[455] Voici comment Ammien Marcellin (l. 26, c. 6) dépeint l'état des choses. Hæc lacrymosa, dit-il, quæ incitante Petronio sub Valente clausere multas paupertinas et nobiles domos, impendentiumque spes atrocior, provincialium et militum paria gementium sensibus imis hærebant; et votis licet obscuris et tacitis permutatio statûs præsentis ope numinis summi, concordi gemitu poscebatur.—S.-M.
XXX.
Intrigues de Procope.
Amm. l. 26, c. 6. Zos. l. 4, c. 5.
La disposition des esprits fit concevoir à Procope un dessein supérieur à son génie encore plus qu'à sa fortune. Il crut que le désespoir général lui rendrait facile à exécuter ce que le sien lui suggérait. N'ayant à risquer qu'une vie plus déplorable que la mort, il résolut de périr, ou de se rendre maître de l'empire[456]. Il se découvrit d'abord à un eunuque de la cour nommé Eugène, disgracié depuis peu, et très-capable par son ressentiment et par ses richesses de le seconder avec zèle et avec succès. Eugène lui promit de sacrifier tout pour une si noble entreprise. On voyait alors tous les jours passer par Constantinople des troupes qui filaient vers l'intérieur de la Thrace, pour garnir les bords du Danube. Deux cohortes[457] venaient d'arriver, et devaient séjourner dans la ville pendant deux jours. Procope, qui connaissait plusieurs de leurs officiers, les gagna par ses promesses: ils s'obligèrent par serment à le servir.
[456] Procopius ærumnis diuturnis attritus, et vel atrocem mortem clementiorem ratus malis quibus afflictabatur, aleam periculorum omnium jecit abrupte. Amm. Marcell. l. 26, c. 6.—S.-M.
[457] C'étaient les Divitenses et les Tungricani juniores, comme on l'apprend d'Ammien Marcellin, l. 26, c. 6.—S.-M.
XXXI.
Procope prend le titre d'empereur.
Amm. l. 26, c. 6.
Themist. or. 7, p. 91.
Zos. l. 4, c. 5.
Hier. chron.
Idat. chron.
Socr. l. 4, c. 3.
Till. Valens. note 1.
La révolution fut rapide. Dès la nuit suivante ses partisans vont saisir les magistrats dans leurs lits; ils traînent les uns dans les prisons; ils font aux autres une prison de leur maison même. Au point du jour, le 28 de septembre, Procope se rend aux bains d'Anastasie, où les deux cohortes étaient logées. C'était un vaste édifice qui avait pris le nom d'une sœur de Constantin. Les conjurés qui, pendant la nuit, avaient engagé dans leur complot leurs camarades et les soldats, le reçoivent avec joie au milieu d'eux et forment sa garde. Comme on ne trouvait pas de quoi lui faire les ornements impériaux, on l'habilla de plusieurs pièces qui lui donnaient l'air d'un empereur de théâtre[458]. En cet état on l'éleva sur un pavois pour le montrer aux troupes. Le nouvel Auguste soutint fort mal sa dignité; pâle et tremblant, comme un criminel, il remercia avec bassesse les auteurs de son élévation, leur promettant plus de richesses et d'honneurs qu'il n'en aurait pu donner, supposé même qu'il fût jamais devenu paisible possesseur de l'empire.
[458] Le portrait qu'Ammien Marcellin fait de son élévation est une véritable caricature. Stetit itaque, dit-il, subtabidus (excitum putares ab inferis), nusquam reperto paludamento, tunicâ auro distinctâ, ut regius minister, indutus, a calce in pubem in pædagogiani pueri speciem, purpureis opertus tegminibus pedum: hastatusque purpureum itidem pannulum læva manu gestabat, ut in theatrali scena simulacrum quoddam insigne per aulæum vel mimicam cavillationem subitò putares emersum. Amm. Marcell. l. 26, c. 6.—S.-M.
XXXII.
Il se rend maître de C. P.
Amm. l. 26, c. 6.
Themist. or. 7, p. 91.
Zos. l. 4, c. 5 et 6.
Dans ce ridicule appareil il sortit escorté d'une garde nombreuse. Les soldats sous leurs enseignes marchaient en ordre de bataille; et pour jeter l'effroi, ils frappaient à grands coups de javelots leurs boucliers, qu'ils tenaient élevés sur leurs têtes, afin de se mettre à couvert des pierres et des tuiles dont on aurait pu les accabler du haut des toits. Entre les premiers de la ville, les uns étaient déja arrêtés; les autres, surpris de cet événement imprévu, se tenaient renfermés, sans savoir quel parti prendre. Le peuple, sortant dans les rues, ne témoignait d'abord qu'une curiosité froide et indifférente. Cependant la haine universellement répandue contre Pétronius, jointe aux charmes de la nouveauté, rendait agréable à la plupart cette révolution subite. Les esclaves, la vile populace, les bas-officiers du palais, les vieux soldats qui avaient obtenu leur congé, se joignent de gré aux rebelles, ou sont entraînés par force. Les habitants d'une condition plus honnête et d'un esprit plus sensé s'échappent de la ville, passent le Bosphore, et vont avec empressement se rendre au camp de Valens. Procope à cheval traversait la foule, affectant un air affable et un sourire populaire à travers lequel on démêlait aisément ses craintes. Étant arrivé près de la salle du sénat, il monta sur le tribunal; et comme l'assemblée nombreuse dont il était environné, au lieu des acclamations ordinaires, demeurait dans un morne silence, il se crut au dernier moment de sa vie, un tremblement universel le saisit, et il resta long-temps debout sans pouvoir proférer une parole. Enfin, faisant un effort, il commença d'une voix faible et entrecoupée à parler de son alliance avec la famille des derniers empereurs. Ses partisans le tirèrent d'embarras en l'interrompant par un murmure flatteur, suivi aussitôt des acclamations confuses du peuple qui le proclama empereur. Plus heureux qu'il n'avait espéré, il entre dans le sénat, où n'ayant trouvé aucun sénateur, mais une poignée de gens sans aveu, il va en diligence prendre possession du palais impérial. Il attire le peuple par toutes les amorces que les tyrans ne manquent pas de présenter d'abord pour gagner les esprits: il promet d'abondantes largesses et la réduction des impôts. Il fait ouvrir le trésor public, les magasins, les arsenaux; il commence lui-même le pillage, et abandonne le reste à l'avidité du peuple.
XXXIII.
Artifices de Procope.
Amm. l. 26, c. 7.
Themist. or. 7, p. 91 et 92.
Zos. l. 4. c. 5 et 6.
Pour animer la confiance des habitants par une vaine apparence de succès, il faisait secrètement partir de Constantinople des courriers, qui, rentrant bientôt après couverts de sueur et de poussière, feignaient d'apporter des nouvelles de l'Orient, de l'Illyrie, de l'Italie, de la Gaule. Ils débitaient hardiment que Valentinien était mort, que tout pliait au nom du nouveau prince; et, ce qu'on aurait peine à croire, si la chose n'était attestée par un auteur contemporain, Procope se faisait présenter publiquement des députés supposés de la Syrie, de l'Égypte, de l'Afrique, de l'Espagne, qui venaient lui offrir les hommages de ces provinces éloignées, comme si par enchantement ils eussent été tout à coup transportés des extrémités de l'empire. Il fallait paraître dupe d'un artifice si grossier, pour éviter d'être mis aux fers et jeté dans les prisons. Tout était plein d'émissaires et de délateurs qui observaient l'air du visage, les paroles, le silence même.
XXXIV.
Il donne les charges à ses partisans.
Il destitua les magistrats établis par l'empereur, et mit en leur place ses créatures. Salluste Second avait enfin obtenu la permission de quitter la préfecture du prétoire. Nébridius qui lui avait succédé, et Césarius préfet de Constantinople, furent enfermés dans des prisons séparées, afin qu'ils ne pussent avoir ensemble aucune communication. Le tyran les força d'écrire dans les provinces tout ce qu'il voulut. Il conféra la charge de préfet de la ville à Phronémius, et celle de maître des offices à Euphrasius, tous deux Gaulois, tous deux fort versés dans l'étude des lettres; mais la faveur du tyran fait peu d'honneur à leur probité. Gumoaire et Agilon furent rappelés au service qu'ils avaient quitté, et chargés du commandement des troupes[459]. Araxius, beau-père d'Agilon, obtint par ses basses flatteries et par le crédit de son gendre, la dignité de préfet du prétoire. Quantité d'autres achetèrent à prix d'argent les offices du palais et les gouvernements des provinces; quelques-uns en furent pourvus malgré eux: c'était dans toutes les fortunes un bouleversement général; on voyait des hommes de néant s'élever de la poussière, et des personnes de la plus haute naissance tomber dans les dernières disgraces. Le comte Jule était à la tête des armées de Thrace[460]: Procope n'espérait pas de gagner un officier si brave et si fidèle; il craignait bien plutôt qu'à la première nouvelle du soulèvement, il ne vînt rompre ses mesures. L'usurpateur, l'ayant attiré à Constantinople par une lettre qu'il contraignit Nébridius de lui écrire comme de la part de Valens, s'assura de sa personne. Cette fourberie le rendit sans coup férir maître de toute la Thrace, dont il tira ses principales forces.
[459] Ammien Marcellin (l. 26, c. 7) blâme cette opération de Procope: Administratio negotiorum castrensium Gumoario et Agiloni revocatis in sacramentum committitur inconsultè, ut docuit rerum exitus proditor.—S.-M.
[460] Julius comes per Thracias copiis militaribus præsidens. Amm. Marc. l. 26, c. 7.—S.-M.
XXXV.
Il se prépare à la guerre.
Il fit répandre de grandes sommes d'argent parmi les troupes, qui se rendaient de toutes parts dans cette province pour gagner les bords du Danube; et les ayant réunies en un corps et enivrées de magnifiques promesses, il leur fit prêter serment en son nom avec d'horribles imprécations[461]. Afin de les attacher davantage à sa personne, il avait pris le nom de Constantin[462]; et portant entre ses bras la fille de Constance âgée de trois ans, il leur présentait, les larmes aux yeux, ce dernier rejeton d'une famille qu'ils avaient respectée: il leur répétait sans cesse qu'il était parent et héritier de Julien; il leur montrait une partie des ornements de la dignité impériale, que Faustine, veuve de Constance, lui avait remis[463]. Comme il était important pour lui de s'emparer de l'Illyrie, parce qu'il interrompait par ce moyen la communication entre les deux empires, et qu'il mettait une barrière entre lui et Valentinien; il envoya à cet effet les plus affectionnés de ses partisans[464], chargés de présents et surtout de pièces d'or frappées au coin du nouvel empereur: mais ces émissaires ne purent échapper aux recherches d'Équitius qui commandait les troupes d'Illyrie. Celui-ci les fit arrêter et mettre à mort; et pour prévenir les entreprises que le rebelle pourrait former sur sa province, il ferma trois passages qui y donnaient entrée: l'un, par la Dacie voisine du Danube[465]; l'autre, par le pas de Sucques; le troisième, par un défilé nommé Acontisma, sur la frontière de la Thrace et de la Macédoine, vis-à-vis de l'île de Thasos.
[461] Sub exsecrationibus diris in verba juravere Procopii. Ammian. Marc. l. 26, c. 7.—S.-M.
[462] C'est ce qui semble résulter, mais d'une manière bien vague, d'un passage du septième discours de Thémistius, p. 92. Ce fait n'est pas au reste confirmé par les médailles; celles qui nous restent de cet usurpateur ne portent pas d'autre nom que celui de Procopius.—S.-M.
[463] Gibbon dit (t. 5, p. 26) que Procope épousa la veuve de Constance. C'est une erreur; on ne trouve rien de pareil dans les auteurs anciens. Au contraire on apprend de Zosime (l. 4. c. 4) que Procope était marié et avait des enfants lorsqu'il se révolta contre Valens.—S.-M.
[464] D'une stupidité téméraire, dit Ammien Marcellin, l. 26, c. 7, et electi quidam stoliditate præcipites ad capessendum Illyricum missi sunt.—S.-M.
[465] Per Ripensem Daciam. Amm. Marcell. l. 26, c. 7.—S.-M.
XXXVI.
Valentinien apprend la révolte.
Amm. l. 26, c. 5.
Zos. l. 4, c. 9.
Hier. chron. in an. 373.
Équitius qui n'avait encore que la qualité de comte, mais qui eut bientôt après celle de maître de la milice, désolait l'Illyrie par des rapines et des exactions; mais il ne manquait ni de vigilance ni d'activité pour la défendre. Dès le commencement des troubles, il en avait été informé[466] par le tribun Antoine qui commandait dans la Dacie[467]; et quoique cet avis fût assez vague et sans aucun détail, il avait cru devoir sur-le-champ le faire passer à Valentinien. Ce prince, ne sachant d'abord si son frère vivait encore, ou si Procope lui avait ôté la vie avec le diadème, était fort embarrassé sur le parti qu'il devait prendre. Son premier dessein fut de retourner en Illyrie[468]. L'exemple récent de Julien lui faisait craindre que la rébellion ne se communiquât bientôt dans toute l'étendue de l'empire: mais comme il recevait en même temps la nouvelle d'une incursion des Allemans, ses premiers officiers retenaient son ardeur; ils lui conseillaient de ne pas laisser la Gaule exposée aux plus funestes ravages. Les députés des principales villes de cette importante province appuyaient ces conseils des plus vives instances; ils lui représentaient leurs alarmes, leur faiblesse; que son nom seul servirait de défense à leur patrie, et jetterait la terreur parmi les Barbares. Instruit de l'état de son frère par des avis postérieurs, il se rendit enfin, et continua sa route vers Paris, en disant que Procope n'était que son ennemi et celui de Valens, mais que les Allemans étaient les ennemis de l'empire[469]. Il s'en tint à cette idée, et lorsque dans la suite son frère l'eut averti des progrès de Procope, il lui laissa le soin de se défendre. Il se contenta de prendre des précautions pour mettre à couvert l'empire d'Occident. Craignant que Procope ne formât quelque projet sur l'Afrique, il y envoya Néothérius un de ses secrétaires[470], Masaucion officier de ses gardes[471], instruit de l'état du pays où il avait été élevé par le comte Crétion son père, et un de ses écuyers nommé Gaudentius, dont il connaissait depuis long-temps la fidélité.
[466] Vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre, étant en route pour se rendre à Paris. Il apprit en même temps les démonstrations hostiles des Allemans. Et circa id tempus, aut non multò posterius, in Oriente Procopius in res surrexerat novas: quæ prope kal. novembris venturo Valentiniano Parisios, eodemque nuntiata sunt die. Amm. Marcell. l. 26, c. 5.—S.-M.
[467] Qui commandait les troupes de la Dacie méditerranée, agentis in Dacia mediterranea militem. Amm. Marc. l. 26, c. 5.—S.-M.
[468] Il nomma alors Equitius, maître de la milice. His cognitis Valentinianus eodem Æquitio aucto magisterii dignitate, repedare ad Illyricum destinabat. Amm. Marc. l. 26, c. 5.—S.-M.
[469] Replicabat aliquoties, hostem suum fratrisque solius esse Procopium; Alamannos vero totius orbis Romani. Amm. Marc. l. 26, c. 5.—S.-M.
[470] Il fut consul vingt-cinq ans après en 390.—S.-M.
[471] Masaucionem domesticum protectorem. Amm. Marcell. l. 26, c. 5.—S.-M.
XXXVII.
Premiers succès de Procope.
Amm. l. 26, c. 7.
Sueton. in Claud. c. 35.
Valens était sur le point de sortir de Césarée pour entrer en Cilicie, lorsqu'il apprit la révolte de Procope: il retourna aussitôt en Galatie. A mesure qu'il avançait, les progrès du tyran faisaient croître ses alarmes. A la nouvelle de ce qui s'était passé à Constantinople, cet esprit timide tomba dans le même abattement où la révolte de Scribonianus avait autrefois plongé l'empereur Claude: il ne songeait plus qu'à déposer le diadème, et il eut besoin de toute la fermeté de ses officiers pour soutenir sa faiblesse. Enfin, sur leurs remontrances, il se détermina à défendre sa couronne, et fit prendre les devants à deux légions renommées[472], avec ordre d'attaquer l'ennemi partout où elles le rencontreraient. A leur approche, Procope, arrivé depuis peu près de Nicée[473], s'avança en Phrygie, jusque sur le bord du fleuve Sangarius[474]. Déja les deux corps étaient en présence, et les flèches commençaient à voler de part et d'autre, lorsque Procope, poussant son cheval entre les deux troupes, fixa ses regards sur un officier ennemi nommé Vitalianus; et comme s'il l'eût connu, il l'invita en langue latine à s'approcher. L'étonnement que causait cette démarche imprévue, suspendit le combat. Procope ayant abordé Vitalianus avec politesse: «Voilà donc, lui dit-il, à quoi se termine cette antique fidélité des armées romaines! Voilà l'effet de leurs serments religieux! C'est donc pour des inconnus, c'est pour le service d'un vil Pannonien, le destructeur et le fléau de l'empire, que vous tirez vos épées! Vous voulez, braves soldats, au prix de votre sang et de celui de vos frères, lui assurer la puissance souveraine, à laquelle, jusqu'au moment de son indigne élection, il n'osa jamais aspirer! Déclarez-vous plutôt pour l'héritier de vos anciens maîtres[475], à qui la justice met les armes à la main, non pas pour piller les provinces, mais pour rentrer dans les droits de sa famille.» Ces paroles prononcées d'un ton pathétique éteignirent toute l'ardeur de la troupe ennemie; ils baissent leurs aigles et leurs enseignes, et se joignent aux soldats de Procope: au cri de bataille[476] succèdent des acclamations de joie; tous proclament Procope empereur, et les deux corps réunis le reconduisent au camp, en jurant au nom des dieux que Procope sera invincible.
[472] Les Joviens et les Vainqueurs. Agmina duo prœire jussisset, quibus nomina sunt Jovii atque Victores Amm. Marc. l. 26, c. 7.—S.-M.
[473] Il avait avec lui les Divitenses; et une troupe de déserteurs. Advenerat cum Divitensibus desertorumque plebe promiscua. Amm. Marcell. l. 26, c. 7.—S.-M.
[474] Dans un lieu qui est nommé Mygdus, dans le texte d'Ammien Marcellin, l. 26, c. 7. Il paraît que c'est une faute et qu'on doit y lire Midæum au lieu de Mygdum. Ptolémée et la table de Peutinger font voir que Midæum, Μιδάειον, était une ville de la Phrygie, sur le fleuve Sangarius et sur la grande route qui conduisait de Nicée jusque dans la Galatie, à 84 milles romains, ou environ vingt-huit lieues de Nicée.—S.-M.
[475] Quin potius sequimini culminis summi prosapiam. Amm. Marc. l. 26, c. 7. Procope cherche à relever son origine et à jeter du mépris sur Valens, qu'il appelle Pannonius degener.—S.-M.
[476] Il s'agit du cri que les Barbares appellent barritus. Quem Barbari dicunt barritum, dit Ammien Marcellin, l. 26, c. 7.—S.-M.
XXXVIII.
Siége de Chalcédoine.
Amm. l. 26, c. 8, et ibi Vales.
Socr. l. 4, c. 8.
Ce premier succès fut suivi de plusieurs autres. Pendant que Procope agissait en Asie, le tribun Rumitalcas[477] méditait à Constantinople une entreprise hardie. C'était un Thrace plein de valeur, qui s'était donné au tyran, et qui en avait reçu pour récompense la charge de maître du palais[478]. Ne pouvant rester oisif, il communiqua son dessein à quelques-uns des soldats qu'on avait laissés à Constantinople, et les ayant fait passer par mer à Drépanum, nommée alors Hélénopolis, il courut à Nicée, et s'en empara. Pour recouvrer cette place importante, Valens détacha Vadomaire avec un corps de troupes, et le chargea du soin de ce siége. Vadomaire était ce roi des Allemans[479], que Julien avait fait enlever et conduire en Espagne. Les nouveaux empereurs l'avaient rappelé de cet exil; il s'était attaché à Valens, qu'il servit toujours avec courage et fidélité. Valens, de son côté, ayant passé par Nicomédie[480], vint attaquer Chalcédoine dont Procope était maître: il y trouva une vive résistance. Les habitants l'insultaient du haut des murs, en l'appelant buveur de bière[481]; c'était la boisson du petit peuple en Illyrie et en Pannonie. L'empereur jura qu'il s'en vengerait, et qu'il raserait les murs de la ville. Cependant rebuté par le défaut de subsistance et par l'opiniâtreté des assiégés, il se disposait à la retraite, lorsque les troupes enfermées dans Nicée, sortant tout à coup à la suite de Rumitalcas, taillent en pièces le détachement de Vadomaire, et vont sans perdre de temps tomber à l'improviste sur Valens qui était encore devant Chalcédoine. Il était perdu sans ressource, s'il n'eût pas été averti à propos. L'ennemi le suivit de près, et il n'échappa qu'avec peine à la faveur du lac Sunon[482] et des détours du fleuve Gallus: par cette fuite précipitée toute la Bythinie resta au pouvoir de Procope.
[477] Ce nom est le même que celui de Rhémétalcès, qui, ainsi que nous l'apprenons des auteurs anciens et des médailles, fut porté par plusieurs rois de la Thrace et du Bosphore Cimmérien. On voit que ce nom prononcé un peu différemment selon les divers dialectes, était particulier aux Thraces. On peut au sujet de ces princes consulter les articles que je leur ai consacrés dans la Biographie moderne de Michaud, t. 37, p. 462.—S.-M.
[478] Susceptâ curâ palatii. Ammien Marcell. l. 26, c. 8. Il aurait été appelé quelques siècles plus tard Curopalate.—S.-M.
[479] Ex duce et rege Alamannorum. Amm. Marcell. l. 26, c. 8.—S.-M.
[480] Valens était devant cette place le 1er décembre, comme on le voit par une loi datée de ce jour.—S.-M.
[481] Sabaiarius, du nom d'une boisson appelée Sabaia, faite d'orge ou de froment, et qui était ordinairement la boisson des pauvres en Pannonie. Est autem Sabaia ex hordeo vel frumento in liquorem conversis paupertinus in Illyrico potus. Amm. Marcell. l. 26, c. 8. Cette indication est confirmée par un passage de S. Jérôme (in Esaiam, cap. 19, t. 4, p. 292), qui dit Ζύθον, quod genus est potionis ...... vulgò in Dalmatiæ Pannoniæque provinciis, gentili barbaroque sermone appellatur Sabaium.—S.-M.
[482] Per Sunonensem lacum. Amm. Marc. l. 26, c. 8. Ce lac est appelé actuellement Sapandjeh, du nom d'un petit endroit situé sur ses bords. Il portait dans le moyen âge le nom de Sophon. On voit sans peine le rapport qui existe entre ces diverses dénominations.—S.-M.
XXXIX.
Arinthée se fait livrer un des généraux de Procope.
Amm. l. 26, c. 8.
Basil. ep. 269. t. 3, p. 415.
L'empereur regagna promptement Ancyre. Ayant appris que Lupicinus lui amenait d'Orient un renfort considérable de troupes, il reprit courage, et envoya Arinthée, l'un de ses plus habiles généraux, pour chercher l'ennemi. Celui-ci arrivant à Dadastana, bourgade devenue depuis peu célèbre par la mort de Jovien, se rencontra vis-à-vis d'Hypéréchius, jusqu'alors officier du palais[483]. Mais Procope, qui faisait des généraux comme il s'était fait empereur, l'avait mis à la tête d'un détachement. Arinthée le méprisait trop pour daigner le combattre. Il fit alors une action dont on ne voit point d'autre exemple, et qui fut couronnée du succès. C'était l'homme de la plus haute taille et le mieux fait de son siècle; son extérieur vraiment héroïque lui donnait un air d'empire. Profitant de cet avantage, il ordonna aux soldats d'Hypéréchius de saisir eux-mêmes leur chef et de le lui amener enchaîné. Ces paroles eurent l'effet d'une victoire; ils obéirent, et traînant avec eux leur général devenu leur prisonnier, ils se rangèrent sous les enseignes d'Arinthée.
[483] Castrensis apparitor. Le recueil des lettres de Libanius, publié par Wolf, en contient un grand nombre qui étaient adressées à cet Hypéréchius; elles font voir que cet officier était très-lié avec le rhéteur d'Antioche. Le père d'Hypéréchius s'appelait Maxime.—S.-M.
XI.
Siége de Cyzique.
Amm. l. 26, c. 8.
Zos. l. 4, c. 6.
Soz. l. 6, c. 8.
Philost. l. 9, c. 6.
Procope fut bientôt avantageusement dédommagé de cette perte. Cyzique, capitale de l'Hellespont, était alors remplie de richesses. Vénustus, chargé du paiement de toutes les troupes de l'Orient[484], y avait dès le commencement des troubles transporté la caisse militaire, comme dans la place la plus sûre. C'était d'ailleurs un des plus riches dépôts des trésors de l'empire. Deux classes nombreuses d'habitants étaient sans cesse occupées, l'une à la fabrique de la monnaie, l'autre aux ouvrages d'une célèbre manufacture pour l'habillement des soldats. La place était renommée dès le temps des guerres de Mithridate, tant par l'avantage de sa situation, que par la force de ses murailles. Mais ce qui faisait alors sa faiblesse, c'est qu'elle était défendue par Sérénianus[485], chef d'une garnison aussi faible que son commandant. Procope la fit assiéger par terre et par mer sous la conduite du général Marcellus, son parent. Les attaques n'eurent d'abord aucun succès. Les assiégeants étaient accablés d'une grêle continuelle de traits, de pierres, de javelots, qui rendaient les approches très-meurtrières. L'unique moyen de prendre la ville était de forcer l'entrée du port: mais elle était fermée d'une grosse chaîne de fer, que les vaisseaux, malgré les plus violents efforts, ne purent jamais rompre. On essaya en vain de la couper à grands coups de hache. Les soldats, les officiers, épuisés de fatigues, ne demandaient qu'à lever le siége, lorsqu'un tribun, nommé Alison, obtint qu'on lui permît de faire une dernière tentative. Pour entrer dans le port, il fallait tourner le dos aux murs de la ville: le tribun ayant joint ensemble trois navires, s'en servit comme d'une plate-forme pour y établir quatre rangs de soldats les uns derrière les autres: le premier rang restait debout, et les trois autres s'inclinaient de plus en plus, en sorte que le quatrième se tenait sur les genoux. Leurs boucliers qu'ils rejetaient en arrière, étant carrés et exactement rapprochés par les bords, formaient un talus, sur lequel les flèches et les pierres lancées du haut des murs coulaient comme l'eau sur la pente d'un toit: cette ordonnance se nommait tortue. Elle était en usage dans le siége des places. Le tribun couvert de cette sorte de défense, approche de l'entrée du port, et ayant soulevé la chaîne, et placé un des anneaux sur une enclume, il vint à bout de le rompre à coups de marteaux et de haches, et d'ouvrir le port à la flotte. La ville se rendit aussitôt. Cette action mémorable sauva la vie à ce tribun, lorsque, dans la suite, on fit mourir les partisans de Procope. Valens lui conserva même son rang dans le service: il périt dans la suite en Isaurie, où il fut tué par une troupe de brigands. Procope s'étant en diligence transporté à Cyzique, fit grace à tous les assiégés. Ce fut, selon Philostorge, à la prière d'Eunomius, que les Ariens avaient nommé évêque de cette ville, et qu'ils avaient ensuite eux-mêmes déposé. Sérénianus fut excepté de l'amnistie générale[486]; il fut chargé de fers, et conduit dans les prisons de Nicée.
[484] Largitionum apparitor sub Valente. Amm. Marc. l. 26, c. 8.—S.-M.
[485] Ce général était comte des domestiques, domesticorum comes, c'est-à-dire commandant des gardes.—S.-M.
[486] Selon Zosime, l. 4, c. 6, Sérénianus s'était sauvé de Cyzique, et il avait été pris en Lydie.—S.-M.
XLI.
Hormisdas le fils, partisan de Procope.
Amm. l. 26, c. 8.
Hormisdas, fils de ce prince persan qui, s'étant venu réfugier à la cour de Constantin, avait servi avec zèle Constance et Julien, s'était jeté dans le parti du rebelle. Procope lui donna le gouvernement de l'Hellespont et le titre de proconsul, avec pouvoir de commander les armées, et de régler les affaires civiles; rendant ainsi au proconsulat toute l'autorité qui avait été attachée à cette charge au temps de la république[487]. Hormisdas avait épousé une femme riche, d'illustre naissance, et recommandable par sa vertu. Quelques jours après la prise de Cyzique, comme il se promenait seul avec elle sur le rivage, assez loin du vaisseau qui les y avait conduits, ils furent surpris et sur le point d'être enlevés par un parti ennemi[488]. Mais ce jeune guerrier, malgré les traits qu'on lançait sur eux, défendit et sa femme et sa propre vie avec tant de courage et de bonheur, qu'ils eurent le temps de regagner leur vaisseau et de s'échapper ensemble.
[487] Hormisdæ maturo juveni, Hormisdæ regalis illius filio, potestatem proconsulis detulit, et civilia more veterum et bella recturo. Ammien Marc., l. 26, c. 8.—S.-M.
[488] Il était composé de soldats que Valens avait envoyés par des chemins détournés, à militibus quos per devia Phrygiæ miserat Valens. Amm. Marc. l. 26, c. 8.—S.-M.
XLII.
Vexations de Procope.
Amm. l. 26, c. 8.
Themist. or. 7, p. 92 et 99.
Philost. l. 9, c. 6.
L'acquisition d'une ville si importante enfla le cœur de Procope: il regarda ce succès comme le gage d'un bonheur inaltérable, et ne se crut plus obligé de garder aucune mesure. Cette ame faible n'avait point de caractère; il prit celui de la prospérité: il devint superbe, violent, inhumain, aussi injuste que Pétronius. Il oublia que c'étaient les excès de ce ministre qui lui avaient à lui-même tenu lieu de mérite. Arbétion, ce politique corrompu, dont nous avons parlé tant de fois, ne s'était point encore ouvertement déclaré: aux fréquentes invitations du tyran, il répondait en s'excusant sur ses maladies et sur les infirmités de sa vieillesse. Procope fit enlever tous les meubles de la maison qu'Arbétion possédait à Constantinople: elle était remplie de trésors, fruits des crimes d'une longue vie. Par cette violence, il soulevait contre lui un homme qui n'avait jamais été un ami utile, mais qui fut toujours un ennemi dangereux. Peut-être lui aurait-on pardonné cette injustice exercée aux dépens d'un injuste ravisseur, mais il ne ménagea personne. Sans aucun égard pour les priviléges des sénateurs, il imposa sur tous les sujets des contributions excessives; il exigea dans l'espace d'un mois le tribut de deux années; et les habitants de Constantinople, qu'il avait séduits par tant de magnifiques promesses, se virent en peu de temps réduits à une extrême misère. On rechercha ceux qu'on soupçonnait d'être attachés à l'empereur. L'impie Aëtius, qui vivait à Lesbos, fut à cette occasion en danger de perdre la vie; il se rendit à Constantinople, où peu après il mourut de maladie. Les philosophes n'avaient pas sujet de se louer de Valens: cependant Procope les accusa d'intelligence avec ce prince; et quoiqu'il prétendît lui-même aux honneurs de la philosophie, et qu'il se fût décoré d'une longue barbe, il les força par ses mauvais traitements à détester son usurpation.
XLIII.
Il se prépare à continuer la guerre.
Amm. l. 26, c. 8.
Zos. l. 4, c. 7.
Eunap. in Max. t. 1, p. 59 et 60, ed. Boiss.
La rigueur de l'hiver suspendit pour quelque temps les opérations de la guerre. Le tyran qui prévoyait que la campagne prochaine serait sanglante et décisive, employa cet intervalle à ramasser des troupes et de l'argent. Il encourageait par des bienfaits ces artisans de la misère publique, qui savent réduire en système l'art de dépouiller les peuples, et qui, pour s'enrichir eux-mêmes sous prétexte d'enrichir le prince, lui procurent par de pernicieux projets une opulence passagère et une longue disette. Il députa un de ses courtisans à la nation des Goths pour leur demander des troupes auxiliaires[489]. Une multitude de déserteurs, d'aventuriers, de barbares vinrent grossir son armée. Il aurait pu porter ses vues jusque sur les provinces les plus orientales de l'empire; il y aurait trouvé les esprits rebutés du gouvernement de Valens, et disposés à se prêter à la révolution. Mais il se borna mal à propos à s'assurer des villes voisines. Il y rencontra beaucoup d'opposition de la part du vicaire d'Asie, nommé Cléarque. Celui-ci était riche, d'une famille illustre, né dans la Thesprotie en Épire, païen fanatique, entêté de magie, et adorateur de ces philosophes insensés qui avaient séduit Julien. Aussi était-il ennemi de Salluste, qu'il traitait de vieillard imbécille, parce que Salluste, idolâtre comme lui, était plus sage et plus modéré. Cependant Cléarque servit utilement Valens en traversant par toutes sortes de moyens les desseins de Procope.
[489] Zosime rapporte l. 4, c. 7, que Procope envoya quelques personnages distingués, τῶν ἐπιφανῶν τινας ἔστελλε, vers le prince des Scythes ou Goths qui étaient établis au nord du Danube, πρὸς τὸν ἔχοντα τὴν ὑπέρ τὸν Ἴϛρον Σκυθῶν ἐπικράτειαν, pour qu'il lui fournît un corps de dix mille auxiliaires, ὁ δὲ, μυρίους ἀκμάζοντας ἔπεμπε συμμάχους ἀυτῷ. On verra par la suite que le prince auquel Procope écrivit était Athanaric. Zosime ajoute encore que Procope demanda du secours à d'autres peuples barbares, καὶ ἄλλα δὲ βάρβαρα ἔθνη συνῄει, μεθέξοντα τῆς ἐγχειρήσεως. Je ne sais où Gibbon a pu prendre (t. 5, p. 113), que les Goths fournirent à Procope un secours de trente mille hommes. Il se trompe sans aucun doute; car rien de semblable ne se trouve dans les auteurs anciens qu'il a pu consulter touchant ce fait historique.—S.-M.
An 366.
XLIV.
Naissance de Valentinien Galate.
Idat. chron.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 301.
Themist. or. 9, p. 121.
Socr. l. 4, c. 10.
Soz. l. 6, c. 10.
Till. Valens, note 3.
Pendant que Valens, retiré dans la ville d'Ancyre, se préparait à terminer la guerre, il lui naquit le 18 de janvier un fils, qu'il nomma Valentinien Galate, parce qu'il était né en Galatie. C'est mal-à-propos que quelques auteurs le font naître de Valentinien. Ce prince n'eut jusqu'en 371 aucun autre fils que Gratien, né le 18 d'avril en 359. Gratien, âgé de près de sept ans, fut consul cette année avec Dagalaïphe.
XLV.
Bataille de Thyatire.
Amm. l. 26, c. 9.
Zos. l. 4, c. 7 et 8.
Dès que la saison permit de tenir la campagne, Valens, ayant reçu les nouvelles troupes que lui amenait Lupicinus, partit d'Ancyre, et mit garnison dans Pessinunte, pour conserver ce pays dans l'obéissance. Le rebelle mettait l'artifice en usage autant que la force des armes: conduisant avec lui dans sa litière la fille de Constance et sa mère Faustine, il animait les soldats à la défense d'une veuve et d'une orpheline, dont il se disait le parent et le protecteur. Valens, à dessein de surprendre Gumoaire cantonné dans la Lydie[490], prit sa route par des chemins rudes et difficiles, au pied du mont Olympe. Pour opposer à Procope un général rusé et artificieux, il attira à son service Arbétion irrité du pillage de ses biens, et le mit à la tête de ses troupes. Il ne fut pas long-temps sans avoir sujet de s'en applaudir. Les deux armées se rencontrèrent près de Thyatire en Lydie. Arbétion par de sourdes pratiques débaucha un grand nombre de soldats, qui se rendirent à son camp et l'instruisirent de l'état des ennemis. Il corrompit Gumoaire lui-même, qui aurait pu éviter une action et se retirer sans aucun risque. Le combat s'étant engagé, le jeune Hormisdas, fidèle au parti qu'il avait embrassé, fit des prodiges de valeur, et malgré la trahison du général, il balançait la victoire. Alors, Arbétion quittant son casque et montrant ses cheveux blancs: Enfants, cria-t-il aux soldats ennemis, reconnaissez votre père: vous avez la plupart servi sous mes ordres; joignez-vous à un général de qui vous avez appris à vaincre, plutôt que de vous perdre avec un brigand dont la ruine est assurée. Vous n'avez point d'autre empereur que Valens. A ces paroles on entend de toutes parts répéter dans l'armée ennemie: Valens empereur. Presque tous les soldats se rangent du coté d'Arbétion, et Gumoaire se fit prendre lui-même et conduire au camp de Valens.