[26] Les mineurs mexicains se servent, pour bourrer la poudre, de leurs instruments de fer, et il est étonnant que des catastrophes du genre de celle-ci ne soient pas plus fréquentes.
Anastasio hocha de nouveau la tête d’un air d’incrédulité, mais il se tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité des villages au Mexique.
— Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas, ou tout au moins dormir sous un toit.
Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres. Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de maisons apparaissait à quelque distance ; ces maisons semblaient abandonnées ; nul bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants.
— Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces dormeurs, car nos chevaux ne seront pas fâchés de se refaire avec un quartillo de maïs, et j’espère, de mon côté, trouver quelques poulets pour notre souper.
Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la première cabane qu’il rencontra ; mais l’écho seul lui répondit…
— Du diable si j’y comprends rien ! murmura le domestique tout en redoublant son tapage. Notre étonnement s’accrut, quand nous nous aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques-unes restaient ouvertes, étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.
— Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir ; il doit y avoir quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je l’éclaircisse. Il faut, en tout cas, de la prudence. Retournez avec le gambusino dans le lit de la rivière ; grâce aux rochers qui l’encaissent, le feu que nous serons forcés d’y allumer pour passer la nuit ne se verra pas de loin ; quant à moi, je vais à la découverte, et je reviendrai vous dire ce que je pense de tout ceci. Si vous faites du feu, évitez toutefois d’y jeter les branches du palo hediondo[27] ; le seigneur Rivas vous aidera à le connaître.
[27] Bois puant. L’odeur de ce bois brûlé est infecte, et dénonce au loin le bivouac dont la flamme serait même invisible.
Ces conseils me firent comprendre que la position pouvait être grave. Anastasio venait d’allumer une cigarette de paille de maïs ; à la lueur qu’elle répandait à chaque aspiration, je le vis se baisser, éclairant ainsi le sol à ses pieds, et je le perdis bientôt de vue dans l’obscurité. Je restai seul avec le gambusino, qui m’aida à ramasser du bois mort, et nous eûmes bientôt allumé un feu que la fraîcheur de la nuit rendait indispensable. Près d’une heure s’écoula, pendant laquelle le mutilé garda le silence le plus profond, silence que la singularité de ma rencontre avec lui et mes propres réflexions m’engageaient à ne pas troubler. Anastasio revint. A la clarté du foyer, je remarquai que sa figure était soucieuse. Il jeta par terre deux poulets qu’il avait trouvés endormis, et auxquels il avait tordu le cou.
— Eh bien ? lui demandai-je.
— Eh bien ! reprit-il en se grattant la tête, ne vous alarmez pas de ce que je vais vous dire ; mais je crains d’avoir fait un serment téméraire.
— Comment cela ? Expliquez-vous, lui dis-je.
— J’ai répondu de vous à mon maître, le seigneur sénateur, n’est-il pas vrai ?
— Oui.
— Mais, ma foi ! j’ai peur d’avoir promis plus que je ne pourrai tenir. J’ai vu la trace des Indiens à quelque distance du village, et, sans doute, c’est la peur qui en a fait déménager tous les habitants. Les Apaches sont-ils partis pour ne plus revenir ? c’est ce que j’ignore. En tout cas, nous ne pouvons guère songer à fuir ; nos chevaux sont horriblement despeados et ne peuvent plus faire un pas : le mieux est donc, à mon avis, de rester ici, car il y aurait peut-être plus de danger à gagner Bacuache ce soir, si toutefois cela se pouvait. Ce que je puis vous dire, c’est que, comme j’ai répondu de vous, je partagerai votre sort. C’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Qu’en pensez-vous, seigneur Rivas ?
Le gambusino, plongé dans une sombre apathie, ne répondit rien.
— A la grâce de Dieu ! continua Anastasio ; en tout cas, nous nous défendrons de notre mieux. — Et, avec le sang-froid dont il m’avait déjà donné des preuves, il se mit à plumer ses deux poulets ; une baguette de bois de fer, qui croissait en abondance autour de nous, servit de broche. J’étais, comme il est facile de le penser, peu disposé à faire honneur à sa cuisine ; cependant, si la peur est contagieuse, le courage l’est aussi, et l’attitude calme de ce domestique finit par me rendre mon assurance. Néanmoins je prêtais l’oreille avec anxiété à tous les bruits qui remplissent les bois vers le soir. Le murmure de l’eau qui frémissait contre les rochers éboulés, le craquement des buissons froissés par les longes de nos chevaux, le bourdonnement des nombreux maringouins que la nuit semblait amener avec ses premières vapeurs, le retentissement bruyant des arbres morts qui se tordaient sous la brise, mille voix qui m’auraient fait rêver dans toute autre circonstance, résonnaient alors comme des voix menaçantes. Au moment où notre rôti, auquel Anastasio semblait donner tous ses soins, exhalait déjà une odeur fort appétissante, ces bruits changèrent de nature ; nous prêtâmes l’oreille. Anastasio se pencha même pour écouter ; mais il reprit bientôt avec son indifférence habituelle : — Les blancs seuls marchent ainsi, quoique l’allure de ceux-ci ressemble un peu à celle des Indiens ; maintenant il n’y a plus à s’y tromper.
En effet, des voix ne tardèrent pas à se faire entendre, le bruit des pas se rapprocha, puis, à la lueur du feu qui éclairait le dessous des feuilles sur le bord du talus, deux individus se montrèrent. C’était la nuit aux aventures imprévues, et les deux nouveaux venus figuraient à merveille dans l’espèce de drame improvisé dont cette journée de voyage semblait former le prologue. Le premier était un homme de haute taille, la figure couverte d’une épaisse barbe blonde tirant sur le roux. Un bonnet en cône tronqué, fait évidemment de la peau de quelque animal, mais qui ne conservait que quelques poils disséminés, couvrait une rude chevelure de la couleur de la barbe. Une veste en gros drap gris, à basques carrées et à larges poches, horriblement rapetassée, des espèces de braies en peau de daim tannée, maintenues autour des jambes par des courroies de cuir, composaient le reste de son vêtement. Des lanières de peau, passées à droite et à gauche sur sa poitrine, soutenaient une vaste gibecière en cuir qui pendait sur l’estomac, et une corne à poudre. Un long rifle à canon de cuivre était jeté sur son épaule. Le costume de l’autre individu consistait en une veste de cuir d’un rouge de brique (gamuza), qu’on passe par le cou comme une chemise, ornée dans tous les sens de boutons de métal blanc, et en un pantalon de cuir aussi, jadis rehaussé d’agréments d’argent. Il était également armé d’une carabine, mais la sienne était à canon bleu de fabrique liégeoise ; en outre, il portait sur le dos, au lieu de sac de voyage, une lourde selle mexicaine.
Arrivés au bord du talus qui dominait l’endroit où nous étions assis, les deux inconnus restèrent un instant immobiles.
— Voilà qui nous prouve, dit l’homme à la veste de cuir, en se tournant vers son camarade, que nous sommes plus loin que vous ne pensiez de ceux que nous cherchons, car ces cavaliers ne seraient pas si tranquilles ici.
— C’est ce que nous verrons quand il fera jour, dit l’autre avec un accent étranger ; mais je soutiens toujours que nous ne devons pas être loin d’eux.
— De qui parlez-vous ? leur demandai-je.
— D’un parti de maraudeurs indiens que nous poursuivons depuis plusieurs jours, reprit l’individu à veste de cuir, et dont nous avons perdu la trace ce soir dans l’obscurité. Nous avons aperçu votre bivouac en la cherchant, et, si vous voulez bien le permettre, nous nous reposerons quelques heures en votre compagnie, seigneur cavalier.
En achevant ces mots, il déposa par terre, avec un soupir de soulagement, la selle qui chargeait ses épaules.
— Volontiers, lui répondis-je enchanté de ce renfort inespéré, et voici quelqu’un qui vous donnera des renseignements à l’égard des Indiens, ajoutai-je en montrant Anastasio.
Les deux individus s’assirent sans façon à la mode du désert.
— Ah ! les chiens ! m’ont-ils fait boucaner[28] !
[28] En français-canadien, boucane veut dire pipe ; boucaner, fumer, dans le sens figuré qu’on attache trivialement à ce mot.
Cette phrase, que prononça en français, avec l’accent traînard particulier aux Normands, l’homme à la barbe blonde, me causa un vif plaisir, car je fus certain d’avoir enfin devant les yeux un véritable chasseur canadien, un rejeton de l’ancienne souche normande, un de ces coureurs de bois dont j’avais entendu raconter tant de prouesses merveilleuses.
— Soyez le bienvenu, l’ami, lui dis-je à mon tour en français.
— Quoi ! s’écria le Canadien, vous êtes Français ! Touchez là, me dit-il en me tendant sa large main avec une visible satisfaction ; il y a bien longtemps que je n’ai entendu parler ma langue. Du diable si je m’attendais à trouver ici un compatriote avec qui je ne serai pas forcé de jargonner espagnol !
Pendant que nous échangions quelques phrases, Anastasio faisait part de sa découverte au chasseur mexicain.
— Avais-je raison ? s’écria le Canadien d’un air de triomphe.
— Je ne demande pas mieux que de m’être trompé, répliqua le Mexicain. Puis, s’adressant à Anastasio :
— N’avez-vous pas remarqué, parmi les traces que vous avez trouvées près de ce village, celles d’un cheval qui, par une singularité remarquable, a le sabot droit de devant un peu plus large que le gauche ?
— Ma foi non, dit le domestique ; mais ce dont je suis sûr, c’est que le parti qui a laissé ces empreintes est en marche depuis longtemps.
— Depuis quatorze jours, ni plus ni moins, reprit le Mexicain, depuis que, profitant d’une négligence de notre part, ils nous ont dépouillés, ce Canadien et moi, du produit d’une année de campagne, et, par-dessus tout, d’un cheval que j’aimais comme un enfant.
A ce mot, le gambusino tressaillit douloureusement et cacha sa figure dans l’ombre.
— Je ne regrette, moi, qu’une magnifique collection de peaux de loutres, dont la moindre valait trente piastres (150 francs), ajouta le chasseur canadien ; mais patience, rira bien qui rira le dernier !
— C’est ma faute aussi, reprit le Mexicain ; car, depuis le jour où j’ai manqué à mon serment envers les âmes du purgatoire, tout a été pour moi de travers.
Ces paroles avaient été dites avec un accent de componction dont je ne pus m’empêcher de sourire.
— Ainsi, lui dis-je, vous ne croyez pas les âmes du purgatoire étrangères à votre mésaventure ? Je serais curieux de savoir en quoi vous avez pu les offenser si gravement. Racontez-nous cela en prenant votre part de notre souper.
— Volontiers, dit le Mexicain en jetant un regard de convoitise sur les deux volailles qu’Anastasio achevait de débrocher. A l’exception du gambusino Rivas, nous étions, autant qu’il m’en souvient, tous plus ou moins affamés, et un moment de silence solennel précéda le souper. La flamme du foyer éclairait alors un des groupes les plus bizarres que mes souvenirs me rappellent : elle faisait ressortir les formes musculeuses du coureur des bois canadien, jetait des reflets cuivrés sur la figure déjà bronzée du chasseur mexicain, et donnait un aspect plus lugubre encore au visage ravagé du gambusino.
— Vous autres Américains[29], dit le chasseur mexicain après s’être signé dévotement, vous ne croyez à rien ; mais, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, je n’en suis pas moins convaincu que les âmes du purgatoire sont la cause de ma mésaventure. Avant d’être associé avec ce seigneur canadien, la chasse était déjà mon principal métier. J’ai passé bien des nuits à l’affût des cerfs, dont je vendais la peau assez avantageusement, ou guettant aux abreuvoirs de la forêt les tigres et les lions, pour lesquels les hacenderos (propriétaires) me payaient une prime de dix piastres par tête, en m’en laissant encore la peau par-dessus le marché. Une légère partie de ces profits me servait à faire dire des messes pour les âmes du purgatoire, et je puis dire que mes affaires prospéraient. Puis je m’associai avec ce seigneur canadien, et je laissai de côté les bêtes que j’avais chassées jusqu’alors pour entreprendre avec lui l’exploitation des loutres et des castors. Or, un jour que j’étais seul à l’affût de ces innocents animaux, j’aperçus les ramures d’une magnifique paire de cerfs qui venaient se désaltérer à un ruisseau sous un fourré assez épais. Mes premières chasses me revinrent en mémoire, et j’éprouvai un vif désir de tuer ces deux cerfs. Comme vous pensez, ce n’était pas aisé, mais j’espérais qu’en priant Dieu j’en viendrais peut-être à bout. Je fis donc vœu mentalement que, si je les abattais d’un coup, la peau de l’un serait pour moi, l’autre pour la rédemption de quelques âmes du purgatoire ; je glissai en même temps deux balles de plus dans ma carabine, et je fis feu.
[29] En Sonora, tout étranger est Américain. Dans le sud du Mexique, tout étranger est Anglais.
— Et vous les manquâtes tous les deux ? lui dis-je.
— Oh ! que non ! Seulement, quand le nuage de fumée se fut dissipé, j’eus la douleur de voir que mon cerf seul était resté sur le terrain, mais que celui des âmes du purgatoire courait comme un démon.
— Pour un dévot aux âmes du purgatoire, c’était cependant un cas de conscience facile à résoudre, lui dis-je en m’efforçant de garder mon sérieux.
— Si j’avais eu moins de dévotion pour ces saintes âmes, je n’aurais pas éprouvé une douleur si vive de voir leur messe s’enfuir à toutes jambes ; ce n’est que depuis le vol de mon cheval que j’ai pensé qu’en bonne conscience j’aurais dû partager avec elles la moitié de la peau de mon cerf ; mais, ajouta le chasseur (et son regard devint menaçant), j’ai fait un autre vœu, et celui-là, je le tiendrai. Depuis quatorze jours et quatorze nuits nous sommes sur la trace de ces démons d’Apaches. Eh bien ! ce vœu, je le renouvelle ici !
Le chasseur se dressa sur ses pieds, étendit la main vers le ciel, et, les yeux étincelants, les narines gonflées, il s’écria d’une voix que les échos répétèrent après lui comme pour prendre acte de ses serments :
— Je fais vœu d’attaquer, accompagné ou seul, ces chiens partout où je les rencontrerai, de les poursuivre, s’il le faut, jusqu’à leur village. Je fais vœu de porter sur mes épaules cette selle, qui était celle du pauvre animal qu’ils m’ont volé, et de ne la déposer que quand je l’aurai mise sur le dos d’un de ces démons ! Je fais vœu de vendre comme esclaves leurs enfants maudits, et de consacrer cette fois le produit de cette vente aux âmes du purgatoire. Puissent-elles me venir en aide !
— Et vous, demandai-je au Canadien, avez-vous fait un semblable vœu ?
— Moi, répondit-il simplement, j’ai promis à mon associé de le suivre partout où il irait et de faire ce qu’il ferait.
Puis il fit un signe au Mexicain ; alors celui-ci se leva de nouveau, prit sa selle, la chargea sur ses épaules et me dit :
— Nous nous sommes assez reposés ; recevez mes remercîments pour votre hospitalité ; il est temps que nous allions reprendre la trace perdue, car, avec un vœu comme le mien, on ne dort et on ne s’arrête que le moins possible. Si le hasard vous conduit à l’hacienda de la Noria, et que je sois encore de ce monde, j’espère que vous me trouverez quitte cette fois avec les âmes du purgatoire. Adieu, seigneur cavalier.
Le Canadien me donna une vigoureuse poignée de main, jeta sa carabine sur son épaule et le suivit. Moi, je contemplais d’un œil étonné ces deux intrépides aventuriers, qui osaient se mettre seuls à la poursuite d’une tribu en ne comptant que sur leur courage pour mettre à fin une si périlleuse aventure. Les deux chevaliers errants se perdirent bientôt dans l’obscurité de la nuit, et je n’entendis plus le bruit des herbes qu’ils froissaient dans leur marche.
— Ce sont deux hommes perdus ! dis-je à Anastasio.
— Qui sait ? me répondit flegmatiquement le domestique en s’allongeant près du feu.
Le sommeil, plus fort qu’un reste d’appréhension, ne tarda pas à me fermer les yeux, pendant que je réfléchissais encore à la singularité de cette rencontre. Le lendemain, la lune allait disparaître derrière les montagnes, quand nous reprîmes notre course vers Bacuache. Comme la journée précédente, nous n’avançâmes que très-péniblement vers notre but ; nos chevaux pouvaient à peine marcher, tant ils avaient la corne usée. Rivas nous suivait sans effort à pied, grâce à cette lenteur forcée, et nous formions ainsi un assez lamentable trio de voyageurs. Cependant, quand le jour vint, comme notre compagnon faisait de temps à autre certaines haltes, nous ne tardâmes pas à le laisser en arrière, jusqu’à ce qu’enfin, au détour de la route, nous le perdîmes complétement de vue. Je l’appelai à plusieurs reprises, mais ma voix se perdit au milieu du silence ; personne ne répondit à mon appel.
— Ne vous en occupez pas davantage, seigneur cavalier, me dit Anastasio, il est probablement en quête de quelque creston ; car il est bon que vous sachiez que nous marchons déjà sur une terre fertile en or, et, tout seul et tout isolé qu’il se trouve, son instinct aura repris le dessus. Il est comme mon frère, il est né gambusino, rien ne l’en détournera, et il mourra comme il est né. Je ne crois pas, du reste, ajouta Anastasio, qu’il ait la tête bien saine. Depuis la mort de son fils, dont j’avais entendu parler, une manie sombre s’est emparée de lui. Il croit reconnaître partout la voix des assassins de son enfant. Selon toute apparence, la terrible vengeance qu’il vient d’exercer n’a frappé que des innocents, et malheureusement il ne s’en tiendra pas là.
Je donnai un regret au pauvre mutilé ; mais bientôt les objets nouveaux qu’on rencontre à chaque pas en voyage chassèrent de mon esprit le souvenir du gambusino. Enfin, après huit heures de cette marche pénible, nous arrivâmes à un endroit où quelques groupes disséminés de laveurs d’or en guenilles, qui nous lancèrent un regard oblique, exerçaient déjà leur industrie. Quelques pas plus loin, à un détour où la route se démasque derrière un épais rideau d’arbres, j’aperçus dans une gorge aussi longue qu’étroite des cabanes de ramée ou de bambous verts, qui de loin semblaient se confondre avec les sapins groupés sur les pentes des montagnes : c’était Bacuache. Avant de traverser pour la dernière fois le lit de la rivière d’où j’étais sorti quelques minutes auparavant, je m’arrêtai sur l’esplanade que forme la berge occidentale, pour embrasser d’un coup d’œil l’ensemble du placer. Devant moi s’ouvrait l’étroite vallée bornée de trois côtés par des hauteurs à pentes rapides couvertes de sapins épais. Des rochers gris pointaient dans les déchirures du terrain, et tranchaient sur la verdure sombre des bois environnants. Du haut de la montagne qui formait le fond de la vallée, un ruisseau se perdait parmi les arbres et jaillissait çà et là en cascades bruyantes. Une des dentelures de la chaîne qui sépare Nacome de Bacuache donne naissance à ce torrent. Les sommités de ce penon étaient couvertes d’une brume épaisse. Ce ruisseau serpentait au fond du ravin, ainsi que quelques autres qui descendaient des deux versants de droite et de gauche, sur lesquels des pins morts, couchés en travers de sapins encore verts, témoignaient de l’impétuosité des eaux dans la saison des pluies. Enfin, sur les bords de ces cours d’eau, au milieu même de leur lit, dans les sables du vallon, des hommes, courbés comme le laboureur sur la moisson, fouillaient la terre à coups de barretas ou draguaient le fond des torrents. De temps à autre, une explosion qui faisait voler des éclats de roc retentissait en échos sourds ou vibrants, qui allaient mourir au loin. Puis des voix confuses, des jurons, des cris de joie, se mêlaient à ces bruits entrecoupés de courts silences pendant lesquels on n’entendait plus que le murmure des cascades.
Si l’on songe que nulle autorité ne règle les droits d’exploitation de chaque pertenencia, et que la terre appartient là, non au premier occupant, mais au plus fort, on conçoit que tout nouvel arrivant doit exciter les soupçons des explorateurs primitifs de ces placeres. Aussi ce fut avec un certain battement de cœur qu’après avoir jeté un coup d’œil sur ces lieux sauvages, je poussai mon cheval pour descendre la berge et traverser la rivière. Anastasio me suivait de près ; nous nous approchâmes d’un groupe d’individus qui remplissaient de sable les bateas qu’ils tenaient à la main. Anastasio s’adressa à l’un d’eux pour lui demander si par hasard ils connaissaient le seigneur don Pedro Salazar, que nous venions chercher.
A cette question, faite par Anastasio avec sa placidité habituelle, un des laveurs interrompit son travail, et, tout en mettant entre ses yeux et le soleil une poignée de sable que sa main retirait de la batea, il répondit :
— Je ne saurais vous dire si celui que vous cherchez est encore de ce monde ; dans ce cas, il doit être au bord du torrent que vous voyez descendre de ce penon.
Et il montrait le ruisseau dont j’ai parlé, et qui tombait à l’extrémité opposée de la vallée. Nous suivîmes la direction indiquée par le laveur. Dans le lit de cet arroyo assez profondément creusé, nous trouvâmes un homme de haute taille. Un cheval sellé et bridé était attaché au tronc d’un arbre. Une épée nue pendait à l’arçon de la selle. Quant à l’homme, il était dans l’eau jusqu’à la ceinture, occupé à entasser des pierres les unes sur les autres.
— C’est lui, me dit Anastasio.
Une reconnaissance cordiale, je dirai même solennelle, eut lieu entre les deux frères, qui ne s’étaient pas vus depuis longues années.
— Tu me vois occupé à détourner le cours de ce torrent, dit Pedro, quand la série de demandes et de réponses d’usage en pareil cas fut complétement épuisée.
— C’est bon signe, répondit son frère ; mais le passé n’est donc rien pour toi, ajouta-t-il, que tu continues toujours ton périlleux métier ?
— Que veux-tu ! reprit Pedro ; chacun suit sa vocation : la mienne est d’être sans cesse aux prises avec les dangers d’une profession que je préfère à toute autre, peut-être à cause des dangers qu’elle offre. Ici même nous sommes en pays ennemi, et, tu le vois, ma barreta est à côté de mon épée.
Et il montrait le cheval attaché tout près de lui.
— Comment cela ? dit Anastasio ; la tranquillité la plus profonde me semble régner ici.
— Oui, en apparence, reprit Pedro ; mais en réalité tous m’envient la possession de ce cours d’eau. J’ai mis plus d’une fois déjà le couteau à la main pour défendre mes droits contre mes camarades, et même contre les laveurs de Nacome, qui prétendent que ce ruisseau prend sa source à un endroit de la sierra compris dans la limite de leur exploitation. J’ai imposé silence aux envieux de Bacuache ; mais nous avons eu un engagement avec ceux de Nacome, dans lequel mon associé a été blessé, et nous nous attendons encore à être attaqués d’un moment à l’autre : voilà pourquoi nous sommes sur nos gardes.
Malgré cette circonstance fâcheuse, il fallait nous résoudre à séjourner quelques jours à Bacuache, pour donner aux chevaux le temps de refaire la corne de leurs sabots, et Anastasio demanda à son frère s’il pouvait nous recevoir.
— Ma cabane est là-bas, répondit Pedro, et je l’offre de bon cœur à ce cavalier ; mais il est possible que les gémissements du pauvre diable qui s’y trouve maintenant l’empêchent de dormir, s’il n’est pas un peu accoutumé à cette musique.
Anastasio me consulta du regard, et, sur un signe d’assentiment, il accepta l’offre de son frère. Je mis donc pied à terre, et, pendant qu’il emmenait nos chevaux, je m’assis auprès du gambusino, qui avait repris son travail.
— Il me semble, dis-je pour lier conversation, que vous vous donnez là une peine bien inutile, car si ce ruisseau est assez riche en parcelles d’or pour mettre en éveil tant d’ambitions, il doit vous suffire d’en exploiter le lit ?
— C’est ce que j’ai fait aussi, me répondit Pedro. Depuis la cascade que vous voyez là-bas, il n’y a point un caillou ni un grain de sable qui n’ait passé par mes mains ; le résultat s’est trouvé au-dessus de mon espérance, et c’est ce résultat inattendu qui m’a forcé à entreprendre le travail que je suis en train d’achever.
— Je ne comprends pas bien, lui dis-je, cette nécessité.
Pedro sourit.
— Écoutez, seigneur étranger, répliqua le gambusino en tirant d’un petit sachet de cuir caché sous sa chemise un grain d’or de la grosseur d’une noisette et à vives arêtes, que concluriez-vous du placer que vous exploiteriez, si vous trouviez une pepita de cette nature ?
— Que le gîte de l’or est proche, puisque la pepita n’aurait pas eu le temps de s’user par le frottement.
— Et si, au-dessus d’un certain point, votre travail, fructueux partout ailleurs, se trouvait constamment inutile ?
— J’y renoncerais.
— Et vous auriez tort, car le filon d’or qui a donné naissance à ces morceaux ne pourrait être qu’en deçà du point où ces recherches deviendraient inutiles. En un mot, continua-t-il à voix basse, les pentes de ce torrent dont je cherche à détourner les eaux doivent être la source d’une partie de l’or qui se trouve dans cette vallée.
— Et vous ne craignez pas, lui dis-je, que vos confrères, soupçonnant votre bonne fortune, ne vous fassent un mauvais parti ?
— Je m’y attends, mais je ne les crains pas. Depuis mon enfance, je suis accoutumé aux dangers de ma profession. J’ai appris la prudence en même temps que l’audace, et j’ai déjà mis à couvert une forte partie de mon butin. En cas de malheur, je révélerais ma cachette à mon frère Anastasio.
Puis, attachant des regards attentifs sur la berge, qui peu à peu s’élevait au-dessus des eaux, il reprit :
— Ne croyez pas du moins que ce soit la cupidité qui m’aiguillonne ! non ! Mais voyez la contradiction ! Dans des déserts brûlants où tout autre aurait donné l’or du monde entier pour un verre d’eau, j’ai souvent sacrifié à des expériences inutiles la dernière goutte d’eau qui me restait ; et pourtant que de fois il m’est arrivé de vendre de riches filons pour un cigare ! En exposant ma vie dans ces recherches aventureuses, j’obéis à un instinct invincible. Je suis comme le torrent à qui Dieu ordonne de disséminer l’or dans la plaine. N’est-ce pas Dieu aussi qui révèle à l’homme par des signes visibles la présence de l’or caché dans les entrailles de la terre ?
Tout en parlant ainsi, le gambusino continuait à élever sa digue de pierres, dont il bouchait les interstices avec des herbes qu’il avait amassées en assez grande quantité. Peu à peu l’eau, détournée de son cours, laissait à découvert la pente de terrain qui l’encaissait des deux côtés, et se répandait dans une autre direction. Je prenais un si vif intérêt à ce travail, que j’oubliais ma fatigue. — Si je ne me suis pas trompé dans mon calcul, me dit le gambusino, c’est à une vingtaine de pas d’ici, en suivant le cours de ce ruisseau, que doit se trouver le gîte de l’or dont j’ai recueilli les pepitas, et alors mes recherches depuis le pied de cette digue jusqu’à l’endroit dont je parle seront à peu près infructueuses.
Pour joindre l’expérience au précepte, le gambusino prit la batea qu’il avait déposée près de lui, et plongea ses deux mains, recourbées en écope, dans les quelques pouces d’eau qui couvraient à peine alors le lit du ruisseau. Il amena deux poignées de terre et de sable qu’il déposa dans la sébile et qu’il lava soigneusement ; aucune parcelle d’or ne parut à la lumière. La même expérience, pratiquée plusieurs fois de suite, produisit toujours le même résultat. A la dernière épreuve cependant, quelques petits grains d’or presque imperceptibles vinrent briller parmi le sable qu’il vannait pour ainsi dire entre ses doigts ; ces légères parcelles, arrondies et polies, sortaient évidemment d’un gîte beaucoup plus éloigné que celui dont la présence venait d’être révélée au gambusino. Suffisamment éclairé sur la direction qu’il devait donner à ses recherches, Pedro tira de sa poche un petit roseau creux de quatre pouces environ de long et deux fois gros comme une plume d’oie. Au bout d’un quart d’heure à peu près, il parvint à en remplir la moitié, puis en boucha les deux extrémités avec de la cire. Alors il abandonna le point qu’il venait d’exploiter, et m’engagea à descendre avec lui le cours de l’eau jusqu’à une vingtaine de pas de l’endroit où nous étions. Là il remplit de nouveau son plat de bois, et, de l’air satisfait d’un professeur qui voit une expérience couronnée de succès, il me montra, parmi le résidu vaseux, de petits grains d’or aplatis, pointus et anguleux.
— Ceux-là viennent de plus près, n’est-ce pas ? me dit-il ; donc le gîte que je cherche se trouve entre la source du ruisseau et son extrémité, là ou ici, ajouta-t-il en frappant la berge de la pointe du pied.
— C’est incontestable, répondis-je émerveillé de la justesse de ce raisonnement. Le ruisseau, en se retirant, laissait voir le talus de droite, où l’eau avait creusé une demi-voûte couronnée de racines entrelacées. Le gambusino sonda avec soin la profondeur de ce renfoncement, mis à jour pour la première fois ; sa figure impassible ne laissa rien lire des pensées qui l’agitaient. Il interrompit son examen pour sortir du lit du ruisseau et prendre sa pique, qu’il avait laissée sur le bord. Les premiers coups qu’il dirigea contre le flanc de la berge ne rencontrèrent qu’un terrain argileux dans lequel la barreta pénétrait sans résistance. A quelques pieds de là, le fer, en s’enfonçant de nouveau, heurta contre la roche : en un clin d’œil, le gambusino la mit à nu en la débarrassant de la terre qui la couvrait. C’était une roche anguleuse, si compacte et si dure, que ce ne fut qu’au troisième coup, appliqué d’un bras vigoureux, qu’un éclat s’en détacha.
Le mineur examina de nouveau avec attention le bloc mis à découvert, pendant que je suivais tous ses mouvements avec une curiosité que l’on comprendra. Alors il mit un doigt sur sa bouche, comme pour me recommander le silence, et joua le désappointement en acteur consommé, tandis qu’il serrait dans les poches de sa veste le morceau de quartz qu’il avait séparé du bloc ; il éparpilla ensuite des pieds et des mains les pierres qu’il avait entassées, et, la digue une fois abattue, l’eau ne tarda pas à reprendre en murmurant son cours habituel.
— Allons, dit le gambusino en élevant la voix, je me suis trompé dans mes conjectures ; mais, en tout cas, en voilà assez pour aujourd’hui, et je me sens fatigué ; si vous le trouvez bon, nous rentrerons chez moi.
Je me levai pour l’accompagner. Pendant le trajet, rien dans sa démarche ne trahit la moindre émotion. Lorsque nous fûmes entrés dans sa cabane, il ferma soigneusement la porte, et s’écria en jetant à Anastasio le morceau de quartz qu’il tira de sa poche :
— Comme tu me le disais tout à l’heure, le passé n’est rien pour moi ; mais que doit être l’avenir pour le possesseur d’un filon semblable à celui-ci ? Encore de l’or qui va voir le jour, qui va circuler de main en main ! s’écria-t-il avec enthousiasme.
Pendant qu’Anastasio examinait avec admiration le morceau de quartz d’un blond fauve, constellé à certains endroits de paillettes serrées, et veiné en d’autres de légers réseaux d’or, un homme couché dans un angle de la hutte, le blessé dont le gambusino avait parlé, fit entendre un sourd gémissement. Il essaya de se retourner sur sa couche de roseaux, mais il ne put qu’étendre la main et dire d’une voix faible :
— Donne, que je voie à mon tour, quoique ma vue soit bien troublée.
Anastasio lui tendit le précieux caillou.
— C’est dans le ruisseau que tu as trouvé ce filon, n’est-ce pas ? continua-t-il.
— Oui, dit Pedro ; réjouis-toi d’avoir versé ton sang pour le défendre !
Le blessé ne répondit rien, mais un sentiment de joie vint éclairer un moment sa figure pâle, puis il ferma les yeux comme s’il n’eût pas voulu distraire sa pensée de ce spectacle fascinateur. Pedro s’approcha de lui.
— Nous exploiterons cette mine ensemble quand tu seras guéri, lui dit-il ; je n’attends que toi pour cela ; aussi ai-je eu la force de ne rien laisser lire sur ma figure de la joie que je ressentais. Sois tranquille, l’eau recouvre entièrement le filon, et personne ne se doute de ma découverte.
La respiration haletante du blessé se fit entendre plus distinctement dans la cabane ; il essaya de parler encore, mais il ne put prononcer que ces mots : — Jésus ! que j’ai soif ! — si bas, que nous les entendîmes à peine. On s’empressa de satisfaire son désir, après quoi les deux frères, obéissant à un préjugé généralement répandu en Sonora qui fait considérer tout étranger comme médecin ou horloger, me prièrent d’examiner la blessure, que le gambusino avait pansée selon la mode du pays. J’avais déjà été trop souvent consulté en pareille matière pour perdre mon temps à protester de mon ignorance, et je consentis à faire ce qu’ils me demandaient. Le mineur leva donc l’appareil et m’expliqua le mode de pansement, que je dus naturellement trouver parfait[30]. J’ordonnai même, pour l’acquit de ma conscience, de le renouveler souvent. Les deux frères furent complétement de mon avis, et s’applaudirent naïvement de m’avoir consulté.
[30] Ce mode de pansement, emprunté aux Indiens, est des plus étranges et mérite d’être décrit. Le pays abonde en fourmis d’une grosseur peu commune, mais dont la piqûre n’a rien de venimeux. On en recueille une certaine quantité dans un verre profond, puis, quand on a étanché le sang qui coule de la blessure, on en rapproche soigneusement les deux lèvres, qu’on expose à la morsure de ces insectes. Quand les deux antennes, ou tenailles, dont leur tête est garnie se sont enfoncées de côté et d’autre, on sépare avec les deux ongles le corselet à l’endroit où il se joint à la partie postérieure du corps ; la fourmi, en expirant, enfonce plus profondément ses tenailles, qui restent ainsi fixées sur l’une et l’autre lèvre de la plaie. Des herbes aromatiques écrasées, entre autres l’oregano, servent à diminuer l’inflammation.
Cette journée laborieuse était enfin achevée, la nuit était venue, et les laveurs avaient suspendu leurs occupations. Tout était silencieux dans la cabane comme au dehors ; mais, ainsi que l’avait prévu Salazar, les gémissements du blessé m’empêchèrent de dormir. Couché en travers de la porte restée ouverte, je prêtais l’oreille au bruit des plus agités, harmonie funèbre qui se mariait bien à la plainte du blessé, et je contemplais l’horizon noir et borné de cette vallée si fertile en or, théâtre de tant de luttes sanglantes. Le sommet de la sierra, qui donnait naissance au ruisseau dont j’entendais le murmure, était couvert d’un dais de vapeur que la lune irisait çà et là. Au milieu de cette nature silencieuse, ce brouillard lumineux paraissait un voile mystérieux jeté par Dieu sur la source de ces trésors, dont sa volonté confie la distribution au caprice des eaux. Un pin se profilait en noir sur le ciel transparent, et s’élevait comme le sombre protecteur de ces hauts lieux. Au-dessous de lui, la cascade formée par le torrent semblait une cataracte d’argent tombant sur cette terre d’or. Peu à peu les objets devinrent moins distincts à mes yeux, que la fatigue appesantissait, et déjà mon esprit flottait entre l’assoupissement et la veille, quand je crus entendre au loin des cris étouffés et voir des lueurs indécises scintiller comme des feux follets sur la hauteur. Le sommeil finit cependant par prendre le dessus, et je ne sais combien de temps je dormis, jusqu’au moment où une clarté subite me fit ouvrir de nouveau les yeux. Un spectacle étrange me frappa : la vallée tout entière était vivement illuminée ; des flammes ondoyantes s’élançaient depuis l’extrémité inférieure du tronc jusqu’aux plus hautes branches du pin qui dominait le ruisseau. Des nuages de fumée montaient en tourbillonnant jusqu’au ciel, qui en était obscurci. Les cimes des arbres voisins étaient colorées de reflets incandescents. Des branches détachées du tronc enflammé tombaient en traçant des raies de feu. A la lueur de ce brasier gigantesque, des hommes allaient et venaient ; des clameurs confuses éclataient de tous côtés. Des épées nues, des piques, des couteaux, brillaient au milieu de ces groupes divers.
— Nacome ! Nacome ! criait-on de toutes parts. Je me retournai pour avertir Anastasio et son frère ; je les distinguai, à la lueur qui pénétrait jusqu’au fond de notre cabane, levés tous deux et paraissant tenir conseil. Le blessé s’agitait convulsivement sur son lit de douleur.
— Eh bien ! dis-je au gambusino, ceux de Nacome veulent-ils décidément venir nous attaquer ?
Le gambusino secoua la tête. Son visage était soucieux et pâle ; une terreur dont il ne se rendait pas compte semblait le dominer malgré lui.
— Non, non, me répondit-il ; les laveurs de Nacome n’auraient pas allumé ce flambeau infernal pour nous attaquer. Un voyageur ne peut non plus avoir mis le feu à cet arbre, car, si des raisons inconnues l’eussent forcé à bivouaquer là-haut, la prudence lui eût également commandé de ne pas se trahir. Pourvu que ce ne soit point…
Il n’acheva pas, mais le signe de croix qu’il fit dévotement compléta sa pensée. Puis il reprit :
— Ne croyez-vous pas, seigneur étranger, que si Satan règne par la puissance de l’or, une terre qui en produit tant doit être plus qu’une autre soumise au prince des ténèbres ?
Le spectacle qui s’offrait à nous était réellement empreint d’un caractère diabolique propre à éveiller des idées superstitieuses, et, l’avouerai-je ? je manquai d’arguments pour rassurer Pedro.
— Ave Maria ! s’écria Anastasio ; n’as-tu pas entendu des gémissements semblables à ceux de notre père expirant dans la nuit fatale où nous l’avons perdu ? Ah ! le gambuseo est un affreux métier ! Écoutons.
Nous fîmes silence, mais nous n’entendîmes que le sifflement de la flamme, le craquement du bois qui éclatait au milieu du feu, la respiration oppressée du blessé.
— Fais comme moi, Pedro, continua Anastasio, renonce à ton métier ; tôt ou tard tu en seras victime.
— Jamais je n’y renoncerai ! s’écria le gambusino, qui parut avoir pris une détermination bien arrêtée, et engagea son frère à sortir avec lui pour éclaircir leurs doutes.
— Allez-vous m’abandonner ainsi ? s’écria le blessé avec angoisse. Pour l’amour de la sainte Vierge, que quelqu’un reste avec moi !
— Ce sera vous, seigneur cavalier, me dit Pedro ; mais écoutez, avant tout, une recommandation solennelle.
— Parlez, lui dis-je, et croyez que s’il est en mon pouvoir d’exécuter ce que vous me demanderez, je suis prêt à le faire.
— Je ne sais ce qui peut m’être réservé là-haut, reprit-il ; plaise à Dieu que je n’y rencontre que des ennemis terrestres ! mais, si je n’en reviens pas, promettez-moi de ne pas partir avant six jours d’ici. D’ici là, le pauvre Cirilo (il montrait le blessé) sera mort ou rendu à la santé. L’abandonner maintenant, ce serait le tuer. S’il est mort avant ce temps et que je ne sois pas de retour, ni mon frère non plus, je vais confier à votre loyauté, seigneur cavalier, un secret dont vous ferez votre profit. Quand vous aurez récité sur le corps de Cirilo les prières des morts, après lui avoir fait donner une sépulture chrétienne, si c’est en votre pouvoir, vous fouillerez à l’endroit où il repose maintenant, et, à un pied sous terre, vous trouverez l’or que j’ai recueilli dans ce placer ; il y en a une quantité assez considérable. Je n’ai personne à qui le laisser, autant vaut que vous en profitiez qu’un autre.
M’ayant fait cette confidence, il se disposait à sortir, quand, après un moment de réflexion, il ajouta cette recommandation singulière, où se révélait complétement l’étrange caractère du gambusino :
— Si vous craigniez par hasard de vous charger de l’héritage que je vous laisse, à cause des tentatives qu’on pourrait faire pour vous en dépouiller, éparpillez-le plutôt que de le laisser enfoui ; car, une fois arraché à la terre, l’or est fait pour profiter à l’homme : c’est Dieu qui le veut ainsi.
Presque aussitôt Pedro et Anastasio sortirent l’épée à la main. Je restai sur le seuil de la cabane, et je les vis se perdre dans les ténèbres de la vallée. Pendant longtemps encore l’arbre embrasé répandit une lumière éclatante, jusqu’au moment où les flammes cessèrent de tourbillonner. Le cercle éclairé par l’incendie se rétrécit alors peu à peu ; le tison colossal s’affaissa bientôt sur lui-même, s’éteignit dans le torrent avec un sifflement lugubre, et tout rentra dans l’obscurité. Seulement, à de longs intervalles, les flammes, soudain ranimées, lançaient encore un éclair jusqu’à moi. Je persistais à croire que c’étaient les laveurs de Nacome qui venaient surprendre ceux de Bacuache, mais rien, dans le silence de la nuit, ne justifiait cette appréhension. Je faisais donc d’inutiles efforts pour deviner la cause de cette bizarre alerte, quand, à la lueur d’un de ces jets de flamme dont j’ai parlé, je vis un homme s’avancer presque en rampant de mon côté.
— Qui va là ? criai-je à l’inconnu, que je ne distinguai qu’un instant.
— Chut ! c’est moi, moi, Rivas, dit l’homme à voix basse ; et en effet je reconnus la voix du mutilé. Je lui adressai précipitamment quelques questions sur la cause de cette alarme imprévue. Il y répondit par un éclat de rire si singulier, qu’un fou seul pouvait rire ainsi, car je n’avais pas oublié ce que m’avait dit Anastasio. Rivas s’accroupit près de moi, et me dit, de manière à ce que je pusse seul l’entendre :
— Votre domestique avait raison, je m’étais trompé ! Ce n’étaient pas eux, vous savez, ceux que j’ai fait sauter ! Mais cette fois-ci, j’en suis sûr, j’ai reconnu leurs voix ; malheureusement ils n’étaient que deux !… il m’en manque encore un !… je le trouverai plus tard… C’est pour cela que j’ai allumé ce grand feu, et puis je voyais ainsi ceux que j’ai poussés au fond du précipice agiter leurs membres brisés, et j’étais content ! Ceux de Subiate sont morts trop vite… N’est-ce pas encore là le jugement de Dieu ? Au revoir, seigneur cavalier, je vais chercher le troisième.
A ces mots, le fou s’éloigna précipitamment, avant que j’eusse pu l’arrêter. J’étais encore tout étourdi de cette révélation, quand j’entendis la voix des deux frères qui regagnaient leur cabane.
— Eh bien ! leur criai-je, qu’avez-vous découvert ?
— Rien, répondit Anastasio, si ce n’est deux cadavres que nous avons trouvés au bas du ravin ; mais, si c’est le diable qui les y a précipités, il a du moins fait justice des deux plus mauvais drôles de ce pays, où certes ils ne manquent pas ! J’avoue que j’ai un poids énorme de moins sur la poitrine : pourtant je me demande encore qui a pu mettre le feu à cet arbre ?
Je lui racontai ce que m’avait dit Rivas.
— Il pourrait bien n’avoir pas tort aujourd’hui, dit Anastasio ; mais néanmoins je me mettrai demain en quête de lui : c’est un fou d’une trop dangereuse espèce.
Pendant six jours que je passai à Bacuache, toutes les recherches faites pour découvrir le mutilé furent inutiles ; il s’était probablement éloigné dans la direction du grand désert, et depuis ce jour on n’entendit plus parler de lui. Pendant ce laps de temps, Anastasio était parvenu à troquer mon cheval estropié, moyennant retour, contre un autre en meilleur état, et nous convînmes de faire encore route ensemble. Je n’avais pas oublié la phrase d’adieu du chasseur mexicain, et je me promettais bien de pousser un jour ou l’autre jusqu’à l’hacienda de la Noria. Je ne voulais pas perdre une occasion si précieuse d’étudier quelque nouvel aspect de cette vie mexicaine, qui, avec le désert ou l’océan pour cadre, gardait toujours pour moi l’intérêt d’un roman.
J’appris plus tard que la bonanza[31] trouvée par Pedro Salazar était devenue de plus en plus riche, mais qu’il avait vendu son filon, d’abord parce que l’argent lui manquait pour le fouiller profondément, ensuite parce qu’il prétendait n’être pas embarrassé pour en trouver d’autres qui, sans lui, demeureraient peut-être inconnus. Le gambusino était donc resté docile à la voix intérieure qui le poussait vers de nouvelles découvertes : sa mission, répétait-il avec une naïve emphase, était celle du torrent auquel Dieu ordonne de charrier dans la vallée l’or arraché des montagnes, et il attendait avec résignation, au milieu de fatigues et de périls journaliers, le moment où il irait, comme le torrent, mourir au terme d’une course orageuse dans un désert ignoré.