[17] Les blancs.

— Il n’a rien à craindre, amenez-le.

Zampa Tortas piqua son cheval, et revint quelques instants après, accompagné d’un Indien dans son costume de guerre. Celui-ci s’arrêta devant Ochoa en attendant que le capitaine lui adressât la parole.

— Parle, dit le capitaine. Qui t’envoie ? Est-ce ce chien de Banderas ?

— Banderas est un chien en effet, dit le Hiaqui, je ne porte pas ses messages. C’est U’Sacame qui m’envoie, et voici les paroles qu’il m’a chargé de transmettre au chef des yoris : U’Sacame a été insulté par Banderas ; sa maison a été brûlée ; il est devenu l’ennemi de sa race. Deux cents guerriers l’accompagnent. Que les blancs lui promettent leur appui pour brûler à son tour la maison de Banderas, et ses guerriers seront aussitôt rendus au Rancho que ces cavaliers qui vont partir.

Ce message, transmis à haute voix et en assez bon espagnol, fut accueilli avec un vif sentiment de satisfaction, car tout le monde connaissait la bravoure du rival de Banderas, et, à la veille d’une action décisive, ce renfort inespéré n’était pas à dédaigner. Ochoa accepta les offres de U’Sacame, et engagea sa parole et celle de ses compagnons qu’ils l’aideraient à tirer de son rival une éclatante vengeance.

— Maintenant, messieurs, s’écria Ochoa, en avant !

L’escadron se mit en marche, tandis que le messager indien coupait la route par un chemin de traverse pour aller rejoindre son chef. En ce moment, Casillas nous rejoignit aussi. Son cheval était haletant comme après une course rapide. — Mieux vaut tard que jamais, — dit Ochoa d’une voix railleuse. Casillas ne répondit rien.

Deux petites lieues séparent le Rancho de San-José de Guaymas de Guaymas même. La route parcourt, pendant près des trois quarts de cette distance, des plaines et des terrains calcaires, où les nopals et les cactus même ne poussent que de loin en loin. La lune éclairait ces plaines désolées et silencieuses, les cactus allongeaient leurs grandes ombres sur cette terre blanche et nue qui n’avait pas d’écho pour répéter le bruit sourd des pas de nos chevaux. Ces landes furent promptement traversées ; mais, à peu de distance du Rancho, des bois d’arbres épineux bordent les deux côtés de la route. Il semblait qu’on apercevait dans l’obscurité des formes noires immobiles. Ochoa fit faire halte.

— Au galop, messieurs, dit-il à mi-voix, pour traverser ce défilé, et feu sur les deux flancs ! Puis il ajouta, d’une voix qui retentit dans le silence de la nuit : Santiago !

A ce mot, auquel les chevaux ont l’habitude de s’élancer, leur galop ébranla la terre, et notre escadron s’engagea résolûment au milieu des bois. Des détonations répétées signalaient notre passage, mais pas un cri, pas un hurlement ne se fit entendre. Seulement, dans les moments de silence des armes à feu, une flèche traversait l’air en sifflant, un cheval se cabrait, un cavalier étouffait un gémissement de douleur. Puis des coups de feu retentissaient de nouveau, et des bruits de feuilles froissées, de branches brisées par la chute d’un corps, sortaient des fourrés ; nos chevaux poursuivaient leur course avec un cliquetis de mors impatiemment secoués, d’éperons retentissants, de fourreaux de fer heurtés les uns contre les autres. On aurait dit, au milieu de l’obscurité, un combat de fantômes.

En quelques minutes, nous eûmes franchi ce pas périlleux, qui aurait pu nous devenir funeste s’il eût été occupé par la multitude des Indiens, et non par un corps isolé. Une halte eut lieu dans la plaine. Quelques chevaux et quelques cavaliers étaient blessés, mais personne ne manquait. Bientôt les premières maisons du Rancho se dessinèrent à travers la nuit. Un hourra retentissant, poussé par tout l’escadron, fut répété par la garnison, pendant qu’on abaissait les barrières pour nous donner passage.

Le Rancho est composé d’une place et de deux rues qui le coupent à angle droit, de façon qu’il a quatre entrées seulement. Ces entrées étaient barricadées solidement avec des troncs de palmiers qui résistent presque autant au feu qu’à la hache ; une petite pièce de campagne ajoutait à la défense de chaque porte. Deux cents hommes environ étaient déjà réunis dans l’enceinte du village, les uns campés au milieu de la place, les autres retranchés dans les maisons, et, avec ceux qu’amenait Ochoa, la garnison blanche se montait à trois cents hommes environ.

Du premier coup d’œil qu’il jeta à son entrée dans le Rancho, Ochoa vit que U’Sacame avait tenu parole. Ses deux cents guerriers, isolés au milieu de la place et groupés autour des feux qu’ils avaient allumés, semblaient se reposer d’une longue route. Ce renfort portait à cinq cents le nombre des défenseurs du Rancho. Deux Indiens, debout au milieu de leurs compagnons couchés, tenaient la bride d’un beau cheval de bataille à moitié couvert d’une housse de drap rouge, la queue ornée de rubans, et la crinière, de pompons de même couleur. Pendant qu’Ochoa l’examinait en connaisseur, il se sentit légèrement touché à l’épaule ; il se retourna, U’Sacame était devant lui. Le chef blanc et le chef indien s’examinèrent un instant avec curiosité, car ils étaient inconnus l’un à l’autre. Par une singularité qui surprit Ochoa, U’Sacame portait le costume d’un cavalier mexicain.

— U’Sacame n’a qu’une parole, dit l’Indien en montrant du geste ses guerriers couchés autour des feux ; les blancs n’en auront-ils pas deux ?

— Non, dit Ochoa, les blancs n’oublient pas les services rendus ; ils sont braves, l’ingratitude est le vice des lâches.

— C’est bon, dit l’Indien, à qui une plus longue réponse eût inspiré de la défiance ; le moment n’est pas loin où les blancs montreront s’ils savent récompenser leurs amis ; le moment approche où ils vont montrer s’ils sont braves.

L’Indien indiqua du doigt à Ochoa deux points dans le ciel l’un après l’autre, et ajouta :

— Quand la lune descendra derrière cette colline, quand le Chariot (la grande Ourse) s’inclinera derrière ces palmiers, les flèches siffleront, mais pas avant ; les Indiens n’aiment pas la clarté de la lune. Le chef des yoris et ses soldats feront bien de reprendre des forces en dormant ; U’Sacame veillera pour eux.

— Non, les femmes et les enfants dorment dans les îles de Guaymas, les hommes veilleront au Rancho, répondit Ochoa en se servant du même ton d’emphase, pour cacher sa défiance d’un allié non encore éprouvé.

L’Indien n’insista pas, car il approuvait cet amour-propre d’un soldat, et son cœur était pur d’arrière-pensée. Sans échanger d’autres paroles, les deux chefs se dirigèrent instinctivement vers la barrière qui fermait l’issue du côté où il était certain que commencerait l’attaque. A une certaine distance, un pli de terrain cachait la route, qui descendait dans une vallée ; c’était là que les Hiaquis étaient campés. La campagne était morne et silencieuse, le ciel clair, la lune brillante. Ses rayons argentaient les spirales de la fumée des bivouacs indiens, dont le grand nombre indiquait qu’ils étaient au moins deux mille. Le silence avait quelque chose de terrible qui, joint à la fraîcheur de la nuit, aurait fait frissonner le plus brave.

— L’œil ouvert prévient la trahison, dit U’Sacame après un long silence, comme préoccupé encore des derniers mots d’Ochoa, dont il avait deviné le sens caché. U’Sacame répond de ses hommes, le chef yori peut-il en dire autant ?

— Je réponds des miens, dit fièrement Ochoa ; mais je tuerais un traître, s’il en existait parmi eux.

— Bon, dit froidement l’Indien ; et tous deux se turent de nouveau.

Cependant la lune était tout près de l’horizon, le Chariot allait atteindre la cime des palmiers, quand toutes les dispositions furent prises, les toits des maisons garnis de blancs et d’Indiens, les artilleurs à leurs pièces, chacun à son poste. Bientôt un murmure confus commença de monter lentement de la vallée, puis grossit comme le bruit de la mer dans le lointain. De moment en moment, le fracas se rapprochait semblable à une tempête, jusqu’au moment où des hurlements annoncèrent que cet orage grondait dans des poitrines humaines. Confiants dans leur force numérique, les Hiaquis négligeaient les précautions d’usage, et dédaignaient de dissimuler leur approche. Alors, derrière l’ondulation de la plaine assombrie par l’absence de la lune, des têtes surgirent en quantité, une masse noire se forma, puis un sifflement de flèches se fit entendre. La masse noire approchait toujours ; une détonation suivit un éclair éblouissant, et la mitraille vint y faire une large trouée aussitôt comblée. Le combat était engagé.

Les Indiens qui formaient le premier rang, poussés par la multitude qui grossissait derrière eux, vinrent heurter les barricades et s’efforcèrent de les escalader. La lutte alors eut lieu corps à corps avec d’affreux hurlements ; le sabre, le couteau, brillaient aux lueurs des armes à feu ; le sang coulait de part et d’autre. Malheureusement les Mexicains qui servaient la pièce de campagne, dont la gueule dépassait, comme par un sabord, les troncs de palmiers des barricades, gênés par ceux des leurs qui combattaient les assaillants, ne pouvaient faire feu qu’à de longs intervalles. Quant à pointer, il n’en était pas besoin, car les Hiaquis arrivaient à bout portant. Une nuée de flèches entremêlées d’une grêle de balles partaient des terrasses des maisons contiguës aux barricades, et portaient le désordre dans les rangs ennemis ; mais de nouveaux assaillants remplaçaient ceux qui tombaient ou fuyaient.

Parmi les plus acharnés, dont le flot venait se briser contre les retranchements, une forme noire et gigantesque se faisait remarquer dans les ténèbres. Une lourde hache, qui brillait aux lueurs de l’artillerie, s’abattait à chaque instant avec un sifflement aigu. Un gémissement suivait chaque coup, un Mexicain tombait, ou, à défaut, les barricades criaient sous sa redoutable atteinte.

— Personne n’abattra-t-il donc ce démon de l’enfer ? s’écria Ochoa. Guttierrez, un coup de pistolet à ce chien, ou bien faites-moi place.

On entendit la pierre qui frappait le bassinet, mais des étincelles seules jaillirent ; un éclat de rire et un hurlement répondirent à cette vaine tentative. La hache s’abattit de nouveau, et si Guttierrez esquiva le coup, à côté de lui le vieux sergent à la longue rapière tomba la tête fendue pour ne plus se relever. Cette fois, plusieurs coups de feu partirent ensemble sans atteindre le but qu’ils cherchaient ; des Hiaquis tombèrent, il est vrai, mais la hache brillait toujours, et de minute en minute un Mexicain disparaissait des rangs.

— Camoté se rit des balles des blancs, et il les tue comme des chiens, hurla le géant indien.

Le nom de Camoté circula de bouche en bouche parmi ses ennemis. C’était le nom bien connu d’un Hiaqui, redoutable par sa force extraordinaire, qui venait à Guaymas se louer comme charpentier ; il avait appris, parmi les blancs, à manier cette hache dont il faisait contre eux un si terrible usage. Après cette bravade, l’Indien céda sa place à des combattants moins fatigués. Cependant ces assauts repoussés et toujours renouvelés de la part des Indiens, le besoin de se multiplier et d’être partout à la fois de la part des blancs, commencèrent à lasser les deux partis. Une espèce de trêve s’ensuivit, si l’on peut appeler ainsi un combat qui n’avait plus lieu que de loin.

A cette heure, le jour commençait à poindre, les armes à feu jetaient une lueur moins vive, et l’on pouvait distinguer les flèches dans l’air ; bientôt un rayon de soleil vint éclairer les résultats du combat de la nuit. Du côté des Hiaquis, des mares de sang, desséchées par la poussière, décelaient seules les ravages de l’artillerie ; pas un cadavre n’était étendu par terre, car, suivant la coutume des Indiens, c’est un point d’honneur de ne pas laisser leurs morts sur le terrain. Du côté des blancs, les pertes ne laissaient pas d’être nombreuses, et surtout visibles ; accablés qu’ils étaient par la multitude, à peine avaient-ils eu le temps de ramasser leurs blessés ; seulement les morts avaient été mis à l’écart et déposés sur le seuil des maisons.

Les flèches et les balles traversaient incessamment l’espace laissé vide par les assaillants entre eux et les barricades. C’était déjà un premier succès pour les blancs. Au premier rang des ennemis, à demi-portée de fusil environ, insolemment assis par terre comme un bûcheron qui se repose, Camoté tenait son arme sur ses genoux.

— Les balles des blancs, dit-il en faisant allusion à la maladresse des Mexicains dans le maniement des armes à feu, ne sont fatales qu’à leurs amis ; c’est un ami que va frapper le coup destiné à un ennemi. La hache de Camoté est plus sûre ; elle ne fait pas long feu, elle est teinte du sang des blancs.

Une grêle de balles répondit à cette audacieuse raillerie. Camoté secoua la tête.

— Que les yoris comptent leurs combattants ; ces balles doivent en avoir tué quelques-uns, dit-il en faisant un geste de mépris.

— Quand les Hiaquis auront pris Guaymas, et que les blancs cultiveront pour eux le maïs et les melons d’eau, Banderas nous a donné l’ordre de lui amener trois de leurs plus belles femmes, dit un autre Indien, qui en effet nomma celles qui jouissaient dans Guaymas de la plus grande réputation de beauté.

Un cri d’étonnement partit du côté des Mexicains à ces trois noms parfaitement articulés.

Un autre Indien vint s’asseoir à côté de Camoté. Il s’accroupit à la manière des tailleurs ; puis, se renversant sur le dos, et tendant avec les pieds un arc que la force d’un bras ordinaire n’aurait pu ployer :

— Le zapatero (cordonnier) va prendre la mesure des blancs, s’écria-t-il.

Une flèche partit, lancée avec une vigueur incroyable, et traversa le chapeau d’Ochoa en lui labourant le crâne.

— En voici une autre, c’est une mesure de quinze points, reprit l’Indien ; et il décocha encore une flèche qui vint percer de part en part un des hommes de U’Sacame.

Puis la voix de Camoté domina tout le tumulte.

— Les blancs, tous des enfants ! cria-t-il en reprenant avec acharnement sa plaisanterie sur les armes à feu des Mexicains ; leurs fusils sont des roseaux creux, leurs balles des garbanzos, leurs canons des écorces de troncs d’arbres !

Puis, s’animant, s’enivrant de ses propres paroles, Camoté agita les longues nattes de ses cheveux, d’un bond aussi il se dressa sur ses pieds, accourut suivi d’une centaine des siens, et, au milieu des cris de rage de ses ennemis, il saisit à deux mains la bouche du canon, qu’il se mit à secouer comme un arbuste.

— Abattez ces barricades ! criait-il en donnant sa hache à l’un de ses compagnons, tandis que sa large poitrine touchait la gueule de la pièce d’artillerie.

C’était pousser trop loin le mépris pour la maladresse des blancs ; le coup partit, et les débris sanglants du corps de l’Indien furent lancés dans toutes les directions. Des hurlements aigus firent retentir les airs, et un nuage de poussière fut soulevé par les Indiens qui s’étaient jetés à plat ventre ; quand il fut dissipé, l’espace était vide de nouveau, et les Hiaquis en pleine déroute. Le combat avait commencé à cinq heures, il en était dix.

— A cheval, enfants, à cheval ! s’écria Ochoa ; poursuivons-les jusqu’à leur rivière, que pas un n’échappe au tranchant de nos sabres !

— Le chef yori veut-il donc épuiser les forces de ses guerriers, au lieu de les ménager pour soutenir une nouvelle attaque ? dit U’Sacame en arrêtant l’élan du capitaine ; qu’ils songent à se reposer, car, lorsque le soleil sera au tiers de sa course, les Hiaquis reviendront en plus grand nombre.

Ce conseil fut goûté des Mexicains, qui se battaient bravement depuis cinq heures, et, après avoir pansé tant bien que mal les blessés, chacun ne songea plus qu’à prendre de la nourriture et du repos. Pendant ce temps, U’Sacame promenait un regard attentif sur les principaux d’entre ses nouveaux alliés réunis autour d’Ochoa. Tout à coup, à l’aspect de la figure triste et pâle de Casillas, l’œil du sauvage brilla d’un éclat sinistre, comme s’il eût cherché à retrouver dans sa mémoire une trace à demi effacée, et l’Indien enveloppa de son regard ardent le jeune homme, qui devint plus pâle encore. De son côté, celui-ci paraissait interroger des souvenirs confus à l’aspect du chef hiaqui. Durant ce mutuel examen, nul des deux ne fit un mouvement ; Casillas détourna ses regards pour les fixer sur la terre. Quant à U’Sacame, il parut avoir éclairci ses doutes au bout d’un instant, car, se dirigeant vers Ochoa, il lui toucha la poitrine du doigt en lui disant :

— Que le chef ordonne à ses hommes de ne pas faire un pas hors de l’endroit où ils sont, les paroles de U’Sacame sont pour les oreilles de tous.

— Restez, messieurs, dit Ochoa surpris de l’air solennel du guerrier hiaqui, et voyons quelles sont ces paroles.

U’Sacame reprit :

— Que m’a dit ce matin le capitaine yori ? qu’il répondait de ses hommes ?

— Oui, dit Ochoa de plus en plus surpris.

— Qu’il tuerait un traître, s’il s’en trouvait parmi eux ?

— Je l’ai dit.

U’Sacame fit deux pas en avant, puis, étendant brusquement le bras vers Casillas, il s’écria d’une voix terrible :

— Ce jeune homme doit mourir !

Il n’avait pas achevé, que son poignard plongeait jusqu’au manche dans la gorge du jeune homme, qui tomba en poussant un soupir. Certes, la main de presque tous les spectateurs de cette scène avait été rougie de sang humain, et un assassinat avait été pour beaucoup d’entre eux un événement assez insignifiant ; malgré cela, toutes les physionomies exprimèrent une horreur profonde à l’aspect de ce coup inattendu, et plus d’un sabre fut tiré pour venger cette mort imprévue.

— Arrêtez, messieurs ! s’écria Ochoa en s’interposant entre eux. Puis, s’adressant à U’Sacame, qui, après avoir enfoncé son couteau dans la terre pour l’essuyer, le passait froidement dans sa gaîne : — Le chef hiaqui veut-il donc s’arroger le droit de vie et de mort sur mes hommes ? s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion.

— U’Sacame a voulu éviter à son allié l’office de bourreau ; son poignard a tenu la parole du chef blanc ; ce poignard a achevé ce qu’avait commencé la flèche de U’Sacame.

Et, à la grande surprise des assistants, il découvrit le cou de Casillas, et leur montra la blessure, objet de la sollicitude du sacristain. Il raconta comment il avait su, par un de ses partisans resté dans la tribu de Banderas, qu’un blanc trahissait la cause de ses frères, et qu’il devait endormir leur vigilance par de faux rapports jusqu’au moment où le chef hiaqui attaquerait Guaymas après avoir forcé le Rancho surpris à l’improviste. Il dit que ce blanc commandait l’arsenal et devait le livrer aux Indiens. U’Sacame ajouta que, la veille au soir, sachant que Casillas venait d’avoir avec Banderas une dernière et décisive entrevue, il avait voulu donner à ceux dont il venait demander l’alliance un gage de sa loyauté en leur livrant le traître mort ou vivant ; mais qu’au moment où ses coureurs avaient réussi à s’emparer de cet homme et le lui amenaient, Casillas avait, par un effort désespéré, échappé au sort qui l’attendait ; qu’alors il lui avait décoché dans sa fuite une flèche qui n’avait fait que le blesser légèrement.

L’Indien attendit ensuite froidement la réponse d’Ochoa.

— Je m’explique maintenant sa conduite singulière d’hier soir, dit le capitaine ; mais quelqu’un de vous, messieurs, peut-il deviner le motif de cette trahison ?

Tout le monde se tut.

— Il aura voulu se faire cacique, dit enfin Guttierrez en riant.

— Que Dieu lui fasse paix ! dit Ochoa en donnant l’ordre de réunir le corps de Casillas aux cadavres entassés dans une maison voisine.

Bientôt cependant le soin de la sûreté personnelle de chacun vint distraire l’attention de cette scène lugubre. La prédiction de U’Sacame s’accomplit à la lettre. La sentinelle placée sur la plus haute maison s’écria : — Aux armes ! voici les Indiens.

Il était trois heures ; les mêmes épisodes signalèrent ce nouveau combat, plus acharné que le premier. Vers six heures, le soleil éclairait obliquement un monceau de morts entassés dans le Rancho ; Ochoa, grièvement blessé, blasphémait de toute la force de sa voix mourante, ses hommes découragés ne combattaient plus que faiblement ; les Indiens, de leur côté, quoique ayant fait des pertes énormes, tentèrent un dernier effort pour écraser ce qui restait des défenseurs de la place.

Au milieu de ses bataillons, Banderas, visible cette fois, encourageait de la voix ses guerriers. Monté sur un cheval couvert d’une selle de velours rouge, mais immobile comme un satrape d’Orient, il dédaignait de prendre part au combat ; sa présence seule lui semblait suffisante. Au moment où les blancs fatigués sentaient le cœur leur manquer, un cri de guerre retentissant comme le tonnerre partit derrière eux. Il était poussé par U’Sacame. Le chef hiaqui paraissait transfiguré : il avait dépouillé son costume mexicain, et, monté sur son beau cheval de bataille, dont il avait ôté la housse traînante ; nu des pieds à la tête, le corps huilé et luisant comme du bronze, il avait repris toute la majesté sauvage d’un chef indien. Sa main brandissait sa longue épée ; derrière lui, ses soldats se pressaient, prêts à s’élancer comme leur chef.

A la vue de Banderas, son ennemi mortel, les veines de son front se gonflèrent, sa lèvre en se retroussant laissa voir ses dents serrées. — Place à U’Sacame ! s’écria-t-il impétueusement ; puis, éperonnant son cheval avec ardeur, il lui fit franchir la barricade et tomba comme un jaguar au milieu des Hiaquis stupéfaits. Un autre cheval bondit derrière le sien : c’était celui de Zampa Tortas. Cette héroïque imprudence n’échappa pas à Banderas, qui donna à haute voix l’ordre de le prendre vivant pour le faire périr du supplice des traîtres ; mais l’ordre n’était pas facile à exécuter. U’Sacame, bien qu’enveloppé de toutes parts, secouait avec une vigueur indomptable les grappes de corps noirs suspendus à ses jambes, qui glissaient entre leurs mains ; ce que son épée ne perçait pas était foulé sous les pieds de son cheval ou assommé à coups redoublés de ses étriers cerclés de fer. Un autre cavalier le suivait de près, qui foulait aussi les Hiaquis acharnés après U’Sacame ; son épée frappait comme la sienne, et les Indiens tombaient autour de lui ; c’était Zampa Tortas, dont personne n’eût attendu ces prodiges de valeur.

— Chiens ! hurlait U’Sacame, qui poussait avec fureur son cheval bondissant au milieu de ces vagues humaines, laissez U’Sacame se mesurer avec Banderas.

Mais les Hiaquis continuaient de l’entourer. Malgré sa vigueur, malgré ses efforts, il y eut un instant où l’on n’aperçut plus qu’un monceau de corps parmi lesquels surgissaient à peine la tête d’un homme et celle d’un cheval ; c’en était fait du chef indien, lorsque la barrière s’ouvrit enfin. Ses deux cents guerriers s’élancèrent ; les blancs, ranimés par cet exemple, les suivirent, et U’Sacame, le corps sanglant, les narines gonflées, la poitrine haletante, domina de nouveau la foule de ses ennemis épouvantés. Alors une horrible déroute commença ; les Hiaquis tombèrent comme l’herbe qu’on fauche ; Banderas tourna bride, et ses Indiens l’imitèrent, laissant cette fois la terre jonchée de leurs morts. A l’heure où le soleil était sur son déclin, tout était fini. Le siége du Rancho avait duré quinze heures.

Ce soir-là même, un homme arriva au galop de Guaymas au Rancho : c’était le sacristain. Il chercha longtemps le cadavre de son ami Casillas ; puis, l’apercevant, il se précipita sur lui et le tint longuement embrassé. — Oh ! mon ami ! s’écria-t-il, je ne pourrai donc plus te protéger, comme je me complaisais naguère encore à le faire ! — Il le considéra ensuite avec attention, comme s’il eût médité sur le parti qu’il pourrait encore tirer de ce corps inanimé. Tout à coup une idée lumineuse éclaira son esprit. Il tira de sa poche un couteau, et, avec un soin tout particulier, il détacha de la tête les deux oreilles de son ami, et les enveloppa dans son mouchoir.

— O Casillas, s’écria-t-il en serrant le précieux débris, peut-être es-tu mort en péché mortel ! Je veux te donner une preuve de plus du tendre intérêt que je te portais pendant ta vie. Tu te réjouiras, même après ta mort, d’avoir trouvé un ami tel que moi !

Puis il remonta à cheval et s’éloigna.

Après les événements que je viens de raconter, quelques jours se passèrent encore, pendant lesquels l’argent trouvé dans les coffres de la douane fut dissipé au point qu’il n’en resta d’autre trace que le reçu d’Ochoa. Il fallut recourir aux exactions, car les nouvelles arrivaient de plus en plus menaçantes d’Arispe. Le général Tobar, toujours retiré dans sa propriété, n’était pas fâché de laisser à Ochoa la responsabilité de ces mesures de rigueur. Plusieurs riches habitants de Guaymas se laissèrent d’abord rançonner d’assez bonne grâce ; mais tout a un terme, et le gouvernement provisoire était à bout de ressources.

Un jour, un gros navire bordelais, probablement chargé de riches marchandises, fut signalé comme cherchant à gagner les passes de l’entrée du port. Ce fut pour les prononcés une heureuse nouvelle, car ils devaient percevoir les droits de ces marchandises. Comme l’arrivée d’un chargement de marchandises européennes ne pouvait être sans influence sur les intérêts que je représentais à Guaymas, je me dirigeai le jour suivant, de bon matin, sur la hauteur dont j’ai parlé, et qui domine la ville à une distance assez rapprochée pour laisser voir tout ce qui s’y passe. Sur l’azur éblouissant de la mer, sur l’azur plus limpide encore de l’horizon, un navire détachait ses voiles blanches, le cap tourné vers la terre. Pendant que je le considérais attentivement, je me sentis toucher le bras ; je me retournai, Ochoa était à côté de moi. Il avait la tête enveloppée de bandages et recouverte d’un chapeau à larges bords qui projetait une demi-teinte sur son visage pâli par les blessures, et au milieu duquel ses yeux noirs semblaient encore plus étincelants. Il venait d’attacher son cheval à une pointe du rocher.

— C’est le ciel qui nous l’envoie si à propos, me dit-il en étendant la main vers le bâtiment et en le couvant du regard.

Tout à coup le plus affreux juron que puisse fournir la langue espagnole s’échappa de sa bouche :

— Tenez, dit-il, c’est l’enfer qui s’en mêle ! Voyez.

En effet, on apercevait dans la plaine un nuage de poussière que le soleil éclairait d’un vif éclat, et qui laissait percer les banderoles rouges et la pointe des lances d’un corps de cavalerie.

— C’est le gouverneur général qui arrive, dit Ochoa en fermant les poings ; un jour plus tard, nous l’aurions défait, ou nous l’aurions acheté !

Soit qu’un coureur eût apporté cette nouvelle à Guaymas, soit pour toute autre cause, de la hauteur où nous étions placés, nous remarquâmes bientôt dans la ville un mouvement inusité. Ochoa considérait cette scène d’un œil hagard, mais sans bouger. Quelques minutes après, il jeta un cri de rage.

— Les lâches ! les traîtres ! les imbéciles ! s’écria-t-il en jetant son chapeau par terre, les voilà qui se débandent ; voilà Guttierrez qui monte à cheval ; va-t-il rassembler nos amis ? Non, il s’éloigne au galop. Arrêtez ! criait-il en proie à une fureur indicible, comme si sa voix eût pu parvenir jusqu’à eux. — Ah ! voilà le brave Tobar ; celui-là du moins ne fuira pas ! Non, non ! continuait-il en frappant dans ses mains. — Ah ! tout est perdu, il s’éloigne dans la direction contraire à Guttierrez. Ah ! les lâches, les traîtres ! la légalité les effraye, eux que les Indiens hurlants n’épouvantent pas ! Mais je suis là, moi ! dit-il en frappant sur sa poitrine.

En disant ces mots, il s’élança, malgré sa faiblesse, sur le cheval qu’il avait attaché près de lui, et se précipita au grand trot le long de la rampe escarpée, avec une audace à donner le vertige, faisant rouler les pierres sous les fers de son cheval. Je le suivais de l’œil avec anxiété ; il arriva heureusement sur la place ; je le vis bondir au milieu de la foule, puis je le perdis de vue.

Bientôt la place fut évacuée. Les troupes du gouverneur faisaient leur entrée dans Guaymas. Par une singulière coïncidence, au moment où le gouverneur déployait sur la place son régiment de cavalerie et son infanterie indienne armée d’arcs et de flèches, ce navire bordelais, objet de la convoitise des insurgés, qui recélait dans ses flancs la riche cargaison dont ils avaient espéré un secours décisif, entrait majestueusement dans le port, au moment aussi où le dernier des prononcés, Ochoa, venait de quitter Guaymas.

Dans mes pérégrinations ultérieures à travers l’État de Sonora, j’eus l’occasion de retrouver les principaux membres du gouvernement provisoire de Guaymas humblement cachés dans d’obscures bourgades, hormis un seul, le capitaine Ochoa, dont la destinée m’inspirait plus de sympathie : ses amis mêmes n’avaient plus entendu parler de lui. — Le général Tobar fut plus heureux ; il était assez haut placé pour être un de ces hommes que les orages politiques n’atteignent que rarement au Mexique. Son commandement, quelque temps inoccupé, lui fut rendu, et son pronunciamiento se confondit avec tant d’autres au milieu des secousses qui ébranlent et ébranleront longtemps encore le Mexique. — U’Sacame, imposé pour chef aux Hiaquis, qui implorèrent la paix, brûla de sa main la cabane de Banderas proscrit, et, après la dissolution du gouvernement provisoire, Zampa Tortas, le commis de la douane, revint s’asseoir à son bureau avec autant de modestie que s’il n’avait pas été tout simplement un héros au milieu de la mêlée sanglante que j’ai essayé de décrire. — Quant à Casillas, sa pâle et mélancolique figure, sa fin tragique, apparaissent souvent dans mes souvenirs ; un mystérieux intérêt s’attache encore dans mon esprit au secret motif de la trahison qu’il avait méditée, et qui lui coûta la vie. Le sacristain n’eut garde d’oublier ce malheureux jeune homme. Colportant les oreilles de son ami, il alla quêter de maison en maison, afin de faire dire des messes pour le repos de son âme. Les personnes pieuses, à la vue de ce qui restait de Casillas, s’émurent de pitié, la collecte fut abondante ; mais le sacristain lui donna-t-il la religieuse destination qu’il annonçait ? Il est permis d’en douter. Il est des hommes dont le sort doit s’accomplir jusqu’à la fin : Casillas mort devait être exploité par le sacristain comme Casillas vivant, et peut-être le sacristain a-t-il réalisé le proverbe espagnol :

Los dineros del sacristan
Cantando vienen y cantando se van[18].

[18] L’argent du sacristain vient en chantant et s’en va en chantant.