IV
LES GAMBUSINOS

Quand on quitte les côtes de l’océan Pacifique pour s’avancer vers le nord du Mexique, dans la direction des vastes solitudes qui séparent cette république des États-Unis, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’on entre dans un monde nouveau, non moins original que celui dont j’ai déjà cherché à décrire quelques aspects. Le désert a son influence comme l’Océan, et les types que cette influence développe ne le cèdent ni en énergie ni en grandeur sauvage à ceux que la mer forme à son âpre école. Les forêts épaisses, les immenses savanes, les montagnes du sommet desquelles les eaux charrient l’or jusqu’au fond des vallées, servent d’asile à une population nomade au milieu de laquelle se détachent trois groupes bien distincts. Les chasseurs, les éleveurs de bétail (vaqueros), les chercheurs d’or (gambusinos), représentent trois industries importantes au Mexique, le commerce des pelleteries, celui des cuirs et du bétail, et la production des métaux précieux.

Les gambusinos surtout méritent une place à part dans cette famille d’aventuriers. On comprend sous cette dénomination, dans l’État de Sonora, une classe de mineurs vagabonds, métallurgistes pratiques, qui semblent doués d’un instinct merveilleux pour découvrir les mines d’or, plus nombreuses en Sonora qu’en aucune autre province du Mexique. Dénués des fonds nécessaires pour entreprendre les travaux souterrains qu’exigent les mines, ils sont forcés de se contenter d’exploiter à ciel ouvert les affleurements de celles que le hasard ou leur tact sans égal leur fait rencontrer. Quelques indices généraux les guident, il est vrai, dans leurs recherches. La gangue ou matrice du minerai est presque toujours composée de roches de quartz. Les roches de cette espèce forment quelquefois, sur un espace d’une lieue et plus, des crêtes ou saillies qu’on appelle crestones. Ces crestones, brûlés par le soleil et entièrement dépourvus de végétation, sont aisément reconnaissables. Le gambusino ne voyage jamais sans être armé de sa barreta, espèce de pique en fer dont la pointe est trempée, et quand il a découvert un creston, il soumet à l’action d’un feu violent les pierres qu’il en a détachées à l’aide de son instrument ; puis, selon la richesse du minerai qu’il a reconnu, il l’exploite ou l’abandonne. Parfois aussi un coup de pique détache un morceau où étincellent aux rayons du soleil des paillettes ou des veines d’or. Seul, loin de toute habitation, sans prendre le temps de faire les dénonciations légales, le gambusino exploite alors les éclats qui volent sous sa pique, jusqu’au moment où, le filon s’enfonçant dans les entrailles de la terre, le travail à ciel ouvert devient impossible. Alors il vend sa mine à celui qui peut l’acheter, et s’éloigne philosophiquement à la recherche de quelque autre gîte métallifère.

La poudre d’or, comme les mines, est pour les gambusinos l’objet de recherches souvent périlleuses. C’est encore le même instinct qui les guide le long des rivières ou des torrents qui du haut des montagnes roulent leurs flots chargés d’or dans le fond des vallées. Souvent l’intrépide chercheur arrive ainsi jusqu’au désert, où les Indiens exercent en maîtres la même industrie, et presque toujours il paye de sa vie l’audace qui l’a porté à se mesurer avec ces formidables concurrents ; ou bien, après avoir eu à combattre la faim, la soif, les bêtes fauves ; après avoir, en bravant mille dangers, exploité à la hâte un creston ou un placer, il revient avec un butin considérable, avec le regret de n’avoir pu faire un plus long séjour dans quelque Eldorado lointain et le souvenir de mille aventures terribles. Ses récits, où la description de trésors fabuleux tient une grande place, ne manquent jamais d’allumer la cupidité. Des familles entières partent à leur tour avec un âne chargé de pioches, de bateas (grandes sébiles de bois) et de quelques menues provisions, pour aller braver les mêmes dangers dans ces déserts où souvent elles ne trouvent qu’un tombeau. D’après des calculs rigoureux, sur dix millions d’or que le Mexique jette annuellement dans la circulation européenne, un quart au moins de cette somme est le produit des recherches du gambusino.

On sait maintenant en quoi consiste l’industrie du chercheur d’or. Quant au théâtre sur lequel cette industrie s’exerce, c’est tantôt le flanc d’une montagne creusée par un torrent, tantôt la vallée où ce torrent se précipite. Les masses d’eau qui sillonnent les montagnes dans toutes les directions, et souvent cachent entièrement les crestones, entraînent avec elles des fragments de roches métalliques, les broient, les triturent, et en arrachent les morceaux d’or qu’ils contiennent. Anguleuses au sortir de la pierre qui les renfermait, ces pepitas, comme les galets de la mer, s’usent, s’arrondissent par le frottement, et, transportées quelquefois à de grandes distances par les eaux qui les charrient, finissent par ne présenter plus qu’une surface polie et dépourvue d’arêtes. Cependant, surchargées de sable et de détritus argileux, elles ne diffèrent guère au sortir de l’eau des cailloux ordinaires : il faut qu’un lavage leur rende leur brillant et leur poli. L’or natif ne se trouve pas seulement dans les eaux des torrents, mais dans leurs lits desséchés, et sur le penchant des montagnes qui ont gardé trace de leur passage. Quelle doit être la richesse de certains filons, si l’on en juge par le volume de quelques-uns de ces précieux fragments qu’un hasard aveugle a fait trouver à des gens qui ne les cherchaient pas ! Des fortunes considérables datent ainsi de ces merveilleuses trouvailles qui rappellent les contes de fées. D’insouciants aventuriers, en fouillant dans les cendres du feu éteint d’un bivouac, ont découvert des morceaux d’or d’une prodigieuse grosseur dont la chaleur avait enlevé l’enveloppe terreuse. D’autres ont vu des cailloux informes jeter tout à coup sous leurs pieds une lueur éblouissante, tandis que certains gambusinos, par une recherche active de tous les jours, trouvent à peine dans leur travail de quoi subvenir aux besoins de la vie.

Presque toute la distance qui sépare, du sud au nord, Hermosillo du dernier préside, ou préside de limite, appelé presidio de Tubac, — c’est-à-dire un rayon de quatre-vingt-dix lieues, — est formée de ces terrains d’alluvion où l’or se trouve en abondance. D’après les curieuses descriptions de placeres d’or que j’entendais journellement faire à Hermosillo, je ne crus pouvoir mieux employer des loisirs forcés qu’en explorant moi-même tout ce rayon. Avant de commencer mon excursion, je tenais cependant à avoir quelque idée du pays que je comptais parcourir ; je dus consulter à cet égard un Espagnol depuis longtemps fixé dans la province, et dont j’avais fait la connaissance à Hermosillo. L’Espagnol me donna des renseignements topographiques très-complets, que je me bornerai ici à résumer rapidement.

Une chaîne de montagnes assez élevées commence à quelques lieues d’Hermosillo, et court du sud au nord. Au pied des premières hauteurs de la chaîne, à l’est de la ville, le rio San-Miguel se divise en deux branches : la première conserve le nom du fleuve ; la seconde s’appelle le rio de los Uris. Les deux branches baignent chacune les vallées creusées au bas de la chaîne qui s’élève entre elles : le rio San-Miguel coule à gauche, le rio de les Uris à droite, c’est-à-dire le premier à l’ouest, le second à l’est. Au delà d’Arispe, dernière ville mexicaine qu’on rencontre de ce côté, l’Uris, grossi par les cours d’eau qui coulent des pitons magnétiques de la sierra, se divise encore en deux branches parallèles, entre lesquelles s’étend une dernière ramification de la chaîne qui va expirer, à vingt-cinq lieues de là, aux deux villages de Nacome et de Bacuache. Ces villages, ainsi appelés du nom des deux branches de l’Uris, et séparés par les montagnes qui terminent la chaîne, se trouvent à cinq lieues l’un de l’autre. Du sommet de ces montagnes, les torrents qui coulent le long de chaque versant apportent de l’or aux laveurs de Nacome comme à ceux de Bacuache. Sauf quelques pauvres cabanes groupées à une distance égale d’Arispe et de Bacuache, et formant un village qu’on appelle Fronteras, une solitude profonde règne dans tout ce parcours. Au delà des deux villages se trouve le préside de Tubac, et, à partir de Tubac, d’immenses déserts se prolongent jusqu’à l’Orégon, en bordant les limites occidentales de la haute Californie.

— D’ici à Arispe, me dit l’Espagnol après m’avoir tracé mon itinéraire, la route est sûre, ni l’eau ni le feu ne vous manqueront ; cependant d’Arispe à Bacuache, qui est à mon avis le placer aujourd’hui le plus productif, voyagez bien armé. Il y a quelques mois, j’ai fait ce chemin, et j’ai remarqué pour la première fois une croix de triste augure qui rappelle certainement un assassinat. Le lieu, comme vous le verrez, est très-bien disposé pour égorger ou détrousser son prochain le plus commodément du monde. A tout hasard, si je n’entendais plus parler de vous, je ferais élever une croix à côté de la première.

Je remerciai l’Espagnol de sa bonne volonté, et j’allai faire mes préparatifs de départ en réfléchissant au contraste qu’offrent ces excursions périlleuses avec nos voyages d’Europe, où des paysages déjà décrits et connus, des moyens de transport uniformes, restreignent chaque jour la part de l’imprévu. Au Mexique, j’aurais eu peut-être à me plaindre de l’excès contraire. Que de ruses à employer, dans les provinces où les auberges existent, pour se faire bien venir des hôteliers, pour obtenir un maigre repas, souvent partagé avec des muletiers et des voleurs ! Et quelle diplomatie n’est pas nécessaire pour s’assurer un gîte dans les États où la posada, le meson ou la venta sont inconnus ! Plus loin encore, c’est le despoblado (désert) qui s’étend devant vous sans offrir le moindre vestige d’habitation, pas même, comme dans nos landes, la hutte roulante du berger. Cependant, malgré ces privations, de tels voyages offrent un attrait irrésistible. Les magnifiques paysages qu’on traverse, les haltes dans la forêt autour de l’arbre séculaire converti avec une prodigalité royale en brasier gigantesque, les hommes qu’on rencontre, représentants d’une société presque inconnue, héros sauvages comme la nature qui les entoure, tous ces incidents si étranges et si variés sont pour le voyageur autant de compensations qui lui font oublier ses fatigues. C’est aussi ce charme de l’imprévu qui peut obtenir grâce pour les développements donnés au récit d’une excursion dans ces mystérieuses solitudes. Ici, plus qu’ailleurs, les détails ont leur prix, et les plus légères circonstances méritent d’être notées comme autant de révélations piquantes sur un monde tout différent du nôtre.

Je devais faire route jusqu’à Arispe avec le sénateur don Urbano, que des affaires d’urgence appelaient dans cette ville. Sa belle-sœur et sa femme étaient de la partie, et nous ne devions voyager qu’à petites journées. Au jour fixé, je montai à cheval pour me rendre à la maison du sénateur. Il était à peine trois heures quand je traversai les rues silencieuses d’Hermosillo La nuit avait été étouffante, et, selon l’usage de ces pays primitifs, tous les habitants des maisons privées de cours avaient transporté leurs lits dans les rues. Certes, si l’obscurité eût été moins profonde, c’eût été un singulier spectacle que celui de ces dormeurs de tout âge et de tout sexe, les uns réunis, les autres isolés, mais tous dans un costume de nuit approprié à la chaleur du climat. Ce ne fut qu’avec des précautions infinies que j’arrivai chez le sénateur sans avoir écrasé personne. Une trentaine de chevaux, groupés autour d’une jument qui portait une clochette attachée au poitrail, piaffaient en hennissant devant la porte. Cinq ou six domestiques achevaient, en jurant, de charger autant de mules ; un autre tenait en bride trois beaux chevaux, dont deux harnachés de selles de femme. Enfin, au moment où j’arrivais, la porte cochère s’ouvrit, et deux autres serviteurs sortirent à cheval, tenant chacun à la main un morceau de bois de sapin enflammé en guise de torche. A la lueur que projetaient ces flambeaux improvisés, je vis don Urbano s’avancer vers moi.

— Nous allons donc voyager en caravane ? lui demandai-je en lui montrant l’escadron de chevaux qui obstruaient la rue.

— Nullement, me dit-il ; ce sont les relais que j’envoie en avant, car nous avons vingt-cinq lieues à faire par jour.

— C’est ce que vous appelez voyager à petites journées ?

— Oui, certes, et qui plus est, je n’en agis ainsi que pour ces dames, qui ne sont pas accoutumées aux longues traites.

Presque en même temps don Urbano donna l’ordre du départ. Alors chevaux, mules et domestiques, tous partirent au galop en faisant retentir les rues du bruit de leur course, à la grande confusion des dormeurs. Puis, quand le tumulte eut cessé, nous partîmes nous-mêmes précédés par les porteurs de torches, qui s’élancèrent devant nous en secouant la flamme du sapin et en semant l’obscurité de mille étincelles.

A six lieues de là, nous rejoignîmes la caponera (c’est ainsi qu’on appelle un certain nombre de chevaux de choix réservés pour l’usage exclusif des propriétaires) ; on prit à peine le temps de détacher les selles ruisselantes de sueur pour les placer sur des chevaux frais, et nous repartîmes. Il convient de dire ici que ces chevaux, constamment laissés en liberté, sont infatigables, et qu’ils sont frais encore quand ils n’ont fait que quinze ou vingt lieues sans être montés. Ce ne fut qu’à six lieues plus loin que, la chaleur devenant insupportable, nous nous arrêtâmes pour nous reposer et faire la sieste ; puis, après deux heures de sommeil à l’ombre des arbres, nous reprîmes notre course, et une troisième traite nous mena, vers cinq heures du soir, à un endroit appelé la Puerta del Cajon. Nous avions fait les vingt-cinq lieues convenues depuis le matin, et c’était là que nous devions passer la nuit.

La Puerta del Cajon (porte du Caisson) est ainsi nommée parce que c’est à cet endroit que la branche du rio San-Miguel appelée Uris commence à s’encaisser entre la sierra et un amphithéâtre de rochers. Le lit sablonneux de la rivière devient, pendant la saison sèche, un chemin agréable et commode. Appauvrie par une sécheresse de huit mois, la rivière, au lieu de remplir son vaste lit comme dans la saison des pluies, serpente en mille détours sur un fond de graviers et de galets. Dans ses innombrables méandres, elle caresse mollement le pied des saules et des trembles qui se penchent sur ses bords. Le bruit de leurs feuilles, sans cesse agitées, égale à peine en douceur le frémissement des eaux limpides et transparentes. De temps à autre, une chute d’eau qui se précipite dans quelque ravin éloigné vient mêler son harmonie lointaine aux murmures de l’Uris. Les dentelures azurées de la chaîne qui l’enserre d’un côté s’élèvent à pic au milieu des cimes pressées des arbres étagés en gradins gigantesques. Sur les rochers du bord opposé s’étendent, comme un rideau mobile, des plantes verdoyantes et des lianes fleuries qui baignent leurs rameaux dans les eaux capricieusement promenées d’une rive à l’autre ; mais, dans la saison des pluies, au lieu de ce riant tableau, l’Uris n’offre plus que des aspects funèbres. Le lit entier de la rivière est envahi tout à coup par des eaux fangeuses, qui écument, bouillonnent et courbent la cime des arbres dont naguère elles caressaient humblement le pied. Des arbres déracinés, des cadavres d’animaux surpris par la crue subite, roulent en tournoyant dans les flots jaunis. Les échos répètent avec le bruit du tonnerre les mugissements de l’Uris, les roches se renvoient les cris plaintifs de cohortes d’oiseaux qui volent en rond au-dessus des vagues, ou qui, acharnés sur un cadavre flottant, se laissent entraîner avec lui. Du sommet, des flancs de la sierra, voilés alors de brouillards impénétrables, des bruits effrayants montent jusqu’au ciel ; des rochers détachés de leurs bases roulent d’abîme en abîme, les arbres craquent sous leur choc ; on dirait que ces brumes épaisses cachent sous leur manteau la lutte du génie des eaux contre le génie des montagnes. Avec le retour des premières chaleurs, les eaux limoneuses s’épurent de nouveau en diminuant, les pics de la sierra dégagent leur azur du sein des vapeurs ; les cimes des arbres secouent les souillures argileuses de leurs feuillages et les détritus végétaux suspendus en flocons à leurs branches : les paysages de l’Uris ont repris leur charme idyllique ; mais les sables cachent une nouvelle récolte d’or que les eaux ont fait descendre de hauteurs inaccessibles, et la nature a jeté dans ses convulsions une nouvelle pâture à la cupidité de l’homme.

Les domestiques du sénateur avaient profité de nos deux heures de sieste pour préparer notre campement. Le choix de l’emplacement faisait honneur à leur goût. Les premières croupes des montagnes s’élevaient à cet endroit, couvertes d’arbres penchés qui formaient une arche de verdure au-dessus de la rivière. Sur la berge opposée, une pente douce conduisait à une esplanade de rochers dont une épaisse végétation tapissait les déchirures. C’était au sommet de cet amphithéâtre naturel que tout était disposé pour passer la nuit. Auprès d’un vaste brasier allumé à quelque distance, la moitié d’un mouton rôtissait sur deux fourches de bois de fer. Sur l’herbe étaient disposées les provisions contenues dans les cantines. Dans une source qui sortait du pied des rochers et venait mêler à la rivière ses eaux glacées, sous l’ombre que versait la cime épaisse des arbres inclinés, des outres gonflées rafraîchissaient le vin contenu dans leurs flancs, inappréciable précaution après une course de douze heures dans une atmosphère dont un thermomètre, que j’avais rencontré par hasard au premier relais, portait la chaleur, à l’ombre, à 95 degrés Fahrenheit. Après le repas, la nuit tomba presque glaciale sous l’influence de la rivière. Des matelas furent disposés, pour le sénateur et sa famille, près d’un nouveau foyer allumé au centre de la clairière, après toutefois que les domestiques eurent battu soigneusement les buissons environnants de leurs cravaches plombées, pour en écarter les serpents. Quant à moi, j’étais depuis trop longtemps privé de lit pour ne pas regarder un matelas comme une superfluité puérile, et je m’étendis avec délices sur le gazon le plus épais que je pus choisir. Puis, au murmure monotone de l’Uris dans son lit de roches et du vent dans le feuillage, aux glapissements plaintifs des chacals qui hurlaient de près et de loin, au retentissement affaibli de la clochette de la jument capitane, à ces mille bruits mystérieux de la nature sauvage, je ne tardai pas à fermer mes yeux appesantis par le sommeil, qu’on ne sollicite jamais longtemps dans les bois.

Les cabrillas (les pléiades), horloge du voyageur dans le désert, marquaient à peine trois heures quand je fus réveillé par les apprêts du départ. Les taillis craquaient de tous côtés sous les écarts des chevaux arrachés non sans regret à leur pâturage rafraîchi par la rosée de la nuit. Les domestiques s’appelaient et se répondaient ; le foyer ravivé projetait de vives lueurs jusque dans les échappées les plus profondes de la forêt, et teignait d’un reflet rouge les eaux noires de l’Uris. Bientôt j’entendis la voix du sénateur qui m’invitait à venir prendre le chocolat avant de partir. Je quittai ma couche de gazon ; les voyageuses n’étaient pas encore levées, et, sur leur invitation expresse faite avec tout l’abandon gracieux des pays chauds, nous nous assîmes sur leur lit pour prendre ce léger repas. C’était un tableau nouveau pour moi que celui de ces jeunes femmes au milieu des bois, appuyées mollement sur la dentelle de leurs oreillers, sous cette alcôve de feuillage auquel le firmament étoilé formait un dais resplendissant. J’aurais voulu pouvoir prolonger ces instants ; mais, le repas achevé, tout étant prêt pour le départ, il fallut remonter à cheval.

Nous continuâmes à suivre le lit de la rivière, relayant comme la veille, et nous arrivâmes au petit village de Banamiché. Les habitants peu nombreux de ce village, groupés devant leurs portes, nous regardaient avec curiosité ; parmi eux, un homme vêtu d’un froc de franciscain retroussé jusqu’à la ceinture, et chaussé de bottes de cheval[22] garnies d’énormes éperons, semblait nous observer avec un intérêt tout particulier. La beauté de doña J…, la femme du sénateur, assez remarquable pour fixer partout l’attention, détermina le moine à nous parler et à nous offrir l’hospitalité sous son toit. L’offre fut acceptée, et nous mîmes pied à terre. Une ménagère de mine assez avenante vint nous recevoir, escortée d’une demi-douzaine d’enfants.

[22] On appelle ces bottes, formées de deux peaux de chèvre tannées et curieusement estampées ou gaufrées, botas vaqueras.

— A quien Dios no dió hijos le dió ahijados[23], nous dit le padre Nieto : ainsi se nommait notre hôte. C’était, je pense, en reconnaissance des soins paternels qu’il prenait de ses filleuls, que les petits drôles l’honoraient d’un nom plus tendre que celui de parrain.

[23] « Dieu a donné des filleuls à celui à qui il a refusé des enfants. »

Après avoir remercié ce digne homme de son hospitalité bienveillante, nous continuâmes notre route jusqu’à Arispe, où nous arrivâmes le soir. De la Puerta del Cajon jusqu’à cette ville, nous avions toujours suivi le lit de l’Uris, dont nous avions traversé cent huit fois les sinueux détours. Je ne dirai que peu de chose d’Arispe. C’était la dernière ville que je devais rencontrer avant les déserts que je m’étais promis d’explorer, et je n’y séjournai que le temps strictement nécessaire pour me reposer. Avant la translation du pouvoir législatif de l’État à Arispe, cette ville n’était qu’une bourgade sans importance. Aujourd’hui encore elle est moins peuplée qu’Hermosillo, et n’égale cette dernière ville en étendue que grâce aux vastes jardins ou huertas dont chaque maison est entourée. Dans ces huertas, des massifs de grenadiers, de poiriers et de pêchers, offrent en tout temps de frais ombrages, et, à l’époque de la floraison, le plus agréable pêle-mêle de fleurs pourpres, roses et blanches. Les grenades, les coings et les pêches d’Arispe sont renommés dans tout l’État de Sonora. Comme toutes les villes de la république, et généralement les villes hispano-américaines, Arispe a des rues alignées au cordeau et percées à angle droit. Les maisons en pisé, uniformément recouvertes d’une couche de plâtre, ne se composent que d’un rez-de-chaussée. Des fenêtres de plain-pied avec la rue, bien que défendues par des barreaux de bois assez rapprochés, n’en laissent pas moins pénétrer la vue dans l’intérieur des maisons, et le soir l’éclat des lumières dans l’obscurité des rues. De cette façon, la ville paraît animée pendant le jour malgré le petit nombre de passants, et il y règne la nuit une clarté suffisante nonobstant l’absence de tout éclairage public. Du reste, à l’exception de la prison, bâtie en pierres de taille, et dont les cachots voûtés sont toujours vides, nul monument public n’attire dans Arispe l’attention du voyageur. Cette cité (siége du congrès de l’État, elle a droit à ce nom) n’est remarquable que comme une dernière halte de la civilisation sur les confins des vastes déserts du nord. A partir d’Arispe, la civilisation du midi cesse de marcher vers le nord ; elle restera stationnaire jusqu’au moment où elle se rencontrera avec l’invasion anglo-américaine, qui apporte la civilisation du nord vers le midi.

Quoique l’hospitalité du sénateur me rendît fort agréable le court séjour que je fis à Arispe, j’étais de la classe trop nombreuse de ces voyageurs ingrats à qui l’instinct vagabond fait oublier l’accueil le plus gracieux, et qui ne savent le reconnaître qu’en allant le regretter loin du lieu où ils l’ont reçu. Je pris donc congé de la famille de don Urbano pour me diriger vers le placer de Bacuache. — A Dieu ne plaise, me dit le sénateur, que je cherche à vous effrayer au sujet du voyage que vous entreprenez ! Mais je ne veux pas non plus vous laisser dans une sécurité trompeuse. Depuis quelque temps, il est question d’incursions d’Indiens aux environs d’Arispe, de malfaiteurs ou de vagabonds qui parcourent les routes que vous avez à suivre : ainsi marchez, comme dit le proverbe, la barbe sur l’épaule, et soyez prudent. Je mets à votre disposition un de mes domestiques, homme de résolution et de bon conseil, et qui pourra vous servir au besoin. Maintenant, adieu et bonne chance !

Le sénateur me donna une accolade cordiale, et je montai à cheval après l’avoir affectueusement remercié de sa bienveillante sollicitude. Il était trois heures de l’après-midi quand je quittai Arispe. Selon l’itinéraire qui m’avait été tracé, je devais aller coucher dans les bois à six lieues de là, finir ma journée du lendemain à Fronteras, et gagner Bacuache le jour suivant.

J’avoue que je me mis fort mélancoliquement en route. Le rapide et agréable trajet que j’avais fait d’Hermosillo à Arispe, le train fastueux que j’avais partagé, ne servaient qu’à rendre plus pénible mon isolement. Et pourtant, combien de centaines de lieues n’avais-je pas faites ainsi, seul, ou avec mon guide pour unique compagnon ! mais quelques heures de prospérité m’avaient complétement amolli. Heureusement je n’avais à lutter que contre une impression passagère, et, au bout d’une heure de route, ce parfum enivrant d’indépendance qu’apporte avec elle la brise du désert m’avait délivré de mes tristes réflexions. En sortant d’Arispe, nous suivîmes encore le lit de l’Uris : des chutes d’eau se précipitaient de tous côtés avec un pétillement pareil au bruit des feuilles, tandis que les grands arbres penchés sur l’eau, les lianes fleuries qui se balançaient au vent, secouaient leurs branches avec une harmonie semblable au murmure des cascades ; les berges sonores de la rivière se renvoyaient en échos cadencés l’interminable enchaînement d’estribillos que mon guide chantait depuis notre départ. Il marchait en avant avec cette insouciance de l’homme pour qui les déserts n’ont plus rien de mystérieux. Je le perdais de vue et le retrouvais alternativement dans les sinuosités du chemin, n’interrompant sa chanson que pour couper d’un coup de cravache, entre deux refrains, la tête pendante de quelque liane. Cependant, une heure avant le coucher du soleil, il se tut au moment où de grands rochers qui s’avançaient sur la route venaient encore une fois de le dérober à ma vue. Bientôt je l’aperçus de nouveau, occupé à attacher son cheval à un arbre voisin ; j’en conclus que nous devions nous arrêter là. Des saules dispersés en bouquets serrés cachaient le bord de l’eau : le long de ces saules, un tapis de gazon s’étendait, jonché de flocons blancs que le vent arrachait aux gousses épanouies des cotonniers qui croissaient derrière les saules, et des arbres de haute futaie abritaient cette verte pelouse du côté opposé à la rivière.

— Que peut-on désirer de mieux ? me dit mon guide en prenant la bride de mon cheval. De l’eau pour nous, du gazon pour nos bêtes, du bois en abondance, et par-dessus tout, ajouta-t-il en me montrant des touffes de grosses lianes à fleurs bleues qui envahissaient les troncs des arbres, ce huaco, remède souverain contre la morsure des serpents ? N’admirez-vous pas, continua-t-il en dessellant nos chevaux, comment Dieu a toujours mis le remède à côté du mal ? Partout où ces lianes se rencontrent, c’est un signe que les serpents à sonnettes se trouvent en abondance. Voyez-vous là-haut cet oiseau[24] qui ressemble à un faisan et qui vole en rond au-dessus de nous, et cet autre, de la grosseur d’un pigeon, au plumage noir[25], avec le dessous de la queue jaune ? Ce sont les deux plus redoutables ennemis de ces reptiles, et Dieu les a doués l’un et l’autre d’un instinct admirable pour les combattre. Leur présence ici confirme encore ce que je vous dis, que ces lieux sont infestés de serpents.

[24] Le choyero. On appelle choya une espèce de nopal-raquette dont les graines forment une boule ronde hérissée de piquants d’une force à percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande quantité et jonchent le sol ; elles servent d’armes à l’oiseau appelé choyero, du nom de cette plante. Quand cet oiseau aperçoit un serpent endormi et couché en rond, il l’entoure d’une double ou triple ceinture de ces piquants formidables, puis le frappe d’un coup d’aile. Le serpent, qui se déroule précipitamment, s’enfonce ces pointes dans le ventre, et dans cet état le choyero en vient facilement à bout.

[25] Le huaco, ainsi appelé du cri qu’il fait entendre. Quand, dans les combats qu’il livre aux serpents à sonnettes, il se sent piqué, il mange, comme contre-poison, quelques feuilles de la liane à laquelle on a donné son nom. Ces feuilles, mâchées et appliquées sur la piqûre, sont un remède infaillible.

— Mais, lui dis-je, pourquoi nous arrêter ici ?

— Parce que, reprit Anastasio (c’était le nom de mon guide), nous trouverions sûrement partout ailleurs les mêmes inconvénients, sans y rencontrer peut-être les mêmes avantages.

A ces mots, jetant par terre les deux lourdes selles de nos chevaux, il étendit complaisamment sur le gazon les zaleas (peaux de mouton) et les armes d’eau. Une des selles, destinée à servir d’oreiller, compléta ce lit peu confortable.

— Étendez-vous là, me dit-il, pendant que je vais faire boire nos chevaux et les attacher dans quelque endroit où le gazon soit bien touffu, pour qu’ils puissent en prendre à leur aise ; ensuite nous nous occuperons de notre souper.

Je suivis son conseil, et le murmure de l’eau voisine ne tarda pas à me plonger dans une espèce d’assoupissement lucide, pendant lequel je percevais avec ravissement tous les bruits indistincts du désert qui s’endormait à son tour. Une voix me réveilla au bout d’une heure environ : j’ouvris les yeux ; la nuit était venue, et la clarté d’un feu allumé près de moi me montra Anastasio debout à mes côtés. Il tenait d’une main une petite valise ou sachet allongé, de l’autre une moitié de calebasse remplie d’eau.

— Aimez-vous, me demanda-t-il, le pinole clair ou épais ?

— Épais, lui répondis-je, car j’ai grand’faim.

Anastasio fit couler la farine épicée du sac dans la calebasse, et battit avec un morceau de bois le mélange nommé pinole de manière à en faire une espèce de mastic. Alors il me tendit la calebasse avec autant de respect que si c’eût été le vase d’or destiné à parer la table de quelque millionnaire, et resta immobile près de moi, la tête découverte. Tout en faisant avec résignation ce frugal repas, j’adressai quelques questions à Anastasio.

— Je n’ai pas besoin de vous demander, lui dis-je, si vous êtes allé déjà jusqu’à Bacuache ?

— Qui n’est pas allé à Bacuache au moins une fois en sa vie ? me répondit Anastasio en paraissant sourire d’une demande aussi naïve.

— Et vous n’avez pas été tenté de vous livrer à la recherche de l’or ?

— Non, me répondit-il tristement ; c’est parfois un horrible métier, et l’apprentissage que j’en ai fait m’en a dégoûté pour toujours.

Je n’étais pas fâché d’entendre quelque récit d’une de ces courses aventureuses dont on m’avait parlé, pour m’aider à achever mon souper, et je priai Anastasio de me raconter les circonstances auxquelles il faisait allusion.

— J’avais à peine quinze ans, me dit-il, et j’en ai trente-cinq aujourd’hui, quand mon père, qui était un gambusino assez entreprenant, sur l’avis que lui donna un de ses amis de la découverte d’un riche placer, m’emmena, avec mes deux frères, à la recherche du gîte en question. A cette époque, le village de Bacuache n’existait pas encore, et les récits que nous faisait l’ami de mon père enflammaient tellement notre imagination, que nous nous serions bien gardés de perdre notre temps en route. Au bout de six journées, nous arrivâmes au préside de limite, et, après nous être cotisés pour faire dire une messe par le chapelain du préside, nous entrâmes dans le désert, c’est-à-dire au milieu de l’Apacheria (pays des Indiens Apaches). Le placer que nous cherchions était près du lit d’une petite rivière qui n’a pas encore de nom ; mais, pour y arriver, nous avions à traverser des plaines sans eau. Or, un soir que nous campions dans un arenal (désert de sable), nous mourions littéralement de soif, et il ne nous restait entre cinq qu’une gourde remplie d’eau. Cette soif maudite nous tourmentait tellement, que nous nous battîmes à qui aurait la gourde. Dans la vivacité de la lutte, il y eut un coup de couteau de donné ; ce fut notre père qui le reçut de son ami. A la vue du sang qui coulait en abondance de sa blessure, mon frère aîné, pour le venger, se jeta sur l’assassin et le poignarda à son tour. Nous nous empressâmes autour de notre père, qui, dans l’angoisse de sa blessure, demandait ardemment de l’eau. Je me précipitai sur la gourde, qui était restée en notre pouvoir ; mais, hélas ! arrachée de main en main, elle avait abreuvé les sables de la dernière goutte d’eau qu’elle contenait. La nuit nous surprit ainsi ; tant qu’elle dura, les plaintes de notre père, qui demandait de l’eau d’une voix de plus en plus affaiblie, troublèrent le profond silence du désert. Nous errions, comme des fous, à l’aventure, ne sachant que faire pour le soulager ; car, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nous ne découvrions que des sables arides. Enfin les plaintes cessèrent ; mon père était mort ! Toute la nuit je pleurai à ses côtés. Le jour naissant éclaira deux cadavres baignés dans leur sang. A côté de celui de notre père, des grains d’or brillaient au soleil, au milieu d’une mare rouge. Je n’ai pas besoin de vous dire, seigneur cavalier, que sur cet or, lavé par le sang paternel, nul de nous n’osa mettre la main. Nous tînmes conseil, mais désormais notre course était sans but ; nous avions tué l’homme qui seul pouvait nous diriger dans nos recherches, et nous revînmes sur nos pas, laissant blanchir sur le sable le cadavre de l’assassin. Voilà pourquoi, seigneur cavalier, je me suis dégoûté à jamais du métier de chercheur d’or.

— Et vos frères ? demandai-je à Anastasio quand il eut terminé cette triste histoire.

— L’aîné a renoncé, comme moi, au gambuseo ; mais Pedro, le second, a continué son premier métier, et j’ai ouï dire qu’il était à Bacuache, où nous le trouverons sans doute.

Le lendemain matin, une brume épaisse flottait sur la cime des arbres et se résolvait en une abondante rosée ; la lune argentait encore les détours sinueux de l’Uris, quand nous nous remîmes en route. Après quelques heures de marche, nous quittâmes le lit de l’Uris pour entrer dans celui de la rivière de Bacuache. Nous avions traversé tant de fois l’eau qui serpentait dans ces ravins, que la corne amollie de nos chevaux, qui, selon l’usage du pays, n’étaient pas ferrés, s’était usée sur les graviers. Aussi n’avancions-nous plus que lentement, et, quand la nuit vint nous surprendre, bien que nous n’eussions fait qu’une halte d’une heure vers le milieu de la journée, nous étions encore à une assez grande distance du petit village de Fronteras. Le paysage commençait à prendre une teinte lugubre. La chaîne de montagnes que nous avions côtoyée à partir d’Hermosillo, au lieu d’un pittoresque amphithéâtre de forêts, ne présentait plus que des pics escarpés et arides. Sur ces pics, des vapeurs épaisses se balançaient au vent comme des draperies flottantes ; la végétation était aussi plus maigre sur les bords sablonneux de la rivière. De grandes trombes de sable fin tourbillonnaient tristement de distance en distance, et s’abattaient dans l’eau avec un pétillement semblable à celui de la pluie. Bientôt nous arrivâmes à un endroit où la route se resserrait entre deux talus rapides, formés, d’un côté, par les montagnes, et, de l’autre, par un mur de roches couronnées d’herbes sèches, de cactus épineux et d’aloès. Quelques chênes verts, des sapins, s’élevaient, parmi les buissons, de distance en distance, et, aux aisselles de leurs branches ou dans les crevasses de leur écorce, des peaux de serpents, dépouilles de ces reptiles pendant la mue, se tordaient hideusement sous la brise. L’eau ne murmurait plus, elle commençait à gronder ; en un mot, jamais plus mélancolique paysage ne s’était offert à mes yeux.

J’entendais depuis quelque temps sur le sommet du talus, à ma droite, un bruit de branches froissées que j’attribuais à quelque animal sauvage, quand, dans un endroit où la crête du rocher était nue, j’aperçus à peu de distance derrière moi un homme qui marchait sur le talus, et semblait régler son pas d’après l’allure de mon cheval. Un large chapeau noir, dont les ailes commençaient à se déchiqueter, ombrageait sa figure hâve et décharnée. Une gourde, comme celle que la tradition suspend au bourdon des pèlerins, était passée à son cou par une ficelle. Une frazada (espèce de couverture grossière), dont la pluie et le soleil avaient effacé toutes les couleurs, était jetée sur son épaule. Bref, à l’aspect de cet homme, on pouvait hésiter entre la défiance et la pitié. Je ne fis d’abord à cette rencontre qu’une médiocre attention, mais il me sembla bientôt évident que le voyageur réglait strictement son pas sur le mien. Pour m’en assurer, je pressai celui de mon cheval, et il me parut presser le sien aussi. Je le ralentis, et le voyageur ralentit sa marche pour la reprendre plus rapide, quand je lui en eus donné l’exemple. Cette persistance avait de quoi m’étonner. Enfin, dans un endroit où le talus s’abaissait vers une plaine à laquelle j’arrivais, j’arrêtai mon cheval, décidé à demander un éclaircissement sur cette espèce d’espionnage. L’inconnu sembla d’abord hésiter, puis il se détermina à me rejoindre. Anastasio marchait toujours en avant.

— Holà ! l’ami, lui dis-je, si vos intentions sont telles que je les suppose, vous n’aurez rien à gagner avec moi, je vous en préviens.

L’inconnu se trouvait en ce moment tout près de moi, et j’en profitai pour l’examiner à mon aise. Il pouvait avoir une quarantaine d’années, mais la fatigue ou le chagrin paraissait l’avoir vieilli avant l’âge. Quelques cheveux gris commençaient à se mêler aux cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules. Au geste que je fis en indiquant mes pistolets, un sourire d’une tristesse navrante se dessina sur ses traits flétris ; sans me répondre, il porta une main à son chapeau, et, tirant l’autre des plis de la couverture qui lui servait de manteau, il me montra silencieusement des doigts horriblement mutilés. A la vue de cette main informe, mon ardeur belliqueuse fit place à la pitié, et je me disposais à donner quelque aumône à ce malheureux. L’inconnu devina sans doute mon intention, car une faible rougeur colora sa figure.

— Je n’ai besoin de rien, seigneur cavalier, me dit-il ; la seule grâce que je vous demande, c’est que vous me permettiez de vous suivre à quelque distance pour traverser ce ravin. J’avais espéré le faire sans être vu, mais j’aime mieux vous prier de ralentir un peu le pas de votre cheval, car la fatigue et la terreur m’accablent.

En disant ces mots, le pauvre diable essuyait avec sa couverture son front ruisselant de sueur ; je vis ses pieds nus laisser sur le sable une empreinte rougeâtre.

— Mais je m’arrêterai, lui dis-je ému de compassion ; vos pieds saignent, et vous ne pouvez marcher ainsi.

— Pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge, n’en faites rien, seigneur cavalier, j’ai hâte de traverser ce ravin.

— Vous ne connaissez donc pas ce chemin ? lui dis-je.

L’inconnu fit un geste d’effroi.

— Je ne le connais que trop, seigneur cavalier ; de l’endroit où nous sommes jusqu’à un quart de lieue d’ici, il est peu de cailloux qui n’aient été rougis de mon sang, et d’un sang plus précieux encore, ajouta-t-il d’une voix altérée et en poussant un profond soupir.

— Eh bien donc ! lui dis-je, en route ! Aussi bien la nuit va venir, et nous sommes encore loin du gîte.

A ces mots, je me remis en marche ; mais, quoique j’avançasse lentement, mon nouveau compagnon de voyage ne semblait me suivre qu’avec beaucoup de peine. La rivière s’encaissait de nouveau entre deux berges rocheuses d’un aspect sinistre. La cime des pins qui s’élevaient à droite et à gauche était encore éclairée par le soleil, mais déjà l’ombre épaisse qu’ils projetaient s’étendait sur les eaux comme un voile sombre ; la nuit nous menaçait d’une obscurité complète dans ces bas-fonds, et j’avais hâte d’en sortir. Je pris donc le parti d’appeler Anastasio et de proposer à l’inconnu de le prendre en croupe ; car, si la défiance me retenait encore, l’humanité me faisait un devoir de ne pas abandonner un voyageur dans la détresse, et il était évident que les forces allaient manquer à celui-là. Il accepta mon offre avec une extrême gratitude, et, au moment où il achevait de se hisser péniblement sur la croupe de mon cheval, Anastasio nous rejoignait. Nous continuâmes silencieusement notre route pendant quelques minutes. A l’aspect des grands arbres qui dessinaient sur le ciel des images fantastiques, au bruit sourd des feuilles qui gémissaient sous la brise du soir, mon compagnon semblait en proie à une vive terreur, et ce n’était qu’à voix basse qu’il me disait de temps en temps, en me montrant ces masses sombres ou en écoutant cette harmonie plaintive : Jésus Maria ! ne voyez-vous rien remuer là-bas ? N’avez-vous rien entendu ?

Je prêtais l’oreille malgré moi ; involontairement aussi mes yeux cherchaient à percer les ombres qui envahissaient déjà l’horizon, mais je n’entendais que le cri de la chouette qui s’éloignait d’arbre en arbre, et le murmure monotone des eaux ; je n’apercevais que les noires silhouettes projetées par les buissons qui bordaient la route.

— Sommes-nous encore bien loin de la croix dont on m’a parlé ? demandai-je à Anastasio.

A cette question, mon compagnon tressaillit.

— La voilà, me dit-il d’une voix étouffée. Et je l’entendis murmurer une prière à voix basse.

A quelque distance de là, j’aperçus effectivement, sur le sommet du talus, la croix de sinistre mémoire ; nous ne tardâmes pas à y arriver.

— Seigneur cavalier, me dit l’inconnu, vous mettriez le comble à vos bontés, si vous vouliez vous arrêter un instant au pied de cette croix.

— Pourquoi ? lui demandai-je, plus contrarié que je ne voulais le paraître de m’arrêter dans un endroit aussi suspect.

— Un instant, un seul instant, reprit le mutilé d’une voix suppliante ; le temps de dire à celui dont elle recouvre la tombe que sa mort est vengée.

Sans attendre ma réponse, il se laissa glisser à terre, et, avec une agilité dont je ne l’aurais pas cru capable, il gravit, en s’aidant des racines qui pendaient çà et là, les flancs escarpés du ravin.

— Connaissez-vous donc, lui dis-je étonné, celui qui est enterré là ?

Il s’agenouilla, et me répondit d’une voix sourde en étouffant un sanglot douloureux :

— C’est mon fils assassiné qui dort sous cette tombe, seigneur cavalier.

Je me découvris devant cette croix, qui jetait comme un reflet funèbre sur le ravin déjà si désolé, et j’attendis. Quand le mutilé eut fait sa prière, il serra précieusement dans son sein quelques fleurs qu’il cueillit au pied de la croix, et remonta en croupe.

— Le pauvre enfant, me dit-il, a été plus faible que moi ; il est mort au dixième coup de couteau ; car je les ai comptés, je ne comptais que les siens ! Ces mains mutilées en le défendant semblaient m’interdire tout espoir de vengeance, n’est-ce pas, seigneur cavalier ? et cependant elles m’ont suffi pour le venger.

— Vous êtes donc le gambusino Rivas ? lui dit Anastasio.

— Oui, répondit-il avec un certain orgueil, je suis le gambusino Rivas, qui le premier a découvert le placer de Bacuache. L’or que j’en rapportais il y a un an a été la cause de la mort de mon enfant ! Je revenais avec lui, ici même, un soir comme celui-ci, lorsque trois assassins, la figure couverte de cravates noires, nous ont assaillis lâchement. J’eus beau leur crier : Grâce pour mon fils ! les mains que j’étendais pour le protéger ont été hachées. Les assassins au moins n’auraient pas dû parler, car c’est leur voix qui, plus tard, me les a fait reconnaître ; c’est par leur voix que Dieu les a livrés à ma vengeance.

Anastasio fit un signe dubitatif. — Étiez-vous sûr que ce fussent eux ? demanda-t-il.

— Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé, avec ceux dont je reconnaissais la voix dans les souterrains de Subiate, bourrant le boyau qui devait faire éclater le rocher[26] dans lequel se cachait un riche filon, je me suis dit : Une étincelle arrachée par la pointe de la pipe qui entasse cette poudre peut nous faire sauter tous ; si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe qu’eux seuls mourront et que j’en réchapperai ; si ce ne ne sont pas eux, je périrai avec eux, et qu’alors Dieu me pardonne comme à eux ! Je n’ai pas hésité. Vous m’avez vu tout à l’heure près de succomber à la terreur que m’inspire ce lieu terrible, où j’ai vu assassiner mon enfant ; sans vous, d’affreux souvenirs m’auraient peut-être tué avant que je pusse venir dire à mon fils qu’il était vengé : et cependant ma main n’a pas tremblé en frappant le roc ; l’étincelle a jailli, et la preuve que Dieu me livrait les assassins de mon fils, c’est que, pendant que leurs débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et sauf ! N’était-ce pas là le jugement de Dieu ? reprit-il après un court silence. Aurait-il permis ce miracle, si ces hommes eussent été innocents ?