bourgogne, de Frédéric II, de Richard Cœur de Lion, du Dauphin d’Auvergne; les poésies de Folquet de Romans, d’Aimeri, de Péguilhan et celles de Rambaud de Vaqueiras, d’Elias Cairels, de Pons de Capdeuil, de Ganselme Faydit, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre.
NOTES:
[54] Castrucci, dans le tome Ier de son Histoire de Provence, donne l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent.
[55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des Annales de Reims).
[56] Donat, grammairien latin, auteur du Traité des Barbarismes et d’autres œuvres très appréciées.
[57] Aide-le: Tu illum juva.]
[58] Nithord, Hist. des divisions entre les fils de Louis le Débonnaire, liv. III.
[59] Traduction.—Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui, par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle.
Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide contre Lodhwig ne l’y serai.
[60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de Saint-Amand (diocèse de Tournai).
[61] Traduction:
[62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis, prirent le nom d’Alexandrins.
[63] Essai sur la langue et la littérature provençales, p. 7.
[64] Raynouard, Œuvres, t. II, p. 65.
[65] Bertrand de Born,—Guillaume de Poitiers,—le roi Richard,—Alphonse II d’Aragon,—Blacas,—Savari de Mauléon,—Pons de Capdeuil,—de Saint-Antoni, etc., etc.
[66] De là leur nom de Troubadour.
Le vers.—La chanson.—Le chant.—Le son.—Le sonnet.—Le planh (ou complainte).—La cobla (ou couplet).—La tenson.—Le sirvente.—La pastourelle.—La sixtine.—Le descord (discordance, pièces irrégulières).—L’aubade et la sérénade.—Ballade.—Danse.—Ronde.—Épître.—Conte.—Nouvelle.
Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite Legrand d’Aussy dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre raisonnement les dates, les faits, les résultats.
Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve. Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre en deçà et dominant sur le Midi.
La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de ses compositions lyriques.
Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales, ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques désignées sous les noms de: vers, ballade, chanson, chant, sonnet, planh ou complainte, couplet, sirvente ou satire, pastourelle (poésie pastorale), aubade, sérénade ou chant d’amour, épître, conte, nouvelle, etc. Nous en donnons ci-après les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des Troubadours.
Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées. Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais, si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la longueur et à la rime des vers.
Exemple:
La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par l’auteur des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur vélin enrichi de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à une châtelaine qui daignait en accepter l’hommage.
Exemple:
Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au contraire, il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute poésie susceptible d’être chantée. Il était pris également pour désigner un poème. Son nom vient évidemment du latin cantare. Certains auteurs prétendent qu’il fut introduit dans le Provençal par le Troubadour Giraud de Borneil, et qu’avant lui toutes sortes de poésies étaient comprises sous le titre général de vers.
Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, en inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la partie harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance sans paroles.
Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par les Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée sous une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze vers distribués en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en deux tercets. Le sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart des œuvres des Troubadours, accueilli et cultivé en Italie, où nos poètes méridionaux avaient dû se réfugier après la Croisade contre les Albigeois. Il ne revint à la mode en France qu’après le retour de nos compatriotes, qui le répandirent et le firent adopter par les poètes français.
Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de Louis Belaud, poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons sous les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8o. Le style est clair, facile, et se rapproche tellement du Provençal de nos jours que la traduction en devient superflue.
SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON
Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou d’une bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que chantent sur les places publiques des artistes ambulants. On cite comme des modèles du genre les planhs de Gaucelm Faydit sur la mort du roi Richard, de Bertrand de Born sur celle du prince anglais, son ami; ceux de Cigala, sur la perte de sa bien-aimée, Berlanda. Le planh est composé de vers de dix ou douze syllabes et coupé en strophes égales.
Exemple:
La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de vers rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois.
Exemple:
La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur. Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en voici un exemple:
TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71]
RAMBAUD
LA DAME
On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante, était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son amour-propre.
Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours critiquaient les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est en étudiant les sirventes des XIIe, XIIIe, XIVe siècles que l’on peut se faire l’idée la plus exacte de l’histoire de cette époque. Le plus célèbre parmi les Troubadours qui ont abordé ce genre est, sans contredit, Pierre Cardinal, surnommé le roi du Sirvente, le Juvénal du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, ne poursuivit le vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut très longue, ne fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et courageux, il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse, les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient nombreux et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté. C’est sans doute dans un jour de colère qu’il composa le sirvente suivant, qui peut servir d’exemple:
AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL
La pastourelle, appelée aussi Vaqueyras (vachère), était une poésie pastorale dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus remarquables ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de Béziers, et Poulet, de Marseille.
Voici, comme exemple, une pastourelle de Jean Estève, qui date de 1283:
En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa ce genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait en être autrement, en présence des difficultés accumulées comme à plaisir pour le rendre à peu près impossible. La pièce se composait de six couplets de six vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du premier couplet étaient répétés à la fin de tous les couplets suivants dans un ordre régulier. Ceux du second couplet se composaient de ceux du premier, en prenant alternativement le dernier, puis le premier et successivement, de bas en haut et de haut en bas, jusqu’à ce que toutes les rimes fussent employées. On se servait encore du même procédé pour chaque couplet suivant qui se combinait d’une manière semblable avec le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait par un envoi dans lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On conçoit qu’un pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on l’ait abandonné.
Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières, c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins d’Apchier, ce genre fut peu employé.
L’Alba, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour.
Dans la sérénade, ou séréna, le poète gémissait sur la trop courte journée qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La mandore en sautoir, c’était à la brune que le Troubadour venait chanter de tendres romances sous le balcon de quelque châtelaine adorée.
La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans une anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus particulièrement consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles formaient intermède; pendant que le Troubadour chantait, l’assistance dansait.
L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe des romans, dont ils ne sont que des diminutifs.
A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets traités.
Ainsi l’Escondig était une chanson dans laquelle un amant demandait grâce à sa maîtresse;
Le Comjat, une pièce d’adieu;
Le Devinalh, une sorte d’énigme, de jeu de mots;
La Preziconza, un sermon en vers;
L’Estampida, une chanson à mettre sur un air connu;
Le Torney ou Garlambey (tournoi-joute), un chant destiné à célébrer une fête où un chevalier s’était illustré;
Le Carros (chariot), un chant allégorique, où le poète employait des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres femmes;
Enfin, la Retroensa, une pièce à refrain composée de cinq couplets tous à rimes différentes.
NOTES:
[67] Traduction.—Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes. Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis, dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles.
Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout jusqu’à ce qu’il trouve ma belle.
[68] Traduction.—Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour, puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous ses malheurs.—Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc.
(Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.)
[69] Traduction.—De tous les mortels, je suis bien le plus malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir! et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc., etc.
[70] Traduction.—Comme celle que je chante est une belle personne, que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que mes couplets le deviennent.
[71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois.
[72] Traduction.—Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle renferme.
—Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie, dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe ton chemin et va chercher fortune ailleurs!...
[73] Traduction.—Puisque beaucoup d’hommes font des vers,—je ne veux pas être différent.—Et je veux faire une poésie.—Le monde est si pervers—qu’il fait de l’endroit l’envers.—Tout ce que je vois est en désordre.
—Le père vend le fils,—et ils se dévorent l’un l’autre;—le plus gros blé est du millet;—le chameau est un lapin;—le monde au dedans et au dehors—est plus amer que le fiel.
—Je vois le pape faillir,—car il est riche et veut encore s’enrichir.—Il ne veut pas voir les pauvres,—il veut ramasser des biens;—il se fait très bien servir;—il veut s’asseoir sur des tapis dorés,—et il vend à des marchands,—pour quelques deniers,—les évêchés et leurs ouailles.—Il nous envoie des usuriers,—qui, quêtant de leurs chaires,—donnent le pardon pour du blé;—et ils en ramassent de grands tas.
—Les cardinaux honorés—sont préparés—toute la nuit et le jour—à faire un marché de tout;—si vous voulez un évêché—ou une abbaye,—donnez-leur de grands biens;—ils vous feront avoir—chapeau rouge et crosse.—Avec fort peu de savoir,—à tort ou à raison,—vous aurez de fortes rentes;—mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.
—C’est moins beau chez les évêques,—car ils écorchent la peau—aux prêtres qui ont des revenus.—Ils vendent leur sceau—sur un peu de papier.—Dieu sait s’il leur faut des gratifications!—et ils font tellement de mal—qu’à un simple métayer—ils donnent la tonsure pour de l’argent.—Le mal est le même—dans leur cour temporelle;—elle y perd sa droiture—et l’Église en devient plus affligée.
—Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs—pasteurs, dit-on,—qu’il n’y a de brebis.—Chacun trompe les siennes.—On assure qu’ils sont bien lettrés,—je ne puis jamais l’avouer.—Tous sont en faute,—puisqu’ils vendent les sacrements—et de plus en plus les messes.—Quand ils confessent les gens—laïques qui n’ont pas fait du mal,—ils leur infligent de grandes pénitences—qu’on ne saurait prévoir.
[74] Traduction.—Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre.
Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.—Ce sera un mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.—Las, Gui, depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.—Dame Flore, un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à lui.—Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous est tendre et fidèle.»
De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.»
Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée contre moi que Gui lui-même?—Comment donc savez-vous ainsi nos noms, Monsieur?—Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que je les ai entendus, ainsi que votre conversation.—Monsieur, nous ne sommes coupables ni de folie ni de trahison!—Bergère qui se tient sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.
Les Cours d’amour.—Code d’amour.—Jugements des Cours d’amour.—Les Cours d’amour en Provence.—Leur influence sur les mœurs.
Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie littéraire de la France à son apogée.
L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la poésie française proprement dite se reconnaît: 1o à de nombreux emprunts de mots et d’expressions; 2o à l’imitation complète de presque toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours. C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, Albertet de Sisteron, dans sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de bien dire et de s’exprimer purement:
Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à chaque instant ceux du Midi.
Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la preuve convaincante.
En ce qui concerne la langue anglaise, le poète Geoffroy Chaucer[75] en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas, duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées, dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans sa Théséide, empruntée à Boccace, et dans la traduction du Roman de la Rose qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours et à la poésie provençale est son Palais de la Renommée, qui fut imité ensuite par Pope. Dans le poème la Fleur et la Feuille, il se rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y trouve en effet la Dame de la Fleur et la Dame de la Feuille qui président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des fleurs et violettes. La trace de l’influence provençale se retrouve encore dans une traduction, par Chaucer, du Troïlus et Cresséide de Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit; on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules.
La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs lois, leurs usages ou leurs idiomes.
Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé la Canso, le Sirvente, la Tenson, le Sonnet, ont enseigné à l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière, Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis, persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement interrompu.
Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des gracieuses Cours d’amour. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et de l’esprit de l’époque.