Après que l’amiral eut compté ses têtes du doigt, sa bonne humeur lui revint. J’en profitai pour lui écouler sur-le-champ ma marchandise et mes esclaves. Le vieux suffète avait le cœur généreux et la main ouverte. Il me paya largement. Quand on commande à des gens de mer, il faut savoir ne pas marchander à l’occasion, et peu de gens étaient propres à commander et à gouverner comme Adonibal, amiral d’Utique. Il visita ensuite mes navires dans toutes leurs parties et loua fort la construction et l’aménagement.

« Tu pourras, me dit-il, les faire entrer en cale sèche et visiter ton doublage et tes éperons. Il ne t’en coûtera rien. Je te donne cette marque de ma satisfaction, en compensation du mauvais quart d’heure que je t’ai fait passer à ton arrivée. Allons, qu’on enlève ces marchandises et qu’on emmène ces esclaves. Il faut maintenant que j’aille à Carthada, de l’autre côté de la baie, rendre un peu la justice à ces Tyriens et régler leurs contestations. Où est mon bourreau et ses aides ?

— Nous voici, répondirent ses gens.

— Avez-vous vos fouets, vos cordes et vos instruments ?

— Nous les avons, seigneur amiral, répondit le bourreau.

— Bien, partons. Au revoir, Magon ; au revoir, vous autres ; d’autant que je vois que tous ces braves gens sont impatients de courir la ville ; leurs sicles les démangent dans la bourse. Ah ! la jeunesse, la jeunesse ! nous avons été jeune aussi ! »

Disant cela, le bon Adonibal descendit dans sa barque suivi de ses gardes, scribes et bourreaux, et s’éloigna rapidement dans la direction de l’île où est bâtie la vieille Utique. Des gardes vinrent par le quai, avec des manœuvres, enlever le soufre et les pierres de lave et emmener les esclaves.

Je donnai aussitôt congé à tous les hommes qui n’étaient pas nécessaires à la garde des navires. Les Phokiens partirent, emportant leur mort enveloppé dans une grande étoffe, vers le cimetière, où un de nos matelots se chargea de les conduire. Comme j’avais été satisfait d’Aminoclès, je lui remis, pour lui et les siens, deux sicles d’argent. Il les regarda surpris.

« Pour quoi faire, ces images en argent ? me demanda-t-il.

— C’est juste, dis-je ; les sauvages de ton pays ne connaissent pas l’usage de l’argent monnayé. Va, le matelot qui est avec toi ne tardera pas à te l’apprendre : sois tranquille ! »

Je descendis sur le quai, accompagné d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï, de Bicri et des deux femmes. Himilcon et son ami Gisgon partirent avec Asdrubal et Amilcar. Nous avions tous la bourse bien garnie, et mes nouveaux compagnons étaient impatients de visiter les curiosités de la célèbre ville d’Utique. A quelques pas de l’endroit où étaient mes vaisseaux, je me rendis d’abord au temple d’Astarté qui est à l’entrée du port, au rez-de-chaussée d’un des forts qui défendent le passage. Chamaï, Bicri et Abigaïl, qui ne voulaient pas sacrifier à la déesse, m’attendirent sur le quai, s’amusant à regarder le mouvement des navires qui entrent et qui sortent du Cothôn et du port marchand, dont on voit, de ce coin, la tour d’angle à droite et l’avant-bassin à gauche.

Le temple d’Astarté est fort simple, comme il convient pour un temple bâti dans un fort. Il est supporté par huit pilastres sans ornements, revêtus, comme les murs, d’un stucage d’ocre jaune. Au fond, on voit une statue de la déesse qui est représentée couchée, avec un croissant d’or sur la tête. La tablette du tarif des sacrifices est à l’entrée, à droite, et j’eus bientôt expédié le mien, qui me coûta cinq sicles. Le commandant du fort, qui me connaissait, me permit de monter sur la terrasse, du haut de laquelle on a une fort belle vue. Chamaï, Bicri et Abigaïl vinrent m’y rejoindre. De cette terrasse, quand on est tourné vers la mer, on voit à sa gauche le palais amiral et le Cothôn, à sa droite la partie de la ville qui touche à la mer, l’île, berceau d’Utique, et le port marchand qui la sépare de la terre ferme. Quand on regarde vers la terre, on voit le tapis blanc de la ville, coupé par les rubans noirs et tortueux des rues, parsemé de dômes bruns et rouges qui se détachent sur la blancheur des terrasses et des murs, la double ligne brune des fortifications qui enserrent la ville par terre et par mer, et au sud, au sommet de la ville, sur une hauteur, la forte et massive Botsra, où réside le suffète sacré. Tout autour de la ville, au delà d’un mouvement de terrain le long duquel serpentent un fossé et une palissade, troisième ligne avancée des fortifications, on voit la campagne verdoyante et jaunissante, couverte d’arbres et de moissons, parmi lesquels on distingue les terrasses blanches et les dômes bruns des maisons de campagne, des fermes et des citernes[1].

Le Cothôn d’Utique, sans pouvoir être comparé à ceux des métropoles Tyr et Sidon, est encore magnifique ; c’est le plus beau de nos établissements de l’ouest, tant pour la commodité des dispositions que pour leur appropriation au climat. Ce Cothôn est carré, à angles arrondis. Il peut contenir quatre cents navires de guerre. A droite, en venant de la mer, il a pour annexe un petit bassin au fond duquel s’ouvre, entre deux grandes colonnes, la large porte de l’Arsenal. Le fond du Cothôn, du côté de la terre, a quatre cent quatre-vingts coudées, soit près de trois quarts de stade de façade. La longueur, depuis le fond du Cothôn jusqu’au môle qui le ferme du côté de la mer, est pareillement de quatre cent quatre-vingts coudées. Sur trois faces, au fond, à droite et à gauche, on voit, presque à fleur d’eau, d’abord les quais qui ont plus de douze coudées de large et sont dallés ; derrière ces quais, on voit un mur en blocage, revêtu d’un parement de pierre de Malte, uni et plat, évidé régulièrement par les ouvertures des voûtes et les baies des portes de cales. Ces cales, comme je l’ai dit, sont au nombre de soixante. Leur profondeur n’étant que de quarante coudées et leur largeur de douze, elles ne peuvent recevoir que de petits vaisseaux, comme le Cabire. On conduit les grands navires à radouber dans le bassin annexe qui est devant l’Arsenal. La hauteur des cales est de seize coudées. Elles sont recouvertes d’une terrasse plate et dallée, qui forme ainsi, au-dessus du quai à fleur d’eau, un deuxième quai. Sur ce deuxième quai, large comme le quai inférieur, sont bâtis en retraite les magasins superposés aux cales, lesquels ont quatorze coudées de haut et sont disposés symétriquement à l’étage inférieur. Les terrasses de ces magasins forment un troisième quai, qui est au niveau de la ville, et toutes ces constructions sont bâties sur citernes. Ce sont vraiment de beaux édifices.

Illustration : Utique.
Utique.

Le fond du port est interrompu au milieu par une jetée dallée, qui fait suite aux quais inférieurs, de niveau avec eux, et les rejoint au quai pareil qui fait le tour du palais amiral. Cette jetée et le quai forment une belle place au fond du Cothôn, dans l’intervalle des cales et des magasins. Au fond de cette place, qui est toujours très-animée, des degrés dallés conduisent aux quais du premier et du deuxième étage, par les derniers desquels on entre dans la ville, en passant sous des voûtes percées dans le mur épais et crénelé qui entoure tout le Cothôn, l’Arsenal et son avant-bassin et rejoint le môle du côté de la mer. L’entrée du Cothôn est défendue, du côté de la terre, par le fort dans lequel est le temple d’Astarté, formant l’extrémité du mur crénelé auquel s’appuient les cales et les magasins, et en face de ce fort, à soixante coudées de là, par deux forts reliés par une courtine, formant l’extrémité du môle. La passe, rétrécie par les quais de halage qui entourent les forts, n’a que trente coudées de large et cent coudées, soit un demi-trait d’arc, de long.

L’entrée du bassin du fond, qui est l’avant-bassin de l’Arsenal, est pareillement défendue par deux forts dont l’un forme l’autre extrémité du môle. En face, aux deux angles du fond du Cothôn, sont aussi deux forts, dont l’un contient un temple ; le mur qui s’appuie au môle et fait le tour de l’avant-bassin et de l’Arsenal pour venir rejoindre le fort de gauche du fond du Cothôn et le grand mur d’enceinte de la ville est épais et crénelé, et l’Arsenal est séparé de son avant-bassin par un autre mur crénelé dans lequel est percée une haute porte carrée, flanquée de meurtrières.

Hannibal, regardant d’abord tout cet ensemble, ces sept forts, ce mur qui entoure le Cothôn et l’Arsenal, et se joint par un fort au mur d’enceinte de la ville, le jugea très-bien imaginé, bâti dans toutes les règles et propre à défier les plus vigoureuses attaques.

Le môle lui-même est une très-belle construction. Il va de l’entrée de l’avant-bassin de l’Arsenal à l’entrée du Cothôn, et est élevé sur pilotis. Il n’a pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur, et dans le blocage épais sont percés des évents habilement ménagés pour diviser, amortir et finalement annuler la force du choc des lames. La pente de ces petits canaux rejette l’eau vers la mer. C’est un très-bel ouvrage, et qui fait honneur à la ville d’Utique et à son suffète amiral Adonibal qui l’a fait construire.

Au centre du Cothôn s’élève le palais amiral ; ce vaste et superbe édifice se compose d’un corps de logis principal, flanqué de six tours rondes et de quatre bastions ou forts latéraux.

Le corps principal, vaste parallélogramme irrégulier, porte une tour ronde à chaque angle extérieur. Le centre est une cour rectangulaire sur laquelle donnent toutes les baies de portes et de fenêtres des différentes salles de l’édifice. Tout autour de l’intérieur de cette cour règne une galerie à piliers supportant deux étages de voûtes.

Au nord du palais, une grande porte surmontée d’un large balcon et protégée par deux tours engagées, pareilles à celles des angles extérieurs, s’ouvre sur le bassin réservé au suffète amiral. Au sud, l’avant-cour, par laquelle nous avions passé pour monter dans une des tours intérieures dont on ne voit du dehors que le sommet et le dôme, est précédée d’une haute porte fortifiée, appuyée sur deux tours rondes semblables aux autres et protégée par des murs crénelés, percés de meurtrières et engagés dans la façade du palais.

En sortant du temple, je longeai le quai ; je pris par la place qui est au bout de la jetée du palais amiral, je montai les degrés qui conduisent sous les voûtes du mur et nous sortîmes de l’enceinte du Cothôn vers la ville. Après avoir passé devant le bel établissement des bains, je pris par la deuxième rue de gauche qui monte, en serpentant, jusqu’au quartier de la Botsra : dans ce quartier se trouve, tout en haut, au pied du plateau même où est la Botsra, une place avec des arbres, des échoppes où l’on vend à boire et à manger, des musiques et des divertissements de toute espèce. C’est le rendez-vous ordinaire des gens de mer. A l’une des extrémités de la place se tient aussi le marché des animaux sauvages, de l’ivoire, des esclaves et autres produits et curiosités de l’intérieur de la Libye. Cette place est encombrée à toute heure de gens de toute espèce, des meilleurs comme des pires, musiciens, montreurs de singes, acrobates, danseurs et danseuses, marchands de bonnets et de sandales, perruquiers, vendeurs de gâteaux et de boissons fraîches, chanteuses et vendeuses de fruits frais et secs, et autres gens qui s’empressent autour du matelot à terre, quand il a des sicles dans sa bourse. Pour moi, je n’avais pas eu l’intention d’y aller en sortant du Cothôn, mais mes pieds m’y avaient porté machinalement, par suite de mes vieilles habitudes du temps que j’avais été matelot et pilote.

Et de fait, on s’y amusait à la place de la Botsra. Je ne tardai pas y rencontrer bon nombre de mes garçons qui s’en allaient par bandes, comme c’est la coutume des gens de mer, riant, criant, chantant, se poussant, bousculant les gens et achetant des boissons et du vin à tous les marchands qu’ils rencontraient.

« Voici, dit Hannibal, un joli endroit et plein de gaieté.

— Parles-tu de ce mur ? dit Hannon en lui montrant la muraille au-dessus de la porte de la Botsra, à laquelle étaient attachées quelques têtes de la juridiction du suffète sacré.

— Pour ce qui est de cette muraille crénelée et percée de meurtrières, répondit Hannibal, elle est d’une bonne construction et difficile à escalader. Les quatre tours et les huit tourelles qui la flanquent me réjouissent la vue. Mais, quelle est cette bête ici ? »

Chamaï, Bicri et les femmes laissèrent échapper une exclamation de surprise à la vue d’un grand éléphant conduit par des Libyens.

« Seigneur des cieux ! s’écria Bicri, combien faudrait-il de flèches pour abattre un monstre pareil ! C’est une bête effroyable.

— Ce doit être le Béhémoth dont on parle chez nous, dit Chamaï ; mais je ne l’avais jamais vu.

— C’est un éléphant, répondis-je, et les grandes dents que vous voyez dans sa gueule comme des cornes, c’est de l’ivoire, et cette espèce de câble qu’il a au bout du nez, c’est sa trompe, dont il est adroit comme d’une main.

Illustration : C’est un éléphant, répondis-je.
C’est un éléphant, répondis-je.

— Une charge d’animaux pareils, s’écria Hannibal, renverserait en plaine des bataillons entiers, et je ne verrais qu’un moyen d’y résister, ce serait de s’ouvrir devant eux et de les laisser passer, en leur jetant des flèches et des lances dans les flancs et par derrière.

— On commence, dis-je, à savoir les apprivoiser et à les dresser pour la guerre. On leur met une tour sur le dos avec des archers dedans. Ces bêtes viennent du haut Bagrada et des bords du grand lac Triton, des forêts sauvages de l’intérieur de la Libye. »

Nous vîmes aussi un hippopotame ou cheval de rivière et deux rhinocéros, avec des cornes sur le nez, que conduisaient ces Libyens. Ils les menaient à la Botsra, au suffète sacré, qui impose aux Libyens soumis du Bagrada un tribut d’ivoire, d’éléphants dressés et de bêtes curieuses. Chamaï, Hannibal et Bicri ne pouvaient se lasser d’admirer ces énormes animaux.

Parmi la foule des spectateurs, je vis Jonas, qui les dépassait des épaules, entouré de cinq ou six matelots qui riaient grandement. De loin, on entendait sa grosse voix.

« Maintenant, s’écria le sonneur, advienne que pourra ! Je suis en Tarsis et je vois les bêtes curieuses. Je n’aurais jamais cru qu’il y eût des bêtes pareilles, avec deux queues dont l’une au bout du nez ! Combien d’hommes faudrait-il pour manger un animal si gros ! Et combien de marmites pour le cuire ! Et combien d’oignons pour l’assaisonner ! »

Nous allâmes au marché, où nous vîmes vendre des Libyens rouges, à nez aquilin et à longs cheveux tressés. Je m’assis sous une tente, dans laquelle un homme syrien, qui se trouvait à Utique comme esclave, vendait, pour le compte de son maître, toute sorte de nourriture et de boisson. Il nous apporta deux pintades rôties, des olives, un ragoût de fèves et d’oignons, du bon pain et d’excellent vin d’Helbon. Hannibal s’assit à portée de son fourneau, où il se réjouissait de le voir frire des gâteaux de froment et de miel dans de l’huile. Bientôt je vis paraître Himilcon avec Gisgon, suivis d’une danseuse, d’une joueuse de flûte et de deux tambourins.

La danseuse était une Maure de l’ouest, à face cuivrée, à cheveux tressés semblables à des serpents. Ses ongles, ses mains et ses sourcils étaient peints de rouge et sa figure était couturée aux joues de trois barres parallèles, comme s’en font les Mahouârins. La joueuse de flûte était une Libyenne blanche, une Berbère avec des cheveux blonds, le front haut et étroit. Elles étaient vêtues, toutes deux, de robes bariolées et fendues sur le côté à partir du genou, et portaient des épingles piquées dans les cheveux, les bouts des épingles formant des figures grotesques, des ceintures et des colliers de verroteries et d’émail, et des boucles d’oreilles en forme de croix. Les musiciens étaient fort laids. L’un me parut Rasenna, et l’autre avait la figure tellement peinte de rouge et de bleu et faisait tant de grimaces que je ne pus reconnaître sa nation. La danseuse avait des crotales et des bracelets sonores à ses bras nus et ses jambes.

Himilcon vint me saluer, paraissant déjà fort gai. Il m’apprit que depuis le matin lui et Gisgon promenaient cet orchestre de taverne en taverne, pour se donner le plaisir de la danse et de la musique pendant qu’ils buvaient.

« Ah ! les pauvres filles ! dit Abigaïl. Sont-elles ainsi forcées de danser pour tous les matelots ?

— Non, dis-je. Elles dansent pour ceux qui les payent. Il n’y a point de mal à cela. »

Nous nous divertîmes beaucoup à voir les danses de la Libyenne. Comme nous sortions après avoir mangé, je rencontrai Amilcar en compagnie d’un singe.

« Où as-tu acheté ton singe, Amilcar ? s’écria Hannibal. Voici longtemps que j’ai envie d’en avoir un ; je veux lui apprendre le maniement des armes.

— Et moi, la danse, dit Hannon.

— Et moi, à monter au mât et à tirer de l’arc, dit Bicri.

— Et moi, à faire des grimaces et à imiter Jonas, dit Chamaï.

— C’est cela, s’écria tout le monde. Achetons un singe : il nous divertira pendant la navigation.

— Vous n’avez qu’à descendre près du port marchand, sur la place où demeure le riche marchand Hamoun. Dans la maison qui fait le coin de cette place et de la rue qui conduit au temple de Moloch, vous trouverez un marchand qui en a toute une cargaison, de fauves, de roux, de gris, de noirs, de verts, avec et sans queue, dressés ou non dressés : il y a du choix. »

En descendant du côté du port marchand, j’eus la satisfaction de rencontrer Aminoclès complétement ivre, entre deux matelots qui l’emmenaient en chantant à tue-tête. Il avait appris l’usage qu’on peut faire d’un sicle monnayé.

Je n’eus pas de peine à trouver le marchand de singes. Hannon fut chargé de choisir celui qu’il trouverait le plus spirituel, et en désigna un qui fut honoré de l’approbation générale.

« Et comment l’appellerons-nous ? dit Hannibal, qui était ponctuel en toutes choses ; car il lui faut un nom.

— Ne trouves-tu pas, dit Hannon, qu’il ressemble tout à fait au vieux Guébal, juge du bas quartier à Sidon, quand il roule ses yeux et se gratte la tête en rendant ses sentences ?

— Tout à fait, s’écria Hannibal en éclatant de rire ; c’est tout à fait lui-même.

— Eh bien ! appelons-le Guébal. Viens, Guébal ! »

Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie de Guébal, sur le quai, d’où un canot nous transporta, à travers le port marchand, sur l’île qui est le quartier des gens les plus riches et où sont les plus belles maisons. Nous conduisîmes les deux femmes à un bain superbe, qui est à l’extrémité de l’île, sur le terre-plein du mur, au-dessus du petit bassin annexe où les gens riches ont leurs bateaux de plaisance ; car, depuis dix ans, il y a dans Utique quelques marchands qui ont de grosses fortunes et de belles maisons, et on commence à goûter des plaisirs plus tranquilles que ceux de gens de mer, toujours en voyage ou en expédition. Nous nous rendîmes nous-mêmes aux bains des hommes pour nous faire étuver, arranger la barbe et les cheveux. Nous allâmes ensuite chercher les deux femmes, et notre canot nous conduisit à la pointe voisine du Cothôn, où nous visitâmes la tour des signaux. De là je conduisis mon monde dans les jardins qui sont entre la basse ville et la Botsra, jardins magnifiques où se voit un temple d’Achmoun et une grande citerne publique, toujours entourée de femmes et de bavards, et, la nuit approchant, nous revînmes sur l’Astarté, dont tous les fanaux étaient allumés. J’y trouvai l’esclave de mon ancien hôte, que j’avais connu à mes précédents passages à Utique et qui nous priait de venir manger avec lui le lendemain : ce que je lui fis promettre. Mon cuisinier nous avait préparé un festin superbe, qui fut entamé au son des trompettes sonnant la retraite. Peu à peu mes gens rentrèrent les uns après les autres, plus ou moins ivres, plus ou moins bruyants ; mais à mesure qu’ils touchaient le pont du navire, l’habitude de la discipline leur rendait leur silence accoutumé, et ils allaient se coucher sans bruit. Himilcon rentra des derniers ; je dois dire, à sa louange, qu’il revint sur ses pieds et traversa le pont à peu près droit, même sans le secours de son ami Gisgon.

XII

L’oracle.

Le lendemain, je me rendis d’abord à la place qui est près du temple d’Achmoun et du port marchand. C’est le grand marché d’Utique. Elle est entourée de hautes maisons à piliers, et sous les piliers il y a des voûtes où sont les boutiques des marchands. Leurs magasins sont dans des cours, à l’intérieur des maisons. On peut voir sous ces voûtes toute espèce de marchandises de Libye, des cuirs crus et travaillés, des pierres fines propres à la gravure, du cuivre de Numidie, des peaux de lion de l’Atlas, des lanières de cuir d’hippopotame du lac Triton, des dents d’éléphant du Macar, des blés du Zeugis et du Byzacium, des laines de chez les Libyens Garamantes. Je consacrai une partie de la journée à faire mes achats en ivoire, dont je me procurai, à de bonnes conditions, une très-grande quantité. Mes opérations marchaient à souhait. Le soir, je me rendis chez mon hôte en compagnie d’Hannibal et d’Amilcar. Hannon et Chamaï préféraient courir la ville avec Abigaïl et Chryséis, et Bicri se divertissait en compagnie de Gisgon, d’Asdrubal et d’Himilcon. Mon hôte Barca, riche armateur de la ville, nous avait fait préparer, sur la terrasse de sa maison, une tente de belles étoffes sous laquelle on servit un repas magnifique.

A la fin du festin, on apporta le vin et on fit venir des musiciennes et des danseuses, pour divertir l’assistance. Parmi les esclaves de Barca se trouvait un vieux Libyen qui connaissait tous les chants et traditions de son peuple, et qui nous raconta des choses extraordinaires sur son origine.

D’après cet homme, il y aurait eu autrefois au sud de la Libye une très-grande mer*, recevant plusieurs fleuves. Au sud de cette mer était le pays des hommes noirs, pareils à des singes. C’était le vrai lac Triton ou Pallas, et les lacs que nous appelons maintenant Tritons, et qui forment une chaîne au pied des monts Atlas, depuis le voisinage de Gadès sur Syrte jusqu’au sud de Karth[1] en Byzacium sont ou des marais produits par le déversement des deux grands fleuves qui viennent des montagnes du sud, et dont les eaux sont arrêtées par l’Atlas, ou des restes de cette mer quand ils sont salés. Il y a donc un premier gradin de montagnes et de plateaux, tout au sud, qui versent leurs eaux jusqu’aux Tritons et à l’Atlas, et un deuxième qui verse les eaux de l’Atlas, comme par exemple le Macar ou Bagrada, dans la Grande Mer. Mais plus à l’ouest il y a d’autres fleuves dont la source vient de l’Atlas, qui se tarissent actuellement dans les sables, et qui se jetaient autrefois dans la grande mer du sud, laquelle communiquait à l’Océan. Ainsi, il y a des centaines et des centaines d’années, la Libye était bordée, au sud du plateau sur lequel l’Atlas s’élève au nord, par l’Atlantique qui pénétrait jusque dans la Syrte et près de l’Égypte. La Libye était alors une presqu’île, que le détroit de Gadès ne séparait pas encore de Tarsis. Mais le détroit de Gadès était un isthme, et la mer faisait le tour de la Libye par sa côte nord actuelle, par les Syrtes, la séparant de l’Égypte par un bras assez étroit, par le sud, où elle occupait la place où sont maintenant les sables, et par l’ouest, où elle rejoignait l’Océan.

A la suite de violents tremblements de terre, les Libyens disent que l’isthme de Gadès fut rompu et changé en détroit, et que la mer, se déversant d’un côté par les Syrtes et de l’autre par le midi de la Libye, s’écoula vers la Grande Mer et vers l’Océan ; du côté de la Grande Mer elle inonda tout, et je le crois volontiers, car les Sicules racontent qu’il y a de longues, longues années, leur terre tenait par un isthme celle des Vitaliens, et nous-mêmes, Phéniciens, nous nous souvenons de ce terrible déluge qui dans ces temps reculés sépara Kittim de la terre ferme. A l’ouest, la mer, en s’écoulant dans l’Océan, submergea nombre d’îles dont il ne reste aujourd’hui que les îles Fortunées, dont je parlerai plus tard. Ces archipels offraient, même pour des barques, une communication facile avec la grande terre des Atlantes, à l’ouest de laquelle est encore une autre grande terre. Mais l’Atlantide a disparu, et avec elle toute communication avec la grande terre de l’extrême ouest. C’est de là que disent être venus les Libyens, tant les Libyens rouges que les Libyens blancs ; ils marchèrent vers l’est, fondant les villes et répandant le culte de leurs dieux, qui sont le Dionysos et la Minerva des Helli et des Vitaliens, et aussi le Dzeus Libyen que nous appelons Baal Hamoun, et ce sont eux qui fondèrent des villes en Égypte avant les Égyptiens. Puis les Pélasges vinrent à leur tour en Libye, conduits par Melkarth Ouso, et s’en retournèrent après vers l’est, comme ils le racontent encore maintenant, et comme les Helli le racontent d’après eux. Puis les terres se rompirent, les mers se précipitèrent, le monde devint comme il est maintenant, et les dieux protégèrent les gens de Sidon, rois de la mer, qu’on vit apparaître partout sur leurs navires, trafiquant, exploitant les mines, fondant les villes, répandant les arts et la connaissance de l’écriture.

Je ne saurais dire combien les récits du vieux Libyen nous intéressèrent. Hannibal s’écarquillait les yeux à force de l’écouter, poussant des exclamations de surprise. Pour moi, je n’étais pas étonné, car j’avais pensé souvent à toutes ces choses, mais jamais je ne les avais si clairement entendues. Je me couchai la tête troublée, et dans la nuit je rêvai que je découvrais la terre à l’ouest de l’Atlantide et que j’y faisais un merveilleux voyage. Quand je me réveillai de mon rêve, je formai intérieurement la résolution de pousser une pointe vers l’ouest et d’y faire un voyage de découverte, après que j’aurais fini mes affaires en Tarsis.

Le troisième jour de mon arrivée à Utique, Adonibal me fit demander. Je me rendis aussitôt au palais amiral, dans la grande salle à coupole d’où l’amiral peut voir la ville, la mer et le port.

« Quand pars-tu, Magon ? me demanda le suffète.

— Je compte partir après-demain, lui dis-je. J’ai fait mon chargement.

— Bien. Voici des lettres pour les suffètes de Rusadir et de Gadès, me répondit-il. Je te donne aussi dix bons marins pour compléter ton équipage, vu les pertes que tu as faites, dans le cas où tu réussirais à mettre la main sur Bodmilcar. Tu sais que l’homme est de taille à se défendre.

— Je te rends grâce, répondis-je au bon Adonibal, et tu peux être assuré que je ferai de mon mieux.

— A propos, me dit l’amiral, donne-moi donc cinquante sicles si tu les portes sur toi.

— Bien volontiers, maître, répondis-je. Mais me diras-tu pourquoi je te dois cinquante sicles ?

— Oh ! ce n’est rien, reprit l’amiral de son ton facétieux : le prix de deux Ligures que tes hommes m’ont à peu près tués. Je ne t’en parlerais pas, mais tu sais qu’il faut tenir ses comptes exactement : c’est le premier principe d’un bon Phénicien. Pour ce qui est de tes assommeurs de Ligures, tu n’as qu’à les aller réclamer au cachot, là en bas ; voici l’ordre pour qu’on te les délivre. Ils sont en train d’y cuver honorablement leur vin.

— Ah ! ah ! dis-je en riant, tu me les as fait ramasser pour me prouver que ta police est bien faite. Te souviens-tu, maître suffète, quand j’étais timonier à bord de ton navire, et que tu vins me réclamer dans la prison de Kittim, où ils m’avaient mis, parce que j’avais cassé la tête au gros marchand de Séhir ?

— Oui, oui, fit joyeusement le suffète. Nous étions jeunes dans ce temps et je commandais l’Achmoun, un joli bateau. Moi aussi j’ai fait du bruit quand j’étais matelot et pilote et que j’arrivais à terre la bourse bien garnie. Maintenant je suis vieux, je ne peux plus naviguer, et je suis échoué ici sur le rivage comme une vieille carcasse démâtée. Je rends la justice au peuple : quand on est jeune, on s’amuse à fendre les têtes, et quand on est vieux, les faire couper !

— Qu’est-ce qu’ils ont fait, mes garçons ? demandai-je.

— Il paraît, me répondit l’amiral en riant, qu’ils s’étaient mis dans la tête de faire danser un prêtre de Dionysos. Ils l’avaient emmené boire avec eux, l’avaient enivré, lui avaient barbouillé la figure de rouge et de bleu, et voulaient absolument le faire danser. Là-dessus, des soldats ligures ont tenté de mettre le holà et de protéger le prêtre. Tu comprends que tes garçons n’ont pas perdu cette belle occasion de querelle ; deux Ligures sont restés sur le carreau, et la garde amirale étant survenue au tapage m’a conduit quatre de tes ivrognes, que je me suis empressé d’envoyer au cachot. Mais je ne les ai pas fait fouetter : tu sais que je suis indulgent pour les gens de mer. Délit commis à terre, délit oublié : il faut bien que le marin s’amuse, et on a beau être vieux et amiral, on se rappelle le temps où on était jeune et pilote. »

Je descendis au cachot, qui est dans de grandes salles voûtées et sans lumière construites sous le palais. Les unes servent de prison et les autres de dépôt d’armes et de munitions. Dans l’une de ces caves, je reconnus, à la lueur d’une torche que portait le guichetier, Bicri et trois de nos matelots, l’oreille fort basse. Après que je les eus fortement sermonnés, malgré mon envie de rire, je les envoyai consignés à bord. Ils ne se firent pas prier pour déguerpir, car les cachots du palais amiral ne sont pas précisément un lieu de plaisance, et on n’en sort généralement que pour aller à la croix ou à la potence.

En remontant sur le quai du Cothôn, je me rendis à l’Arsenal par le passage souterrain pratiqué sous les quais, et je m’occupai, le reste de ce jour, du radoub de mes navires, qui fut terminé le soir même. J’en fus si content, qu’en revenant à bord je fis grâce à mes tapageurs, leur accordant encore la journée du lendemain pour se réjouir avant le départ.

J’employai cette journée à me rendre tout seul, en compagnie de l’esclave Libyen de mon hôte, à un petit temple de Baal Hamoun qui est dans la campagne, à peu de distance de la ville d’Utique.

Ce temple est au milieu d’une vaste et sombre forêt. Il est oblong, voûté sans porte ni fenêtre, n’ayant qu’une petite ouverture au dôme, par laquelle sort la fumée des sacrifices. On y pénètre par un passage souterrain, caché dans des broussailles sous une grosse pierre*. Trois vieux Libyens demi-nus, qui nous attendaient là, écartèrent la pierre, après avoir causé à voix basse avec l’esclave. Par le souterrain, j’arrivai dans une petite salle obscure, d’où j’entrai dans une seconde salle en me glissant entre le mur et une pierre plate posée de champ qu’on faisait tourner comme une porte sur ses gonds. Cette seconde salle était éclairée par deux lampes rougeâtres et fumeuses. Au fond, il y avait une autre pierre plate dans laquelle était percé un trou rond. On me fit rester dans cette salle, et un des Libyens, faisant tourner la pierre, me laissa jeter un regard dans la troisième salle. Elle était toute petite, et au fond, dans une niche, était une pierre incisée et tailladée qu’ils me dirent être le dieu. Sur leur ordre, je me prosternai par trois fois, puis ils amenèrent devant la niche un mouton noir dont l’esclave m’avait fait munir, et l’égorgèrent là, en faisant couler son sang dans une pierre creusée qui était par terre. Après cela, ils sortirent, refermèrent la pierre de la troisième salle où il ne resta que la niche, le dieu et le mouton égorgé, puis me dirent d’appliquer mon oreille contre le trou de la pierre plate, ce que je fis. Aussitôt ils éteignirent les deux lampes et nous restâmes dans une obscurité complète.

Illustration : Je me prosternai.
Je me prosternai.

« Homme phénicien, dit une voix sourde, qui sortait de dessous terre, du fond du caveau, que me veux-tu ?

— Oracle du dieu Hamoun, répondis-je saisi d’émotion, je veux savoir de toi si je dois naviguer à l’ouest, passé le détroit de Gadès, et s’il s’y trouve des terres ?

— Elles s’y trouvent, répondit l’oracle.

— Faut-il aller vers le nord pour les trouver, repris-je, ou vers l’ouest franc, ou vers le sud ?

— Elles sont, répondit l’oracle, au nord, elles sont à l’ouest, elles sont au sud.

— Mais, dis-je enhardi, quelle est la meilleure route à tenir ? Doublerai-je le promontoire Sacré, ou reconnaîtrai-je d’abord le cap de Gadès ?

— Tu m’en demandes plus qu’un mortel n’en doit savoir. Laisse-moi, je ne puis plus répondre. »

Les Libyens firent tourner la première pierre, et nous sortîmes à tâtons par le souterrain. Je leur fis un beau présent, et je retournai vers la ville, ému, perplexe, mais plein de confiance, et résolu à chercher des terres nouvelles en dehors du détroit de Gadès, dans le grand Océan.

En revenant, je demandai à mon Libyen s’ils avaient beaucoup de temples souterrains pareils en Zeugis et en Byzacium. Il me dit qu’ils en avaient de plus beaux dans l’intérieur du pays, construits régulièrement avec des voûtes et des dômes, mais que les plus anciens, les vrais temples des Atlantes, étaient faits comme celui que nous venions de voir ; qu’il y en avait se composant seulement de deux pierres plates non taillées, posées de champ, avec une troisième placée par-dessus ; d’autres d’un plus grand nombre de pierres forment une allée couverte ; que les uns étaient à découvert, et que d’autres étaient cachés sous des monceaux de terre formant une colline ronde. Au sommet de ces collines, ils avaient quelquefois trois pierres placées deux de champ et l’autre par-dessus, et il y avait des cercles de grandes pierres autour de la colline. Les unes étaient des temples, d’autres des tombeaux, et il y en avait qui, par leur nombre couvraient une grande étendue de terrain. Quand on suivait ces groupes de temples, tombeaux et collines artificielles, on pouvait voir que leurs rangées formaient l’image d’un homme, ou d’un serpent, ou d’un œuf, ou d’un scorpion. Voilà ce que disait mon Libyen. Mais quand je lui demandai ce que signifiaient ces images, et pourquoi ces temples étaient les uns souterrains, les autres découverts, et ce qu’étaient les tombeaux de cette forme, je ne pus rien tirer de lui, sinon que c’était de la magie et de grands secrets qu’ils tenaient de leurs pères. C’est tout ce que je pus apprendre.

Le lendemain, de bonne heure, je m’en fus, avec la permission du suffète amiral, faire puiser notre provision d’eau dans les belles citernes du quai. Elles sont à deux compartiments : l’un qui reçoit l’eau trouble des pluies découlant des rues dallées, des quais et des terrasses ; l’autre qui reçoit cette eau quand elle a reposé et s’est clarifiée. Les deux compartiments communiquent par des robinets en pierre à tête carrée, qu’on tourne au moyen d’une clef de bois. Toutes les maisons particulières et tous les établissements publics de nos villes de Libye ont de semblables citernes, et dans les villages de la campagne il y a aussi des citernes découvertes se composant de deux cercles accolés, dont l’un sert de réceptacle et l’autre de réservoir.

Hannibal, qui s’était diverti à visiter les remparts, me dit qu’ils étaient aussi bâtis sur citerne. Il les trouvait fort beaux. Ces murs de blocage n’ont pas moins de vingt-quatre coudées d’épaisseur à la base et dix-huit au sommet. Aux deux tiers, au-dessus de la portée des béliers, les logements des soldats sont pratiqués sur deux étages dans l’épaisseur du mur, et on y monte par des rampes en pente douce. A trois quarts de portée d’arc en avant est une seconde ligne de murs moitié moins hauts, et plus avant encore, une palissade avec retranchement et fossé. Seulement, Hannibal avait observé sur la droite de la ville, tirant de l’Arsenal vers la campagne, un point faible, attendu qu’il était dominé par une hauteur, et il jugeait qu’on devrait y bâtir un fort couvrant cette hauteur et la joignant aux murs de la place. Sur ce point, je suis de son avis.

Le cadran solaire établi par le suffète au-dessus du palais amiral marquait midi, quand, après avoir fait l’appel et trouvé tout le monde au complet, j’allai prendre congé du bon Adonibal. Le vieux suffète nous fit ses adieux avec toute sorte de souhaits de prospérité, et étant retournés à nos navires, je donnai l’ordre du départ. L’amiral, debout sur son balcon nous regarda partir, et nous le saluâmes de nos acclamations. Derrière nous sortirent quatre autres navires, qui se rendaient à Massalie, aux embouchures du Rhône, avec chargement complet.

On compte d’Utique au détroit huit mille huit cents stades, que les navires rapides franchissent ordinairement en sept jours. Mais je trouvai une mer démontée et un vent du sud des plus violents qui nous contraignirent à une lutte continuelle. Ma navigation fut des plus rudes et des plus fatigantes. Je n’atteignis que le quatrième jour le promontoire des Cabires ou des Sept Caps, qu’on reconnaît ordinairement le deuxième, et je dus tellement courir des bordées au large pour le doubler que je finis par perdre la terre de vue, et que je dus fuir devant le temps par une mer furieuse qui me poussait au nord-ouest. Le septième jour de mon départ d’Utique, je reconnus le grand cap qui est le premier sur la côte, au sud des îles Pityuses[2].

« Tarsis ! s’écria Himilcon, qui causait peu par le mauvais temps, ayant autre chose à faire qu’à bavarder, voilà Tarsis ! »

Tous mes nouveaux se précipitèrent sur le pont ; mais avec les embruns et la pluie qui nous assaillaient sans relâche, il fallait nos yeux à nous pour voir quelque chose.

Je me remis à courir des bordées pour éviter la côte, qui est dangereuse de ce côté. Heureusement que je m’étais outillé à Utique pour faire de grandes provisions d’eau, car dans les parages de l’Ouest on n’atterrit pas comme on veut. J’avais à boire pour quinze jours.

Trois jours d’un combat acharné contre la mer me firent atteindre en même temps la côte de Libye et la fin du mauvais temps. La pluie cessa, le vent restant au sud-est, mais très-maniable. Le soleil reparut, et dans la nuit même, pendant que tous mes passagers dormaient, Himilcon et moi nous reconnûmes les hautes montagnes à pic de Calpe et d’Abyla. Bientôt nos navires passèrent sous cette muraille de rochers qui termine Tarsis au sud, et le matin, nous avions en vue la pointe qui ferme au sud la baie magnifique de Gadès. Sur cette langue de terre basse et plate, la blanche Gadès nous apparut avec ses dômes et ses terrasses, tout entourée de verdure, et bientôt nous rangions l’île où le sémaphore s’élève au milieu des maisons pressées et à côté du dôme du temple d’Astarté. Nous entrâmes dans le bassin du port, qui est à la fois port marchand et port de guerre, tandis que nos trompettes sonnaient et que nous saluions la terre de trois cordiales acclamations. Nous étions arrivés au premier but de notre voyage : nous étions en Tarsis.

XIII

Les mines d’argent.

La ville de Gadès n’a pas une étendue considérable, mais elle est coquette et bien bâtie. Les Phéniciens ont introduit aux environs, la culture du grenadier et du citronnier, et les jardins qui entourent Gadès produisent en abondance grenades, oranges et limons. Au centre de la ville, et communiquant directement avec le port par une rue large et droite, est le marché. C’est l’entrepôt de l’argent en lingots qui vient des mines de l’intérieur. On y vend aussi des murènes salées en barils, qu’on pêche et qu’on apprête dans ces parages, des chats de Tarsis[1] excellents pour la chasse du lapin, un peu de fer qui vient de la côte nord, et généralement toute espèce de marchandises et de curiosités. Ce marché est entouré de boutiques de riches marchands et chargeurs, propriétaires de mines, qui échangent l’argent contre le cuivre, les objets manufacturés, les marchandises de pacotille. C’est là que nous nous rendîmes après avoir fait notre visite au suffète amiral, distribué la paye aux matelots, rameurs et soldats, et placé nos navires à la place qui leur fut assignée à quai.

Je n’eus pas de peine à retrouver la maison du riche marchand Balsatsar, avec lequel j’avais eu affaire dans mon précédent voyage, mais je n’y rencontrai que sa veuve Tsiba. Balsatsar lui-même était mort en mon absence. Tsiba dirigeait son négoce en association avec plusieurs autres marchands de Gadès. Elle me fit bon accueil, et nous retint pour marger dans sa maison, avec les capitaines, nos pilotes, moi et les deux femmes.

Le repas fut copieux et magnifique. A la fin, j’exposai à Tsiba le but de mon voyage, et je lui demandai de me conseiller sur la meilleure manière de me procurer de l’argent en barres ou en lingots.

« Tu sauras, me dit Tsiba, que le cours de l’argent est actuellement très-bas, et qu’on peut s’en procurer aisément, soit en l’achetant ici, soit en faisant le troc avec les sauvages de l’intérieur. On vient d’en découvrir des mines considérables sur le fleuve Bétis[2], à quatre journées de marche dans l’intérieur des terres, et si elles ne sont pas encore toutes exploitées, cela tient au manque de bras, car nous avons ici peu de monde, et presque tous marchands et gens de mer. Il nous faudrait beaucoup de soldats, restant à demeure dans le pays.

— Voilà qui est bien dit ! s’écria Hannibal ; la prospérité d’un pays se mesure au nombre de soldats qu’il entretient. Tsiba, tu as raison ! »

Tsiba regarda, d’un air étonné, l’étrange figure du bon capitaine, car, vivant depuis longtemps aux colonies, elle était peu faite à la mine et aux façons des guerriers qu’on trouve dans les grands empires.

« Je dis, reprit la veuve, qu’il nous faudrait beaucoup de soldats, d’esclaves et de malfaiteurs. »

Ce fut le tour d’Hannibal d’être surpris.

« Eh quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que les troupes des gens de guerre ont à démêler avec les vils esclaves et les malfaiteurs ?