[53] Cette lettre, découverte et publiée pour la première fois par Muratori, et réimprimée ensuite dans la bibliothèque grecque de Fabricius (1re édit. t. 7, p. 82.), est assez généralement regardée comme supposée, par la seule raison qu'elle paraît indigne de Julien. On la trouve inconvenante, pleine d'une vanité insupportable et même impolitique. Toutes ces objections sont assez faibles; elles appuient son authenticité plutôt qu'elles ne l'affaiblissent. Julien était trop plein de la haute idée qu'il avait de la grandeur romaine, pour ne pas traiter un prince de l'Orient comme il l'aurait été, selon lui, au temps de Trajan ou de Marc Aurèle. La manière dont il avait congédié les ambassadeurs de Sapor, en est une assez bonne preuve. Un roi comblé de bienfaits par Constance, un chrétien enfin, ne devait pas s'attendre à de plus grands égards. Julien lui reproche les bienfaits de son prédécesseur, et, sans le blâmer de son christianisme, pour ne pas démentir sans doute la tolérance dont il se vantait, il ne manque pas de parler avec affectation des dieux, comme il le faisait d'ailleurs en toute occasion. Des menaces et un grand étalage de sa puissance, déplacés peut-être avec tout autre, ne pouvaient être impolitiques avec un prince faible et inconstant comme le roi d'Arménie. Quant à la prédiction qui semble être à la fin de la lettre, elle doit peu surprendre. Il ne fallait pas être un grand prophète pour prévoir que les Persans, plusieurs fois maîtres de l'Arménie depuis un siècle, profiteraient de la défaite des Romains pour s'en assurer la possession. Les trois siéges opiniâtres que Nisibe avait soutenus sous le règne de Constance, étaient une preuve assez évidente de l'importance que Sapor attachait à la possession de cette place, et devait faire prévoir que si la fortune était favorable à ce prince, ce serait contre elle que se dirigeraient ses premiers efforts. Arsace le savait mieux que personne, puisque lui-même, quelques années avant, avait conduit son armée au camp persan, devant cette ville. On pourrait joindre encore d'autres considérations en faveur de l'authenticité de cette pièce. Sozomène nous atteste (l. 6, c. 1), que Julien avait effectivement adressé une lettre de cette espèce à Arsace, qu'il qualifiait de chef des Arméniens, Ἀρμενίων ἡγουμένος, et pleine d'invectives contre Constance. Les auteurs arméniens font aussi mention d'une lettre envoyée à leur roi par Julien, conçue dans le même esprit, et dans laquelle il se contentait de lui donner le titre de kousagal, c'est-à-dire gouverneur ou satrape.—S.-M.

[54] Quoique la puissance des Parthes fût détruite depuis plus d'un siècle, on avait conservé l'usage de donner leur nom aux Perses. On en pourrait trouver un grand nombre d'exemples dans les écrivains de cette époque, et en particulier dans Ammien Marcellin.—S.-M.

[55] La Bletterie, premier traducteur français de cette lettre, trouve que les paroles employées ici ont quelque chose d'impropre, parce que Constance avait à peine quarante-quatre ans lorsqu'il mourut, comme si on ne pouvait pas dire d'un prince dont on blâmait toutes les actions, et qui avait occupé le trône vingt-cinq ans environ, qu'il avait vécu trop long-temps.—S.-M.

[56] Τὰς τῶν εὐγεγονότων περιουσίας, les richesses ou les possessions des nobles. Julien veut sans doute indiquer les riches présents que Constance avait faits à Arsace, et dont parle Amm. Marc.(l. 20, c. 11 et l. 21, c. 6). Il a probablement aussi en vue les biens possédés dans l'empire, par le roi d'Arménie qui, comme on l'a vu liv. X, § 1, étaient exempts de charges, par une décision de Constance. Toutes ces faveurs avaient, à ce qu'il paraît, été accordées au roi d'Arménie, en considération de son mariage avec Olympias. Cette alliance, regardée de mauvais œil dans tout l'empire, comme on l'apprend de saint Athanase (ad monach. t. 1, p. 386), n'avait pas eu vraisemblablement l'approbation de Julien. Il se pourrait donc encore que les reproches qu'il adresse à Constance eussent rapport à ce mariage.—S.-M.

[57] Julien avait une grande dévotion pour le dieu Mars. On pourra remarquer ci-après, § 32, p. 42, un serment pareil dans la lettre adressée au roi d'Arménie, qui a été conservée par l'historien arménien Moïse de Khoren. On verra plus loin, p. 118, liv. XIV, § 33, à quelle occasion l'empereur jura de ne plus offrir de sacrifices à cette divinité.—S.-M.

[58] Il est difficile de deviner de qui Julien veut parler en cet endroit. Il ne peut être question que d'un personnage considérable qui avait mérité sa haine. Les détails de l'histoire de ce temps sont trop mal connus pour qu'il soit possible de le désigner avec certitude. Je suis fort porté à croire cependant qu'il s'agit du patriarche Nersès. Son attachement à la foi catholique, qui lui avait déjà mérité la haine de Constance, et qui lui attira plus tard celle de Valens, pouvait exciter contre lui le zèle de Julien, au même titre que saint Athanase.—S.-M.

[59] Τῶν οὐρανίων θεῶν. Cette expression était consacrée pour désigner les dieux. On la retrouve dans une belle inscription en vers, qui est actuellement au Musée royal de Paris. Cette inscription, venue de Cyzique, faisait partie de la collection de marbres réunie par le comte de Choiseul-Gouffier. Publiée pour la première fois par Muratori (t. 1, p. 75), elle l'a été plusieurs fois depuis et avec plus d'exactitude. Elle paraît être du deuxième siècle de notre ère, et elle est adressée aux dieux de l'Égypte. Voyez Dubois, Catalogue de la collection Choiseul, p. 74.—S.-M.

XXXII.

[Nouvelles menaces de Julien.]

[Faust. Byz. hist. d'Arm. en Armén. l. 3, c. 19.

Mos. Chor. hist. Arm. l. 3, c. 15.]

—[Pour se dispenser d'obéir à un pareil ordre, il aurait fallu se jeter sur-le-champ entre les bras du roi de Perse; Arsace n'était pas homme à prendre si vite une résolution généreuse: il préféra persister dans l'alliance des Romains. Il commanda donc à Zoura, dynaste des Rheschdouniens[60], général de l'armée du midi[61], de se tenir prêt à seconder les troupes impériales. Zoura, aussi indépendant que les autres seigneurs arméniens, était en outre un chrétien zélé; pour ne pas participer en quelque sorte à l'apostasie de Julien, il refusa d'exécuter les ordres de son souverain, et il se fortifia dans les châteaux de sa principauté, attendant le parti que prendraient les autres dynastes. Julien ne voyant pas marcher les troupes arméniennes, et étant informé de la mauvaise volonté de leur chef, écrivit à Arsace une autre lettre non moins méprisante[62], pour lui demander le châtiment du coupable, seul moyen de lui prouver qu'il n'était pas son complice. «Sans quoi, ajoutait-il, je jure par Mars qui m'a donné l'empire, et par Minerve qui me donnera la victoire, qu'à mon retour, avec mon invincible armée, je détruirai vous et votre royaume.» Arsace effrayé de cette menace fit partir le chef de ses eunuques, pour saisir le rebelle et sa famille. Celui-ci ne fut pas secondé, comme il avait espéré l'être, par les autres dynastes arméniens; il fut victime de leur inconstance: abandonné à ses seules forces, il ne put faire une longue résistance. Arsace, peut-être bien aise de satisfaire sa vengeance particulière, s'empressa de le faire périr avec tous ses parents; il n'en échappa qu'un seul: ce fut son neveu Dadjad, fils de Mehentak. Le connétable Vasag le sauva. Reintégré par la suite dans les biens de sa famille, il en continua la postérité, qui se conserva encore pendant plusieurs siècles[63]. L'île forte d'Althamar[64], au milieu du lac de Van, fut conquise, et remise entre les mains du roi avec toutes les possessions de Zoura. Salmouth, dynaste d'Andsda[65], fut nommé en sa place général de la frontière méridionale de l'Arménie. Malgré la punition du prince des Rheschdouniens, Arsace ne devint pas un allié plus sûr. Julien fut encore obligé de prendre un langage menaçant, lorsque après le passage de l'Euphrate[66], il le somma de faire avancer les troupes qu'il devait fournir contre les Perses.]—S.-M.

[60] Ce canton, compris dans la grande province de Vaspourakan en Arménie, occupait une grande partie des rives méridionales du lac de Van. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 131.—S.-M.

[61] Les quatre frontières de l'Arménie étaient confiées à des officiers-généraux qui, avec le titre de pétéaschkh, commandaient les troupes chargées de la défense de cette partie du royaume. Ils avaient les mêmes fonctions que les officiers nommés en Perse marzban ou commandants de frontières. Voyez ci-devant, l. VI, § 14, t. 1, p. 408, note 2; et l. X, § 3, t. 2, p. 210.—S.-M.

[62] Les auteurs arméniens rapportent par erreur tous ces événements au règne du roi Diran, père d'Arsace. La chose est impossible, puisque Diran avait cessé de régner en l'an 337, vingt-cinq ans avant l'époque dont il s'agit.—S.-M.

[63] Nous connaissons au septième siècle Théodore, prince des Rheschdouniens, gouverneur-général de l'Arménie pour l'empereur grec, et son fils Vard.—S.-M.

[64] Cette île, qui porte encore le même nom, est placée dans une situation très-forte, au milieu du lac de Van, appelé aussi quelquefois lac d'Althamar ou d'Aghthamar. On voit dans cette île un antique monastère, où se trouvent les tombeaux des anciens princes du pays. Il est la résidence d'un patriarche particulier, le seul qui parmi les Arméniens soit uni de communion avec l'église grecque.—S.-M.

[65] Ce pays, appelé autrement Handsith, et par les Grecs Anzitène, était dans la quatrième Arménie, non loin des bords de l'Euphrate, au N. de la Mésopotamie. Voyez Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 93.—S.-M.

[66] Voyez ci après, p. 64, l. XIV, § 6.—S.-M.

XXXIII.

Il veut rétablir le temple de Jérusalem.

Daniel. c. 9, v. 37.

Matth. c. 24, v. 2.

Marc. c. 13, v. 2.

Luc. c. 19, v. 44.

Jul. ep. 25, p. 396, et in fragm. p. 288.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 119 et 111.

Chrysost. de Sto Babyla, et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 573 et 574.

Idem contra Jul. et Gent. t. 1, p. 580.

Idem, contra Jud. or. 5, p. 628 et 646.

Ambros. ep. 40, t. 2, p. 952.

Amm. l. 23, c. 1.

Socr. l. 3, c. 20.

Theod. l. 3, c. 20.

Soz. l. 5, c. 22.

Philost. l. 7, c. 9 et 14.

Ruf. l. 10, c. 37.

Theoph. p. 43.

Zon. l. 12, t. 2, p. 25.

Niceph. Call. l. 10, c. 32 et 33.

Cedr. t. 1, p. 307.

Rabbi Gedaliah apud Wagensel. tela ignea Satanæ.

Warburton, dissertation sur ce prodige.

Mais tandis qu'il se préparait à cette guerre, il en projetait une autre qui ne devait pas être moins sanglante. Ceux qui participaient à ses conseils ne cessaient de dire d'un ton menaçant que Julien avait deux sortes d'ennemis, les chrétiens et les Perses; qu'après s'être débarrassé des Perses, comme des moins redoutables; il tournerait contre les chrétiens toute la puissance de l'empire. Ayant donc résolu d'anéantir le christianisme, il voulut d'avance le confondre. Il crut en avoir entre les mains un moyen sûr et facile. Instruit des divines écritures qu'il avait étudiées dans sa jeunesse, il y avait vu les Juifs condamnés à vivre sans patrie, sans gouvernement, sans temple, sans sacrifices. Rassembler cette nation dispersée et relever le temple de Jérusalem, c'était casser l'arrêt que Dieu même avait prononcé. Julien lisait cet arrêt gravé sur le front de la nation juive, destinée à porter par tout l'univers, avec son crime et sa sentence, les titres fondamentaux du christianisme, auquel elle sert contre elle-même de témoin irréprochable. Il enlevait par ce moyen à la religion chrétienne un miracle toujours subsistant dans un peuple, qui, mêlé avec tous les peuples du monde, sans jamais se confondre avec eux, immortel quoique ses membres soient séparés et épars sur la face de la terre, voit s'abîmer successivement toutes les nations au travers desquelles il passe, sans être entraîné dans leur chute. Il ne doutait pas de l'empressement des Juifs à seconder son dessein. Ils avaient déjà deux fois tenté de rebâtir le temple de Jérusalem: la politique d'Hadrien et la piété de Constantin s'y étaient opposées. Mais ici la superstition et la politique, agissant de concert avec le pouvoir impérial, semblaient rendre le succès infaillible. La vanité de Julien et sa haine contre Constantin étaient encore deux puissants motifs: il rendait son nom immortel[67], et il goûtait le plaisir d'exécuter une entreprise que Constantin avait traversée. Ce n'était pas qu'il aimât les Juifs: il est vrai que leur animosité contre les chrétiens et leur goût pour les sacrifices s'accordaient avec les inclinations de Julien; mais il les méprisait; et après s'être servi d'eux pour démentir les Écritures, il espérait sans doute réussir à changer l'objet de leur culte, et à les entraîner à l'idolâtrie, où leurs ancêtres étaient tombés tant de fois.

[67] Imperii sui memoriam magnitudine operum gestiens propagare. Amm. Marc., l. 23, c. 1.—S.-M.

XXXIV.

Insolence des Juifs.

Dès le commencement de son règne, il les avait distingués des chrétiens, par des marques de bienveillance. On lit entre ses ouvrages un édit adressé à la communauté des Juifs: cette pièce, malgré les soupçons de quelques savants, nous paraît authentique[68]. Le prince y décharge les Juifs des tributs exigés par leur patriarche; il les exhorte à prier leur Dieu pour la prospérité de son empire; il leur promet de rétablir à son retour de Perse la ville de Jérusalem, dans son ancienne splendeur, et d'y venir adorer avec eux le Dieu créateur[69], auquel il reconnaît qu'il doit sa couronne. Cette nation couverte d'opprobres depuis trois siècles crut avoir trouvé dans Julien un libérateur et un nouveau Cyrus. Fière de ses témoignages de faveur, elle y répondit par des actions de violence contre les chrétiens. Les Juifs brûlèrent plusieurs églises à Alexandrie, à Damas et dans les autres villes de Syrie.

[68] Julien y parle de leur patriarche Jule, qu'il appelle son frère et un homme très-respectable, τὸν ἀδελφὸν Ἴουλον τὸν αἰδεσιμώτατον πατριάρχην. Ce pontife est nommé Hillel par les écrivains juifs. Ces patriarches, qui exerçaient une autorité spirituelle, et à quelques égards civile, sur leurs coréligionaires, résidaient dans la ville de Tibériade. Ils furent supprimés par le gouvernement romain en l'an 429, sous Théodose le jeune. Voyez, sur leurs droits et prérogatives, l'Histoire des Juifs par Basnage, liv. III, ch. 2-5.—S.-M.

[69] Dans sa lettre aux Juifs, il le nomme κρείττων, le meilleur, et dans un fragment théologique (p. 295), il l'appelle μέγας θέος, le grand dieu.—S.-M.

XXXV.

Julien leur ordonne de rebâtir leur temple.

Les principaux d'entre eux s'étant rendus à Antioche pour profiter des heureuses dispositions de l'empereur, Julien les fit venir devant lui. Il leur reprocha leur indifférence à remplir les devoirs que leur imposait la loi de Moïse: Pourquoi, leur dit-il, négligez-vous de faire des sacrifices, surtout dans un temps où vous devriez par les vœux les plus ardents intéresser votre Dieu au succès de mes armes? Ils répondirent qu'il ne leur était permis d'immoler des victimes que dans le temple de Jérusalem, et que ce temple n'était plus: Lisez vos prophéties, leur répliqua Julien, vous y verrez que votre exil et vos malheurs doivent se terminer sous mon règne. Allez, rebâtissez votre temple, rétablissez la religion de vos pères, et soyez assurés de ma protection. Il chargea en même temps les trésoriers de l'épargne de fournir les sommes nécessaires; et le gouverneur de la province, de veiller à la conduite de l'ouvrage. Il envoya sur les lieux Alypius, pour presser l'exécution de ses ordres: c'était un habitant d'Antioche, chéri de Julien[70], et qui avait exercé dans la Grande-Bretagne l'emploi de vicaire des préfets[71].

[70] Julien se sert en lui écrivant des expressions les plus tendres. Il l'appelle son aimable et très-cher frère, ἀδελφὲ ποθεινότατε καὶ φιλικώτατε. Alypius cultivait les lettres, et Julien compare ses productions poétiques aux odes de Sapho. Cet Alypius avait aussi composé un traité de géographie qu'il avait dédié à Julien. Voyez les lettres 29 et 30 de Julien, qui sont adressées à cet officier.—S.-M.

[71] Qui olim Britannias curaverat pro præfectis. Amm. Marc., l. 23, c. 1.—S.-M.

XXXVI.

Empressement des Juifs.

Les Juifs crurent entendre la voix de Dieu même. Cette heureuse nouvelle se répand en un moment dans les contrées voisines. Ils accourent de toutes parts avec un empressement incroyable. En peu de jours plusieurs milliers d'hommes se trouvent assemblés sur le terrain du temple. Les païens se joignent à eux. Bientôt de prodigieux amas de matériaux s'élèvent comme autant de montagnes. On travaille avec ardeur sous la direction des plus habiles architectes. On nettoie l'emplacement; on fouille la terre. Les Juifs prodiguaient leurs richesses: plusieurs avaient fait fabriquer exprès des bêches, des pelles, des hottes d'argent. Les femmes donnaient avec joie leurs colliers et leurs bijoux: revêtues de leurs plus riches habits elles recevaient dans le pan de leurs robes les pierres et la terre des décombres; les plus délicates ne s'épargnèrent pas: les enfants et les vieillards prêtaient ce qu'ils avaient de forces, et chacun croyait se sanctifier en contribuant à cette pieuse entreprise. Cependant Cyrille, évêque de Jérusalem, mieux instruit que les Juifs du sens de leurs prophéties, se moquait de leurs efforts: il disait hautement que le temps était venu où l'oracle du Sauveur du monde allait s'accomplir à la lettre; que de ce vaste édifice, il ne resterait pas pierre sur pierre.

XXXVII.

Prodiges qui arrêtent l'entreprise.

En effet les fondements de l'ancien temple étaient déjà démolis. Tout semblait répondre du succès: on allait voir qui devait avoir le démenti ou du Dieu des chrétiens, ou de ceux de Julien; lorsque sur le soir un vent impétueux, s'étant élevé tout à coup, emporte les amas de plâtre, de chaux, de ciment, comble les fouilles en y rejetant les terres, disperse et dissipe les matériaux. La nuit étant venue, la terre tremble avec d'horribles mugissements; les maisons voisines s'écroulent; un portique, sous lequel s'était retiré un grand nombre d'ouvriers, tombe avec fracas: les uns restent ensevelis sous les ruines; les autres s'échappent, mais meurtris et estropiés; d'autres courent en foule se réfugier dans une église voisine comme dans un asyle; il en sort une flamme qui étouffe une partie de ces malheureux, et qui laisse sur le corps des autres des traces ineffaçables de la colère divine. L'air est embrasé d'éclairs; les coups redoublés de la foudre tuent les hommes, calcinent les pierres, mettent en fusion les outils de fer dont la place était jonchée. Les ouvrages étaient ruinés, mais l'opiniâtreté des Juifs n'était pas vaincue. Après les horreurs de cette nuit, ils remettent la main à l'œuvre. Alors la terre se soulevant par de nouvelles secousses ouvre ses entrailles; elle lance des tourbillons de flamme; elle repousse sur les ouvriers les pierres qu'ils s'efforcent d'établir dans son sein; ils périssent ou dévorés par les feux, ou écrasés sous les pierres. Ce terrible phénomène se renouvela à plusieurs reprises; et ce qui montre évidemment l'action d'une intelligence qui commande à la nature, c'est que l'éruption du feu recommença autant de fois que les ouvriers reprirent le travail, et ne cessa tout-à-fait que quand ils l'eurent entièrement abandonné.

XXXVIII.

Croix lumineuses.

Dieu développait sa puissance. Jamais la nature ne rassembla tant de météores pour produire un effet unique. On vit dans le ciel pendant la seconde nuit et le jour suivant une croix éclatante renfermée dans un cercle de lumière. Les habits et les membres mêmes des spectateurs se trouvèrent au point du jour semés de croix qui semblaient avoir été gravées par l'impression des flammes. Tant de merveilles frappèrent d'étonnement les Juifs, les païens et l'empereur même. Un grand nombre de Juifs se convertit. Julien qui ne croyait que les fables, aveugle au milieu de la plus vive lumière, fut effrayé sans être éclairé: il renonça à l'entreprise.

XXXIX.

Preuves de ce miracle.

Ce miracle se passa aux yeux de l'univers; et la Providence en a perpétué la mémoire par des témoignages authentiques que nul des païens n'a osé démentir. Saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostôme, contemporains de cet événement, en ont développé toutes les circonstances. Saint Ambroise qui vivait dans le même temps en prend avantage, comme d'un fait incontestable, pour détourner le grand Théodose de rétablir un temple des païens. Mais ce qui doit fermer la bouche à l'incrédulité, c'est l'autorité des ennemis du christianisme. Ammien Marcellin, qui était alors à la cour, atteste la vérité de ce prodige[72]. Julien lui-même avoue qu'il a voulu rebâtir ce temple; et s'il s'abstient de parler des obstacles que le ciel et la terre opposèrent à son dessein, son silence est suppléé par un auteur qui n'est pas d'un moindre poids, parce qu'il n'était pas moins intéressé à cacher la vérité. Un fameux rabbin qui écrivait dans le siècle suivant, rapporte le fait; et ce qui doit être d'une grande considération, il le rapporte d'après les annales de la nation juive[73]. De nos jours un protestant célèbre[74] a recueilli tous ces témoignages, et il en a fait sentir la force dans un ouvrage solide et lumineux[75].

[72] Quum itaque rei idem fortiter instaret Alypius, juvaretque provinciæ rector metuendi globi flammarum prope fundamenta crebris assultibus erumpentes, fecere locum exustis aliquoties operantibus inaccessum: hocque modὸ elemento destinatius repellente, cessavit inceptum. Amm. Marc., l. 23, c. 1.—S.-M.

[73] Voyez à ce sujet l'Histoire des Juifs de Basnage, l. 8, c. 5.—S.-M.

[74] C'est de Warburton, évêque de Glocester, que Lebeau veut parler. Cet évêque a composé sur ce sujet un discours intitulé Julien, qui a été plusieurs fois imprimé en Angleterre.—S.-M.

[75] On peut aussi consulter Gibbon, t. 4, p. 405-421, et la note de son dernier éditeur, p. 418.—S.-M.

XL.

Railleries du peuple d'Antioche.

Jul. Misop. p. 357, 370 et passim. et or. 7, p. 223.

Amm. l. 22, c. 14 et l. 23. c. 2.

[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 82, et or. 4. p. 133.

Liban. or. 10, t. 2, p. 307.]

Socr. l. 3, c. 17.

Soz. l. 5, c. 10.

[Zonar. l. 13, t. 2, p. 25 et 26.]

Pagi, in Baron.

Avant que de quitter Antioche, Julien voulut y laisser des marques de son mécontentement et de son mépris. Sa philosophie n'avait point imposé dans cette ville. Son extérieur austère, son éloignement des théâtres et des divertissements populaires, sa cour peuplée de sévères platoniciens, lui donnaient un air sauvage dans une ville qui ne respirait que le luxe et les plaisirs, plus choquée des ridicules que des vices. On s'était égayé aux dépens du prince par des chansons et des vers satiriques: on le raillait sur sa petite taille et sur sa démarche grave et gigantesque: les minuties de sa superstition, la multitude de ses sacrifices, ses processions, ses monnaies marquées de figures bizarres, tantôt d'un taureau, tantôt des divinités monstrueuses de l'Égypte donnaient matière de risée. Mais la plupart des traits portaient sur sa barbe hérissée[76]: c'était l'objet éternel des plaisanteries d'un peuple frivole. Des causes encore plus sérieuses avaient aigri l'humeur des habitants, surtout des plus riches et des plus injustes. A son arrivée dans Antioche, ils lui avaient demandé des terres qui étaient vacantes[77]. Lorsqu'il les eut accordées, les riches s'en emparèrent sans en faire part aux pauvres. Julien, averti de cette usurpation, les avait retirées de leurs mains; il en avait assigné le revenu à la commune pour fournir aux dépenses de la ville. D'ailleurs, les habitants, sans avoir égard à la droiture de ses intentions, ne lui pardonnaient pas, les uns d'avoir augmenté la disette par des mesures mal prises, les autres d'avoir voulu les empêcher de profiter de la misère publique. Tous ces motifs envenimaient la plume de ces auteurs ténébreux, qui achètent au péril de leur tête le plaisir criminel de divertir leurs citoyens en outrageant leur prince[78].

[76] C'est là ce qui le faisait appeler le bouc ou la chèvre. On le nommait encore Cercops, à cause de sa taille et de sa démarche; Victimarius, ou le sacrificateur, à cause des nombreuses offrandes qu'il faisait à ses dieux. On lui donnait aussi, selon saint Grégoire de Nazianze (or. 3, t. 1, p. 82), les noms d'Idolianus, de Pisæus, d'Adonæus et de Causitaurus, Καυσίταυρος, ou brûleur de taureaux. Ils lui venaient sans doute des chrétiens qui étaient fort nombreux à Antioche, car cette ville, malgré sa corruption, qui lui est reprochée par beaucoup d'autres que Julien, ne laissait pas que d'être fort zélée pour la religion.—S.-M.

[77] Selon ce qu'il dit dans son Misopogon (p. 374), il leur avait accordé trois mille arpents de terre.—S.-M.

[78] Il paraît que l'attachement des Antiochéniens pour le christianisme était aussi un des motifs qu'ils avaient pour haïr Julien. Ils disaient, comme il le rapporte lui-même dans le Misopogon (p. 357 et 360), que le χ et le κ n'avaient jamais fait de mal à leur ville. Τὸ Χῖ, φησίν, οὐδὲν ἠδίκησε τὴν πόλιν, οὐδὲ τὸ Κάππα. Par l'un, ils désignaient le Christ, et, par l'autre, Constance. Les Antiochéniens regrettaient le dernier, et blâmaient Julien de combattre le premier.—S.-M.

XLI.

Il compose le Misopogon.

Pour se venger de la haine publique, il n'eut garde de la mériter par des recherches et par des supplices. Il prit une voie plus douce, mais peu convenable à un souverain. Il aimait la satire. Il avait déjà censuré tous les Césars ses prédécesseurs par un écrit, où Constantin et ses enfants ne sont pas épargnés. En cette occasion il composa un ouvrage sous le titre de Misopogon, l'ennemi de la barbe. Quelques auteurs disent qu'il y fut aidé par Libanius[79], à qui Julien en aurait dû laisser l'honneur. C'est une ironie perpétuelle, où feignant de se faire lui-même son procès, il peint les désordres et les débauches d'Antioche. Le portrait est plein de feu et de force; mais, selon Ammien Marcellin, les traits en sont outrés, et les couleurs rudes et chargées[80]. Le lecteur est choqué d'y voir un prince se dépouiller de la pourpre, pour se mesurer et se battre, pour ainsi dire, corps à corps avec les plus méprisables de ses sujets. Cette satire produisit son effet naturel: elle attira des répliques; et Julien fut réduit à finir par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire, à dévorer en silence ces nouvelles railleries, et à renfermer son ressentiment. Il avait protesté dans son ouvrage qu'il allait quitter Antioche pour toujours. En effet, lorsqu'il partit de la ville, comme il était suivi d'une foule d'habitants, qui lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, le suppliaient de leur rendre ses bonnes graces, il leur répondit d'un ton de colère qu'il ne les reverrait plus, et qu'après sa victoire il irait faire sa résidence à Tarse. Mémorius[81], qui gouvernait alors la Cilicie, avait déjà reçu ordre d'y préparer tout pour le recevoir au retour de Perse. Mais Julien n'eut besoin d'y trouver qu'une sépulture.

[79] C'est l'opinion du seul Élie de Crète, commentateur de saint Grégoire de Nazianze, t. 2, p. 483. Comme cet Élie de Crète vivait au onzième siècle, son autorité n'est pas d'une grande importance.—S.-M.

[80] Probra civitatis infensa mente dinumerans, addensque veritati complura. Amm. Marc. l. 22, c. 14.—S.-M.

[81] Il existe une lettre de Libanius adressée à cet officier, præses. Voyez epist. 756, ed. Wolf. p. 358.—S.-M.

XLII.

Clémence et dureté de Julien.

Liban. or. 4, t. 2, p. 161; or. 10, p. 307. Amm. l. 23, c. 2.

Comme il était prêt à se mettre en marche, on découvrit une conjuration formée par dix soldats, qui devaient l'assassiner lorsqu'il ferait la revue des troupes. Ils se trahirent eux-mêmes dans l'ivresse. Julien les ayant convaincus de leur crime, se contenta de les punir par des reproches: il voulut, dit Libanius, commencer par triompher de lui-même, avant que d'aller ériger des trophées dans la Perse. Mais cette action de clémence fut aussitôt démentie par un trait de malignité tout-à-fait indigne d'un souverain. Il laissa, pour gouverner la Syrie, Alexandre d'Héliopolis; et sur ce qu'on lui représentait que c'était un esprit turbulent et cruel: Je sais bien, répondit-il, qu'Alexandre ne mérite pas un gouvernement; mais Antioche mérite bien un tel gouverneur[82]. Vengeance injuste, et plus inhumaine que s'il eût sévèrement puni les auteurs de tant de libelles outrageants, puisque c'était confondre les innocents avec les coupables, et qu'un gouverneur de ce caractère est le plus terrible fléau dont une province puisse être affligée.

[82] Dicebat non illum meruisse, sed Antiochensibus avaris et contumeliosis hujusmodi judicem convenire. Amm. Marc. l. 23, c. 2.—S.-M.

FIN DU LIVRE TREIZIÈME.