[38] Général de la cavalerie. Magister equitum.—S.-M.

[39] Ce lac qu'on appelait aussi Brigantinus, tirait son nom de la ville de Brigantia, actuellement Bregentz située à l'extrémité orientale du lac de Constance, dans le Voralberg, dépendance du Tyrol. Pline lui donne (l. 9, c. 17) le nom de Brigantium. Toutes ces dénominations rappellent la puissante nation des Brigantes, qui habitait dans ces cantons.—S.-M.

[40] Officier de cavalerie, commandant de l'escadron des comtes. Qui equestrem turmam Comitum tuebatur.—S.-M.

[41] Commandant du corps de cavalerie nommé les Promoteurs. Ducens Promotos.—S.-M.

[42] Imperator Mediolanum ad hiberna ovans revertit et lætus, dit Ammien Marcellin.—S.-M

XXXVII. Complot contre Silvanus.

Amm. l. 15, c. 5.

Jul. ad Ath. p. 273 et 274.

La paix qui suivit fut plus funeste à l'empereur que ne l'avait été la guerre. Les fourbes, dont il était le jouet, pensèrent renverser sa puissance: ils le mirent dans la nécessité de perdre, pour conserver son diadème, celui de ses sujets qui était le plus capable de le soutenir. La Gaule abandonnée aux pillages, aux massacres, aux incendies, était depuis long-temps la proie des Barbares. Silvanus, général de l'infanterie[43], qui depuis la bataille de Mursa avait en toute occasion signalé sa fidélité et sa valeur, y fut envoyé comme très-propre à rétablir dans cette belle province la paix et la sûreté. Les Francs, desquels il tirait son origine, redoutaient sa bravoure. Arbétion, à qui son mérite faisait ombrage, avait travaillé lui-même à lui procurer ce commandement, dans le dessein de le détruire plus aisément en son absence. Aussi dès que Silvanus fut parti, pendant que ce général parcourait la Gaule chassant devant lui les Barbares, le traître mit en jeu les mêmes ressorts dont on s'était servi pour hâter la perte de Gallus. Mais ce politique, aussi rusé que méchant, se contenta d'avoir donné le premier mouvement à la machine; il se déroba ensuite habilement, laissant à d'autres la conduite de toute l'intrigue, qui ne fut jamais parfaitement éclaircie. On jugea par conjecture qu'il avait fait agir en sa place Lampadius, préfet du prétoire d'Italie, et que celui-ci avait suborné Dynamius. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce Dynamius, qui n'avait pas d'emploi plus relevé que celui de tenir le registre des écuries du prince[44], feignit de s'attacher à Silvanus, et le suivit en Gaule. A peine y fut-il arrivé, qu'il supposa une affaire qui le rappelait à la cour. Il obtint du général des lettres de recommandation adressées à ses amis, et à son retour il les déposa entre les mains de la cabale. Elle était, à ce qu'on a cru dans la suite, composée du préfet Lampadius, d'Eusèbe qui avait été intendant du domaine[45], décrié pour sa sordide avarice[46], et d'Edésius qui avait eu la charge de secrétaire-d'état[47]. Voici l'usage qu'on trouva bon de faire de ces lettres; on effaça tout hors la signature, et on les remplit de propos qui supposaient une conspiration déja formée: Silvanus en termes couverts priait les amis qu'il avait à la cour, et plusieurs autres encore, de lui prêter la main dans la haute entreprise qu'il avait projetée; qu'il serait bientôt en état de les payer de leurs services. Ces lettres tracées par l'imposture furent remises au préfet: celui-ci d'un air empressé se fait introduire de grand matin dans l'appartement du prince. Constance, toujours avide de ces sortes de recherches, prend aussitôt l'alarme: on tient conseil, on fait la lecture des lettres; on donne des gardes aux tribuns qui y étaient nommés; on envoie chercher dans les provinces les prétendus conjurés, qui ne se trouvaient pas à la cour.

[43] Pedestris militiæ rector.—S.-M.

[44] Actuarius sarcinalium principis jumentorum.—S.-M.

[45] Ex comite rei privatæ.—S.-M.

[46] Ammien Marcellin lui donne le surnom de Mattiocopa; ce qui selon le P. Petau, dans sa note sur le mot ματιοκόπτη, employé par Thémistius (or. 4), signifie un homme avare. Voyez à ce sujet la note de Henri Valois et celle de Lindenbrog, dans l'édition d'Ammien Marcellin, donnée par Gronovius, p. 60.—S.-M.

[47] Ex magistro memoriæ. Cette charge de magister memoriæ était appelée en grec ἀντιγραφεὺς τῆς μνήμης.—S.-M.

XXXVIII. Découverte de l'imposture.

Malarich officier Franc, et commandant de la garde étrangère[48], faisait grand bruit avec ses collègues sur l'iniquité de ce procédé. Il criait hautement que c'était une chose indigne d'abandonner à la calomnie des gens d'honneur, qui se sacrifiaient pour le salut de l'empire. Il proposait de laisser en ôtage entre les mains de l'empereur sa femme et ses enfants, et d'aller, sous la caution de Mallobaude[49], chercher Silvanus, qui n'avait assurément jamais songé à ce que des fourbes lui imputaient; ou si l'on aimait mieux confier cette commission à Mallobaude, il s'offrait à rester dans les fers pour lui servir de caution: Si l'on envoie tout autre que l'un de nous deux, ajoutait-il, je ne réponds pas du parti que pourra prendre Silvanus, naturellement impatient, et aussi peu accoutumé aux manéges de cour qu'il est intrépide dans les dangers de la guerre. Ces avis étaient sages, mais ils furent inutiles. Arbétion fit envoyer Apodémius, le fléau de tous les gens de bien. Cet homme pervers, loin d'user des ménagements qu'on lui avait recommandés d'employer, ne rend point de visite au général; il ne lui donne aucune connaissance de l'ordre qui le rappelait à la cour. De concert avec le receveur du domaine, il affecte de traiter les clients et les esclaves de Silvanus, comme ceux d'un homme proscrit, et prêt à monter sur l'échafaud. Pendant qu'il travaillait en Gaule à pousser à bout Silvanus, la cabale de la cour ne restait pas oisive. Dynamius, pour appuyer son imposture par de nouvelles preuves, avait contrefait des lettres de Silvanus et de Malarich, au commandant de l'arsenal de Crémone: ils le sommaient de se mettre en état de fournir au premier jour tout ce qu'il avait promis. Cette seconde supercherie décela la première. Le commandant ne comprenant rien à cette dépêche, la renvoie à Malarich, le priant de s'expliquer plus nettement. Malarich qui depuis le départ d'Apodémius attendait dans une douleur profonde la perte de Silvanus et la sienne, réveillé par cette lettre, la communique aux Francs, qui remplissaient alors beaucoup d'emplois à la cour: il élève sa voix; il triomphe de la découverte.

[48] Gentilium rector.—S.-M.

[49] Armaturarum tribunus. Chef de l'arsenal.—S.-M.

XXXIX. Jugement des coupables.

Amm. l. 15, c. 5.

Till. art. 35.

L'empereur, en étant instruit, ordonne une nouvelle information par-devant les juges de son conseil, et tous les officiers de guerre. Les juges, pour ne pas commettre leur infaillibilité, daignaient à peine jeter la vue sur la prétendue lettre de Silvanus qu'ils avaient déja eue sous les yeux. Mais Florentius, fils de Nigrinianus, et lieutenant du grand-maître des offices[50], la considérant avec plus d'attention, découvrit des traces de la première écriture, et dévoila toute la fourberie. L'empereur, ayant enfin entr'ouvert les yeux, commence par déposer le préfet du prétoire; il ordonne qu'il soit appliqué à la question: mais les amis du préfet obtiennent la révocation de cet ordre. Eusèbe et Edésius souffrirent la torture; le premier s'avoua complice; l'autre persista dans la négative et fut déclaré innocent. L'affaire n'eut pas d'autre suite. Le préfet fut seul puni par la perte de sa charge. Lollianus déja consul fut mis en sa place. Dynamius, qui méritait mille morts, fut récompensé comme un sujet de grande ressource pour les coups d'état; on lui donna le gouvernement de la Toscane[51].

[50] Agens pro magistro officiorum.—S.-M.

[51] Le commandant de cette province portait le titre de Correcteur. Cum Correctoris dignitate regere jussus est Tuscos.—S.-M.

XL. Révolte de Silvanus.

Amm. l. 15, c. 5.

Jul. ad Ath. p. 274, et or. 1, p. 48 et or. 2, p. 98 et 99.

Hier. chron.

Aurel. Vict. de Cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 227.

Eutr. l. 10.

[Theoph. p. 37.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 19.

Silvanus était à Cologne[52], où il apprenait tous les jours quelque nouvel outrage que ses gens recevaient d'Apodémius. Il ne douta plus qu'on ne l'eut ruiné dans l'esprit de l'empereur, et qu'il ne fût bientôt condamné selon l'usage de Constance, sans être entendu. Craignant moins les Barbares qu'une cour corrompue, il songea à se jeter entre leurs bras. Mais le tribun Laniogaise, cet homme fidèle, qui seul avait accompagné Constant jusqu'au dernier soupir, lui représenta que les Francs ne manqueraient pas de le faire périr comme un compatriote infidèle, ou de le vendre à ses ennemis. Silvanus, au désespoir, crut que l'unique moyen qui lui restait d'éviter la peine du crime dont on l'accusait faussement, était de le commettre. Il gagne secrètement à force de promesses les premiers officiers, et ayant assemblé les troupes, il arrache la pourpre d'un drapeau[53], s'en enveloppe, et se fait proclamer empereur.

[52] Nommée Colonia Agrippina, ou simplement Agrippina.—S.-M.

[53] Cultu purpureo a draconum et vexillorum insignibus abstracto.—S.-M.

XLI. Ursicin envoyé contre Silvanus.

Amm. l. 15, c. 5.

Cette nouvelle arrive quelques jours après à Milan, à l'entrée de la nuit. Constance, frappé comme d'un coup de foudre, assemble sur-le-champ le conseil: la crainte avait glacé les cœurs; on se regardait sans ouvrir aucun avis. Le silence fut enfin rompu par un murmure général: tous se disaient à l'oreille qu'Ursicin était seul en état de rétablir les affaires; qu'on avait eu grand tort de l'outrager par des soupçons injurieux. L'empereur frappé de ces réflexions, et les faisant lui-même, mande Urcisin par l'introducteur de la cour[54]; c'était l'inviter de la manière la plus distinguée: il le reçoit avec honneur et amitié: celui qui n'était quelques jours auparavant qu'un séditieux et un rebelle[55], est maintenant la ressource et l'appui de l'empire[56]. Les ennemis d'Ursicin, qui l'étaient également de Silvanus, applaudissaient eux-mêmes à ce choix; et pour cette fois leur joie était sincère, car en mettant aux prises ces deux capitaines, ils ne pouvaient manquer de trouver dans la perte de l'un de quoi se consoler du succès de l'autre. Ursicin voulait se justifier avant que de partir: l'empereur lui représenta avec douceur que dans un péril si pressant il n'était pas question d'éclaircissements ni d'apologies, mais de réconciliation et de concorde pour concourir unanimement au salut de l'état. On dressa le plan qu'Ursicin devait suivre; et pour faire croire à Silvanus que la cour n'était pas instruite de sa rébellion, Constance lui manda en termes très-affectueux qu'il était satisfait de ses services; qu'il lui conservait tous ses titres, et qu'il lui adressait son successeur pour l'installer dans le commandement. On fait aussitôt partir Ursicin avec dix tribuns et officiers des gardes, qu'il avait demandés pour le seconder dans sa commission. L'historien Ammien Marcellin était de ce nombre[57]. Le général sortit de Milan avec un grand cortége, qui l'accompagna fort loin hors de la ville; et quoiqu'il sentît bien que ses ennemis regardaient cette pompe comme celle d'une victime qu'on envoie au sacrifice, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la rapidité des révolutions humaines, en comparant l'état brillant dans lequel il paraissait alors, avec le péril qu'il avait couru quelques jours auparavant.

[54] Admissionum magister.—S.-M.

[55] Orientis vorago.—S.-M.

[56] Dux prudentissimus et Constantini magni commilito.—S.-M.

[57] Avec un certain Vérinianus. Inter quos ego quoque eram cum Veriniano collega.—S.-M.

ΧLII. Déguisement d'Ursicin.

Il faisait une extrême diligence: cependant il fut prévenu par la renommée. Arrivé à Cologne, il trouva Silvanus trop bien affermi, pour pouvoir être abattu par la force. Les mécontents accouraient en foule de toutes les provinces, et s'empressaient d'offrir leurs services. Silvanus avait déja une nombreuse armée. Ursicin, soit qu'on lui eût dicté cette leçon, soit qu'il crût que la fourberie cesse de l'être quand elle s'emploie contre un rebelle, fit alors un personnage bien opposé à cette noble franchise qu'on lui attribue. Pour endormir Silvanus et l'amener insensiblement à sa perte, il feignit d'entrer dans toutes ses vues, et d'épouser toutes ses passions. Ce rôle était difficile à soutenir; il avait affaire à un homme clairvoyant: il lui fallut et beaucoup de souplesse pour plier sous la fierté d'un maître d'autant plus jaloux de sa puissance, qu'elle était moins légitime, et beaucoup de circonspection pour compasser toutes ses démarches: au moindre soupçon de déguisement, il était perdu lui et les siens. Il réussit dans ce manége trop bien pour l'honneur de sa vertu. En peu de temps il gagna entièrement la confiance de Silvanus: il était de tous ses repas, de tous ses conseils. Silvanus l'associait à ses mécontentements; les disgrâces d'Ursicin fondaient une partie de ses reproches: N'est-il pas indigne, répétait-il souvent en public et en particulier, qu'on ait prodigué les consulats et les premières dignités de l'empire, à des hommes sans mérite; tandis que de tant de travaux nous n'avons, Ursicin et moi, remporté d'autre récompense, que d'être l'un traité en criminel d'état, l'autre traîné du fond de l'Orient pour servir de but aux traits de la calomnie?

XLIII. Mort de Silvanus.

Le moment arriva qu'il fallait ou se défaire de Silvanus, ou marcher sous ses étendards. Le pays était épuisé, et le soldat qui commençait à manquer de vivres, murmurait déja, et demandait le pillage de l'Italie. Dans cette crise Ursicin, après avoir cent fois changé d'avis, se détermina à tenter quelques officiers, qu'il savait être mécontents du général, et dont il connaissait la discrétion et la dextérité. Après avoir exigé leur serment, il leur fait part de son dessein: c'était de gagner par leur entremise un corps de Gaulois et d'Illyriens[58], dont la fidélité ne tiendrait pas contre des sommes répandues à pleines mains. Ces officiers mirent en œuvre de simples soldats, qui, couverts de leur obscurité, distribuant à propos l'argent et les promesses, débauchèrent en une seule nuit un grand nombre de leurs camarades. Au lever du soleil ils s'attroupent, et formant un bataillon ils forcent l'entrée du palais, égorgent la garde, poursuivent Silvanus dans une chapelle où il s'était réfugié, et le percent de mille coups. Ursicin lui-même et tout l'empire pleura ce brave capitaine, que la calomnie avait précipité dans le crime, en persécutant son innocence, et que la noirceur de ses ennemis rendrait excusable, si aucun motif pouvait excuser la révolte contre le légitime souverain. Il ne porta la pourpre que vingt-huit jours.

[58] On voit dans Ammien Marcellin que ces corps étaient désignés par les noms de Bracati et de Cornuti. Voyez la notice de l'Empire.—S.-M.

XLIV. Joie de Constance.

Quelques jours avant la mort de Silvanus, le peuple assemblé à Rome dans le grand cirque, s'était unanimement écrié: Silvanus est vaincu. L'histoire nous fournit plusieurs exemples de ces pressentiments populaires, produits par le désir et par l'espérance, et que la superstition voudrait faire passer pour des révélations surnaturelles. La nouvelle de cette mort fut pour Constance un sujet de triomphe: il ajouta ce nouveau titre de victoire aux prospérités dont il se vantait. Sa vanité croissait sans mesure par les hyperboles de la flatterie: c'était un art que le prince encourageait de plus en plus, en méprisant et en éloignant de sa personne tous ceux qui ne le savaient pas. Il ignorait sans doute que la louange n'est d'aucun prix pour ceux auprès desquels le blâme est criminel, et le silence dangereux. Aussi avare d'éloges pour les autres qu'il en était avide pour lui-même, loin d'en accorder au succès d'Ursicin, il ne lui écrivit que pour se plaindre qu'on eût détourné une partie des trésors dont Silvanus s'était emparé: il ordonnait d'en faire une sévère recherche, et d'appliquer à la question un officier nommé Rémigius, chargé de la caisse militaire[59]. Les informations prouvèrent que personne n'avait touché à ces trésors.

[59] Rationarius apparitionis armorum magister.—S.-M.

XLV. Punition des amis de Silvanus.

Amm. l. 15, c. 6.

Jul. or. 1, p. 48 et 49; or. 2, p. 99 et 100, ed. Spanh.

Après la mort de Silvanus, on poursuivit ses prétendus complices: on mit aux fers tous ceux qu'on voulut soupçonner, et les délateurs firent très-bien leur devoir. Proculus, officier de la garde de Silvanus, se signala par son courage. Il était d'une faible complexion. Dès qu'on le vit exposé à la torture, on craignit que la rigueur des tourments ne le fît mentir aux dépens de beaucoup d'innocents. Mais la probité lui prêta des forces: la plus violente torture ne lui arracha aucune parole qui pût nuire à personne; il persista même à justifier Silvanus, protestant que la nécessité seule l'avait forcé à la révolte: il le prouvait en faisant remarquer que cinq jours avant de prendre le titre d'Auguste, ce général avait payé la montre aux soldats au nom de Constance, et qu'il les avait exhortés à continuer d'être braves et fidèles. Péménius qui avait si bien défendu contre Décentius la ville de Trèves, Asclépiodote et deux comtes francs, Lutton et Maudion, furent mis à mort avec plusieurs autres. Cependant on épargna les jours du fils de Silvanus encore enfant; et le généreux Malarich échappa à cette sanglante proscription.

XLVI. Intrépidité de Léontius, préfet de Rome.

Amm. l. 15, c. 7.

Dans ce même temps Léontius, préfet de Rome, faisait un meilleur usage de la sévérité nécessaire contre des séditieux. C'était un juge irréprochable, toujours prêt à donner audience, équitable dans les jugements, naturellement doux et bienfaisant, mais ferme et inflexible quand il fallait maintenir et venger l'autorité publique. Le peuple se souleva d'abord contre lui pour un sujet très-léger. Léontius faisait conduire en prison un cocher du cirque, nommé Philoromus. Toute la populace, dont ce misérable était l'idole, se mit à le suivre en tumulte, et à menacer le préfet, croyant l'intimider. Mais ce magistrat intrépide fit saisir les plus mutins, et après leur avoir fait donner la torture sans que personne osât les défendre, il les condamna au bannissement. Peu de jours après, la sédition se ralluma, sous le prétexte que la ville manquait de vin. Au premier bruit de cette émeute, le préfet, malgré les instances de ses amis et de ses officiers, qui le conjuraient de ne pas s'exposer à la fougue d'une multitude forcenée et capable des plus extrêmes violences, va droit à la place[60] où le peuple était rassemblé. La plupart de ses gens prennent l'épouvante et l'abandonnent. Pour lui, resté presque seul, mais plein d'assurance au milieu des regards furieux et des cris de cette populace enragée, il reçoit sans s'émouvoir toutes leurs injures; et du haut de son char promenant ses yeux sur cette foule immense, il reconnaît à sa grande taille un homme qu'on lui avait désigné comme le chef des séditieux; il lui demande s'il n'est pas Pierre Valvomer: celui-ci lui ayant répondu avec insolence, que c'était lui-même, le préfet, malgré les clameurs, le fait saisir, lier et étendre sur le chevalet. En vain ce scélérat appelle-t-il du secours, le peuple prend la fuite à ce spectacle, et laisse son chef dans les tourments qu'on lui fait souffrir sur la place même, avec autant de liberté que dans une salle de justice. Léontius le relégua ensuite dans le Picenum (Marche d'Ancône), où Patruinus, gouverneur de la province, le fit mourir peu de temps après, pour avoir violé une fille de condition.

[60] Cette place se nommait Septemzodium.—S.-M.

XLVII. Constance jette les yeux sur Julien pour le faire César.

Amm. l. 15, c. 8.

Zos. l. 3, c. 1.

Jul. ad Ath. p. 274.

Liban. or. 10, t. 2, p. 280.

Ursicin était resté dans la Gaule avec le titre de commandant. Mais l'armée de Silvanus s'était dissipée après sa mort; et comme on n'avait envoyé Ursicin dans cette province que pour faire périr Silvanus ou pour périr lui-même, ce qui était presque indifférent à la cour, les ennemis de ces deux braves capitaines, se voyant délivrés de l'un, ne songeaient plus qu'à traverser les succès de l'autre. Constance, qu'ils gouvernaient sans qu'il s'en aperçût, aimait autant laisser la Gaule à la merci des Barbares, que de donner des forces à un général qui lui était suspect. Ainsi les Francs, les Allemans, les Saxons ne trouvaient plus d'obstacle: ils avaient pris et ruiné le long du Rhin quarante-cinq villes[61], dont ils avaient emmené les habitants en esclavage; ils occupaient sur la rive gauche du fleuve, depuis la source jusqu'à l'embouchure, une lisière de plus de douze lieues de large[62], et ils avaient dévasté trois fois autant de terrain: on n'osait plus y faire paître les troupeaux; il fallait semer et labourer dans l'enceinte des villes, et les moissons qu'on y recueillait faisaient toute la subsistance des habitants. L'alarme se répandait encore plus loin que le ravage, et plusieurs villes de l'intérieur du pays étaient déja abandonnées. Dans le même-temps les Quades et les Sarmates infestaient la Pannonie et la haute Mésie. L'Orient resté sans chef depuis le départ de Gallus, était insulté par les Perses. Constance ne savait quel parti prendre. D'un côté il croyait sa présence nécessaire en Italie; de l'autre, sa défiance naturelle et l'exemple des prétendus projets de Gallus, lui persuadaient que partager sa puissance, c'était s'en dépouiller. Cependant l'impératrice Eusébia vint à bout de calmer ses craintes, et de le déterminer à revêtir Julien de la pourpre des Césars. Avant que de développer cet événement, il est à propos de reprendre l'histoire de ce prince depuis l'élévation de Gallus.

[61] Le texte de Zosime n'en compte que quarante, ἤδη τεσσαράκοντα πόλεις ἐπικειμένας τῷ Ῥήνῳ κατειληφότας·—S.-M.

[62] On voit par le récit d'Ammien Marcellin qu'ils prirent alors Cologne, et que leur puissance s'étendait jusque dans le centre de la Gaule.—S.-M.

XLVIII. Études de Julien.

Jul. ep. 51, p. 434.

Liban. or. 5, t. 2, p. 173; et or. 10, p. 265. Eunap. in Max. t. 1, p. 47, et in Liban. p. 97 et 98, ed. Boiss.

[Greg. Naz. t. 1, p. 58.]

Socr. l. 3, c. 1.

Soz. l. 5, c. 2.

Julien, sorti du château de Macellum, demanda la permission d'aller à Constantinople, pour y perfectionner ses connaissances. Constance, qui avait intérêt d'occuper cet esprit vif et ardent, y consentit volontiers. Mais il ne lui permit d'écouter que des maîtres chrétiens. Il lui proposait lui-même quelquefois des sujets de déclamation. Le jeune prince simple dans ses habits, sans suite et sans équipage, s'abaissant au niveau de ses camarades, fréquentait les écoles des rhéteurs et des philosophes. Cette modestie, loin de l'obscurcir, servait de lustre à ses talents. Comme il parlait familièrement à tout le monde, tout le monde aimait à parler de lui; on louait la beauté de son génie, la bonté de son cœur; on s'accordait à dire qu'il était digne du diadème. Ce grand éclat ne tarda pas à blesser les yeux de Constance: il lui ordonna de quitter Constantinople et de se retirer à Nicomédie, ou en tel lieu de l'Asie qu'il voudrait choisir. Libanius, fameux rhéteur, enseignait alors à Nicomédie: c'était un des plus ardents défenseurs du paganisme. Constance défendit à Julien de l'aller entendre; et le rhéteur Ecébolus, sous qui le prince avait étudié à Constantinople, alors chrétien, païen ensuite, et dont la religion tournait au gré de la cour, lui fit jurer à son départ, qu'il ne prendrait pas les leçons de Libanius. Julien n'osa, à ce qu'il dit lui-même, violer ce serment; mais il ne se fit pas de scrupule de l'éluder. Il recueillait et étudiait secrètement les ouvrages de ce rhéteur, qu'il admirait: en quoi assurément il lui faisait trop d'honneur. Son esprit souple et docile en prit une si forte teinture, qu'il y perdit beaucoup de cette noble et énergique simplicité qui sied à un prince; et qu'il se pénétra de toute la pédanterie de son modèle, comme on le voit par ses ouvrages. Mais un magicien, caché à Nicomédie pour éviter la rigueur des lois, fit bien plus de mal à Julien; il empoisonna son cœur d'une curiosité criminelle et insensée pour ce qu'on appelle les sciences secrètes.

XLIX. Il se livre à la magie et à l'idolâtrie.

Jul. ad Them. p. 259, et or. 4. p. 130, et ep. 51, p. 434.

Liban. or. 4, t. 2, p. 151; or. 5, p. 173 et or. 10, p. 263 et 264.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 58, 59 et 61.

Eunap. in Ædes. t. 1, p. 26 et 27, et in Max. p. 47. ed. Boiss.

Socr. l. 3, c. 1.

Theod. l. 3, c. 3.

Soz. l. 5, c. 2.

L'Asie était alors infectée d'une secte de graves charlatans, qui faisaient un mélange monstrueux des opinions de Platon avec les superstitions de la magie. C'étaient des fourbes qui firent de Julien un fanatique. Ils trouvèrent dans sa vertu mélancolique une matière toute préparée et prompte à s'allumer. Il devint astrologue, théurgiste, nécromancien. Il alla à Pergame consulter Edésius: il y fit une étroite liaison avec Maxime d'Ephèse, Chrysanthius de Sardes, Priscus d'Epire, Eusèbe de Carie, Iamblique d'Apamée, tous disciples de ce prétendu sage. Ces imposteurs s'entendaient à se vanter mutuellement, à flatter le jeune prince, et à lui promettre l'empire. Edésius était le chef de la cabale; Maxime en était l'oracle: sa naissance, ses richesses, son éloquence d'enthousiaste, son extérieur majestueux et composé, le ton de sa voix concerté avec le mouvement de ses yeux, sa barbe blanche et vénérable, aidaient infiniment à la séduction. Julien l'alla trouver à Ephèse. Maxime captiva entièrement l'esprit du nouveau prosélyte; il l'initia à ses mystères par des cérémonies effrayantes, dont l'impression réelle grave profondément les plus absurdes chimères. Il le mit en relation avec les démons; et ce fut, selon Libanius, à cet heureux commerce que Julien fut dans la suite redevable de tant de succès. Ces génies officieux, dit le sophiste aussi visionnaire que son héros, le servaient en amis fidèles; ils le réveillaient dans son sommeil; ils l'avertissaient des dangers; c'était avec eux qu'il tenait conseil; ils le guidaient dans toutes les opérations de la guerre, quand il était à propos de combattre, d'aller en avant ou de faire retraite, ils dirigeaient ses campements. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Julien ébloui des prestiges de Maxime, renonça entre ces mains à la religion chrétienne, contre laquelle son cœur était depuis long-temps révolté. Il était alors âgé de vingt ans. Il choisit le soleil pour son Dieu suprême. Nous avons de lui un discours adressé à Salluste, où il représente cet astre comme le père de la nature, le Dieu universel, le principe des êtres intelligibles et sensibles. Entêté de ces vaines idées, il devint un dévot extatique de l'idolâtrie; il y mettait sa félicité; il gémissait sur les ruines des temples et des idoles; il désirait ardemment de la remettre en honneur, et il disait à ses amis qu'il rendrait les hommes heureux s'il parvenait jamais à la puissance souveraine. Gallus fut alarmé de ces nouvelles; il lui envoya Aëtius afin de le sonder. Il ne fut pas difficile à Julien de tromper Aëtius; il n'eut besoin, pour lui paraître parfait chrétien, que d'affecter un grand zèle pour la cause de l'arianisme. Mais il ne lui était pas si aisé d'en imposer à Constance, qui était averti de ses discours, et que la jalousie rendait clairvoyant. Julien porta l'hypocrisie jusqu'à se faire raser, prendre l'habit de moine, et remplir à Nicomédie les fonctions de lecteur. D'ailleurs il pratiquait toutes les vertus civiles: tant qu'il fut en Asie, il s'y fit estimer par son empressement à faire du bien, n'épargnant ni dépenses ni fatigues pour secourir les malheureux, et pour défendre les intérêts de la justice même contre ses parents et ses amis.

L. État de Julien après la mort de Gallus.

Jul. ad Ath. p. 274, et ad Them. p. 259 et or. 3, p. 118.

[Amm. l. 15, c. 2, et 8.]

Liban. or. 5, t. 2, p. 176, et or. 10, p. 266-268.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 111.

Après la disgrace tragique de son frère, on s'assura de sa personne, comme je l'ai déja raconté; et il vécut dans une espèce de captivité pendant sept mois, dont il passa la plus grande partie à Milan. L'eunuque Eusèbe avait juré sa perte: mais l'impératrice Eusébia eut pitié de son infortune. Elle engagea son mari à ne le pas condamner sans l'entendre; elle rassura Julien, et le présenta à l'empereur. Constance ne l'avait encore vu qu'une fois, en Cappadoce: il le reçut assez favorablement et lui promit une seconde audience. Mais l'eunuque, craignant que l'empereur ne se laissât attendrir à la voix du sang et de l'innocence, vint à bout de l'empêcher. Tout ce que sa protectrice put obtenir en sa faveur, ce fut la liberté de retourner sur les terres de sa mère en Bithynie ou en Ionie. Pendant qu'on préparait son voyage, il alla passer quelques jours à Côme près de Milan. Mais sur la fausse nouvelle qui se répandit alors de la révolte d'Africanus, Constance changea d'avis; il voulait le retenir, et ce ne fut qu'avec peine qu'Eusébia obtint qu'il irait en Grèce. On regarda même ce voyage comme un exil, parce que Julien n'avait en ce pays ni terres ni maison. Pour lui, il préférait le séjour de la Grèce à celui de la cour: c'était la patrie de ses dieux, la scène où son imagination prenait plaisir à s'égarer. D'ailleurs il espérait trouver à Athènes les maîtres les plus habiles, et, ce qui redoublait son empressement, des magiciens supérieurs, même à ceux de l'Asie.

LI. Julien à Athènes.

Liban. or. 5, t. 2, p. 175, et or. 10, p. 268.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 121 et 122.

Basil. ep. 41, t. 3, p. 124.

Amm. l. 25. c. 4.

Eunap. in Max. t. 1, p. 52 et 53, ed. Boiss.

Vict. epit. p. 228.

Athènes était encore la plus florissante école de l'univers. On commençait les études à Césarée de Palestine, à Constantinople, à Alexandrie; on allait les achever à Athènes. L'émulation y dégénérait en cabale; et l'avarice autant que la gloire animait les professeurs. Chacun d'eux avait sa faction. On arrêtait sur toutes les avenues, dans tous les ports, à tous les passages les écoliers qui arrivaient d'ailleurs; on se les disputait avec chaleur; et les plus forts les entraînaient aux écoles dont ils étaient partisans. Julien y arriva vers le mois de mai de cette année: il n'y resta que quatre ou cinq mois. Son savoir excita bientôt l'admiration. Les jeunes gens et les vieillards, les philosophes et les orateurs s'empressaient de l'entendre. Les païens surtout s'attachaient à lui par une secrète sympathie; ils lui souhaitaient l'empire; ils offraient même en particulier des sacrifices, afin de l'obtenir pour maître. Mais saint Grégoire et saint Basile qui fréquentaient les écoles d'Athènes, formaient des vœux tout contraires. Julien étudia avec eux les livres saints, et c'est un des reproches dont saint Basile le foudroie dans les lettres qu'il lui écrivit avec tant de liberté, lorsque devenu empereur il se fut déclaré l'ennemi du christianisme. Saint Grégoire qui devait un jour lancer contre lui tous les traits de la plus forte éloquence, jugeant dès lors de ce jeune prince par l'extérieur, n'en augurait rien que de sinistre. Julien était d'une taille médiocre; il avait les cheveux bouclés, la barbe hérissée et pointue, les yeux vifs et pleins de feu, les sourcils bien placés, le nez bien fait, la bouche un peu trop grande et la lèvre inférieure rabattue, le col gros et courbé, les épaules larges; toute sa personne était bien formée; il était dispos et fort sans être robuste. Mais les défauts de son esprit altéraient par des habitudes vicieuses, ce que la nature avait mis d'agréments dans ses traits. Sa tête était dans un mouvement continuel; il haussait et baissait sans cesse les épaules; la vivacité de ses regards toujours errants et incertains avait quelque chose de rude et de menaçant; sa démarche était chancelante; il portait dans ses traits et dans ses éclats de rire un air de raillerie et de mépris: des distractions fréquentes, des paroles embarrassées et entrecoupées; des questions sans ordre et sans réflexion, dont il n'attendait pas la réponse; des réponses toutes pareilles qui se croisaient les unes les autres, et qui n'avaient ni méthode ni solidité, marquaient assez le désordre de son ame. Ce fut sur ces indices que saint Grégoire le montrant un jour à ses amis, leur dit en soupirant: Quel monstre l'empire nourrit dans son sein! fasse le ciel que je sois un faux prophète! Julien contracta une liaison intime avec le grand-prêtre d'Éleusis, que Maxime lui avait annoncé comme un homme rare et encore plus savant que lui. Il est vraisemblable qu'il se fit initier aux mystères de Cérès: car malgré les édits des empereurs cette superstition se conserva dans le secret; jusqu'à ce qu'Alaric, quarante ans après, ayant passé les Thermopyles, la détruisit avec le temple.

LII. Il est rappelé à Milan.

Jul. ad Ath. p. 274, et or. 3, p. 121.

Liban. or. 10, t. 2, p. 235 et 268.

Zos. l. 3, c. 1.

Julien finissait sa vingt-quatrième année. Renfermé jusque-là dans un cercle étroit, il s'était accoutumé à se repaître des applaudissements de l'école. Les sophistes d'Athènes lui composaient une petite cour. Admiré dans une ville qui avait été comme le berceau et qui était encore un des plus célèbres asyles de l'idolâtrie, il ne désirait rien tant que d'y fixer sa demeure, lorsqu'il reçut un ordre de Constance de se rendre à Milan. Eusébia avait enfin déterminé son mari à le nommer César. Elle lui avait représenté que Julien était jeune, simple, sans aucune pratique des affaires; qu'il ne connaissait que les livres et les écoles; que l'empereur n'ayant besoin que d'un fantôme qui le représentât, personne n'était plus propre à faire ce rôle. S'il réussit, disait-elle, la gloire vous en reviendra toute entière; s'il périt, vous serez défait du dernier de tous ceux qui pouvaient vous porter ombrage. Julien aurait préféré le séjour des climats les plus sauvages à celui d'une cour meurtrière, où le glaive teint du sang de son frère semblait attendre sa tête. Rempli d'inquiétude, il monte au temple de Minerve: là fondant en larmes, appuyé sur la balustrade sacrée, il supplie la déesse de lui ôter la vie plutôt que de le livrer aux assassins de sa famille. Ses vœux furent inutiles; il fallut obéir. Quand il fut arrivé à Milan, on le logea dans le faubourg. Eusébia l'envoya plusieurs fois visiter de sa part; elle lui fit dire de demander hardiment ce qu'il désirerait. Julien ne voulait d'abord pour toute grace que d'être renvoyé sur ses terres. Mais il fut, dit-il, averti par une inspiration secrète, que les dieux l'appelaient à la cour; qu'il devait s'abandonner à leur conduite, et que, pour éviter un danger incertain et éloigné, il allait se jeter dans un péril présent et inévitable.

LIII. Il paraît à la cour.

Jul. ad Ath. p. 274, et or. 3, p. 121.

Amm. l. 15, c. 8.

Constance communiqua son dessein à ses courtisans le 31 d'octobre: il leur avoua pour la première fois qu'il ne pouvait porter seul le poids de tant d'affaires, ni se partager entre tant de soins qui se multipliaient tous les jours. On conçoit aisément combien ce discours essuya de contradictions flatteuses, et avec quelle chaleur on soutint contre le prince même l'honneur de sa capacité, encore plus étendue que son empire. Ceux qui se reprochaient d'avoir mérité le ressentiment de Julien, représentaient avec zèle ce qu'on avait à craindre du titre de César; ils rappelaient l'exemple de Gallus. Eusébia seule l'emporta sur tous ces raisonnements politiques; et l'empereur déclara qu'il avait pris son parti, et que Julien allait être César. On mande au prince sa nouvelle fortune; on lui ordonne de venir loger au palais. Ce fut pour lui un nouveau sujet de douleur. Il écrivit aussitôt à Eusébia, pour la supplier de lui obtenir la permission de s'éloigner; mais il n'osa envoyer sa lettre sans avoir consulté ses dieux. Ceux-ci s'entendaient apparemment avec la cour, et peut-être avec une ambition secrète que Julien ne démêlait pas bien lui-même: ils le menacèrent, dit-il, de la mort la plus honteuse, s'il refusait un présent dont ils étaient les auteurs. Il alla donc au palais, et il crut avoir besoin d'autant de courage que s'il eût porté sa tête sur l'échafaud. Les courtisans les moins satisfaits de son élévation, lui témoignent le plus d'empressement. On lui coupe sa longue barbe, on lui ôte son manteau de philosophe, on l'habille en homme de guerre. Sa modestie, ses yeux baissés, son air emprunté, firent pendant quelque temps le divertissement de la cour. Le fracas et le brillant dont il se voyait environné au sortir d'une vie obscure et tranquille, achevaient de le déconcerter. Nourri des idées philosophiques, instruit à mépriser ce que les courtisans adorent, il se regardait comme transporté par enchantement dans un autre monde, où tout jusqu'au langage lui était étranger. Il faisait réflexion que si la puissance a procuré de la gloire à ceux qui ont su en bien user, elle a été pour une infinité d'autres un écueil funeste. Agité de ces craintes, il alla les communiquer à l'empereur, qui le renvoya à Eusébia. Cette princesse le voyant interdit et embarrassé: Vous avez déja reçu, lui dit-elle, une partie de ce que vous méritez: soyez-nous fidèle, et bientôt vous recevrez ce qui vous manque encore: il est temps de vous défaire de cette philosophie sombre et bizarre, qui vous éloignerait des faveurs du prince.