[122] Dion Cassius, eod. Cicéron recommande très chaudement cette femme à Servilius dans une lettre ; elle avait, elle aussi, des affaires, des créances et même des immeubles en Asie : « Cerelliæ, necessariæ meæ, rem, nomina, possessiones asiaticas commendavi tibi præsens in hortis tuis quam potui diligentissime. » Ad famil., XIII, 72, 708-46.

Il fallait beaucoup d’argent pour tenir tête à tous ces désordres, auxquels rien n’aurait manqué vers la vieillesse, rien, s’il faut encore croire ce dernier trait.

Assurément les revenus ne pouvaient pas suffire, même pour les dépenses ordinaires d’une pareille maison. Aussi, nous n’en parlons qu’en dernier lieu et simplement pour mémoire. Cicéron, qui entretient constamment Atticus de ses comptes, ne s’occupe, d’ailleurs, que très incidemment de ses revenus, tant pour l’argent que pour les immeubles. Il demande parfois ce qu’on peut bien faire du produit de ses terres[123].

[123] Peut-être est-ce de lui-même qu’il entend parler lorsqu’il dit dans ses paradoxes à Brutus : « Je n’ai que cent mille sesterces (vingt mille francs) de revenu… » Mais il y dit beaucoup d’autres choses, qui sont bien plus conformes à ses principes qu’à la réalité des faits. (Parad., VI.) N’est-ce pas de sa main qu’a été écrit au même ouvrage, cet éloge de l’économie et de la simplicité de mœurs, pour lesquelles il n’eut que des admirations très peu pratiques : « Non esse cupidum, pecunia est, non esse emacem, vectigal est : contentus vero suis rebus esse, maximæ sunt certissimæque divitiæ. »

Nous avons ainsi terminé le relevé de cette singulière fortune ; il est nécessaire de nous résumer et de conclure, sur ce premier point.

Avec ces seuls renseignements, et nous ne connaissons pas, certainement, tout ce qui est passé par ces mains toujours ouvertes, on peut cependant imaginer les sommes fabuleuses dont Cicéron a dû disposer, à certains moments.

Au total, toutes ces libéralités de candidat, de sénateur, de grand magistrat ou d’Imperator ; toutes ces dépenses d’ambitieux ou d’artiste ; tous ces immeubles somptueux à Rome et en Italie ; tous ces objets d’art ; toutes ces fantaisies insensées, auxquelles il faut ajouter des sommes considérables en dépôt ou en comptes dans les provinces, et dont nous allons parler en détail, tout cela représente des valeurs énormes, passées au compte de ce patrimoine de Romain du grand monde.

Les évaluations sur cet ensemble ne peuvent être évidemment que très hasardées, et nous ne savons à quel chiffre maximum on pourrait s’arrêter. Mais il nous est permis de prendre, pour fixer nos raisonnements, un chiffre minimum. Les sommes que nous venons d’énumérer, en parcourant la seconde moitié de la vie de Cicéron, doivent atteindre au moins 30 millions de francs, à notre avis, 150 millions de ces sesterces, que l’on voit incessamment reparaître, dans les lettres à Atticus, ou à d’autres.

Cinq ou six millions en immeubles, six ou huit donnés en une fois au peuple, en voilà déjà douze ou quatorze d’incontestables, sans compter ce que Cicéron dut garder, en cette circonstance, pour son propre usage ; les autres valeurs ou avances pour la politique sont assurément bien supérieures à ce premier chiffre. Et avec tout cela, il entreprend les plus grosses dépenses, en recommandant à ses mandataires de ne pas compter : ne pertimueris …… arcæ fidito. Qu’on accepte donc notre chiffre ; nous ne le présentons, d’ailleurs, que comme un à peu près, en vue seulement de simplifier notre démonstration.

Il faut observer, au surplus, que ce chiffre de trente millions n’est pas très considérable, eu égard à la fortune des grands personnages de ce temps. Il se serait élevé bien plus haut, si le proconsulat eût été pour Cicéron ce qu’il était pour d’autres.

Mais quel que soit le chiffre exact, encore avait-il fallu trouver le moyen de se procurer tout cet argent. Il y avait des multitudes de pauvres à Rome, et certainement tout le monde ne savait, et ne pouvait, pas plus que chez nous, y faire fortune. Nous le redisons, l’argent valait, à très peu près, ce qu’il vaut actuellement ; et il fallait savoir le gagner.

Or, Cicéron était arrivé à Rome sans grandes ressources. Son père, simple chevalier à Arpinum, n’était pas riche. Dion Cassius dit même que c’était un pauvre foulon très misérable[124].

[124] V. Dion Cassius, liv. XLVI, no 4 et suiv., qui fait dire à Calenus que Cicéron a passé son enfance couvert de haillons. A la vérité, Dion Cassius est suspect, et il n’a pas connu Cicéron, ni vu de près les mœurs de son temps, puisqu’il n’a écrit qu’à la fin du deuxième siècle de Jésus-Christ. D’ailleurs, Cicéron et son frère Quintus ont été voyager pour s’instruire en Grèce et en Asie dans leur jeunesse, avant d’avoir pu gagner de l’argent à Rome ; il fallait bien que leur père ait eu le moyen de pourvoir à ces avances improductives.

D’où venaient-ils donc ces millions, dont on ne saurait nier l’existence ? C’est ce qui nous reste à examiner, et c’est, à notre point de vue, la question vraiment intéressante.

Il paraît qu’on se la posait déjà, même autour du grand orateur ; les ennemis de l’homme politique en forçaient, dit-on, le chiffre, afin de susciter des doutes fâcheux.

On est porté à répondre au premier abord, que, jusqu’à quarante ans, Cicéron fut un avocat très occupé, qu’il plaida pour des rois étrangers et de riches citoyens ; or, il est certain qu’il est des pays et des époques où la carrière du barreau peut devenir fort lucrative.

Malheureusement, la loi Cincia, vigoureusement soutenue par l’intraitable Caton, avait été votée en vue de soutenir les mœurs anciennes, et n’était pas encore tombée en désuétude.

Cette loi défendait absolument aux avocats de recevoir des honoraires de leurs clients[125]. Aussi Quintus, en s’adressant à son frère, ne parle-t-il de ses plaidoiries nombreuses, que comme d’un moyen de se donner de la popularité, et nullement comme d’une carrière où l’on puisse faire fortune. C’est sous le même aspect, que Cicéron lui-même, au de Officiis, présente les choses sans aucune affectation. Il devient même plus formel en ce qui le concerne[126], dans une circonstance où il n’avait aucun intérêt à dissimuler la vérité[127]. Nous allons préciser.

[125] Cette loi, ou plutôt ce plébiscite de l’an 550-204, était si peu tombé en désuétude au temps de Cicéron, que plus de deux cents ans après, Paul en écrivait un Commentaire dont certains extraits figurent au Digeste, et discutait les moyens pratiqués de son temps, pour le tourner (l. 29, D., I, 3, de Legibus). C’est surtout sous l’empire que, suivant l’expression de M. Accarias (I, p. 788, 4e édit.), le barreau « n’étant plus une occupation aristocratique et un acheminement aux honneurs », on fit de la plaidoirie une profession. Et, néanmoins, le principe de la prohibition de toucher des honoraires était tellement dans l’esprit des lois romaines, que, sous Claude, on s’occupa de maintenir cette disposition de la loi Cincia en vigueur. Certainement, même à cette époque, la cognitio extraordinaria, dont parle le Digeste, n’existait pas. Caracalla et Septime Sévère se préoccupaient encore de cette loi, pendant que Paul faisait le commentaire de son texte trois fois séculaire (V. Grellet-Dumazeau, Le barreau romain, et l’étude de M. Massol au Recueil de l’Académie de législation de Toulouse, 1878-79, p. 41). Qu’importait aux grands personnages, ou aux hommes de talent, comme Cicéron, de plaider quelques années gratuitement. En une seule année de proconsulat, ou autrement, ils pouvaient gagner, s’ils le voulaient, des millions par dizaines. Ils n’avaient aucun mérite à escompter ainsi l’avenir assuré à tous les préteurs et consuls sortant de charge, ou aux généraux d’armée ; le tout était de devenir populaire et de se faire élire aux comices. Assurément, les grands avocats étaient, à Rome, les moins portés de tous à se faire payer par leurs clients, tant que durèrent les élections par le peuple aux grandes charges annuelles de l’État. Ils partaient pour leurs provinces très endettés, et puis ils rendaient avec usure à ceux qui leur avaient fait un crédit très intéressé. Tel ne fut cependant pas le cas de Cicéron ; mais son talent lui suscita de bonne heure des amis dévoués et des relations fécondes dans le monde de la finance. — Quintus, De petitione consulatus, IX. Plutarque (Vie de Cicéron, VII) dit : « On s’étonnait qu’il ne reçût aucun présent, aucun honoraire pour ses plaidoiries. » Voy. aussi Vie politique de Cicéron, par Le Clerc, d’après Middleton, t. I, 1er supplément.

[126] Ad fam., VII, 1, vid. infra.

[127] Quintus, De petit. consul., 5, 9. Cicéron, De officiis, II, 20.

Gagna-t-il du moins quelque argent, avec les nombreux livres qu’il écrivit, et dont quelques-uns sont d’immortels chefs-d’œuvre ? Ses livres ne pouvaient lui rapporter que beaucoup moins encore. L’industrie des libraires était pratiquée à peine, on faisait copier les ouvrages que l’on voulait avoir par des esclaves, et l’on ne connaissait pas du tout les habiles éditeurs[128]. Cependant, Cicéron vendait ses œuvres, il en parle une fois dans ses lettres à Atticus ; il a, peut-être, retiré de là quelques sommes qui durent être sans importance[129].

[128] G. Boissier, eod.

[129] Cicéron remercie Atticus d’avoir bien vendu son Ligarius. « Ligarianam præclare vendidisti. Post hæc quidquid scripsero, tibi præconium deferam. » Ad attic., XIII, 12.

Il est vrai qu’il avait été proconsul en Cilicie, Imperator même ; mais, plus honnête que ses collègues, il n’avait rapporté de sa province, du moins c’est lui qui le raconte, que quatre cent quarante mille francs environ, légitimement gagnés en une année, salvis legibus, et sagement économisés.

Or, il ne faut même pas inscrire cette ressource comme effective, à son actif, car elle lui fut enlevée par un homme très puissant en ce moment, et sans scrupule, par Pompée, chez les publicains d’Éphèse auxquels Cicéron les avait confiés, sans doute pour qu’ils les missent dans leurs entreprises. Celui-ci ne réclama même pas ; il accepta facilement cette petite mésaventure qui parut ne pas le gêner, en ce moment : « Quod ego sive æquo animo sive iniquo fero[130]. » Quelques jours après, du reste, il était au mieux avec Pompée qui ne lui avait rien rendu.

[130] Ad. fam., V, 20, 705-49.

Le proconsulat de Cilicie ne fut donc pas ce qu’on pouvait en espérer. Il ne produisit rien.

Enfin, la dot de Terentia, sa première femme, n’avait pas été très considérable : environ 80,000 francs suivant les uns, 111,000 suivant d’autres, et quelques immeubles de valeur moyenne ; mais il dut rendre le tout, lors du divorce, et nous avons vu qu’alors, les biens de sa jeune pupille, devenue sa seconde femme, furent employés à régler de l’arriéré. Où donc est la vérité ? Nous n’avons pas beaucoup avancé encore.

Nous avons reconnu que M. Gaston Boissier trouve dans sa bienveillance naturelle des explications judicieuses et justes. Il ne met à la charge de Cicéron qu’une illégalité, quelques fraudes à la loi Cincia, et quelques dissimulations, de peur, peut-être, de trouver plus mal que cela.

Mais nous ne pouvons pas nous déclarer complètement édifiés par ces explications, et nous allons dire pourquoi.

M. Boissier fait remarquer d’abord, ainsi que bien d’autres écrivains, que la loi Cincia sur les honoraires ne devait être qu’imparfaitement observée, surtout par des clients comme ceux qu’a eus parfois Cicéron, et qu’il dut lui arriver quelques bonnes fortunes de ce côté. Il l’indique sûrement, à l’égard de la maison de Crassus, que Cicéron acheta avec l’argent de ses amis, ce dernier le reconnut à peu près, lui-même, par un sourire muet au Sénat. Voilà, en effet, qui est admis, pour une de ses maisons de ville ; mais il en avait, en sus, quatre ou cinq des plus belles.

Un de ses clients, Pœtus, lui donna aussi de beaux livres ; mais il en avait déjà en grande quantité, venus de divers pays, de Grèce notamment. Atticus avait de la marge. « Arcæ fidito. »

D’ailleurs, il ne faut rien exagérer. Tous les clients ne sont pas également généreux, même dans les pays où c’est un devoir de régler ses avocats. Mais une loi défendant de payer les plaidoiries devait servir beaucoup de petits calculs. Elle devait calmer, chez beaucoup de clients, après l’audience, ces sentiments exubérants qui la précèdent parfois, ces protestations énergiques de dévouement si communes dans le cabinet de l’avocat, au moment où on va se rendre devant les juges pour plaider le procès, et auxquelles succède trop souvent un silence persistant et ingrat, même quand les honoraires constituent une dette.

Nous avons vu ce qu’en pensait Quintus. Cicéron lui-même déclare incidemment, mais très nettement, dans une lettre à Marius, que ses plaidoiries ne lui rapportent pas d’argent. S’il avoue, en souriant, avoir reçu quelques sommes, elles ont eu à ses yeux peu de valeur et surtout elles ne tiraient pas à conséquence. « Maintenant », dit-il vers la fin de sa carrière, « puisque l’ardeur de l’âge et l’ambition ne sont plus rien pour moi, je n’ai aucun fruit à attendre de mon travail. Neque enim fructum laboris expecto. » Il n’avait donc jamais eu à compter sur un résultat matériel, c’est-à-dire sur des honoraires sérieux et soutenus[131].

[131] Ad. famil., VII, I (669-55). Martial plaisante sur la misère des avocats de son temps (III, 32). Lorsque Suétone (Cic., 29) et Tacite parlent de discours payés, il ne s’agit pas de plaidoiries, mais de harangues politiques. Voy. Hild, op. et loc. cit., et aussi aux vers 122 et 124, notes sur les abus des avocats sous l’empire. Nous ne parlons ici que de l’époque voisine de la loi Cincia, du temps de la république et des comices populaires.

On voit bien, de même, d’après ce qu’il dit dans le discours pro Plancio, que la plaidoirie n’avait pas pour but de gagner de l’argent et que normalement elle n’en procurait pas. Chez nous les avocats ne reprochent pas à leurs confrères de repousser les clients et de se décharger comme d’un fardeau, des causes qui leur viennent, sans distinguer s’il s’agit de pauvres ou de riches. C’est cependant ce qu’exprime Cicéron. « Vous me reprochez d’avoir défendu trop de clients ; vous pourriez me soulager de ce soin, et plût aux dieux que vous en eussiez la volonté, vous et tant d’autres qui évitent le travail. Mais à force d’examiner les causes, vous les rejetez presque toutes ; et elles refluent vers nous, qui ne pouvons rien refuser aux malheureux et aux opprimés. » Ce n’est assurément pas là le langage des temps actuels, parce que les bases sur lesquelles est organisé notre barreau sont absolument différentes. Au surplus, nous voyons Plutarque affirmer que Cicéron ne reçut aucun présent ni aucun honoraire pour ses plaidoiries[132].

[132] V. les autres détails donnés en note ci-dessus, p. 74 et 77.

On plaidait pour se faire un nom au Forum, et arriver ainsi aux grandes magistratures. Les traditions de l’ancien patronage aristocratique étaient d’ailleurs en ce sens, et expliquent la pensée de Caton, et le but de la loi Cincia.

En résumé, il est bien venu, de certains clients généreux, quelques centaines de mille francs, peut-être même quelque million, illégalement et à la dérobée, et aussi de beaux cadeaux en livres et objets d’art. On peut l’admettre. Mais de grosses sommes à jets continus, suffisantes pour combler, toujours à point, même au temps où l’avocat n’exerçait plus, les vides qui se creusaient, pour diverses raisons, à toutes les étapes de cette longue carrière, c’est ce qui ne nous paraît pas possible. Nous pouvons en croire, à peu près complètement, Quintus, Cicéron lui-même, et enfin ce qu’en rapporte Plutarque.

Il ne faut pas oublier, au surplus, que Quintus, arrivé pauvre à Rome comme son frère, et qui n’avait pas comme lui de riches clients, avait pourtant comme lui de belles villas, dont Cicéron surveillait les embellissements pendant son absence. On ne peut pas dire pour Quintus, que la fortune était le produit de ses plaidoiries, et cependant, pour lui aussi, la fortune était venue. Il y avait donc, pour les deux Cicéron, d’autres moyens de s’enrichir.

Quant aux suffrages, et aux discours ou aux actes politiques, il faut rendre cette justice à notre orateur, qu’il ne les a jamais vendus pour de l’argent. Du moins on ne le lui a jamais reproché sérieusement, et on n’aurait pas manqué de le faire, s’il eût seulement éveillé quelque soupçon à cet égard[133].

[133] Voir toutefois Plutarque, Cic., IX, et l’Invective attribuée à Salluste.

Les clients pouvaient, à la vérité, tourner la loi Cincia d’une autre façon. A Rome, on instituait fréquemment de simples amis héritiers, ou on leur laissait des legs ; c’était un usage que l’on devait pratiquer naturellement, en vue d’exprimer sa reconnaissance, pour des services gratuitement rendus ; et Cicéron acquit souvent, par ses plaidoiries, le droit d’en bénéficier. Cette forme de la gratitude chez le client est encore louable, quoique moins méritoire de sa part, et moins sûre pour l’avocat.

En effet, il a relevé le compte exact de ce qu’il a touché, sa vie durant, de ce chef ; c’est quatre millions en tout[134].

[134] Ad attic., XVI. V. quelques détails dans Marquardt, op. cit., § 106.

Mais les autres vingt ou vingt-cinq millions, d’où sont-ils donc venus ? C’est ce que nous pouvons nous demander encore, car ils ne sont arrivés ni d’Arpinum, ni de Cilicie, ni de chez le libraire, ni même, du moins de son aveu, de chez les clients.

Et d’abord, ce qu’il nous paraît urgent d’affirmer de plus fort ici, pour dissiper tous les doutes, c’est que Cicéron ne fut ni un concussionnaire, ni un dilapidateur, ni un usurier. Tous ceux qui ont étudié de près la vie de cet homme si naturellement juste, qui l’ont jugé, comme nous, dans ses innombrables lettres, c’est-à-dire d’après nature, sont d’accord à cet égard. Malgré quelques insinuations, peu autorisées d’ailleurs, tous ses biographes lui rendent ce témoignage, auquel nous tenons à nous associer, pour l’honneur du grand personnage, non moins que dans l’intérêt de notre thèse.

Ce n’est pas, nous pouvons l’affirmer, dans les concussions, malheureusement si fréquentes autour de lui, qu’il a cherché sa fortune. S’il l’eût fait, c’est surtout dans sa province proconsulaire, en Cilicie, qu’il en eût trouvé l’occasion. Or, c’est là que M. d’Hugues l’a spécialement étudié dans son remarquable ouvrage : Une province romaine sous la République, et il n’y est pas question d’une sorte d’honnêteté relative seulement, mais « de son intégrité, de son désintéressement, de sa délicatesse pointilleuse qui devait lui servir de règlement[135]. » Le même auteur ajoute, en divers autres passages de son beau livre, « que la Cilicie eût dû bénéficier de l’administration excellente d’un homme tel que Cicéron, si grand à la fois par le génie et par le cœur… Ce fut le plus humain, le plus intelligent des hommes… Et qui donc a jamais mis en doute la modération et le désintéressement de Cicéron… N’y a-t-il pas, de la part de certains historiens, quelque maladresse à lui faire une gloire de n’avoir pas volé comme tant d’autres ? Le vrai mérite n’était pas tant de s’abstenir soi-même, que d’obliger les autres à suivre cet exemple. Quelques bottes de foin qu’il eût pu réquisitionner, chemin faisant, auraient fait moins de mal à la province que l’insigne mollesse de sa conduite à l’égard d’Appius Claudius… Il sortit de sa province, comme il y était entré, les mains nettes[136]. » C’était bien salvis legibus, comme il le dit lui-même.

[135] G. d’Hugues, Une province romaine sous la République, p. 362.

[136] Eod., p. 4, 8, 10, 242, 363. Voir, dans le même sens, Gaston Boissier, loc. cit.

« Il finit son administration », dit V. Le Clerc, « par un trait de générosité sans exemple avant lui, et qui n’eut pas sans doute beaucoup d’imitateurs. Comme il avait épargné par son économie un million de sesterces sur la somme qui lui était assignée pour sa dépense annuelle, il les remit libéralement au trésor. Ce désintéressement, dit-il, fit murmurer tous ceux de sa suite, qui s’attendaient à lui voir distribuer entre eux cet argent. Cependant il ne manqua pas non plus de leur faire trouver beaucoup d’avantages à l’avoir servi, et les récompenses qu’ils reçurent de lui furent honorables[137]. » C’est toujours la même chose : des générosités, de grosses dépenses, sans qu’on puisse apercevoir la source où elles viennent s’alimenter, ni surtout leur attribuer des origines criminelles.

[137] V. Le Clerc, Vie politique de Cicéron, in med. — Cic., Ad Att., VII, 1.

De même il renonça, plus tard, en faveur d’Antoine, au proconsulat de la riche province de Macédoine qui lui était échue en partage, et ensuite à celui de la Gaule Cisalpine qu’il abandonna à Q. Metellus.

Il faut donc encore chercher ailleurs.

Drumann, qui a étudié en détail la vie de Cicéron, avec peu de sympathie à la vérité, comme la plupart de ses compatriotes, mais qui en a analysé les actes avec un soin méticuleux, s’est, à notre avis, rapproché de la vérité. Il s’étonne de la fortune de Cicéron ; que serait-ce s’il y avait compté la donation des douze millions faite avec Oppius, dont il paraît ne s’être pas suffisamment préoccupé. Quand il cherche l’origine de tout cela, il y ajoute, entre autres sources, l’argent des publicains. Reste à savoir par quelle voie arrivait cet argent[138]. C’est ce que Drumann ne nous dit pas.

[138] Op. cit., § 106.

Ce qu’il y aurait de mieux à faire, peut-être, serait d’interroger sur ce point Cicéron lui-même. Or, il a répondu à la question, du moins en thèse, et d’une manière générale : « publicis sumendis. » Il s’agit seulement de bien comprendre ces mots, passés jusqu’ici, à peu près inaperçus.

La démonstration serait plus complète, s’il était possible de prendre le spéculateur sur le fait. N’en désespérons pas. Il y a des choses de telle importance dans la vie que, quoi qu’on fasse, on ne parvient jamais à les dissimuler complètement.

Voici d’abord ses déclarations de principe.

Il ne connaît, quant à lui, que trois moyens de s’enrichir honnêtement : Le commerce, « mercaturis faciendis », le travail, « operis dandis » et enfin « publicis sumendis », les opérations sur les adjudications de l’État, fermes de l’impôt ou entreprises de grands travaux publics[139], plus clairement les opérations des publicains. Nous demandons qu’on accepte pour le moment cette traduction. Nous la légitimerons avec toute son étendue et toute sa portée, dans le sens le plus moderne du mot. C’est l’un des objets principaux de ce travail[140]. Le public bénéficiait de ces entreprises, en prenant des actions et en opérant sur leur valeur variable, comme on le fait de nos jours.

[139] Parad., VI.

[140] Remarquons, en effet, qu’il n’est pas question ici, seulement de ceux qui prennent une part directe à la perception de l’impôt, des adjudicataires, des publicains proprement dits, mais des spéculateurs qui se multiplient autour d’eux.

Il s’agit ici d’opérations financières, à la portée du public, puisqu’il s’agit d’une ressource ayant un caractère général. On ne dirait pas chez nous, que les fonctions d’employé des contributions ou des chemins de fer et travaux publics, sont l’une des trois uniques sources où le peuple doit trouver ses moyens d’existence, au même rang que le commerce et les professions libérales. A ce moment-là, ce qu’on a appelé depuis la plaie du fonctionnarisme n’existait pas à Rome ; elle n’apparut que sous l’Empire. Ce n’est donc pas seulement au travail de la perception que ces mots de publicis sumendis peuvent s’appliquer ici. Quelques traducteurs disent « dans les fermes de l’impôt », c’est vrai, mais pas suffisamment compréhensif ; il faudrait y ajouter les grands travaux publics, et autres spéculations innombrables et d’immense étendue.

Le commerce lui est prohibé comme sénateur ; n’en parlons pas.

Le travail est gratuit pour lui comme avocat. La loi Cincia est là ; et il ne considérerait pas comme un procédé honnête et avouable, celui qui consisterait à violer les lois. Il fallait, dans tous les cas, y mettre une certaine mesure, comme nous l’avons dit. Ce second procédé ne compte guère plus que l’autre, pour lui, et nous devons passer encore.

Restent les opérations sur les entreprises des publicains, comme seul moyen légal et usuel à sa portée.

Or, nous verrons que c’est justement au Forum où il va lui-même tous les jours de sa vie, que ces opérations se réalisent et se concentrent. Les publicains richissimes, les directeurs et sous-directeurs de grandes compagnies par actions s’y réunissent très régulièrement, aux mêmes endroits, pour y recevoir leurs courriers de province, pour y retrouver leurs actionnaires et leurs clients, constater le cours des partes, délibérer et donner leurs ordres. On y est en relation avec le monde entier, et on y fait des affaires avec les correspondants de toutes les provinces ; on s’y ruine ou on y fait des fortunes subites, voilà ce que nous établirons à n’en pas douter.

Il y avait là une place, auprès des deux Janus, où les naufrages fréquents des uns servaient à enrichir les autres. Nous expliquerons amplement tout ce trafic énorme. Là, tous les jours, Cicéron voit les publicains, il s’y entretient avec eux, comme il a le soin de l’écrire à son frère Quintus.

Se mêlait-il à ces groupes affairés de financiers que Plaute nous peindra sous de vives couleurs, ou bien à ces capitalistes entourant les banquiers à leur place quotidienne, seulement pour causer des événements du jour, ou plutôt n’était-il pas là pour user, lui aussi et avec eux, de ce troisième moyen de faire fortune à l’usage des honnêtes gens, « Publicis sumendis » ? Que faut-il en penser ? Qu’est-ce donc qui aurait pu l’attirer si assidûment dans ce quartier de la finance, pendant les périodes, surtout, où il abandonnait la politique pour ne plus s’occuper que de ses propres affaires[141] ?

[141] Ce qu’il y trouve représenté, il le dit bien : Honestissimæ et maximæ societates. « Les plus honorables et les plus grandes compagnies. » N’est-ce pas le langage moderne ? Ad. Quint., 693, 61, Voy. sur ce point notre étude, infra, chap. II, sect. III.

Cherchons encore dans la correspondance. Nous y trouverons que, pendant une de ces années où les événements le tenaient éloigné des fonctions publiques, il confiait ce qui suit à Atticus : « Maintenant, j’agis au Forum, de façon à ce que chaque jour le zèle de nos hommes et nos ressources aillent en augmentant : ut opes nostræ augeantur[142]. » Peut-on traduire ici le mot opes nostræ du texte, par les mots nos richesses, comme on le fait très fréquemment ? S’il en était ainsi, il n’y aurait plus, pensons-nous, aucun doute possible. Cicéron se serait enrichi au Forum comme les autres financiers s’y enrichissaient, en y exposant leurs fortunes dans la spéculation. Mais la suite de la phrase prouve que ce mot doit être pris dans un sens plus général, et c’est pour cela que nous avons employé, pour le traduire, le mot français ressources.

[142] Voici ce texte que nous transcrivons dans toute son étendue pour qu’on puisse en apprécier la portée : « Nunc ita nos gerimus, ut in dies singulos et studia in nos hominum et opes nostræ augeantur. Rempublicam nulla ex parte attingimus. In causis atque in illa opera nostra forensi summa industria versamus. Quod egregie non modo iis, qui utuntur opera, sed etiam in vulgus gratum esse sentimus. Domus celebratur, occurritur, etc. » Ad. attic., II, 22 (695-59).

Pourtant ce mot opes ne comprend-il pas ici les résultats matériels, en même temps que d’autres que l’on peut recueillir au Forum, la considération, l’influence politique ? C’est ce que nous croyons. Le mot opes doit se référer nécessairement à quelque chose de positif, et, dans ce moment, Cicéron ne recherchait pas les suffrages de ses concitoyens. « Rem publicam nulla ex parte attingimus. »

Il semble, du reste, et c’est un trait curieux de son caractère, toutes les fois qu’il fait des affaires d’argent plus ou moins honorables, se réfugier instinctivement à l’abri des mêmes équivoques. On dirait qu’il veut se tromper lui-même et rester au-dessus des préoccupations vulgaires. C’est ainsi, qu’à l’occasion de son second mariage, après avoir avoué, dans une lettre à Plancius, le mauvais état de ses affaires domestiques et la nécessité d’y mettre ordre, il termine sa phrase en disant que s’il épouse à soixante-trois ans sa riche pupille, c’est pour se créer des relations plus fidèles que les anciennes. Il oublie, à trois lignes de distance, le vrai motif, qui était de remettre ses affaires à flot. « Novarum necessitudinum fidelitate contra veterum perfidiam muniendum putavi », dit-il ; il faut y ajouter la fortune, qu’il détenait déjà comme tuteur de la jeune fille, et qu’il avait besoin de garder d’une façon ou de l’autre.

Ce qui nous confirme, d’autre part, dans la pensée que ce sont les relations d’affaires, et l’argent des publicains, que Cicéron vient chercher au Forum, c’est l’intérêt tout particulier qu’il manifeste précisément pour eux et pour les opérations qu’ils y pratiquaient. Dans une lettre de l’an 708-46, il écrit à Brutus pour lui recommander Varron ; « à peine venu au Forum », dit-il, « Terentius Varron a cherché mon amitié, cette amitié s’accrut immédiatement par deux raisons qui devaient redoubler ma sympathie : la première, c’est l’objet de ses études… la seconde raison, c’est qu’il s’attacha aussitôt aux sociétés des publicains ; à la vérité, je ne l’aurais pas voulu, parce qu’il y fit de grosses pertes, mais cette association dans un ordre qui se recommande si fort à moi, « mihi commendatissimi », rendit notre amitié plus solide[143] ».

[143] Ad. fam., XIII, 10 (708-46).

Il est absolument certain, comme nous le verrons dans un chapitre spécial, que, non seulement Cicéron était en relations journalières avec les financiers et particulièrement avec les grands publicains au Forum, mais qu’il était leur ami et leur protecteur ; qu’il leur rendait des services, en disant que ce n’étaient que des actes de réciprocité et de reconnaissance ; qu’il les appelait valde familiares, amplissimi, nobis optime meriti, et de bien d’autres mots plus expressifs encore, que nous signalerons dans ses lettres et ses discours.

Il nous paraît résulter de tout cela, que Cicéron ne fut pas associé en nom, ce qui ne lui était pas permis comme sénateur, mais qu’il dut se procurer des actions, des partes, sur lesquelles il spécula, à Rome et sur toutes les places où les publicains entretenaient des relations avec Rome, ut opes augeantur, pour accroître ses ressources. Nous verrons, par la suite, qu’il savait indiquer le prix de ces actions, en tenant compte de leur valeur à un moment donné, c’est-à-dire au cours du jour.

Cette explication des origines restées jusqu’à ce jour obscures, de la fortune du grand orateur, nous paraît d’autant plus probable, qu’elle s’appuie enfin sur un autre fait certain de sa vie, qu’il semble avoir voulu laisser aussi dans l’ombre.

Nous allons, en effet, terminer l’énumération de ces demi aveux, en prenant le spéculateur sur le fait, ou du moins en affaires d’argent avec les publicains, et alors, peut-être, ne restera-t-il plus aucun doute sur ses relations et ses habitudes financières.

Nous voulons parler des créances considérables et nombreuses qu’il a eues pendant tout le temps que dura sa correspondance, en province et à Rome. Cerellia, cette femme âgée à laquelle il s’intéressait tant sur ses vieux jours, sa necessaria, comme lui-même, avait des créances en Asie, il les recommandait chaleureusement aux soins de ses amis, en même temps que ses propres fonds.

En mai 703, il s’agit d’une créance de cent soixante-quatre mille francs[144], en juin, c’est une autre plus modeste, de cinq mille francs, et puis une autre de cent quatre-vingt mille francs[145]. En 706, il écrit qu’il a à lui, en Asie, une grosse somme, cette fois, quatre cent quarante mille francs disponibles, deux millions deux cent mille sesterces en monnaie de cistophores, et qu’on peut en disposer par billets pour payer ce qu’il doit à Rome[146]. Il était en ce moment dans les plus grands embarras : « Quibus acerbissime afflictor. » Sur tout cet argent, il ne donne, dans ses lettres, aucune explication, pas même à Atticus ; on dirait qu’il affecte sur cette matière de ne s’exprimer jamais qu’à demi-mot. Il n’expliquait pas davantage à Atticus comment lui venait tout cet autre argent que, si souvent, il le chargeait de dépenser en le priant de ne pas compter.

[144] Ad. attic., V, 5 (mai 703). Explicatum sit illud, HS, XX et DCCC.

[145] Ad. attic., V, 9 (juin 703). Maxime de XX et DCCC : Cura ut sciamus.

[146] Ad. attic., XIX, 1 (février 706-48). Il est vrai que cette somme de 2,200,000 sesterces se trouve numériquement la même que celle qui lui a été enlevée par Pompée chez les publicains d’Éphèse. On a conclu, sans donner des preuves, que c’était ce que Pompée lui avait pris à Éphèse qui lui restait dû deux ou trois ans plus tard, dans une ville d’Asie, qu’il ne désigne pas. Mais rien, si ce n’est la similitude des chiffres, n’autorise cette conclusion, et on ne voit pas comment, si Pompée lui a enlevé cette somme (abstulisse), elle s’y trouve encore ; ou bien, s’il l’a rendue, comment il ne l’a pas rendue à Rome, où il doit l’avoir emportée, et où il est dans les termes de la meilleure amitié, en ce moment, avec Cicéron qui, du reste, en avait fait son deuil, nous l’avons vu. En tout cas, que ces sommes soient distinctes, ou qu’il y ait une somme unique, ce que nous ne pensons pas, c’est chez les publicains d’Asie et par leur caisse que passent ces millions de sesterces, ce qui est pour nous le fait capital. Restent, d’ailleurs, les autres créances énormes de Cicéron, et celles aussi que Cerellia possède en Asie, et sur lesquelles veille son ami.

L’argent qui lui était ainsi dû, ou qui lui revenait, n’était pas de l’argent placé à intérêts ; ce n’est pas sous cet aspect que Cicéron le présente dans ses lettres. Il faut, d’ailleurs, à notre avis, lui rendre cette justice, qu’il ne se livrait pas à l’usure, comme le faisaient beaucoup de ses contemporains les plus célèbres ; du moins rien ne l’indique. Nous savons même qu’il avait refusé, en province, de faire des entreprises équivoques, dans lesquelles sa femme Terentia avait voulu l’engager.

Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que ces grands publicains et ces riches banquiers du Forum, qu’il voit tous les jours, sont eux-mêmes en relations d’affaires avec tous les pays de l’univers, surtout avec la province d’Asie, tam opima et fertilis, la première de toute la terre « pour les publicains[147]. » Par l’intermédiaire de ces derniers, on peut avoir des créanciers et des débiteurs partout.