Machinalement je donnai l’ordre au cocher de se diriger vers le soleil levant. Nous partîmes. Jamais route ne fut plus remplie d’intérêt et plus savamment calculée que la nôtre. Nous faisions de longs détours pour éviter quelque crevasse. Le cocher dégrisé, voulant racheter sa faute, exposait quelquefois sa vie en allant seul mesurer en avant l’épaisseur de la glace. Plusieurs fois nous rencontrâmes une longue traînée d’eau qui nous barrait le passage. Nous revenions alors quelque peu sur nos pas, puis, en contribuant tous par nos gestes et nos cris à donner aux chevaux une allure vertigineuse, nous franchissions heureusement, mais non sans pâlir, cette gueule béante de notre ennemi.
Vers huit heures du matin nous commençâmes à apercevoir la terre. A mesure que nous avancions, la glace aussi se faisait plus serrée et plus épaisse. Nous sentions à chaque pas croître nos chances de salut. Tout péril disparut enfin. Un sentiment étrange me fit alors regretter de quitter le Baïkal. Je goûtais une âpre jouissance à me voir encore sur cette glace, sous laquelle j’avais cru pendant de longues et cruelles heures devoir être englouti. Enfin, à dix heures du matin, j’entrai dans le village de Slernaïa après être resté vingt-deux heures sur le lac Baïkal, et y avoir éprouvé la plus vive émotion que j’aie jamais ressentie dans tous mes voyages.
Le lendemain, en déjeunant à Verchni-Oudinsk, j’entendis une curieuse conversation entre trois hommes qui étaient nés probablement dans ces parages, car ils se disaient plus attachés à la Sibérie orientale qu’à la Russie proprement dite. Ils me rappelaient les habitants de Vannes ou de Saint-Brieux qui prétendent mieux aimer la Bretagne que la France. Certes, si la mère patrie avait été en danger, si le trône du tzar avait été menacé, je suis sûr que ces hommes eussent fait leur devoir, et peut-être mieux que bien d’autres; mais on voyait qu’au fond de leurs cœurs, c’était cette portion de l’empire dite Sibérie orientale qui avait toutes leurs préférences. «Quel beau pays! disaient-ils; quelle fertilité! Non-seulement le blé, les céréales peuvent y être récoltés, mais quel bon vin produirait la vallée de l’Issoury! Je ne comprends pas notre empereur de rester à Saint-Pétersbourg. Vous verrez qu’un jour notre capitale actuelle, qui est si malsaine, sera abandonnée, et que la cour viendra s’établir sur les bords de la mer d’Okhotsk.»
Je ne pense pas que ce rêve vaille la peine d’être examiné; mais ce qui pourrait être plus sérieux dans un certain nombre d’années, ce serait l’existence d’un besoin d’indépendance nationale fortement prononcé chez les riverains du fleuve Amour. Il n’y a pas très-longtemps que le côté septentrional de ce fleuve a été annexé à l’empire russe, et comme tout ce pays était complétement désert avant cette annexion, il n’est pas étonnant qu’il soit encore très-peu peuplé.
Le fleuve Amour a un cours de mille lieues au moins, et, je tiens de la bouche du général-gouverneur d’Irkoutsk que sur cette immense étendue, y compris les fonctionnaires et les soldats, il y a en tout vingt-six mille habitants. De plus, ces habitants étant presque tous des colons, étant nés sur l’ancien territoire, il n’est pas étonnant qu’ils se regardent encore un peu là comme en pays étranger et qu’ils restent attachés par le cœur à leur première patrie et à leur empereur. Mais au bout de plusieurs générations, les riverains du fleuve Amour ne manqueront pas de s’apercevoir qu’en se rendant indépendants, ils acquerront la richesse, et alors quels efforts ne tenteront-ils pas dans ce but!
En effet, les blés de Sibérie sont achetés très-souvent par les habitants de la Russie septentrionale, de préférence aux blés d’Odessa. Les riverains du fleuve Amour pourraient donc, quant aux céréales, non-seulement se suffire à eux-mêmes, mais encore profiter de l’exportation. La vallée de l’Issoury, qui produirait non-seulement du vin, mais tous les fruits du Midi, tels que les oranges et les bananes, serait une source de grands revenus. Les habitants de cette contrée ne seraient plus obligés d’envoyer à Saint-Pétersbourg tout l’or qu’ils tirent des entrailles de la terre. Ils pourraient profiter largement des autres richesses de leur sol, de l’immense quantité de fer qu’il renferme; du graphite, puisque la fameuse mine Alibert se trouve dans ces parages; du terrain propre à la fabrication de la porcelaine, des forêts, et enfin, du charbon de l’île de Tarakaï. De plus, la mer d’Okhotsk leur donnerait un débouché facile sur le monde entier, tandis que les bateaux russes qui se trouvent à Pétersbourg ne peuvent gagner l’Océan que si c’est le bon plaisir de la Prusse, du Danemark, de la Suède, voire même de l’Angleterre et de la Hollande.
On peut facilement être persuadé, après ce qu’on vient de lire, que ce coin relativement petit de l’empire russe, mais qui ne mesure pas moins de mille à douze cents lieues de longueur sur huit à neuf cents lieues de largeur, a toutes les ressources nécessaires pour faire non-seulement un État indépendant, mais un des États les plus riches du monde entier. Il n’est pas possible que d’ici à quelques années, les habitants de ce pays, un peu frustrés jusqu’ici par le tzar, ne s’aperçoivent pas de la vérité de ce que j’affirme et ne cherchent pas à conquérir leur indépendance au prix de tous les sacrifices.
On objectera peut-être que toute révolution est trop loin de voir le jour en Russie pour que pareille chose arrive; que la religion y est trop respectée et que la personne de l’empereur y est trop sacrée pour qu’on ose s’attaquer à elle. Cela est vrai, et ce que j’ai raconté des rapports entre les Polonais et les assassins dans la prison d’Irkoutsk prouve certainement le poids d’une pareille objection. Mais en Russie, il faut bien le dire, contrairement à ce qui arrive chez nous, le respect de la religion va diminuant à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale. Or, après le respect de la religion, celui de l’autorité disparaît bien vite; et comme dans la Sibérie orientale tout le monde cherche à acquérir la fortune et l’acquiert presque toujours, je pense que dans ce pays le temps pourra venir où le tzar perdra le prestige ou plutôt le fétichisme inouï dont il jouit en ce moment. Le peuple tout entier aura peut-être un jour là-bas, sur toutes les choses regardées comme saintes, le parler aussi franc que l’ont aujourd’hui certains hommes de la classe élevée.
En effet, je demandais à l’un des personnages les plus riches et le mieux placés d’Irkoutsk si les prêtres étaient généralement d’anciens paysans. «Non, me dit-il. — Ils appartiennent donc à la classe élevée? — Pas davantage. — Mais alors où les recrute-t-on? — Dieu sait ce que c’est», répondit-il, avec un air de dédain que nous montrerions à peine pour des gens sans aveu et dignes du plus complet mépris.
Un autre habitant d’Irkoutsk, plus haut placé encore que celui dont je viens de parler, me demanda un jour à quoi j’avais employé mon dimanche. — Entre autres occupations, je lui racontai que j’avais été le matin à la messe, dite par l’archimandrite, et le soir au théâtre entendre Orphée aux enfers. (Mes lecteurs ne se figuraient peut-être pas qu’on jouât de la musique d’Offenbach au fond de la Sibérie.) «Alors, m’ajouta mon interlocuteur, vous avez assisté aujourd’hui à deux représentations bouffes.»
Je ne prétends pas que tous les membres de l’aristocratie russe parlent aussi grossièrement de leur religion et de leurs popes; mais voilà certainement deux réponses qu’aucun catholique n’aurait osé faire, même dans notre pays sans foi et sans respect apparent pour tout ce qui est religion et autorité.
Il n’y a pas une aussi grande distance en Sibérie qu’en Russie entre le peuple et la classe riche. Les paysans s’apercevront certainement un jour de la manière dont on traite en haut lieu les croyances devant lesquelles ils ont été habitués à fléchir le genou, et ne tarderont pas alors à partager l’émancipation qu’ils auront découverte chez ceux qui devraient leur montrer l’exemple.
Ce qui pourra retarder cette émancipation, dira-t-on peut-être encore, c’est le caractère peu entreprenant du peuple russe et l’éloignement où se trouvent les Sibériens orientaux de toute nation civilisée qui pourrait leur donner l’exemple et appuyer un élan général en faveur de leur indépendance.
Les Russes, il est vrai, sont si habitués à l’état de souffrance dans lequel ils vivent; leur résignation se fait tellement sentir dans leurs actes, dans leurs coutumes de politesse qui frisent la servilité, dans leur musique, et jusque dans leurs plaisirs, qu’il semble impossible de voir naître au milieu d’eux un homme capable de prendre une grande initiative. Les Chinois, leurs voisins, vivent sous un régime peut-être moins désirable encore, et par conséquent ces deux peuples semblent ne pouvoir jamais sortir de l’esclavage où ils se trouvent en ce moment.
Mais les Chinois, on doit le reconnaître, sont loin d’accepter leur sort avec autant de résignation que leurs voisins du septentrion. Habitués jusqu’ici à regarder les frontières de leur empire comme les limites du monde, il n’est pas étonnant qu’ils se soient soumis à une autorité qui s’est imposée primitivement à eux par la force et à laquelle il leur semblait impossible de pouvoir se soustraire. Pour changer complétement d’opinions, ils n’ont qu’à nous connaître, et peu à peu cette science se répand chez eux. Ils ne nous aiment pas encore, mais nous les étonnons et ils nous étudient. Ils apprécieront bientôt la différence de condition des nations européennes et du peuple de l’Empire Céleste; ils viendront chez nous pour s’instruire davantage; et comme les Chinois sont essentiellement intelligents et logiques, qu’ils ne font rien superficiellement, ils appliqueront chez eux celles de nos institutions qui leur auront paru justes, propres à assurer le bonheur et la richesse d’un peuple.
L’exemple sera suivi dans la riche et malheureuse Sibérie; c’est au moins fort probable.
Les trois hommes que j’ai présentés au lecteur déjeunant à Verchni-Oudinsk, et qui semblaient si convaincus du brillant avenir de la Sibérie orientale, ne tardèrent pas à lier conversation avec nous. Pablo saisit l’occasion de peindre les angoisses qu’il avait éprouvées sur le lac Baïkal. Il le fit avec emphase, ne passant aucun détail, et parsemant son récit de quelques traits de courage dont j’avais eu le malheur de ne pas m’apercevoir. Certes, j’aurais coupé court à un divertissement aussi fastidieux et aussi prolongé, si je n’avais vu cet homme tirer de mes provisions une bouteille d’esprit-de-vin, dont j’avais compté faire un tout autre usage, en remplir son verre et ceux de ses interlocuteurs; puis boire, tout en causant, comme si c’eût été du kirsch ou de l’anisette.
Est-ce le froid qui permet aux Sibériens d’avaler de telles liqueurs? C’est probable, car Pablo n’avait pas de pareilles habitudes à Constantinople, et je l’ai vu plusieurs fois absorber à jeun une quantité assez grande de cette boisson quand, disait-il, il se sentait la tête lourde et pas d’appétit. Ce garçon, en satisfaisant ce goût singulier, avait un usage superstitieux non moins bizarre: il prenait une pincée de terre, dans une sorte de tabatière qu’il avait toujours dans sa poche, la mêlait à l’esprit-de-vin et avalait le tout ensemble.
Quand je lui demandai l’explication d’une pareille pratique: «Cette terre, me répondit-il, a été prise dans mon pays natal. Si j’en avale ainsi de temps en temps une petite quantité, je suis sûr d’éviter toutes les maladies qui règnent à l’état d’épidémie dans les contrées que je traverse. Si vous aviez su cela avant de quitter la France, vous n’eussiez pas été malade à votre arrivée à Irkoutsk.»
Pablo, on peut le voir, était un type accompli. La bonté et le dévouement étaient portés chez lui à un si haut degré que je m’applaudis bien des fois de l’avoir emmené, mais il faudrait des volumes pour raconter toutes les excentricités de cet homme maniaque, superstitieux et enfantin.
Avant de partir de Verchni-Oudinsk, et de gagner le territoire chinois, je dois dire un mot de quelques peuplades qui habitent la Sibérie orientale et dont il m’a été donné de voir plusieurs échantillons avant de quitter le territoire sibérien.
Les Iakoutes ont la peau cuivrée et portent de longs cheveux noirs. Leurs femmes sont regardées avec mépris. Elles sont toujours couvertes d’ornements généralement en fer, mais artistement travaillés. Les Iakoutes sont bons, hospitaliers, honnêtes. Ils poussent leurs croyances religieuses jusqu’à la superstition et l’idolâtrie. Leurs prêtres sont des sorciers qui exercent sur eux une grande influence par les tours de magie qu’ils savent exécuter.
M. Müller avait désiré voir une prêtresse qui, au dire des Iakoutes, se plongeait un poignard dans le ventre sans en mourir. Une première fois, paraît-il, l’opération avait mal réussi, mais le lendemain la cérémonie recommença, et le coup de couteau fut mieux asséné que la veille. Elle se plongea réellement la lame dans le ventre, et la retira pleine de sang. «Je tâtai la plaie, dit Müller, je l’en vis retirer un morceau de chair qu’elle se coupa, fit griller sur le charbon et mangea. Elle mit ensuite sur la plaie un emplâtre de résine de mélèze avec de l’écorce de bouleau, et se banda le corps avec des chiffons. Mais ce qu’il y eut de plus curieux, c’est qu’on lui fit signer une espèce de procès-verbal, par lequel elle déclara qu’elle ne s’était jamais enfoncé le couteau dans le corps avant d’avoir travaillé devant nous; que sa première intention même n’était pas d’aller jusque-là; qu’elle s’était seulement proposé de nous tromper aussi bien que les Iakoutes, en faisant glisser adroitement le couteau entre la peau et la robe; que les Iakoutes n’avaient jamais douté de la vérité du prestige, mais que nous l’avions trop bien observée; qu’au reste, elle avait entendu dire à des gens du métier que quand on se donnerait effectivement un coup de couteau, on n’en mourrait pas, pour peu que l’on mangeât un petit morceau de sa propre graisse; que maintenant qu’on l’engageait à dire amiablement la vérité, elle ne pouvait cacher que jusqu’alors elle avait trompé les Iakoutes. La plaie, qu’elle ne pansa que deux fois, fut entièrement guérie le dixième jour, et vraisemblablement sa jeunesse contribua beaucoup à cette prompte guérison.»
La ville de Iakoutsk, située au milieu du territoire habité par les Iakoutes, est regardée comme la ville la plus froide de toute la Sibérie. Elle sert de lieu de déportation. On m’a souvent parlé d’un pauvre poëte qui était condamné à vivre indéfiniment dans cette ville, après avoir fait deux ans de prison préventive, pour avoir écrit un petit livre que j’ai lu et qui m’a semblé bien peu dangereux pour le gouvernement russe. Ce livre est intitulé: Que faire? (Sto délaïti).
Les habitants du Kamtchatka se divisent en trois peuples, qui diffèrent entre eux par les mœurs et aussi par la langue:
Les Koriaks au nord, les Kamtchadales au centre et les Kouriles au sud.
Parmi les Koriaks[14], les uns sont errants, les autres sédentaires.
[14] Krachenninikov.
Les Koriaks errants ont le visage arabe et de petits yeux ombragés sous des sourcils épais. Ils sont moins grands et moins gros que les Koriaks fixes.
Ceux-ci sont plus robustes et même plus courageux.
Cependant les Koriaks errants méprisent les sédentaires comme des esclaves et ceux-ci acceptent cette sorte de servilité. Quand un Koriak errant va chez un sédentaire, celui-ci court au-devant de lui, le comble de présents et supporte sans mot dire le mépris et les injures de son hôte.
Les Koriaks errants sont jaloux de leurs femmes. Ils les tuent quand ils les surprennent en flagrant délit d’adultère, et souvent même sur un simple soupçon d’infidélité. Tout leur fait ombrage. Il faut qu’elles soient malpropres, dans la crainte d’irriter leurs maris. Jamais elles ne se lavent; jamais elles ne peignent leurs cheveux; jamais elles n’ont de rouge sur le visage. «Pourquoi se farderaient-elles, disent leurs maîtres, si ce n’est pour plaire aux autres?» Aussi portent-elles quelquefois de beaux vêtements sous de véritables haillons.
Les Koriaks fixes ont des mœurs tout à fait différentes. Ils accueillent les étrangers, comme le raconte Bernardin de Saint-Pierre à propos des Lapons, et ils tueraient l’hôte qui refuserait de prendre place dans le lit conjugal.
Les Koriaks errants ou fixes, comme tous les habitants du Kamtchatka, n’ont aucune religion. «Un chef de ces peuplades, dit Krachenninikov, avec lequel j’eus l’occasion de converser n’avait aucune idée de la divinité.» Cependant les Koriaks craignent un esprit du mal et lui immolent quelquefois un renne, mais sans se rendre compte si ce sacrifice doit leur rapporter un bien ou les préserver d’un mal.
Pourrait-on donner le nom de culte à une coutume superstitieuse très-répandue chez les Koriaks fixes, qui consiste à donner une place dans le lit conjugal à des pierres habillées? «Un habitant d’Oukinka avait deux de ces pierres: l’une grande, qu’il appelait sa femme; l’autre petite, qu’il appelait son fils. Je lui demandai, dit le même auteur, la raison de cette étrange singularité. Il me dit qu’un jour, à une époque où il avait le corps tout couvert de pustules, il avait trouvé sa grande pierre sur le bord d’une rivière; qu’ayant voulu la prendre, elle avait soufflé sur lui comme aurait pu faire un homme, et que de peur il l’avait jetée dans la rivière. Dès ce moment son mal empira, jusqu’à ce qu’au bout d’un an, ayant cherché sa pierre dans l’endroit où il l’avait jetée, il fut étonné de la retrouver à quelque distance de ce lieu sur une grande pierre plate avec une autre petite à côté. Il prit les deux, les porta dans son habitation, les habilla, et bientôt après sa maladie cessa. Depuis ce temps là, dit-il, je porte toujours la petite pierre avec moi, et j’aime ma femme de pierre plus que ma véritable épouse.»
Ce récit de Krachenninikov prouve jusqu’à quelles folies le besoin de la divinité peut pousser l’homme quand son esprit n’est ni instruit ni dirigé.
Les Kamtchadales ont le teint basané, le visage large et plat, le nez écrasé[15]. Ils sentent le poisson, exhalent aussi une forte odeur d’oiseau de mer et quelquefois de musc à force de manger, sans préparation, de l’animal qui le contient[16]?
Les Kamtchadales cependant se nourrissent surtout de poissons qu’ils préparent de différentes manières. La plus usitée consiste à découper plusieurs saumons en six parties. Ils en font pourrir la tête dans des fosses, sécher le dos et le ventre à la fumée, la queue et les côtes à l’air. Ils pilent le tout ensemble, et dessèchent ensuite cette espèce de pâte qui leur sert d’aliments presque journaliers.
Ce peuple n’a que l’eau pour boisson.
Autrefois, pour s’égayer, il y faisait infuser des champignons. Depuis la conquête des Russes, il connaît l’eau-de-vie et en absorbe une grande quantité.
Les Kamtchadales ont toujours aimé passionnément la toilette. Un costume d’homme riche était fabriqué autrefois avec du renne, du renard, du chien, de la marmotte, du bélier sauvage, des pattes d’ours et de loups, beaucoup de phoques et de plumes d’oiseaux. Il ne fallait pas écorcher moins de vingt bêtes pour habiller un Kamtchadale. Leur commerce se faisait uniquement par des échanges. Un costume complet valait environ cent martres ou cent renards[17].
[17] Müller.
Aujourd’hui cette curieuse nation a emprunté aux Russes le goût et quelque peu la coupe des vêtements. Les femmes ont même des raffinements bizarres: elles se teignent le visage avec du blanc et du rouge. Elles ne se montrent surtout jamais à un étranger sans s’être de nouveau lavées, enluminées et parées.
Les Kamtchadales, pour faire du feu, tournent entre les mains avec beaucoup de rapidité un bâton sec et rond, passé dans une planche percée. Une herbe sèche et broyée leur sert de mèche. Les Kamtchadales ont des mœurs grossières. Leurs inclinations ne diffèrent point de l’instinct des bêtes. Ils font consister le souverain bonheur dans les plaisirs corporels. Ils n’ont aucune idée de la spiritualité de l’âme[18]. D’ailleurs, ils n’ont aucune religion. Une seule fête, dite des Purifications, longuement décrite par Krachenninikov, consiste tellement plus en danses et en fêtes qu’en prières et en sacrifices, qu’il serait, je crois, erroné de la regarder comme faisant partie d’un culte religieux.
[18] Steller.
Les Kouriles habitent les îles du même nom, qui s’étendent à la suite les unes des autres, entre la pointe du Kamtchatka et le Japon. Ce peuple ressent l’influence de la nation civilisée dont il est voisin, mais cependant tient beaucoup plus du Kamtchadale que du Japonais. Il loge dans des tentes comme ses voisins du nord et se nourrit de poissons.
Les Kamtchadales et les Kouriles diffèrent cependant sur plusieurs points. Une femme kourile infidèle occasionne à son mari la perte de l’honneur. Celui-ci appelle son adversaire en duel et ils se battent au bâton.
Celui qui fait le défi reçoit le premier sur le dos trois coups d’une massue grosse comme le bras. Ensuite il les rend à son ennemi. Le combat continue ainsi jusqu’à ce que l’un des deux demande grâce ou succombe sous le nombre et la force des coups[19].
[19] Abbé Chappe.
Les femmes kouriles ont un usage cruel.
Quand elles accouchent de deux enfants, elles en font périr un. Cependant ce peuple est doux et humain. Il respecte les vieillards; il chérit les liens du sang; il connaît l’amitié.
Quelques heures après notre départ de Verchni-Oudinsk, le traîneau ne trouvait plus une couche de neige suffisante pour son poids, et ses patins, rencontrant de temps en temps la terre, avaient subitement à vaincre un frottement beaucoup plus dur. Cet état de choses occasionnait des soubresauts tels, que nous dûmes au relais suivant abandonner notre traîneau et prendre une tarantass. Cette voiture, dans laquelle les Russes voyagent pendant l’été, a pour tout ressort quatre troncs de bouleaux placés entre deux systèmes de roues. Je ne connais pas de mode de locomotion, sauf le palanquin à mulets chinois, dont je parlerai dans la suite, plus désagréable que la tarantass. J’éprouvai cependant une vive satisfaction quand je montai pour la première fois dans cette voiture. La neige recouvrait bien encore la plus grande partie du pays que je traversais, mais çà et là je pouvais apercevoir la terre, la terre toute nue, la terre que j’avais perdue de vue depuis Pétersbourg; la terre de Sibérie enfin, que je n’avais pu contempler encore, bien que j’aie parcouru quinze cents lieues dans ce pays; c’est une terre grasse qui semble favorable à l’agriculture, mais de teinte sombre, qui donne aux villages pendant l’été un aspect sévère et plus lugubre encore que le grand linceul de neige.
A mesure que nous avancions, nous voyions une population plus bizarre et plus véritablement orientale: les habitants des villages, les iemschiks, les chefs de poste même étaient presque tous des Bouriattes. Nous croisions souvent des Chinois dans des voitures ou dans des palanquins, vêtus d’étoffe de soie bleue, rouge, de toutes couleurs; plus souvent encore des Mongols sur des chameaux ou sur de petits chevaux fringants, coiffés tous uniformément d’un bonnet jaune doublé de fourrure et enveloppés d’un grand manteau de peau de cerf blanc du désert de Gobi, croisé sur la poitrine. Enfin, le 27 mars, à neuf heures du matin, j’aperçus du haut d’une colline le village de Kiachta à l’extrémité duquel se dressent deux énormes poteaux peints en jaune qui marquent la frontière du Céleste Empire et l’entrée de la ville de Maïmatchin.
J’allai tout droit chez M. Pfaffius. «Je ne pensais pas, me dit-il, que vous mettriez tant de temps pour venir d’Irkoutsk.» Je lui contai mes aventures du Baïkal. «La petite caravane de marchands de thé à laquelle vous deviez vous joindre est partie hier matin. Mais rien n’est perdu; une autre caravane doit nous quitter dans huit jours. Vous aurez ainsi tout le temps de faire vos préparatifs pour vous rendre avec elle à Pékin, et nous aurons le plaisir de vous garder ici toute une semaine.» J’allai annoncer cette nouvelle à Ivan Michaëlovitch Nemptchinof, qui en montra une telle joie et m’offrit l’hospitalité dans la maison de son père avec une si grande grâce, que je ne pourrai jamais en perdre le souvenir.
Le père d’Ivan Michaëlovitch[20], chez qui je logeai à Kiachta, est cousin du Nemptchinof dont j’ai parlé plus haut, l’un des trois propriétaires de la plus fructueuse mine d’or de la Transbaïkalie. Craignant les risques souvent si désastreux de la recherche de l’or, il a préféré se livrer au commerce du thé et a acquis une immense fortune.
[20] Le lecteur ne sait peut-être pas pourquoi je fais toujours précéder de deux noms de baptême le nom de famille de toutes les personnes dont je parle. C’est que la manière la plus courtoise en Russie de dénommer quelqu’un consiste à faire suivre son nom de baptême du nom de baptême de son père, auquel on ajoute la terminaison owitch. Ainsi Iwan Michaëlowitch Nemptchinof signifie Iwan fils de Michaël Nemptchinof. Cette double appellation, non-seulement polie, mais aussi la plus respectueuse de toutes, surtout quand on n’y joint pas le nom de famille, est si rigoureusement exigée par l’usage que l’empereur, dans les actes publics, est désigné Alexandre Nicolaëwitch, et qu’il n’est pas d’injure plus grossière que d’appeler quelqu’un par son seul nom de baptême comme nous le faisons dans l’intimité: il semble qu’en ne rappelant pas à son interlocuteur le nom de son père on veuille insinuer qu’il n’en a point eu et qu’il est enfant naturel.
La prospérité du commerce du thé par caravane tient à deux causes: 1o à la grande consommation de thé qui se fait en Sibérie et en Russie, la boisson faite avec cet arbuste formant le fond de la nourriture des Russes; 2o à la gratuité de l’importation que le tzar a accordée à ses sujets de la Sibérie orientale. Comme au contraire les droits de douane sont élevés pour l’importation du thé par Odessa, il s’ensuit que presque tout le thé que l’on boit en Russie a passé par les mains des marchands de Kiachta, non sans y laisser beaucoup de roubles.
Ces marchands sont en ce moment effrayés par l’apparition d’une concurrence dont le succès, il est vrai, discutable encore, leur causerait une ruine complète. Cette concurrence dirigerait son thé par mer, de l’embouchure du Yang-Sé vers le port de Vladivostok, et l’apporterait de là à Irkoutsk par la rivière de l’Issouri et le fleuve Amour. — Les communications par cette voie une fois établies, il n’est pas douteux que le thé puisse se vendre beaucoup meilleur marché, car la traversée de la Mongolie et du désert de Gobi est extrêmement coûteuse; mais les instigateurs du nouveau projet vont être obligés de faire dès le principe des dépenses si considérables qu’il est à craindre de voir sombrer leur entreprise avant qu’ils aient fait arriver à Irkoutsk un seul ballot de marchandises. Pour rendre le transport aussi bon marché que possible ils voudraient embarquer le thé à Haïn-Ko, grand centre des plantations de la Chine méridionale, sur les bords du Yang-Sé, et ne le débarquer qu’à Nertchinsk, sur la Schilka, en plein gouvernement d’Irkoutsk. Mais pour cela il faudrait creuser un canal entre Vladivostok et le lac Hinko où l’Issouri prend sa source, région extrêmement montagneuse, et de plus construire des bateaux à vapeur assez petits pour passer dans un canal et d’un tonnage assez grand pour résister aux flots constamment soulevés des mers de Chine. L’idée est certainement ingénieuse et même grandiose; le succès n’est pas douteux si le capital de la nouvelle société est assez important pour suffire à la construction de cette route maritime. En tout cas, la lutte est fort intéressante, et je ne doute pas que mes lecteurs, maintenant instruits de cette déclaration de guerre commerciale, ne cherchent plus tard à en connaître les résultats.
Les Chinois qui habitent Maïmatchin ne tardèrent pas à savoir que M. Nemptchinof logeait chez lui un Sienzy, c’est-à-dire un homme de l’extrême Occident. Comme l’espèce en est rare dans la Chine septentrionale, et que la curiosité de toutes les femmes du monde réunies n’égale pas celle d’un seul Chinois, tous les habitants de Maïmatchin désirèrent me voir.
Suivant la mode russe, les fenêtres de la maison où je me trouvais étaient mastiquées, bien que les froids aient presque entièrement disparu, mais les portes étaient ouvertes à deux battants: je ne pouvais donc m’opposer à ce flot de Chinois montant et toujours renouvelé. Ils étaient constamment quarante ou cinquante dans les trois petites chambres qui formaient mon appartement. Ils épiaient mes moindres gestes, s’emparaient de toutes mes écritures, tâtaient ma barbe qui leur semblait une monstruosité, car ils ne sont habitués à voir pousser sur leur visage et même ordinairement sur celui des Sibériens autre chose que des moustaches, et me demandaient de parler ma langue. Plusieurs fois, énervé par leur persistante indiscrétion, je leur débitai les formules les plus grossières; ils ne les en trouvaient pas moins harmonieuses et me priaient souvent de les répéter aux nouveaux arrivants.
Le gouverneur ne résista pas au courant général. Sa visite m’intéressa. Il était vêtu d’une robe de drap d’or. Son bonnet était surmonté d’une boule bleue, marque de sa dignité. Deux énormes plumes de paon étaient attachées à ce bonnet et pendaient par derrière. Ce gouverneur était accompagné de deux dignitaires chinois et d’un prince mongol. Celui-ci était vêtu comme tous ceux de sa race; sa poitrine seulement disparaissait sous une profusion d’ornements et d’amulettes en argent et en corail. Un cousin d’Ivan Mikaëlowitch, M. Solomanof, me servit d’interprète. «Légalement, me dit le gouverneur, je devrais m’opposer à votre entrée en Chine; les Russes seuls ont le droit de pénétrer par terre dans le Céleste Empire. Cependant je fermerai les yeux. Demandez seulement à M. Pfaffius un passe-port de marchand de thé, sujet russe, pour le cas où vous auriez des difficultés avec les autorités chinoises que vous pourrez rencontrer sur votre route.» Il termina l’entretien en m’invitant à dîner pour le lendemain. J’acceptai avec plaisir, et nous nous quittâmes comme de vieux amis.
Maïmatchin est une ville peut-être unique au monde, en ce sens qu’elle n’est peuplée que d’hommes. Non-seulement, en effet, les femmes chinoises ne peuvent pas sortir de leur territoire, mais il leur est même défendu de franchir la grande muraille de Kalkann et d’entrer en Mongolie. Cette règle empêchera la nation chinoise de se modifier encore de longtemps. Quelque nombreuses que soient les émigrations, l’influence étrangère ne sera jamais très-grande sur des hommes nés en territoire chinois et élevés jusqu’à leur âge mûr avec les habitudes et les préjugés de leur orgueilleuse patrie. Donc tous les Chinois de cette première ville sont exclusivement commerçants. Ils jouissent d’une certaine aisance jusqu’au jour où leur négoce avec l’Europe par la Sibérie leur aura procuré une fortune suffisante pour regagner leur ville natale à l’intérieur et y vivre en famille.
Leurs habitations se ressentent de leur bien-être. Elles sont, il est vrai, séparées de la rue par un mur en terre assez laid, mais dans la cour intérieure s’élève d’ordinaire une maison gracieuse et élégante, devant laquelle jouent ces roquets grassouillets, pourvus d’yeux énormes, tels que nous les montrent assez fidèlement les images des potiches et des paravents. Souvent les objets ainsi reproduits par les images chinoises et qui nous semblent de grotesques caricatures, représentent en réalité et plutôt avec des erreurs de perspective qu’avec des infidélités de dessin les objets du pays.
La pièce principale des maisons de Maïmatchin se divise en deux parties. Celle qui est plus au fond est surélevée. Des brasiers sont entretenus sous cette vaste estrade, qui est couverte de nattes et qui sert de siége pendant la journée, de lit pendant la nuit.
En face de la porte se trouve d’ordinaire une niche voilée par un store ornementé dans laquelle se prélassent les idoles domestiques.
Les parois de la salle sont laquées en rouge ou en noir, ou bien encore tendues de soie brochée selon la richesse et le goût du propriétaire. Celle qui donne sur la cour est ordinairement en bois léger, travaillé et taillé à jour. Sur ces découpures est tendu et collé du papier de couleur. La lumière doucement tamisée dessine sur ce léger transparent la partie pleine des ornements en bois et simule ainsi une sorte de gracieux vitrail.
On comprend que ces intérieurs si riants et si nouveaux pour moi m’attirassent de longues heures. Je passais de l’un à l’autre appelé par d’obligeantes hospitalités et partout bourré de confitures et de pâtisseries.
C’est par suite d’une erreur que nous confondons généralement en Europe l’édifice consacré au culte avec la tour élevée et isolée qui domine d’ordinaire les villages. Ces tours n’ont aucun caractère religieux; elles servent seulement de point de repère dans les vastes plaines de la Chine centrale. Aussi ne les trouve-t-on point dans les contrées montagneuses, à Maïmatchin par exemple.
Le temple idolâtre de cette ville est situé à côté de la maison du gouverneur. Il est précédé de trois cours environnées de galeries en bois fouillé et peint de diverses couleurs. Dans la première se dressent trois petits édicules recouvrant un gigantesque tam-tam et deux monstres dorés. Dans la deuxième s’élève un théâtre disposé de telle manière que, les portes du temple étant ouvertes, l’idole puisse contempler la représentation, laquelle m’a paru constituer une partie essentielle du rite religieux. La troisième cour est couverte et sert de vestibule au temple proprement dit, dont les idoles sont véritablement grotesques. La porte est charmante, en bois doré et sculpté à jour. Les sanctuaires sont au nombre de trois. Celui du milieu est consacré à une énorme idole aux traits monstrueux. Je remarquai l’air féroce de cette statue aux yeux menaçants. Sa barbe, faite de poils véritables, descendait jusqu’à la ceinture. Elle était vêtue d’une robe de soie jaune. Douze statues dans l’attitude de la prière s’inclinaient devant elle. Une grande quantité d’ornements de toute nature encombraient ce sanctuaire: d’immenses chandeliers de fer forgé, des épées, des lances dorées, des cierges et des lanternes allumés. Le dieu qui est à gauche de celui-ci se distingue par trois yeux et par une robe écarlate; c’est celui qui scrute les plus secrètes pensées. Aussi n’avait-on pas allumé de cierge devant lui, afin peut-être de ne pas favoriser sa clairvoyance. Le dieu de droite portait une robe verte.
Je n’eus garde d’oublier l’invitation que m’avait adressée le gouverneur chinois. A l’heure marquée je me présentai chez lui. J’y retrouvai bon nombre de personnes de connaissance et surtout mes anciens compagnons de voyage habitant Kiachta, auxquels il avait eu le bon goût de me réunir. Nous prîmes place sur l’estrade que j’ai décrite, accroupis par groupes de trois ou quatre autour de plusieurs tables basses.
Le couvert se compose pour chacun d’une petite assiette, d’une tasse microscopique et de deux bâtons. La petite assiette n’a pas pour usage de recevoir en bloc toute la portion du plat que chacun s’adjuge. Elle contient seulement du vinaigre chaud et noir sans cesse renouvelé par les serviteurs, sauce indispensable, dans laquelle on trempe chaque bouchée après l’avoir directement saisie dans le plat à l’aide des deux bâtons.
Quand la bouchée ainsi arrosée a été portée à la bouche, les deux petits bâtons s’en vont piquer à droite et à gauche quelque assaisonnement dans les soucoupes annexes qui entourent le plat. Ce sont principalement des plantes marines, des champignons noirs poussés sur les bouleaux, des herbes odoriférantes, des œufs conservés et manipulés de telle sorte que l’albumine en est devenue noire, de petits reptiles ouvragés, artistement taillés en spirale.
Je me souviens aussi que dans une autre occasion et dans un lieu plus voisin de la mer, l’un de ces hors-d’œuvre était un bol de crevettes servies dans une sauce savante qui les assaisonne sans les tuer: on les mange ainsi toutes vives, en saisissant de préférence celles dont les bonds sont les plus vigoureux.
L’unique boisson servie dans des tasses petites comme des dés à coudre est de l’eau-de-vie de riz chaude.
Ces petites préparations minutieuses, ces petits ustensiles gracieux, cette variété de petits plats font penser à une dînette d’enfants.
C’est bien là la table de cette race efféminée, à la main délicate et aux pieds fins, race ignorante des grands efforts et des grands appétits, qui n’accomplit les œuvres considérables que par la persévérance dans les petits moyens. Les bouchées sont préparées et coupées d’avance dans les plats, et chacun d’eux est surmonté d’une amande rouge pour indiquer que personne n’y a encore touché.
La procession des vingt-cinq ou trente plats qui composaient le repas du gouverneur de Maïmatchin commençait, selon l’usage chinois, par les viandes, se continuait par les soupes et les sucreries, et se terminait par un plat de riz cuit simplement à l’eau, que l’on présente toujours aux convives à la fin des repas, sans que personne y touche, et dont l’offre signifie, paraît-il: «Je vous ai donné tout ce qui se trouvait chez moi; je serais obligé maintenant pour continuer, d’avoir recours aux aliments les plus communs.»
Le jour du départ de la caravane approchait. Je songeai à faire mes préparatifs pour la traversée du désert de Gobi.
Les marchands de thé avec lesquels je devais traverser la Mongolie et la Chine septentrionale se chargèrent de pourvoir à notre locomotion et de traiter avec un guide mongol pour nous conduire jusqu’à la grande muraille. — Ce trajet s’effectue en petites voitures chinoises, sortes de coffres où l’on peut être couché et dont l’arrière repose sur deux roues uniques, tandis que l’avant est soutenu par un chameau de trait.
Chaque véhicule ne peut contenir qu’un voyageur. Les chameaux qui supportent de si considérables fatigues (comme le lecteur pourra l’apprécier par la suite) ne peuvent gravir aucune côte. On ne peut donc pas se servir de ces animaux dans la première partie de la route de Mongolie, entre Kiachta et Ourga, parce qu’il faut traverser une chaîne de montagnes d’un accès difficile. Pendant cette première période, les petites voitures dont j’ai parlé sont traînées par des bœufs. La lenteur de leur pas, et aussi le désir de devancer la caravane à Ourga pour y séjourner quelque peu, me décidèrent à ne pas m’associer dès Kiachta au sort de mes compagnons, et à continuer mon voyage jusqu’à Ourga dans une tarantass. Je laissai donc mon bagage et Pablo à la lente caravane, et j’offris place dans ma voiture russe à M. Marine, l’un des marchands de thé qui devait traverser avec moi le désert de Gobi.
On ne peut se douter de la quantité d’objets, de vivres, d’agrès et d’accessoires dont l’homme doit se munir quand il va rester plus d’un mois au désert séparé de ses semblables. Il faut qu’il songe non-seulement aux aliments nécessaires, mais aux outils de réparation pour les voitures, aux préservatifs et aux remèdes contre tout accident de la route, tant pour les hommes que pour les chameaux, aux présents nécessaires pour se faire des amis parmi les indigènes, et surtout à l’étrange monnaie qui a cours parmi les Mongols, et dont il faut faire provision.
Ces Orientaux méprisent l’or et l’argent; leur commerce se fait exclusivement par des échanges. Un thé, d’une qualité ordinaire, appelé thé de brique, à cause de la forme qui lui est donnée par la compression, est la denrée la plus appréciée et servant le plus souvent de monnaie. Une de ces briques représente environ dix à douze francs.
Les aiguilles enfilées, le sucre et l’eau-de-vie ont aussi une grande valeur d’échange. Je dus me pourvoir de plusieurs objets dans un village voisin de Kiachta, à Troïsky-Sawsk, où j’eus l’occasion de visiter la rare collection de M. Popoff.
Ce savant a étudié les mœurs de tous les insectes de la province transbaïkalienne. J’ai remarqué parmi ses lépidoptères un papillon d’une espèce extrêmement rare, qu’il appelle Liparis Ochropoda, et qui pond des œufs fécondés sans accouplement préalable. Les expériences fort curieuses qui l’ont amené à cette affirmation ont été répétées par lui au gymnase d’Irkoutsk et à Troïsky-Sawsk avec un plein succès.
Il a vu se produire sans accouplement jusqu’à trois générations successives dont la dernière n’était composée que de mâles[21].