XV.
Fermeté d'une femme chrétienne.
Teod. c. 17.
Julien avait malheureusement fait connaître qu'il était sensible aux traits de la satire; et la piété, naturellement si patiente et si douce, contracte trop souvent quelque teinture des passions humaines qu'elle trouve dans le cœur; elle y prend surtout dans la persécution un peu de fiel et d'amertume. Une sainte veuve, nommée Publia, connue par sa vertu et par celle de son fils, un des prêtres les plus respectés de la ville d'Antioche, était à la tête d'une communauté de filles chrétiennes. Leur occupation ordinaire était de chanter des hymnes. Depuis le martyre de Théodore, toutes les fois que Julien passait devant leur maison, elles affectaient d'élever leur voix, et de lancer, pour ainsi dire, sur le prince certains versets des psaumes, comme autant de traits qui lui perçaient le cœur. Elles avaient choisi celui-ci: Les dieux des nations ne sont que de l'or et de l'argent; c'est l'ouvrage de la main des hommes: que ceux qui les font, et qui mettent en eux leur confiance, leur deviennent semblables. Julien leur fit commander de se taire. Publia n'en devint que plus hardie: dès la première fois qu'elle sut que le prince approchait, elle fit chanter cet autre verset: Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dissipés. L'empereur, outré de colère, manda la supérieure; il lui fit donner des soufflets par un de ses gardes, et la renvoya. Elle continua; et Julien s'aperçut un peu trop tard que, ne pouvant faire taire ces femmes, il n'avait d'autre parti à prendre que de ne pas paraître les entendre. Théodoret donne à Publia de grands éloges: sa fermeté dans la foi est sans doute admirable; et le sentiment de Théodoret mérite d'être respecté. Mais il voyait apparemment mieux que nous comment cette conduite à l'égard du prince peut s'accorder avec les maximes de l'Évangile et la doctrine des apôtres.
XVI.
Incendie du temple de Daphné.
Liban. monod. t. 2, p. 187.
Amm. l. 22, c. 13.
Chrysost. de Sto Babyla et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 531-577.
Theod. l. 3, c. 10.
Soz. l. 5, c. 19.
Theoph. p. 42.
Cedr. t. 1, p. 306.
Peu de temps après la translation de saint Babylas, la nuit du 22 octobre, le feu prit au temple d'Apollon à Daphné, que Julien faisait alors décorer d'un magnifique péristyle: il consuma le toit et les ornements sans endommager les murailles ni les colonnes. La statue d'Apollon fut réduite en cendres. Quoiqu'elle ne fût que de bois doré, à l'exception de la tête, du col, et peut-être des autres extrémités qui étaient de marbre, c'était un ouvrage fameux, pareil en grandeur au Jupiter d'Olympie[29]. On racontait que la beauté de cette statue avait, du temps de Valérien, désarmé Sapor, roi de Perse, premier du nom. Ce prince, qui, selon les dogmes de Zoroastre, avait en horreur les temples et les statues[30], étant entré dans Daphné à dessein de brûler le temple, frappé de la majesté du dieu, avait jeté son flambeau et adoré Apollon. Le dieu était debout, tenant sa lyre d'une main, et de l'autre une coupe d'or, dont il semblait faire une libation à la terre. Quelques visionnaires prétendaient avoir quelquefois entendu sur l'heure de midi les sons de sa lyre. Les statues des Muses, celles du fondateur Séleucus Nicator et de plusieurs autres rois de Syrie, les pierres précieuses dont le sanctuaire était enrichi, furent aussi la proie des flammes. A la première alarme, Julien qui venait de se mettre au lit, accourut tout éperdu. Son oncle, qui portait le même nom que lui, et tous les païens d'Antioche se rendirent en diligence à Daphné pour porter du secours. Ils ne purent qu'être les témoins de ce désastre: la violence des flammes et les poutres embrasées qui tombaient avec fracas, ne leur permettaient pas d'approcher. On remarqua que l'embrasement avait commencé par le toit. Quelques-uns l'attribuaient[31] à l'imprudence d'un philosophe, nommé Asclépiade, qui était venu ces jours-là de bien loin rendre visite à Julien. Il avait, disait-on, posé aux pieds de la statue une petite figure d'argent de Vénus Uranie[32], qu'il portait partout avec lui; et après avoir, selon sa coutume, allumé à l'entour un grand nombre de cierges, il s'était retiré. Quelques étincelles s'étant élevées jusqu'au toit, et rencontrant une charpente sèche et très-combustible, avaient produit cet incendie. La cause était trop simple pour trouver crédit dans un événement de cette importance. La plupart des chrétiens aimèrent mieux croire que le feu était descendu du ciel; et des paysans qui venaient alors à la ville, assurèrent qu'ils avaient vu tomber la foudre. Julien au contraire se persuada qu'il ne fallait s'en prendre qu'à la méchanceté des chrétiens, et à la négligence, peut-être même à la collusion criminelle des gardiens du temple. En conséquence de ce soupçon il fit appliquer à la question et les ministres et le principal sacrificateur; mais il n'en put tirer aucun éclaircissement.
[29] C'est Ammien Marcellin qui compare cette statue à celle d'Olympie. Simulacrum in eo Olympiaci Jovis imitamenti æquiparans magnitudinem. Amm. Marc. l. 22, c. 13. Selon Cédrénus, p. 306, elle avait été faite par un statuaire célèbre nommé Bryxis ou Bryaxis.—S.-M.
[30] Quoiqu'il soit vrai, en général, que les sectateurs de Zoroastre dussent avoir un grand éloignement pour les représentations des dieux, il n'en est pas moins certain que plusieurs des monuments de la Perse, élevés en l'honneur des rois de la dynastie des Sassanides, offrent les images de plusieurs des anges ou intelligences suprêmes qui, portant en persan le nom d'Ized, c'est-à-dire dieux, pouvaient être réellement assimilés aux dieux des Grecs et des Romains. Ainsi, par exemple, sur un bas-relief de Nakschi Roustam (Ker Porter, travels in Georgia, Armenia, Persia, etc., t. 1, p. 548. pl. 23), qui représente le même Sapor dont il s'agit dans le texte de Lebeau, on voit en face de lui l'image d'Ormouzd, à cheval, offrant au roi une couronne, emblème de la victoire. Ormouzd est qualifié du titre de dieu dans l'inscription grecque placée au-dessous. Cette inscription est conçue ainsi: ΤΟΥΤΟ ΤΟ ΠΡΟΣΩΠΟΝ ΔΙΟΥ ΘΕΟΥ, c'est-à-dire: Ceci est l'image du Dieu Jupiter (Ormouzd). Les inscriptions en langue syriaque et pehlvie, placées au-dessus, contiennent précisément la même chose.—S.-M.
[31] Ce n'était, selon Ammien Marcellin, l. 22, c. 13, qu'un bruit sans fondement, une vaine rumeur, rumore levissimo.—S.-M.
[32] Ce n'était pas une statue de cette divinité, mais comme nous l'apprend Ammien Marcellin, l. 22, c. 13, de la Déesse Céleste, Dea Cœlestis, c'est-à-dire de Junon. C'est là le nom que lui donnaient ordinairement les Romains de cette époque. On l'appelait aussi Regina Cœlestis, ou simplement Regina. Ces noms se trouvent souvent sur les médailles impériales. Elle était la principale divinité de Carthage, colonie romaine, comme elle l'avait été de Carthage indépendante.—S.-M.
XVII.
Impiété du comte Julien.
[Amm. l. 22, c. 13.]
Chrysost. de Sto Babyla et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 563.
Idem, in Mat. Hom. 4, t. 7, p. 47, et de laudibus Pauli, Hom. 4, t. 2, p. 492.
Theod. l. 3, c. 11 et 12.
Soz. l. 5, c. 7.
Philost. l. 7, c. 10.
Theoph. p. 42.
Il se vengea sur la grande église d'Antioche, alors possédée par les Ariens[33]. Il ordonna d'en fermer les portes, après qu'on en aurait tiré tous les vases sacrés qu'il confisquait au profit du trésor. Le comte Julien, Félix, trésorier de l'épargne[34], Helpidius, intendant du domaine[35], tous trois déserteurs du christianisme, furent chargés de cette commission. Ils ajoutèrent à l'exécution de leurs ordres toute l'impiété et toute l'insolence dont des apostats sont capables. Après avoir souillé par les profanations les plus abominables le sanctuaire et les vases qu'ils enlevaient, comme l'évêque Euzoïus les menaçait de la vengeance divine, le comte Julien lui donna un soufflet, en lui disant: Ne vois-tu pas que ton Dieu ne songe plus à défendre ses adorateurs? Félix, considérant la magnificence des vases consacrés aux saints mystères (c'étaient pour la plupart de riches présents de Constantin et de Constance), Voyez, dit-il, en quelle vaisselle se fait servir le fils de Marie? Ces blasphèmes ne furent pas impunis. Le châtiment d'Helpidius fut différé de quelques années; mais Félix mourut le soir même en vomissant le sang à gros bouillons. Le comte Julien, à qui Dieu réservait un plus long supplice, fut frappé ce jour-là même dans les parties secrètes d'une plaie horrible dont il mourut deux mois après.
[33] Quo tam atroci casu repentè consumpto, ad id usque imperatorem ira provexit, ut quæstiones agitari juberet solito acriores, et majorem ecclesiam Antiochiæ claudi.—S.-M.
[34] Ταμίας τῶν βασιλικῶν θησᾶυρων. Theod., l. 3, c. 12. Questeur des trésors impériaux.—S.-M.
[35] Τῶν ἰδίων τοῦ βασιλέως χρημάτων τε καὶ κτημάτων τὴν ἠγεμονίαν πεπιϛευμένος, c'est-à-dire, ayant le soin des richesses et des possessions particulières de l'empereur, ou ce que les Romains, dit Théodoret, l. 3 c. 12, appellent κόμιτα πριβάτων (comes privatarum).—S.-M.
XVIII
Ses cruautés réprimées par l'empereur.
Soz. l. 5, c. 7.
Acta Mart. Ruinart. p. 658 et 664.
Ce persécuteur impitoyable travaillait à se rendre tous les jours plus digne du châtiment dont il sentait déjà les atteintes. Tous les clercs de l'église d'Antioche avaient pris la fuite, mais le prêtre Théodoret[36], gardien du trésor de l'église, était resté dans la ville. Le comte, espérant découvrir encore quelque vase précieux qui aurait échappé à ses recherches, le fit venir, et lui donna le choix de la mort ou de l'apostasie. Le saint prêtre ne balança pas, et Julien lui fit endurer de si cruels tourments, que les deux bourreaux effrayés de sa constance, et touchés en même temps de la grace divine, tombèrent à ses pieds et se déclarèrent chrétiens. Ils furent aussitôt conduits au rivage et précipités dans la mer. Théodoret, après avoir prédit au comte sa mort et celle de l'empereur, eut la tête tranchée. On traita avec la même inhumanité plusieurs officiers de guerre, dont les seuls connus sont Bonosus et Maximilianus, qui commandaient, l'un dans le corps des Joviens, l'autre dans celui des Herculiens. Leur crime était de n'avoir pas voulu, selon les ordres de l'empereur, changer leur enseigne, qui portait le monogramme de Christ. Ce fut en cette occasion que le comte Hormisdas[37] donna des preuves de son attachement au christianisme: il les alla visiter dans la prison; il les encouragea et se recommanda à leurs prières. L'empereur se crut obligé d'arrêter la fureur de son oncle: Vous me faites, lui dit-il, plus de tort qu'aux chrétiens mêmes: vous leur procurez le titre de martyrs, et vous m'attirez celui de tyran. N'ai-je pas défendu de les mettre à mort pour raison de religion? Obéissez et veillez vous-même à me faire obéir par les autres magistrats. Le comte restait confus et déconcerté: l'empereur le rassura en l'invitant à venir avec lui célébrer un sacrifice, pour se laver de ce sang impur dont il s'était souillé.
[36] Ce prêtre est appelé Théodore par Sozomène.—S.-M.
[37] Le frère du roi de Perse Sapor, dont il a déjà été plusieurs fois question. Je remarquerai à cette occasion, que Gibbon s'est trompé en voulant jeter du doute sur les liens de parenté qui unissaient Hormisdas et Sapor. Jamais les auteurs qu'il allègue n'ont rapporté l'absurdité qu'il leur prête. «Il est à peu près impossible, dit-il (t. 4, p. 481, not. 1), qu'il fût le frère (frater germanus) d'un prince son aîné et posthume.» Ces écrivains ont bien soin de remarquer qu'Hormisdas était plus âgé que Sapor, né d'une autre mère, qui avait eu plusieurs enfants; que tous ils avaient été exclus de la couronne, et qu'on leur avait préféré l'enfant, encore à naître, auquel la femme favorite de Sapor devait donner le jour.—S.-M.
XIX.
Mort de Juventinus et de Maximin.
Chrysost. in Juvent. et Maxim. t. 2, p. 578-583.
Theod. l. 3, c. 14.
Cette modération n'était que l'effet d'une haine plus froide et plus réfléchie. Il inventait lui-même mille moyens d'alarmer la conscience des chrétiens et de révolter leur délicatesse en fait de religion. Il s'avisa de faire répandre le sang des victimes dans les fontaines d'Antioche et de Daphné, et d'arroser d'eau lustrale toutes les provisions de bouche qui se vendaient au marché. Les chrétiens les plus instruits se moquaient de ce frivole artifice; et, suivant le conseil de saint Paul, ils ne se faisaient aucun scrupule d'user de ces aliments. D'autres gémissaient de cette dure nécessité. Deux soldats de la garde, Juventinus et Maximin, se trouvant à table avec plusieurs de leurs camarades, s'emportèrent en murmures: Quel esclavage! s'écriaient-ils; nous ne respirons qu'un air impur, infecté de l'odeur et de la fumée des victimes; on fait entrer jusque dans nos veines les souillures de l'idolâtrie; et appliquant à Julien les paroles que prononcèrent les trois enfants dans la fournaise de Babylone: Seigneur, disaient-ils, vous nous avez livrés à un prince injuste et apostat, qui surpasse en impiété toutes les nations de la terre. Ces discours furent rapportés à l'empereur. Il fait venir les deux soldats; il les interroge: Prince, répondent-ils avec liberté, nous avons été élevés dans la véritable religion: toujours fidèles aux lois de Constantin et de ses enfants, nous ne pouvons nous empêcher de gémir en voyant l'idolâtrie non-seulement triompher dans les temples, mais corrompre jusqu'à nos aliments. Nous versons des larmes en secret, et nous osons nous plaindre devant vous. C'est le seul déplaisir que nous éprouvions sous votre empire. Julien, après les avoir fait battre avec violence, les condamna à la mort, non pas comme chrétiens, mais comme des rebelles, qui avaient outragé la majesté impériale.
XX.
Malheurs arrivés cette année.
Jul. misop. p. 368.
Liban. vit. t. 2, p. 42, et or. 10, p. 314.
Amm. l. 22, c. 13.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 112 et 124.
Chrysost. de Sto Babyla, contra Jul. et Gentil., t. 2, p. 572.
Idem in Mat. hom. 4, t. 7, p. 47.
Idem de laudib. Pauli, hom. 4, t. 2, p. 493.
Idem, in primam ad Cor. hom. 39, t. 9, p. 362.
Soz. l. 6, c. 2.
Pendant que l'idolâtrie insultait au christianisme, l'empire était affligé des fléaux les plus funestes. Le règne de Julien, malgré tant d'heureux présages, ne fut qu'une suite de calamités. Un grand nombre de villes furent ruinées par des tremblements de terre en Palestine, en Afrique, en Grèce, en Sicile. Le 2 décembre sur le soir, Nicomédie déjà renversée quatre ans auparavant, acheva d'être détruite par une nouvelle secousse, qui fit aussi tomber une grande partie de Nicée. Un pareil désastre fut accompagné à Alexandrie d'un phénomène qui n'était pas moins effrayant. La mer, s'étant tout à coup retirée, revint avec violence; elle se porta fort loin dans les terres, et monta à une telle hauteur, qu'en retournant dans son lit elle laissa des nacelles sur le toit de plusieurs cabanes. En mémoire de cet événement on célébra par la suite tous les ans dans Alexandrie une fête solennelle, qu'on appelait la fête du tremblement. La mer engloutit des villes entières. A ces accidents se joignit la sécheresse qui dura jusque vers le solstice d'hiver. Les sources tarirent, et les fontaines de Daphné, toujours abondantes même dans les plus grandes chaleurs, demeurèrent long-temps à sec. La peste survint encore et fit périr quantité d'hommes et d'animaux. Enfin une famine générale réduisit les hommes dans plusieurs provinces à vivre d'herbes et de racines.
XXI.
Disette à Antioche.
Jul. misop. p. 368.
Amm. l. 22, c. 14.
Liban. vit. t. 2, p. 42 et 43; or. 4, p. 152 et 168, et or. 10, p. 306.
Chrysost. de Sto. Babyla, et contra Jul. et Gent. t.2, p. 522.
Socr. l. 3, c. 17.
Soz. l. 5, c. 18.
Quoique la moisson eût manqué en Syrie, les récoltes des années précédentes suffisaient pour entretenir l'abondance. Mais l'avarice, qui compte la famine entre ses plus utiles revenus, avait pris des mesures pour procurer une entière disette. Les possesseurs des fonds avaient fermé leurs greniers; les marchands vendaient à un prix arbitraire; et parmi les magistrats, les plus intègres étaient ceux qui toléraient cet abus sans en profiter eux-mêmes. Les marchés étaient vides, et la populace affamée ne trouvait de subsistance que dans le pillage. Dès les premiers jours de l'arrivée de Julien, le peuple s'était écrié en plein théâtre: Tout abonde, et tout est hors de prix. Le lendemain Julien manda les plus notables bourgeois; il les exhorta à sacrifier un gain injuste et sordide au soulagement de leurs citoyens. Ils promirent tout à l'empereur, et ne firent rien de ce qu'ils avaient promis.
XXII.
Julien l'augmente en voulant la diminuer.
Julien attendit avec patience pendant trois mois. Voyant enfin que ses paroles n'avaient produit aucun effet, il eut imprudemment recours à un remède qui ne fit qu'aigrir le mal. Sans vouloir écouter les remontrances du conseil de la ville, qui lui représentait que la cherté des vivres est dans un état une matière délicate, à laquelle on ne doit toucher qu'avec beaucoup de ménagement, il taxa tout à coup par un édit les denrées à très-bas prix; et pour donner l'exemple de la générosité, il fit venir à ses frais de Chalcis, d'Hiérapolis et des villes voisines quatre cent mille boisseaux de blé. Cette provision n'ayant pas duré long-temps dans une ville si peuplée, il fit encore porter au marché en différents jours vingt-deux mille boisseaux qu'il avait tirés d'Égypte pour la subsistance de sa maison. Tout ce blé fut vendu un tiers au-dessous du prix ordinaire. Mais cette libéralité tourna toute entière au profit de l'avarice. Les riches achetaient sous main le blé de Julien; et le transportant hors de la ville dans leurs greniers, ils le revendaient ensuite à un prix exorbitant. D'un autre côté, les marchands qui ne pouvaient vendre au prix taxé, sans se ruiner, renoncèrent au commerce; plusieurs même abandonnèrent la ville. Antioche, avant l'édit, ne manquait que de blé; le vin, l'huile et les autres denrées y étaient en abondance. Après l'édit elle manqua de tout. On n'entendait que reproches réciproques: tous les ordres murmuraient contre Julien; Julien se plaignait de tous les ordres. Il perdit même auprès du peuple le mérite de la bonne volonté, parce qu'il lui échappa de dire hautement que la ville était digne de châtiments, et que tout le bien qu'il faisait, c'était en considération de Libanius. Enfin irrité contre les sénateurs, qu'il soupçonnait de rompre toutes ses mesures, il les condamna tous à la prison. Mais fléchi par les prières de Libanius, il révoqua l'ordre avant qu'il eût été exécuté. Ce ne fut pas sans beaucoup de risque, que Libanius osa intercéder pour eux. Toute la cour de Julien était tellement indignée, qu'un des officiers du prince menaça en sa présence l'orateur de le jeter dans l'Oronte. Ces mécontentements mutuels s'aigrirent de plus en plus. La disette continua pendant l'hiver, qui fut fort rude. A la sécheresse succédèrent des pluies excessives; et Julien, dévot de théâtre, allait au fort des plus grandes pluies faire en plein air des sacrifices.
XXIII.
Nouvelle persécution d'Athanase.
Jul. epist. 6, p. 376, ep. 26, p. 398. ep. 51, p. 432.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 87, et or. 21, p. 389-393.
Hier. chron.
[Ambros. ep. 40, t. 1, p. 951.
Rufin. l. 10, c. 34.
Epiph. hær. 69, t. 1, p. 728.]
Socr. l. 3, c. 4, 7, 14.
Theod. l. 3, c. 4 et 9.
Soz. l. 5, c. 6, 7 et 15.
Vita Athan. apud Phot. cod. 258.
Vita Athan. in edit. Benedic. p. 78-81.
Hermant, vie d'Ath. l. 10.
Till. pers. art. 13.
La Bletterie, lettres de Julien, p. 301 et suiv.
L'ennemi du christianisme ne pouvait manquer d'être en particulier celui d'Athanase. Ce prélat, l'honneur de son siècle, caché pendant six ans dans les plus affreux déserts, était venu après la mort de George, rendre la joie et la liberté à son peuple. En vertu de l'édit de Julien qui rappelait les exilés, il avait repris possession de son siége. Bientôt sa gloire blessa les Ariens: ils s'unirent contre lui avec les idolâtres. L'évêque avait converti quelques dames illustres. On écrivit à l'empereur, qu'Athanase enlevait tous les jours aux dieux quelques-uns de leurs adorateurs, et que si on le laissait impuni, il séduirait toute la ville[38]. Julien prit aussitôt l'alarme: il commanda au prélat de sortir d'Alexandrie, sous peine des plus rigoureux châtiments. Par une distinction frivole, il prétendait qu'il avait bien permis aux Galiléens de retourner dans leur patrie, mais non pas à leurs évêques de se remettre en possession de leurs églises. Il écrivit en même temps au préfet d'Égypte une lettre fulminante: Je jure, lui disait-il, par le grand Sérapis, que, si, avant les calendes de décembre, Athanase, l'ennemi des dieux, n'est sorti d'Alexandrie et même de toute l'Égypte, les officiers qui sont sous vos ordres paieront une amende de cent livres d'or. Vous savez que je suis lent à condamner, plus lent encore à pardonner quand j'ai une fois condamné. Je suis outré du mépris qu'on fait des dieux. Vous ne pouvez rien faire qui me soit plus agréable, que de chasser de toute l'Égypte Athanase, ce scélérat qui sous mon règne a osé baptiser des femmes Hellènes.
[38] Peu après son retour, S. Athanase s'était occupé de faire rentrer dans le sein de l'église tous ceux qui, pendant la persécution de Constance, avaient participé aux erreurs des Ariens. De concert avec Eusèbe de Verceil, qui avait été exilé dans la Thébaïde, et qui retournait dans son diocèse, il tint pour cet objet un concile à Alexandrie. Astérius de Pétra en Arabie, Caïus de Parétonium en Libye, Ammonius de Pachnamounis, Agathodémon de Schédia, Dracontius d'Hermopolis, Adelphius d'Onuphis, et un grand nombre d'autres évêques de l'Égypte, y assistèrent. L'indulgence de ces évêques ramena un grand nombre d'Ariens, et redonna une nouvelle vigueur à l'Église. Ce fut là sans doute ce qui alarma Julien. Les actes de ce concile furent approuvés et imités dans l'Occident. On en tint un pour le même objet dans la Grèce. Lucifer, évêque de Cagliari en Sardaigne, prélat d'une rigidité outrée, fut seul opposant. Sa résistance donna naissance à un schisme.—S.-M.
XXIV.
Il est chassé d'Alexandrie.
Les catholiques, pour conjurer cette tempête, adressèrent au nom de la ville une requête à l'empereur en faveur d'Athanase. Julien ne répondit que par un long édit plein de sophismes et de reproches, traitant Athanase avec un mépris qui est accompagné des marques d'une violente colère.—[«Je rougis pour vous, leur disait-il, de ce qu'il se trouve dans votre ville quelqu'un qui s'avoue Galiléen. Les pères des Hébreux ont subi autrefois le joug des Égyptiens; et vous, dominateurs de l'Égypte, puisque votre fondateur en fut le conquérant, au mépris des rites nationaux, vous obéissez volontairement aux détracteurs de vos antiques lois. Quoi, vous osez révérer comme le Verbe lui-même, ce Jésus inconnu à vous et à vos pères, et vous négligez celui que l'homme voit de toute éternité, qu'il contemple, qu'il honore comme la source de tous les biens. Vous abandonnez ce grand soleil, image vivante, animée, intelligente et bienfaisante du Père, intelligence première? Vous ne pouvez vous égarer en me prenant pour guide, moi qui jusqu'à vingt ans ai partagé vos erreurs, dont, graces aux dieux, je suis affranchi depuis douze ans. Plût au ciel que les dogmes impies d'Athanase ne fussent nuisibles qu'à lui seul! mais leur fatale influence se répand sur vous: c'est un homme fertile en ruses; c'est là ce qui l'a déja fait bannir de cette ville. Entreprenant, avide de popularité, sa présence est sujette à une multitude d'inconvénients. Quoiqu'il soit bien méprisable de sa personne, il se donne de l'importance par les périls auxquels il s'expose. Il causerait encore de sanglantes divisions. Pour vous préserver d'un tel malheur, nous lui avons déja ordonné de sortir de votre ville, et nous le bannissons de l'Égypte entière.»]—S.-M.
Les païens armés de cet édit menaçant vont, de concert avec les Juifs, attaquer la grande église, nommée la Césarée, où les fidèles assemblés retenaient Athanase. Pythiodore, philosophe de cour[39], qui se trouvait pour-lors dans Alexandrie, marche à leur tête: on emploie le fer et le feu. L'église est profanée, pillée, réduite en cendres. Les persécuteurs étaient altérés du sang d'Athanase[40], mais Dieu le sauva encore de leurs mains: il s'échappa, et comme il s'embarquait sur le Nil, après avoir fait ses adieux à une troupe de fidèles qui fondaient en larmes: Consolez-vous, leur dit-il, ce n'est là qu'un petit nuage qui passera bien vite[41]. Il regagna sa retraite, où il resta jusqu'à la mort de Julien.
[39] Ἑνὸς τῶν βασιλικῶν φιλοσόφων. Par ces expressions, saint Grégoire de Nazianze, or. 3, t. 1, p. 87, veut peut-être désigner un des amis de Julien. Cependant il serait possible, et même il est plus probable qu'il entend par là un philosophe attaché au Muséum d'Alexandrie ou à un autre établissement public littéraire, et qui recevait de l'empereur un traitement pour y faire des cours de philosophie ou de belles-lettres, comme sous les rois grecs. Le même usage s'étant perpétué sous la domination romaine, c'était donc un professeur royal ou impérial.—S.-M.
[40] Selon Théodoret, l. 3, c. 9, Julien n'avait pas ordonné de chasser Athanase, il avait commandé de le tuer, ἀλλὰ καὶ ἀναιρεθῆναι.—S.-M.
[41] Nubecula est, et citò pertransit. Rufin., l. 10, c. 34.—S.-M.
XXV.
Livres de Julien contre la religion chrétienne.
Cyrill. cont. Jul. ad calc. Jul.
Socr. l. 3, c. 22 et 23.
Till. pers. art. 33.
En même temps que Julien tâchait d'écraser le christianisme de tout le poids de l'autorité souveraine, il mettait en œuvre pour le même dessein toutes les forces de sa plume, sur laquelle sa vanité ne comptait guère moins que sur sa puissance. Il commença pendant les longues nuits de cet hiver à composer ses livres contre la religion chrétienne: il ne les acheva que pendant son expédition de Perse[42]. Dès ce temps-là, les impies ne pouvaient plus rien inventer de nouveau pour combattre l'Évangile: les traits de l'incrédulité étaient épuisés. Celsus, Hiéroclès, Porphyre, avaient dit tout ce que l'enfer peut inspirer; et Julien, avec tout ce qu'il avait de génie, fut réduit à réchauffer des objections cent fois réfutées, et que l'ignorance ou la mauvaise foi ne cessent de reproduire comme nouvelles et sans réplique. La puissance de l'auteur, bien plus que la force de ses raisonnements, ne manqua pas de donner un grand crédit à cette invective. Les païens en triomphaient. Julien mourut avant qu'on eût eu le temps de répondre à ses sophismes; mais suivant le sort fatal de ces sortes d'ouvrages, l'éclat constant et inaltérable de la vérité éclipsa bientôt les lueurs fausses et passagères, qu'une plume légère et frivole avait su jeter dans ces livres. Il ne nous en resterait rien[43] si, cinquante ans après, saint Cyrille d'Alexandrie en ayant entrepris la réfutation, ne nous en avait conservé une grande partie. On y voit que l'agresseur, dans le temps même qu'il veut porter à la religion des coups mortels, lui fournit des armes pour sa défense.
[42] Julianus Augustus septem libros in expeditione Parthica adversùm Christum evomuit, dit saint Jérôme, ep. 70, t. 1, p. 425, ed. Vallars.—S.-M.
[43] L'exemplaire dont se servait saint Cyrille était divisé en trois livres. Selon saint Jérôme, l'ouvrage avait sept livres, et il cite même un passage du septième dans son Commentaire sur Osée, ch. 11.—S.-M.
XXVI.
Mort du comte Julien.
Acta Mart. Ruinart. p. 662, 667.
Chrysost. de Sto Babyla et contra Jul.et Gent. t. 2, p. 563.
Idem in Mat. hom. 4, t. 7, p. 47·
Idem de laud. Pauli, hom. 4, t. 2, p. 492.
Theod. l. 3, c. 13.
Soz. l. 5, c. 8.
Philost. l. 7, c. 10 et 12.
Dieu confondit ses blasphèmes par le châtiment terrible du plus ardent ministre de ses impiétés. Le comte Julien, attaqué à la fin d'octobre d'une maladie semblable à celle de Galérius, résista quelque temps. Enfin, dévoré par les vers, qui sortaient de ses plaies, et dont tous les secours des médecins ne purent tarir la source, déchiré des plus horribles douleurs, n'ayant de présence d'esprit que pour les sentir, et de voix que pour se reprocher ses crimes, il envoya prier l'empereur de rouvrir les églises d'Antioche: C'est pour avoir servi vos désirs, lui disait-il, que je suis réduit à cet état déplorable. L'empereur lui fit répondre: Qu'il n'avait à se plaindre que de lui-même; que c'étaient apparemment les dieux qui le punissaient de son incrédulité. Après tout, ajoutait-il, je n'ai point fermé les églises, et je ne les rouvrirai point. En effet, l'empereur n'avait fait fermer que la principale église: c'était le comte qui, par haine contre les chrétiens, avait donné le même ordre pour toutes les autres. Ce malheureux, au lit de la mort, eut en vain recours aux prières de sa femme, qui avait persévéré dans la religion chrétienne. Il expira à la fin de cette année ou au commencement de la suivante[44], en demandant à Dieu miséricorde avec des cris affreux. Ce qui aurait dû achever d'ouvrir les yeux au prince, c'est que les oracles qui, depuis le rétablissement de l'idolâtrie, avaient recouvré la voix, s'accordèrent tous à prédire que l'oncle de l'empereur ne mourrait pas de sa maladie.
[44] Il est certain que le comte Julien ne mourut qu'en l'an 363, car il existe une loi de cette année qui lui est adressée; mais il faut que ce soit au commencement de l'année, puisqu'il avait déjà cessé de vivre lors de la composition du Misopogon, qui est du mois de février. Ceci est d'accord avec le témoignage d'Ammien Marcellin, qui parle à cette époque de la nomination d'Aradius Rufinus, comte d'Orient, à la place de Julien, mort depuis peu. Rufinum Aradium comitem Orientis in locum avunculi sui Juliani, recens defuncti provexit. Amm. Marc. l. 23, c. 1.—S.-M.
XXVII.
Propositions de Sapor rejetées.
Liban. or. 8, t. 2, p. 243-245, et or. 9, p. 255.
Socr. l. 3, c. 19.
[Soz. l. 5, c. 3.]
Julien, trop endurci, ne fut point touché de cet exemple: il ne s'occupait que de projets de conquêtes. On avait d'abord appréhendé que les Perses[45] ne fissent dès cette année une irruption du côté de Nisibe[46]; mais Sapor, soit pour s'instruire plus certainement de l'état des forces romaines, soit qu'en effet il fût las de la guerre, écrivit à Julien. Il lui proposait de terminer leurs différends par la voie de la négociation: il demandait une trève pour envoyer des ambassadeurs, et faisait espérer qu'il s'en tiendrait aux conditions que Julien jugerait équitables. L'empereur jeta la lettre par terre avec mépris, et répondit au courrier qu'il n'était pas besoin d'ambassade; qu'il irait lui-même incessamment porter sa réponse à Sapor[47].
[45] Il paraîtrait, selon le rapport de Théodoret (l. 3, c. 21.) qu'aussitôt après la mort de Constance, les Perses avaient fait une irruption sur le territoire romain. Quoiqu'il n'en soit pas mention ailleurs, ce fait est très-vraisemblable. On voit par ce que dit Libanius (or. 8, t. 2, p. 243), qu'avant l'arrivée de Julien, l'Orient, menacé d'une irruption des Perses, était dans la désolation.—S.-M.
[46] Julien avait même répondu aux envoyés de cette ville, qui était chrétienne, que, si elle voulait être secourue, elle n'avait qu'à rouvrir les temples des dieux.—S.-M.
[47] Cette réponse est dans Socrate l. 3, c. 19, sous une forme bien plus énergique. J'irai vous voir bientôt; il n'était pas besoin d'ambassade. αὐτόν με ὄψεσθε μετ' οὐ πολὺ, καὶ οὐδέν μοι δεήσει πρεσβείας.—S.-M.
An 363.
XXVIII.
Julien consul.
Amm. l. 23, c. 1.
Liban. vit. p. 43 et 44, or. 4, p. 170 et or. 8, p. 227.
Tout annonçait une guerre sanglante. Les grands préparatifs de Julien faisaient penser que l'année qui commençait, allait terminer l'ancienne querelle entre les deux empires, et décider enfin laquelle des deux nations devait commander à l'autre. Jamais les Romains et les Perses n'avaient vu dans le même temps à la tête de leurs armées deux princes plus habiles, plus intrépides et plus heureux. Julien prit le consulat pour la quatrième fois, et se donna pour collégue Salluste, préfet des Gaules[48]. La ville de Rome lui ayant envoyé une députation de plusieurs sénateurs distingués par leur naissance et par leur mérite, il leur conféra des dignités. Il fit Apronianus[49], préfet de Rome; Octavianus, proconsul d'Afrique; Vénustus[50], vicaire d'Espagne, et Aradius Rufinus, comte d'Orient, à la place de Julien qui venait de mourir. L'empereur avait chargé Libanius de préparer un discours pour la solennité de son consulat: c'était demander un panégyrique. Nous avons celui que prononça ce sophiste. Il s'en faut beaucoup que le lecteur en doive être aussi content que le fut l'empereur. Julien applaudissait à ses propres éloges avec un enthousiasme qui ne répondait ni à la modestie d'un philosophe, ni à la gravité d'un prince. Ces premiers jours furent employés en sacrifices dans tous les temples de la ville.
[48] Ammien Marcellin remarque que depuis le consulat de Dioclétien et d'Aristobule, c'est-à-dire depuis l'an 285, aucun particulier n'avait partagé la dignité consulaire avec un empereur, et videbatur novum adjunctum esse Augusto privatum, quod post Diocletianum et Aristobulum nullus meminerat gestum. Il se trompe cependant; car en l'an 288, Januarius avait été consul avec Maximien.—S.-M.
[49] On croit que ce préfet était L. Turcius Secundus Apronianus, fils de L. Turcius Apronianus, préfet de Rome en 339.—S.-M.
[50] On pense qu'il s'appelait L. Ragonius Vénustus.—S.-M.
XXIX.
Mauvais présages.
L'attente des grands événements de cette année éveillait la superstition. On croyait voir partout des présages; et comme les songes, selon qu'ils sont gais ou tristes, indiquent la température actuelle des humeurs, de même les chimères dont on s'occupait alors n'ayant rien que de sombre et de funeste, marquaient la crainte et l'inquiétude des esprits. On trouvait un fâcheux pronostic dans l'inscription des statues et des images du prince, quoiqu'elle ne présentât que les titres ordinaires: Julianus Felix Augustus. Le comte Julien et le trésorier Félix étant morts depuis peu d'une manière tragique, on regardait l'arrangement de ces trois mots comme une liste mortuaire, où l'empereur était compris. Le premier jour de janvier, pendant que Julien montait les degrés du temple du Génie, le plus âgé des pontifes tomba mort à ses côtés. La mort subite du pontife annonçait, disait-on, celle d'un personnage éminent. Les courtisans appliquaient ce présage au consul Salluste: le peuple craignait pour Julien même. On apprit dans ce même temps qu'un tremblement de terre s'était fait sentir à Constantinople. Suivant les règles de la divination, c'était un pronostic malheureux pour les guerres offensives. On conseillait à Julien de renoncer à une entreprise contre laquelle le ciel et la terre semblaient se déclarer. Les oracles des sibylles qu'il avait envoyé consulter à Rome, lui défendaient aussi de sortir cette année des limites de l'empire.
XXX.
Julien persiste dans son dessein.
Amm. l. 23, c. 2.
Socr. l. 3, c. 21.
[Zos. l. 3, c. 25.]
Julien esclave de la superstition, quand elle s'accordait avec ses caprices, osait s'en affranchir lorsqu'elle venait à les contredire. Il persista dans son dessein malgré ses dieux. Il se flattait, dit Socrate, d'avoir l'ame d'Alexandre-le-Grand: chimère puisée dans la doctrine de Pythagore et de Platon, et entretenue dans son esprit par les philosophes de cour, la plus bizarre espèce de flatteurs. Comme un autre Alexandre il se croyait né pour la conquête de l'Orient. Il savait que les Perses ne pouvaient résister au froid, et que l'hiver leur ôtait une grande partie de leur force et de leur courage: c'était un proverbe, qu'un Perse n'osait en hiver montrer sa main hors de sa casaque[51]. Le soldat romain, au contraire, affrontait toutes les saisons. Julien résolut donc de ne pas attendre les chaleurs. Plusieurs nations venaient lui offrir leurs services. Il répondit à leurs ambassadeurs, que c'était aux Romains à défendre leurs alliés, et non pas à recevoir des secours étrangers. Il prit à sa solde quelques corps auxiliaires des Goths, comme des otages qui lui répondraient de la tranquillité de toute la nation. Il fit sortir des quartiers les troupes cantonnées en-deçà de l'Euphrate, et leur ordonna de l'aller attendre au-delà du fleuve: ce qui fut promptement exécuté. Croyant cependant avoir besoin d'Arsace, roi d'Arménie, il lui manda d'assembler toutes ses troupes, et de se tenir prêt à marcher au premier ordre[52].
[51] Ἀλλ' οὐδὲ χεῖρα, τὸ τοῦ λόγου, βάλλοι ἂν τότε ἔξω τοῦ φάρους Μῆδος ἀνήρ. Socr. l. 3, c. 21.—S.-M.
[52] Solum Arsacem monuerat Armeniæ regem, ut, collectis copiis validis jubenda opperiretur, quò tendere, quid deberet urgere, properè cogniturus. Amm. Marc., l. 23, c. 2.—S.-M.
XXXI.
[Lettre de Julien.]
[Muratori, anecd. Græca. p. 334.]
—[C'est dans les termes les plus méprisants que Julien réclama les secours d'Arsace, ou plutôt qu'il lui signifia ses ordres. Sans daigner lui donner le titre de roi, il se contente de l'appeler le satrape des Arméniens[53]. «Arsace, lui disait-il, aussitôt après la réception de cet ordre, préparez-vous à marcher contre les Perses, nos furieux ennemis. J'ai pris les armes avec le dessein de périr dans cette expédition contre les Parthes[54], après leur avoir fait tous les maux possibles, et m'être signalé par mes exploits, ou de revenir couvert de gloire, après avoir élevé des trophées et subjugué l'ennemi avec l'assistance des dieux. Sortez de votre nonchalance; laissez-là toutes vos frivoles excuses; songez que ce n'est plus maintenant le règne de ce Constantin, d'heureuse mémoire, ni celui de cet efféminé de Constance, qui n'a vécu que trop long-temps[55], qui vous enrichissait, vous et les Barbares vos pareils, des dépouilles des plus illustres personnages[56]. L'empire appartient maintenant à Julien, souverain pontife, César, Auguste, serviteur des dieux et de Mars[57], le destructeur des Francs et des autres Barbares, le libérateur des Gaules et de l'Italie. Si vous aviez quelque projet contraire à votre devoir, je n'en serais pas étonné, car je sais que vous êtes un homme rusé, un lâche soldat et un orgueilleux; vous en donnez même des preuves actuellement, puisque vous gardez chez vous un ennemi[58] du bien public, et que pour vous déclarer, vous attendez la fortune de cette guerre. L'assistance des dieux nous suffit pour détruire nos ennemis. Si le destin, dont la volonté est celle des dieux mêmes, en ordonne autrement, je le braverai généreusement; vous tomberez alors sans résistance sous la main des Perses; votre palais, toute votre race et la souveraineté de l'Arménie seront renversés. La ville de Nisibe partagera votre malheur, il y a long-temps que les dieux du ciel[59] me l'ont fait connaître.» Au milieu de ces outrages, il n'est pas difficile de démêler que la politique versatile d'Arsace avait éveillé les soupçons de Julien. Il avait apprécié à sa juste valeur le roi d'Arménie. Ce prince timide et inconstant, aussi méprisé que méprisable, redoutait également les Romains et les Perses. Tour à tour leur ennemi et leur allié, il n'avait jamais su, ni les servir, ni leur nuire. Détesté de ses sujets, inquiet sur l'avenir, il n'avait pu cacher les craintes que lui inspirait la lutte qui allait s'engager entre les deux empires. Un ton aussi altier, et le tableau des malheurs prêts à fondre sur lui si la victoire restait aux Perses, étaient les seuls moyens de fixer ses irrésolutions. La suite fera voir que Julien ne s'était pas trompé, et qu'il avait bien jugé Arsace. Il n'était pas fâché non plus d'humilier un protégé de Constance, qui, malgré l'honneur insigne et inouï jusqu'alors qu'on lui avait fait, en lui permettant d'épouser une princesse du sang impérial, promise à un empereur, ne savait témoigner sa reconnaissance que par une amitié toujours chancelante. Le christianisme du roi d'Arménie fut sans doute un dernier motif qui contribua à lui mériter les insultes de Julien. Malgré une conduite aussi odieuse que criminelle, Arsace n'avait cessé de persévérer dans la foi chrétienne, et rien ne put l'en détacher.