Un second bassin était situé à quelques mètres de là, près de la rive gauche de l’oued. Ici encore, on entendait les bouillonnements de l’eau au milieu des roseaux, et même des coassements de grenouilles ; seulement le sol marécageux était si peu consistant que je dus renoncer à pénétrer plus avant.
Il paraît qu’il existe encore plusieurs sources analogues, mais quelques-unes sont ensablées et suintent à peine, tandis que d’autres se cachent dans des fourrés impénétrables. On me dit qu’il existe en amont une source froide nommée Inholar.
Nous ne nous étions arrêtés que juste le temps nécessaire, et nous continuâmes à remonter la rivière. Je remarquai un mur de 15 de pieds de long, bâti en pierres brutes, sans mortier, qui semblait avoir formé une enceinte oblongue. Les Touareg me dirent que les Jabbaren l’avaient bâti pour y dormir. Tout à côté est la source dite des Imanghasaten, qui jaillit d’une terrasse basse formée d’un grès différent. L’eau suinte également en un point situé au bas de cette terrasse. La source supérieure a des bulles de gaz ; l’eau en est sensiblement salée.
Des gazelles vinrent à passer ; je tirai sur l’une d’elles qui tomba, mais se releva presque aussitôt. Othman, la lance levée, la poursuivit sans pouvoir l’atteindre. Je continuais mon chemin, lorsqu’à ma grande surprise j’aperçus un troupeau de chèvres qui, dans leur effroi, se pressèrent les unes contre les autres et firent front contre moi. Aucun berger n’était visible, bien que deux sacs de dattes fussent suspendus tout près de là à une branche d’acacia.
Othman devina de suite que mon coup de fusil avait effrayé ces gens qui ne pouvaient évidemment attendre que des Hoggar. C’est pourquoi il se mit à agiter son burnous blanc au bout de sa lance, en criant aussi fort que possible : el afia ! el afia[58] ! Mais il n’obtint aucun résultat : personne ne se montra. Le roc ne conservait aucune trace de pas. Je m’étais réjoui de manger de la viande fraîche, dont j’étais privé depuis longtemps, et j’espérais pouvoir acheter une chèvre ; nous fîmes donc halte dans un petit ouadi, non loin de la source, et nous attendîmes avec impatience le retour du berger fugitif.
Enfin j’aperçus, à l’aide de ma longue-vue, un homme qui guettait derrière une roche, tout au haut de la montagne. Il ne descendit pas, malgré nos appels : évidemment les Hoggar ont la réputation de ne pas tenir leur parole ; seulement sa femme apparut tout à coup en parlementaire dans une direction tout opposée[59]. Immédiatement, Othman abaissa son voile sur sa figure, tandis que la femme, se cachant à demi le visage d’un pan de son vêtement, s’asseyait sur une pierre. Othman s’accroupit à terre à quelque distance, et ce fut ainsi, en détournant la tête, qu’ils commencèrent de loin la conversation. Il en résulta que le berger, au bruit de mon coup de fusil, et à la vue d’un cavalier voilé qui galopait la lance levée, n’avait pas douté de l’arrivée des Hoggar, et avait cherché son salut dans la fuite. Lorsque l’homme vit, du haut de son observatoire, que sa femme nous quittait, il descendit lentement par un grand détour et vint nous saluer.
Aucun de mes Touareg n’eut l’idée de se moquer de sa frayeur, et, bien que ce ne fût pas un noble, on garda toujours vis-à-vis de lui une certaine réserve. Plus tard, je demandai à Othman si, en cas d’absence du berger, il ne se serait pas cru le droit de tuer une chèvre, quitte à indemniser à Ghât le propriétaire du troupeau : « Personne n’oserait, répondit-il, car aucune femme ne voudrait plus nous regarder ! »
Le soir, le fils du berger nous apporta une calebasse remplie de viande pilée, mais comme on y avait ajouté du lait aigre, je ne pus y toucher.
Nous partîmes le lendemain, 1er novembre, de bonne heure, pour remonter la rive gauche de l’oued dans la direction du sud. Une blanche traînée de dunes était adossée à gauche, au flanc d’une montagne. A 9 heures nous arrivâmes à un monticule couvert de roseaux et entouré de restes de murs, au milieu desquels se trouvait un bassin rempli d’eau. Cette source porte le nom de Djogog. Les murs étaient faits de gros cailloux cimentés avec de l’argile, et avaient d’un à deux pieds d’épaisseur. Le tout avait la forme d’un carré d’environ dix pas de côté. Dans le voisinage se trouvent des enceintes modernes de pierres sèches que les bergers ont élevées pour parquer leurs troupeaux, et qu’un étranger prendrait aisément pour des ruines.
Le pays devenait plus plat, les montagnes s’écartaient les unes des autres, et à droite, à côté du mont Nasaret, nous apercevions la hamada. Nous traversâmes alors l’oued Mihero, élargi à cet endroit par le confluent de plusieurs rivières, et nous suivîmes la rive droite. Partout on voyait les traces irrécusables d’une ancienne crue : des touffes d’herbes accrochées aux buissons ou des débris de bois et de branches déposés le long des rives. On me disait que les crocodiles descendent quelquefois jusqu’ici.
A midi, nous découvrîmes pour la première fois de l’eau dans le lit de la rivière[60]. Nous avancions avec précaution pour ne pas effaroucher les sauriens, qui, au dire de mes compagnons, éventent l’homme avec une finesse d’odorat remarquable. Nous fîmes halte au milieu de l’oued, en plein fourré, car Othman regardait avec inquiétude du côté du plateau, où il soupçonnait la présence des Hoggar.
Nous allâmes à pied jusqu’au bas de la berge, à un endroit où le lit rocheux de l’ouadi conservait quelques grandes flaques d’eau. Je vis en effet tout autour de ces mares des traces nombreuses de pattes de crocodiles : elles étaient si nettement imprimées dans la vase, qu’on reconnaissait même les écailles dont la partie interne est revêtue. La patte de devant laisse une empreinte qui a presque la forme d’une étoile, tandis que celle de la patte postérieure ressemble assez à celle d’un pied d’enfant. Les trois orteils du côté externe n’ont pas laissé d’empreinte de griffes[61]. Au pied de la berge en surplomb s’ouvraient des galeries nombreuses où les monstres ont l’habitude de faire la sieste. Mais c’est en vain que les Touareg essayèrent de les chasser de leurs retraites à l’aide de longues perches. Je remontai plus haut jusqu’à une deuxième et à une troisième mare ; partout on trouvait des traces fraîches, mais les animaux restaient invisibles.
Il paraît qu’on trouve en amont des rhédir bien plus considérables, où se tiennent les plus grands crocodiles (les traces que j’ai vues sont celles d’animaux de 5 à 6 pieds).
Je fis l’impossible pour décider mes compagnons à avancer encore, pour arriver à en voir au moins un ; mais la crainte des Hoggar fut la plus forte, et les deux Touareg me pressaient de retourner en arrière. Ils ne voulurent même pas camper où nous étions, et cherchèrent un endroit plus caché, où les gens de la hamada ne pourraient pas nous apercevoir.
Bien que je n’aie donc pas réussi à voir un crocodile de mes yeux, leur présence dans la partie supérieure de l’oued Mihero ne peut faire de doute. Il n’y a pas de lac Mihero, car même ces mares plus considérables de l’amont, auxquelles les Touareg donnent le nom de bahar, ne sont pas autre chose que des creux du lit de la rivière, qui conservent toujours un peu d’eau. Les Touareg assurent formellement que l’oued ne s’élargit pas en bassin lacustre, et que l’eau est ainsi répartie le long de son parcours.
Les crocodiles se nourrissent des nombreux poissons que j’ai vus nager dans les mares. Après une longue pluie, les mares sont remplacées par un courant d’eau vive, qui amène les crocodiles à descendre en aval ; dès que les eaux baissent, ils se réfugient dans les cuvettes les plus profondes. On dit qu’il n’y a plus de crocodiles en amont d’Ahérer.
Le voyageur qui pourrait séjourner pendant quelque temps dans l’oued Mihero y trouverait certainement une faune et une flore bien plus riches que celle qu’on a coutume d’observer dans cette région[62].
2 novembre. — Nous quittons la verte rivière et nous reprenons la direction de l’est, ayant à gauche une ligne continue de montagnes, à droite la hamada et quelques collines. Nous suivons la rive droite de l’oued Nasaret, qui vient du flanc nord de la montagne du même nom. Nous faisons halte dans l’oued Tesorar, affluent de l’oued Tafelamine.
3 nov. — Nous croisons l’oued Igargar-Mellen, au point où il se détourne vers le nord. Peu après nous descendons dans une gorge profonde — une ramification de ce même oued — où nous sommes étonnés de trouver autant de verdure : toutes ces vallées encaissées sont infiniment plus fertiles que les couloirs superficiels toujours exposés au vent[63].
Ici l’amateltel[64] tapisse les parois de roc, et des bouquets de lauriers-roses tout couverts de fleurs alternent avec des telokat à baies comestibles (syconium), que je vois pour la première fois. Si l’on considère que je n’ai pu observer qu’en passant les plantes qui se trouvaient sur mon chemin, et que je n’en ai pas moins rencontré tant d’espèces nouvelles, quelles découvertes n’est-on pas en droit d’attendre de l’exploration méthodique de ce massif central du Sahara ! Puisse-t-il être bientôt possible de parcourir ces vallées en toute sécurité ! Mais en ce moment il nous faut passer en toute hâte, car l’ennemi peut paraître à tout moment.
Nous franchissons successivement l’oued Tafelamine, deux branches de l’oued Tasouni et enfin l’oued Tehennet, qui aboutit à l’oued-Ireren. Nous venions de descendre au fond de ce dernier, lorsque nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous força à chercher un refuge sous une roche surplombante. Mouillés jusqu’aux os, sans feu, sans autre nourriture que des dattes, nous passâmes une triste nuit sous notre toit de pierre. Othman, qui connaissait bien le danger de ces averses, craignait qu’une crue subite ne vînt emporter nos chameaux et tout le reste. La pluie ne cessa qu’au matin.
A six heures du matin, nous escaladons péniblement la paroi de roc, et, bien que les Touareg se soient eux-mêmes chargés de tous les bagages, nos malheureux chameaux tombent plusieurs fois. On ne saurait croire ce dont ces bêtes sont capables dans la montagne ; un mulet en ferait à peine davantage. Enfin arrivés en haut, nous leur rendons leurs charges, et les braves animaux fatigués reprennent la marche avec lenteur. Encore quelques passages difficiles — nous croisons l’ouadi Azet — et nous prenons une demi-heure de repos ; nous n’avons plus d’obstacles à franchir. Devant nous, la Hamada déroule de nouveau sa surface monotone à l’infini.
A 4 heures, nous faisons halte dans l’oued Edjef-n-amouni dont le vaste lit est couvert de tamarix magnifiques ; ces arbres y réussissent mieux qu’ailleurs, et les Touareg viennent se fournir ici de bois de lances.
5 nov. — Nous quittons l’oued, où nous avons rencontré quelques Imrhad, qui veulent mener leurs troupeaux de chèvres dans le voisinage de Ghât.
Nous continuons à traverser le morne Tasili, à peine accidenté par quelques légères dépressions et quelques broussailles. C’est ici que le Targui se sent à l’aise. Son œil de lynx découvre l’ennemi à des distances prodigieuses, et, si la lutte est inégale, sa rapide monture l’emporte comme le vent à travers les hamadas pierreuses. Othman m’assure qu’il oserait se risquer au cœur du pays ennemi, car il sait bien qu’aucun mehari ne gagnerait de vitesse la bête qu’il monte en ce moment. Tandis que la lenteur de mon chameau me serait fatale ; mes compagnons pourraient rapidement se mettre hors de péril, mais moi je suis en quelque sorte cloué au sol ; c’est pourquoi, me dit Othman, son bon mehari lui serait inutile, car jamais il ne m’abandonnerait pour fuir. Heureusement que je n’ai pas eu à faire l’expérience de sa fidélité !
Le vaste horizon ne nous révèle rien de suspect, et c’est en chantant que mes Touareg cheminent sur la hamada. Ce sont surtout des chants de guerre, la plupart pleins de mélodie. Othman se met à chanter dès qu’il a l’espace devant lui ; dans la montagne, au contraire, il marche silencieux, tout yeux et tout oreilles, et évite de faire le moindre bruit.
Nous arrivâmes à Tintorha au soir. Depuis quelques jours, mes forces déclinaient visiblement, car les continuelles visites des Touareg au début de notre voyage avaient bien vite réduit nos provisions à quelques dattes et un peu de biscuit, nourriture absolument insuffisante à la longue. Mouillé jusqu’aux os à diverses reprises, sans que nous eussions pu nous sécher en allumant du feu, j’étais devenu si faible, que mes Touareg étaient obligés de me hisser sur mon chameau. A Tintorha, ma fatigue devint telle, que je restai plusieurs jours étendu entre des roches qui m’abritaient contre le vent froid de la nuit.
Par bonheur, des parents d’Othman campaient ici, et ils me soignèrent de leur mieux. Ils m’avaient décidé à boire du lait de chamelle, ce qui n’avait fait qu’aggraver mon état. Sur ma demande, ils me firent alors un fort bouillon de viande de chèvre, qui donna de suite les meilleurs résultats. A partir de ce moment, ces braves gens ne se lassèrent pas de m’en fournir. Il me suffisait d’un signe pour les faire accourir, et même la nuit, l’un d’eux se mettait toujours à mon service. Je me rappellerai toujours avec une profonde gratitude les bons soins que j’ai reçus de ces pauvres[65] Touareg.
Le 9 novembre, j’étais redevenu assez fort pour remonter sur mon chameau. Amma nous avait quittés, car il avait sa famille dans le voisinage ; mais nous avions pour compagnon un frère d’Oufenaït, cheikh des Imanghasaten. Le 10, à la source d’Ihanaren, nous apprîmes par un Targui qu’Ikhenoukhen avait encore changé d’avis, et que la razzia devait avoir lieu. Othman reçut cette nouvelle avec enthousiasme, et n’avait plus qu’une idée : aller à Ghât pour prendre part à l’expédition avec ses amis. De mon côté, j’avais hâte de retrouver ma bonne maison de Ghât et une nourriture plus substantielle ; nous tombâmes donc d’accord de continuer notre route pendant toute la nuit.
Nous reprîmes donc la marche à travers les plateaux mornes qui s’étendent à l’ouest des dunes de Ghât. Un brouillard automnal voilait le paysage et bornait la vue, en dépit du ciel resplendissant d’étoiles. Au petit jour, les brumes se levèrent, et nous découvrîmes les cimes des palmiers de Tounine. Quelques heures plus tard, nos chameaux s’agenouillaient devant les portes de la ville. Mon serviteur, à qui l’on avait prédit que je mourrais de la main des Hoggar, m’accueillit avec joie en remerciant Allah de mon heureux retour.
SÉJOUR A GHAT
(12 Novembre 1876. — 4 Janvier 1877).
A peine arrivé, je reçois la visite de Touareg chargés de renouveler auprès de moi les réclamations du cheikh Bou-Bekr. Il prétend que l’expédition anglaise ayant fait un cadeau à sa famille, je suis tenu d’en faire autant à son égard. Je lui fais dire que les Ghadamésiens et moi nous sommes dans le même cas : ceux-ci lui ont payé chacun un thaler, et je suis prêt à faire de même. Ainsi finit cette nouvelle tentative.
13-16 novembre. — Othman retourne à Tintorha : on s’attend à une incursion des Hoggar, car les Azdjer ont tué cinq hommes de la tribu des Taïtoq[66] et enlevé leurs chameaux.
Je prépare mes lettres, car les Ghadamésiens vont rentrer chez eux dans quelques jours.
Les Hoggar ont fait irruption à Djanet et ont enlevé les chameaux des Ihadanaren[67].
17 nov. — Je suis allé à la mosquée ; il n’y a plus personne qui trouve à y redire. J’ai fini par dénicher ici de l’opium, il est vrai, à un prix exorbitant ; grâce à ce médicament, je me remets vite et je puis sortir.
18 nov. — Othman est revenu et m’aide à revoir mon journal de route.
Je me suis coupé la barbe, ce qui passe ici pour un gros péché ; je vais être obligé de me voiler la figure à la façon des Touareg.
On parle de négociations de paix, dont un marabout de Djanet[68] a pris l’initiative. Tout le monde souhaite qu’elles aboutissent, car par suite de ces razzias perpétuelles, toute sécurité a disparu. Peut-être pourrai-je alors pénétrer quand même dans le pays des Hoggar, en prenant l’Aïr pour point de départ.
19 nov. — J’ai rendu visite au gouverneur Safi, son accueil a été des plus aimables ; je dois beaucoup à cet homme, qui fait pour moi tout ce qu’il peut. Il me raconte que, dès mon retour du lac Mihero, le cheikh a recommencé à faire valoir ses prétentions et proféré des menaces. Safi lui a répondu : « Tu peux tuer quelqu’un, c’est vrai ; mais sois sûr que si tu commets un acte de violence contre mon hôte, je serai demain sur ta trace, et qu’avec les Arabes du Fezzân, je tuerai cent hommes pour venger celui-là[69] ». Il paraît que le cheikh s’est éloigné sans dire un mot. Safi croit que je pourrai aller dans l’Aïr avec la grande caravane, et qu’une recommandation du sultan d’Agadès pourrait me valoir la protection du chef des Aouélimiden qui me mènerait en sûreté à Tombouctou. La caravane part dans quinze jours. Je ne puis aller au Soudan qu’en compagnie des Kel-Guérès ; à Tombouctou, qu’avec l’aide des Aouélimiden. La route à l’ouest d’Agadès traverse des pays nouveaux et de grand intérêt ; peut-être pourrai-je aussi m’avancer de Tombouctou jusqu’à Ségou.
J’entends dire que les Hoggar désirent vraiment la paix. Safi veut qu’elle soit conclue par l’intermédiaire de l’autorité turque, ce que les Hoggar veulent précisément éviter ; ainsi tout est remis en question. Je prévois que les Hoggar seront de plus en plus sous l’influence de Ghât, c’est-à-dire des Turcs, car ceux-ci n’ont qu’à envoyer les Arabes du Fezzân dans l’Ahaggar pour amener les Hoggar à composition. Cette razzia opérée avec des chevaux dans un pays si désolé et si lointain[70] est un précieux enseignement pour les Français ; elle leur apprend ce qu’on peut faire au Sahara avec de la cavalerie légère[71].
20 nov. — Visite à Safi, chez qui j’ai fait la connaissance du fils de Toufik. Celui-ci va d’abord à Djanet chez son père, qui a entrepris des négociations avec les Hoggar. Safi prétend qu’en sa compagnie j’arriverais en sûreté à Agadès. Malgré son teint noir[72], ce jeune homme a des traits tout à fait européens et une physionomie sympathique ; mais il veut partir déjà dans trois jours, et je suis obligé d’attendre la caravane du Fezzan pour acheter du grain.
Pendant que j’étais chez Safi, survint Ikhenoukhen qui se mit à parler en targui. J’ai su ensuite que le Kel-Ouï lui a demandé si j’étais musulman ; c’est à cette condition seulement qu’il veut m’emmener dans l’Aïr : Ikhenoukhen a répondu affirmativement. Oufenaït est arrivé ensuite, et je suis sorti avec lui ; je lui ai demandé ce qu’il serait disposé à faire au cas où un Anglais ou un Allemand le prierait de venir le chercher à Ghadamès ; il s’est déclaré prêt à le guider, et m’a assuré que dans ce cas Ikhenoukhen n’aurait rien à dire ; par contre, tout Français devrait s’adresser à Ikhenoukhen, c’est-à-dire lui payer l’aada.
Cet après-midi, Othman s’est dit également disposé à venir chercher des voyageurs à Ghadamès. Si un Français voulait se mettre sous sa protection, dit-il, il n’aurait qu’à se faire passer pour un Anglais ou un Allemand, et pourrait alors venir même par Ghadamès sans qu’Ikhenoukhen puisse élever de prétentions[73]. Les Touareg demandent aux voyageurs chrétiens une aada de 100 thalers[74].
Ce soir, visite de Hassan de Tounine, qui vient chercher des remèdes pour son oncle Mahadi. Je lui fais part de mon intention de m’affilier à l’ordre des Senousiya ; il m’approuve fort, en me disant qu’il ne faut que deux jours pour cela ; il va en parler à Mahadi[75]. Le soir, je suis allé chez Dedekora, qui m’a également conseillé de m’affilier à un ordre religieux ; j’en recueillerais les avantages surtout au Soudan, auprès des fanatiques khatas. J’ai donné comme motif que pendant mon périlleux voyage au Mihero j’ai fait ce vœu, si je devais revenir sain et sauf. Dedekora m’a conseillé de faire avant de me coucher quelques ablutions et quelques prières, et de faire ensuite ce que j’aurai trouvé bon dans mon sommeil. Je compte lui dire que j’ai rêvé que j’appartenais à deux ordres, celui de Senousi et celui de Mouley Taïeb ; mes amis de Tounine sont du premier, et Dedekora du second. Le premier me sera très utile au Soudan ; le second, pour un voyage à Tombouctou.
22 nov. — J’ai pu sortir ce matin. Chez Safi, j’ai assisté à une discussion importante. Ikhenoukhen était présent avec Oufenaït qui parlait avec une grande violence, tandis qu’Ikhenoukhen ne cessait de l’exhorter au calme. Il y avait encore un envoyé d’Abd-el-Kader, le cheikh d’In-Salah. Voici ce dont il s’agissait : Les gens d’Ikhenoukhen ont pris aux Hoggar beaucoup de chameaux dans le voisinage du Touât, et enlevé du même coup un certain nombre de chameaux touatiens : ce sont ceux-ci que réclame Abd-el-Kader. L’autorité de ce chef est grande[76].
23 nov. — Safi est malade, et a fait défendre sa porte ; Ahmed, son secrétaire, l’est aussi. Cette fièvre vous affaiblit très vite et ne cède pas facilement à la quinine. Demain arrivera du Fezzân une caravane de grain et d’orge, ce dont il y a ici grande pénurie. Quant aux dattes, on n’en a pas du tout en ce moment ; on en attend du Fezzân.
Cet après-midi, j’ai la visite d’Abd-el-Kader de Ghadamès, qui me demande un remède pour les maux de dents et me parle de ses voyages. Il a vu à Ghadamès les deux voyageurs français[77] et les avait avertis, dit-il, mais ils ne l’avaient pas cru, parce qu’ils avaient une entière confiance en Ikhenoukhen. Cet homme a été en Europe, et sa conversation et son caractère me déplaisent. Je ne me fie pas à lui.
24 nov. — Safi, très malade, ne reçoit pas. Longue visite du fils de Toufik ; il est très curieux et s’intéresse à tout ce que je lui montre ; mais il est très ignorant lui-même, même au sujet de son propre pays : ainsi il n’a pas pu me dire si l’on y trouve ou non des associations religieuses[78]. Il m’a dit qu’on y chasse le lion et l’autruche à cheval, et que les léopards sont également nombreux. Il ne connaissait pas le nom targui qui désigne le crocodile, parce que dans l’Aïr on l’appelle autrement ; en général, j’ai remarqué que bien des noms de plantes et d’animaux cités par Duveyrier font place à d’autres termes dans l’Aïr ; ceux-ci sont sans doute empruntés à la langue haoussa.
25 nov. — J’ai apporté à Safi des pilules de quinine ; il les a acceptées avec reconnaissance. J’ai fait avec Othman la revision de mon herbier, pour apprendre les noms indigènes.
26 nov. — Rendu visite à Safi délivré de sa fièvre. En ville, il y a grande disette de vivres, et chacun se presse autour du cheikh-el-bled, qui fixe les prix de vente des arrivages du Fezzân, sans doute pour éviter que les indigents ne reçoivent rien. On nous a donné deux kel d’orge pour 23 piastres, et c’est là une grande faveur.
27 nov. — Safi me parle en termes très flatteurs des gens de l’Aïr, notamment de Hadj Bilkhou. De chez lui je vais chez Dedekora, à qui je reproche de ne plus venir me voir, il s’excuse en invoquant ses affaires. Au sujet de mon affiliation, il me conseille l’ordre de Mouley Taïeb, et pourtant lui-même fait partie des Madaniya. Il croit que cela ne fera aucune difficulté. Je veux donc m’affilier à cet ordre et à celui de Senousi. Malheureusement mon ami Hassan de Tounine n’y met aucun empressement ; je n’ai pu le voir lors de ma visite au village. Dedekora me conseille d’aller chez le kadi et de renouveler l’acte de foi en présence de deux témoins, puis de faire deux rikaa à la mosquée ; le kadi me donnerait alors une attestation écrite.
28 nov. — Je suis allé chez le kadi : c’est un homme au teint foncé et aux manières communes. J’ai amené la conversation sur le terrain médical, ce qui m’a été très avantageux, car le kaïd est presbyte et n’y voyait presque plus, faute de lunettes. Je suis allé chez moi, et j’ai eu la chance de trouver des verres appropriés, qui lui ont pour ainsi dire rendu la vue, et ont fait de lui mon meilleur ami.
29 nov. — Dedekora me dit que si le kadi ne me demande pas de dire la formule, je puis sans autre retard m’affilier à un ordre religieux. Je vais à Tounine voir le chérif, mais je ne trouve que mon ami Hassan, qui me conseille d’entrer d’abord dans l’ordre de Mouley Taïeb, ce qui est plus facile, car il me serait trop difficile, d’après lui, de suivre simultanément les prescriptions des deux confréries. J’ai l’impression que le chérif n’approuve pas ou même veut empêcher mon affiliation aux Senousiya ; du moins Hassan a-t-il laissé échapper cette parole : « Le chérif est d’avis que tu n’entres que dans l’ordre de Mouley Taïeb ». Peut-être cependant ne trouve-t-il pas bon d’appartenir à plusieurs ordres, parce qu’on ne peut suffisamment se consacrer à chacun d’eux[79] ? Je vais prendre des informations.
Au retour, je fais une visite au cheikh, sur le conseil de Hassan. Il a gardé une attitude convenable ; mais ensuite, Hassan m’a raconté qu’il attend toujours encore un cadeau et a même déclaré que, sinon, je n’arriverais pas au Soudan. Il craint que je ne sois un parent de Mlle Tinné, et ne puisse le dénoncer à Stamboul et lui causer des désagréments.
Dedekora s’est malheureusement bien refroidi ; il ne s’empresse pas de me faire entrer dans l’ordre de Mouley Taïeb, bien qu’il sache combien j’y attache d’importance.
J’ai assisté cet après-midi, chez le kadi, à un procès où le marchand Abd-el-Salam était plaignant et le prévenu un esclave. L’esclave avait déjà reçu la bastonnade, mais de façon très modérée ; je suppose qu’il avait attendri les soldats avec de l’argent. Le kadi a jugé avec une grande équité, bien qu’Abd-el-Salam, arguant de ses hautes relations, réclamât une peine sévère. L’esclave s’en est tiré avec la menace qu’on lui couperait les mains si on l’y reprenait.
Rencontré mon ami Hassan, qui m’avertit de ne pas aller en ce moment à Tounine ; je soupçonne là-dessous une menace du cheikh Eg-Bekr, qui attend en vain des présents.
1er décembre. — Le frère de Hassan est venu me chercher de la part d’El-Mahadi, qui m’attend à Tounine. J’apprends que mes soupçons étaient fondés : le cheikh a juré que, si je ne lui donne pas 50 thalers et un burnous, je n’arriverai pas vivant au Soudan. Mahadi m’a montré une série de médicaments et de poisons qu’il a rapportés de Tunis.
Le kadi continue à me traiter avec considération, mais il a admiré aujourd’hui mon burnous de façon fort suspecte : il me faudra sans doute en faire le sacrifice ; peut-être déclarera-t-il alors que je suis un vrai croyant, et m’en donnera-t-il l’attestation écrite.
J’ai eu ce soir une affaire désagréable avec Ikhenoukhen, qui était assis avec quelques amis près de la route, et qui, me voyant passer, s’est permis de demander à haute voix où donc allait le kafir[80]. Je n’ai pu m’empêcher d’aller à lui et de lui reprocher sa conduite ; je lui ai dit que c’était doublement malhonnête de la part d’un homme de son rang et de son âge. Les assistants ont voulu me faire croire que j’avais mal entendu, mais ils m’ont dit aussi que je n’étais pas sage de parler avec cette franchise. Je crois, au contraire, qu’il n’est pas mauvais de leur montrer que je ne crains pas leurs jugements.
J’ai fait malheureusement une petite bévue à la mosquée, j’ai commencé la prière lorsque le prêtre avait déjà pris la parole, ce qui a excité la gaîté de quelques personnes. Dès que j’ai vu mon erreur, je me suis assis tranquillement. Il est absolument nécessaire que je me mette entièrement au courant de tous ces rites, et je n’en tiens que davantage à entrer dans une confrérie.
Demain, Dedekora doit enfin aller avec moi chez le mokaddem.
2 déc. — Arrivée d’une grande caravane du Fezzân avec des vivres. Toute la ville est en joie. Le kadi à qui je fais ma visite me raconte que les Djinn[81] lui ont dit dans son sommeil que je suis un vrai croyant et qu’il faut me protéger ; il me donnera donc des lettres de recommandation pour son ami le marabout Toufik, lors de mon départ.
Visite à Beschir, qui me reçoit froidement comme toujours. Je lui demande s’il pourra me donner de l’argent sur les lettres de recommandation que son frère m’a délivrées. Il prétend qu’il n’en a pas en ce moment : mensonge. Ainsi, malgré mes deux lettres de crédit, me voilà tout à fait abandonné, et il me faut chercher de l’argent, sous peine d’attendre bien des mois un envoi de Tripoli. Ce soir, visite du chérif, qui n’a pas non plus été très aimable.
Dedekora m’évite visiblement ; j’ai fini par le joindre dans la rue et l’ai questionné au sujet de mon entrée dans l’ordre de Mouley Taïeb ; il a répondu que le mokaddem me conseille de m’adresser au chérif. Ainsi une défaite, on ne veut pas m’admettre. L’amitié du kadi me devient d’autant plus précieuse. Je veux demander franchement à Safi, pourquoi tous mes amis s’écartent de moi[82]. Il est le seul qui se soit toujours montré bienveillant à mon égard. J’ai demandé au chérif où je devais aller pour apprendre à connaître un grand marabout, si je devais aller à Tombouctou, chez Bakkay, ou ailleurs ; il m’a recommandé Sokoto. Ce doit être un joli foyer de fanatisme !
3 déc. — J’ai rencontré aujourd’hui chez le kadi, un pèlerin de Chinguit[83], dont la physionomie m’a frappé : il ressemble à un Indou. Comme le kadi parlait de ma foi musulmane, j’ai vu distinctement un sourire moqueur sur les lèvres du pèlerin. Il n’en croit pas un mot. Il a beaucoup parlé de Nderen — sans doute Saint-Louis du Sénégal — et m’a dit qu’il y vient des caravanes de Tombouctou. Il me conseille de donner la préférence à la route de Sokoto, car les Aouélimiden ont tué beaucoup de ses compagnons[84].
5 déc. — Cet après-midi, visite à Abd-es-Salam, beau-frère de Safi. C’est un homme très agréable, à physionomie ouverte. Il est d’avis que je ne dois pas prendre la route directe d’Agadès à Sokoto, elle n’est pas sûre. Il vaut mieux gagner Kano en passant chez les Touareg Dougama[85] dont je n’aurai rien à craindre.
6 déc. — Des Kel-Ouï sont venus m’offrir de me louer leurs chameaux. Mais il me faudrait d’abord voir Safi seul à seul, ce qui est extrêmement difficile.
7 déc. — Tous mes efforts pour avoir avec lui une entrevue particulière ont été vains. Il m’a conseillé toutefois de retarder mon départ. Othman veut aussi me retenir ici, pour me mener dans le Hoggar.
Oufenaït me raconte que la partie de l’oued Mihero renfermant des mares à crocodiles s’étend sur trois jours de marche. Il appelle ce chapelet de petits lacs tarera ; on ne trouve de grands crocodiles que dans les plus vastes. Il ne tarit pas en éloges au sujet de ces vallées, qui sont celles où il habite avec ses gens en temps de paix[86].
8 déc. — Revu chez le kadi le pèlerin de Chinguit, qui m’a accompagné à la maison, où je lui ai montré mon koran et ma carte. Il connaît les chiffres européens, mais non les chiffres arabes. Il me nomme un chrétien, John Nicola, pour qui il témoigne beaucoup d’attachement ; il n’a pas, dit-il, de meilleur ami à Nderen. D’après lui, le pays situé au sud de Chinguit se nomme Al ; toute la région au sud du Baghena appartient au sultan de Ségou. Lui-même a été dévalisé par les Touareg entre Chinguit et Tombouctou, de sorte qu’il a dû continuer sa route en mendiant. On semble l’avoir largement secouru dans le Kano, car il en parle avec enthousiasme. Il a trouvé les Aouhen[87] moins généreux. Je lui ai fait présent d’un grand morceau de mousseline neuve, ce dont il a paru fort satisfait.
9 déc. — Les nouvelles au sujet de la paix deviennent plus favorables. Ahitaghel[88] a écrit une très belle lettre à Ikhenoukhen, disant qu’assez de braves gens sont morts des deux côtés et que la lutte a assez duré ; que du dehors, les Français, les Turcs et les Tibbous regardent les Touareg et se réjouissent de les voir se déchirer et s’affaiblir ; qu’il vaut donc mieux faire la paix. Mais il ne fait pas cette proposition par crainte, car, même avec l’aide des Turcs, Ghât ne peut rien contre lui, et les Arabes pas davantage ; mais son cœur se fend à l’idée que les Touareg se détruisent les uns les autres et ouvrent leur pays à l’étranger. Il propose que les notables se réunissent dans la plaine d’Admar près de Djanet, et fassent une assemblée à laquelle assisteraient aussi trois cheikhs de l’Aïr et le chérif de Tounine.
C’est Mahadi qui m’a fait part de cette nouvelle. Il croit que je pourrai très bien voyager chez les Hoggar, si la paix est faite ; mais il ne me promet pas catégoriquement de m’accompagner : il voudrait évidemment se faire payer très cher.
10 déc. — J’ai vu deux chérifs de la Mecque qui sont en route pour le Soudan et ont rendu visite à Safi. Ces pèlerins passent ici pour aller s’établir chez les chefs soudanais qui leur donnent de riches aumônes.
J’ai donné au kadi un beau burnous noir qu’il m’avait demandé sans détour ; il me gratifie en échange d’un talisman long de 7 pieds, qu’il a rédigé et que je suis obligé de porter dans mon turban.
11 déc. — Visite d’Othman, qui a acheté un nouveau sabre et me demande de l’argent, je suis obligé de répondre par un refus, car ces demandes pourraient devenir périodiques.
12 déc. — J’ai écrit toute la journée. J’ai terminé mon rapport à la Société de géographie, jusqu’au moment de mon retour à Ghât. Je remets à plus tard le récit de mon excursion à Markharéré[89], pour que ceci au moins soit publié.
13 déc. — Cet après-midi, comme je causais devant la maison de Safi avec beaucoup de personnes, deux jeunes gens m’ont appelé kafir en passant. Je les ai suivis jusqu’à leur maison et les ai invités à se rendre avec moi chez le kadi. Celui-ci leur a fait une semonce sévère et a ordonné au gendarme de les mener en prison et de les bâtonner. Comme ces jeunes gens sont proches parents de Safi, cet ordre leur a fait peu d’impression, mais Safi a confirmé la sentence, ce qui les a bien étonnés. Ce sera une bonne leçon, et je crois que personne ne m’appellera plus kafir. Le kadi a proclamé partout que je suis musulman, et que quiconque m’appellerait kafir commettrait un grave péché et tomberait sous le coup de la loi. Cela a fait bon effet, au moins à l’extérieur[90].
14 déc. — Les deux jeunes gens qui sont frères de Safi, ont passé la nuit en prison et ont dû payer chacun 5 rial d’amende. Le kaïmakam les a vertement tancés devant tout le monde ; on dit même qu’il leur a administré une correction en particulier. J’ai voulu aller voir Safi ce soir, pour lui exprimer mes regrets de n’avoir pas su que c’étaient ses frères et de n’avoir pas évité cette scène désagréable, mais j’ai trouvé la porte close. J’espère qu’il ne me gardera pas rancune.
15 déc. — Aujourd’hui, visite de Hassan-el-Mahadi de Tounine. Il a été chez Sammit, où il a trouvé mon domestique Staoui et le cheikh Eg-Bekr, échangeant des gros mots, parce que le cheikh m’avait appelé kafir et l’avait traité, lui, de païen encore pire. Eg-Bekr a répété aussi qu’il me tuerait, lorsque je serais en route pour le Soudan. Il faut que l’autorité soit bien faible, pour que ce meurtrier puisse en pleine ville me menacer d’assassinat.
J’ai vu ce soir Safi, aussi aimable que d’ordinaire. Je crains que la paix ne se fasse pas de sitôt, personne n’en parle. Ikhenoukhen est parti pour l’ouadi Taneskrouft, à cause de ses troupeaux. Je me demande toujours si je dois rester ou partir.
16 déc. — Staoui a apporté ce matin une belle djoubba rouge au gouverneur, qui l’a acceptée avec bienveillance. En me promenant hors la ville, j’ai rencontré le chérif Mohammed, qui m’a appelé de loin et m’a demandé si j’allais au Soudan. J’ai répondu que j’hésitais encore, sur quoi il m’a conseillé d’attendre la paix, et d’aller ensuite avec lui chez les Hoggar. Je m’étonne que cet homme si orgueilleux m’ait parlé de la sorte.
J’ai été ce soir seul avec Safi pendant quelques minutes, et je l’ai questionné au sujet de ce projet de voyage chez les Hoggar. Il m’a dit que le chérif mentait, que personne ne pouvait tenter de me mener dans ce pays ; bien plus, il se passerait encore au moins un an après la conclusion de la paix, jusqu’à ce que les Hoggar revinssent se montrer à Ghât, et offrissent ainsi une garantie de leur sincérité. J’ai été étonné de le voir s’exprimer d’une façon si catégorique après m’avoir tant fait attendre. Il me semble avoir cru que je renoncerais entièrement à mon voyage.
17 déc. — Safi m’annonce que les Kel-Ouï vont partir avant la fête, de sorte qu’il faudra me préparer en toute hâte. Il est vrai qu’après la fête une troupe d’Ihadanaren[91] ira sous la conduite d’Ouinsig apporter des marchandises des Ghadamésiens dans l’Aïr. Ils passeront par Dider, ce serait une route très intéressante et nouvelle. Safi va prendre des renseignements. Je lui ai confié mon argent en le priant de me le changer ; c’est une faveur que je lui fais, l’or étant très recherché ici.
18 déc. — Safi me fait dire de me tenir prêt dans quatre jours. Il a trouvé des gens dignes de confiance et prêts à me conduire. Je dois me fournir d’orge et de farine, et me dépêcher, car, cette caravane une fois partie, il n’y aura plus d’occasion de voyager en sûreté, mais seulement de petites troupes de Touareg, à qui l’on ne pourrait se fier. Comment m’apprêter en si peu temps ?
19 déc. — Les Kel-Ouï sont venus demander si je veux louer leurs chameaux ou non ; j’ai dû leur répondre comme hier qu’il me fallait d’abord acheter des vivres. Personne ne veut me vendre du grain ; Staoui ne se donne d’ailleurs aucune peine, car il ne veut pas aller au Soudan. Mon embarras est grand. Si je manque cette occasion de partir, j’en chercherai une autre, car je suis résolu à ne pas rester ici, où je ne fais que perdre du temps et de l’argent. Safi, à qui j’ai confié quinze pièces d’or, me fait attendre la monnaie. Espérons que je ne serai pas déçu de ce côté-là !
20 déc. — Travaillé tout le jour à envelopper mes caisses de cuir.
22 déc. — Allé à la mosquée. Je n’ai pas été peu surpris, après la prière, d’entendre prononcer mon nom et une longue attestation de ma foi. C’est une lettre que le kadi adresse au hadj Bilkhou de l’Aïr, et qu’il fait lire au public.
La caravane voulait partir demain, mais j’apprends ce soir que onze chameaux manquent à l’appel et ont sans doute été volés à Titersine ; les Kel-Ouï vont donc rester encore quelques jours, ce qui me permettra peut-être de partir quand même. Si seulement Safi me rendait mon argent.
Oufenaït m’a dit aujourd’hui en présence de Safi qu’à aucun prix il n’irait avec moi chez les Hoggar, même si la paix était conclue, car ce sont des gens sans parole, et aucun de leurs hôtes n’est assuré de ne pas être assassiné par eux.
24 déc. — Safi ne m’a toujours pas rendu mon argent, que je lui avais confié pour qu’il en fît le change. C’est une honte. Sammit m’a offert de me donner des marchandises, mais je ne puis me procurer des vivres. Il ne manquerait plus que cela, que le kamakam gardât tout mon numéraire.
25 déc. — Mes Kel-Ouï se sont enquis avec insistance si j’ai enfin trouvé des vivres ; comme ils emmènent beaucoup de chameaux à vide, ils désirent fort s’assurer les quatre charges qui représentent mon bagage. Ils vont à Zinder, mais offrent de me mener où je le désire. Safi me conseille de m’arrêter chez hadj Bilkhou, à qui il me recommande, car à Agadès je ne connais personne et n’ai aucun soutien. Safi tarde toujours à me rendre mon argent !
Oufenaït me déclare aujourd’hui qu’il restera mon ami, que je lui donne ou non quelque chose ; c’est vrai, il est le seul qui n’ait rien mendié[92]. Aussi je regrette de ne pouvoir lui faire un beau présent, mais il recevra au moins quelque chose ; peut-être cela profitera-t-il à d’autres voyageurs.
L’Imam m’a demandé une médecine pour ses yeux, et m’a fait remarquer que lui aussi a droit à quelque chose, pour avoir lu la lettre de recommandation à la mosquée. Comment satisfaire à toutes ces exigences ?
26 déc. — J’ai prié Oufenaït de venir et lui ai donné un caftan rouge à manches brodées d’or. Il s’est écrié : maschallah ! Il ne s’attendait évidemment pas à un si riche présent. En quelques paroles chaleureuses, il m’a assuré que je pourrais visiter son pays aussi loin que je voudrais. Il a mis le vêtement et est retourné chez lui à grands pas, sans doute pour se faire admirer des siens. Sa joie faisait plaisir à voir.
27 déc. — Safi ne m’a toujours rien rendu. Je vais charger Abd-es-Salam de lui rafraîchir la mémoire. Comme je n’ai pas d’habits de fête, je ne suis pas allé ce matin à la prière publique.
28 déc. — Le Kel-Ouï, à qui Safi m’a recommandé, est venu voir mon bagage et m’a demandé avec impudence 25 réal par charge jusqu’à la résidence de hadj Bilkhou. Il voudrait me mener jusqu’au Soudan, pour gagner davantage, mais je ne puis payer ces prix-là, il ne me resterait rien pour vivre.
29 déc. — Amr Tchouaouch[93] me raconte qu’il a entendu Safi me traiter de kafir, et pense que je ne dois pas avoir confiance en lui.
L’Imam est venu me consulter pour ses yeux et je lui ai donné de bonnes lunettes, qui lui ont fait bien plaisir.
Je pense qu’il vaut mieux quand même que j’aille d’un coup jusqu’à Zinder ; j’attendrai là qu’on m’envoie de l’argent et irai ensuite à Sokoto ; mon présent sera certainement le bienvenu chez le sultan de Zinder. Peut-être les Kel-Ouï admettront-ils que je ne les paye pas immédiatement ; ils demandent pour cette deuxième étape la même somme que pour la première.
30 déc. — Cet après-midi, visite à Safi ; je n’ai rien reçu de lui, malgré ses précédentes assurances. J’ai fait part de ma déconvenue à Abd-es-Salam Sinam ; il m’assure que j’aurai mon argent. Il me dit que Sammit et lui ont eu un entretien avec le cheikh Bou-Bekr, et que celui-ci a fini par fixer ses exigences à un burnous et 2 réal. Comme cette demande est raisonnable, j’y consens et me débarrasse ainsi de mon dernier ennemi.
31 déc. — J’apprends que le cheikh Eg-Bekr est devenu subitement mon meilleur ami, et parle même de me retourner mon présent, pour montrer son désintéressement ! Il veut me recommander aux Touareg d’Aïr.
Ce matin, un soldat m’apporte l’argent que j’ai prêté à Safi ; mais il manque deux thalers, qui me sont rendus sur ma demande. La caravane part dans quelques jours. Hassan de Tounine veut aussi me donner une lettre pour son frère qui habite Zinder. Cette année finit bien, j’envisage l’avenir avec confiance.
1er janvier 1877. — Les Kel-Ouï viennent voir mon bagage. Ils ne comprennent pas l’arabe, de sorte que je vais être obligé d’apprendre le haoussa[94].
2 janv. — Sammit ne veut me donner des marchandises payables à Tripoli qu’avec une majoration de 25 pour 100. Aussi ne lui ai-je rien pris[95], et j’ai payé tout ce que je lui devais. Je suis allé chez Mahadi pour voir s’il pouvait me prêter un peu d’argent. Mais il ne m’a rien offert. J’ai acheté une robe noire et le turban assorti. Ce vêtement déteint terriblement, mais il est très chaud[96]. On s’amuse de me voir costumé de la sorte. J’ai fait peser mon bagage ; les Kel-Ouï se sont conduits très convenablement et n’ont pas cherché à me tromper. Leur chef s’appelle Bidoumas et m’est très sympathique. Je vais quitter Ghât avec la somme de 130 thalers Marie-Thérèse pour tout avoir.
3 janv. — Mahadi est venu me dire quelques mots de Tombouctou et s’en est allé en hâte ; on aurait dit qu’il avait peur d’une demande d’argent. Safi est aimable comme toujours.
5 janv. — J’ai fait souder la caisse d’échantillons de roche destinée à ma femme, et je l’ai fait remettre à Sammit[97]. Safi m’a donné quatre lettres pour les cheikhs et sultans de la route et m’a demandé en retour d’attester que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour à Ghât. Enfin tout est prêt et l’on descend mon bagage. Mais alors on s’aperçoit que le Kel-Ouï n’a amené que deux chameaux au lieu de quatre ! Il propose de prendre la moitié des bagages, puis de revenir chercher l’autre ; Staoui entre dans une violente colère et déclare qu’il ne veut pas partir avec ces gens-là, et, comme je persiste, il fait vraiment mine de prendre ses affaires et de me planter là. Je finis par louer deux chameaux supplémentaires au prix exorbitant de 4 réal[98]. Restait à trouver un nouveau serviteur. J’allais me rendre chez Safi à cet effet, quand Staoui se ravisa.
Enfin, après toutes ces contrariétés, nous étions, à 5 heures, prêts à partir. Nous longeâmes les jardins de Barakat, qui s’échelonnent à une grande distance, et vers minuit nous arrivions à l’oued Isseyen : là, au milieu d’une plaine semée de petites dunes et de tamarix-éthels, nous trouvâmes campée la grande caravane ; elle était plongée dans un profond sommeil.
EN ROUTE POUR L’AÏR
5 janvier 1877. — Après une longue et désagréable discussion, je paye l’homme qui avait fourni les chameaux supplémentaires, et j’exprime à Bidouma l’espoir que ces extorsions ne se renouvelleront plus. Nous campons aujourd’hui, ce qui nous fait du bien, car nous étions venus de Ghât à pied. Au point où nous sommes, la vallée est déjà plus resserrée entre le Tasili et l’Akakous. Partout les mêmes couches de grès.
6 janv. — Ce matin nous cherchons en vain les chameaux qui doivent nous servir de montures : Bidouma nous a tout simplement oubliés. Il laisse crier tout le monde, et se tient coi, car il sait bien qu’il est en faute.
Enfin, nous partons à 10 heures[99], en remontant la rive droite de l’ouadi encombré de sable. J’y note à plusieurs reprises des ocres, couleur de cinabre, d’une grande pureté. Nous montons toujours. Les deux berges sont dénuées de végétation. La hamada s’étend des deux côtés de l’oued.
7 janv. — Nous partons à 11 heures, ayant le versant abrupt de l’Akakous à notre gauche ; à 1 h. 1/2 nous avons dépassé ces hautes murailles. Nous faisons halte au bout d’une plaine du nom d’Akaouf. On trouve sur le versant sud de l’Akakous beaucoup de dunes de sable qui sont pour ainsi dire adossées à la montagne.
Le Tasili semble maintenant plus bas. Partout de la pierre noire ; très peu de plantes. Çà et là quelques dunes, toujours amoncelées contre une paroi de roc.
8 janv. — Ce matin l’eau limoneuse que nous avions laissée déposer dans une jatte était gelée. J’ai promis de la nourriture à un des Kel-Ouï qui mène nos chameaux, et son attitude s’est immédiatement modifiée. Nous montons un peu et passons sur le Tasili semé de roches. A midi, vaste plaine et à droite une forêt de piliers de pierre qui couvrent un large versant et affectent souvent la forme de ponts. Des schistes bigarrés, tout semblables à ceux de Tayta[100], affleurent le long des grandes parois.
Nous faisons halte à 2 heures dans une vaste plaine. A gauche, quelques huttes et jardins : cet endroit s’appelle Arikine. Jusqu’ici nous avons eu à gauche de hautes croupes de montagnes et à droite, tout près, la surface peu élevée du Tasili. L’horizon s’élargit.
Quelques Touareg viennent du village ; ce sont de pauvres gens inoffensifs. Ils me racontent que les habitants de Djanet sont amis des Hoggar, qui ne leur ont jamais rien pris.
9 janv. — Nous remontons un petit ouadi qui descend vers Arikine, à travers un désert de pierres absolument nu, plus aride même que la grande Hamada el Homra ; seulement l’impression est moins terrifiante, à cause des formes changeantes des montagnes. On m’a montré une piste qui, me dit-on, mène d’ici à Bilma. Le pays devient plus plat ; après une montée dans les roches, nous traversons une nouvelle hamada[101]. Au loin, droit au nord, nous voyons encore une terrasse supérieure de l’Akakous, sur le flanc sud de laquelle on aperçoit des dunes ; devant nous, une ligne dentelée de montagnes noires ; au contraire, la ligne de crêtes que nous avions à gauche a disparu. La roche qui prédomine est encore le schiste de Tayta.
Nous faisons halte dans l’oued Eseti, dans une plaine couverte de débris de schiste et où la Fagonia arabica seule montre ses rameaux jaunâtres et desséchés[102]. Mon guide m’assure que l’oued Eseti suit la direction du sud-est.
10 janv. — Nous marchons d’abord vers l’ouest, sur une hamada complètement plane, puis nous tournons au sud. Nous allons vers cette ligne dentelée de montagnes que nous avons déjà vue hier. Derrière nous l’Akakous se dresse à pic. De ses pentes abruptes se détache une longue file de hauteurs qui se prolonge au loin à notre gauche vers le sud-est ; mais on ne voit nulle part de plateaux ; rien que des cimes isolées, séparées par des ouadi sableux.
A midi, nous touchons à ces hauteurs de couleur sombre, qui de loin nous faisaient l’effet de montagnes, et qui ne sont que des collines de 30 à 40 pieds couronnant le bord d’une hamada. Ce sont des masses de grès sombre, de forme régulièrement conique ou pyramidale ; les couches qui les composent sont horizontales. Il y a partout du sable dans l’ouadi, mais point de dunes isolées. La végétation est celle de la hamada ; aucune plante nouvelle. Le vent est fort sur ces hauteurs et le froid très sensible. A 2 heures, nous faisons halte au delà de cette ligne de hauteurs, dans l’ouadi Tounikanaham.
11 janv. — Nous restons campés aujourd’hui, car nous avons en perspective quatre jours sans eau et sans herbe ; aussi faut-il faire nos provisions, et tous les chameaux portent leur botte de fourrage.
12 janv. — Nous avons trouvé de la glace dans une grande écuelle qui était restée la nuit hors de la tente. Il a fallu la faire fondre au feu, tant la croûte était dure. Un brouillard épais couvre la contrée, et, vers le coucher du soleil, les lourdes brumes se lèvent lentement ; on se dirait en Allemagne. Nous avons traversé le plateau et atteint une seconde zone de collines ; c’est du granite. A 10 heures, nous voyons devant nous, droit à l’ouest, le cône élevé du mont Tisga. — Les Kel-Ouï ont une nomenclature des plus incertaines et sont en général de très mauvais informateurs ; les Touareg du Nord donnent des renseignements bien plus sûrs.
Nous cheminons en zigzag entre les hauteurs ; je note ici des exemplaires isolés de Rhus dioïca. Les versants sont couverts de sable granitique et de blancs cristaux de quartz. Tout ce pays n’est que granite. Nous traversons un ouadi couvert de talha, que les gens de la caravane dépouillent de leurs branches vertes pour les donner aux chameaux. Nous campons près du mont Tisga dans la vallée du même nom. Je trouve près d’ici le granite injecté de basalte.
13 janv. — Temps très froid. Le vent était tel, qu’on n’a pas pu dresser les tentes. L’eau était gelée ce matin ; voilà trois nuits que cela arrive.
Nous passons au pied du mont Tisga, qui est certainement un massif de granite. A 2 heures, nous descendons une longue paroi de granite nommée Eguefnerichine ; nous avons à nos pieds une vaste plaine, que domine à notre gauche la crête dentelée du mont Mariaou. Dans cette plaine en contre-bas, on voit de nombreux affleurements de ce basalte gris dont je n’avais observé jusqu’ici que des pointements isolés. La végétation fait entièrement défaut.
Nous nous arrêtons sur un plateau de sable granitique, sans une plante, sans un être vivant, à part les corbeaux, qu’on retrouve dans les plus arides solitudes.
14 janv. — L’eau était encore gelée ce matin. Nous traversons le plateau ; des blocs de basalte sont épars à sa surface. A 7 heures et demie nous faisons halte au milieu des dunes d’Eguéchine.
15 janv. — Devant nous, une vaste plaine entourée de dunes. A 3 heures et demie, nous franchissons une haute crête de sable, et l’oued Falezlez se déroule à nos pieds comme un ruban de verdure. Halte au puits du même nom, situé au milieu de l’oued.
16 janv. — La végétation de l’oued se compose uniquement de hâd[103], et cette plante ne croît que sur les buttes éparses dans le lit de l’oued. Nous gagnons une plaine de sable et de caillous. Descente dans un oued, où affleure une roche d’un gris rougeâtre, d’apparence schisteuse, peut-être le grès de Gâth[104], métamorphisé au contact du granite. A 4 heures nous passons d’une haute hamada de grès à une plaine de reg[105] en contre-bas, et nous retrouvons ici ce basalte gris dont j’ai signalé plus haut des filons dans le granite.
17 janv. — Départ à 8 heures. Plateau de grès, où ne pousse qu’un peu de had. Nous descendons dans le lit de l’oued Tireren[106], aussi profond et plus large que l’oued Falezlez. En escaladant l’autre rive, nous trouvons le granite, et immédiatement après, une hamada de grès à gros éléments. Point d’eau depuis l’ouadi Falezlez.
18 janv. — J’apprends que l’esclave d’Ibrahim a déjà été plusieurs fois dans l’Adamaoua et est tellement enchanté de ce pays, qu’il le préfère même à Kano. Ses caravanes y vont perpétuellement ; la sécurité est complète.
Nous allons vers l’ouest, croisant les ouadis qui viennent tous du nord. Le basalte traverse le grès et est lui-même injecté de filons d’une roche granitoïde. Les filons de quartz abondent partout où affleure le granite.
19 janv. — Nous marchons vers le sud entre de hautes croupes de granite ; à 11 heures, j’observe des schistes micacés. Le pays reste entièrement dénué de plantes. Nous croisons l’oued Touffok et faisons halte sur l’autre rive. Asiou[107] se trouve, me dit-on, à 5 jours de marche dans l’ouest. Les montagnes que nous avons franchies hier s’appellent Ereren. L’ouadi Touffok se prolonge dans le pays des Tibbous et des Aouélimiden[108].
20 janv. — Les montagnes sont devenues plus hautes et l’ouadi forme un gorge étroite, où les arbres sont nombreux. A 10 heures et demie nous voyons pour la première fois un arbre aux fortes branches hérissées d’épines, que les Touareg appellent ebora[109] et les Haoussa adoua. Ces vallées sont pleines de verdure ; les talha[110] sont aussi bien plus hauts et plus beaux. Nous faisons halte dans le large lit de l’ouadi Arokam.
21 janv. — Nous suivons le cours de l’oued. On coupe ici de l’herbe, car pendant plusieurs jours il n’y aura pas de fourrage pour les chameaux. Nous sommes rejoints par une caravane de Ghât.
22 janv. — Nous passons la journée dans l’ouadi Arokam, pour laisser paître les chameaux. On confirme la nouvelle que les Hoggar ont surpris une caravane près de Tadent[111] et l’ont entièrement dépouillée. C’est cette caravane des serfs Ihadanaren conduits par Ouinsig, avec laquelle je devais partir.
Je suis allé ce matin à la chasse aux gazelles, mais je n’ai vu que de nombreuses traces dans le sable. Les ouadis des environs sont riches en tamarix éthel, ana, toullout[112], oum-el-leben, tanedfert, talha, etc. Point de plante nouvelle. Partout du granite, souvent des schistes à hornblende (?). J’emporte des échantillons de cette roche cristalline de couleur noire. Nous nous préparons à de nouvelles fatigues. Ma provision de lait est malheureusement épuisée, et je n’ai pas davantage de viande. J’en suis réduit à la mohana pour toute nourriture.
23 janv. — L’eau était de nouveau gelée ce matin. Nous partons à 7 heures et demie ; tous les chameaux portent des bottes de fourrage en sus de leur charge ordinaire. L’un d’eux ne peut plus marcher, et est tué sur place ; chacun accourt pour emporter un peu de viande. Nous traversons en biais le lit de l’ouadi Arokam, qui se prolonge vers le sud. Beaucoup d’herbe dite ameo[113] ; cette espèce constitue souvent à elle seule la végétation des oueds de la contrée. Nous dépassons des collines de granite ; beaucoup de traces d’antilopes.
A 10 heures un quart nous aboutissons par un terrain accidenté à un gorge profonde, qui nous mène à l’ouadi Tadonet. Nous sommes ici plus bas que nous n’avons jamais été ; nous voyons reparaître dans cette gorge les schistes à hornblende, au milieu du granite.
Nous débouchons dans la belle vallée d’un ouadi, que nous remontons à droite ; elle est littéralement semée d’ana[114] qui atteignent ici les dimensions d’un arbre, et de grands talha qui rappellent les chênes, lorsqu’ils sont devenus de taille respectable. C’est la première fois que je rencontre des buissons d’ana en aussi grand nombre.
A midi nous faisons halte dans une gorge latérale. Dans le voisinage campe une petite caravane, qui vient également de Ghât. On se précipite avec les chameaux vers le puits, qui est assez éloigné du campement pour que je n’aie pu aller le voir. Le soir nos gens reviennent avec très peu d’eau, si bien qu’il nous faudra demain aller à la recherche d’un autre puits.
24 janv. — On n’a pu recueillir hier que six outres d’eau ; cela tient à ce qu’il a plu très peu l’année dernière. Nous quittons donc l’oued Tadonet, et une heure après nous sommes sur le plateau couvert à perte de vue de monticules de granite. Je remarque ici par exception des cassia odorata[115].
Nous voici en face d’un faîte de granite dont la crête dentelée émerge d’un amas d’éboulis. Cette disposition est fréquente. Nous redescendons l’autre versant dans la direction du sud. Nous faisons halte dans un oued. Un puits du nom de Katelet est dans le voisinage.
J’ai noté du granite à gros cristaux de feldspath, de l’amphibole et des schistes amphiboliques. Le pays est d’une nudité effrayante.
25 janv. — Repos. Il a fallu creuser pour trouver de l’eau. J’ai revu ici ce petit vautour à pennes noires, Neophron perenopterus, que j’avais aperçu pour la première fois dans l’ouadi Touffok.
Je suis allé sans succès à la chasse aux gazelles ; partout le même paysage désolé de montagnes de granite à demi-ensevelies dans le sable. Ce sont généralement de longues croupes orientées N.W.-S.E., ou N.-S., et dont les flancs sont couverts d’un manteau de débris. La flore se réduit à quelques gommiers rachitiques ; pas un brin d’herbe ne croît ici.
26 janv. — Nous quittons enfin cette morne vallée de Katelet, après nous être bien pourvus d’eau, car les Kel-Ouï nous annoncent qu’on n’en verra pas une goutte d’ici sept jours. Nous descendons un ouadi dont les berges érodées laissent voir admirablement la structure des roches. Le granite forme ici des filons au milieu du gneiss, qui se désagrège comme du bois pourri ; en descendant l’oued, je rencontre dans ce gneiss un filon de basalte noir de 2 pieds d’épaisseur. On voit aussi des roches à hornblende avec injections de granite.
Nous voici de nouveau dans une plaine couverte de blocs de basalte, comme la région de l’oued Falezlez : on dirait qu’une zone de basaltes entoure le massif de granite. Des felso-porphyres à cristaux de feldspath rouges forment un amas de blocs arrondis, fortement désagrégés par l’atmosphère. Partout leur partie inférieure porte la marque du sable, charrié par le vent. Quelques-uns de ces blocs s’écaillent, et de grosses boules tombent de leurs alvéoles de pierre, qui semblent au premier abord des excavations faites de main d’homme.
Il y a dans la caravane deux esclaves noirs, l’un au service du marchand Ibrahim, l’autre de Bilkhou, qui connaissent l’Adamaoua, où ils ont coutume d’aller faire des achats de noirs. On les paye avec des tobés, au taux de deux ou trois par tête d’esclave. Ngaoundéré paraît être le marché principal. On me parle aussi beaucoup de Kontcha.