[147] Pro lege Manilia, VI et VII.

Comment cela pouvait-il se faire ? Le discours pro lege Manilia nous l’apprendra en détail. Pour faire nommer Pompée, l’ami des publicains, général en chef de la guerre contre Mithridate en Asie, Cicéron démontre, avec la plus grande éloquence, au Sénat et au peuple, qu’il faut se hâter de mettre en sûreté les valeurs de tous genres apportées par les publicains dans cette province ; et ce qu’il faut sauvegarder aussi, ajoute-t-il, c’est l’argent, ce sont les sommes énormes que les citoyens de Rome, les plus honorables chevaliers, y ont engagées dans les entreprises vectigaliennes : « Quorum magnæ res aguntur in vestris vectigalibus exercendis occupatæ. » Nous reviendrons en détail sur tous ces faits que nous pouvons invoquer légitimement ici, parce que nous les établirons sûrement à la place qui leur est réservée dans notre travail[148].

[148] Eod. Voy. le chap. III, sect. I, § 6 : Les publicains en Asie.

C’est bien chez les publicains aussi, nous l’avons vu, chez les publicains d’Éphèse, que Cicéron avait remis personnellement, en passant, le produit de ses économies proconsulaires. Évidemment les publicains étaient ses hommes d’affaires, il était leur client.

Avons-nous à rechercher maintenant comment quatre cent quarante mille francs en cistophores étaient dus, un peu plus tard, à notre orateur, à l’honorable chevalier et d’autres grosses sommes à Cerellia, dans cette même province d’Asie, que continuaient à exploiter les publicains, avec l’argent venu de Rome ?

C’était pour Cicéron et aussi pour sa vieille necessaria Cerellia, ou bien des dividendes à toucher sur place, ou bien le prix d’actions, de partes, vendues sur le lieu même, et payables en monnaie du pays ; car, pour ces raisons de détail ou pour d’autres, les rapprochements que nous faisons s’imposent, et les preuves nous semblent faites.

Il avait donc peut-être déjà, en l’année 687-67, des motifs tout personnels de dire dans sa chaude harangue : « Protégez-les donc ces publicains qui nous sont si précieux. » Il se servait même d’un mot plus expressif, plus caractéristique de son impressionnabilité ordinaire : « Qui nobis fructuosi sunt. » Fructueux, dirons-nous, non pas seulement à raison des impôts qu’ils perçoivent pour l’État et des grandes entreprises qui leur sont adjugées, mais fructueux aussi pour les particuliers : « Quod ad multorum civium pertinet. »

Le fait vient donc éclairer la déclaration de principes de l’auteur des paradoxes, sur les trois moyens de faire fortune de son temps. Il pratiquait le moyen resté à sa disposition : « Publicis sumendis », et comptait par centaines de mille francs, par millions de sesterces, ce qui lui en revenait très souvent d’un seul coup.

Nous répugnerions à affirmer que Cicéron ait aidé la fortune en sachant trop sûrement prévoir la baisse, ou vendre trop à propos des partes carissimas, des actions en hausse. A-t-il abusé, par exemple quelquefois, de ses informations officielles ou autres, au profit des grands publicains pour partager leurs bénéfices ou même pour opérer sur des valeurs sur lesquelles il pouvait prévoir une brusque variation ? On peut se le demander.

Sa haute situation de consulaire et de sénateur influent, le mettait à même d’être toujours bien informé des nouvelles politiques. Il fut assurément au courant des moindres nouvelles apportées des provinces par les courriers d’État, tabellarii, et des premiers instruits, à partir du moment où il fut nommé augure. Or, par une coïncidence singulière, on peut remarquer qu’il fut élevé à ces hautes fonctions sacerdotales et politiques dans le courant de l’année 700-54, c’est-à-dire pendant cette année précisément où, besogneux en février, il donnait, en octobre, six ou huit millions au peuple, où il songeait ensuite à offrir un portique pour l’Académie à Athènes, et puis réunissait d’autres millions en vue de son triomphe[149].

[149] Il se considérait bien comme étant, par situation, au courant des questions d’État, lorsqu’il disait, au point de vue des affaires publiques : « Itaque in hac custodia, et tanquam in specula, collocati sumus… Equidem non deero : monebo, prædicam, denuntiabo, testabor semper deos hominesque quid sentiam… » Philip., VII, 7. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer particulièrement qu’en cette année (700-54), il était, en sa qualité d’augure, mis au courant de toutes les nouvelles reçues par les magistrats, auxquels il devait prêter son ministère, spécialement dans les comices, où il pouvait prononcer la fameuse formule « altero die » pour en faire ordonner le renvoi. Il pouvait donc prévoir les influences qui devaient se produire sur le marché, dès l’arrivée des tabellarii, des courriers d’État. Cette observation a d’autant plus de gravité, que, d’une part, il n’est fait mention d’aucune plaidoirie prononcée par lui pendant cette année, et que, d’autre part, il ne devait pas avoir à compter sur les produits de ses travaux antérieurs, puisqu’il exprimait, peu de temps avant sa bonne fortune, des inquiétudes sur sa situation pécuniaire. C’était évidemment une aubaine inattendue.

Il pourrait y avoir dans ces dates, de terribles rapprochements à faire, pour les esprits portés aux observations pratiques. Voyons les choses de plus près.

Cicéron était sans préjugé en ce qui concernait la dignité de ses fonctions de pontife. Ce n’était pas par sentiments religieux qu’il les avait briguées, mais uniquement pour les avantages qu’il en pouvait retirer ; c’est là un fait incontestable.

Était-ce des augures ou des aruspices seulement, qu’il voulait parler, lorsqu’il redisait complaisamment après Caton : « Que ceux-ci ne pouvaient se regarder entre eux sans rire. » Il aurait pu le dire également de tous ; et c’était son avis à n’en pas douter. Mais le titre d’augure lui conférait des honneurs suprêmes avec une influence directe et souveraine sur les grandes affaires de l’État ; il en possédait tous les secrets.

Certes, c’était une action déshonnête que de se faire ainsi le ministre de pratiques religieuses qu’il considérait comme de grossières impostures[150] ; voulait-il, en outre, en tirer profit ? Cela devait lui paraître assurément moins criminel, que de voler le trésor, ou de piller les provinces, comme tant d’autres.

[150] Voir en ce sens tout son traité de Divinatione et spécialement sur le mot de Caton, De Divinatione, II, 24 ; De natura deorum, I, 26. « Les augures et les aruspices étaient proprement les grotesques du paganisme », dit Montesquieu. C’est de Cicéron lui-même qui était augure que nous apprenons ce qu’il faut en penser. « On en avait retenu l’usage pour l’utilité de la République », reprend l’auteur de l’Esprit des lois. Cela ne nous paraît pas suffisant pour justifier Cicéron de s’être fait sciemment le complice de ces impostures. Il fut bien plus honnête homme en disant publiquement ce qu’il en pensait en 709-45.

Incontestablement, il fréquentait, tous les jours, le monde des spéculateurs, avant, après, et même pendant la durée de ses plus hautes fonctions politiques. Nous ne voudrions pas mettre gratuitement à sa charge des abus ou des indélicatesses, bien à portée de la main cependant, lorsqu’on possède un secret d’État avant qu’il ait pénétré dans le public, et qu’on fréquente personnellement le marché tous les jours. Mais ce que nous affirmons, c’est que tout cela était possible et même facile à la bourse de Rome, absolument comme dans nos bourses modernes, à raison de l’influence des événements politiques sur les affaires. Nous le démontrerons jusqu’à l’évidence par les discours de Cicéron lui-même[151].

[151] Voy. notamment le discours Pro lege Manilia, et surtout le passage que nous transcrivons au chapitre III, sect. I, § 6 de notre étude.

Or, les plus graves événements de la guerre des Gaules et la réduction de Cypre en province romaine, correspondent précisément à cette première année du pontificat de Cicéron, si fertile en millions, et il avait dû se produire des variations très brusques et très fréquentes sur le marché de l’argent au Forum.

Ce sont là les passes périlleuses pour les imprudents, où les gens avisés font fortune, et l’on peut dire que Cicéron, en ce moment-là, ne savait que faire de son argent. Il le répandait somptueusement, presque follement, autour de lui par millions, et il n’avait pas plaidé une seule fois dans l’année[152].

[152] Le Clerc (tableau chronologique), Œuvres de Cic., t. I.

Nous verrons que la spéculation et le jeu étaient d’ailleurs tout à fait dans les mœurs des riches de l’époque, particulièrement dans celles des chevaliers, des bourgeois d’origine, comme Cicéron.

Ce ne sont, disons-le bien, que de simples questions que nous nous posons sur ces derniers points d’un caractère personnel et délicat ; nous n’avons pas de texte explicite à cet égard.

Comment en aurions-nous, d’ailleurs ? En supposant nos conjectures exactes, Cicéron n’avait aucune raison d’indiquer en détail dans ses lettres à des amis, ce qui nous préoccupe ici. Et ses comptes avec les hommes d’affaires ne nous sont pas parvenus. Mais son silence même, sa discrétion sur les causes de ces prospérités subites et de ces ruines, qui viennent parfois surprendre Atticus, le conseiller et l’ami, jusqu’à l’écrasement, sont peut-être une preuve indirecte de plus, à l’appui de ce que nous pensons sur les soubresauts de cette fortune agitée. Comment ne dit-il pas tout simplement à son confident d’où lui vient tout cet argent inespéré, alors qu’il entre avec lui dans tous les détails de ses affaires infiniment moins importantes ?

Malgré les insinuations de ses ennemis, le silence de ceux qui ont parlé de lui peut certainement s’expliquer de la même façon. Cicéron ne faisait rien que de très ordinaire en spéculant au Forum, même sur des millions, par ces temps où l’on était habitué à un maniement de fonds colossal dans la capitale du monde, et alors qu’on y voyait tous les ans des proconsuls et des généraux revenant trente et quarante fois millionnaires, des provinces pour lesquelles, peu de temps avant, ils étaient partis couverts de dettes.

Au reste, il ne poursuivait ainsi, selon ses propres expressions, que ce dont il avait besoin pour vivre (opus esse quæsito)[153], car ce qu’il dépensait, c’était pour lui, en quelque sorte, le juste nécessaire. Il le dit littéralement à propos des beaux jardins qu’il lui faut à la fin de sa vie. Ne lui avons-nous pas vu écrire à Atticus : « achète-les, coûte que coûte, ces jardins, même les plus beaux, quanti quanti, ne crains rien pour le prix, ce qui est nécessaire est toujours bien acheté[154]. »

[153] Paradoxe VI, eod.

[154] Ad. attic., XII, 23.

Il était facilement arrivé, sans doute, à être de ceux pour qui l’indispensable, c’est le superflu. Il ne faut pas trop le reprocher à son tempérament d’artiste, et d’orateur méridional, à ses mœurs, à la fois grecques et italiennes.

Cicéron nous raconte que, pendant son enfance, on apprenait dans les écoles à réciter le texte suranné de cette loi barbare des Douze Tables, abrogée en grande partie, mais que l’on vénérait encore comme une relique des luttes glorieuses de jadis : « Discebamus enim pueri XII, ut carmen necessarium ; quas jam nemo discit. » C’était au milieu du septième siècle.

Quand Cicéron est devenu un homme, ces antiques traditions se sont effacées pour toujours, « quas nemo jam discit », personne n’apprend plus le vieux texte.

Aussi, par son éducation, est resté en lui quelque chose de ce patriotisme traditionnel et mystique, de ces scrupules personnels, de ces points de l’honneur romain que l’on ne retrouve presque plus désormais, à l’époque des sceptiques et des démagogues.

Alors il est devenu lui-même, avec le temps, le philosophe raisonneur qui a perdu toute foi aux anciennes croyances, l’homme aux goûts artistiques qui dépense inconsidérément son patrimoine en vanités ou en folies. Malgré la délicatesse de sa nature, malgré l’humanité de ses sentiments, il n’hésite pas à couvrir de son honorabilité, à environner de tout l’éclat de sa parole, la classe de ces intraitables publicains qui pressuraient la province, l’épuisaient sans pitié et s’enrichissaient de la ruine de leurs innombrables victimes.

Enfin, malgré la droiture et la loyauté de sa vie, d’une façon ou de l’autre, tout le monde est d’accord à cet égard, il permet à ces publicains reconnaissants, de l’intéresser directement à leurs fortunes équivoques ou criminelles, pour parer à une partie des frais de sa vie élégante et coûteuse[155].

[155] Drumann, Geschichte Roms, t. VI, § 106. Tous les auteurs qui ont étudié la vie de Cicéron ont été amenés à signaler ces rapprochements réitérés entre ses affaires d’argent, et celles des publicains.

Ainsi, par une chance heureuse pour l’histoire des faits que nous étudions, se sont conservés jusqu’à nous, les souvenirs austères du passé de Rome, confondus dans les détails d’une même existence avec les mœurs sceptiques, dissolues, réalistes et imprévoyantes des temps nouveaux.

Nous trouvons, réunis en un point commun, les derniers reflets des origines glorieuses, et les présages funestes de la fin des libertés publiques.

On doit pardonner beaucoup à Cicéron, en souvenir de ses chefs-d’œuvre et aussi à raison du temps dans lequel il a vécu.

Il lui fallait, en vérité, pour devenir tout ce qu’il a su être, ces millions aussi faciles à perdre qu’à gagner. Sans eux, nous n’aurions pas eu Cicéron, ou du moins, nous l’aurions eu très différent de ce qu’il est resté pour nous, par ses œuvres.

Comment aurait-il pu s’élever et vivre de pair, ensuite, avec ces grands seigneurs de la finance et du patriciat, très inférieurs à lui, de toutes manières, et bien moins scrupuleux, mais dont la société était devenue, comme il le pensait, le strict nécessaire, pour sa vie politique, aussi bien que pour son délicat et merveilleux tempérament d’écrivain.

C’était un aristocrate par nature, dont le talent aurait été étouffé, s’il eût été contraint à vivre au milieu des vulgarités et des clameurs de la plèbe.

Ne soyons pas trop sévères pour ses fautes. La justice de Dieu seule peut être absolue, parce que, seule, elle peut tout voir, en tenant un compte exact des difficultés que chaque être a dû rencontrer dans la vie et des préjugés sous l’empire desquels il a passé son existence. Telle était déjà la doctrine supérieure professée par l’homme illustre en la personne duquel nous avons voulu surtout, faire revivre les mœurs de son temps.

Mais la pensée qui reste dominante en présence de ce grand nom de Cicéron, c’est que son génie oratoire à pu glorieusement braver les siècles, et que ses œuvres devront toujours être placées au premier rang, parmi les plus beaux titres d’honneur de l’esprit humain.

Nous pourrions assurément donner beaucoup d’autres détails sur la vie privée des Romains de ce temps, sur le luxe somptueux de leurs plaisirs et de leurs fêtes ; tout cela a été si souvent décrit dans des tableaux très artistiques, très saisissants, que nous ne devons pas y insister ici.

Dans les affaires de finance, le sentiment moderne de l’honneur a-t-il avantageusement remplacé la vieille tradition romaine du respect de la foi promise ou jurée, qui s’était longtemps conservée, au moins dans les rapports des citoyens, malgré ces enrichissements soudains et ces opulences d’origines si diverses ? C’est ce qui nous semble difficile à juger.

Il ne faut pas oublier, malgré tout, que ce ne sont pas les hontes de Rome qui lui ont donné la puissance et la domination sur l’univers ; bien au contraire, c’est par là qu’elle a décliné vers sa chute. C’est le moment de le redire, l’histoire serait sans logique et sans moralité, si elle n’avait pas pu relever, en même temps que les vices ou les abus dont nous venons de parler dans les dernières parties de ce chapitre, les énergies traditionnelles, la fidélité religieuse à la parole jurée, la fierté native et le dévouement à la patrie, qui survécurent quelque temps à la dissolution des mœurs, dans les dernières années de la République.

Il est temps maintenant d’introduire sur la scène les publicains eux-mêmes et les banquiers ; de les voir, jouant leur rôle dans ce monde romain qui finit par aimer l’argent par-dessus tout, au milieu de ce peuple dont nous avons essayé d’indiquer les passions, les caractères divers, les procédés et les ambitions, dans leurs changements à travers les siècles.

La suite de ce travail éclaircira, nous l’espérons, beaucoup de choses que nous n’avons pu qu’indiquer ici.