Sur les toits des habitations bobofing.
La rivière vient du sud-sud-ouest et coule vers le nord-nord-est. Sa largeur est de 25 mètres environ au gué, et sa profondeur de 70 à 80 centimètres. Le fond est de gravier ; il n’y a de roches ni en amont ni en aval ; elle est bordée d’un épais rideau d’arbres offrant de jolis campements. A 5 kilomètres en aval de ce gué s’en trouve un autre, celui d’Aléarasou, par où passe la route Bossola-Douki-Djenné. Pendant les hautes eaux ces deux gués sont desservis chacun par une pirogue.
Cette rivière est formée des deux cours d’eau qui passent au nord de Dioulasou, et on les traverse pour se rendre à Djenné : l’un à Bama, l’autre à Samandini. Leur confluent est à quelques kilomètres en amont du gué ; ils forment la branche occidentale de la Volta, comme je l’avais supposé.
De Bossola la rivière décrit un grand arc de cercle vers le nord pour couler ensuite vers le sud-est, me dit-on. Ce renseignement me paraît exact, car chez les Tiéfo et ensuite à Kotédougou et à Kadou j’ai relevé des ruisseaux à eau courante coulant vers l’est-sud-est. Je ne serai du reste pas longtemps avant d’être fixé, puisque ma route va être est ; j’aurai donc l’occasion de recouper cette branche et d’en reparler.
Les deux rivières de Bama et de Samandini ont chacune 20 mètres de large, mais il n’y a plus actuellement qu’un filet d’eau ; j’ai du reste constaté que le lit de la rivière de Bossola était beaucoup trop petit, puisqu’en hiver l’eau couvre d’une nappe de 40 à 50 centimètres de profondeur une plaine de 4 kil. 500 et qu’elle s’est en outre creusé un lit secondaire parallèle, à sec actuellement, mais qu’on traverse pour se rendre à la rivière. Dans ce marigot ou lit secondaire sont construites, de 50 en 50 mètres, des huttes en forme de termitières par les créneaux desquelles les chasseurs tirent le gibier qui vient boire ou le traverser pour aller à la rivière.
Lundi 14 mai. — Je quitte Bossola à deux heures de l’après-midi, par une chaleur atroce. A quatre heures, nous atteignons une oasis charmante, pleine de palmiers, où nous faisons provision d’eau et prenons un quart d’heure de repos. J’y rencontre un marchand haoussa conduisant quelques ânes chargés de sel ainsi qu’un mulet alezan porteur de quatre barres de la même marchandise. Ce mulet est le premier que je vois depuis mon départ de Bammako ; sa taille est de 90 centimètres à 1 mètre, il a la tête et les oreilles du cheval, et la crinière, la queue et les sabots de l’âne ; je n’ai pu savoir auprès de son propriétaire si c’est un mulet ou un bardot. Ce Haoussa comprenait à peine quelques mots de mandé ; il m’a cependant dit l’avoir acheté à Salaga.
A sept heures du soir, ayant dépassé un endroit marécageux dit Borokho-Borokho et le chemin Sâra-Aléarasou, dont le voisinage est réputé dangereux, je cherchai un endroit découvert pourvu d’un peu d’herbe pour camper. Mes ânes ont beaucoup souffert de la chaleur aujourd’hui, je les laisse brouter en liberté autour des feux jusqu’à dix heures du soir. Le lieu où nous nous arrêtons n’est pas le campement habituel des marchands ; ils poussent tous à 6 kilomètres plus loin, jusqu’à un petit ruisseau où il y a de l’eau en toute saison. Ce petit cours d’eau sert de frontière entre le territoire des Bobofing et des Bobo-Niéniégué. En effet, vers huit heures du soir, une caravane d’une dizaine de personnes et cinq ânes nous dépasse pour y aller camper.
Le gibier abonde ici. A la tombée de la nuit, Diawé a tiré à 50 mètres un dagoé (koba), grande antilope, et l’a grièvement blessé ; nous ne l’avons malheureusement pas trouvé, ce lieu étant fourré, et puis on n’y voyait presque plus. Comme mes hommes se dispersaient et s’écartaient trop loin du campement, je fis cesser les recherches, abandonnant la bête, qui devait être morte.
Mardi 15 mai. — Partis de bonne heure, nous dépassons au petit jour le campement des marchands. Sur l’autre rive du ruisseau commencent les cultures de Bondoukoï, qui s’étendent très loin. Au milieu des cultures et à mi-chemin entre les ruisseaux et Bondoukoï, on traverse le premier village niéniégué. C’est un village de forgerons, il s’appelle Moukkéna. De grands amas de scories se trouvent à l’ouest ; les forgerons y ont construit des abris dans lesquels ils travaillent pendant la journée. Ce village fournit beaucoup de houes, dites daba, à Dioulasou, et ne s’occupe presque pas de culture. Il a une fort mauvaise réputation, et jamais, sous aucun prétexte, on ne s’y arrête. Une heure et demie après on est à Bondoukoï.
En arrivant, Doufiné, mon hôte, me prend par la main et me fait loger dans une de ses propres cases ; bientôt après il m’envoie quelques provisions et du dolo.
Jusqu’à présent le territoire des Bobo-Niéniégué me paraît être étendu et bien peuplé, mais je ne suis pas encore en mesure d’en donner les limites exactes. Il n’est pas placé sous l’autorité d’un seul souverain, mais divisé, comme le Bélédougou et d’autres pays mandé, en confédérations plus ou moins grandes qui prennent le nom du village principal : telles sont les confédérations de Bondoukoï, Ouakara, Sâra, Bouki, Pa, Bangassi, etc.
Le chef de la confédération de Bondoukoï est un vieillard aveugle, sans autorité ; il possède peu, de sorte qu’il n’est pas considéré : c’est Doufiné qui en est le vrai chef ; il est aimé et craint de tout le monde, autant que j’ai pu en juger pendant le peu de temps que j’ai passé ici.
Bondoukoï est composé d’un groupe central de cinq villages, d’un village nommé Tanfi, situé à 1 kilomètre dans l’ouest, et d’un autre à 1 kil. 500 dans l’est, appelé Diampan.
Le village de Doufiné, qui est celui du nord du groupe central, se nomme Dérakouï ; les autres villages faisant partie de la confédération sont plus éloignés et connus sous d’autres noms : Moukkéna, Ta, Tambouï, etc. (voir la carte).
L’étendue d’un gros village niéniégué est souvent très grande ; à Bondoukoï et à Ouakara il est très gênant d’avoir à sortir du village pendant les heures chaudes : il faut près d’une demi-heure pour gagner les cultures quand on habite vers le centre du groupe.
Bondoukoï a de 2500 à 3000 habitants. A côté de la population niéniégué vit une colonie de Dokhosié (environ 150 personnes) et 11 familles foulbé de même origine que celles de Kotédougou.
A peine arrivés dans le village, des femmes foulbé viennent nous vendre du lait, du couscous tout frais, du beurre, du sorgho pour les animaux, des ignames et des cés. A ma grande satisfaction j’ai pu varier un peu mon menu, qui n’a pas changé depuis plus de deux mois que j’ai quitté Kong : matin et soir j’ai mangé du sanio to[84] avec la même sauce de feuilles de baobab et un poulet cuit à l’eau et au soumbala (sauce faite avec le noyau du netté). La monotonie du menu n’a été rompue que de temps à autre par quelques œufs ou du mouton.
Jusqu’à présent je n’ai encore rencontré que les gens de Kong d’aussi curieux et importuns que les Niéniégué ; ils n’ont quitté les abords de ma case que quand le clair de lune a cessé. Deux Mandé albinos, de passage ici, ont été par la même occasion très ennuyés ; les Niéniégué, après m’avoir bien examiné, se rendaient auprès de ces deux malheureux, et faisaient des comparaisons entre la couleur de leur peau et celle de la mienne. J’ai même cru comprendre qu’ils étaient un peu la risée de cette population, qui les plaisantait probablement d’une manière peu polie, car ces deux individus se sont fâchés à plusieurs reprises, et il a fallu l’intervention de Doufiné pour faire cesser la sotte aventure qui leur arrivait.
Doufiné[85] est certes un brave homme, mais qu’il est gênant ! Il abuse en outre du dolo, et sous prétexte que je suis son meilleur ami, il ne me quitte que pour venir m’ennuyer cinq minutes après. A dix heures du soir, ce trop bienveillant ami est venu me réveiller pour me souhaiter bonne nuit : Allah man sira ! « Que Dieu te donne un bon sommeil », me crie-t-il de toutes ses forces.
Jeudi 17. — Doufiné m’accompagne à cheval jusqu’à Ouakara, afin de prendre langue avec des Dafing qui y sont de passage, et me mettre en bon chemin. A la sortie de Diampan, il me fait voir à l’horizon une ligne de hauteurs (collines ferrugineuses de 40 à 80 mètres de relief) courant du nord au sud, et en avant de laquelle se trouve Bangassi, sur la limite du Niéniégué et du Dafina.
Ouakara est un très gros village, comme Bondoukoï. L’élément peul n’y est représenté que par quatre familles.
Les abords du village sont entièrement dénudés ; il n’y a que quelques maigres mimosées, ne donnant pas d’ombre. Pendant que mes hommes s’installent sous un méchant bombax sans feuilles, Doufiné me trouve heureusement une case passable en face du campement.
Une vingtaine de marchands mossi et dafing se trouvent de passage ici se rendant ou venant de Ouaranko. Ce village, qui est à deux petites étapes dans le nord sur la route de Bandiagara, est habité par des Bobo-Niéniégué, des Bobo-Dioula, des Dafina et des Foulbé. Quoique je me trouve encore en territoire niéniégué, l’influence peule s’y fait déjà sentir ; on prévoit, d’après la conversation des marchands, que le territoire de Wouidi n’en est pas bien éloigné, car le nom de ce chef peul est mêlé à tous les incidents.
Ouakara fait le commerce de chevaux avec le Dafina et le Yatenga, il fait également un gros trafic en sel et en kola. Ce qui est curieux, c’est que la barre de sel coûte le même prix qu’à Dioulasou, de 45 à 50 ba de cauries. Bon nombre de marchands viennent cependant en acheter ici, parce que le kola vaut de 12 à 15 cauries de plus qu’à Dioulasou.
Je m’informe, auprès des gens de passage, de la route que j’ai à prendre, car c’est ici qu’il me faut opter entre les quatre chemins qui mènent dans le Mossi.
Le premier, celui qui passe à Barani et dans le Macina, est de suite écarté pour les raisons que j’ai données à Kotédougou.
Le deuxième, conduit par Ouaranko, Boussé, le territoire des Sommo ou Somokho ou Songo, par Gombéro à Ouadiougué (capitale du Yatenga) ou à Mani et Waghadougou. Ce chemin est, paraît-il, assez fréquenté, et je le prendrais volontiers, si à Satéré on ne m’avait déjà laissé comprendre que Ouaranko est un village soumis à l’influence de Wouidi, dans lequel personne ne commande en réalité, mais qui renferme plusieurs partis. Je crains donc d’y être arrêté pour une raison futile, et de voir ma marche en avant retardée comme à Dasoulami et à Dioulasou.
Pour des raisons à peu près analogues, je ne prendrai pas un des chemins qui mènent de Koulouso à Safané ou Tounou, ces deux villages dafina étant rivaux ; le premier est sous l’autorité d’un musulman influent, et l’autre est un famadougou (résidence du chef).
J’opte donc pour Ouahabou, territoire dafina soumis à Karamokho Mouktar, qu’on me vante partout comme un brave et honnête homme. Doufiné de son côté le connaissait particulièrement et approuva mon choix ; dans la journée il avait rencontré des gens de Karamokho Mouktar, venus à Ouakara pour y acheter des chevaux ; il fut décidé que l’un d’eux rebrousserait chemin jusqu’à Yaho, et de là me ferait conduire par quelqu’un de dévoué à Ouahabou, près de Karamokho Mouktar.
Vendredi 18 mai. — En arrivant à Yaho, qui n’est éloigné que de 12 kilomètres de Ouakara, je suis conduit au chef, comme il avait été convenu la veille. Ce chef doit m’assurer le chemin jusqu’à Bangassi. Il me reçoit bien, mais que cette population niéniégué est curieuse et gênante ! Malgré les exhortations des vieux du village, mon campement a été jusqu’à la nuit noire entouré de toute la population ; environ un millier d’habitants me suivaient à une centaine de mètres de distance quand je me déplaçais pour aller chez le chef du village, ou me promener aux environs des trois campements foulbé[86] qui se trouvent au nord du village niéniégué.
Deux Mandé du Gottogo, sorte d’aventuriers revenant de guerroyer avec Gandiari, dans le Gourounsi, me donnèrent sur ce pays et sur les trois chemins qui mènent à Bangassi (voir la carte) quelques renseignements que je consignerai plus loin.
Samedi 19. — Comme l’étape que j’ai à franchir doit être longue, mon personnel est sur pied à trois heures du matin ; le chef du village assiste en personne au chargement des ânes, disant que le guide est prêt et m’attend à l’origine du chemin.
Mais tandis que nous nous mettons en route, ce Massatié[87] vient me dire que la femme du guide venait de mourir, qu’il fallait retarder mon départ d’un jour. J’étais fort ennuyé de ce contretemps et j’insistai auprès de ce personnage pour obtenir un autre compagnon de route. En me fâchant un peu j’eus gain de cause, et nous partions deux heures après. C’était naturellement un grossier mensonge que cette mort subite. Il arrive malheureusement trop souvent, qu’au moment du départ on se trouve à la merci de ces gens-là, tellement peu intelligents qu’ils ne savent même pas mentir adroitement. Ils ne manœuvrent de la sorte que pour avoir l’occasion de vous refaire un modeste cadeau et d’obtenir en échange quelques marchandises.
Et puis ce sont les guides : croirait-on qu’un individu absolument nu a besoin d’une heure environ pour faire ses préparatifs de départ ! Une fois réveillé, il erre en dormant, cherchant un gris-gris, un bracelet oublié dans une case, sa pipe et du feu, son arc, son carquois, que sais-je ? Impatienté, si vous vous informez de lui, on vous répondra invariablement : A tara ton ta : « Il est allé prendre son carquois ».
Le nègre n’aime pas à se mettre en route de bonne heure : il a horreur de l’humidité, et il est difficile de le faire partir avant que le soleil ait séché la rosée.
Toutes ces raisons font que l’Européen qui voyage dans cette partie du Soudan est toujours tenu de marcher une partie des heures chaudes et il lui est absolument impossible d’éviter le grand soleil, malgré les dispositions qu’il prend et tout l’esprit de prévoyance qu’il déploie.
A proprement parler, il n’existe pas de sentiers de Yaho à Bondou, où je dois passer ; on chemine tantôt dans des terrains ferrugineux où toute trace de passage est effacée, tantôt dans des cultures où la terre du chemin a été travaillée, car les indigènes s’emparent de la moindre parcelle de terre végétale pour y cultiver.
La région n’étant qu’un aggloméré de fer, les terres végétales sont soigneusement recherchées pour être exploitées.
Comme il fait déjà très chaud en arrivant au petit village de Bondou (2 familles) et qu’il y a auprès un bon pâturage, j’y campe. Une heure après mon arrivée, des jeunes gens venant de Mahon et de Mahdy firent leur entrée dans le village ; ils venaient pour me voir, disaient-ils, et me donner le bonjour de la part des anciens de leur village.
Il n’y a ici qu’un pauvre puits : je dois envoyer boire mes animaux à 2 kil. 500 de là, à Minna. Une bonne pluie, tombée vers midi, me permet de me mettre en route vers deux heures et de finir l’étape sans avoir trop à souffrir du soleil.
Comme nous cheminions dans un terrain assez couvert, à environ deux kilomètres de Dousi, je fus en un clin d’œil entouré à une centaine de mètres de distance par environ 200 hommes armés qui couraient sur nous l’arc bandé et deux flèches à la main. J’eus heureusement le temps de défendre à mes hommes de tirer : deux d’entre eux apprêtaient déjà les armes. J’avais vu les vieillards qui conduisaient cette bande armée faire dés efforts pour empêcher les jeunes gens de courir sur nous. C’était tout simplement une battue conduite par des hommes de Dousi et de Bangassi. Les jeunes gens ne couraient sur nous que par simple curiosité, pour nous voir plus vite. Les vieux comprenaient bien le danger ; ils ont, en cette circonstance, fait preuve d’esprit, et, après avoir réprimandé ces jeunes imprudents, ils sont venus me serrer la main et probablement me souhaiter la bienvenue, car je ne les comprenais pas, et le guide qui m’accompagnait ne connaissait pas assez le mandé pour me traduire ce qu’ils disaient.
Bangassi, que nous atteignons à cinq heures du soir, est un gros village de 1000 à 1500 habitants, tous Bobo-Niéniégué. Les habitants m’ont paru avoir quelque aisance. Ce village a des cultures très étendues et un beau troupeau de bœufs (environ 300).
C’est en vain que je cherche le repos : toute la population, hommes, femmes, enfants, ne cesse de stationner autour de nous. Les coups de trique que les esclaves du chef de village distribuent sont impuissants à faire évacuer la population. Enfin vers minuit les spectateurs, ne voyant plus rien, se sont peu à peu retirés.
Cette région est très pauvre en eau, il n’y a pas de ruisseau ni de rivière, on prend l’eau dans de nombreux puits situés quelquefois à près d’un kilomètre des villages. A Bangassi, pendant toute la nuit les femmes ne font que puiser et porter de l’eau ; il est difficile de goûter le repos dans ce village : aussi, vers deux heures du matin, mes hommes, renonçant au sommeil, me prient de les faire partir.
Je fus en un clin d’œil entouré par 200 hommes armés.
Dimanche 20. — Au départ de Bangassi on fait un peu de sud-est pour contourner les collines ferrugineuses aperçues de Diampan, puis la route se redresse et revient vers l’est-nord-est. On traverse un terrain ferrugineux légèrement ondulé et quelques bas-fonds marécageux actuellement à sec. La végétation n’y est pas brillante, et les terrains stériles couverts de termitières sont nombreux. C’est un pauvre pays. On trouve deux ruines et un village nommé Koho, habité par des Dagari (peuple du Gourounsi). Une heure après on est à Ouahabou.
Les gens de Dousi, de Bangassi et des villages voisins exploitent les terrains environnants pendant la saison des pluies et en extraient de l’or en grande quantité, d’après le dire des indigènes. Les puits à or sont nombreux dans les vallées que forme la série de collines d’où sortent les affluents de la Volta.
Ce bassin aurifère semble se prolonger jusque sur la rive gauche de la Volta. Les villages du Gourounsi que j’aurai à traverser se livrent également à l’exploitation de l’or.
Le métal de ces régions est d’un beau jaune, mais légèrement plus pâle que celui du Lobi, qui est lui-même plus pâle que celui du Gottogo.
Ouahabou est très grand et renferme quantité de terrains vagues. Le village s’étend de l’est à l’ouest et a environ 1500 à 1800 mètres de longueur, tandis que sa largeur du nord au sud n’excède pas 500 mètres. Le tata qui l’entoure consiste en un petit mur d’enceinte à moitié détruit d’une hauteur maximum de 1 m. 50 aux endroits où il est encore en état. Il règne peu d’animation dans le village ; en arrivant je n’ai pas rencontré cinquante personnes ; il est vrai que c’est pendant les heures chaudes et que personne n’est prévenu de mon arrivée. A l’est et presque contre le tata s’est élevé un autre petit village qui porte le même nom et qui fait partie de Ouahabou. La population de ces deux groupes n’excède pas 700 à 800 habitants.
Les constructions sont toutes en terre, à toit plat ou recouvertes en chaume ; aucune ne diffère de celles que j’ai déjà eu souvent l’occasion de décrire. Il n’y a de remarquable à Ouahabou que la mosquée, en ce sens qu’elle diffère des mosquées de Kong par quelques dispositions extérieures (voir la gravure de la page 417).
La mosquée est séparée de la place qui l’entoure par un premier mur d’enceinte assez élevé pour qu’on ne puisse voir dans la cour, et par un second petit mur en bornes reliées entre elles. Ces bornes servent à limiter l’endroit où le public peut venir causer sans déranger les fidèles. Ces deux cours sont proprement sablées d’un beau sable rouge ; et les murs d’enceinte, la mosquée et le minaret sont blanchis à la cendre. L’ensemble de cette construction est sévère.
Ouahabou est le village dafina situé le plus au sud sur la frontière du Niéniégué. Il y a une cinquantaine d’années, il n’était pour ainsi dire habité que par des Bobo-Niéniégué et fort peu de Dafing, lorsqu’un marabout originaire des environs de Saro[88] vint s’y fixer et y entreprendre la conversion à l’islamisme des peuplades païennes de la région. Revenant d’un pèlerinage à la Mecque, El-Hadj Mohammadou Karanta n’avait guère besoin d’autres titres pour entreprendre une série d’expéditions, qui lui rapportèrent beaucoup de captifs naturellement, mais qui ne convertirent, en réalité, aucun de ses peuples à l’islamisme. Après quelques succès achetés facilement en capturant les habitants de plusieurs petits villages niéniégué voisins, de fervents musulmans du Yatenga et du Mossi, des Mandé du Dagomba et du Haoussa vinrent se grouper autour du pèlerin, dans le double espoir de gagner beaucoup de captifs et le paradis pour l’éternité.
Les Dafing de cette région qui se joignirent à El-Hadj Mohammadou furent peu nombreux. Depuis longtemps dans le pays et vivant en bonne intelligence avec les Bobo-Niéniégué, ils ne voulurent pas, en général, prendre part aux expéditions, ou désirèrent au moins rester neutres. Se trouvant par ce fait, après les victoires d’El-Hadj, dans une fausse position, ils émigrèrent en partie et se fixèrent à Dasoulami et à Bobo-Dioulasou.
El-Hadj Mohammadou se créa peu à peu un petit État, à cheval sur le fleuve de Boromo, comprenant une dizaine de villages gourounsi et niéniégué, avec Ouahabou comme capitale. A sa mort, on envoya chercher son frère qui résidait à Komina (Ganadougou), mais ce dernier était mort depuis longtemps ; on confia alors le pouvoir au fils de ce frère, à Karamokho Mouktar, neveu de El-Hadj Mohammadou. Il est encore chef de ce petit État, qui ne comprend plus, en dehors de Ouahabou, que Nonou, petit village situé à 1 kilomètre dans le nord-est ; Koho, dont nous avons parlé ; et Boromo, gros village situé dans l’est sur la route du Mossi.
Dès mon arrivée à Ouahabou et une fois installé chez un des captifs de Karomokho Mouktar, je fis des démarches pour obtenir de lui une entrevue dans laquelle je pourrais lui demander les moyens de continuer ma route vers l’est. Je commençais à perdre tout espoir de le voir, lorsque, quarante-huit heures après mon arrivée, le marabout me fit dire qu’il était disposé à me recevoir.
Je m’empressai de me rendre à son désir et m’acheminai vers sa demeure précédé et suivi de toute la population. Il me reçut devant sa porte et me pria de m’asseoir en face de lui, en attendant l’arrivée de quelques notables qu’il attendait.
Ce saint homme me produisit une fâcheuse impression. Il était vêtu d’un doroké blanc d’une malpropreté excessive, coiffé d’un lambeau de chéchia autour duquel il avait enroulé une bande de cotonnade blanche également très sale. Sur son épaule gauche il portait une loque qui devait être jadis un burnous ; devant lui, couché par terre, son bâton de pèlerin en fer et se terminant par une poignée en cuivre. De la main droite il égrenait son chapelet avec une rapidité extraordinaire et remuait de temps à autre les lèvres, tout en levant furtivement les yeux sur moi. Karamokho Mouktar peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; l’extrémité de sa barbiche commence à grisonner. Tout en ayant des traits et un regard qui dénotent une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, l’ensemble de sa physionomie m’a de suite arraché cette réflexion : « Ce saint homme m’a tout l’air d’être une franche canaille ».
La mosquée de Ouahabou.
A sa gauche et à sa droite étaient accroupis deux petits captifs nus, tenant chacun un pistolet entre les mains, armes peu dangereuses, vu qu’elles étaient non seulement privées de chien, mais encore de la platine.
Dès que tous ses amis furent arrivés, il me souhaita la bienvenue et s’excusa de m’avoir fait attendre un peu, puis il ajouta : « Ne vois en moi qu’un ami ; tu peux compter sur moi pour tout ce dont tu auras besoin. » L’heure de la prière du coucher du soleil (fittiri) s’approchant, il me demanda de vouloir bien revenir le lendemain pour parler de mon départ et du chemin que je désirais prendre.
Au moment où il se levait pour rentrer chez lui, des assistants se précipitèrent sur lui, le soulevèrent en le tenant au-dessous des bras, tandis que d’autres lui baisaient les pieds et lui chaussaient ses sandales.
Karamokho Mouktar passe ici pour un saint qui prie continuellement ; quelquefois c’est plusieurs semaines qu’il fait attendre ceux qui viennent le voir ; rarement on obtient de lui une entrevue avant dix jours d’attente. Il est très aimé, s’occupe peu de politique et ne sévit avec rigueur que contre les voleurs et les buveurs de dolo. Il est impuissant à réprimer n’importe quel désordre, n’étant pas assez énergique, ce qui fait que journellement les Niéniégué de Pa, petite confédération voisine de Bouki, enlèvent et font captifs des gens de Ouahabou. Aussi est-il prudent de ne jamais s’éloigner à quelques centaines de mètres du village sans être armé.
Je fis à Karamokho Mouktar un petit cadeau dans lequel figuraient, entre autres menus objets, un pistolet et un beau surtout, qu’il me renvoya, disant que c’était beaucoup trop. Comme j’insistais pour lui faire accepter ces objets, il consentit à garder le pistolet, disant qu’il était très heureux de le posséder puisque je le lui offrais de si bon cœur, mais qu’il n’accepterait pas l’étoffe.
Les assistants rendant leurs devoirs à Karamokho Mouktar.
Il fixa mon départ au 26, me promettant de me faire conduire aux Mossi de Boromo, qui, par leurs relations et la connaissance des pays de la rive gauche du fleuve, me feraient gagner sans difficulté soit le Yatenga et Ouadiougué sa capitale, soit le Mossi et Waghadougou, à mon choix.
La population entière du Dafina n’est formée que de diamma ou de lounta ou louna. Ces deux mots signifient en mandé « étrangers ». Elle se compose de deux éléments principaux, venus à des époques différentes. La première migration importante dont les gens du pays ont conservé le souvenir est celle qui a suivi le désagrégement de l’ancien empire de Mali (vers la fin du XVIIe siècle).
A cette époque, des familles d’origines diverses ont quitté les villes des bords du Niger, entre autres Nyamina, Ségou, Sansanding, Saro et Djenné, et se sont portées, d’abord vers Djenné, puis de là vers le Dafina actuel, où elles ont trouvé déjà établies parmi les Bobo-Niéniégué d’autres familles de même origine qu’elles, venues antérieurement dans le pays et déjà un peu mélangées avec les Bobo-Niéniégué. Sur l’époque de l’arrivée des premiers Dafing je n’ai rien pu apprendre. Quand on cherche à éclaircir un fait qui a plus de deux siècles d’existence, il n’est pas possible de rien obtenir de précis chez ces peuples sans traditions ni histoire ; ils n’ont souvenir que d’une chose, c’est qu’ils viennent de l’ouest.
Le deuxième élément qui a fourni un appoint sérieux à cette population est venu ici au moment des guerres d’El-Hadj Omar, de 1850 à 1862. Tout ce qui se dit Dafing à Ouahabou vient du Fouta sénégalais, du Bondou, Bambouk, Khasso, Logo, Bakel, Guidimakha, Dialafara, Kingui, Kaarta, Bakhounou, etc. Dès le deuxième jour de notre arrivée, mes indigènes avaient lié connaissance avec tout ce monde-là, qui s’informait, les uns de leurs anciens villages, les autres des personnes qu’ils avaient laissées au pays, etc. ; ces familles ont suivi le même chemin que les premières et ont traversé le Niger en trois endroits principaux : Fogny, Nyamina et Bammako.
Les enfants de ces derniers venus sont déjà tatoués comme les Dafing, et parlent le malinké des Bobo-Dioula, quoiqu’il y ait parmi eux bon nombre de Toucouleur et de Sonninké.
Les femmes dafina sont de mœurs particulièrement légères ; elles ont la réputation de ne jamais refuser une aventure, à la condition toutefois de ne pas être vues. Mes hommes m’ont fait une consommation extraordinaire de corail dans ce pays, ils avaient toujours quelque cadeau à donner.
Comme j’étais forcé de payer leurs fredaines, j’avais un moyen de contrôle qui ne me laissait aucun doute sur la moralité de mes voisines et des jeunes femmes dafina en général.
J’ai profité de la présence de Sonninké ici pour me faire préparer une peau de bouc pleine de basi (couscous[89]). Ce mets, si précieux au voyageur, est difficile à se procurer dans les pays que j’ai traversés, les femmes ne sachant pas le faire. On me procura aussi quelques patates, car sur le marché qui se tient tous les soirs il n’est possible d’y trouver que du mil, de la cotonnade, du savon, du soumbala, des niomies, etc.
A Ouahabou il n’y a ni commerce ni industrie, c’est à peine si l’on fabrique quelques étoffes en bandes blanches ou rayées bleu et blanc, pour les besoins locaux. Le sel et le kola viennent de Ouaranko et ne sont obtenus pour cette raison qu’à un prix exorbitant : le sel vaut 10 francs le kilogramme, et le moindre kola 50 à 60 cauries. Les Dafing de Ouahabou vont commercer sur les routes Djenné et Bandiagara-Dioulasou ; quand ils ont acquis un ou deux captifs, ils s’occupent de leurs cultures et ne voyagent plus que rarement.
On m’avait parlé d’une industrie spéciale au Dafina, de la préparation de la soie en écheveaux et d’un tissu en soie appelé tombo foroko fani[90]. Voici en quoi consiste cette industrie : Le ver à soie existe dans le Soudan et a été signalé par presque tous les voyageurs, mais les noirs ne connaissent pas l’élevage de ce précieux insecte. Ils se bornent à récolter les cocons sur les tamariniers et sur les mimosas, dont ces insectes mangent la feuille. Dans le Dafina, le ver à soie existe peu, les cocons sont récoltés dans les forêts du Gourounsi et achetés par les Dafing, qui filent la soie comme ils préparent le coton. On en fait une grossière étoffe qui, teintée à l’indigo, est portée comme pagne par les femmes ; elle ne ressemble en rien à une soierie : l’œil le plus exercé ne la distinguerait d’un tissu en coton qu’après un examen attentif. Ce pagne coûte cependant très cher, de 20 à 30000 cauries, et semble être recherché par les femmes du Dafina.
Quand on n’en confectionne pas de tissu, la soie est préparée en écheveaux et vendue écrue à Djenné ou à Sâro. Cette soie, teinte en plusieurs nuances, sert en partie à broder les doroké et à les orner de lomas[91].
A ce propos je ferai remarquer que Barth et d’autres voyageurs disent que c’est avec cette soie indigène teinte en vert que sont brodés les dorokés dits de Sansanding. C’est une erreur : la soie verte en écheveaux est importée d’Europe ; le Soudanais ne connaît pas la teinture verte, il ne sait teindre et obtenir que diverses nuances de bleu, le noir sale, le jaune, le rouge brique, le rouge rouille, diverses nuances de brun et le rouge brun.
1o Les nuances bleues sont obtenues avec l’indigo, soit pur, soit mélangé à diverses feuilles d’arbres qui donnent, suivant le dosage, toutes les nuances depuis le bleu azur jusqu’au bleu de prusse et cobalt.
2o Le noir est obtenu avec une sorte de sulfate de fer (voir chapitre Fourou).
3o Le jaune, à l’aide du safran (voir chapitre Tiong-i).
4o Le rouge brique, à l’aide du jus de kola.
5o Le rouge rouille n’est employé qu’à Djenné, dans le Fermagha et le Macina ; il sert à teindre la laine qui entre dans la confection du kassa, tapis ou couvertures que l’on nomme kassa.
Ce rouge est obtenu à l’aide d’une pierre appelée say qui vient du Hombori. Pilée, elle donne une ocre rouge dans laquelle on fait tremper la laine avec de l’eau de cendre (potasse), employée comme mordant. La teinture ainsi obtenue a un teint mat, terne, ressemblant au rouille sale.
6o Diverses nuances de brun obtenues avec les feuilles d’un arbrisseau appelé bassi en mandé, et raat par les Wolof et les Toucouleur. C’est la couleur nationale du Bambara et du Malinké.
7o Le rouge brun, avec lequel les cordonniers teignent les peaux. Ce rouge est obtenu à l’aide de la tige d’une variété de sorgho stérile appelée en mandé fara ouoro. Ce sorgho n’est pas beaucoup cultivé dans les pays mandé ; on ne le rencontre qu’à l’état isolé, planté autour des villages et mélangé au maïs.
La moelle de cette plante, calcinée et mélangée à l’eau de cendre, donne aux peaux, en les laissant longtemps infuser, une teinte d’un rouge qui passe bientôt au brun ; les noirs ne s’en servent jamais pour teindre du coton ou des étoffes.
A ces produits tinctoriaux il convient d’ajouter :
1o Le sey, jaune citron qu’on tire d’un arbuste de 50 à 60 centimètres de hauteur et dont on utilise la racine. L’arbuste est nommé sey-iri par les Mandé de Kong.
Dans le Djimini j’ai plus tard retrouvé la même racine sous le nom de gouéré ; elle s’emploie comme le souaran (dont j’ai parlé à Tiong-i), mais la teinte est plus mate.
Dans un village du Djimini j’ai vu obtenir du vert avec une superposition de jaune (du gouéré ou sey) sur du bleu indigo, mais cela ne donne que des teintes maculées n’ayant rien d’uniforme. Aussi cette couleur n’est-elle jamais employée.
2o Le henné, fourni par un petit arbuste que l’on trouve partout. Les indigènes se servent volontiers des feuilles de henné pour se rougir les ongles. Quelques chevaux gris ont aussi les balzanes, la crinière et la queue teintes dans cette couleur, ce qui leur donne un aspect bizarre, surtout quand cette toilette est agrémentée de taches pommelées.
Les Dafing élèvent quelques bœufs, qui sont de même race que ceux de Fourou, Niélé, Kong, etc. La race ovine est représentée par un magnifique mouton à poil ras, de race maure, qui donne un bon rendement de viande. A Dioulasou, Kotédougou et Ouahabou, le prix d’un bel animal varie entre 7000 et 10000 cauries (10 à 15 francs).
Il existe aussi ici une variété d’ânes à robe grise de l’espèce nommée en mandé sarfatté, mais qui offre cela de particulier avec les ânes du Mossi, du Bakhounou et du Macina, qu’ils ont tous le museau noir. On les appelle dafing[92]. C’est, m’a-t-on dit, cette variété d’ânes qui a donné le nom de Dafina au pays, et de Dafing aux gens qui l’habitent[93].
Nous avons déjà parlé des Bobofing et des Bobo-Dioula, il nous reste à dire quelques mots sur les Bobo-Niéniégué et les Bobo-Oulé.
Les Niéniégué diffèrent peu de leurs voisins les Bobofing. Comme chez ces derniers, on peut observer toutes les faces, tous les profils et toutes les nuances de peau ; ils ont la même coiffure et les dents taillées en pointe. Ils sont également tous de belle taille.
On les reconnaît cependant facilement à leur tatouage, dans lequel figurent les marques du Mossi, du Dafing, du Nonouma[94], du Siène-ré, du Mandé, etc. Leur face n’est plus qu’une vaste cicatrice ; ils ne sont pas uniformément marqués, on distingue trois tatouages différents.
On ne rencontre chez eux ni nez, ni lèvres percés. Ils sont circoncis et non circoncis.
Comme chez les Bobofing, il y a plus de gens nus que d’autres ; les chefs seuls portent pour tout vêtement une couverture en coton en guise de plaid ; à Yaho, les jeunes gens ont une petite jupe, sorte de ceinture en coton à laquelle pendent des franges de trente à quarante centimètres de longueur, de la grosseur d’une forte ficelle ; ces mêmes jeunes gens portent également comme boucles d’oreilles, à chaque oreille, une dizaine d’anneaux de rideaux passés dans un seul trou.
Les femmes niéniégué sont mieux faites, et n’ont pas le buste long des femmes bobofing ; elles fument toutes la pipe.
Le caractère de ce peuple est plus belliqueux ; ils sont redoutés non seulement par les Bobofing, mais encore par les Dafing et les Bobo-Dioula, dont ils sont voisins.
Leurs cases sont mieux conditionnées et tenues plus proprement que chez les Bobofing. On s’élève sur le toit par un escalier en terre, au lieu d’un simple morceau de bois entaillé.
Il existe encore une autre famille de Bobo, appelée Bobo-Oulé, mais je n’ai traversé aucun de leurs villages, situés plus dans le nord. D’après les Dioula et les gens de Ouahabou, ils ne seraient autre chose que des Niéniégué, mais de mœurs plus douces ; ils vivent en bonne intelligence avec leurs voisins et n’inquiètent pas les marchands qui traversent leur pays pour se rendre de Dioulasou à Djenné ou Bandiagara. C’est probablement le contact avec les étrangers qui les a mis sur la voie de la civilisation ; on ne voit plus chez eux de personnes nues et ils s’occupent un peu de tissage et de confection d’objets en cuir, qu’ils vendent à Djenné. Leur langue est l’idiome des Bobo-Niéniégué. Ils incisent leur physique des mêmes cicatrices que les Niéniégué et y ajoutent, sur le front, une croix à simple ou à double entaille.
Maintenant que nous avons passé en revue les diverses variétés de Bobo, il nous reste à les examiner au point de vue ethnographique et à voir à quelle famille noire il faut les rattacher. Avant tout, il y a lieu d’écarter de suite les Bobo-Dioula, qui ne sont que des étrangers vivant au milieu d’eux. Je n’hésite pas à affirmer que ce ne sont que des Malinké venus dans cette région à la suite de quelque guerre du Mali ou même plus récemment au moment du désagrégement de ce vaste royaume. Ils parlent, comme nous l’avons vu, un dialecte malinké, portent encore le vêtement teint au bassi (en brun), et sont tatoués comme le Mandé de Kong ; eux-mêmes disent qu’ils viennent du Ségou. Beaucoup de Bobofing et de Bobo-Niéniégué, plus avancés en civilisation que leurs compatriotes, font du commerce ; dès qu’ils se trouvent un peu dégrossis, ils marquent leurs enfants comme les Mandé-Dioulé et prennent le titre de Bobo-Dioula. On peut donc dire que les Bobo-Dioula constituent la caste élevée des Bobo en général.
Restent les Bobo-Niéniégué, Bobo-Oulé et Bobo-Fing. Comme on m’a affirmé que ces deux premières variétés faisaient partie de la même famille, on peut dire que les Bobo sont, ou bien les Bobo-Niéniégué, ou bien les Bobo-Fing.
Si ces deux familles ne constituent qu’un seul et même peuple, il semblerait qu’ils ont toujours vécu assez loin l’un de l’autre. Ils ne parlent pas la même langue, mais se comprennent cependant.
Les Niéniégué tiennent le chien des Foulbé ; comme eux, ils le nomment labbo, tandis que les Bobo-Fing appellent cet animal bouki (à comparer avec le mot wolof loup et hyène). Pendant le peu de temps que j’ai passé au milieu d’eux, il ne m’a pas été possible de pénétrer beaucoup leur vie intime, ni d’étudier la langue qu’ils parlent, mais je tiens cependant à consigner ici les quelques remarques que j’ai faites sur eux, en général.
Les Bobo-Fing s’ornent des colliers, bracelets, jarretières des Mboin(g) ; les femmes portent leurs enfants, comme les Mboin(g), dans une natte ou une peau, et leur tatouage est absolument semblable ; de plus, ils aiment le vin de palme et cultivent le rônier ; or le vin de palme est appelé mboin(g) en mandé : Mboin(g) ne serait-il que le surnom du peuple dont j’ai traversé quelques villages, et Bobo serait-il leur vrai nom ? Je l’ignore. Toujours est-il que les deux peuples offrent assez de traits de ressemblance pour qu’on puisse les apparenter ou au moins supposer qu’ils ont longtemps vécu côte à côte dans une même région.
Les Niéniégué, au contraire, se rapprochent beaucoup plus de la famille siène-ré. Les briquettes plates et rectangulaires qu’ils emploient pour la construction des cases sont semblables à celles des Siène-ré du Kénédougou. Le baobab est très abondant autour des villages comme chez les Siène-ré, et l’on ne voit plus le rônier qu’isolément. La teinture noire existe ici comme à Fourou. Dans leur tatouage figurent les trois marques du Siène-ré ; de plus, la rive gauche du Bagoé, aux environs de Tiong-i, se nomme Niéné ; or Niéné et Niéniégué sont deux mots semblables, la terminaison gué s’ajoutant à beaucoup de noms propres et de noms communs du Follona. Ils ont quelques mots et usages semblables à ceux des Siène-ré.
Si les Niéniégué ne sont pas des Siène-ré, ils vivent à côté d’eux depuis fort longtemps. Actuellement encore les Niéniégué et les Bobo-Oulé touchent au Mianka (pays où l’on ne parle que le siène-ré). En tout cas, ils offrent beaucoup plus de ressemblance avec ce dernier peuple qu’avec les Bobo-Fing, desquels ils paraissent avoir vécu assez éloignés.
Ce qu’il y a de curieux chez le Niéniégué, c’est qu’il enterre ses morts d’une façon toute particulière et qui ne doit pas être passée sous silence. Le défunt, après les ablutions, est placé verticalement dans un trou de 1 m. 80 de profondeur et adossé à une des parois de ce puits. Ce trou est recouvert de branchages, et tous les jours on porte de la nourriture au défunt, car ce dernier n’est réputé mort, chez eux, que lorsque la tête s’est détachée du tronc. Comme ces puits sont creusés dans le village même, l’odeur que répandent un ou deux cadavres, dans ce pays si chaud, rendrait un village inhabitable pour des Européens. Les Niéniégué ne semblent cependant pas en être incommodés, car pendant toute la période qui suit la mort jusqu’au moment où l’on maçonne le puits, ce n’est qu’une orgie, et le dolo et la nourriture sont absorbés devant la tombe.
Avant de quitter Ouahabou j’ai dû, à mon grand regret, congédier Moussa Diawara, un de mes deux domestiques, qui m’avait jusqu’à présent servi avec beaucoup de dévouement. L’ayant déjà eu à mon service il y a quatre ans, j’avais été très heureux de le retrouver à Kayes et de l’emmener ; il était intelligent, et, sans savoir parler le français, il me comprenait très bien. Tout à coup il se produisit un arrêt subit dans son développement intellectuel : d’éveillé qu’il était, il perdit la mémoire et tout esprit d’initiative. Pour comble de malheur, il prenait la moindre observation pour un acte d’hostilité de ma part. A plusieurs reprises et dans des moments difficiles, se croyant peut-être indispensable, il manifesta l’intention de me quitter pour faire du commerce. A la suite d’une réprimande méritée, il demanda à me quitter, ce que je lui accordai. De Ouahabou il pouvait gagner sans danger Djenné et le Ségou, son pays natal. Je lui payai ses gages, partie en argent monnayé, partie en poudre d’or et en marchandises.
Le même jour je trouvais à me défaire avantageusement d’un de mes ânes qui commençait à dépérir, de sorte que je me suis mis en route le 26 mai avec un convoi de neuf ânes, un domestique, un palefrenier et cinq âniers ; au total sept hommes.
Samedi 26 mai. — Comme toujours, au départ, les guides de Karamokho Mouktar faisaient défaut. A six heures, ne les voyant pas, je me mets en route sans eux ; ce n’est qu’à huit heures vingt, à hauteur d’une ruine, que je suis rejoint par un des fils de Karamokho Mouktar et trois autres cavaliers. C’était une véritable escorte que Karamokho Mouktar mettait à ma disposition ; il tenait à me prouver que son amitié était sincère. Je n’ai eu, du reste, qu’à me louer de ses bons procédés à mon égard, ses sentiments ne répondant pas du tout à son physique peu engageant.
A Boromo, les cavaliers me font descendre chez un riche musulman du Mossi, nommé Abd er-Rahman, qui m’accueille fort bien. C’est un homme qui a beaucoup voyagé ; il parle fort bien le mandé-dioula.
Boromo comprend quatorze villages, répartis sur un espace de 1 kil. 500. La population est composée de douze villages mossi, un petit village dafing et un autre, habité par quelques familles de Foulbé noirs (Sankaré) venus du Ganadougou. Tout le monde parle le mossi.
Les Mossi sont venus ici au moment des guerres d’El-Hadj Mohammadou de Ouahabou ; ils proviennent du Yatenga et de Waghadougou. Fervents musulmans et mécontents de vivre dans un pays où les naba (chefs, rois) boivent du dolo et se soucient peu de leur religion, ils ont rallié, par conviction, le pèlerin de Ouahabou et se sont groupés autour de lui.
Boromo compte environ 1200 habitants. Le village m’a paru assez prospère ; il y a beaucoup de bœufs, de moutons et quelques chevaux. Les habitants s’occupent de culture et, accessoirement, du tissage et de commerce. Ils tirent quelques chevaux et du bétail du Mossi, qu’ils vont vendre dans le Dafina et même à Dioulasou et à Ouaranko.
Dès notre arrivée, les gens de Karamokho Mouktar se mirent en relation avec les Mossi influents afin de me faire traverser le Gourounsi. Ce pays est fort peu connu actuellement. Il est sillonné par les guerriers de Gandiari, qui, à la tête des Songhay du Zaberma (rive gauche du Niger, nord du Haoussa) et de quelques bandes d’aventuriers de toute nationalité, mettent depuis plusieurs années le pays à feu et à sang. Il m’est difficile de trouver une route offrant quelque sécurité.
Trois chemins conduisent de Boromo vers le Mossi. Le premier passe à Baporo, Ladio, Bouganiéna et entre dans le Mossi à Banéma.
Le deuxième passe à Poura, To, Sillé, et se rattache à Kassougo, au chemin Waghadougou-Oua ; il rejoint le premier à Bouganiéna.
Le troisième passe également à Poura, mais de là se dirige sur Sati, Sapouï, Baouér’a, Waghadougou.
Les deux derniers furent de suite écartés comme étant trop dangereux à cause du voisinage des troupes songhay qui venaient de s’emparer de Sati. L’embarras était grand, lorsqu’un vieillard fit remarquer que le chemin Baporo-Ladio, tout en étant le plus court, est en même temps le plus éloigné de la zone que ravage Gandiari. J’optai pour ce dernier, qui offrait l’avantage de me faire atteindre dès le sixième jour de marche le village de Dallou, qui, bien que faisant partie du Gourounsi, est habité par des Mossi. Ce chemin est cependant rendu dangereux par le voisinage du Kipirsi, dont les habitants ont la réputation d’être pillards et voleurs à l’excès.
Une fois le choix du chemin arrêté, il s’agissait de trouver un guide, ce qui était plus difficile. Mon hôte me présenta bientôt deux frères, Mossi de Boromo, qui consentaient à m’accompagner l’un jusqu’à Ladio, l’autre jusqu’à Bouganiéna.
Lundi 28. — De bonne heure, les deux guides viennent me prendre. L’aîné des deux frères, nommé Isa-Safo, est monté ; Abd er-Rahman, mon diatigué (hôte), et d’autres vieux Mossi nous accompagnent bien au delà des derniers villages de Boromo et nous souhaitent bon voyage, avec force démonstrations d’amitié.
Vers sept heures nous atteignons les bords d’une grosse rivière venant du nord-ouest et coulant vers le sud-est ; c’est la branche occidentale de la Volta, celle qui passe à Bossola et qui de là, continuant son cours nord-nord-est, passe au nord de Ouaranko. A Mouki elle se coude pour passer près de Boussé, Goma et Dossa. Plus au sud elle passe près de Poura et Fana. Les Mossi qui m’accompagnent m’affirment, pour la seconde fois, que cette rivière se rend dans les environs de Kintampo (sud-ouest de Salaga) ; c’est donc bien la Volta Noire, branche occidentale de la Volta.
Les rives sont bien boisées aux abords du gué ; le sentier qui y mène, n’étant guère fréquenté que par quelques chasseurs de Boromo, est obstrué par la végétation, et c’est à coups de sabre qu’il faut se frayer un passage. Quoique les berges soient très escarpées, le transbordement des bagages s’effectue facilement. Le fond de la rivière est uni dans toute sa largeur, 35 mètres environ ; il y a 80 centimètres d’eau et le courant est d’environ 3 milles à l’heure. Ce cours d’eau roule du quartz et du gros sable ferrugineux.
En arrivant sur l’autre rive, les deux guides et un chasseur qui se rend à Baporo me font comprendre qu’il faut marcher avec précaution dans le Gourounsi et ne laisser personne derrière. Ces braves gens n’ont pas trop confiance en eux-mêmes.
Quelques instants après j’ai le bonheur de tirer, à environ cent mètres, un caïman qui sommeillait et se laissait aller au fil de l’eau, puis je tire un coup de fusil Beaumont et deux coups de revolver dans le lit de la rivière pour faire voir aux indigènes la portée et la rapidité de tir de nos armes. Cette petite démonstration ne manque pas de les rassurer et c’est pleins de confiance qu’ils m’accompagnent.
Le gros gibier abonde sur cette rive : partout on voit des traces de buffles, d’éléphants, de grosses antilopes et de phacochères (sorte de sanglier). A quelques centaines de mètres du village, je tue une antilope (son, en mandé), ce qui achève de bien me placer dans l’esprit de mes compagnons de route.
Baporo est un tout petit village, et quoiqu’il n’ait que peu de ressources, les habitants me font fête : ils me donnent du mil, des cé et une calebasse d’huîtres sèches, pêchées dans la rivière. Toute la journée il ne fut naturellement question, entre le chasseur qui parlait le nonouma et les hommes du village, que de mes armes et de l’adresse des nasara (chrétiens). Chez ces peuples à demi sauvages il n’est pas difficile de passer pour un héros.
Baporo et Poura (le gué se trouve à 7 kilomètres au sud-est du gué de Baporo) ont des relations assez suivies avec les Mossi de Boromo, auxquels ils vendent des cocons de vers à soie et un peu d’indigo. Les Mossi, de leur côté, séjournent de temps à autre dans ces deux villages quand ils viennent chasser dans les environs.
Le chef du village ne fait aucune difficulté pour me donner deux hommes qui doivent me conduire au chef de Lava.
Dans la soirée, Diawé a été piqué par un scorpion ; cette piqûre lui occasionne une forte fièvre. Le chasseur qui nous a accompagnés va sur-le-champ aux environs cueillir des feuilles qu’il mâche et applique sur la plaie ; bientôt il se produit un mieux sensible. Je n’ai pas le bonheur de connaître cette précieuse plante ; malheureusement le chasseur n’en a emporté que deux, qu’il a mâchées, et il ne m’a pas été possible de lui en arracher le nom.
Mardi 29 mai. — Ce matin, Diawé se trouve tout à fait remis ; nous quittons Baporo, et bientôt nous traversons un terrain rempli de quartz ferrugineux que les indigènes lavent et d’où ils tirent de l’or. Il existe ici tout un bassin aurifère qui commence sur le versant est des collines de Bangassi pour s’étendre jusqu’à Baporo et Lava, mais il n’est exploité que par les Niéniégué de Dousi et de Bangassi, et les Nonouma de Baporo et de Poura. Au dire des gens que j’ai interrogés, le rendement est, paraît-il, plus grand que dans le Lobi ; malheureusement, les gisements sont assez éloignés du fleuve pour que les indigènes renoncent à s’y pourvoir d’eau pour effectuer le lavage.
Il ne me paraît cependant pas difficile d’y amener de l’eau du fleuve en grande quantité ou au moins d’y creuser des puits, mais les indigènes sont trop apathiques, la moindre difficulté les arrête et les décourage, de sorte que l’exploitation de l’or par ici est peu rémunératrice. Cette population a aussi la réputation de ne pas savoir laver comme celle du Lobi[95]. La couleur de cet or est d’un beau jaune et les pépites généralement plus grosses que celles du Lobi. J’en ai vu un échantillon à Ouahabou, mais, à mon grand regret, je n’ai pu l’acheter : le possesseur, pour des raisons que j’ignore, ne voulant pas s’en défaire, même à un prix double de sa valeur. Il m’est, du reste, arrivé plusieurs fois pendant le cours de mon voyage que l’on m’offrait à acheter de l’or, mais toujours à un prix peu raisonnable (le double de sa valeur), l’indigène se faisant lui-même souvent voler par des marchands.
A mi-chemin de Lava et au moment de traverser un bas-fond plein de verdure, on me signale à environ 100 mètres en avant de nous la présence de quelques hommes armés se faufilant à travers la brousse. Isa les ayant reconnus pour des Mossi de Boromo, nous continuons à avancer et les laissons défiler sur notre flanc droit, l’arc bandé et les flèches à la main, prêts à tirer. Ils reconnurent à leur tour Isa et son frère et vinrent leur souhaiter bonne route. Comme je manifestais mon étonnement de voir ces quatre voyageurs nous approcher avec tant de méfiance, Isa m’expliqua que jamais deux partis ne se rencontraient dans le Gourounsi sans respectivement se détourner du chemin par précaution et apprêter les armes. Quand on se connaît, on se serre la main ; dans le cas contraire, on continue sa route en surveillant ses derrières et ses flancs. Un peu plus tard, nous sommes croisés par deux autres Mossi qui prennent en effet les mêmes dispositions. Il est absolument de coutume de voyager ainsi dans le Gourounsi. Les habitants du Gourounsi en général et les Nonouma en particulier sont loin d’avoir une bonne réputation ; au dire de tous ceux que j’ai interrogés, ce pays est excessivement dangereux à traverser quand on n’est pas armé.