II
UNE GUERRE EN SONORA

Au milieu des vastes États de la confédération mexicaine, celui de Sonora a conservé une physionomie à part. Les vicissitudes de ses luttes avec les tribus indiennes qui l’entourent, le frottement perpétuel avec ces peuplades, ont imprimé aux mœurs de ses habitants une certaine allure sauvage qui les distingue de ceux des autres provinces, avec lesquels ils n’ont de commun qu’une bizarre pratique du régime constitutionnel, encore si nouveau pour eux. Au Mexique, les libertés politiques sont comprises d’une façon singulière : un colonel qui s’ennuie et veut devenir général, un capitaine qui désire monter en grade se croit parfaitement en droit de se prononcer pour une cause quelconque. Aussi nul pays n’est plus fécond en révolutions, nulle part ces révolutions n’ont des causes plus futiles, des résultats plus inattendus. Le spectacle d’un des mille incidents de ce turbulent apprentissage de la vie politique est une bonne fortune pour le voyageur, car avant peu ces mœurs excentriques auront disparu. Quelques années encore, et ce pays aura subi le sort commun ; déjà l’on peut entendre le retentissement lointain de la hache américaine qui frappe à ses frontières. Comme le Texas, la Sonora est destinée à être enclavée dans les États-Unis, et le temps n’est pas loin peut-être où l’Union comptera dans Guaymas un port sur l’océan Pacifique.

Je n’avais plus que quelques lieues à faire pour gagner cette ville, l’unique port de quelque importance de l’État de Sonora, quand j’arrivai à un endroit où la route traverse un petit bois. Des deux côtés du chemin s’étendaient des fourrés assez épais. A gauche, au-dessus de la cime des liéges et des sumacs, des vautours tournoyaient en grand nombre, et semblaient s’exciter à fondre sur une proie en poussant des cris de convoitise et d’effroi. Je piquai mon cheval de ce côté, malgré la répugnance qu’il manifestait. Une scène hideuse frappa mes yeux : sept cadavres indiens étaient pendus à autant d’arbres, les uns par le cou, d’autres par une jambe, d’autres enfin par les bras. Tous étaient affreusement mutilés, et n’offraient que des vestiges informes de figures humaines. Les meurtriers s’étaient acharnés sur ces cadavres avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau, avaient accompli sur eux leur sanglant ministère. Les bourreaux avaient brisé les jointures, disloqué et tordu les membres d’une manière épouvantable. Ils avaient par dérision attaché aux mains des suppliciés leur macana (casse-tête) de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux, qui balayaient le sol ; mais un soleil perpendiculaire avait cautérisé toutes ces plaies, racorni et desséché la peau de ces cadavres ; la putréfaction avait respecté ces corps momifiés, et la forme humaine, toute mutilée qu’elle fût, jetait encore la terreur parmi l’essaim de vautours qui tournoyait au-dessus d’eux. Les armes laissées sur le terrain, les débris qui jonchaient le sol, prouvaient que la lutte avait été longue et acharnée ; les nombreuses traces de bestiaux mêlées à celles de pieds d’hommes nus indiquaient aussi que les Indiens avaient été surpris nantis de leur butin. Avais-je sous les yeux un terrible exemple de représailles sanglantes, ou la trace d’une agression injuste de la part des blancs ? C’est ce que je ne pouvais décider, et j’étais encore sous l’impression de cet horrible spectacle, quand j’atteignis Guaymas.

De tous les ports que le Mexique possède sur la côte de l’océan Pacifique, il n’y en a que deux à proprement parler. Le premier est Acapulco, le second Guaymas. Les autres ne sont que des rades foraines mal fermées par des terres plus ou moins basses, et dans lesquelles les navires ne sont pas à l’abri des grands vents périodiques qui règnent dans ces parages. Comme Acapulco, Guaymas est entouré de toutes parts de côtes ou d’îles élevées qui forment un port à l’abri des vents du large ou des vents de terre. Aussi, quand le vent du sud, chargé des émanations glaciales du pôle[9], vient soulever de longues lames au dehors de son enceinte ; quand le cordonazo[10], de son souffle irrésistible, fouette et bouleverse le golfe de Californie jusqu’au fond de ses abîmes, le port de Guaymas offre au milieu de sa ceinture verdoyante l’aspect d’un lac tranquille. Ces vents impétueux se transforment pour lui en une brise paisible, qui pousse paresseusement sur la grève de petites vagues que l’écume blanchit à peine. Ces vagues viennent expirer parmi les pousses serrées des mangliers dont elles vivifient les rameaux, qui s’enfoncent dans la vase, y dardent leurs racines, et forment une barrière impénétrable. La verdure pâle de ces arbustes tranche sur le fond d’ocre de la grève et complète l’aspect sauvage de ce port, qui est resté jusqu’à ce jour tel que l’a fait la nature. — Quelques petits bâtiments caboteurs, des pirogues creusées dans un tronc d’arbre, trois grands navires ancrés sous l’île de Venado, dont un français, l’autre américain, l’autre anglais, à certaine époque de l’année, une corvette de cette dernière nation, des nuées de mouettes qui couvrent la mer, tel est l’aspect invariable de la rade vue de terre. — Des maisons basses et blanches qui réverbèrent un éclat éblouissant, un fort en terre de la même couleur d’ocre que la grève, dans lequel une demi-douzaine de canons se rouillent sur des affûts de bois, des croupes escarpées de montagnes dont les flancs sont sillonnés par le passage des eaux, et dont les crêtes brunes s’élèvent semblables à une couronne de créneaux, tel est, à son tour, l’aspect de la ville vue de la rade. — Puis, si l’on veut jouir à la fois du spectacle de la rade, de la ville et du golfe, on n’a qu’à monter sur ces rochers, lorsque la chaleur est moins forte, c’est-à-dire vers le coucher du soleil. De là le spectateur domine deux déserts, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer ; l’un borné par des montagnes que le jour, à son déclin, teint d’un violet livide, l’autre par des nuages roses, et justifiant son nom de mer Vermeille, quand la pourpre du couchant vient se fondre avec l’azur des flots. Sur la terre, des plaines incultes, des huttes isolées, quelques flocons de fumée qui montent dans l’air avec lenteur et indiquent une halte de muletiers ; sur la mer, nulle voile, nulle trace de la puissance humaine : seulement, de temps à autre, une baleine voyageuse s’élève pesamment à la surface de l’eau, aspire avec un sourd mugissement la provision d’air nécessaire à ses vastes poumons, bat les flots de sa large queue, et regagne ses pâturages d’algues et de varechs ; un narval sort du sein de la mer comme une flèche, décrit une courbe dans l’air et disparaît ; des troupes de loups marins, semblables à des nageurs qui luttent de vitesse, s’avancent et font jaillir devant eux une écume blanchissante. On ne jette plus alors qu’un regard de dédain sur le port, qui d’en bas paraît si étendu, sur ces maisons carrées qui semblent des dés d’ivoire jetés au hasard au milieu d’une herbe dont les tiges sont des palmiers, sur ces rigoles bleuâtres qui sillonnent les plaines et qui sont des fleuves. A la gauche du spectateur, la côte décrit une légère courbe ; le dernier de ces minces filets d’eau qu’on aperçoit au loin vient se jeter dans ce petit golfe : c’est la rivière des Hiaquis.

[9] Ce vent, qui vient du pôle sud sans traverser de déserts de sables, est froid dans ces parages comme le vent du nord dans nos climats.

[10] Coup de cordon de saint François. On appelle ainsi un vent impétueux du sud-ouest qui souffle dans le golfe de Californie en septembre et octobre.

De toutes les peuplades sauvages qui entourent les établissements des blancs, les Hiaquis sont la plus puissante. Leurs nombreux villages couvrent une vallée fertilisée par la rivière qui porte leur nom. Ils sont à la fois chasseurs, industriels et agriculteurs. Le nombre des habitants de ces diverses bourgades n’est pas moins de trente mille, y compris les femmes et les enfants. Un grand nombre de ces Indiens viennent se louer à Guaymas comme ouvriers ou domestiques. C’est la partie de la population qui tient le milieu entre l’homme sauvage et l’homme civilisé ; mais, au moindre grief contre les blancs, ces ouvriers disparaissent subitement de la ville et vont se joindre aux milliers de combattants que leur race peut mettre sur pied d’un moment à l’autre. On conçoit tout le danger de ce terrible voisinage pour Guaymas, danger amoindri toutefois en ce que cette disparition subite est pour les habitants un avertissement de se tenir sur leurs gardes. Ces querelles se renouvellent fréquemment, et elles sont toujours sanglantes. C’est une guerre sans pitié, dans laquelle les Indiens n’ont pas toujours l’avantage de l’astuce ou de la férocité.

Le jour de mon arrivée, la ville était dans la consternation ; depuis vingt-quatre heures déjà, tous les Hiaquis avaient disparu, déterminés à venger la mort des leurs que j’avais trouvés égorgés et mutilés dans le petit bois où ils restaient exposés comme un témoignage de la justice des blancs. On commençait à taxer d’atrocité la vengeance exercée contre des maraudeurs, bien que jusqu’alors un tel fait n’eût été considéré que comme un acte de justice un peu sommaire, il est vrai, mais bien méritée. Toutefois, ce qui rassurait un peu les habitants, c’était la nouvelle d’une rupture survenue entre deux chefs hiaquis. L’un d’eux, surnommé Banderas, avait eu l’avantage sur son rival, U’Sacame. On pouvait donc jusqu’à un certain point compter sur l’alliance et le secours de ce dernier. Un autre événement contribuait aussi à jeter la perturbation dans Guaymas. Une révolution avait éclaté dans cette ville quelques jours auparavant. Cette révolution partielle est l’histoire générale de toutes les révolutions du Mexique, toujours aussi futiles dans leur origine et aussi mesquines dans leurs résultats qu’originales dans leurs détails. Voici quels avaient été le principe et l’origine de cette farce politique :

Le commandant de la place était un général nommé Tobar. C’était un ancien soldat, homme actif, brouillon, qui s’était signalé dans les guerres contre les Indiens des diverses peuplades, et qui, après leur défaite ou leur pacification, s’ennuyait d’une inaction forcée. Les lauriers du président Santa-Anna, l’homme par excellence des pronunciamientos et des contre-pronunciamientos, l’empêchaient de dormir. Comme il est toujours glorieux pour un Mexicain de se prononcer pour ou contre Santa-Anna, ce dernier étant alors au pouvoir, le général Tobar se disposait à se déclarer contre lui, quand il apprit sa déchéance. Un tel incident déroutait toutes ses mesures et prévenait ses projets, c’était un contre-temps fâcheux ; pour se distraire et dissiper sa mauvaise humeur, le général, en recevant cette nouvelle, monta à cheval et se livra avec plus de fureur que jamais à son passe-temps favori. Cette distraction était singulière. La campagne environnante abonde en taureaux sauvages ; et le général, éperonné, botté, leur donnait la chasse à outrance, sans toutefois tirer contre eux son épée, qu’il réservait pour de plus nobles rencontres. Voici comment il se livrait à cet exercice : les selles mexicaines, lourdes et massives, ressemblent aux selles arabes, avec cette différence que l’arçon de devant forme un pommeau aussi élevé que solide. Des étrivières épaisses et grossières soutiennent de larges étriers de bois ; une sous-ventrière d’une force extraordinaire assujettit ce lourd appareil sur le dos du cheval. Le Mexicain, aussi collé à la selle que la selle l’est au cheval, compose avec lui un ensemble inébranlable, et la confiance que lui inspire son adresse l’excite aux prouesses les plus folles. Penché sur l’arçon de cette selle, que nul poids ne peut faire tourner, le général saisissait fortement la houppe poilue qui termine la queue du taureau, donnait un tour de jambe sans quitter du pied l’étrier de bois, et étreignait la queue de l’animal entre ses larges étrivières et sa cuisse vigoureusement serrée au flanc du cheval ; puis, au moment où le taureau, redoublant de vitesse, baissait la tête et levait outre mesure le train de derrière, le cavalier le dépassait, l’enlevait du sol avec une vigueur irrésistible, et le taureau culbuté tombait sur le flanc, étourdi, haletant, et faisant trembler la terre sous la violence de sa chute.

Un lieutenant, soldat de fortune comme Tobar, partageait d’ordinaire avec lui ces distractions, et avait conquis sa faveur par une adresse et une audace peu communes. Ce lieutenant s’appelait Ignacio Ochoa. C’était le type, de plus en plus rare, de ces aventuriers intrépides qui vinrent peupler les présides et refouler les tribus sauvages au fond de leurs forêts. Énergique descendant des compagnons de Cortez, Ochoa était ce qu’on appelle au Mexique un hombre de á caballo, c’est-à-dire qu’il pouvait dompter en deux heures un cheval sauvage, qu’il savait ramasser au galop un objet par terre, se suspendre à la crinière d’une main et à l’arçon de derrière à l’aide de l’éperon, et se coucher ainsi sous le ventre de son cheval au galop ; qu’il savait jeter le lazo et abattre trois ennemis à la fois : de la pointe de son épée, d’un coup d’étrier et du choc de sa monture. Au temps de la chevalerie, c’eût été un chevalier sans peur, mais non sans reproches. Espèce de bandit redouté à dix lieues à la ronde, criblé de dettes, également évité de ceux qui avaient le dangereux honneur d’être ses créanciers et de ceux qui craignaient de le devenir, Ochoa, avec toutes ces qualités d’un chef de partisans, n’était cependant encore que lieutenant. C’était sur cet homme que Tobar avait jeté les yeux pour le seconder. Ce jour-là, le lieutenant Ochoa galopait comme à l’ordinaire à côté du général.

— Est-ce que le temps ne te paraît pas affreusement long au milieu de cette tranquillité de l’État ? lui demanda brusquement Tobar en arrêtant son cheval. En vérité, je m’ennuie de n’avoir rien à faire. Ces chiens d’Indiens Punas, Zeris ou Tiburons, ne donnent plus signe de vie.

— Vous les avez à peu près tous exterminés ; j’en voudrais pouvoir dire autant de mes créanciers, répondit gravement Ochoa.

Le général reprit :

— A cet ennui se joignent chez moi de justes motifs de mécontentement. N’est-il pas honteux pour le gouvernement central d’avoir prononcé la déchéance de l’excellentissime seigneur Santa-Anna ? Ne suis-je pas moi-même encore simple commandant de place, quand je mérite mieux ? Où est la justice ? Eh bien ! je rétablirai l’ex-président, ou je deviendrai moi-même gouverneur de l’État, et je compte sur toi pour m’aider.

— Quand marchons-nous sur Mexico, demanda Ochoa en riant, pour sommer le congrès souverain de faire de moi un capitaine ?

— Je le dirai, répondit majestueusement Tobar. En attendant, vive Santa-Anna !

— Santa-Anna ou la mort ! s’écria Ochoa ; et ils rentrèrent à Guaymas.

Les conjurés furent aussi vite trouvés que la conjuration ourdie ; Ochoa n’eut que l’embarras du choix dans le nombre de ses amis. C’étaient des jeunes gens de familles distinguées, mais de mœurs perdues, la plupart devant, selon l’expression énergique du pays, une ou plusieurs morts[11], et qui avaient eu maille à partir avec les alcades ou les recors. C’était une trop belle occasion de payer leurs dettes sans bourse délier (je parle de leurs dettes pécuniaires), et tous briguèrent l’honneur de s’enrôler sous la bannière de Tobar.

[11] C’est-à-dire qui avaient commis un ou plusieurs assassinats.

Pendant la nuit qui précéda l’exécution de leur projet, les conjurés, au nombre d’une vingtaine, tinrent conseil. L’assemblée fut orageuse. Quelques-uns émirent d’abord l’idée de brûler la ville et d’égorger les habitants en masse, d’autres se récrièrent contre la barbarie de ce plan ; on se calma, et l’on finit par citer des noms et discuter des exécutions partielles. Chacun crut devoir signaler à l’animadversion publique le créancier dont il avait le plus intérêt à se défaire, ou l’alcade dont il avait le plus à se plaindre. Sur ce chapitre, Ochoa garda le silence ; il ne voulait pas l’extermination de tout Guaymas. Puis on proposa de marcher sur Mexico, après s’être rendu maître du fort, dont il fallait avant tout s’emparer. Nouvelle délibération aussi longue que la première sur la façon dont on s’y prendrait pour en déloger les occupants. On proposa derechef un massacre général de la garnison ; puis on revint à des moyens plus doux, on parla de corruption à prix d’or, et, sur l’observation judicieuse de plusieurs prononcés qui déclarèrent n’avoir pas une piastre à leur disposition, il fut résolu qu’on surprendrait le fort au point du jour. Quant aux résolutions ultérieures, elles dépendraient des circonstances. La pénurie de fonds amena tout naturellement une enquête sur les moyens de s’en procurer. Le pillage de la ville fut encore remis en question ; mais Tobar s’y opposa, et se levant avec gravité : — Notre but, messieurs, dit-il, n’est qu’un but politique, et nous devons ménager l’or et le précieux sang mexicains. — Ochoa trancha le différend en proposant de s’emparer du trésor public, c’est-à-dire de celui de la douane, le seul revenu de la république. Comme en fait de pillage Ochoa était une autorité, on s’inclina devant son avis, et l’exécution de son plan lui fut confiée. Enfin, avant que chacun allât se livrer au repos dans la maison de Tobar, où se tenait la délibération, celui-ci fut solennellement prié d’accepter le gouvernement de l’État de Sonora ; Ochoa fut nommé capitaine, chaque officier monta aussi d’un grade, quelques-uns même trouvèrent là une magnifique occasion de se transformer en officiers, de simples bourgeois qu’ils étaient. Tout cela réglé, il ne restait plus qu’à s’emparer du fort d’ocre rouge dont j’ai parlé.

Au point du jour, les prononcés, armés jusqu’aux dents, traversèrent silencieusement la ville, arrivèrent au pied du fort, et, aux cris de vive Santa-Anna ! sommèrent la garnison de se rendre. Les soldats qui la composaient dormaient comme des gens qui n’ont rien à perdre, et ne se firent que médiocrement prier pour crier de fort bonne grâce vive Santa-Anna ! Les prononcés, surpris de ce facile succès, ignoraient que, la veille même, ces soldats avaient vendu leurs cartouches pour compenser quelque peu l’arriéré de solde qui leur était dû. Au lever du soleil, on apprit dans Guaymas l’installation du nouveau gouvernement.

Quelques heures après, le lieutenant du général Tobar se présenta chez l’administrateur de la douane. Celui-ci faisait la sieste dans son hamac. Ochoa, s’adressant à lui avec toute la courtoisie dont ne saurait se départir un voleur mexicain lorsqu’il détrousse un voyageur sur la grande route, lui demanda poliment combien il y avait d’argent dans les coffres de la contaduria.

— Douze mille piastres, répondit l’administrateur.

— C’est peu, dit Ochoa, mais c’est cependant assez pour m’éviter une commission désagréable.

— Laquelle ? dit l’administrateur en faisant un soubresaut dans son hamac.

— Celle de vous apporter vous-même à mon général, dit Ochoa, car je lui avais promis de lui livrer ou le trésor ou l’administrateur de la douane.

— Vous voudrez bien me donner un reçu, capitaine, j’espère ?

— Comment donc ! mais c’est trop juste ; je crains seulement que ma signature ne soit de bien mince valeur. Ah ! seigneur administrateur, j’ai été étrangement calomnié dans ce pays !

L’administrateur, après avoir vidé ses coffres contre le reçu d’Ochoa, continua sa sieste. Ochoa revint chargé de son butin, qu’il déposa dans la maison de Tobar, transformée pour l’heure en maison de ville. A cette vue, les conjurés poussèrent des cris de triomphe. Il n’y eut qu’une voix sur la destination des douze mille piastres : ce fut de les employer au bien public ; mais ce mot de bien public est susceptible de mille interprétations. Chacun l’entendait à sa manière et donnait son avis plus ou moins désintéressé, et la question restait difficile à résoudre. Cependant, après bien des pourparlers, il fut décidé, sur l’avis d’Ochoa, qu’on emploierait les fonds à la restauration des affûts de canon, dont le bois, horriblement fendu par le soleil, était hors de service. Sans doute, si le bruit de cette échauffourée parvint au général Santa-Anna au fond de l’hacienda de manga de clavo où il avait l’habitude de se retirer après les crises politiques, il dut être bien flatté d’un mouvement en sa faveur qui se manifestait d’une manière aussi patriotique. Pour achever de se modeler sur son illustre patron, Tobar, après avoir investi Ochoa de ses pouvoirs, se retira également dans une propriété qu’il possédait aux environs de Guaymas. Il y était encore quand j’arrivai sur le théâtre des événements que je viens de raconter.

La cité de Guaymas, qui, malgré ce titre prétentieux, n’est encore qu’à l’état de bourgade, ne possède ni église ni auberge. Le premier point lui est particulier entre toutes les villes du Mexique ; quant au second, elle le partage avec toutes celles de l’État de Sonora. L’étranger ou le voyageur qui y arrive est forcé de demander dans la première maison venue une hospitalité qui ne lui est jamais refusée. Des remercîments sincères quand le propriétaire est riche, une indemnité pécuniaire quand il ne l’est pas, dédommagent l’hôte qui vous a reçu de ses soins, de ses dépenses et de son bon accueil. Ce fut donc avec une entière confiance dans cette louable coutume que je dirigeai mon cheval, assez fatigué par une longue route, vers la maison d’un de mes compatriotes, à qui l’on m’avait recommandé. Comme, dans ces pays reculés, les chevaux sont reçus familièrement, même dans les chambres à coucher, voyant que personne ne se présentait sur le seuil de la boutique, je n’hésitai pas à y pousser ma monture de manière à ce que sa tête dominât le comptoir, et, de cette position élevée, j’adressai ma requête selon l’usage de ces pays primitifs. Mon compatriote ne parut que médiocrement flatté de la préférence qui lui était accordée. Tout Gascon qu’il était, il me donna à entendre, avec une franchise peu ménagée, que sa maison était bien petite, mais qu’il en connaissait une à louer dans un endroit qu’il m’indiqua, et que dans cette maison, meublée à la mexicaine, avec la selle d’un cheval, les armes d’eau[12] et la peau de mouton, j’arriverais facilement à y composer un excellent lit et l’ameublement d’une chambre à coucher. Après ces renseignements, mon excellent compatriote me tendit la main avec une cordialité qui prouvait combien il avait hâte de se débarrasser de moi, et je me mis à chercher la maison qu’il m’avait désignée. Je ne tardai pas à la découvrir. C’était une maison basse, ornée sur le devant d’un péristyle soutenu par quatre piliers en pisé. La porte, ouverte à deux battants, laissait voir une grande chambre à moitié décarrelée par le passage des chevaux. Une autre porte, pratiquée parallèlement, de manière à établir, suivant l’usage, un courant d’air perpétuel sous ce ciel de feu, donnait accès dans une vaste cour.

[12] Peaux de chèvres suspendues au pommeau de la selle, et qui, par la pluie, servent à envelopper les jambes comme un sac.

Je ne pus, au premier aspect, saisir qu’imparfaitement ces détails à travers les festons pressés de la chair sanglante de trois ou quatre vaches découpées en longues lanières. Ces lanières décrivaient, à la manière des lianes dans les forêts, mille capricieux enchevêtrements le long des piliers du péristyle et sur des cordes tendues à cet effet ; elles offraient, sous le soleil qui les desséchait, tous les tons les plus cadavéreux, depuis le rouge cramoisi, les divers violets et le bleu jusqu’au plus beau vert. Ce n’était donc que fort confusément, à travers ce labyrinthe de viande, qu’on apercevait la cour, constellée de mares d’eau croupie, sur lesquelles la pourriture étendait un glacis couleur d’arc-en-ciel. Des peaux fraîchement écorchées étaient tendues sur le sol au moyen d’une infinité de piquets. Des essaims de mouches bourdonnaient sur toute cette putréfaction, d’où s’exhalaient des effluves empoisonnés. Tel était l’asile que m’avait indiqué mon obligeant compatriote.

Un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, était assis sur une espèce de chaise en roseaux, et fumait impassiblement une cigarette au milieu de ce charnier. Sa physionomie était à la fois cynique et réservée ; sa tournure et ses vêtements tenaient le milieu entre le prêtre et le laïque. Comme je passais et repassais devant la porte, fort indécis si je profiterais des renseignements qu’on m’avait fournis, cet homme m’adressa la parole.

— Vous êtes étranger, à ce que je vois, seigneur cavalier, et peut-être cherchez-vous un logement ?

— Je l’avoue, et si cette maison est à louer, comme on me l’a dit, je pourrais m’en accommoder.

— Eh bien ! alors mettez pied à terre, et veuillez accepter l’hospitalité que je vous offre… dans la maison de mon ami.

J’appris, en causant avec mon nouvel hôte, qu’il était sacristain à Guaymas, ce qui lui donnait aussi peu de peine que de profits, puisque son église n’était encore qu’en expectative.

— En attendant, dit-il, que le gouvernement de l’État fasse construire l’église qu’il nous promet, je fais avec mon ami Casillas quelques affaires ; c’est un jeune homme qu’il faut bien pousser.

Avant d’entrer en arrangement définitif, je désirai m’entendre au sujet de l’affreux étalage qui obstruait l’entrée de la maison.

— Quant à cela, répondit le sacristain, n’en ayez nul souci : je suis intéressé à vous en délivrer le plus promptement possible, car c’est une spéculation que je fais en l’absence de Casillas, et que, pour des motifs à moi connus, je suis forcé de terminer avant son retour, qui doit avoir lieu sous deux jours.

Complétement rassuré sur la disparition prochaine de cet incommode voisinage, mon marché fut bientôt conclu. Le sacristain se montra fort accommodant sur tous les points. Restait l’article de la table ; il me nomma une espèce de petit cabaret, situé près du port, où je pourrais aller prendre mes repas, et il ajouta : — Les principaux membres du gouvernement provisoire le fréquentent assidûment, et vous pourrez y faire de brillantes connaissances. Maintenant, continua-t-il avec un sourire engageant, comme je suis certain que mon ami n’a pas d’argent, vous lui rendriez un grand service en m’avançant le prix d’une quinzaine de son loyer ; j’ai sa procuration.

Le soir venu, je me rendis au cabaret qu’il m’avait signalé, et dans lequel se trouvait déjà réunie une compagnie nombreuse. Le cabaret était tenu par deux jeunes gens qui, grâce au crédit illimité qu’ils faisaient aux chefs des prononcés, jouissaient en ce moment d’une grande considération. L’un d’eux se chargea de me présenter. Dans une petite salle attenant à la pièce où se trouvait le comptoir, assis autour d’une table longue en bois de balsamo massif, une douzaine d’hommes environ étaient occupés à boire ou à jouer. Quelques chandelles, dont les mèches charbonnaient d’une façon lugubre, répandaient dans toute la salle une lueur douteuse qui en laissait les coins dans l’obscurité. Sur ceux des bancs restés inoccupés, des manteaux brodés, des sarapes aux mille couleurs, des chapeaux à galons d’or ou tout simplement de paille de Guayaquil, étaient jetés pêle-mêle avec de longues rapières à garde de fer ou d’argent. Une épaisse fumée de tabac tourbillonnait autour de la flamme des chandelles et s’élevait en dais au-dessus de ces figures bronzées. L’eau-de-vie de France, le tafia, le mescal de Téquila, circulaient rapidement de main en main, mais l’ivresse n’était encore qu’au début. Un homme de haute taille, aux traits fortement caractérisés, aux yeux noirs, et dont les favoris épais venaient rejoindre une bouche ornée de dents étincelantes, se leva à mon entrée.

— Soyez le bienvenu, seigneur Français, car votre nation ne contient pas de serviles dans son sein ; soyez le bienvenu. Qu’on apporte un verre.

Une voix épaissie par l’eau-de-vie s’éleva aussi d’un des angles de la salle :

— La France est une grande nation, et l’empereur Napoléon un grand homme ! Comment se porte-t-il ?

A cette question bizarre, je me retournai pour voir d’où partait la voix ; c’était celle d’un vieux sergent assis contre la muraille, une immense rapière entre les jambes.

— Vous êtes bien bon. — Comme un grand homme qui est mort depuis vingt ans !

Le vieux sergent ferma les yeux appesantis et n’entendit probablement pas cette réponse, car sa tête retomba lourdement sur sa poitrine.

Ignacio Ochoa (c’était lui qui m’avait reçu) frappa sur la table comme pour imposer silence ; il se tourna vers moi, et s’écria, de ce ton emphatique et sentencieux que les habitants de la Sonora ont emprunté aux Indiens :

— J’ai été horriblement calomnié dans ce pays, seigneur étranger ; c’est le sort du pauvre. J’ai été pauvre, maintenant je suis puissant. Qui m’empêcherait d’en tirer vengeance ? Personne ! Ochoa peut entrer où entre le feu ; il peut atteindre ce qu’atteint le vent ! Mais, non, je ne veux me venger que par des bienfaits.

En achevant ces mots, le futur bienfaiteur de la Sonora enfonça violemment son couteau dans la table de bois massif, ébranlant ainsi toutes les bouteilles et faisant vaciller les chandelles, dont les champignons jonchèrent la table de flammèches fumeuses.

— Bah ! qui de nous n’a pas été calomnié ? N’a-t-on pas dit dans Arispe que j’avais tué mon frère ! s’écria avec un sourire sinistre un jeune homme aux cheveux crépus, au teint bilieux.

— Vous, Guttierrez ! interrompit Ochoa d’une voix sombre ; Dieu veuille que ce soit une calomnie !

— Quoi ! s’écria violemment le jeune homme en se levant de son banc, tandis qu’une pâleur livide couvrait sa figure, oseriez-vous prétendre qu’ils ont dit vrai ?

Et il arracha le poignard d’Ochoa, qui vibrait encore dans la table. Ochoa recula vivement, entoura son bras du premier manteau qu’il trouva, et se mit, l’épée à la main, dans la posture d’un toreador prêt à l’attaque. Les assistants restaient immobiles, sans penser à s’interposer entre eux, quand un homme accroupi dans un coin de la salle saisit aussitôt une petite harpe portative placée à côté de lui et fit entendre un prélude plaintif. Le son de cet instrument, comme celui de la harpe de David, sembla chasser le malin esprit. Ochoa et Guttierrez se rassirent.

En ce moment, un jeune homme entra dans la salle. Bien que sa contenance ne trahît aucune émotion violente, néanmoins sa figure pâle, ses cheveux épars et ses habits en désordre semblaient démentir l’expression de sa physionomie.

— Ah ! c’est vous, Casillas ! s’écria Ochoa ; avez-vous, selon mes ordres, poussé votre reconnaissance le plus loin possible ? Où sont les Hiaquis ?

Le jeune homme à qui s’adressait Ochoa se recueillit quelques secondes avant de répondre, mais avec un certain embarras.

— Heureusement, seigneur capitaine, le danger n’est pas si imminent qu’on le craignait. Les Hiaquis sont tranquilles, et rien ne fait prévoir qu’ils songent à nous attaquer de sitôt ; du moins, ajouta-t-il, je le pense ainsi.

Ce nom de Casillas m’avait frappé ; c’était celui de l’ami du sacristain, je l’examinai avec attention. Ce jeune homme devait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans ; sa figure était intéressante. La pâleur de son front chargé d’une magnifique chevelure faisait ressortir de grands yeux noirs surmontés de sourcils bien arqués. Après avoir rendu compte de sa mission, il reprit l’expression de mélancolie qui paraissait caractériser habituellement sa physionomie.

Un nouveau personnage se présenta sur le seuil ; il portait à la main une canne de jonc à poignée d’or sur laquelle il s’appuyait. Quoiqu’il affectât un air d’importance, il était facile de deviner qu’il éprouvait un certain malaise à se mêler à la réunion sans y être invité. Par contre aussi, quelques-uns des aventuriers assis à la table dissimulèrent de leur mieux une appréhension également visible sous un masque de dignité d’emprunt. Ochoa seul garda sa contenance assurée.

— Eh ! que nous veut ici le seigneur alcade ? s’écria-t-il en toisant des pieds à la tête le nouvel arrivant avec un orgueilleux dédain.

— J’apporte de mauvaises nouvelles, messieurs, dit l’alcade ; j’apprends que les Hiaquis marchent contre le Rancho[13], que leurs bataillons couvrent la plaine et que leurs feux s’étendent jusqu’au Cerro del Huerfano, et je viens essayer de prendre avec vous les mesures nécessaires à la sûreté de Guaymas.

[13] Le Rancho de San-José de Guaymas, petit village à quatre kilomètres de Guaymas.

— Et vous venez probablement nous offrir le bras de vos recors ! s’écria Ochoa. L’autorité militaire que je représente ici, ajouta-t-il en se levant avec impétuosité, n’a ni conseils ni ordres à recevoir de l’autorité civile ; faut-il donc vous rappeler nos fueros ?

La verge de justice représentée par la canne à pomme d’or s’inclina devant la rapière militaire. L’alcade se tut.

— Est-ce tout ce que vous aviez à nous dire, seigneur alcade ?

— J’ai encore une autre nouvelle, mais elle n’intéresse que vous, messieurs : deux régiments arrivent, dit-on, d’Arispe ; c’est le gouverneur général qui les envoie.

Les yeux d’Ochoa s’animèrent d’un enthousiasme guerrier, et il s’écria :

— Eh bien ! seigneur alcade, il ne fallait rien moins que cette double nouvelle pour que vous fussiez ici le bienvenu parmi nous, soyez-le donc deux fois ! Barde, ajouta-t-il en se tournant vers le joueur de harpe, entonne un champ de guerre ; chante notre triomphe et les funérailles de nos ennemis. Et vous, Casillas, recevez mes remercîments pour l’exactitude de vos renseignements !

Casillas balbutia quelques excuses que le son de la harpe couvrit entièrement. Un coup frappé en dehors au volet de la salle fit tressaillir l’assemblée, et une voix aigre s’écria :

— Est-il vrai que mon ami Casillas soit déjà de retour ?

Je reconnus mon hôte le sacristain. C’était lui en effet ; il se précipita dans la salle, tandis que l’alcade s’esquivait sans bruit.

— Que vient-on de m’apprendre ? s’écria le sacristain en se jetant avec effusion dans les bras de Casillas. — Que tu arrives à l’instant ! mais qu’as-tu donc ? que signifient ces gouttes de sang que j’aperçois sur le collet de ta chemise ?

— Ce n’est rien, répondit Casillas en se dégageant vivement de l’étreinte de son ami.

— Mais si, parbleu ! c’est quelque chose ; on dirait un coup de couteau : serais-tu dangereusement blessé ?

— Ce n’est rien, te dis-je, reprit Casillas en remontant sa cravate ; c’est une épine qui m’a déchiré le cou.

Et il me sembla entendre sa voix et voir sa main trembler. — Tu sais, dit-il au sacristain, que les Hiaquis sont à nos portes ?

Le sacristain eut, à cette nouvelle, l’air d’un homme qui trouve le mot d’une énigme longtemps cherchée, et s’écria :

— Oh ! mon ami, je m’explique maintenant la disparition de tes trois vaches !

— De mes vaches !… dit Casillas alarmé.

— Oui, tu sais, les dernières, les seules que nous n’eussions pas perdues au Monte. — Eh bien ! je le vois à présent, ce sont les maraudeurs indiens qui les ont volées.

En soutenant cette assertion avec une rare impudence, le sacristain m’aperçut, me salua, et reprit vivement :

— Quand je dis qu’elles sont perdues, tu vas voir… Dès que je sus qu’elles avaient disparu, je me mis à leur recherche. Les traces étaient faciles à suivre, car il y en avait une qui boitait. Tout à coup les traces disparaissent ; heureusement, à quelque distance de là, ta bonne étoile me les fait retrouver, mais déjà dépecées. C’est ainsi que tu les verras à la maison en cecina[14], comme ce cavalier a pu les voir, dit-il en me désignant.

[14] Viande découpée en lanières et séchée au soleil, ainsi que je l’ai dit en commençant.

— Mais les mouches ne les ont pas mangées, j’espère ? s’écria Casillas.

— Oh ! reprit le sacristain d’un air de dignité offensée.

— Parbleu ! dit Casillas d’un air de mauvaise humeur, je craignais qu’il n’en fût de mes vaches comme de cette partie de panocha[15] que tu avais achetée avec mon argent, et que les ravets[16] ont mangée pendant mon absence.

[15] Cassonade en petits pains dont on fait un grand commerce en Sonora.

[16] Espèce d’insectes rongeurs.

— On n’est pas toujours malheureux, reprit sentencieusement le sacristain, un peu déconcerté par les éclats de rire qui partirent dans la salle au souvenir de cette insigne fourberie dont tout Guaymas avait eu connaissance.

— Écoute, continua Casillas : si j’ai pu te devoir quelques services, je me crois parfaitement quitte envers toi, et je te promets que cette fois est la dernière où je serai ta dupe.

Le pauvre Casillas ne pouvait pas prévoir l’avenir.

Après avoir de nouveau, malgré cette déclaration formelle, félicité son ami sur son prompt retour et sur le bonheur qu’il avait eu d’échapper aux Indiens, le sacristain, qui sans doute se sentait mal à l’aise dans cette réunion, prétexta quelques affaires, et sortit de la salle.

L’entrée du sacristain et sa conversation avec Casillas avaient fait oublier un instant les graves nouvelles apportées par l’alcade. Quand la porte se fut refermée sur le sacristain, la préoccupation causée par le danger qui menaçait Guaymas et les prononcés amena un profond silence. Ce silence n’était troublé que par les rumeurs du dehors et les ronflements du vieux sergent, toujours assoupi sur la coquille de sa rapière. Celui-ci, n’entendant plus autour de lui le bruit des voix, le choc des verres et le cliquetis des bouteilles au milieu desquels il s’était endormi, ouvrit tout à coup les yeux.

— Vous m’avez dit, je crois, s’écria-t-il d’une voix enrouée en me faisant l’honneur de m’adresser de nouveau la parole, que l’empereur Napoléon se portait bien : caramba ! j’en suis bien aise. C’est un grand homme ! et après Santa-Anna…

Pis, voyant que tous les assistants se taisaient, il continua : — Ah çà, que se passe-t-il donc ici ? n’y a-t-il plus ni mescal ni eau-de-vie ?

On l’interrompit pour lui apprendre les nouvelles.

— Eh bien ! ajouta-t-il, est-ce une raison, parce que le gouvernement se révolte contre nous, parce que les Hiaquis envoient un régiment pour nous combattre, de ne pas boire ? Et, saisissant la première bouteille qui tomba sous sa main, il fit d’un trait disparaître ce qui en restait. Ce qui lui restait de raison et de force disparut aussi, et il glissa sous la table avec un bruit de ferraille produit par le retentissement de sa rapière contre le carreau.

Cet épisode inattendu ramena la gaieté parmi tous les prononcés, qui recommencèrent à jouer et à boire. Ochoa seul paraissait pensif ; il réfléchissait peut-être à la responsabilité qui pesait sur lui en l’absence du général Tobar : les circonstances devenaient graves, et l’affaire pouvait tourner mal pour le capitaine ; il tordait ses moustaches avec impatience, et de sombres éclairs jaillissaient de ses prunelles dilatées. Au milieu de la scène qui l’entourait, ce bandit, sur qui reposait presque le sort d’une ville entière, ne manquait pas de grandeur.

— Eh bien ! qu’allez-vous faire ? demanda Casillas à Ochoa en le regardant avec anxiété.

— Ce que je vais faire ! s’écria Ochoa arraché à ses préoccupations… Le général Tobar doit être instruit de ce qui se passe ; quelqu’un de vous veut-il monter immédiatement à cheval et courir à franc étrier jusqu’à lui ?

Un profond silence accueillit cette proposition. Ochoa regarda autour de lui en fronçant le sourcil.

— J’irai, moi ! s’écria Zampa Tortas, un jeune homme à l’air doux et modeste qui jusque-là n’avait pas dit un mot.

— Mais c’est un luron qu’il me faut, un hombre de á caballo, car la route est dangereuse, reprit Ochoa à l’aspect du jeune commis de la douane : car telle était la position sociale de Zampa Tortas.

— J’irai, reprit simplement le jeune homme, et je ne demande que le temps de seller mon cheval.

— Eh bien ! que Dieu vous accompagne ! dit Ochoa : et il le prit à l’écart pour lui donner ses instructions.

— Maintenant, poursuivit le capitaine, notre devoir est tout tracé. Notre place est au Rancho, qui sera sans doute bientôt attaqué. Il est onze heures : dans trois, nous partirons ; que chacun aille se reposer pour se trouver sur la place au moment désigné. Puis, se retournant vers moi : Seigneur français, me dit-il en son langage pompeux, vous êtes fils d’un pays guerrier, voulez-vous être des nôtres ? Si vous en revenez, ce que vous aurez vu vaudra la peine d’être raconté.

J’aurais voulu, je l’avoue, pouvoir décliner cet honneur ; mais, après tout, comme il y avait autant de danger à rester qu’à marcher en avant, je maudis de nouveau l’inhospitalité de mon compatriote, et j’acceptai.

— Un dernier choc des verres, s’écria Ochoa, et puissions-nous demain nous retrouver tous en ce même endroit pour boire à nos succès et à la gloire de la nation mexicaine !

Les verres retentirent de nouveau ; le vieux sergent fut réveillé de son assoupissement et se leva en murmurant les noms de Napoléon et de Santa-Anna ; puis chacun à son tour quitta la table pour se préparer aux dangers de la nuit.

Cependant la nouvelle de l’attaque prochaine que méditaient les Hiaquis s’était répandue dans Guaymas. La consternation s’était accrue par les récits de plusieurs personnes qui, leur ayant heureusement échappé, vinrent annoncer que les bataillons indiens couvraient les bois et les plaines, et que si par malheur le Rancho, qui était comme une citadelle avancée, venait à être emporté, c’en était fait de Guaymas. Malgré l’heure de la nuit, personne n’était couché. Comme les ténèbres grossissent toujours la peur, chaque fois que quelque rumeur inséparable de la confusion s’élevait dans une des rues les plus éloignées, on s’imaginait entendre les hurlements des Indiens et les voir déboucher au cœur de la place ainsi que des démons déchaînés. Les femmes et les enfants se disposaient à aller chercher un refuge à bord des navires étrangers ou caboteurs et au milieu des îles qui forment l’enceinte du port ; les hommes préparaient leurs armes pour la défense.

A deux heures, chacun fut exact au rendez-vous. Au milieu d’un ciel brillant d’étoiles, la lune allait se coucher derrière cette couronne de créneaux qui domine Guaymas ; ses rayons tombaient obliquement sur le port, dont ils éclairaient les eaux limpides, et qui eussent paru stagnantes sans la frange d’écume que le flux poussait sur la grève au pied des rochers et parmi les tiges des mangliers. La masse noire des navires à l’ancre se dessinait sous l’île du Venado, qui ressemblait dans l’ombre à un gigantesque navire échoué. Des pirogues, des canots chargés de femmes et d’enfants, se croisaient sur la rade, en laissant après eux un long sillage phosphorescent, une traînée scintillante comme la flamme du punch. Des feux brillaient dans les îles, sur la cime des palmiers aux feuilles aiguës et des goyaviers en fleur ; des nuages de fumée glissaient, chassés par la brise. Des essaims de mouettes voletaient éperdues avec des cris perçants, tandis que les grands pélicans pêcheurs, posés sur une patte comme des hiéroglyphes, regardaient impassiblement tout ce tumulte inusité. En arrivant sur la place, je vis une masse compacte de cavaliers dont les chevaux piaffaient et poussaient des hennissements. De temps en temps, la lueur des cigarettes éclairait des figures bronzées qui s’évanouissaient aussitôt dans l’ombre. Tout le monde était prêt à partir ; on attendait seulement que ceux qui avaient été mettre leur famille en sûreté dans les îles fussent de retour.

Le mouvement tumultueux du port cessa peu à peu, et de nouveaux renforts vinrent successivement se joindre aux cavaliers réunis sur la place. Bientôt la rade ne présenta plus sur sa surface ni canots ni pirogues ; ses eaux redevinrent tranquilles ; les familles étaient en sûreté soit au milieu des îles, soit à bord des divers bâtiments. Ochoa, avant de donner le signal du départ, parcourut le front de son escadron pour s’assurer si tous ses hommes étaient présents. Tout à coup il s’écria : — Mais je ne vois point Casillas ! — On lui apprit qu’en sortant du cabaret, Casillas avait sellé son cheval et s’était éloigné sans dire où il allait. Je vis le capitaine froncer le sourcil d’un air mécontent. Enfin il allait donner le signal attendu, lorsqu’il fut rejoint par le jeune homme qu’il avait dépêché au général Tobar. Ochoa s’avança au-devant de lui dès qu’il l’eut reconnu, et, lui secouant affectueusement la main :

— Eh bien ! Zampa Tortas, lui dit-il, vous arrivez à temps pour vous joindre à nous. Quelles nouvelles m’apportez-vous du général ?

— Le général était absent : il parcourt le pays pour gagner des soutiens à notre cause ; mais je lui ai fait parvenir votre message par un exprès pour venir vous retrouver, et me voici.

— Soyez le bienvenu, dit Ochoa ; nous allons partir.

— Un instant, seigneur capitaine, dit Zampa Tortas en l’arrêtant, je ne suis pas revenu seul. Un messager indien attend à l’entrée de la ville un sauf-conduit de votre part pour communiquer, dit-il, des nouvelles importantes au chef des yoris[17].