[21] On a des lois de Constance datées de Milan, le 22 mai 354; de Césène, le 22 juin, et de Ravenne, le 21 juillet de la même année. Mais on a des doutes bien fondés sur l'exactitude de ces indications.—S.-M.
XVIII. Cruautés de Gallus.
Amm. l. 14, c. 10.
Liban, vit. t. 2, p. 34.
Il avait reçu à Valence les premières nouvelles de la mauvaise conduite de Gallus. Outre les lettres de Thalassius, Herculanus, officier des gardes, fils de cet Hermogène qui avait été mis en pièces à Constantinople dans une émeute populaire, et gendre du Lacédémonien Nicoclès, l'un des maîtres de Julien, homme rempli de probité et d'honneur, lui en avait fait de vive voix un rapport fidèle. Le prince ne gardait plus aucune mesure: tout l'Orient se ressentait de ses violences; il n'épargnait ni les officiers les plus distingués, ni les principaux des villes, ni le peuple. Dans un transport de colère, il condamna à mort par un seul arrêt plusieurs des premiers sénateurs d'Antioche, parce que dans une disette publique, comme il voulait mal-à-propos baisser tout à coup le prix des vivres, ils lui avaient fait à ce sujet des remontrances qui blessaient sa fierté; et il les eût tous envoyés au supplice, sans la courageuse résistance d'Honoratus comte d'Orient. Le complot que l'émissaire de Magnence avait tramé contre Gallus, ayant été révélé par une pauvre femme, ainsi que je l'ai raconté, Constantine ne s'était pas bornée à la récompenser, comme il était raisonnable; mais pour réveiller de plus en plus l'émulation des délateurs, elle avait affecté de la combler des plus grands honneurs, en la faisant promener dans un char, avec une pompe semblable à celle d'un triomphe.
XIX. Mort de Théophile.
Amm. l. 14, c. 7.
Liban. vit. t. 2, p. 36; et or. 12, p. 399.
Jul. Misop. p. 370, ed. Spanh.
Les excès de Gallus n'étaient pas seulement l'effet d'une simplicité grossière, comme Julien le voudrait faire entendre; on y découvre les traits d'une malice réfléchie. Un jour qu'il partait pour Hiérapolis, le peuple d'Antioche, se jetant à ses pieds, le suppliait de ne pas quitter la ville, sans avoir pris des mesures pour prévenir la famine, dont on sentait déja les approches. Gallus se contenta de leur dire en montrant Théophile, gouverneur de Syrie, qui se trouvait auprès de lui: Je vous laisse celui-ci; il ne tiendra qu'à lui qu'aucun de vous ne manque de pain. Ces paroles furent pour Théophile un arrêt de mort. C'était un homme de bien, dont Gallus voulait sans doute se défaire. Quelques jours après, la disette s'étant fait sentir dans la ville, il s'éleva une querelle dans les jeux du cirque, ce qui était fort ordinaire. Quatre ou cinq misérables de la lie du peuple en prennent occasion de se jeter sur Théophile: il est assommé de coups, foulé aux pieds, traîné par les rues. La populace furieuse court en même temps à la maison d'Eubulus, l'un des premiers magistrats: ses grandes richesses étaient un crime impardonnable aux yeux d'une multitude affamée. Il se sauve avec son fils à travers une grêle de pierres, et va se cacher dans les montagnes voisines: on réduit en cendres sa maison qui égalait en magnificence les palais des princes. L'indulgence de Gallus en faveur d'un homme justement odieux, augmenta encore le mécontentement. Sérénianus, duc de la Phénicie, avait par lâcheté abandonné une partie de la province aux ravages des Sarrasins. Il fut juridiquement accusé de crime de lèse-majesté. On le convainquit même d'avoir consulté un oracle pour savoir s'il pourrait se rendre maître de l'empire. Il fut absous malgré l'indignation publique.
XX. Massacres de Domitien et de Montius.
Amm. l. 14, c. 7.
[Jul. ad Athen. p. 272.
Liban. or. 10, t. 2, p. 266.]
Socr. l. 2, c. 34.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 3, c. 28.
Acta Artemii.
Theoph. p. 34.
Zon. l. 13, t. 2, p. 18 et 19.
[Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.]
Till. not. 29.
L'empereur, instruit de ces désordres, avait déja invité Gallus à se rendre auprès de lui. Mais comme le César ne paraissait pas disposé à quitter l'Orient, Constance prit le parti de lui enlever adroitement les troupes, qui pouvaient dans l'occasion appuyer sa désobéissance. Il lui écrivit qu'il craignait pour lui les complots d'une soldatesque oisive, et il lui conseilla de ne conserver que les soldats de sa garde. Thalassius venait de mourir: pour lui succéder dans la fonction de préfet, l'empereur envoya Domitien. Celui-ci, fils d'un artisan, était parvenu à la charge d'intendant des finances. Il était déja avancé en âge; estimable par son désintéressement et par sa fidélité, mais dur et incapable d'aucun ménagement. Constance le chargea d'engager avec douceur Gallus à venir à la cour. Il ne pouvait plus mal choisir pour une commission si délicate. Le préfet, arrivé à Antioche, au lieu de rendre visite au César, comme il était de son devoir, affecte de passer devant le palais avec un nombreux et bruyant cortége, et va droit au prétoire. Il s'y tient enfermé sous prétexte d'indisposition, et passe les jours et les nuits à composer contre Gallus des mémoires remplis de détails même inutiles, qu'il envoye à la cour. Enfin pressé par les fréquentes invitations de Gallus, il vient au palais; mais dès qu'il aperçoit le prince: César, lui dit-il sans autre compliment, partez comme on vous l'ordonne; et sachez que si vous différez, je vous ferai incessamment retrancher les vivres, à vous et à votre maison. Après un début si peu ménagé, il sort brusquement et ne revient plus, quoiqu'il soit plusieurs fois mandé. Gallus, irrité de cette audace, ordonne à quelques-uns de ses gardes de s'assurer de la personne du préfet. Montius Magnus, trésorier de la province, qui cherchait à calmer les esprits, s'adresse aux principaux officiers de Gallus; il leur représente d'abord les tristes conséquences qui peuvent naître de cette animosité: mais prenant ensuite un ton de réprimande, Si vous entreprenez d'ôter la vie à un préfet du prétoire, leur dit-il, commencez donc par abattre les statues de l'empereur. Gallus est informé de ce discours; et afin de pousser à bout Montius, il le fait venir; il lui déclare qu'il va faire le procès à Domitien, et qu'il le choisit lui-même pour l'assister dans cette procédure. Alors le trésorier s'échappe au point de lui dire, qu'un César n'est pas le maître d'établir un simple receveur dans une ville, loin d'avoir l'autorité de faire mourir un des premiers officiers de l'empire. Le prince piqué au vif de cette répartie, aigri encore par l'impérieuse Constantine, qui lui représentait qu'il était perdu sans ressource, s'il ne perdait ces téméraires, fait appeler tout ce qu'il avait de gens de guerre à Antioche; et les voyant devant lui tout alarmés: A moi, soldats, s'écria-t-il avec une rage indécente, sauvez-moi, sauvez-vous vous-mêmes; l'orgueilleux Montius nous accuse de révolte contre l'empereur, parce que je veux ranger à son devoir un préfet insolent qui ose me méconnaître. A ces mots, les soldats courent à la maison de Montius. C'était un vieillard infirme; ils le garrottent et le traînent par les pieds jusqu'à la demeure du préfet. Ils précipitent Domitien au bas des degrés, l'attachent avec Montius, et les traînent tous deux ensemble par les rues et par les places de la ville. Ces forcenés étaient animés par un receveur d'Antioche, nommé Luscus, qui courant devant eux les excitait à grands cris. Enfin ils jettent dans l'Oronte les deux corps, tellement meurtris et brisés, qu'on ne pouvait plus les distinguer l'un de l'autre. L'évêque les fit retirer du fleuve, et leur donna la sépulture.
XXI. Poursuite des prétendus conjurés.
Amm. l. 14, c. 7.
Montius en rendant les derniers soupirs avait plusieurs fois nommé Epigonius et Eusèbe, comme les appelant à son secours. On cherchait qui pouvaient être ces deux hommes. Il s'en trouva deux à Antioche, qui pour leur malheur portaient ces noms. C'étaient un philosophe de Lycie et un orateur d'Emèse[22]. Ceux que Montius avait nommés étaient deux gardes de l'arsenal, qui lui avaient promis des armes en cas qu'il en eût besoin pour soutenir l'officier de l'empereur. Comme ils étaient peu connus, on ne songea pas à eux; et sur la seule conformité des noms, on mit aux fers le philosophe Epigonius et l'orateur Eusèbe. Apollinaire, gendre de Domitien, qui avait été peu auparavant grand-maître du palais de Gallus, était en Mésopotamie: son beau-père, rempli de soupçons, l'y avait envoyé pour rechercher si l'on n'avait pas semé parmi les soldats de cette province des libelles séditieux. Dès qu'Apollinaire eut appris ce qui s'était passé en Syrie, il s'enfuit par la petite Arménie, et prit la route de Constantinople. Mais ayant été arrêté en chemin, il fut ramené pieds et mains liés à Antioche. Son père, gouverneur de Phénicie, eut bientôt le même sort, comme complice d'une intrigue secrète.
[22] Il était surnommé Pittacas, selon Ammien Marcellin.—S.-M.
XXII. Ursicin obligé de présider à leur jugement.
Amm. l. 14, c. 9.
Gallus était averti qu'on préparait à Tyr un manteau impérial, sans qu'on sût par qui il avait été commandé. Voulant donner à ses jugements une couleur de justice, il choisit pour y présider Ursicin, général de la cavalerie en Orient, connu par sa droiture. On le fit venir de Nisibe, où il commandait. Ce ne fut qu'à regret que ce guerrier généreux accepta une commission qui lui était tout-à-fait étrangère. Intrépide dans les batailles, les procédures lui faisaient peur. Les délateurs le menaçaient déja; il craignait d'être traîné devant ce tribunal comme coupable, s'il refusait d'y présider. Mais quand il vit que tout était concerté entre les accusateurs et les juges qu'on lui donnait pour assesseurs, et que c'était autant de bêtes féroces qui sortaient de la même tanière, il prit le parti d'instruire secrètement Constance de ce mystère d'iniquité, et de lui demander du secours contre l'injustice. Cette précaution ne produisit aucun effet: il était déja, sans le savoir, suspect à la cour. Les flatteurs, ennemis par état des gens de son caractère, avaient donné contre lui à Constance des impressions sinistres, dont ce prince était fort susceptible, et dont il ne revenait jamais.
XXIII. Ils sont condamnés à mort.
Amm. l. 14, c. 9.
Diog. Laert. in Zenon. Eleat.
Le jour marqué pour le jugement étant arrivé, Ursicin qui ne prêtait que son nom, prit séance: les autres avaient leur leçon dictée; les greffiers allaient et venaient sans cesse, pour instruire le prince des interrogations et des réponses. Les juges affectaient à l'envi une rigueur outrée, pour servir la colère du prince et la noirceur de Constantine, qui écoutait tout derrière un voile, qu'elle entr'ouvrait de temps en temps. On ne laissait pas aux accusés la liberté de se défendre. On amena d'abord Épigonius et Eusèbe, malheureuses victimes d'une équivoque. Le premier fit connaître qu'il n'avait que l'habit de philosophe: après des supplications qui déshonoraient l'innocence, cédant aux douleurs de la question, il s'avoua complice d'un crime imaginaire, et se rendit par sa faiblesse digne de la mort qu'il n'avait pas auparavant méritée. Mais l'orateur Eusèbe, prenant sur lui le rôle de son camarade, et renouvelant l'exemple héroïque de l'ancien philosophe Zénon d'Élée, tint ferme contre les tourments les plus cruels: il persista à démentir ses accusateurs, à justifier tous ceux qu'on lui nommait comme ses complices, et à reprocher aux juges leur honteux brigandage. Comme la connaissance des lois et des formes du barreau, le mettait en état de relever les nullités de ce jugement, le César en étant averti ordonna, pour lui fermer la bouche, de redoubler les rigueurs de la torture. On épuisa sur lui toute la rage des bourreaux: ce n'était plus qu'un cadavre informe, et il implorait encore la justice céleste; il foudroyait ses juges par un ris menaçant; et sans être ni forcé à un faux aveu, ni convaincu, il fut enfin condamné avec le méprisable compagnon de son sort. Il souffrit la mort sans effroi, ne plaignant dans ses dernières paroles que le malheur de ceux qui allaient lui survivre, sous un gouvernement si injuste. On informa ensuite sur cet habit de pourpre, auquel on travaillait à Tyr. On appliqua les ouvriers à la torture: on mit en cause un diacre nommé Maras; on lui produisit des lettres de sa main, adressées au chef de la manufacture, par lesquelles il le pressait de hâter un certain ouvrage, mais sans en désigner l'espèce ni la qualité: malgré les plus affreux tourments, on ne put tirer aucun aveu de la bouche du diacre. On exila les deux Apollinaires père et fils à une maison de campagne nommée les Cratères, qu'ils avaient à huit lieues d'Antioche[23]. Mais dès qu'ils y furent arrivés, on les fit mourir par ordre du prince, après leur avoir rompu les jambes. Tant de supplices ne rassurèrent pas Gallus: il continua cette inquisition sanguinaire; et plusieurs autres innocents furent sacrifiés à ses tyranniques soupçons.
[23] Ou plutôt à vingt-quatre milles. Ad locum Crateras nomine pervenissent, villam scilicet suam, quæ ab Antiochia vicesimo et quarto disjungitur lapide. Amm. Marc., l. 14, c. 9.—S.-M.
XXIV. Perte de Gallus résolue.
Amm. l. 14, c. 11.
Jul. ad Ath. p. 272.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298.
Zos. l. 2, c. 55.
Eutr. l. 10.
Socr. l. 2, c. 34.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 3, c. 28.
Acta Artemii.
Ces cruautés irritaient Constance. Persuadé que ce prince travaillait à se rendre indépendant, il crut n'avoir pas de temps à perdre pour le prévenir. Quelques auteurs accusent en effet Gallus d'avoir dès lors formé ce dessein; d'autres avec plus de vraisemblance le justifient de cette imputation: ils prétendent que c'était une calomnie inventée par les eunuques, concertée avec Dynamius et Picentius, hommes de néant, mais intrigants et ambitieux, et soutenue par Lampadius préfet du prétoire, qui cherchait à quelque prix que ce fût à se rendre maître de l'esprit de l'empereur. Julien dit que Constance abandonna son beau-frère à l'eunuque Eusèbe, son chambellan, et au maître de ses cuisines. Je suis porté à croire, suivant le récit d'Ammien Marcellin, que ce jeune prince, plus imprudent et plus féroce que politique et ambitieux, n'avait pas encore conçu ce dessein quand il en fut accusé; et que ce fut cette accusation même qui lui en fit naître une idée passagère, lorsqu'il se vit dans la nécessité d'exposer sa vie ou de se soustraire à l'obéissance. Quoi qu'il en soit, Constance fut si frappé de ce prétendu attentat, qu'il se croyait à peine en sûreté au milieu de sa cour: il tenait de fréquents conseils, mais toujours la nuit, dans le plus grand secret, avec ses confidents les plus intimes. Il s'agissait de décider si l'on ferait périr Gallus dans l'Orient même, ou si on l'attirerait en Italie, pour s'en défaire sans obstacle. On s'en tint au dernier parti, parce qu'il demandait moins d'éclat et de forces, et que s'il ne réussissait pas, il laissait encore la ressource de l'autre. Il fut donc arrêté que l'empereur, par des lettres pleines de douceur et d'amitié, presserait Gallus de venir à Milan pour traiter avec lui d'une affaire importante, qui demandait sa présence. Mais les adversaires d'Ursicin, entre autres Arbétion, qui de simple soldat était devenu général de la cavalerie en Occident, homme jaloux et ardent à nuire, et l'eunuque Eusèbe encore plus méchant, représentèrent que faire venir Gallus sans rappeler Ursicin, c'était laisser en Orient un ennemi beaucoup plus dangereux et plus capable d'y causer une révolution; que cet audacieux serait appuyé de deux fils adorés des troupes pour leur bonne mine et leur adresse dans les exercices militaires; que Gallus, quelque farouche qu'il fût par caractère, ne se serait jamais porté à de si coupables excès, s'il n'y eût été poussé par des traîtres qui abusaient de sa jeunesse, à dessein d'attirer sur lui l'exécration publique, et de faciliter à Ursicin et à ses enfants l'exécution de leurs projets. Ces discours envenimés trouvaient crédit dans l'esprit de l'empereur. Il mande Ursicin en termes très-honorables, sous prétexte de vouloir concerter avec lui les mesures à prendre contre les Perses qui menaçaient de la guerre: et pour lui ôter tout soupçon, il envoie en Orient le comte Prosper, chargé de le remplacer jusqu'à son retour, avec le titre de son lieutenant. Ce général, qui n'avait jamais formé d'autre projet que celui d'être fidèle à son maître, obéit sans délai et part pour Milan.
XXV. Mort de Constantine.
Amm. l. 14, c. 11; et l. 21, c. 1.
Jul. ad Ath. p. 272.
Philost. l. 4, c. 1.
Acta Artemii.
Zon. l. 13, t. 2, p. 19.
Gallus pressé par les lettres de l'empereur, était dans une grande inquiétude. Constance, pour diminuer sa défiance, avait en même temps prié Constantine avec beaucoup d'empressement et d'apparence de tendresse, d'accompagner Gallus, et de venir embrasser un frère qui souhaitait ardemment de la voir. Elle connaissait trop bien ce frère, et savait trop ce qu'elle méritait, pour se laisser tromper par ces caresses. Cependant ne voyant pas de meilleur parti à prendre, et espérant encore quelque grace pour elle et pour son mari, elle prit les devants. Comme elle marchait à grandes journées, la fatigue du voyage jointe aux alarmes dont elle était agitée, la fit tomber malade. Elle mourut à l'entrée de la Bithynie[24], laissant à Gallus une fille dont l'histoire ne dit plus rien. Son corps fut porté en Italie, et enterré près de Rome sur le chemin de Nomente, dans l'église de Sainte-Agnès, que son père avait fait bâtir à sa prière.
[24] Dans un lieu nommé par Ammien Marcellin, Cænæ Gallicanæ. ou Cænum Gallicanum. Il est question de cet endroit dans l'Itinéraire d'Antonin. On y voit qu'il était dans la Galatie, à vingt-un milles de Dadastana, et à dix-huit de Dablis en Bithynie.—S.-M.
XXVI. Gallus se détermine à partir.
Amm. l. 14, c. 11.
Gallus qu'elle avait rendu plus coupable, et dont elle était cependant la principale ressource, se trouva par sa mort dans un plus grand embarras. Il faisait réflexion que Constance était implacable; qu'il s'était accoutumé de bonne heure à ne pas ménager le sang de ses proches; et que ses feintes caresses n'étaient sans doute qu'un appas pour l'attirer dans le piége. Ce fut dans cette extrémité qu'il lui vint en pensée de s'affranchir de toutes ses craintes en prenant la qualité d'empereur. Mais il ne comptait pas assez sur ses principaux officiers, pour leur déclarer ce dessein: il savait qu'il en était haï comme cruel, méprisé comme faible et léger; et qu'au contraire, ils redoutaient le bonheur attaché à Constance dans les discordes civiles. Au milieu de ces violentes agitations, il recevait tous les jours des lettres de l'empereur: c'étaient tantôt des prières, tantôt des avis: on lui représentait l'état de la Gaule ravagée par les Barbares; que tout l'empire ne faisait qu'un corps; qu'en qualité de César il devait son secours à tous les membres: on lui rappelait l'exemple récent des Césars soumis à Dioclétien, qui toujours en action, toujours prêts à obéir, couraient sans cesse d'une extrémité de l'empire à l'autre. Enfin arriva Scudilon, qui, sous l'apparence d'une franchise grossière, cachait un esprit très-délié. Ce soldat courtisan, habile à composer son visage, mêlant la flatterie aux raisons, protestant d'un air de sincérité que Constance ne désirait rien tant que de l'embrasser, de calmer ses craintes, de lui faire part des lauriers qu'il allait cueillir en Gaule, comme il avait déja partagé avec lui sa majesté et sa puissance, acheva de rassurer Gallus.
XXVII. Il est arrêté à Pettau.
Amm. l. 14, c. 11.
Philost. l. 4, c. 1.
Till. not. 31.
Aveuglé par ces discours trompeurs, le César part d'Antioche. Quand il fut arrivé à Constantinople, il avait si bien perdu de vue le péril où il allait se précipiter, qu'il s'amusa à faire courir les chars dans le cirque, et à couronner de sa main le cocher victorieux. Quoique Constance fût bien aise d'avoir réussi à endormir Gallus; cependant cette grande sécurité le blessa, comme une marque de mépris ou d'une confiance fondée peut-être sur des intrigues secrètes. Pour en prévenir les effets, il fait retirer tout ce qu'il y avait de troupes dans les villes par où devait passer Gallus. Personne, excepté ce jeune prince, n'ignorait que sa perte était assurée; et Taurus, qui allait en Arménie pour y faire la fonction de questeur, passa par Constantinople sans lui rendre visite. L'empereur lui envoya plusieurs officiers, en apparence pour remplir les charges de sa maison, mais en effet pour éclairer ses actions et s'assurer de sa personne: c'étaient Léontius avec le titre de trésorier[25], Lucillianus avec celui de comte des domestiques, et Bainobaude en qualité de capitaine des gardes[26]. Gallus étant arrivé à Andrinople, s'y reposa pendant douze jours. Il y apprit que les légions thébéennes[27], cantonnées dans les villes voisines, lui avaient envoyé des exprès pour lui offrir leur service, s'il voulait rester en Thrace. Mais il ne put jamais se dérober à ses surveillants, pour voir et entretenir leurs députés. Des ordres pressants et multipliés de la part de Constance, l'obligèrent à se mettre en chemin, sans autre équipage que dix chariots publics. Il lui fallut laisser à Andrinople toute sa maison, excepté les domestiques les plus nécessaires. Alors abattu de tristesse et de fatigue, pressé sans respect par les muletiers mêmes, il commença à se reprocher sa téméraire crédulité, qui le réduisait à la merci des plus vils esclaves de Constance. Les plus funestes pensées troublaient jour et nuit son repos: il voyait pendant son sommeil les images sanglantes de Domitien, de Montius et de tant d'autres, qui l'accablaient de reproches. Soupirant sans cesse, et se regardant comme une victime qu'on traînait à la mort, il arriva à Pettau [Petobio] dans le Norique[28]. Ce fut là que tout déguisement cessa. Barbation qui avait lui-même servi Gallus, et Apodémius agent de l'empereur, parurent à la tête d'une troupe de soldats, que Constance avait choisis comme les plus dévoués à ses ordres, et les moins capables de se laisser ni gagner par argent, ni attendrir par les larmes. Le palais était à l'extrémité de la ville; les soldats se saisirent des dehors. Sur le soir, Barbation étant entré dépouille le prince de la pourpre; il le couvre d'une tunique et d'une casaque ordinaire, lui jurant plusieurs fois, comme de la part de l'empereur, qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie. Selon Philostorge, ardent panégyriste des Ariens, l'Indien Théophile entre les mains duquel les deux princes s'étaient juré une amitié inviolable, et qui accompagnait Gallus, s'opposa avec courage à ce traitement injurieux. Si le fait est véritable, la résistance fut inutile: Théophile n'y gagna que la disgrace et l'exil.
[25] Quæstor. Il fut préfet de Rome l'année suivante.—S.-M.
[26] Scutariorum tribunus.—S.-M.
[27] Ces légions avaient été formées en Égypte par Dioclétien, avec les levées faites dans la Thébaïde, après la longue et sanglante révolte de cette province. On voit par la Notice de l'empire, qu'il y avait trois légions thébéennes.—S.-M.
[28] Ville de la Styrie sur la Drave.—S.-M.
ΧΧVIIΙ. Mort de Gallus.
Amm. l. 14, c. 11.
[Jul. ad Athen. p. 272.]
Liban. or. 10, t. 2, p. 266.
Hier. Chron.
Idat. chron.
Socr. l. 2, c. 34.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 4, c. 1.
Acta. Artemii.
[Chron. Alex vel Pasch. p. 293.
Theoph. p. 34.
Cedren. t. 1, p. 297.]
Zon. l. 13, t. 2, p. 19.
Till. not. 33, et 34.
Gallus restait assis, tout tremblant. Levez-vous, lui dit brusquement Barbation: en même temps il le fait monter dans un chariot et le conduit à Flanona[29] dans l'Istrie. Cette ville était proche de Pola, où Crispus César avait été mis à mort. On y gardait étroitement Gallus, et ce prince infortuné, en proie à des alarmes continuelles, n'attendait à chaque instant que le bourreau. L'eunuque Eusèbe, le sécrétaire Pentadius, et Mellobaude capitaine des gardes, arrivèrent de la part de l'empereur. Ils étaient chargés de l'interroger en détail sur la condamnation de tous ceux qu'il avait fait périr à Antioche. Gallus pâle et interdit ne put ouvrir la bouche que pour s'excuser sur les mauvais conseils de sa femme. Constance encore plus indigné de cette réponse qui flétrissait sa sœur, renvoie aussitôt Pentadius avec Apodémius, et leur ordonne de trancher la tête à Gallus. L'ingrat Sérénianus, comme pour punir le prince de l'avoir injustement absous quelque temps auparavant, se charge avec eux de cette funeste commission. A peine étaient-ils partis, que Constance par un retour de compassion en faveur de son beau-frère, envoya après eux un officier pour leur ordonner de suspendre l'exécution. Mais celui-ci corrompu par Eusèbe et par les autres ennemis de Gallus, fit en sorte de n'arriver qu'après le supplice. Ainsi périt ce jeune prince, à qui sa haute naissance ne procura qu'une vie misérable et une fin tragique. Elle l'avait d'abord exposé aux soupçons meurtriers de Constance; elle le tint pendant plusieurs années dans une triste captivité; plus heureux cependant, s'il n'en fût jamais sorti pour épouser une princesse cruelle et sanguinaire, et pour être revêtu d'un pouvoir qui ne servit qu'à le rendre criminel: la fin de sa disgrâce fut l'origine de sa perte. Il mourut à l'âge de vingt-neuf ans, après avoir porté pendant près de quatre années la qualité de César. Ceux qui avaient prêté leur ministère pour le tromper, ne se félicitèrent pas long-temps du succès de leurs mensonges et de leurs parjures. Scudilon mourut peu de temps après d'une maladie violente, et Barbation périt dans la suite par le même supplice où il avait conduit ce malheureux prince.
[29] Cette ville se nomme actuellement Fianone; elle est encore comprise dans l'Istrie moderne bien moins étendue que l'ancienne.—S.-M.
XXIX. Joie de la cour.
Amm. l. 15, c. 1.
Ath. in Synod. t. 1, p. 718.
Valens et Ursac. in Synod. Arim.
Dans le temps même qu'on dépouillait le César des ornements de sa dignité, l'ardent Apodémius s'était saisi des brodequins de pourpre. Aussitôt prenant la poste, et courant à toute bride jusqu'à crever plusieurs chevaux, il était venu à Milan les jeter aux pieds de l'empereur, avec plus d'empressement et de joie, que s'il eût apporté les dépouilles d'un roi de Perse[30]. Peu de temps après, la nouvelle de la mort du prince fut reçue à la cour comme celle d'une victoire complète. L'adulation s'épuisait sur le bonheur, sur la toute-puissance de l'empereur. Enivré de ces éloges, il se crut au-dessus de tous les accidents humains: en vain se flattait-il d'imiter la modestie de Marc-Aurèle, on ne voyait en lui que la ridicule vanité de Domitien. Dans les écrits de sa propre main, il s'intitulait le maître du monde; il prenait le nom l'éternel, qui ne fut jamais pour les hommes qu'un titre d'extravagance; les évêques Ariens qui refusaient cette qualité au fils de Dieu, n'avaient pas honte de la donner à Constance dans leurs lettres et dans des actes authentiques.
[30] Velut spolia regis occisi Parthorum.—S.-M.
XXX. Délateurs.
Amm. l. 15, c. 3.
Les délateurs accoururent en foule de toutes les parties de l'empire. Ils n'épargnaient personne; mais ils s'acharnaient par préférence sur la vertu jointe à la richesse. Paul la Chaîne conservait son rang, comme le plus habile et le plus méchant de tous. Il avait pour second un nommé Mercurius, Perse d'origine, qui d'officier de la bouche de l'empereur était devenu receveur du domaine. On l'appelait par raillerie le comte des songes, parce que c'était sur les songes qu'il fondait la plupart de ses accusations: tel était le département qu'il avait choisi. Cet homme rampant et flatteur, s'insinuant dans les cercles et dans les repas, recueillait avec attention les circonstances des songes que des amis se racontaient les uns aux autres: c'était alors une folie fort à la mode; et les empoisonnant avec méchanceté, il allait en faire sa cour à l'empereur. Il n'en fallait pas davantage pour susciter un procès criminel. La fin malheureuse de quelques-uns de ces songeurs réussit bientôt à guérir les autres de cette superstition puérile; on cessa de rêver, ou du moins de raconter ses rêves, dès qu'on s'aperçut qu'ils tiraient à de si terribles conséquences; on n'avouait pas même volontiers qu'on eût dormi.
XXXI. Péril d'Ursicin.
Amm. l. 15, c. 2.
L'envie qui ne pardonne jamais au mérite, ne perdait pas de vue Ursicin. On insinuait à Constance que le nom de l'empereur était oublié dans tout l'Orient; qu'on n'y parlait que d'Ursicin, comme du seul général redoutable aux Perses. Le prince prenait ombrage de ces discours. Ursicin rassuré par sa vertu, se contentait de gémir en secret du péril que courait l'innocence, et de la perfidie des amis de cour, qui l'abandonnèrent dès le premier assaut. Le traître Arbétion son collègue, homme d'une malice raffinée, avait trouvé pour le perdre un moyen plus sûr que la calomnie; c'était de le louer à outrance; il ne le nommait jamais que le grand capitaine. Ces éloges perfides produisirent leur effet: c'était d'aigrir de plus en plus l'empereur. Il fut décidé dans un conseil secret, qu'Ursicin serait la nuit suivante enlevé de sa maison à petit bruit, pour ne point alarmer les gens de guerre dont il possédait le cœur; et que sans forme de procès on lui ôterait la vie. Tout était préparé; les assassins commandés n'attendaient que le moment de l'exécution, lorsqu'il leur vint un ordre contraire. Constance adouci par la réflexion, contre sa coutume, avait jugé à propos de différer.
XXXII. Et de Julien.
Amm. l. 15, c. 2.
Jul. ad Ath. p. 272.
Lib. or. 10 t. 2, p. 266.
Julien n'avait eu aucune part à la conduite de Gallus; mais ceux qui avaient contribué à la mort de son frère, n'osaient le laisser vivre. On lui fit un crime d'être sorti du château de Macellum, et d'avoir entretenu Gallus à Nicomédie. Ce fut en vain qu'il prouva que l'empereur lui avait permis l'un et l'autre: on l'arrêta; on lui donna des gardes qui le traitèrent avec dureté. Ce jeune prince qui n'avait de ressource qu'en lui-même, observé sans cesse par des regards malins, ne donna sur lui aucune prise. Il garda un profond silence; et n'eut ni la lâcheté de charger la mémoire de son frère pour flatter l'empereur, ni l'imprudence d'aigrir l'empereur en justifiant son frère.
XXXIII. Poursuites des partisans de Gallus.
Amm. l. 15, c. 2 et 3. Vict. epit. p. 228.
Dans la recherche qui fut faite de tous ceux qui s'étaient prêtés aux injustices du César, l'argent décida en grande partie du sort des accusés. Plusieurs innocents furent punis, faute d'avoir de quoi payer la justice qui leur était due. Mais Gorgonius chambellan de Gallus, convaincu par ses propres aveux d'avoir secondé et quelquefois conseillé les violences par l'entremise de sa fille qui avait grand crédit sur l'esprit de Constantine, trouva un secours toujours assuré dans la protection des eunuques qu'il sut mettre dans ses intérêts. Pendant que ces jugements se rendaient à Milan, une autre commission établie à Aquilée ne procédait pas avec plus d'équité. On avait amené de l'Orient en cette ville une troupe d'officiers de guerre et de courtisans de Gallus, chargés de chaînes, meurtris de leurs fers, accablés de fatigues et de mauvais traitements, respirant à peine et ne désirant qu'une prompte mort. On accusait ceux-ci d'avoir contribué au massacre de Domitien et de Montius. Arborius et l'eunuque Eusèbe, tous deux également fourbes, injustes et cruels, furent chargés de les entendre. Ces commissaires, sans autre raison que leur intérêt ou leur caprice, exilèrent les uns, dégradèrent les autres, en condamnèrent plusieurs au dernier supplice; et revinrent avec confiance rendre compte de leurs jugements, qui furent approuvés, comme ils avaient été rendus, sans examen.
XXXIV. Punition des habitants d'Antioche.
Amm. l. 14, c. 7, et l. 15, c. 13.
[Jul. misop. p. 370. ed. Spanh.]
Liban. vit. t. 2, p. 37. et or. 12, p. 399.
Philost. l. 4, c. 8.
D'un autre côté, Musonianus[31] envoyé en Orient avec la qualité de préfet du prétoire, punissait à Antioche le massacre de Domitien et de Montius. Libanius dit que Constance lui avait expressément recommandé d'user de la plus grande douceur, et que le préfet fut fidèle à suivre cet ordre. On peut douter du premier de ces faits, parce qu'on est certain de la fausseté de l'autre. Musonianus était un politique, qui dans les commencements de sa fortune avait montré beaucoup de douceur et d'humanité: il s'était fait aimer dans le gouvernement de l'Achaïe. Mais au fond c'était une ame vénale et injuste; il se démasqua dans l'occasion présente où l'iniquité pouvait l'enrichir. Les vrais auteurs du massacre laissèrent entre ses mains leur patrimoine, et furent renvoyés absous. Il condamna en leur place de pauvres citoyens, dont plusieurs, loin d'avoir eu part à la sédition, n'étaient pas même alors dans la ville. Prosper qui commandait les troupes comme lieutenant d'Ursicin, lâche guerrier, mais hardi ravisseur, partageait ces dépouilles avec le préfet. Tandis que ces deux officiers s'entendaient pour piller l'Orient, il était encore désolé par les incursions que les Perses faisaient impunément tantôt en Arménie[32], tantôt en Mésopotamie. La poursuite des partisans de Gallus fut de longue durée: la faveur de ce prince continua de servir de prétexte contre ceux qu'on voulait perdre; et quelques années après ce fut une des causes qui firent exiler Eudoxe, alors évêque d'Antioche[33], et l'impie Aëtius, qui à l'égard de Gallus n'était peut-être coupable que de l'avoir confirmé dans l'hérésie.
[31] Cet officier portait aussi le nom de Stratégius.—S.-M.
[32] Le roi d'Arménie Arsace était alors en guerre avec Sapor. Voyez les additions, livre X, § 2-23.—S.-M.
[33] Ce prélat fut envoyé dans l'Arménie, qui était sa patrie.—S.-M.
An 355.
XXXV. Festin malheureux d'Africanus.
Amm. l. 15, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 272 et 273.
Idat. chron.
Les songes étaient devenus des crimes: des paroles échappées dans l'ivresse, qui ne portent guère plus de réalité que des songes, furent punies comme des attentats réfléchis. Africanus, gouverneur de la seconde Pannonie, donnait un grand repas à Sirmium. Plusieurs convives échauffés par le vin, se croyant en liberté, se mirent à censurer le gouvernement: les uns souhaitaient une révolution; les autres dont l'imagination était plus allumée, prétendaient en avoir des pronostics indubitables. Un agent du prince, nommé Gaudentius, stupide et étourdi, se fit un grand scrupule d'avoir entendu des propos de cette importance, sans aller à révélation. Il va les déclarer à Rufin, chef des officiers de la préfecture[34]; celui-ci était une sangsue de cour, détesté depuis long-temps pour sa malice. Rufin vole aussitôt à Milan: il fait trembler le prince. Constance sans délibérer donne l'ordre d'aller enlever Africanus et tous ses dangereux convives. Il récompense le délateur en lui prolongeant de deux années l'exercice de sa charge, dont il savait faire un si bon usage. On dépêche deux officiers des gardes, dont l'un était un Franc nommé Teutomer[35], pour se saisir des conjurés qui avaient oublié leur crime. On les amène chargés de chaînes. En passant par Aquilée, pendant qu'on se préparait pour le reste du voyage, le tribun Marinus, un des prisonniers, homme vif et impétueux, qui se reprochait d'avoir bu et parlé plus que tous les autres, se plonge dans le corps un couteau qu'il trouve sous sa main, et se tue. Les autres sont conduits à Milan, appliqués à la question, et convaincus d'avoir tenu à table des propos criminels, dont ils ne se souvenaient plus. On les enferme dans des cachots avec fort peu d'espérance qu'on voulût bien leur accorder la vie. L'histoire ne dit pas ce qu'ils devinrent; elle ajoute seulement que les deux officiers furent condamnés à l'exil, pour n'avoir pas empêché Marinus de se donner la mort; mais qu'ils obtinrent leur grâce à la prière d'Arbétion, qui était alors consul avec Lollianus.
[34] Apparitionis præfecturæ prætorianæ tunc principem.—S.-M.
[35] On voit par une lettre de Libanius (ep. 1288, ed. Wolf.) adressée à cet officier, qu'il suivit Julien dans la guerre contre les Perses.—S.-M.
XXXVI. Guerre contre les Allemans.
Amm. l. 15, c. 4.
Till. note 36.
Ces frivoles alarmes furent quelque temps suspendues par de plus réelles que donnèrent les Allemans[36]. Ils insultaient la frontière par des courses fréquentes. L'empereur entra en Rhétie[37] vers le mois de juin, et fit marcher en avant la meilleure partie de son armée, sous le commandement d'Arbétion[38], avec ordre de pénétrer jusqu'au lac de Brigantia[39], que nous nommons aujourd'hui le lac de Constance, et de livrer bataille aux Barbares. Arbétion envoya à la découverte; mais comme il continuait sa marche sans attendre le retour de ses coureurs, il se trouva sur le soir tout à coup enveloppé, et n'en fut averti que par une grêle de traits qui tombaient de toutes parts. Le général perd la tête; toute l'armée se débande et ne songe qu'à fuir. La plupart s'étant sauvés à la faveur de la nuit par des sentiers étroits, se rallièrent au point du jour. On perdit en cette rencontre dix tribuns, et un grand nombre de soldats. Les Allemans, fiers de cet avantage, venaient tous les matins, à la faveur d'un brouillard épais, insulter les Romains jusqu'aux portes de leur camp. Un détachement des troupes qui composaient la garde du prince, indigné de cette insolence, sortit pour les repousser. On le reçut avec tant de vigueur, qu'il fut obligé d'appeler du secours. La plupart des officiers encore effrayés de leur défaite, et Arbétion lui-même, n'étaient pas en humeur de s'exposer à un nouvel affront. Mais trois tribuns, Arinthée, Séniauchus[40] et Bappon[41], ne voulant pas laisser tant de braves gens à la merci de l'ennemi, volent à leur secours suivis de leurs soldats que leur exemple animait: après avoir déchargé leurs traits, ils fondent tête baissée sur les Allemans; sans garder aucun ordre de bataille, et dispersés par pelotons, ils enfoncent tout ce qu'ils attaquent; ils taillent en pièces tout ce qui leur résiste. Alors ceux qui n'avaient osé prendre part à ce combat, s'empressent de partager la victoire; ils sortent en foule du camp; ils terrassent ce qui reste d'ennemis. Cette action termina la guerre. Constance revint à Milan, tout glorieux d'un succès qui n'était dû ni à sa bonne conduite, ni à celle de son général[42].
[36] Ces Allemans étaient de la nation des Lentiens. Lentiensibus Alamannicis pagis indictum est bellum.—S-M.
[37] Il vint dans un lieu appelé campi Canini. In Rhætias, dit Ammien Marcellin, campos venit Caninos. On pourrait croire, d'après un passage de Grégoire de Tours, l. 10, c. 3, que ce nom désignait le territoire de Bellinzone, dans la partie de la Suisse voisine de l'Italie, appelée à présent canton du Tésin. Ad Bilitionem castrum (Bellinzona), in campis situm Caninis.—S.-M.