Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère aujourd’hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme. C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II, et immolé Charles Iᵉʳ. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance passive envers les rois, parceque les évêques en espéraient plus d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait donné la couronne au roi Guillaume[42]. Mais la reine, qui favorisait ce prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs. Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre. La reine, qui dès-lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711, Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans sa cour.
Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de Torci, et lui dit, sans autre préambule: Voulez-vous faire la paix, monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. C’était, dit M. de Torci, demander à un mourant s’il voulait guérir[43].
On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand trésorier d’Angleterre, et Saint Jean, secrétaire d’état, depuis lord Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril 1711) L’empereur Joseph Iᵉʳ mourut, et laissa les états de la maison d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après[44].
Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’états dans la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe.
Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui opposer.
Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Du Guai-Trouin, aidé de son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil, Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on fesait au Brésil ne soulageait pas les maux de la France.
Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus alors à Marlborough qu’on demandait grace. Le comte de Strafford obligea les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la France.
Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV. Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711, on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il était encore puissant dans sa disgrace. Le prince Eugène n’hésita pas à passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur.
Tandis qu’on s’assemble à Utrecht[45], tandis que les ministres de France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6 juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au-delà de leur contingent cette année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet 1721). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait.
Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.
Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siége de Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims.
Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques, jointes aux étrangères et à la misère publique, fesaient regarder la fin du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on s’attendait à plus de désastres, que l’on n’avait vu auparavant de grandeur et de gloire.
(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et que je me souviens d’avoir vu, fesait encore redouter que l’Espagne, soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.
Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps. Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête.
Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque temps après à La Haye, et qui était alors entretenue par le prince Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements de guerre.
Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou, qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et l’exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi, comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.
Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siége avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supériorité est du coté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre 1712) L’ennemi déconcerté lève le siége de Landrecies, et voit reprendre Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus grands avantages.
Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix le restaurateur de la France; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait, et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait encore[46].
Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères[47].
Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.
On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon.
On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal.
On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait souscrire à ces conditions.
A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle fesait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de Terre-Neuve, et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique, des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables.
Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et les secrètes inclinations de son cœur, fesait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.
Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg.
Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par les traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune, et Saint-Venant.
Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes les puissances. Mais les Whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la France, et de ne l’avoir pas fait[48].
Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut-être Strasbourg, s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la guerre, et il n’eut rien. Le maréchal de Villars ayant mis ce qui restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22 août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne; (30 octobre) assiége et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche antérieure.
Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la paix.
Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène. C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés, au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince Eugène fut celui-ci: «Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles.» En effet, l’un et l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.
Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs les électeurs de Bavière et de Cologne.
C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des états de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Vestphalie. Elle fit rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs. Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire.
Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les assurances du plus profond respect d’un sujet envers son souverain. Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain, demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses états. Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène, vicaire-général de l’empire, put se dire sujet du roi de France.
Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. Le duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur, qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maîtres chez elle[49]. Louis XIV fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle, et démolir toutes les fortifications du côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois, qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV que ses sujets allassent demander grace à une reine d’Angleterre; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser.
Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons[50], que Louis XIV répondit au lord Stair: «Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.» Je sais de science certaine que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande partie de son royaume[51].
La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses, ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick. On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche calomnie dans l’Histoire de Louis XIV, sous le nom de La Martinière; et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord Stair qu’il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître chez les autres, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la régence, et le traité accompli dans tous ses points.
Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les îles de Majorque et d’Iviça.
Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni céder ses droits, ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant, s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient former une république sous une protection étrangère, et que le roi d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si long-temps: «Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l’emploie pas à combattre.»
La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus heureusement situés. Autant arrosé de belles rivières, de ruisseaux, et de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe, et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain, de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle.
Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales, les Sarrasins, les conquirent.
Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle d’Autriche.
Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640[52]. On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V, délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV, qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le port de Barcelone; et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre.
La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils se fesaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq cents ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. On peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.
Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur conservât tous leurs priviléges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que la vie et leurs biens. La plupart de leurs priviléges leur furent ôtés; et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus rudement la petite ville de Xativa[53] dans le cours de la guerre: on l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à l’état.
Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours, fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si long-temps la plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi d’Espagne[54].
J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre générale avait commencé: et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut obligée de le proscrire.
Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber[56], se releva par les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La Lombardie, la Flandre[57], restèrent à la maison d’Autriche: la maison de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France. Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île, c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires ecclésiastiques.
La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle.
Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la veille de sa mort, elle s’écria plusieurs fois: Ah, mon frère! mon cher frère! Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août 1714.
Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.
Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés.
Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent trop pour prononcer son arrêt.
Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse, contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait d’être défait par l’armée anglaise du roi George.
Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses partisans coulait en Angleterre suc les échafauds.
Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici l’état où il laissa l’Europe.
La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne.
La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il ne restait à Charles XII que de la gloire.
Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là inconnue.
La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre, conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V, qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre civile.
Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et de là vient le nom d’anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres.
Les vies des grands hommes, dans Plutarque, sont un recueil d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus d’utilité morale que de vérité historique.
L’Histoire secrète de Justinien par Procope est une satire dictée par la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas toujours vraie.
Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement.
Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV[59].
Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, ou par les vertus qui les ont réparées.
Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et combattre la satire.
Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de Tamerlan.
Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez maître de lui-même pour s’en séparer[60]. Cette victoire qu’il remporta sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps[61].»
Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût, qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là, et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui n’étaient qu’en France[62]. Le roi fit plus de progrès dans cette école d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Commentaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs.
Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable: mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père.
Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander[63].»
Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang, qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent qu’après la mort du cardinal.
La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans les Mémoires de la sincère madame de Motteville.
Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut un particulier pour les évêques.
Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens, exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns. C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à l’établissement de ces arts.
Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV.
La danse, qui peut encore se compter parmi les arts[64], parcequ’elle est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang[65]. Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt millions de livres.
(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et héroïque qui arrêtait tous les regards.
On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin. La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si différente, bénissaient le ciel, et rendaient graces d’un si heureux changement.
Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au Louvre l’opéra italien intitulé Ercole amante. Il ne plut pas aux Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût de la nation. Le secrétaire d’état de Lyonne se chargea de faire composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de l’Europe, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. Le sujet était Lisis et Hespérie. Lisis signifiait la France, et Hespérie l’Espagne. Quinault fut chargé d’y travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du Faux Tiberinus, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès. Il n’en fut pas de même de Lisis. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la Toison d’or de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à deux cardinaux.
Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries, depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II; et elles n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.
Quelques mois[66] après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être[67].
Cet inconnu mourut en 1703[68], et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains?» «Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue.» Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore[69]. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’homme au masque de fer. Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’état, et qu’il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.
Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert. Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet, dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’état Guénégaud, Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ trente-cinq[70]. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous du médiocre, après celles de Versailles, de Marli, et de Saint-Cloud, étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: Quo non ascendam? Où ne monterai-je point? Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais pour le goût. On y représenta pour la première fois les Fâcheux de Molière. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres particuliers, que, sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le ressentiment du roi, c’est que mademoiselle de La Vallière, pour qui le prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les satisfaire. Il avait offert à mademoiselle de La Vallière deux cent mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant qu’elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait encore.
Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que ce monarque, déjà tout puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était fait.
Il était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait le privilége d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, laissent toujours un soupçon d’injustice.
Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon, que huit cent mille livres.
C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands malheurs d’un gouvernement long-temps obéré, que la France fût l’unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au trône, qu’une place de procureur du roi coûtât plus que les premières dignités de la couronne.
Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame. Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités. (1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson, Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu’ils lui sauvèrent la vie.
On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet: