Title: Chroniques de J. Froissart, tome 06/13
1360-1366 (Depuis les préliminaires du traité de Brétigny jusqu'aux préparatifs de l'expédition du Prince de Galles en Espagne)
Author: Jean Froissart
Editor: Siméon Luce
Release date: June 4, 2024 [eBook #73768]
Language: French
Original publication: Paris: Vve J. Renouard, 1869
Credits: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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9924—PARIS.—TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME SIXIÈME
1360-1366
(DEPUIS LES PRÉLIMINAIRES DU TRAITÉ DE BRÉTIGNY JUSQU’AUX PRÉPARATIFS DE L’EXPÉDITION DU PRINCE DE GALLES EN ESPAGNE)
[Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]A PARIS
CHEZ Mme VE JULES RENOUARD
(H. LOONES, SUCCESSEUR)
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC LXXVI
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en surveiller l’exécution.
Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VI de l’Édition des Chroniques de J. Froissart, préparée par M. Siméon Luce, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.
Fait à Paris, le 1er décembre 1876.
Signé L. DELISLE.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.
1360. TRAITÉ DE BRÉTIGNY (§§ 474 à 490).
Édouard III et son armée sont toujours campés à Montlhéry[1]. Charles, duc de Normandie, régent du royaume, et les principaux de son Conseil, les ducs d’Anjou et de Berry ses frères, Gilles Aycelin de Montagu, évêque de Thérouanne, chancelier de France, se décident à faire des ouvertures de paix au roi d’Angleterre. Androuin de la Roche, abbé de Cluny, Simon de Langres, maître des Frères Prêcheurs, Hugues de Genève, seigneur d’Anthon[2], sont chargés de ces négociations[3]. Édouard III, indigné au plus haut point de la descente des Français à Winchelsea[4] dont il vient d’être informé, repousse d’abord, malgré les avis du duc de Lancastre, toutes les propositions d’accommodement. Il ne veut à aucun prix renoncer au titre de roi de France, et son projet est, après être allé se rafraîchir deux ou trois mois en Normandie et en Bretagne, de revenir devant Paris au moment de la moisson et des vendanges. Il lève donc son camp de Montlhéry[5] et se dirige vers le pays chartrain, pendant que les trois envoyés du régent, duc de Normandie, reviennent sans cesse à la charge pour le presser de conclure la paix. Au moment où le monarque anglais et ses gens passent à Gallardon, un orage effroyable éclate tout à coup accompagné d’éclairs, de tonnerre, d’une trombe de vent, de grêle et de pierres d’une grosseur énorme, qui terrifie les Anglais et leur tue hommes et chevaux[6]. Édouard y voit un signe de la volonté de Dieu en faveur de la paix; en même temps, le regard fixé sur l’église Notre-Dame de Chartres[7] qu’il aperçoit dans le lointain, il fait un vœu et se consacre à la Sainte Vierge. Après avoir campé la nuit suivante sur le bord de la rivière de Gallardon[8], il n’en continue pas moins le lendemain sa route vers Bonneval[9] et la marche de Vendôme. Toutefois, il finit par céder aux supplications de l’abbé de Cluny, et des négociations[10] s’engagent à Brétigny[11] près de Chartres entre ses délégués et ceux du régent: les pourparlers durent plusieurs jours et aboutissent à la conclusion d’un traité de paix. P. 1 à 5, 237 à 241.
Édouard III confirme[12] le traité de paix conclu à Brétigny-lez-Chartres le 8 mai 1360 entre Édouard, prince de Galles, au nom du roi d’Angleterre, et Charles, duc de Normandie, au nom de Jean, roi de France. Dans la rédaction définitive, un peu différente du texte primitif du traité qui fut quelques mois plus tard ratifié par les deux rois, les conseillers français eurent soin d’insérer une clause réservant le droit de suzeraineté de leur maître et pouvant servir de point de départ à des revendications ultérieures[13]. P. 5 à 17, 241 à 243.
Une trêve est conclue entre les belligérants qui doit durer jusqu’au terme de Saint-Michel prochain et de là en un an[14]. Charles, duc de Normandie, ratifie[15] le traité de paix conclu à Brétigny entre ses plénipotentiaires et ceux d’Édouard, prince de Galles. Cette ratification et la publication de la trêve sont accueillies par tout le royaume avec une joie unanime. Le roi d’Angleterre envoie quatre[16] de ses barons à Paris et les charge de prêter serment[17] en son nom sur le fait du traité de paix. Les Parisiens font à ces envoyés une réception triomphale, sonnent les cloches à leur venue, jonchent les rues de draps d’or sur leur passage; et le duc Charles, après avoir reçu leur serment, leur fait fête et donne à chacun un beau coursier ainsi qu’une épine de la couronne du Sauveur conservée à la Sainte-Chapelle. P. 17 à 21, 243 à 245.
Édouard III fait diriger ses gens d’armes sur Calais par Pont-de-l’Arche où ils doivent traverser la Seine et par Abbeville[18]. Il passe une nuit à Chartres où il fait ses dévotions et présente une offrande à Notre-Dame[19], puis il se rend à Harfleur[20] où il s’embarque avec ses enfants pour l’Angleterre. Il annonce à Jean son prisonnier la fin de sa captivité, et les deux rois ratifient[21] de concert les conventions arrêtées entre les députés et procureurs de leurs deux fils aînés. De grandes fêtes ont lieu à cette occasion à Londres où Jacques de Bourbon vient rejoindre les deux souverains, puis à Windsor où Jean fait ses adieux à sa cousine la reine, enfin à Douvres où il prend congé d’Édouard III[22]. Le roi de France met à la voile pour retourner dans son royaume en compagnie du prince de Galles, du duc de Lancastre, du comte de Warwich, de Jean Chandos et débarque à Calais vers la Saint-Jean-Baptiste[23]. Il doit rester dans cette ville jusqu’à ce qu’on ait payé la première échéance de sa rançon qui est de six cent mille francs. Le duc de Normandie et ses deux frères[24] se rendent à Amiens[25] pour être plus rapprochés du roi leur père et aviser de concert avec lui aux mesures[26] à prendre pour assurer sa mise en liberté. Sur ces entrefaites, Galéas Visconti, sire de Milan[27], demande en mariage pour un de ses fils une des filles du roi de France[28], moyennant quoi il s’engage à fournir à Jean les six cent mille francs dont celui-ci à besoin; mais les pourparlers relatifs à ce mariage entraînent des lenteurs qui empêchent Galéas de verser la somme convenue en temps opportun[29]. Le roi de France doit attendre que ses gens des comptes aient recueilli la première échéance de sa rançon au moyen d’une aide extraordinaire levée sur ses sujets. P. 21 à 24, 245 à 248.
Le prince de Galles et le duc de Lancastre, lassés d’attendre en vain à Calais le versement des six cent mille francs promis, retournent en Angleterre. Ils laissent le roi de France sous la garde de quatre chevaliers dont Jean paye les frais de séjour, en même temps qu’il a à sa charge les siens propres[30]. Depuis 1357 et 1358, un grand nombre de chevaliers et d’hommes d’armes anglais ont occupé des forteresses[31] en France d’où ils rançonnent les habitants du plat pays; Édouard III leur enjoint de vider ces forteresses. Quelques-uns obéissent à cette injonction et vendent les lieux forts qu’ils occupent; mais d’autres refusent de déloger, surtout ceux qui se tiennent sur les marches de Normandie et de Bretagne, et continuent de faire la guerre sous le couvert du roi de Navarre. Eustache d’Auberchicourt vend bien cher la forteresse d’Attigny[32] aux gens du pays, mais il ne parvint jamais dans la suite à se faire payer. Les lieux forts du Laonnais, du Soissonnais, de la Picardie, de la Brie, du Gâtinais et de la Champagne, sont évacués les premiers. Les capitaines qui les occupaient retournent dans leur pays après fortune faite, ou bien ils vont grossir les garnisons navarraises de Normandie[33]. Pendant ce temps, on est parvenu à recueillir de quoi faire face au payement des six cent mille florins. On met cet argent en dépôt provisoire à Saint-Omer[34] dans le trésor de l’abbaye de Saint-Bertin, car les princes et les hauts barons de France, désignés comme otages du traité, prennent des atermoiements et font des difficultés pour se remettre entre les mains des Anglais[35]. P. 24 à 26, 248 et 249.
Le roi de France séjourne à Calais depuis le mois de juillet jusqu’à la fin d’octobre[36]; il crée son fils Louis, auparavant comte d’Anjou et du Maine, duc d’Anjou et du Maine[37], et son fils Jean, auparavant comte de Poitiers, duc de Berry et d’Auvergne[38]. Une fois le payement du premier terme prêt et les otages venus à Saint-Omer, Édouard III repasse la mer et vient à Calais[39]. Là, les deux rois de France et d’Angleterre, qui dès lors s’appellent frères, se font lire et ratifient définitivement[40] tous les articles du traité de Brétigny. Ils se donnent à dîner tous les jours l’un à l’autre, à tour de rôle, ainsi que leurs enfants[41]. Ils passent le temps en fêtes, pendant que leurs gens achèvent de régler toutes les conventions relatives au traité de paix. Chaque clause, chaque article du traité fait l’objet d’une charte spéciale et distincte à laquelle les deux rois et leurs enfants apposent leurs sceaux[42]. P. 26, 249, 250.
Suit le texte de l’une de ces chartes, datée de Calais le 24 octobre 1360, par laquelle Édouard et Jean contractent une alliance offensive et défensive envers et contre tous, excepté le pape et l’empereur de Rome[43]. P. 27 à 33.
Les deux rois se font lire cette charte, dite de confédération et d’alliance, et la ratifient solennellement en présence de leurs enfants et de leurs conseillers. L’évêque de Thérouanne, chancelier de France[44], invite ensuite le roi d’Angleterre à faire les renonciations auxquelles il s’était engagé par le traité de Brétigny. Les commissaires des deux rois se réunissent en conférence et préparent de concert la charte destinée à régler ces renonciations. P. 33, 34, 250.
Suit le texte[45] de cette charte, dite des renonciations, datée de Calais le 24 octobre 1360, par laquelle Édouard III, en confirmation du traité conclu à Brétigny et en retour de la cession qui lui est faite par Jean des provinces y désignées, renonce au nom, au droit, aux armes et à la revendication de la couronne et du royaume de France[46], à tous droits de possession et de souveraineté sur la Normandie, la Touraine, l’Anjou et le Maine, à tous droits de souveraineté et d’hommage sur le duché de Bretagne et le comté de Flandre. P. 34 à 46.
Les deux rois se font lire cette charte et la ratifient en présence de leurs conseillers; ils jurent sur les saints Évangiles et sur une hostie consacrée de l’observer de point en point. Puis, on se réunit de nouveau en conférence, à la requête du roi Jean, pour préparer un mandement destiné à assurer l’évacuation des villes, châteaux et lieux forts du royaume de France par les gens d’armes qui les détiennent sous le couvert du roi d’Angleterre. P. 46, 47, 250, 251.
Suit le texte de ce mandement, daté de Calais le 24 octobre 1360, par lequel Édouard III enjoint sous les peines les plus sévères à ses capitaines, gardiens de villes et de châteaux, adhérents et alliés, de vider, dans le délai d’un mois après qu’ils en auront été requis, les lieux qu’ils occupent ès parties de France, en Picardie, en Bourgogne, en Anjou, en Berry, en Normandie, en Bretagne, en Auvergne, en Champagne, dans le Maine et en Touraine. P. 47 à 50.
Édouard et Jean, après avoir réglé toutes les questions qui les concernent, s’occupent de la lutte toujours ouverte entre Jean de Montfort et Charles de Blois au sujet de la succession de Bretagne, mais ils ne s’arrêtent à rien de définitif par suite du peu d’empressement du roi d’Angleterre[47]. Celui-ci est, au fond, bien aise que les deux partis continuent de rester en armes dans le duché; il voit dans cette guerre un débouché pour bon nombre de ses soudoyers, forcés, en vertu du traité de Brétigny, de vider les forteresses qu’ils occupent en France, et dont il redoute le retour en Angleterre où ils pourraient être tentés de transporter les habitudes de pillage contractées en pays conquis. A l’instigation du duc de Lancastre, tout dévoué à Jean de Montfort[48], on se borne à proroger jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste (24 juin[49] 1361) les trêves qui duraient depuis le siége de Rennes et qui devaient expirer le 1er mai de l’année suivante. P. 50 à 52, 251.
Le roi Jean, voulant faire participer les seigneurs anglais aux témoignages d’amitié qu’il échange avec leur maître, fonde quatre rentes annuelles et viagères, de deux mille francs chacune, au profit de quatre chevaliers de l’entourage d’Édouard[50], et le roi d’Angleterre accorde, de son côté, la même faveur à quatre grands personnages[51] de la suite de son frère de France. Jean confirme aussi, à la prière de son allié, la donation de la terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en Cotentin, faite par celui-ci à Jean Chandos, terre que Godefroi de Harcourt a cédée naguère à Édouard III, et dont le revenu annuel s’élève à seize mille francs[52]. On expédie encore beaucoup d’autres chartes dont je ne puis faire mention, car on emploie à ce travail les quinze jours que les deux rois et leurs enfants passent ensemble à Calais. Ces pièces annexes ne font pas double emploi et ne s’abrogent nullement les unes les autres; on a soin, d’ailleurs, de les dater d’une manière uniforme[53], afin de leur donner à toutes le même caractère d’authenticité: j’en ai pris depuis copie sur les registres de la chancellerie des deux rois. P. 52, 53, 251, 252.
Après la remise des otages[54] et le versement des six cent mille florins[55], Édouard III donne à Jean, en son château de Calais, un magnifique souper où ses enfants, le duc de Lancastre et les plus hauts barons d’Angleterre servent à table tête nue; là, les deux rois prennent congé l’un de l’autre. Le lendemain, veille de Saint-Simon et Saint-Jude[56], Jean et les gens de sa suite quittent Calais pour se rendre à pied en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, en compagnie du prince de Galles et de ses deux frères, Lionel et Aymon. Le duc de Normandie, qui les attend, fête le retour de captivité de son père en lui offrant, ainsi qu’aux princes anglais, un somptueux festin dans l’abbaye de Boulogne. Le lendemain, le prince de Galles et ses frères retournent à Calais. La veille de la Toussaint[57] 1360, Édouard III, les princes ses fils et les otages remis par le roi de France s’embarquent ensemble pour l’Angleterre. P. 53 à 55, 252.
Noms de trente otages, tant princes du sang que grands seigneurs[58], emmenés en Angleterre.—Noms des dix-huit villes qui fournissent chacune deux otages bourgeois, outre Paris qui en fournit quatre.—Les otages bourgeois peuvent s’ébattre dans les rues de Londres, et l’on permet aux seigneurs français de chasser dans la campagne à une certaine distance de cette ville et pendant un laps de temps déterminé[59]. P. 55, 56, 253, 254.
Le roi Jean part de Boulogne-sur-Mer après la fête de la Toussaint[60] et va à Saint-Omer[61], puis à Montreuil et à Hesdin[62], et de là à Amiens[63], où il reste jusqu’à Noël. Il se rend ensuite à Paris[64], où ses sujets de toutes les classes lui offrent des cadeaux de bienvenue et lui font une réception enthousiaste. P. 56, 57, 254.
Les commissaires d’Édouard III passent la mer et viennent en France pour se faire délivrer les provinces cédées au roi d’Angleterre en vertu du traité de Brétigny[65]. Cette délivrance demande beaucoup de temps[66], parce que plusieurs seigneurs de Guyenne, notamment les comtes de Périgord[67], d’Armagnac[68] et de Comminges[69], les vicomtes de Caraman[70] et de Castelbon[71], prétendent que le roi de France leur suzerain n’a pas le droit de les transporter sans leur aveu, eux et leurs fiefs, sous une autre souveraineté que la sienne. Les seigneurs et les bonnes villes du Poitou et de la Saintonge ne font pas moins de difficultés pour passer sous la domination anglaise. Il faut plus d’un an pour vaincre la résistance des habitants de la Rochelle. Ils disent qu’ils aiment mieux rester Français et être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance, ou encore qu’ils se soumettront aux Anglais des lèvres, mais de cœur jamais[72]. Jean Chandos, nommé lieutenant-général du roi d’Angleterre dans ses possessions d’outre-mer[73], vient prendre la saisine des provinces cédées et recevoir au nom de son maître le serment de fidélité des comtes, vicomtes, barons et chevaliers, ainsi que des cités, villes et forteresses: il établit partout de nouveaux officiers, et fixe sa résidence ordinaire à Niort, où il tient grand état. P. 57 à 59, 254 à 256.
1360 ET 1361. FORMATION DE LA GRANDE COMPAGNIE.—1360, 28 DÉCEMBRE. PRISE DU PONT-SAINT-ESPRIT.—1362, 6 AVRIL. BATAILLE DE BRIGNAIS (§§ 491 à 498.)
Le roi d’Angleterre nomme des commissaires chargés de faire évacuer les forteresses occupées en France par des hommes d’armes à sa solde. Parmi les capitaines de garnisons, quelques chevaliers et écuyers[74], Anglais de nation, obéissent au mandement royal; d’autres y résistent sous prétexte de guerroyer pour le roi de Navarre. Mais les bandes de soudoyers étrangers, allemands, brabançons, gascons, flamands, hainuyers, bretons, gascons ou de mauvais Français ruinés par les guerres, loin de se disperser, exploitent à l’envi le royaume et continuent leur vie de pillage. Les capitaines des garnisons ont beau congédier leurs soudoyers, ceux-ci mettent à leur tête les pires d’entre eux et reforment de nouvelles bandes. Les aventuriers qui infestent la Champagne et la Bourgogne se donnent le surnom de Tard-Venus. En Champagne, ils s’emparent du château de Joinville où ils font un butin considérable que l’on évalue à cent mille francs; en outre, ils ne consentent à le rendre que moyennant une rançon de vingt mille francs[75]. Après avoir couru toute la province de Champagne, ils dévastent les évêchés de Langres[76], de Toul et de Verdun. Ils entrent ensuite en Bourgogne où ils sont appelés et soutenus par certains chevaliers et écuyers de ce pays[77]; ils se tiennent longtemps aux alentours de Besançon, de Dijon et de Beaune. Ils prennent et pillent Vergy[78], Gevrey[79] en Beaunois, et s’attardent dans cette région plantureuse. La réunion de ces bandes constitue la Grande Compagnie dont l’effectif s’élève, pendant le carême de 1362, à quinze mille combattants. Seguin de Badefol[80], le plus puissant de ces capitaines d’aventuriers, n’a pas sous ses ordres moins de deux mille soudoyers. On compte encore parmi ces chefs de bandes Talbart Talbardon[81], Guiot du Pin[82], Espiote[83], le Petit Meschin[84], Bataillé[85], Frank Hennequin[86], le bour Camus[87], le bour de Lesparre[88], le bour de Breteuil[89], Naudon de Bageran[90], Lamit[91], Hagre l’Escot, Albrest, Ourri l’Allemand, Bourdeille[92], Bernard[93] et Hortingo de la Salle, Robert Briquet[94], Creswey[95], Amanieu d’Ortigue[96], Garciot du Castel[97], Guyonnet de Pau[98]. Vers la mi-carême, les Compagnies se mettent en mesure de marcher sur Avignon en passant par le comté de Mâcon, le Lyonnais et le comté de Forez. P. 59 à 62, 256 à 258.
Le roi Jean mande à son cousin Jacques de Bourbon[99] de marcher contre les Compagnies. Le comte de la Marche, qui se tient alors en Languedoc où il vient de livrer à Jean Chandos les cités, villes, seigneuries et forteresses de Guyenne cédées aux Anglais par le traité de Brétigny[100], se rend par Montpellier et Avignon dans le comté de Forez auprès de la comtesse de Forez, sa sœur[101], et de Renaud de Forez[102], beau-frère de la comtesse. Il appelle sous les armes les seigneurs d’Auvergne, de Limousin, de Provence, de Savoie, du Dauphiné, du duché et du comté de Bourgogne[103], et il les concentre entre Lyon et Mâcon. Louis, comte de Forez[104] et Jean de Forez[105], son frère, neveux de Jacques de Bourbon, se rendent les premiers à l’appel de leur oncle. P. 62 à 64, 259.
Les chefs des Compagnies, après avoir concentré leurs bandes aux environs de Chalon[106] et de Tournus, prennent la résolution d’envahir le Forez et de marcher contre les gens d’armes du roi de France[107]. Ils ravagent le Beaujolais[108], le Lyonnais, assiégent en vain Charlieu[109], passent par Montbrison et s’emparent du château de Brignais[110], à trois lieues de Lyon, où ils attendent les Français qui les poursuivent sous les ordres de Jacques de Bourbon. Noms des principaux seigneurs qui ont répondu à l’appel du comte de la Marche. P. 64, 65, 259 à 261.
Jacques de Bourbon[111], après avoir rassemblé ses gens d’armes à Lyon, quitte cette ville et s’avance dans la direction de Brignais. Les Compagnies dissimulent le gros de leurs forces derrière de hautes collines[112] et ne font montre que de cinq à six mille hommes postés sur un mamelon[113] appuyé à ces collines et surplombant le chemin que suivent les Français. Jacques de Bourbon, trompé par ce stratagème, fait nouveaux chevaliers son fils, Pierre de Bourbon, ainsi que son neveu, le comte de Forez, et donne l’ordre à l’Archiprêtre, qui commande son avant-garde, à Jean de Chalon et à Robert de Beaujeu, d’attaquer les gens des Compagnies. Ceux-ci, des hauteurs où ils se tiennent et où sont entassés d’énormes monceaux de cailloux[114], font pleuvoir une grêle de pierres sur les assaillants, et jettent ainsi le désordre dans les rangs des chevaliers français[115]. Pendant ce temps, les mieux armés et les mieux montés des gens des Compagnies contournent la montagne et viennent tomber à l’improviste sur les derrières de l’ennemi. Les Français sont mis en pleine déroute. L’Archiprêtre[116], le vicomte d’Uzès[117], Renaud de Forez, Robert et Louis de Beaujeu[118], Jean et Louis de Chalon, les seigneurs de Tournon, de Roussillon, de Chalançon et de Groslée sont faits prisonniers. Le jeune comte de Forez et le seigneur de Montmorillon sont tués[119]. Jacques de Bourbon et son fils Pierre, blessés mortellement et rapportés à Lyon, succombent peu de jours après l’action[120]. Cette bataille de Brignais se livre le vendredi après les Grandes Pâques (ou le 12 avril 1361[121]). P. 65 à 69, 261 à 265.
Les habitants de Lyon recueillent les victimes et les fuyards de Brignais. Jacques de Bourbon meurt de ses blessures dans cette ville trois jours après la bataille, et Pierre de Bourbon ne survit que peu de temps à son père. Après leur victoire, les Compagnies mettent au pillage le comté de Forez[122]. Seguin de Badefol, qui a sous ses ordres trois mille combattants, s’empare d’Anse, château situé sur la Saône, à une lieue[123] en amont de Lyon, d’où il rançonne le comté de Mâcon, l’archevêché de Lyon, la terre du seigneur de Beaujeu et tout le pays environnant jusqu’à Marcigny-les-Nonnains. Les autres chefs de bandes, Naudon de Bageran, Espiote[124], Creswey, Robert Briquet, Ortingho et Bernardet de la Salle, Lamit, Bataillé, le bour Camus, le bour de Breteuil[125], le bour de Lesparre, marchent sur Avignon pour mettre à rançon le pape et les cardinaux. Apprenant qu’on vient de déposer une somme considérable dans la forteresse du Pont-Saint-Esprit[126], située sur le Rhône, à sept lieues en amont d’Avignon, Bataillé, Guyot du Pin, Espiote, les bours Camus et de Lesparre, Lamit et le Petit Meschin font une chevauchée de quinze lieues pendant la nuit; ils arrivent au point du jour devant le Pont-Saint-Esprit qu’ils prennent par escalade, et où ils trouvent d’immenses richesses. Ils tiennent dès lors à discrétion les deux rives du Rhône, le côté de l’Empire comme celui du royaume de France et courent jusqu’aux portes d’Avignon. P. 69 à 72, 265 à 267.
A la nouvelle de la prise du Pont-Saint-Esprit[127], beaucoup de Compagnies, cantonnées en Champagne et en Brie, en Orléanais, dans le Chartrain, le comté de Blois, l’Anjou, le Maine et la Touraine, prennent à leur tour le chemin de la vallée du Rhône, envahissent le Comtat et la Provence[128]. P. 72, 73, 267, 268.
Le pape Innocent VI, affamé dans Avignon ainsi que le sacré collége, prêche la croisade contre ces brigands. Le cardinal d’Ostie[129], mis à la tête de l’expédition projetée, convoque à Carpentras ceux qui en veulent faire partie; mais comme on ne donne à ces croisés que des indulgences, ils retournent bientôt chez eux et quelques-uns vont même grossir les bandes des Compagnies. P. 73, 74, 268, 269.
L’avortement complet de cette croisade oblige le pape[130] à faire remettre une somme considérable à Jean, marquis de Montferrat, à charge de prendre à ses gages les gens des Compagnies, maîtres du Pont-Saint-Esprit, pour les emmener en Italie[131]. Les principaux chefs de ces bandes se laissent enrôler, sauf Seguin de Badefol qui tient Anse, et vont faire la guerre à Galéas et à Barnabo, seigneurs de Milan. Pendant ce temps, Seguin de Badefol s’empare de Brioude[132] d’où il ravage tout le pays d’Auvergne. Ses gens d’armes font des excursions jusqu’au Puy, à la Chaise-Dieu[133], à Clermont, à Montferrant[134], à Chilhac[135], à Riom, à Nonette[136], à Issoire, à Vodables[137], à Saint-Bonnet-l’Arsis[138] et sur toutes les terres du comte dauphin[139] alors otage en Angleterre. Après une occupation de plus d’une année, Seguin de Badefol évacue Brioude[140] moyennant finance et se retire avec ses trésors en Gascogne, son pays natal. J’ai ouï dire depuis que cet aventurier eut une fin tout à fait tragique[141]. P. 74 à 76, 269 à 271.
1361. MORT DU DUC DE LANCASTRE.—MORT DU DUC DE BOURGOGNE ET PARTAGE DE SA SUCCESSION.—1362. MORT DU PAPE INNOCENT VI ET ÉLECTION D’URBAIN V.—VOYAGE ET SÉJOUR DU ROI JEAN A LA COUR D’AVIGNON.—CRÉATION DE LA PRINCIPAUTÉ D’AQUITAINE EN FAVEUR DU PRINCE DE GALLES ET ARRIVÉE D’ÉDOUARD DANS SA NOUVELLE PRINCIPAUTÉ (§§ 499 à 502).
Mort de Henri, duc de Lancastre[142]. Ce duc laisse deux filles, l’aînée, Mathilde, mariée au comte Guillaume de Hainaut, et la jeune Blanche, à Jean, comte de Richmond, fils d’Édouard III, qui devient duc de Lancastre du chef de sa femme.—Mort de Philippe, dit de Rouvre, duc de Bourgogne[143], marié à la jeune Marguerite, fille de Louis, comte de Flandre. Marguerite[144], mère du comte de Flandre, succède à Philippe, son petit neveu, dans la possession des comtés d’Artois et de Bourgogne. Jean de Boulogne a pour sa part les comtés d’Auvergne et de Boulogne[145]. Enfin, Jean, roi de France, hérite à titre de plus proche parent[146], du duché de Bourgogne, au grand déplaisir du roi de Navarre[147] qui prétend avoir des droits sur cette succession ainsi que sur la Champagne et la Brie. P. 76, 77, 271 et 272.
Le roi de France entreprend de visiter son nouveau duché[148] et d’aller voir le pape à Avignon; il part de Paris vers la Saint-Jean-Baptiste 1362[149], après avoir nommé Charles son fils aîné régent pendant son absence, et arrive à Avignon aux approches de Noël suivant[150]. Innocent VI meurt sur ces entrefaites[151]. Les cardinaux de Boulogne et de Périgord se disputent les voix du conclave. Ne pouvant réunir la majorité, parce qu’ils se tiennent en échec l’un l’autre, ils prennent le parti de faire élire un simple moine, abbé de Saint-Victor de Marseille, qui devient pape sous le nom d’Urbain V[152]. Informé que Pierre de Lusignan, roi de Chypre, doit venir bientôt à Avignon, Jean passe l’hiver à Villeneuve et dans ses villes du midi, en attendant l’arrivée du vainqueur des Sarrasins, du conquérant de Satalie[153]. P. 77 à 79, 272 à 274.
Édouard III crée Édouard, prince de Galles, son fils aîné, prince d’Aquitaine[154]; Lionel, son second fils, naguère comte d’Ulster, duc de Clarence; Jean, son troisième fils, auparavant comte de Richmond, duc de Lancastre[155]; et il demande pour son quatrième fils Aymon, comte de Cambridge, la main[156] de Marguerite, fille du comte de Flandre et veuve de Philippe de Rouvre.—Mort d’Isabelle de France[157], fille de Philippe le Bel et mère d’Édouard III. Après avoir assisté aux obsèques de sa grand’mère, Édouard, prince d’Aquitaine et de Galles, qui vient de se marier à Jeanne de Kent, veuve de Thomas de Holland[158], quitte l’Angleterre et fait voile vers le continent[159] où il se rend pour prendre possession de sa nouvelle principauté; il débarque à la Rochelle et y reste quatre jours. P. 79 à 81, 274, 275.
Jean Chandos, gouverneur d’Aquitaine pour le roi d’Angleterre, va de Niort où il réside à la Rochelle au-devant du prince; il l’accompagne à Poitiers où tous les feudataires de Poitou[160] et de Saintonge viennent rendre hommage à leur nouveau suzerain. Le prince d’Aquitaine se dirige ensuite vers Bordeaux. Il fait en compagnie de la princesse un long séjour dans cette ville et y reçoit le serment des seigneurs de Gascogne[161]. Grâce à sa médiation, la paix est conclue[162] entre les comtes de Foix et d’Armagnac qui sont depuis longtemps en guerre. Il fait Jean Chandos connétable, et Guichard d’Angle maréchal, d’Aquitaine. Il distribue les meilleurs offices de la principauté aux chevaliers de son entourage et à des Anglais, au grand mécontentement des gens du pays. P. 81, 82, 275 à 277.
1363. ARRIVÉE ET SÉJOUR DE PIERRE 1er, ROI DE CHYPRE, A AVIGNON.—PROJET DE CROISADE.—TRAITÉ CONCLU ENTRE ÉDOUARD III ET LES QUATRE OTAGES DES FLEURS DE LIS.—VOYAGES DU ROI DE CHYPRE A PARIS, EN NORMANDIE ET EN ANGLETERRE.—1364. RETOUR DE JEAN II A LONDRES.—VOYAGE DE PIERRE 1er EN AQUITAINE.—MORT DU ROI DE FRANCE A LONDRES ET AVÉNEMENT DE CHARLES V (§§ 503 à 510).
Arrivée de Pierre Ier, roi de Chypre, à Avignon[163]. Les rois de France et de Chypre prennent la croix[164] à l’instigation d’Urbain V. P. 82 à 84, 277 et 278.
Après Pâques 1363, départ d’Avignon des rois de Chypre[165] et de France[166]. Voyages de Pierre Ier à Prague[167] auprès de l’empereur Charles IV, roi de Bohême, en Allemagne, dans le duché de Juliers, en Brabant, en Flandre où il rencontre à Bruges le roi de Danemark qui a quitté son royaume pour le venir voir, en Hainaut. Le roi de Chypre s’efforce de recruter dans tous ces pays des adhérents à la croisade projetée. P. 84 à 86, 278 à 280.
Traité conclu entre Édouard III et les quatre ducs d’Orléans, d’Anjou, de Berry et de Bourbon, otages en Angleterre[168]. Édouard s’engage à mettre en liberté ces quatre otages sous certaines conditions; et, en attendant que ces conditions soient remplies, les ducs sont internés à Calais[169]. L’embarras des finances vient se joindre au projet de croisade pour faire traîner en longueur les négociations relatives à ce traité, au grand mécontentement du duc d’Anjou. D’un autre côté, le roi de Navarre se prépare à recommencer les hostilités et prend à sa solde les Compagnies qui reviennent de Lombardie, pour faire la guerre au royaume[170]. P. 86, 87, 280, 281.
Au retour de son voyage en Allemagne, le roi de Chypre va voir le roi de France à Paris[171], le dauphin duc de Normandie à Rouen[172] et le roi de Navarre à Cherbourg[173]; il essaye en vain de réconcilier les enfants de Navarre avec le roi Jean et le dauphin Charles. De Cherbourg, Pierre Ier revient à Caen, passe par Pont-de-l’Arche, Abbeville, Rue, Montreuil et arrive à Calais où il ne trouve que les ducs d’Orléans, de Berry et de Bourbon, car le duc d’Anjou a rompu son otagerie et est retourné en France[174]. P. 87 à 89, 281 à 283.
Pierre Ier va rendre visite à Londres[175] au roi d’Angleterre qui, pressé de participer à la croisade projetée, refuse de prendre un engagement formel.—Entrevue des rois de Chypre et d’Écosse[176].—Édouard III fait cadeau à son hôte d’une nef nommée Catherine, construite en vue d’un voyage à Jérusalem, ancrée alors dans le havre de Sandwick, qui avait coûté douze mille francs. «Un fait que je ne m’explique pas, ajoute Froissart, c’est que, deux ans après le départ du roi de Chypre, cette nef était encore à Sandwick, où je la vis. Je suis porté à croire que ce prince la laissa dans ce port pour s’éviter l’embarras de la traîner après lui plutôt que pour d’autres motifs[177]. Je demandai la raison de ce fait, lors de mon passage à Sandwich, mais personne ne put me renseigner à cet égard.» P. 89 à 92, 283 à 285.