Une Cour d’amour. [↔]

A certaines dates, les châtelaines d’une province se réunissaient; la plus noble d’entre elles présidait l’assemblée, formée en docte aréopage. On discutait les articles d’un Code d’amour, on délibérait sur les cas qui étaient soumis, on jugeait et souvent on condamnait à des peines sévères.

On peut se demander quelles étaient l’autorité de ces tribunaux et la sanction appliquée à leurs arrêts. L’autorité ressortait de leur composition même, qui n’admettait que l’élite de la noblesse après une sage sélection; quant à la sanction, il n’y en avait qu’une: l’opinion publique. Mais cette sanction était d’autant plus redoutable que les jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si affaiblie qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles pour éluder la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés. C’est l’opinion qui ne permet pas de refuser un duel, défendu cependant par le Code; c’est l’opinion également qui force à payer, comme sacrée, une dette de jeu, que la loi ne veut pas reconnaître. C’est, enfin, l’opinion publique qui contraint les tyrans eux-mêmes à reculer devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque des Cours d’amour, cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme qui, de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi.

Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales dispositions du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage d’André le Chapelain; il repose sur une légende que nous rapportons textuellement, d’après cet auteur.

«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: Je sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours. Vous avez requis d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la cour d’Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver par le succès d’un combat que cette dame est plus belle qu’aucune des dames aimées par les chevaliers qui sont dans cette cour.

«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne d’or tenait suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part du roi d’amour, s’il voulait emporter paisiblement le faucon.»

La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers, adopta les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna fidèlement l’observation à perpétuité sous les peines les plus graves et le fit répandre dans les diverses parties du monde. Ce Code contient trente et un articles, et des considérations qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l’an 1000, l’introduction à la cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se fit sentir rapidement. En effet, ce fut à partir de cette époque que les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la France méridionale commencèrent à se propager. Le mariage d’Eléonore d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion pour les poètes de Provence de répandre et faire apprécier l’art du gai savoir. Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine reçut les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. Bernard de Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua même de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre.

L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des Troubadours explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire, et les noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la comtesse de Flandres et d’autres, qui les présidaient.

En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de Pierrefeu et de Signe, de Romanin et d’Avignon.

Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient:

Stéphanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;

Adalazie, vicomtesse d’Avignon;

Alalete, dame d’Ongle;

Hermyssende, dame de Posquières;

Bertrane, dame d’Urgon;

Mabille, dame d’Yères;

La comtesse de Dye;

Rostangue, dame de Pierrefeu;

Bertrane, dame de Signe;

Jausserande de Claustral.

La Cour de Romanin était présidée par:

Phanette de Gantelmes, dame de Romanin;

La marquise de Malespine;

La marquise de Saluces;

Clarette, dame de Baulx;

Laurette, de Saint-Laurens;

Cécille Rascasse, dame de Caromb;

Hugonne de Sabran, fille du comte de Forcalquier;

Hélène, dame de Mont-Pahon;

Isabelle des Berrilhans, dame d’Aix;

Ursynes des Ursières, dame de Montpellier;

Alaette de Méolhan, dame de Curban;

Elys, dame de Meyrargues.

La Cour d’amour d’Avignon était présidée par:

Jehanne, dame de Baulx;

Huguette de Forcalquier, dame de Trest;

Briaude d’Agoult, comtesse de la Lune;

Mabille de Villeneuve, dame de Vence;

Béatrix d’Agoult, dame de Sault;

Ysoarde de Roquefeuilh, dame d’Anseys;

Anne, vicomtesse de Talard;

Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;

Doulce de Moustiers, dame de Clumane;

Antonette de Cadenet, dame de Lambese;

Magdalène de Sallon, dame de Sallon;

Rixende de Puyverd, dame de Trans.

Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le XIIe siècle jusqu’à la fin du XIVe. Vers cette époque, il se créa dans les provinces du Nord de la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des institutions à peu près semblables, mais avec cette particularité qu’elles étaient présidées par un prince d’amour. Sous Charles VI, il a existé à la Cour de France une Cour amoureuse. Elle était organisée d’après la mode des tribunaux du temps et se composait:

Des auditeurs;

Des maîtres de requêtes;

Des conseillers;

Des substituts du procureur général;

Des secrétaires, etc...

Mais les femmes n’y siégeaient pas[76].

En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la procession de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains droits, puisqu’il imposait une amende nommée Pelote à tout cavalier qui faisait aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère, et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait signifier que ceux de la région n’étaient pas dignes d’elle.

Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de Pelote.

Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec l’esprit de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent instituées. Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles ont eu leur raison d’être et ont affirmé les principes de l’amour pur, libre et sincère. N’auraient-elles obtenu que ce résultat, qu’il suffirait amplement à leur renommée. Mais elles nous ont aussi transmis l’amour et le respect de la femme, sans lesquels toute société est bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie et à l’oubli de toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale dans le monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours d’amour? Ce titre seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues que pour frivoles.

NOTES:

[75] G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine Swynford, veuve du duc de Lancastre, dont le fils régna sous le nom de Henri IV. Il mourut en 1400.

[76] Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, no 626.

X
DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉATRE EN FRANCE

Croisade contre les Albigeois.—Décadence de la langue Romane.

Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier. C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence. La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les spectacles étaient les plus splendides de l’Univers.

En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du XIe siècle sur sainte Foy d’Agen, vierge et martyre, il y avait dès cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où est venu le proverbe payer en monnaie de singe.

Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que l’on peut citer comme exemples.

Gaucelm Faydit, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges. Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère, épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant des chansons que sa femme, Guillelmette Monja, chantait aux applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant, il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de Marie de Ventadour et de Marguerite, comtesse d’Aubusson, qui se jouèrent de sa folle tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il fut comblé par Richard, devenu roi d’Angleterre.

Giraud Riquier (de Béziers), célèbre par sa requête au roi Alphonse de Castille, fut le premier à rédiger une sorte de Code des Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le titre de Docteur en l’art de trouver.

Giraud de Calanson qui se place après ces deux premiers, comme troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès.

«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81]; garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il exerce et comment il détruit ses serviteurs.

«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur, va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit meilleur juge du mérite.»

Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable. La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts. Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs et profits.

Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés mystères étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France les fondateurs de la comédie et les pères des comédiens.

Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent des pièces spéciales.

Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises, et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même, pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et quelquefois inconvenantes.

Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition de l’Alleluia, la Messe de l’Ane ou des fous, les Offices farcis, les Mystères de sainte Catherine, etc... Le mystère des Vierges sages et des Vierges folles[82] présente un cas assez curieux pour être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce, Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse.

Les Mystères vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger. On cite entre autres l’œuvre de Guillaume Herman, poète anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour titre la Rédemption, eut un certain succès. Etienne de Langtow, évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet. Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes sur la mise en scène:

«Avant de réciter la Sainte Résurrection, disposons d’abord les lieux et les demeures.—Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,—il devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,—l’enfer sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles. Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive, puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à Pilate et lui dira, etc., etc[83]

La vogue croissante des mystères amena entre les jongleurs spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui prit le titre de Confrères de la Passion. Ce furent les premiers acteurs tragiques. Charles VI les prit sous sa protection et les autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très longtemps le Grand Jeu de la Passion, spectacle qui durait plusieurs jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la Vengeance, représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des spectacles préparatoires ou parades, appelés pois-pilés, attiraient également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate l’apparition d’une sorte de comédie appelée jeu, dont Adam de la Halle, dit le bossu d’Arras, a laissé des spécimens curieux; ce sont: li Jus de la Feuillée, li Jus des pèlerins, les Giens de Robin et Marion. D’autres de Jean Bodel nous sont également parvenus.

A côté des Confrères de la Passion, se forma une seconde société, plus complète et aussi plus instruite, composée des Clercs de la Basoche. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires, huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques appelées soties, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des Enfants Sans-Souci, de la Mère folle de Dijon, et d’autres associations dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux. Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les soties et les moralités, les Enfants Sans-Souci, présidés par le prince des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent, d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs interprètes les précurseurs de nos acteurs comiques.

CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS
DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE

Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents, les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées. L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus.

D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient.

Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés. Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie. De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse.

Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église. Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence, voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de devoir et de charité chrétienne avaient été faites. Saint Bernard fut chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux, dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés, leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement, ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te dessèche[85]

L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre saint Dominique, enfin un légat, Pierre de Castelnau. Tous ces efforts restèrent impuissants contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs terres cette révolution dirigée contre l’Église.

Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus audacieux. Le pape lui écrivit:

«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais, comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel, quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as mérités pour tant de crimes?»

Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il se retira en lui lançant une dernière excommunication.

Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit une escorte.

Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86].

Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade, il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI. D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré son appui.

L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards avides et cruels.

Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le territoire de ses vassaux.

Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude, distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat du pape, Arnauld Amalric, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire. Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi cruelle que célèbre:

«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains historiens en portent le nombre à soixante mille.

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Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.

L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés. Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses. Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui. La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87]

Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. Simon de Montfort, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre. A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés: c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre. D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret. Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef, fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire. Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de Montfort et son fils Amauri.

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Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.

Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses développements, il convient cependant, pour la juger impartialement, d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe siècles.

En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme.

Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner. Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance. Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die; Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert, comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme les musulmans?

Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et, pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs.

En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés sur les places publiques, où l’on en fit des autodafés. Cet acte de stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes romans.

Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur; elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux, des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais.

Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer, et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir, non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant, il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le monde.