I. Constance épouse Eusébia. II. Il poursuit les partisans de Magnence. III. Paul le délateur. IV. Séditions à Rome. V. Révolte des Juifs. VI. Incursions des Isauriens. VII. Entreprise des Perses sur l'Osrhoëne. VIII. Course des Sarrasins. IX. Mauvaise conduite de Gallus. X. Méchanceté de Constantine. XI. Espions de Gallus. XII. Talassius tâche en vain de le contenir. XIII. Portrait avantageux que quelques auteurs font de Gallus. XIV. Histoire d'Aëtius. XV. Guerre contre les Allemans. XVI. Les Allemans demandent la paix. XVII. Harangue de Constance à ses soldats. XVIII. Cruautés de Gallus. XIX. Mort de Théophile. XX. Massacre de Domitien et de Montius. XXI. Poursuite des prétendus conjurés. XXII. Ursicin obligé de présider à leur jugement. XXIII. Ils sont condamnés à mort. XXIV. Perte de Gallus résolue. XXV. Mort de Constantine. XXVI. Gallus se détermine à partir. XXVII. Il est arrêté à Pettau. XXVIII. Mort de Gallus. XXIX. Joie de la cour. XXX. Délateurs. XXXI. Péril d'Ursicin. XXXII. Et de Julien. XXXIII. Poursuite des partisans de Gallus. XXXIV. Punition des habitants d'Antioche. XXXV. Festin malheureux d'Africanus. XXXVI. Guerre contre les Allemans. XXXVII. Complot contre Silvanus. XXXVIII. Découverte de l'imposture. XXXIX. Jugement des coupables. XL. Révolte de Silvanus. XLI. Ursicin est envoyé contre Silvanus. XLII. Déguisement d'Ursicin. XLIII. Mort de Silvanus. XLIV. Joie de Constance. XLV. Punition des amis de Silvanus. XLVI. Intrépidité de Léontius, préfet de Rome. XLVII. Constance jette les yeux sur Julien pour le faire César. XLVIII. Études de Julien. XLIX. Il se livre à la magie et à l'idolâtrie. L. État de Julien après la mort de Gallus. LI. Julien à Athènes. LII. Il est rappelé à Milan. LIII. Il paraît à la cour. LIV. Il est nommé César. LV. Captivité de Julien dans le palais. LVI. Il part pour la Gaule. LVII. Nouvelles cabales des Ariens. LVIII. Exil et mort de Paul de C. P. LIX. Concile d'Arles. LX. Fourberie des Ariens. LXI. Concile de Milan. LXII. Exil des évêques catholiques. LXIII. Liberté des évêques contre Constance. LXIV. Exil de Libérius.
An 353.
I. Constance épouse Eusébia.
Jul. ad Ath. p. 273; et or. 3, p. 102-130 passim.
Amm. l. 16, c. 10; l. 17, c. 7; l. 21, c. 6.
Ath. ad monach. hist. Arian. c. 6, t. 1, p. 347.
Zos. l. 3. c. 1 et 2.
Vict. epit. p. 227 et 228.
Suid. in Λεόντιος.
Pendant que Magnence, retiré dans les Alpes, était livré aux noirs accès d'une farouche mélancolie, Constance, qui depuis quelques années avait perdu sa première femme, ajoutait à la joie de sa victoire celle d'un second mariage. Il épousa Eusébia qu'il envoya chercher à Thessalonique, où elle était née. Toute la magnificence impériale éclata dans ce voyage. Eusébia était fille d'un consulaire, dont on ignore le nom: on sait seulement qu'il fut le premier de sa famille honoré du consulat. La mère d'Eusébia, devenue veuve à la fleur de son âge, s'était étudiée à lui donner une éducation brillante: cette jeune fille avait reçu de la nature toutes les grâces de la beauté; elle y joignit les avantages que procure le savoir, quand il cherche à nourrir l'esprit, plutôt qu'à se répandre. Elle était insinuante, adroite, persuasive; qualités dangereuses dans la femme d'un souverain, lorsqu'elles ne se rencontrent pas avec les vertus que Julien attribue à Eusébia. Ce prince qui lui fut redevable de sa fortune, et peut-être de la vie, a composé son panégyrique. Il y relève la pureté de ses mœurs, sa tendresse pour son mari, sa droiture, son humeur bienfaisante et généreuse. Il lui fait même un mérite de ce qui pourrait également fonder un reproche; il dit qu'elle employait tout le crédit qu'elle avait sur son mari à obtenir la grace des coupables; et que dès qu'elle se vit à la source des faveurs, elle les versa abondamment sur ses parents et sur les amis de sa famille. Mais la noire jalousie qui la porta dans la suite aux plus affreux excès contre Hélène, femme de Julien lui-même, dément une grande partie de ces éloges. Un auteur plus impartial l'accuse d'avoir pris trop d'empire sur son mari, et d'avoir fait tort à la réputation de Constance par les intrigues des femmes qui la servaient, et qui entrèrent aussi-bien qu'elle trop avant dans les affaires du gouvernement. Elle conserva cet ascendant tant qu'elle vécut; et Constance, pour lui faire honneur, forma un nouveau département, qu'il nomma Pietas: ce mot exprime en latin ce que signifie en grec le nom d'Eusébia. Ce diocèse comprenait la Bithynie; il n'en est plus parlé depuis la mort de Constance. Eusèbe et Hypatius, tous deux frères d'Eusébia, furent consuls en 359. On ne peut s'empêcher de croire qu'elle s'entendait parfaitement avec son mari pour favoriser l'arianisme; et saint Athanase dit que les Ariens trouvaient un puissant appui dans les femmes de la cour. Cette princesse était fière, et sa fierté fut un jour rudement heurtée par celle de Léontius, Arien, évêque de Tripoli en Lydie. Les Ariens étaient assemblés en concile, et les évêques s'empressaient de rendre à l'impératrice une espèce d'adoration qu'elle recevait avec hauteur. Léontius se dispensa seul de ces hommages, et n'alla point au palais. La princesse, piquée d'un mépris si marqué, lui en fait faire des reproches; elle offre de lui bâtir une grande église, et de le combler de présents s'il vient lui rendre visite: Dites à l'impératrice, répondit Léontius, qu'en exécutant ce qu'il lui plaît de promettre, elle ne ferait rien pour moi; tous ces bienfaits tourneraient à l'avantage de son ame. Si elle veut une visite de ma part, qu'elle la reçoive avec les égards qu'elle doit aux évêques. Quand j'entrerai, qu'elle se lève aussitôt de son siége; qu'elle vienne au-devant de moi, et qu'elle s'incline profondément pour recevoir ma bénédiction. Je m'asseyerai ensuite, et elle se tiendra debout dans une contenance modeste, jusqu'à ce que je lui fasse signe de s'asseoir. A ces conditions j'irai la voir; autrement, elle n'est ni assez puissante ni assez riche pour m'engager à trahir la majesté du caractère épiscopal. Un cérémonial si nouveau, et prescrit avec tant d'arrogance, révolta l'impératrice: elle se répand en menaces, et, pour les effectuer, elle court à son mari; elle se plaint amèrement de l'insolence du prélat, elle exige une prompte vengeance. Constance craignait encore plus les évêques qu'il ne craignait sa femme: loin de la satisfaire, il fit de grands éloges de Léontius, qui en méritait aussi peu que la princesse. L'empereur se ressentit lui-même dans la suite de cette dureté, qu'il appelait une liberté apostolique. Un jour qu'il était assis entre plusieurs évêques, et qu'il proposait quelques réglements ecclésiastiques, dont il ne se mêlait que trop, tandis que les autres prélats applaudissaient à l'envi à toutes ses paroles, Léontius gardait un profond silence. Constance, avide de louanges, lui en demanda la cause. Je m'étonne, dit brusquement Léontius, que chargé des affaires de la guerre et du gouvernement civil, vous vous ingériez de régler la conduite des prélats sur des objets qui sont uniquement de leur compétence. Il n'en fallut pas davantage pour intimider Constance; il n'osa plus faire de leçons aux évêques ariens, et se contenta de persécuter les prélats catholiques.
II. Il poursuit les partisans de Magnence.
Amm. l. 14, c. 5.
Zos. l. 2, c. 55.
[Liban. or. 10. t. 2, p. 285 et 286, ed. Morel.]
Themist. or. 6, p. 80.
L'empereur ne resta que peu de jours à Lyon. Il alla passer l'hiver dans la ville d'Arles, où il s'arrêta jusqu'au printemps de l'année suivante[14]. Il y donna le 10 octobre des jeux magnifiques sur le théâtre et dans le cirque. C'était la fin de la trentième année depuis qu'il avait été créé César. Il se voyait enfin paisible possesseur de tout l'empire. La prospérité porta dans cette ame faible tout ce qu'elle a de poison. Il devint superbe, vindicatif, sanguinaire. Il oublia qu'il avait pardonné à ses ennemis. La première victime qu'il sacrifia à son ressentiment, fut le comte Gérontius; ce comte fut condamné à un exil perpétuel, après avoir essuyé les plus cruelles tortures. Le seul caprice retenait quelquefois la vengeance de Constance: il fit grace à Titianus le plus coupable de tous; et cette clémence bizarre a fondé les éloges de ses adulateurs; mais il fit périr des innocents, et c'est ce que l'histoire ne lui pardonnera jamais. Bientôt les délateurs se mirent en mouvement. C'était être convaincu, que d'être accusé. Livré aux soupçons, Constance ne voyait qu'attentats contre sa personne. On chargeait de fers, on traînait dans les prisons des personnages distingués par les dignités civiles et militaires, ou par leur noblesse; et sur des accusations sans preuves, ou même sur des bruits incertains sans accusateur, on confisquait leurs biens, on les reléguait dans des îles désertes, on les condamnait à mort. Ces défiances étaient nourries par les flatteurs de cour, qui se faisaient un mérite d'exagérer les moindres fautes, et d'envenimer les actions les plus indifférentes. Ils reprochaient sans cesse à l'empereur son excessive indulgence, ils feignaient de trembler pour sa vie; et leurs larmes perfides et meurtrières, en amollissant le cœur du prince en leur faveur, le rendaient dur et inflexible pour tous les autres. C'était la coutume de présenter à l'empereur les sentences de condamnation, et les princes les plus inexorables les avaient quelquefois révoquées: jamais Constance n'usa de cette modération à l'égard des partisans de Magnence vrais ou supposés; Eusébia n'osa jamais demander grace pour aucun d'eux; et cette implacable sévérité, que l'âge adoucit ordinairement, croissait en lui de jour en jour.
[14] Voyez la note ajoutée, liv. VI, § 44.—S.-M.
III. Paul le délateur.
Amm. l. 14, c. 5.
Liban. or. 9, t. 2, p. 214.
Le plus méchant, et par-là le plus accrédité de tous les délateurs était Paul, secrétaire du prince. On le surnommait [Catena ou] la Chaîne, à cause de sa pernicieuse adresse à lier ensemble les accusations, et à les faire naître l'une de l'autre. Il était eunuque, né en Espagne, fort habile à découvrir et même à supposer des criminels. Il parcourait les provinces, semant l'effroi et lançant de toutes parts les traits de la calomnie. Souvent les accusés ne survivaient pas à l'information; ils expiraient dans la question même sous les coups de lanières armées de balles de plomb. Par cette apparence de zèle il s'était attiré la confiance du prince et les malédictions de tout l'empire. Envoyé dans la Grande-Bretagne pour y rechercher quelques officiers, qui avaient trempé dans la conspiration de Magnence, il ne se borna pas à l'exécution de ses ordres. C'était une bête féroce qui se lançait sur toutes les familles, sans distinction de l'innocent et du coupable. On ne voyait que fers et que supplices; tout retentissait de gémissements. Martin qui gouvernait cette province, comme vicaire du préfet des Gaules, en fut attendri. Après avoir inutilement supplié plusieurs fois cet impitoyable commissaire, d'épargner au moins ceux qui étaient irréprochables, il le menaça d'aller porter ses plaintes à l'empereur. Pour se délivrer d'un témoin si importun, Paul l'attaqua lui-même; il entreprit de le faire charger de chaînes et conduire à la cour avec plusieurs autres officiers. Martin voyant sa perte assurée, s'il ne prévenait ce scélérat, se jette sur lui l'épée à la main; mais ayant manqué son coup, il tourne son épée contre lui-même et se la plonge dans le sein. La province le pleura; mais Paul couvert de sang et triomphant du succès de ses crimes retourne à la cour, traînant après lui les malheureuses victimes de ses calomnies: elles n'y trouvèrent que des tortures, et un maître sourd aux cris de l'innocence. Plusieurs furent proscrits, d'autres exilés, quelques-uns mis à mort.
IV. Séditions à Rome.
Amm. l. 14, c. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 285 et 286.
Symm. l. 9, epist. 121 et passim.
Grut. ins. p. 38, no 6; p. 284, no 8; p. 438, no 1.
Des maux si funestes n'excitaient que des murmures secrets; mais la disette du vin souleva la populace de Rome. Memmius Vitrasius Orfitus était préfet de cette ville, après avoir été proconsul d'Afrique. C'était un homme d'esprit et de naissance, instruit dans les affaires, mais très-peu dans les lettres; et cette ignorance qui porte la grossièreté jusque dans la plus haute fortune, fut sans doute le principe de l'arrogance qu'on lui reproche. Il était païen; il fit bâtir ou plutôt réparer un temple d'Apollon. Sa fille fut mariée au fameux Symmaque, le zélé défenseur du paganisme. On le voit deux fois revêtu de la préfecture de Rome. Il entra dans cette charge pour la première fois cette année, le 6 décembre. Le vin ayant manqué, le peuple de Rome alors aussi frivole et aussi dissolu que ses ancêtres avaient été sobres et sérieux, excita plusieurs émeutes fort vives et fort tumultueuses. Nous apprenons cependant par les inscriptions, que ce même peuple, sans doute après une meilleure vendange, fit ériger de concert avec le sénat une statue au même Orfitus. Pendant ce temps-là les Barbares continuaient de piller les Gaules; et les soldats qui avaient servi sous Magnence, s'étant débandés après sa défaite, infestaient tous les chemins.
V. Révolte des Juifs.
Spon. misc. p. 202.
Hier. chron. Aur. Vict. de Gæs. p. 180.
Socr. l. 2, c. 33.
Soz. l. 4, c. 7.
Theoph. p. 33.
[Cedr. t. 1, p. 299.]
Les Juifs y commirent aussi quelques désordres. Ils poignardèrent sur les bords de la Durance[15] un officier, qui après avoir gouverné l'Egypte venait en Gaule par ordre de l'empereur. C'était peut-être une étincelle de l'incendie qui s'était peu auparavant allumé dans la Palestine. Les Juifs de Diocésarée, ayant pris les armes, massacrèrent la garnison pendant la nuit; se donnèrent pour roi un nommé Patricius, firent des courses dans les contrées voisines, et égorgèrent un grand nombre de Samaritains et d'autres habitants du pays. Gallus qui était à Antioche envoya des troupes pour réduire ces furieux. Ils furent passés au fil de l'épée; on n'épargna pas même l'âge le plus tendre. On détruisit par les flammes Diocésarée, Tibériade, Diospolis et quelques villes moins considérables.
[15] Dans un endroit nommé Vicus C. Petronii, actuellement Peyrvis. C'est un village du département des Basses-Alpes, sur la droite de la Durance. On y a trouvé l'épitaphe de cet officier.—S.-M.
VΙ. Courses des Isauriens.
Amm. l. 14, c. 2.
Plusieurs autres provinces de l'Asie éprouvaient de grands ravages de la part des Isauriens, des Perses et des Sarrasins. Les Isauriens, peuple de brigands, défendus par les rochers du mont Taurus contre la puissance romaine dont ils étaient environnés, vaincus autrefois mais sans être domptés par P. Servilius qui prit le titre d'Isaurique, avaient enfin cédé à la valeur de l'empereur Probus: il les avait chassés de leurs retraites. Rappelés ensuite par la liberté, qui s'était conservé ces affreux asyles dans le centre de l'empire, ils sortaient de temps en temps de leurs forts comme des bêtes féroces, venaient à l'improviste piller les plaines voisines, et se retiraient chargés de butin, avant qu'on eût le temps de les poursuivre. Leur audace s'était accrue par l'impunité. Ils étaient encore animés par un sentiment de vengeance: quelques-uns de leurs camarades, pris dans une course, avaient été inhumainement livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium. S'étant donc réunis, ils descendent comme une nuée, et se répandent vers les contrées maritimes. Là, cachés tout le jour dans des chemins creux et dans des vallons, ils s'approchaient pendant la nuit des bords de la mer, épiant les vaisseaux qui venaient mouiller au rivage. Dès qu'ils croyaient les navigateurs endormis, se glissant le long des cables, et se rendant maîtres des chaloupes, ils sautaient dans les vaisseaux, égorgeaient tous ceux qui s'y trouvaient, et emportaient les marchandises. Lorsque le bruit de ces brigandages se fut répandu, les marchands rangeaient les côtes de Cypre, pour éviter ces embuscades funestes. Les Isauriens, privés de leur proie, se jettent sur la Lycaonie, et se rendant maîtres des passages, ils pillent le pays et détroussent les voyageurs. En vain les soldats romains, cantonnés dans les villes et dans les forts d'alentour, se rassemblent pour leur donner la chasse: les Barbares accoutumés à courir dans les lieux les plus escarpés, comme dans des plaines, échappaient à la poursuite; et si les Romains s'obstinaient à gravir sur leurs rochers, on les accablait de traits et de pierres; ceux qui parvenaient au sommet, ne pouvaient s'y former, ni même assurer leurs pas; et les ennemis voltigeant autour d'eux les choisissaient à leur gré, et en faisaient un grand carnage. On prit le parti de ne les plus poursuivre sur les hauteurs, mais de les surprendre dans le plat pays. Cette conduite réussit; on leur dressait partout des embuscades, où ils laissaient toujours grand nombre des leurs. Rebutés de tant de pertes, ils quittent la Lycaonie, et par des sentiers détournés ils prennent la route de la Pamphylie, dont le terrain était plus montueux et plus favorable à leur façon de faire la guerre. Cette province fertile et peuplée, n'avait depuis long-temps éprouvé aucun ravage. Cependant comme on y craignait toujours les incursions de ces Barbares, elle était garnie de troupes romaines. Les Isauriens traversant les montagnes à la hâte, pour prévenir le bruit de leur marche, arrivent pendant la nuit au bord du Mélas, fleuve resserré dans un lit étroit, et par cette raison très-profond et très-rapide. Ils s'attendaient à le passer sans obstacle, et à piller impunément les campagnes. Au point du jour, pendant qu'ils rassemblaient des barques de pêcheurs et qu'ils préparaient des radeaux, ils sont étonnés de voir accourir en diligence les troupes qui étaient en quartier d'hiver à Sidé, ville considérable dans le voisinage. Elles se postent sur la rive opposée; et à couvert d'une haie de boucliers elles percent de traits et tuent à coup de lances ceux qui se hasardaient à passer le fleuve. Les Barbares après plusieurs tentatives inutiles, tournent du côté de Laranda. Ils attaquent les bourgs des environs; la contrée était riche; mais la rencontre d'un corps de cavalerie les oblige à quitter la plaine. Pour augmenter leurs forces, ils font venir de leur pays ce qu'ils y avaient laissé de jeunesse. Comme ils manquaient de vivres, ils essayèrent de se rendre maîtres du château de Palée, garni d'une forte muraille, près de la mer. C'était le magasin des troupes de ces contrées. Ils l'attaquent pendant trois jours et trois nuits sans succès. Enfin, animés par la faim et par le désespoir, ils forment une entreprise qui semblait au-dessus de leurs forces; c'était de s'emparer de Séleucie capitale de l'Isaurie. Le comte Castricius y commandait trois légions; on donnait alors ce nom à des corps de mille ou douze cents hommes. A l'approche des Barbares les troupes sortent de la ville, passent le pont du Calycadnus qui en baignait les murs, et se rangent en bataille. Elles avaient ordre de tenir ferme, mais de ne point attaquer: le comte ne voulait rien risquer contre des désespérés, supérieurs en nombre. A la vue de ces troupes les brigands font halte; ils s'avancent ensuite à petits pas, d'un air menaçant. Les Romains, frappant leurs boucliers avec leurs épées, allaient engager le combat, lorsque leurs chefs fidèles, aux ordres du comte, firent sonner la retraite. On rentre dans la ville, on ferme les portes, on garnit de soldats les murs et les remparts; on y amasse quantité de pierres et de traits, pour en accabler ceux qui oseraient approcher. Les Isauriens sans se hasarder tiennent la ville bloquée, et enlevant les convois qui venaient par le fleuve, ils s'entretiennent dans l'abondance, tandis que les assiégés après avoir consommé presque tous leurs vivres, commençaient à craindre les horreurs de la famine. Gallus, averti du péril où se trouvait la ville, envoya ordre à Nébridius, comte d'Orient, de la secourir. Ce comte, ayant rassemblé tout ce qu'il put de troupes, y marcha en diligence; les Isauriens n'osèrent l'attendre, et s'étant débandés, ils regagnèrent leurs montagnes.
VII. Entreprise des Perses sur l'Osrhoène.
Amm. l. 14, c. 3.
Sapor était engagé dans une guerre difficile contre des nations barbares, qui ne cherchant que le pillage, l'attaquaient lui-même, quand elles ne le servaient pas contre les Romains. Nohodarès, un de ses généraux, chargé d'inquiéter la Mésopotamie, cherchait l'occasion d'y faire quelque entreprise. Mais comme cette province, exposée aux insultes des Perses, était en état de défense, il tourna sur la gauche et vint camper sur la frontière de l'Osrhoène. Il méditait un dessein dont le succès lui aurait ouvert tout le pays. Batné[16] était une ville de l'Osrhoène[17] bâtie par les Macédoniens à peu de distance de l'Euphrate. Il s'y tenait tous les ans vers le commencement de septembre une foire célèbre, où l'on venait de toutes parts, même des Indes et du pays des Perses[18], vendre et acheter des marchandises. Le général, ayant mesuré sa marche pour surprendre la ville dans ce temps-là, s'avançait par des plaines désertes le long du fleuve Aboras[19], lorsque quelques soldats échappés de son armée, pour éviter une punition qu'ils méritaient, vinrent donner l'alarme aux postes des Romains qui étaient le plus à portée de secourir la ville, et firent échouer l'entreprise.
[16] Ce nom est commun à plusieurs localités de la Syrie septentrionale et de la Mésopotamie. Il signifie en arabe et en syriaque une vallée arrosée et propre à la culture. Il désigne ici la ville appelée par les modernes Seroudj, à une petite distance a l'ouest d'Édesse, entre cette ville et l'Euphrate.—S.-M.
[17] Ou plutôt dans l'Anthémusiade; c'est au moins ce que dit Ammien Marcellin; et l'Anthémusiade tirait son nom d'une ville qui avait reçu des Macédoniens le nom d'Anthemusias. Elle était limitrophe de l'Osrhoène, dans laquelle elle fut ensuite comprise. Elle était entre cette province et l'Euphrate. Du temps de Trajan elle était gouvernée par un prince particulier. Voyez Dion-Cassius, l. 68, § 21, t. II, p. 1137, ed. Reimar.—S.-M.
[18] Les Chinois eux-mêmes venaient commercer dans ce lieu. Car c'est eux qu'Ammien Marcellin désigne sous le nom de Sères. Ad commercenda quæ Indi mittunt et Seres. Voyez ce que j'ai dit au sujet des relations des Chinois avec les Romains, dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 30 et suivantes.—S.-M.
[19] Ce fleuve, nommé par les Arabes Khabour, traverse la Mésopotamie et se jette dans l'Euphrate.—S.-M.
VIII. Courses des Sarrasins.
Amm. l. 14, c. 4.
Ptol. Geog. l. 6, c. 7.
Cellar. l. 3, c. 14, p. 586.
Du côté de l'Arabie les Sarrasins, que les Romains n'auraient voulu avoir ni pour amis à cause de leur perfidie, ni pour ennemis à cause de leur valeur, fondaient comme des oiseaux de proie sur toutes les contrées voisines. Leur promptitude à se montrer et à disparaître rendait également la précaution impossible et la poursuite inutile. Cette nation, depuis si fameuse, et dont les Romains n'avaient appris le nom que du temps de Marc-Aurèle, avait d'abord habité un canton de l'Arabie Heureuse. Ensuite devenue très-puissante, elle donna son nom à tous les Arabes qu'on appelait Nomades ou Scénites, parce qu'ils étaient errants, et qu'ils n'avaient pour demeures que des tentes[20]. Ils s'étendaient alors le long du golfe, tant du côté de l'Egypte que du côté de l'Arabie, jusqu'à l'Euphrate près de l'ancienne Babylone; et les diverses hordes d'Arabes, répandues depuis long-temps dans la Mésopotamie, s'étaient liguées avec eux. Les Sarrasins ne savaient ni conduire la charrue ni cultiver les arbres. Tous guerriers, courant sans cesse, nuds jusqu'à la ceinture, sans lois comme sans demeure fixe, ils ne vivaient que de leur chasse, d'herbages, et du lait de leurs troupeaux. La plupart ignoraient jusqu'à l'usage du pain et du vin. Ils montaient des chevaux fort vîtes ou des dromadaires. Les deux sexes étaient fort adonnés à l'amour: leur mariage n'était qu'un engagement passager pour le nombre d'années dont les deux époux convenaient. La femme apportait pour dot une lance et une tente: après le terme expiré elle était la maîtresse de s'engager ailleurs. Toujours en course avec son mari, ses enfants devenaient errants dès qu'ils étaient nés.
[20] Σχηνὴ, en grec signifie tente.—S.-M.
IX. Mauvaise conduite de Gallus.
[Julian. ad Athen. p. 271 et misop. p. 340.]
Amm. l. 14, c. 7.
Liban. vit. t. 2, p. 34.
Aur. Vict. de cæs. p. 180.
Eutr. l. 10.
Zon. l. 13, t. 2, p. 18.
Les alarmes que donnaient ces Barbares passaient avec eux, et ne s'étendaient qu'à quelques contrées. Mais un mal perpétuel, attaché, pour ainsi dire, aux entrailles, et qui se faisait sentir à tous les membres, c'était le prince même qui gouvernait cette partie de l'empire. Gallus, ayant rapidement passé d'un état d'oppression à la dignité de César, devint tyran dès qu'il ne fut plus captif. Ebloui de la splendeur de sa naissance, à laquelle sa double alliance avec l'empereur ajoutait un nouvel éclat, héritier présomptif de tout l'empire, il agissait déja en maître absolu. Dépourvu de lumières, et d'autant plus attaché à son sens, il aimait la flatterie; son goût pour les éloges allait jusqu'à obliger quelquefois les sophistes à prononcer devant lui son propre panégyrique. Libanius fut redevable de la vie à ce mauvais usage qu'il faisait de son éloquence. Accusé faussement de plusieurs crimes, il trouva le prince qu'il avait loué équitable pour cette fois; son accusateur qui s'était cru assez fort devant le César, étant renvoyé aux tribunaux ordinaires, n'osa s'y présenter. Le penchant de Gallus à la cruauté se fit d'abord connaître dans les spectacles de l'amphithéâtre: plus ils étaient sanglants, plus on voyait éclater sa joie. Une si funeste inclination attira bientôt autour de lui un essaim de délateurs. Ces artisans de calomnie imputaient à ceux qu'ils voulaient perdre, tantôt des complots criminels, tantôt des opérations magiques, qui supposent autant d'imbécillité dans le prince qui les craint, que dans le scélérat qui les tente.
X. Méchanceté de Constantine.
Amm. l. 14, c. 1.
Liban. epist. 604, ad Chromat. et 320, ad Clemat. ed. Wolf.
Constantine, fille et sœur d'empereurs, veuve d'un roi, décorée du nom d'Auguste, avait apporté à Gallus avec l'orgueil de tant de titres une ame cruelle, et des conseils pernicieux. C'était une furie altérée de sang humain. Aussi avare qu'impitoyable, elle vendait la conscience de son mari et la vie des plus innocents. Clématius d'Alexandrie, homme vertueux, qui avait été gouverneur de Palestine, fut sollicité par sa belle-mère embrasée d'un amour incestueux, et la rebuta. Cette femme criminelle s'introduisit secrètement chez Constantine; elle lui fait présent d'un collier de grand prix, et elle obtient un ordre adressé à Honoratus, comte d'Orient, de faire condamner Clématius à la mort, sans lui permettre de se défendre. Les mauvais juges ne sont pas rares sous les mauvais princes; l'ordre ne fut que trop fidèlement exécuté.
XI. Espions de Gallus.
Amm. l. 14, c. 1.
Liban. in Antiochico, t. 2, p. 387.
Dionys. Halic. l. 4.
Tac. ann. l. 4.
Dio-Cas. l. 58, t. 2, p. 887, ed. Reimar.
Treb. Poll. in Gallieno.
Ce premier crime fut comme le signal des plus énormes injustices. Le soupçon le plus léger attirait sans examen les plus cruelles disgraces. Plusieurs familles riches et illustres furent désolées. On en vint jusqu'à ne plus observer les formes de justice, que les tyrans même ont coutume de respecter. Il n'était plus besoin d'accusation ni de jugement: un ordre du prince, sans autre procédure, tenait lieu d'une condamnation juridique. Gallus et Constantine, comme s'ils eussent cherché à multiplier les coupables, envoyaient sous main des inconnus dans tous les quartiers d'Antioche, pour recueillir et leur rapporter les discours des habitants. Ces ames vénales et perfides s'insinuaient dans tous les cercles, pénétraient sous l'habit de mendiants dans les maisons les plus considérables, concertaient ensemble leurs mensonges; et se rendant au palais par des entrées secrètes, ils envenimaient ce qu'ils savaient, supposaient ce qu'ils ne savaient pas, et n'omettaient que les louanges qu'ils entendaient quelquefois donner au prince par des gens plus circonspects que sincères. Cette sourde inquisition jetait la défiance dans les familles, elle inquiétait le commerce le plus intime; et ces rapports infidèles produisaient souvent des scènes sanglantes. Gallus, non content de mettre en œuvre, comme Tarquin le Superbe et Tibère, ces indignes ressorts de la politique, faisait lui-même, ainsi que Gallien, le honteux métier d'espion. Travesti et accompagné de quelques confidents armés d'épées sous leur robe, il courait le soir les cabarets et les rues de la ville; et se mêlant parmi la populace il demandait à chacun ce qu'il pensait du prince. Mais comme Antioche était pendant la nuit éclairée par des lanternes publiques, ayant été plusieurs fois reconnu, il s'abstint enfin de cette curiosité indécente et périlleuse.
XII. Thalassius tâche en vain de le contenir.
Amm. l. 14, c. 1.
Thalassius, préfet du prétoire d'Orient, chargé d'éclairer la conduite de Gallus, au lieu d'user des ménagements propres à retenir un jeune prince, l'irritait au contraire par l'aigreur de ses reproches. Ce surveillant indiscret et impérieux se faisait un devoir de ne jamais rien adoucir; et par un effet de son humeur dure et hautaine, d'un côté il chargeait les rapports qu'il envoyait à Constance, de l'autre il bravait Gallus en affectant de lui laisser connaître sa correspondance avec l'empereur.
XIII. Portrait avantageux que quelques auteurs font de Gallus.
Jul. ad Ath. p. 271 et 272.
Zos. l. 2, c. 55.
Hier. chron. Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 62.
Theod. l. 3, c. 3.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 3, c. 28.
Theoph. p. 34.
Tel est le portrait que les histoires les plus détaillées nous ont laissé du gouvernement de Gallus. Julien l'excuse; il attribue la dureté de son caractère aux mauvais traitements qu'il avait essuyés pendant sa première jeunesse. Zosime est trop zélé partisan de Julien pour le démentir: il prétend que la disgrace de Gallus ne fut qu'un effet de la malice des courtisans et des eunuques. Les écrivains ecclésiastiques s'accordent presque tous sur les louanges de ce prince; ils lui font honneur de plusieurs succès qu'il eut contre les Perses, dont ils ne donnent cependant aucun détail; ils lui supposent une ame vraiment royale; ils relèvent sa piété. Mais quelque respectable que soit le témoignage de quelques-uns de ces auteurs, des éloges vagues et destitués de preuves, ne me semblent pas devoir l'emporter sur l'autorité d'Ammien Marcellin, historien fidèle, désintéressé, témoin lui-même de tout ce qu'il raconte, et qui peint le caractère de Gallus par des faits circonstanciés. La translation des reliques de saint Babylas, la destruction de l'idolâtrie à Daphné, le contraste qu'on était bien aise de faire valoir entre Gallus et Julien, lorsque celui-ci eut renoncé à la religion chrétienne un extérieur de piété et quelques pratiques religieuses, qui ne sont vraiment louables que quand elles sont le fruit et non pas seulement l'écorce de la vertu, n'ont pas manqué de prévenir les auteurs chrétiens en faveur de ce prince. C'est pour les mêmes raisons qu'ils prodiguent quelquefois les plus grands éloges à Constance. Il est vrai que Gallus malgré tant de vices resta toujours attaché au christianisme. Nous avons la lettre qu'il écrivit à Julien pour le détourner de l'apostasie: elle respire le zèle et l'amour de la religion; mais elle porte l'empreinte de l'arianisme.
XIV. Histoire d'Aëtius.
Epiph. hær. 76, t. 1, p. 192-193.
Greg. Nyss. l. 1, contra Eunom. t. 2, p. 292.
Socr. l. 2, c. 35
Soz. l. 3, c. 15; et l. 4, c. 12.
Philost. l. 3, c. 15 et 17.
Suid. in Ἀέτιος.
Nicet. Thes. orth. fid. l. 5, c. 30.
Les maîtres chrétiens placés autrefois auprès de lui par la main de Constance, étaient sans doute des Ariens qui avaient versé dans son cœur le poison de l'hérésie. Il fut confirmé dans l'erreur par les insinuations d'Aëtius. Cet impie, après avoir long-temps rampé dans la poussière où il était né, s'éleva jusqu'à devenir l'oracle du prince, et le chef d'un parti. Il était d'Antioche, fils d'un soldat qui fut condamné à mort, et dont les biens furent confisqués. Réduit dès l'enfance à une extrême misère, il fut d'abord ouvrier en cuivre, ensuite orfèvre. Une fraude reconnue l'obligea de quitter cette profession. Son impudence trouva une ressource dans le métier de charlatan. Après y avoir amassé quelque argent, il se crut du talent pour les sciences, et s'attacha à Paulin évêque d'Antioche. Eulalius successeur de Paulin l'ayant chassé de la ville, il se retira à Anazarbe en Cilicie, où l'indigence le contraignit de se mettre au service d'un grammairien, qui lui apprit ce qu'il savait. Il se fit encore de mauvaises affaires en cette ville; mais il trouva un asyle dans la maison de l'évêque Athanase, Arien déclaré, qui l'initia dans les matières de théologie. Il prit les leçons de plusieurs autres Ariens, et revint à Antioche, où l'évêque Léonce après l'avoir fait diacre, fut presque aussitôt forcé de l'interdire. Retourné en Cilicie il entra en dispute contre un Gnostique, qui remporta publiquement sur lui un tel avantage, que ce sophiste orgueilleux en pensa mourir de honte et de douleur. Aëtius crut avoir besoin d'un renfort de dialectique; il alla l'étudier dans l'école d'Alexandrie; et dès qu'il fut instruit des catégories d'Aristote, il se crut invulnérable. Il était subtil, opiniâtre, effronté, et la force de sa voix suppléait à son ignorance. Il prit dans cette ville contre un Manichéen la revanche de l'affront qu'il avait reçu du Gnostique: son adversaire confondu mourut de chagrin. Fier de cette victoire et tout hérissé de sophismes, il courut quelque temps de ville en ville, disputant toute la journée, et travaillant pendant la nuit à son métier d'orfèvre pour subsister. Plus hardi que les autres Ariens, il enchérit sur Arius lui-même, qui avait, disait-il, trahi la foi par une lâche condescendance. Il soutenait que le fils était créé, et d'une substance absolument différente de celle du père. Il donna naissance à la plus détestable de toutes les branches de l'arianisme; qu'on appela tantôt les Aëtiens, tantôt les Anoméens. Son sécrétaire Eunomius, imbu de sa doctrine, lui succéda et donna aussi son nom à cette secte. Les blasphèmes d'Aëtius le firent surnommer l'Athée. Les autres Ariens l'avaient en horreur; et d'abord quelques-uns d'entre eux le rendirent si odieux à Gallus, que ce prince donna ordre qu'on le cherchât et qu'on lui rompît les jambes. Léontius vint à bout de faire révoquer cette sentence; et peu de temps après, Aëtius sut si adroitement s'insinuer dans la confiance du César, qu'il devint son Théologien, et le missionnaire qu'il employait auprès de Julien, pour le retenir sur le penchant qui l'entraînait à l'idolâtrie.
An 354.
XV. Guerre contre les Allemans.
Amm. l. 14, c. 10.
Cellar. l. 2, c. 3, sect. 1.
Constance, qui se pardonnait à lui-même tous les maux dont il affligeait l'Occident, n'était pas d'humeur à rien pardonner à Gallus. Il plaignait le sort de l'Orient. Mais les fréquentes incursions des Barbares le retenaient en Gaule, et l'occupaient tout entier. Il partit d'Arles au printemps, étant consul pour la septième fois, avec Gallus pour la troisième, et vint à Valence [Valentia] dans le dessein de marcher contre les deux frères, Gundomade et Vadomaire, rois des Allemans, qui désolaient la frontière. Il fut long-temps arrêté dans cette ville par la nécessité d'y attendre les convois qu'il faisait venir d'Aquitaine, et dont le transport était retardé par l'abondance des pluies et le débordement des rivières. L'armée était déja assemblée à Châlons-sur-Saône [Cabillona]; et le soldat impatient de partir et manquant de vivres, s'était mutiné. Constance, pour calmer les esprits, voulut d'abord y envoyer Rufin, préfet du prétoire. C'était l'exposer à une mort presque certaine. Les préfets du prétoire étant chargés du soin des vivres, Rufin avait tout à craindre d'une soldatesque affamée. On crut même que Constance ne lui donnait cette commission périlleuse, qu'à dessein de le faire périr, parce que ce préfet était oncle de Gallus, et assez puissant pour soutenir ce prince, dont on commençait à se défier. Mais les amis de Rufin le servirent si bien en cette occasion, que l'empereur changea d'avis. Il envoya en sa place Eusèbe, son grand-chambellan, qui, étant dépositaire des trésors, ainsi que des secrets du prince, vint à bout, à force d'argent distribué à propos, d'apaiser la sédition. Les convois se rendirent enfin à Châlons, et l'armée se mit en campagne. Après une marche pénible, les chemins étant encore couverts de neige, on arriva aux bords du Rhin, près d'une ville considérable appelée Rauracum, qui n'est aujourd'hui qu'un village nommé Augst, à six milles au-dessus de Bâle. On entreprit de jeter sur le fleuve un pont de bateaux: mais les Allemans qui bordaient en grand nombre la rive opposée, faisant pleuvoir une grêle de traits, rendaient ce travail impossible; et Constance ne savait quel parti prendre. Enfin un paysan vint pendant la nuit enseigner un gué.
XVI. Les Allemans demandent la paix.
Amm. l. 14, c. 10.
On était sur le point d'y passer, pendant qu'on amusait ailleurs les ennemis, et tout le pays d'au-delà allait être à la discrétion des Romains, lorsqu'on vit arriver des députés qui venaient faire satisfaction et demander la paix. On soupçonna quelques-uns des principaux officiers de l'armée romaine, qui étaient Allemans, d'avoir donné des avis secrets à leurs compatriotes, dont ils voyaient la ruine assurée. On avait depuis long-temps laissé introduire la mauvaise coutume, de mêler des Barbares avec les soldats romains: ce fut une des causes du dépérissement des légions. Quelques-uns de ces étrangers parvenaient aux premiers grades dans les armées; et dans celle de Constance, Latinus comte des domestiques, Agilon grand-écuyer, Scudilon commandant d'une des compagnies de la garde, tous trois Allemans, avaient une haute réputation de bravoure, et passaient pour les plus fermes soutiens de la puissance romaine. Les propositions des Barbares paraissaient avantageuses; le conseil les approuvait unanimement; mais il était question de les faire goûter aux soldats, dont la mutinerie récente donnait lieu d'appréhender la mauvaise humeur. L'empereur esclave de ses troupes dont il ne savait pas être le maître, les assembla; et se tenant debout sur son tribunal, environné des premiers officiers, il parla en ces termes:
XVII. Harangue de Constance à ses soldats.
«Braves et fidèles camarades, ne vous étonnez pas, si après d'immenses préparatifs, après de longues et pénibles marches, arrivé dans les lieux même où m'attend la victoire dont m'assure votre courage, je parais disposé à la refuser pour écouter des propositions de paix. Le soldat, vous le savez, n'a que son honneur et sa vie à conserver et à défendre: mais l'empereur, obligé de s'oublier lui-même pour ne s'occuper que du salut des autres, doit, la balance toujours à la main, peser toutes les circonstances; il doit saisir toutes les occasions favorables au bien général. Ne vous attendez pas à un long discours: la vérité n'a besoin que d'être énoncée. Les rois et les peuples Allemans, redoutant votre valeur, dont la renommée toujours croissante s'est répandue jusqu'aux extrémités du monde, demandent le pardon et la paix par la bouche de leurs ambassadeurs, que vous voyez ici la tête baissée. C'est de vous qu'ils recevront leur réponse. Mais chargé comme je suis de veiller à vos intérêts, je me crois en droit de vous donner conseil; et je pense que, si vous y consentez, on doit leur accorder leur demande. Nous nous épargnerons des hasards, nous nous ferons de nos ennemis des troupes auxiliaires; c'est une obligation à laquelle ils offrent de se soumettre: ainsi sans verser une goutte de sang, nous désarmerons cette férocité, souvent funeste à nos frontières. Songez que vaincre un ennemi, ce n'est pas seulement le terrasser dans les batailles; la victoire est bien plus assurée, lorsqu'enchaîné par sa volonté même, il a senti qu'on ne manquait ni de force pour l'abattre, ni de clémence pour lui pardonner. Je vous le dis encore; soyez les arbitres de la paix. J'attends de vous la décision; je vous conseille seulement d'acheter au prix de la modération tous les avantages que vous procurerait une victoire, peut-être sanglante. Ne craignez pas que votre retenue soit soupçonnée de faiblesse; elle ne pourra que faire honneur à votre prudence et à votre humanité». Toute l'armée applaudit à ce lâche discours, qui la rendait arbitre de la paix et de la guerre, et supérieure à l'empereur même; elle approuva le projet de paix. Une raison qui avait sans doute échappé à Constance, et qu'il n'aurait eu garde de faire valoir, contribua encore plus que tout le reste à déterminer les esprits: on était persuadé, et l'expérience du passé ne l'avait que trop appris, que la fortune toujours fidèle à Constance dans les guerres civiles, l'abandonnait dans les expéditions étrangères. Le traité fut juré suivant les formes qui étaient en usage dans les deux nations; et l'empereur retourna à Milan[21].