[62] V. les Mémoires littéraires du P. Des Molets, t. VIII, 1re partie, Éloge de Devaux.
On attendoit pour l’attaquer et tâcher de détacher de lui les protections dont il faisoit sa force, qu’il donnât prise à quelque action sérieuse. C’est ce qui arriva vers la fin de 1681, dans une circonstance que ses ennemis de la Faculté surent envenimer, et qui leur permit non-seulement de faire passer M. de La Reynie de leur côté, mais encore d’ébranler la confiance que Monsieur avoit en Blegny.
Un factum que celui-ci dut rédiger pour se défendre, et dans lequel les besoins de sa justification l’entraînèrent à donner de nombreux détails sur lui-même, va nous mettre au fait de cette affaire et incidemment nous compléter plusieurs points de sa biographie.
A cette époque les dissections n’étoient permises qu’à ceux qui relevoient des Académies de chirurgie ou de médecine, ou qui en avoient obtenu, de la Faculté, l’autorisation. Faire enlever un cadavre sans qu’elle eût été prévenue et le disséquer en dehors de l’amphithéâtre des Écoles, étoient choses des plus graves, et qui pouvoient vous attirer une peine fort rigoureuse.
Or, il arriva qu’en décembre 1681 les doyens et docteurs furent avisés qu’un jeune chirurgien nommé Desnoues, qui, en qualité de membre de l’Académie des nouvelles découvertes, fondée par Blegny, « donnoit des leçons secrettes à plusieurs étudiants », dans une chambre dépendant de cette Académie, s’étoit fait apporter par le garçon de salle, Baptiste, de chez le fossoyeur Pajot, le corps d’une petite fille de cinq ans, et en avoit commencé la dissection.
Les doyens firent saisir le corps par l’huissier Masson, chez Desnoues, et, sur leurs instances, le lieutenant de police ouvrit une action dans laquelle ils insinuèrent tout d’abord que Blegny, qu’ils visoient surtout, devoit être compris, comme maître de l’Académie où la dissection s’étoit faite.
On commença toutefois par n’arrêter que Desnoues. Quand il fut à la Conciergerie, il parla. C’est ce qu’on désiroit. Il chargea Blegny ; or, comme, en attendant, une démarche avoit été faite avec plein succès, le 21 janvier 1682, par Me Nicolas Liénard, doyen de la Faculté de médecine, à la tête de sa compagnie, auprès de Monsieur, « en son Palais », pour lui remontrer respectueusement, ainsi que d’ailleurs l’en avoit déjà prévenu M. de La Reynie, qu’une protection telle que la sienne n’étoit pas due à un pareil homme « qui, disoit le doyen, profane en tout lieu vostre grand nom[63] » ; Blegny se trouvoit alors sans défenseur.
[63] Discours à S. A. R. en son palais à Paris, par Me Nicolas Liénard, etc., in-4o.
Lors donc que, quelques jours après, sur la dénonciation de Desnoues, arrêt de prise de corps eut été lancé contre lui, personne n’intervint pour empêcher la justice d’avoir son cours.
Doyens et docteurs triomphoient. Ce qu’ils désiroient depuis si longtemps étoit obtenu : « Si », avoient-ils dit, d’après le témoignage même de celui qu’ils accusoient et qui les connaissoit bien[64], « si nous pouvons tenir Blegny, il ne nous échappera pas ; nous avons en main de quoi le faire pendre. Il sera bien heureux s’il en est quitte pour les galères. Il y a trois cents témoins qui déposeront contre lui. M. de La Reynie en a informé S. A. R. à notre considération, et ce magistrat a promis à notre doyen de nous délivrer bientôt du chagrin que nous avons de voir un chirurgien écrire sur toutes les matières de la médecine et présider dans une Académie à des docteurs de diverses facultés[65]. »
[64] Factum pour Me Nicolas de Blegny, etc., in-4o, p. 4.
[65] Id., p. 9.
Cela dit, pour prouver la partialité de ceux qui le dénoncent, il prend corps à corps l’accusation et la rejette sur Desnoues qui l’en a chargé. C’est lui seul qui s’est permis les dissections défendues, et cela non-seulement cinq ou six fois, comme on le pense, mais quarante au moins. Il alloit disséquant n’importe où, dans tous les quartiers. Quelqu’un qui le savoit lui joua le tour de le surprendre un soir, rue de l’Université, à l’hôtel Tambonneau, et de lui faire la plus forte peur, en se disant commissaire. Desnoues, qui le crut, décampa par la fenêtre de la mansarde où il disséquoit, emportant le corps à moitié dépecé. Il le laissa dans la gouttière, où un couvreur le retrouva le lendemain.
S’est-il, lui Blegny, livré à ces opérations clandestines, a-t-il jamais couru les risques de pareilles surprises ? Ses dénonciateurs n’osent même le supposer, et cependant ils font tout pour l’écraser par leurs allégations :
« Il n’est pas », s’écrie-t-il avec une certaine éloquence[66], « il n’est pas d’injures dont ils n’aient tâché de le noircir en toute occasion, point d’artifices dont ils ne se soient servis pour lui faire perdre la protection qu’il avoit naguère du sieur lieutenant de police et qu’il a encore du sieur premier médecin du Roy ; point de prétextes qu’ils n’aient inventés pour luy dénier la justice qu’ils luy doivent ; point de moyens secrets qu’ils n’aient mis en usage pour le diffamer, pour diminuer son employ, pour luy attirer l’indignation de S. A. Monsieur ; point d’entreprises qu’ils n’aient faites pour troubler ses exercices et pour empêcher la publication de ses ouvrages ; point d’occasions qu’ils n’aient recherchées avec empressement pour luy susciter des procez ; enfin, point d’intrigues qu’ils n’aient pratiquées pour porter ses confrères et ses meilleurs amis à se déclarer contre luy. »
[66] Id., p. 10.
Ce qui lui tient le plus au cœur, c’est qu’ils ont vilipendé ses ouvrages. Il n’en est pas un auquel ils aient fait grâce. N’ont-ils pas prétendu aussi que les chirurgiens, de même que les médecins, avoient eu tous à se plaindre de lui, chose absolument fausse, ainsi que le prouve l’approbation accordée par beaucoup d’entre eux aux instruments par lui inventés.
On l’accuse, continue-t-il, « d’être sans doctrine, et d’avoir des auteurs à gages » ; or, il a passé dix-sept ans d’établissement sans tomber dans la moindre impéritie, et il s’est rendu la voix publique favorable par l’exactitude de sa conduite et par l’heureux succès des cures qu’il a entreprises.
S’il n’a pas été examiné à Saint-Côme, c’est qu’il n’a pas fait son apprentissage à Paris[67]. Il est donc faux que la maîtrise lui ait été déniée « à cause de ses mauvaises mœurs et de son incapacité ».
[67] Id., p. 12.
Ils ont été encore plus loin que cette accusation de mœurs scandaleuses. Ils ont fait courir le bruit qu’une de ces terribles affaires criminelles, comme il y en eut tant à l’époque de la Brinvilliers et de la Voisin, l’avoit eu pour complice, et qu’il avoit même fallu à cette occasion s’assurer de lui. « Pendant, dit-il, qu’il estoit en Flandres près de S. A. R. Monsieur, ils publièrent partout qu’il estoit à la Bastille, pour le poison. »
Son seul crime — et c’en est un des plus impardonnables à leurs yeux — est d’avoir écrit quelque part « qu’il y a des docteurs sans doctrine et des doctes sans doctorat ». Ils se sont reconnus, et leur première vengeance a été de crier que lui aussi étoit un faux docteur. Il est vrai qu’il n’a point passé par les colléges et qu’il n’a pris de degrés dans aucune faculté. Il n’en est pas moins prêt à soutenir dans une dispute réglée les questions les plus difficiles, « soit de médecine, soit de physique », contre les plus savants.
Son livre sur la guérison des fièvres a été le plus attaqué ; il le défend à outrance. Il se montre aussi très-ardent à prouver l’excellence d’un cordial — on le trouvera décrit plus loin — « auquel il a donné la forme d’opiatte (sic) », et qui ne seroit, à les entendre, autre chose que « l’orviétan », dont il auroit acheté le secret à Hiéronimo Cei. Il ne récuse pas celui-ci, son ami et son compère, mais il nie le reste.
Pour conclure, il espère que ses juges le feront sortir de cette affaire, non-seulement libre et justifié, mais indemnisé :
« Il oze préjuger que la Cour, en prononçant son absolution et déclarant l’escrou fait de sa personne injurieux, tortionnaire et desraisonnable, condamnera ceux qui l’accusent à luy faire réparation d’honneur, en 10,000 livres de dommages et intérêts, à quoi il se restreint, et en tous les despens du procez. »
Une note manuscrite, mise au bas de l’exemplaire du factum qui nous a servi pour tous ces détails, dit que l’arrêt fut rendu sur le rapport de M. Amproux, le 12 juillet 1683, mais n’ajoute pas s’il fut ou non favorable. Nous croyons qu’il dut l’être, car nous trouvons quelques mois après Blegny reprenant ses publications avec plus d’impudence et d’emphase que jamais. En 1684, par exemple, peu de mois après sa mise en liberté, il fait paraître un volume in-12 avec ce titre singulier : La doctrine des rapports, fondée sur les maximes d’usage et sur la disposition des nouvelles ordonnances.
Ses emplois semblent lui être restés, du moins en partie. Peut-être n’a-t-il plus sa charge chez Monsieur, ni celle de « premier chirurgien », qu’il s’étoit fait donner chez la Reine en 1678, mais il est toujours médecin du Roi, « préposé, comme il ne manque pas de le répéter partout, à la recherche et vérification des nouvelles découvertes de médecine. »
Son peu de fidélité dans l’exercice de cette fonction délicate lui attira une nouvelle disgrâce. Il avoit fondé, aux environs du faubourg Saint-Antoine, à Pincourt — nous dirions aujourd’hui Popincourt — une sorte de maison de santé avec jardin de plantes médicinales, dont il sera parlé plus bas, et près de laquelle logeoit « un certain prieur », comme il l’appelle[68], qui se mêloit aussi de remèdes.
Il en avoit, à ce qu’il semble, trouvé d’assez efficaces, dont il avoit livré le secret au roi, à condition que le public en profiteroit pour rien.
Blegny abusa de ce qu’il étoit chargé de la vérification de ces sortes de découvertes pour accaparer au passage les remèdes du Prieur et les ajouter aux siens. Il s’en occupa dans les Conférences de son bureau ou Académie, qu’il avoit transféré de la place du Palais-Royal à la rue Guénegaud ; et, qui pis est, il les vendit avec ses propres drogues.
De nouvelles plaintes arrivèrent alors, auxquelles il opposa son impudence ordinaire, ce qui fut cause qu’elles ne tardèrent pas à être suivies d’un nouvel arrêt de prise de corps. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un curieux recueil manuscrit : Lettres historiques et anecdotiques[69], sous la date du 15 janvier 1686 :
[69] Bibl. nat., Mss. Suppl. franç. no 10,265.
« Blegny, chirurgien, a esté mis à la Bastille, pour s’estre voulu mesler d’enseigner la manière d’user des remèdes que le prieur de Cabrie avoit donné au Roy et que S. M. fait distribuer gratuitement. Il avoit dit des impertinences. »
Ce dernier détail suffiroit, connoissant Blegny comme nous le connoissons, pour ne nous laisser aucun doute sur l’authenticité de la nouvelle.
Cette captivité, qui explique pourquoi Bernier, parlant de lui, l’appelle « le bastillé et le bastillable[70] », ne dut pas être de bien longue durée, mais ne le laissa pas moins un peu plus mesuré et plus modeste. L’année d’après il ne publia qu’un livre des plus anodins : Le bon usage du thé, du café et du chocolat pour la préservation et la guérison des maladies, in-12 ; et, en 1688, deux autres petits volumes sans beaucoup plus de conséquence : Secrets concernant la beauté et la santé, qui ont fait dire avec raison par un de ses biographes : « Le titre seul de cet ouvrage annonce le charlatanisme : les vrais médecins ne connaissent pas de secrets[71]. »
[70] Anti-Menagiana, préface, p. 16.
[71] Biog. universelle, art. Blegny.
De 1688 à la fin de 1690, il ne publia rien. Il étoit occupé de son livre : Les Adresses de la ville de Paris, dont, ainsi que nous l’avons dit, il avoit sans doute emprunté l’idée à celui des adresses de Londres publié en 1677. Il lui falloit un privilége, mais, comme dans cet ouvrage, il vouloit plus ou moins exploiter ceux qu’il y recommanderoit, et, sous prétexte de parler de tout le monde, parler sans cesse de lui-même, en se ramenant à chaque coin de page, à tort et à travers et pour n’importe quelle raison, il se garda bien de demander ce privilége en son propre nom. Sa voisine, la veuve Nyon, libraire sur le quai Conti, se le fit accorder à sa place dès le 14 juillet 1690 et se chargea de faire imprimer le manuscrit chez l’imprimeur Rondot. Un pseudonyme sur le titre, celui d’Abraham Du Pradel, fut, pour lui-même, afin de ne pas se trahir, tout ce que se permit Blegny.
Le petit volume, qui se compliquoit d’un almanach, devoit de toute nécessité être prêt le premier janvier 1691 ; il le fut. Réussit-il ? Nous le pensons. Il avoit d’avance une clientèle de lecteurs toute faite : chez les étrangers de passage à Paris, chez les gens de province et même chez les Parisiens qui, à cette époque comme à la nôtre encore, n’ignoroient rien tant que ce qui se trouve à Paris de bon à acheter et de curieux à voir.
Ce succès, quoiqu’il eût rencontré de l’opposition, car beaucoup, même dans le monde des marchands, s’étoient trouvés froissés de ce qu’on les eût nommés sans leur permission, encouragea Blegny. Pour l’année suivante, tout en tenant compte de ces plaintes, qui paraîtront bien singulières à présent que la réclame est partout courue et nulle part évitée, il voulut faire mieux, être plus varié, plus complet. Ce fut sa perte.
Il s’en étoit tenu, la première année, presque exclusivement aux adresses marchandes ou industrielles. Pour la seconde, que nous reproduisons ici, avec le titre nouveau qu’il lui donna, il prétendit y joindre les adresses de Messieurs des Fermes, du Conseil d’État, etc., etc., celles aussi des Curieux célèbres et des Dames curieuses, et bien d’autres encore.
Les plaintes grossirent en conséquence. De quoi se mêloit-il ? De quel droit ces indiscrétions qui ne pouvoient qu’attirer des nuées d’importuns chez les personnes dont il indiquoit ainsi la qualité et l’adresse ? N’empiétoit-il pas d’ailleurs, en bien des points, sur ce que, par privilége, l’État de France pouvoit seul publier.
Il y avoit dans tout cela beaucoup plus qu’il n’en falloit pour faire supprimer Le Livre commode. Camusat dit que Blegny reçut ordre de ne pas le continuer parce qu’il fut trouvé détestable[72]. Nous croyons bien plutôt que ce fut pour les raisons dont nous venons de parler, qu’il dut ne plus paroître, et que même — ce qu’ignoroit Camusat — il fut saisi. Nous avons trouvé les procès-verbaux qui le prouvent[73].
[72] Histoire critique des journaux, t. I, p. 230-231.
[73] Collection Delamarre, aux mss. de la Biblioth. nat., no 21,739, p. 110.
Le 29 février 1692, c’est-à-dire deux mois après la publication de la seconde année, la veuve Nyon fut requise par Denis Aumont, sergent à verge, d’avoir à lui présenter le privilége en vertu duquel elle avoit fait imprimer le Livre commode contenant les adresses de la ville de Paris et à lui déclarer le nombre d’exemplaires qui lui en restoit. Elle répondit que le privilége étoit demeuré entre les mains du sieur Rondot, par qui elle en avoit fait faire l’impression, et elle offrit de le retirer et de le rapporter. Quant aux exemplaires, dont la plus grande partie n’avoit pas encore été vendue, elle offrit aussi de les rapporter « en blanc », c’est-à-dire non reliés, au nombre de deux mille cinq cents.
Aumont se les fit présenter et les saisit. Même visite fut faite chez Rondot l’imprimeur.
A la première réquisition du sergent à verge il présenta le privilége, qui fut saisi comme l’avoient été les exemplaires. Ce n’étoit, disent les procès-verbaux, que par simple provision, et jusqu’à nouvel ordre ; mais l’ordre contraire ne vint jamais. Exemplaires et privilége étoient saisis, ils le restèrent jusqu’à ce qu’on les eût détruits. C’est ce qui explique pourquoi cette seconde année du Livre commode est beaucoup plus rare encore que la première.
Ce fut le coup de grâce pour Blegny. Dès lors il cesse de publier. Un livre, bien inattendu de sa part et qui prouveroit qu’il a même renoncé à la médecine, est le seul qui paroisse sous son nom. Il est de 1694 et il a pour titre : Projet de l’histoire générale des religions militaires et des ordres politiques et séculiers de chevaliers[74]. Pourquoi l’avoit-il fait ? Quel but y visoit-il ? Peut-être étoit-ce un moyen d’exploiter les gens si nombreux alors qui cherchoient à se faufiler par la chevalerie dans la noblesse et qui n’arrivoient ainsi qu’à devenir, suivant le mot du temps, des « chevaliers de l’industrie ». Blegny étoit homme à en créer beaucoup de cet ordre.
[74] Il n’est pas indiqué dans la Biblioth. Script. Medic. de Manget, qui n’avoit du reste à donner que la liste des livres de médecine de Blegny.
Quoi qu’il en soit, de mauvais bruits coururent alors sur son compte. On parla même d’escroquerie[75] ; il perdit les dernières charges qui lui restoient, et, le terrain lui manquant tout à fait sous les pieds, il quitta Paris pour Angers. On l’y arrêta. Nous ignorons pourquoi, mais ce devoit être pour affaire grave, car il resta huit ans prisonnier dans le château. Lorsqu’il eut fait son temps, il chercha un pays plus hospitalier. Il se retira sur terre papale, à Avignon, où il mourut en 1722 à quatre-vingts ans.
[75] Biog. univ., art. Blegny.
Voilà l’homme, vous allez juger à présent de son essai d’Almanach des adresses. L’auteur est un assez vilain personnage, mais le livre est curieux.