Au cours des six années de sa vie à La Trappe, s’affirme la vocation la plus exceptionnelle, en nos temps, et qui devait entraîner Charles de Foucauld dans les plus dures solitudes du monde. Au début de 1897, l’heure allait venir, pour lui, de renouveler ses vœux de trappiste. Ils ne seront pas renouvelés. Le vicomte de Foucauld, avec l’approbation de ses supérieurs qui reconnaissent un appel particulier, quitte la Trappe, et s’offre comme serviteur, jardinier, commissionnaire d’un couvent de Clarisses, à Nazareth, et vit de la sorte environ trois années, de 1897 à 1900.
Charles de Foucauld habitait alors dans une cabane en planches, sorte de guérite couverte en tuiles, adossée au mur de clôture des Clarisses, et où l’on serrait, naguère, les outils de jardinage. Pendant sa retraite, Charles de Foucauld méditait, soit dans cette cellule, soit dans la chapelle du Couvent, devant le Saint-Sacrement exposé. De là des allusions, tantôt au silence de la campagne, tantôt à la présence de Notre-Seigneur dans l’Hostie.
OBJET DE LA RETRAITE
Mon Seigneur et mon Dieu, qui êtes ici présent, qui êtes en moi et autour de moi, je Vous adore de toute mon âme ; merci de Vos bienfaits infinis, pardon de mes infidélités sans nombre, secourez-moi, afin que je Vous console le plus possible pendant tous les instants de ma vie…
Tâcher de mieux connaître Votre volonté sur moi pour mieux la faire (et mieux procurer Votre bien), voilà le double but de cette petite retraite… Bénissez-la, mon Dieu, je la fais en vue de Vous seul, non pour moi, mais pour Vous ; non pour les autres, mais pour Vous… Je dois m’aimer et aimer les autres, mais en vue de Vous : c’est le secondaire, Vous êtes le principal, mon Dieu et mon Tout, Vous qui seul avez l’être… Faites, ô mon Dieu, que je la fasse le mieux possible, en Vous, par Vous et pour Vous, et qu’elle me serve à Vous connaître, Vous aimer ; connaître Votre volonté, la faire ; tout cela pour consoler le plus possible Votre Cœur, ce qui est la seule chose que je désire. Amen, amen.
DIEU. SES PERFECTIONS, SA PRÉSENCE
Mon Dieu, que Vous êtes bon ! Ce matin, j’étais dans cette chère petite cellule où il fait si doux passer à Vos pieds les heures silencieuses de la nuit, être en tête-à-tête avec Vous pendant que tout dort sur la terre, seul à Vous adorer, à me tenir à Vos genoux, vous disant que je Vous aime pendant que tout est enseveli dans l’obscurité, le silence et le sommeil !… Mais, maintenant, c’est la grâce des grâces… Je suis devant le Saint-Sacrement, et le Saint-Sacrement exposé !… Quelle félicité ! que je suis près de Vous, contre Vous, ô mon Dieu ! Faites que j’y sois comme je le dois, donnez-moi les pensées, les paroles que je dois avoir, en Vous, par Vous et pour Vous !…
Merci, mon Dieu, de commencer cette retraite un jour d’exposition du Saint Sacrement ! Vous voulez donc ne pas laisser une seule grâce sans me la faire ? Merci, merci ! ô mon Dieu, merci de vos grâces, merci parce qu’elles sont très douces, merci parce que je sens le besoin que j’en ai, et combien ma misère, ma lâcheté, ma tiédeur exceptionnelles ont besoin d’un secours exceptionnel… Vous proportionnez Vos secours, non aux mérites, mais aux besoins, bien heureusement : Vous êtes « venu pour les malades, non pour les sains », comme je le sens bien !… Comme en me sentant aimé, pressé sur Votre Cœur, mon Bien-Aimé Jésus, mon Dieu, mon Maître, Vous qui me permettez de Vous appeler mon Divin Époux, je sens le besoin que j’ai de Vos tendresses, de Vos caresses, à cause de ma faiblesse infinie !
Vous voulez que, dans cette retraite, je considère d’abord Vous, Vous Dieu et Vous Jésus, Dieu et Homme… puis, que je considère ce que Vous voulez de moi, c’est-à-dire mon devoir, c’est-à-dire ma vie, moi, puisque toute ma vie, tout moi ne doit être que l’accomplissement de mes devoirs, de Votre volonté… Faites qu’il en soit ainsi, qu’il n’y ait plus jamais de différence entre moi et l’accomplissement de Votre volonté. O mon Dieu, puissent toujours ces deux termes être identiques, en Vous, par Vous, pour Vous ! Amen.
Considérer Dieu… moi, ver de terre, porter mes yeux sur Vous, l’Infini ! Comment cela est-il possible ! Et, pourtant, cela est possible, Vous nous l’enseignez, et même c’est un devoir… Des seules choses naturelles, nous pouvons et devons nous élever à Vous : montant de la beauté matérielle à la beauté d’une belle âme, des choses spirituelles, montant de degré en degré dans l’échelle des êtres, nous devons venir à l’idée de l’Esprit parfait, ajoutant des perfections, retranchant des imperfections, étendant la beauté des perfections jusqu’à l’excellence qui surpasse tout, nous devons arriver à l’idée de Vous, mon Père…
Mon Créateur, mon Père, mon Bien-Aimé, Vous qui êtes là, à trois mètres de moi, sous l’apparence de cette Hostie, Vous êtes la Beauté suprême ; toute beauté créée, beauté de la nature, du ciel au coucher du soleil, de la mer unie comme une glace sous un ciel bleu, des forêts sombres, des jardins fleuris, des montagnes, des grands horizons des déserts, des neiges et des glaciers, beauté d’une belle âme se reflétant sur un beau visage, beauté d’une belle action, d’une belle vie, d’une grande âme, toutes ces beautés ne sont que le plus pâle reflet de la Vôtre, mon Dieu. Tout ce qui a charmé mes yeux en ce monde, n’est que le plus pauvre, le plus humble reflet de votre Beauté infinie !…
O mon Dieu, faites-moi cette grâce de ne voir que Vous, que Vous dans les créatures ; de ne jamais m’arrêter à elles, de ne jamais voir la beauté matérielle ou spirituelle qui est en elles, comme quelque chose d’elles, mais seulement comme quelque chose de Vous. Faites-moi percer les voiles, ne jamais rester à ce pauvre composé de néant et d’être si ruineux, si défaillant, si rien, mais en tout l’être que je vois en une créature, passer aussitôt au-dessus des apparences, et voir, au delà du pauvre composé, l’être par essence, à qui l’être appartient tout entier et qui en a jeté une parcelle sur cette créature qui nous plaît. Si cette parcelle nous semble si belle, combien est beau l’Être parfait qui l’a jetée comme une aumône, comme un sou donné à un pauvre ! Mon Dieu, faites-moi cette grâce que Vous fîtes à Sainte Thérèse, de ne plus jamais attribuer aux créatures les biens matériels ou spirituels qui sont en elles, de ne jamais m’y arrêter, car ils ne viennent pas d’elles, mais de l’Être Souverain… M’y arrêter serait une indélicatesse, une ingratitude, un abus de confiance, car Dieu ne donne cette beauté aux créatures et ne porte mon âme à en être ravie, que pour Se laisser entrevoir par moi, pour m’attirer à Lui, pour exciter ma reconnaissance pour Sa bonté, mon amour pour Sa beauté, et me faire monter jusqu’à Son trône, et y établir la vie de mon âme dans l’adoration, la contemplation émerveillée, la gratitude… Avoir toute ma conversation dans les cieux, puisque la vue de la terre ne fait que me laisser deviner Vos beautés et Vos tendresses…
… Et il n’est pas loin de moi, cet Être parfait, cet Être qui est tout l’Être, qui est seul l’Être véritable, qui est toute beauté, bonté, amour, sagesse, science, intelligence. Les créatures en qui j’admire quelques reflets de ses perfections, sur lesquelles tombe un petit rayon de ce soleil infini, sont hors de moi, distantes de moi, séparées de moi, mais Vous, mon Dieu, Vous la Perfection, la Beauté, la Vérité, l’Amour infini et essentiel, Vous êtes en moi, Vous êtes autour de moi… Vous me remplissez tout entier…, il n’est aucune parcelle de mon corps que Vous ne remplissiez, et, autour de moi, Vous me touchez de plus près que l’air où je me meus… Que je suis heureux ! quelle félicité ! être uni à ce point à la Perfection même ; vivre en Elle, La posséder vivante en moi !… Mon Dieu qui êtes en moi et en qui je suis, faites-moi comprendre ma félicité, et faites-moi comprendre mes devoirs !…
Mon Dieu, daignez me donner ce sentiment continuel de Votre présence, de Votre présence en moi et autour de moi… et, en même temps, cet amour craintif qu’on éprouve en présence de ce qu’on aime passionnément, et qui fait qu’on se tient devant la personne aimée, sans pouvoir détacher d’elle les yeux, avec un grand désir et une pleine volonté de faire tout ce qui lui plaît, tout ce qui est bon pour elle et une grande crainte de faire, dire ou penser quelque chose qui lui déplaise ou lui fasse du mal… En Vous, par Vous et pour Vous. Amen.
PENSÉES DE DIEU
Je dois tâcher de vous connaître, mon Dieu, afin de mieux Vous aimer ; plus je Vous connaîtrai, plus je Vous aimerai, parce que tout en Vous est parfait, admirable, aimable : Vous connaître un peu plus, c’est voir beauté plus étincelante, plus transparente, c’est être plus ravi d’amour… Vous êtes pensées, paroles et action, mon Dieu. — Vous Vous réfléchissez sans cesse Vous-même dans Votre propre esprit… Vos pensées ne varient pas… Vous Vous voyez toujours Vous-même, Vos perfections, et, en Vous, Vos œuvres, Vos œuvres présentes et à venir et toutes Vos œuvres possibles, dans tous les siècles et tous les temps. Vous Vous voyez, car Vous êtes Intelligence… Vous Vous aimez, car Vous êtes Volonté… Vous Vous aimez infiniment, et cela nécessairement, car Vous êtes juste, et étant juste, Vous aimez infiniment l’Être infiniment aimable, infiniment parfait, Vous-même…
Mon Dieu qui êtes en moi, autour de moi, mon Seigneur Jésus, mon Dieu qui êtes si près de moi dans cette Hostie exposée, voilà donc ce que sont Vos pensées : un regard et un amour… Un regard sur Vous-même, sur Vous seul : et de ce regard sur Vous seul, Vous voyez toutes Vos œuvres. Un amour souverain, infini, pour Vous-même, amour nécessaire et qui ne peut pas ne pas être, parce qu’Il est la conséquence de Votre justice infinie ; et, dans cet amour, Vous aimez Vos œuvres, d’une part à cause de Vous, parce qu’elles viennent de Vous, sont les œuvres de l’Être infiniment aimable et aimé ; de l’autre, à cause de la beauté qui est en elles, de la parcelle d’être, du reflet de beauté divine que Vous avez jeté en chacune d’elles et qui est quelque chose de bon et d’aimable ; d’autre part, enfin, par pure bonté, quoniam bonus, parce que Vous êtes bon et qu’il Vous est naturel d’aimer…
PAROLES ET ACTIONS DE DIEU
Vous parlez, mon Dieu, aux hommes, de deux manières surtout, à haute voix pourrait-on dire, et à voix basse… A haute voix par Vos livres inspirés, la Sainte Écriture ; à voix basse par tout ce qu’inspire Votre grâce, par toutes les paroles intérieures que Vous inspirez aux fidèles… Parlez-Vous aux purs esprits ? Comment ? A qui parlez-Vous encore ? Je l’ignore, mon Dieu. Vous êtes infini, je suis un point, un atome. Que sais-je de Vous ? Assez pour connaître que Vous êtes l’Infini, l’Être, la Perfection, et cela suffit pour me montrer que je dois Vous aimer sans mesure ; pourtant, je me réjouis de Vous mieux connaître dans le ciel ; en voyant mieux Vos beautés, je Vous aimerai davantage…
JÉSUS, SON INCARNATION, SA NAISSANCE
6 novembre 1897.
Mon Seigneur et mon Dieu, quelle douce journée : c’est Vous, mon Seigneur Jésus, qui serez aujourd’hui le sujet de mes méditations…
Oui, mon Dieu, Vous êtes constant, fidèle, Vous me continuez Vos grâces, Vos Saints et Vos Anges continuent à m’aider… il n’y a que moi qui ne m’aide pas ; Vous me poussez au bien et Vous me comblez de grâces, tout m’y aide au ciel et sur la terre !… Moi seul, je mets obstacle par ma lâcheté, ma faiblesse, ma tiédeur…
L’Incarnation a sa source dans la bonté de Dieu… Mais, une chose apparaît d’abord, si merveilleuse, si étincelante, si étonnante, qu’elle brille comme un signe éblouissant : c’est l’humilité infinie que contient un tel mystère… Dieu, l’Être, l’Infini, le Parfait, le Créateur, le Tout-Puissant, immense, souverain Maître de tout, se faisant homme, s’unissant à une âme et à un corps humain, et paraissant sur la terre comme un homme et le dernier des hommes…
Et l’estime du monde, qu’est-ce ? Convenait-il que Dieu la cherche ? Voyant le monde des hauteurs de la divinité, tout y est égal à Ses yeux : le grand, le petit, tout est également fourmi, ver de terre… Dédaignant toutes ces fausses grandeurs qui sont, en vérité, de si extrêmes petitesses, Dieu n’a pas voulu s’en revêtir… Et comme Il venait sur la terre et pour nous racheter et pour nous enseigner, et pour Se faire connaître et aimer, Il a tenu à nous donner, dès Son entrée dans ce monde, et pendant toute Sa vie, cette leçon du mépris des grandeurs humaines, du détachement complet de l’estime des hommes… Il est né, Il a vécu, Il est mort dans la plus profonde abjection et les derniers opprobres, ayant pris une fois pour toutes tellement la dernière place que nul n’a jamais pu être plus bas que Lui… Et s’Il a occupé avec tant de constance, tant de soin cette dernière place, c’est pour nous instruire, pour nous apprendre que les hommes et l’estime des hommes ne sont rien, ne valent rien ; qu’il ne faut pas mépriser ceux qui occupent les plus basses des plus basses conditions ; que les plus pauvres, les plus abjects ne doivent pas s’attrister de leur bassesse : ils sont près de Dieu, près du Roi des rois de ce monde ; c’est pour nous apprendre que notre conversation n’étant pas de ce monde, nous ne devons faire aucun cas de la figure de ce monde…, mais ne vivre que pour ce royaume des cieux que le Dieu-Homme voyait dès ici-bas par la vision béatifique, et que nous devons considérer sans cesse des yeux de la foi, marchant en ce monde comme si nous n’étions pas de ce monde, sans souci des choses extérieures, ne nous occupant qu’à une chose : à regarder, à aimer notre Père Céleste, et à faire Sa volonté…
Résolutions. — Dans mes pensées, mes paroles, mes actions, soit pour moi, soit pour le prochain, ne faire aucun cas de la grandeur, de l’illustration, de l’estime humaine, mais estimer autant les plus pauvres que les plus riches… Faire autant de cas du dernier ouvrier que du prince, puisque Dieu a paru comme le dernier ouvrier… Pour moi, chercher toujours la dernière des dernières places, pour être aussi petit que mon Maître, pour être avec Lui, pour marcher derrière Lui, pas à pas, en fidèle domestique, fidèle disciple, et, puisque dans Sa bonté infinie, incompréhensible, Il daigne me permettre de parler ainsi, en fidèle frère, en fidèle épouse…
En conséquence, arranger ma vie de manière à être le dernier, le plus méprisé des hommes, pour la passer avec mon Maître, mon Seigneur, mon Frère, mon Époux, qui a été l’abjection du peuple, et l’opprobre de la terre, « un ver et non un homme… »
Vivre dans la pauvreté, l’abjection, la souffrance, la solitude, le délaissement, pour être, dans la vie, avec mon Maître et mon Frère, mon Époux, mon Dieu, qui a vécu ainsi toute sa vie et m’en donne un tel exemple dès sa naissance.
JÉSUS, SA VIE CACHÉE
Mon Jésus, qui êtes si près de moi, inspirez-moi ce qu’il faut que je pense de Votre vie cachée…
« Il descendit avec eux et alla à Nazareth, et Il leur était soumis »… Il descendit, s’enfonça, s’humilia… ce fut une vie d’humilité : Dieu, vous paraissez homme ; homme, Vous Vous faites le dernier des hommes ; ce fut une vie d’abjection, jusqu’à la dernière des dernières places ; Vous descendîtes avec eux pour y vivre de leur vie, de la vie des pauvres ouvriers, vivant de leur labeur ; Votre vie fut, comme la leur, pauvreté et labeur ; ils étaient obscurs, Vous vécûtes dans l’ombre de leur obscurité ; Vous allâtes à Nazareth, petite ville perdue, cachée dans la montagne, d’où « rien de bon ne sortait », disait-on ; c’était la retraite, l’éloignement du monde et des capitales, Vous vécûtes dans cette retraite…
Vous leur étiez soumis, soumis comme un fils l’est à son père, à sa mère ; c’était une vie de soumission, de soumission filiale ; Vous obéissiez en tout ce qu’obéit un bon fils. Si un désir de Vos parents n’était pas selon la vocation divine que Vous aviez, Vous ne l’accomplissiez pas, Vous obéissiez « à Dieu plutôt qu’aux hommes », comme quand Vous restâtes trois jours à Jérusalem ; mais, sauf le cas où la vocation que Vous aviez demandait que Vous ne Vous rendiez pas à leurs désirs, Vous Vous y rendiez en tout, étant en tout le meilleur des fils, et par conséquent, non seulement obéissant à leurs moindres désirs, mais les prévenant, faisant tout ce qui pouvait leur faire plaisir, les consoler, leur rendre la vie douce et agréable, tâchant de tout votre cœur de les rendre heureux, étant le modèle des fils, et ayant toutes les attentions possibles pour Vos parents, dans la mesure, bien entendu, que permettait Votre vocation… Mais Votre vocation, c’était d’être parfait et Vous ne pouviez pas ne pas être parfait, ô Fils Éternel, ô Fils Dieu. Aussi, pendant ces trente années, fûtes-Vous le fils le plus tendre, le plus prévenant, le plus soumis, le plus aimable, le plus consolant, faisant tout le plaisir possible à Vos parents, les aidant, les soutenant, les encourageant dans le labeur quotidien, en prenant pour Vous la plus grande part possible pour les reposer, ne les contredisant jamais à moins de nécessité pour la gloire de Dieu, et, alors, avec quelle douceur, quelle bonté, quelle tendresse, qui rendait la contradiction plus douce qu’un acquiescement, et la faisait comme une rosée céleste, ayant toutes les attentions, les grâces, les délicatesses, les prévenances, les amabilités qui rendent la vie si douce quand elles sont faites par une belle âme !… n’omettant rien de ce qui pouvait consoler Vos parents et faire, de leur petite maison, ce qu’elle était : un ciel…
Voilà ce que fut Votre vie à Nazareth, ici, puisque j’ai l’infini bonheur, la grâce incomparable de vivre dans ce Nazareth chéri ! Merci ! merci !
Votre vie était celle du modèle des fils, vivant entre un père et une mère pauvres ouvriers. C’était la moitié de Votre vie, celle qui regarde la terre, tout en répandant sur le ciel un parfum céleste… C’était la partie visible. La partie invisible, c’était la vie en Dieu, la contemplation de tout instant. Vous travailliez, Vous consoliez vos parents, Vous Vous entreteniez très tendrement et saintement avec eux, Vous priiez avec eux durant le jour…, mais comme Vous priiez aussi dans la solitude et l’ombre de la nuit, comme Votre âme s’exhalait en silence !…
Toujours, toujours, Vous priiez, Vous priiez à tout instant, puisque prier, c’est être avec Dieu et que Vous êtes Dieu ; mais comme Votre âme humaine prolongeait cette contemplation pendant les nuits, comme, pendant tous les moments du jour, elle s’unissait à Votre divinité !… Comme Votre vie était un épanchement continuel en Dieu, un regard continuel vers Dieu ; contemplation continuelle de Dieu, en tous Vos instants !… Et qu’était cette prière, qui faisait la moitié de Votre vie à Nazareth ? C’était, d’abord et surtout l’adoration, c’est-à-dire la contemplation, l’adoration muette qui est la plus éloquente des louanges « Tibi silentium laus » ; cette admiration muette, qui renferme la plus passionnée des déclarations d’amour, comme l’amour d’admiration est le plus ardent des amours… Puis, secondairement, en second lieu et prenant moins de temps, l’action de grâce : action de grâce, d’abord de la gloire de Dieu, de ce que Dieu est Dieu, puis des grâces faites à la terre et à toutes les créatures ; le cri de pardon, pardon pour tous les péchés commis contre Dieu, pardon pour ceux qui ne demandent pas pardon ; acte de contrition pour le monde entier, douleur de voir Dieu offensé ; la demande, demande de la gloire de Dieu, que Dieu soit glorifié par toutes les créatures, que Son règne arrive parmi elles, que Sa volonté se fasse en elles, comme parmi les anges, et que ces pauvres créatures reçoivent, au spirituel et au temporel, tout ce dont elles ont besoin et soient enfin délivrées de tout mal, en ce monde et dans l’autre… Et que les grâces se répandent en particulier en abondance sur ceux que la volonté divine a mis auprès de Jésus, autour de Lui : Sa mère, Son père, Ses cousins, Ses amis, les âmes qui L’aiment, ceux qui s’attachent à Lui…
JÉSUS, SA VIE PUBLIQUE
Mon Seigneur Jésus, comme il sera doux de penser encore toute cette journée à Vous !… Toutes mes journées doivent y être occupées : travaillant, priant, parlant, toujours, sauf quand je dors, je prie et je dois penser à Vous, Vous regarder, puisque Vous êtes là. Je le fais bien mal, mais je désire tellement le mieux faire que j’espère y parvenir par Votre grâce : faites-moi cette grâce !… Mais, aujourd’hui, il faut non seulement faire cela, mais il ne faut faire que cela : non seulement il faut Vous regarder, mais il faut ne pas faire autre chose que Vous regarder ! Quel bonheur, que Vous êtes bon de me le donner ! Que je suis heureux !…
Mon Dieu, me voici à Vos pieds dans ma cellule ; il fait nuit, tout se tait, tout dort. Je suis le seul, peut-être, en ce moment, à Nazareth à Vos pieds… Qu’ai-je fait pour mériter ces grâces ?… Merci, merci !… Que je suis heureux ! Je Vous adore profondément, mon Dieu, je Vous adore de toute mon âme et je Vous aime de toutes les forces de mon cœur. Je suis à Vous, à Vous seul, tout mon être est à Vous, il est à Vous nécessairement, malgré moi, et il est à Vous volontairement, de tout mon cœur ; faites de moi ce qu’il Vous plaira : faites-moi faire cette retraite comme il Vous plaira. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », me répondez-Vous… eh bien, mon Dieu, faites-la moi faire le plus parfaitement possible, en Vous, par Vous, pour Vous. Amen.
Votre vie publique, mon Seigneur Jésus, que fut-ce ?…
— Je tâche de sauver les hommes par la parole et les œuvres de miséricorde, au lieu de me contenter de les sauver par la prière et la pénitence comme je le faisais à Nazareth… Mon zèle des âmes paraît au dehors…
« Cependant ma vie, tout en devenant très extérieure, garde une portion de vie solitaire (souvent je me retire une nuit, quelques jours entiers dans la solitude pour y prier) et reste une vie de prière, de pénitence, de recueillement intérieur. Et, en dehors du temps consacré à l’évangélisation…, une vie de solitude…
Cette vie fut une vie de fatigue ; ces courses continuelles, ces longs discours, ces retraites au désert, sans abri, n’allaient pas sans grandes fatigues… de souffrance matérielle : l’intempérie des saisons, les nuits sans abri, la nourriture prise irrégulièrement, selon le temps laissé par les travaux, amenaient des souffrances ; de souffrances morales : l’ingratitude des hommes ; leurs oreilles se fermant à ma voix, leur mauvaise volonté, leur endurcissement, toutes les misères humaines des corps et des âmes touchées du doigt chaque jour ; la vue du petit nombre des sauvés, du grand nombre des damnés ; les douleurs humaines ; les souffrances des justes, celles de ma mère ; la vision grandissante et approchante de ma passion ; les persécutions, les inimitiés, répondant à mes paroles de salut, à mon amour offert à tous, l’ingratitude surtout de « cette race infidèle et perverse », tout cela faisait gémir mon Cœur tendre et compatissant…; de persécution, j’étais persécuté partout et par tous, à Jérusalem et à Nazareth ; on voulait me lapider et me précipiter…, partout, dans les villes et les villages, pharisiens, scribes, Sadducéens, Hérodiens, cherchaient à me perdre, me tendaient des pièges, m’insultaient en secret et en public, m’appelant possédé, démon, séducteur, imposteur, me dénonçant aux prêtres…, les gentils me méprisaient comme ils méprisaient les Israélites… En tous lieux, ma vie était menacée, soit par Hérode, soit par les Pharisiens. J’étais obligé de fuir de lieu en lieu… Plusieurs fois on voulut mettre la main sur Moi, et je ne me sauvai que par miracle… Ce fut un temps de courage contre les hommes, les reprenant ouvertement de leurs fautes, les en châtiant même, démasquant en public les hypocrites, proclamant la doctrine divine en face de ses ardents et puissants contradicteurs, criant la vérité à la face d’une foule ameutée qui la repoussait ; faisant, au milieu du temple et des synagogues, les œuvres mêmes pour lesquelles on m’accusait et me condamnait ; avec quel courage je parlais, dans le temple de Jérusalem, à tout ce peuple qui avait sans cesse une pierre à la main pour me lapider, et dans ces synagogues de Galilée où les Pharisiens grinçaient des dents contre Moi et faisaient mille complots pour me perdre !…
« Amour de la vérité, je l’ai toujours eu, Moi qui suis la Vérité même, mais comme je l’ai montrée en la répandant avec tant de zèle au milieu de tant de périls et de peines, comme j’ai fait voir son prix !… Humilité : j’ai été humble en me faisant baptiser par Jean…, humble en défendant si souvent à mes apôtres de proclamer que j’étais le Fils de Dieu ; humble en cachant mes bienfaits, mes miracles ; en disant si souvent à ceux que je guérissais de n’en rien dire à personne ; humble en fuyant de ville en ville durant la persécution, Moi, le Tout-Puissant qui, d’un mot, pouvait (et combien justement), anéantir mes ennemis… »
JÉSUS, SA PASSION
Votre Passion, mon Dieu, voilà ce que Vous voulez que je médite : faites Vous-même mes pensées ; car toujours je suis impuissant devant de telles visions !…
La Passion… quels souvenirs !… les soufflets et les coups des valets des pontifes : « prophétise et dis qui t’a frappé »… le silence devant Hérode et Pilate… la flagellation… le couronnement d’épines… le chemin de la croix… le crucifiement… la Croix… « … Mon Père, je remets mon âme entre Vos mains !… » Quelles visions, mon Dieu, quels tableaux ! Quelles larmes, si je Vous aime ! Quels remords, si je songe que c’est pour expier dignement mes péchés que Vous avez souffert ainsi ! Quelle émotion, si je songe que si Vous avez été au-devant de ces tourments, si Vous les avez voulus, c’est aussi pour me prouver Votre amour, pour me le déclarer à travers les siècles ! Quel remords de Vous aimer si peu ! Quel remords de faire si peu pénitence des péchés pour lesquels Vous avez fait une telle pénitence ! Quel désir de Vous aimer enfin, à mon tour, et de Vous prouver mon amour par tous les moyens possibles !… Quels sont ces moyens, mon Dieu, comment Vous aimer ; comment Vous dire que je Vous aime ?… « Celui qui m’aime, c’est celui qui fait mes commandements… Nul n’a un plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ce qu’il aime. » Faire Vos commandements, « Mandata », c’est-à-dire accomplir non seulement les ordres, mais les conseils, se conformer aux moindres avis, aux moindres exemples. Parmi Vos conseils, un des premiers est de Vous imiter : « Suivez-moi… Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres… Je vous ai donné l’exemple pour que, comme j’ai fait, vous fassiez aussi… Le serviteur est parfait s’il est comme son maître. » Suivre le plus exactement possible tous Vos enseignements et Vos exemples pendant que nous sommes en vie, et mourir pour Votre nom, voilà le moyen de Vous aimer et de Vous prouver que nous Vous aimons ; c’est Vous-même qui nous le dites dans l’Évangile, mon Dieu !… L’amour demande encore une chose, mon Dieu, et l’Évangile me le dit aussi, non par Vos paroles, mais par l’exemple de la Sainte Vierge, de sainte Magdeleine au pied de la Croix : Stabat Mater. La Compassion, pleurer Vos douleurs… à la vérité c’est une grâce : je ne puis, de moi-même, en face du spectacle de Votre croix, tirer des gémissements de ce cœur de pierre, tant il est, hélas ! effroyablement endurci… mais je dois Vous demander du moins cette compassion, et puisqu’elle Vous est due, je dois vous la demander pour pouvoir Vous la donner… Je dois Vous demander tout ce que je dois Vous donner…
Mon Dieu, puisque, dans les abîmes de Votre miséricorde, dans les trésors de Vos mystérieuses et infinies bontés, Vous m’avez fait cette grâce de vivre sous ce ciel et sur cette terre où Vous avez vécu, de fouler ce sol que Vous avez foulé, et que Vous avez, hélas, arrosé de Vos larmes, de Vos sueurs et de Votre sang, ne me laissez pas parcourir sans larmes ces lieux témoins de Vos douleurs ; ne me laissez pas baiser sans larmes les traces de Vos pas à Gethsémani, sur la voie douloureuse, au prétoire, au Calvaire ; donnez-moi un cœur de chair au lieu de mon cœur de pierre, et puisque Vous me faites cette grâce inouïe : me permettre de baiser cette terre si sainte, faites-moi celle de la baiser avec l’âme, le cœur, les larmes que Vous voulez que j’aie, que c’est mon devoir d’avoir, ô mon Seigneur, mon Roi, mon Maître, mon Époux, mon Frère, mon Bien-Aimé, mon Sauveur, mon Dieu !…
Résolution. — Demander, désirer et, s’il plaît à Dieu, souffrir le martyre pour aimer Jésus du grand amour… — Zèle des âmes, amour ardent du salut des âmes qui, toutes, ont été rachetées d’un singulier prix. — Ne mépriser personne, mais désirer le plus grand bien de tous les hommes, puisque tous sont couverts, comme d’un manteau, du sang de Jésus… Faire mon possible pour le salut de toutes les âmes, selon mon état, puisque toutes ont coûté si cher à Jésus, et ont été tant aimées de Lui et le sont encore ! Être parfait, être saint, moi pour qui Jésus a eu tant d’estime qu’Il a donné pour moi tout Son sang. Avoir de grands désirs de perfection, croire tout possible pour la gloire de Dieu, quand mon confesseur me prescrit de faire une chose : comment Dieu me refuserait-il une grâce, après avoir donné pour moi tout Son sang ? Horreur infinie du péché et de l’imperfection qui y conduit, puisque cela a coûté si cher à Jésus… Douleur des péchés des autres et de voir Dieu offensé, puisque le péché Lui cause une telle horreur, qu’Il a voulu l’expier par de tels tourments… Confiance absolue en l’amour de Dieu, foi inébranlable dans cet amour, qu’Il m’a prouvé en voulant souffrir pour moi de telles douleurs… Humilité en voyant tout ce qu’Il a fait pour moi, et le peu que j’ai fait pour Lui…
Désir des souffrances, pour Lui rendre amour pour amour, pour L’imiter, et n’être pas couronné de roses quand Il l’est d’épines, pour expier mes péchés qu’Il a expiés si douloureusement, pour entrer dans Son travail, m’offrir avec Lui, tout néant que je suis, en sacrifice, en victime, pour la sanctification des hommes…
JÉSUS, SA RÉSURRECTION, SON ASCENSION
Vous ressuscitez et Vous montez aux cieux !… Vous voici dans Votre gloire ! Vous ne souffrez plus, Vous ne souffrirez plus jamais, Vous êtes heureux et Vous le serez éternellement… Mon Dieu, si je Vous aime, comme je dois être heureux ! Si c’est de Votre bien que j’ai soin avant tout, comme je dois jouir, comme je dois être satisfait, bienheureux !… Mon Dieu, Vous êtes bienheureux pour l’Éternité, rien ne Vous manque, Vous êtes infiniment et éternellement heureux !… Moi aussi je suis heureux, mon Dieu, puisque c’est Vous que j’aime avant tout.
Je puis dire qu’il ne me manque rien… que je suis au ciel, que, quoi qu’il arrive et quoi qu’il m’arrive, je suis bienheureux, à cause de Votre béatitude !…
Résolution. — Quand nous sommes tristes, découragés de nous-mêmes, des autres, des choses, pensons que Jésus est glorieux, assis à la droite du Père, bienheureux pour jamais, et que, si nous L’aimons comme nous devons, le bonheur de l’Être infini doit l’emporter infiniment dans nos âmes sur les tristesses provenant d’être finis et que, par conséquent, devant la vision du bonheur de notre Dieu, notre âme doit entrer dans la jubilation, et les peines qui la pressent disparaître comme les nuages devant le soleil : notre Dieu est bienheureux. Réjouissons-nous sans fin, car tous les maux des créatures sont un atome à côté du bonheur du Créateur !… Il y aura toujours des tristesses dans notre vie, et il doit y en avoir, à cause de l’amour que nous portons et devons porter à nous-mêmes et à tous les hommes ; à cause aussi de l’amour que nous portons à Jésus et du souvenir de Ses douleurs ; à cause du désir que nous devons avoir de la justice, c’est-à-dire de la gloire de Dieu et de la peine que nous devons éprouver en voyant l’injustice, et Dieu insulté… mais ces douleurs, toutes justes qu’elles sont, ne doivent pas durer dans notre âme, elles ne doivent y être que passagères ; ce qui doit durer et être notre état ordinaire, ce à quoi nous devons revenir sans cesse, c’est la joie de la gloire de Dieu, la joie de voir que, maintenant, Jésus ne souffre plus et ne souffrira plus, mais qu’Il est heureux, pour toujours à la droite de Dieu.
JÉSUS DANS LA SAINTE EUCHARISTIE
Vous êtes, mon Seigneur Jésus, dans la Sainte Eucharistie, Vous êtes là, à un mètre de moi dans ce Tabernacle ! Votre Corps, Votre âme, Votre humanité, Votre divinité, Votre être tout entier est là, dans sa double nature ; que Vous êtes près, mon Dieu, mon Sauveur, mon Jésus, mon Frère, mon Époux, mon Bien-Aimé !… Vous n’étiez pas plus près de la Sainte Vierge, pendant les neuf mois qu’elle Vous porta dans son sein, que Vous ne l’êtes de moi quand Vous venez sur ma langue dans la Communion ! Vous n’étiez pas plus près de la Sainte Vierge et de Saint Joseph dans la grotte de Bethléem, dans la maison de Nazareth, dans la fuite en Égypte, pendant tous les instants de cette divine vie de famille, que Vous l’êtes de moi en ce moment et si, si souvent dans ce tabernacle ! Sainte Magdeleine n’était pas plus près de vous, assise à Vos pieds à Béthanie, que je ne le suis au pied de cet autel ! Vous n’étiez pas plus près de Vos apôtres quand Vous étiez assis au milieu d’eux, que Vous n’êtes près de moi maintenant, mon Dieu !… Que je suis heureux ! Que je suis heureux ! Que je suis heureux !… Être seul dans ma cellule et m’y entretenir avec Vous dans le silence de la nuit, c’est doux, mon Seigneur, et Vous êtes là comme Dieu, ainsi que par Votre grâce ; mais, pourtant, rester dans ma cellule quand je pourrais être devant le Saint Sacrement, c’est faire comme si sainte Magdeleine, quand vous étiez à Béthanie, Vous laissait seul… pour aller penser à Vous, seule dans sa chambre… Baiser les lieux que Vous avez sanctifiés dans Votre vie mortelle, les pierres de Gethsémani et du Calvaire, le sol de la Voie Douloureuse, les flots de la mer de Galilée, c’est doux et pieux, mon Dieu, mais préférer cela à Votre Tabernacle, c’est quitter Jésus vivant à côté de moi, Le laisser seul, et m’en aller seul, vénérer des pierres mortes où Il n’est pas ; c’est quitter la chambre où Il est et Sa divine compagnie pour aller baiser la terre d’une chambre où Il fut, mais où Il n’est plus… Quitter le Tabernacle pour aller vénérer des statues, c’est quitter Jésus vivant près de moi et aller dans une autre chambre pour aller saluer Son portrait…
Quand on aime, ne trouve-t-on pas bien, parfaitement employé tout le temps passé auprès de ce qu’on aime ? N’est-ce pas le temps le mieux employé, sauf celui où la volonté, le bien de l’être aimé nous appellent ailleurs ?…
— « Partout où est la Sainte Hostie est le Dieu vivant, est ton Sauveur aussi réellement que quand Il était vivant et parlant en Galilée et en Judée et qu’Il est maintenant dans le Ciel… Ne perds jamais une communion par ta faute : une communion, c’est plus que la vie, plus que tous les biens du monde, plus que l’univers entier, c’est Dieu Lui-même, c’est Moi, Jésus. Peux-tu me préférer quelque chose, peux-tu, si tu m’aimes tant soit peu, perdre volontairement la grâce que je te fais d’entrer ainsi en toi ?… Aime-Moi de toute l’étendue et dans toute la simplicité de ton cœur… »
JÉSUS, SA VIE DANS L’ÉGLISE ET DANS L’AME FIDÈLE
Mon Seigneur Jésus, Vous êtes « avec nous jusqu’à la consommation des siècles », non seulement dans la Sainte Eucharistie, mais aussi par Votre grâce… Votre grâce est dans l’Église, elle est et vit dans toute âme fidèle… L’Église est Votre Épouse, l’âme fidèle est aussi Votre épouse… Quelle est l’action de Votre grâce sur elles ?… de les conformer à Vous… Votre grâce agit sans cesse dans l’Église pour la rendre plus parfaite : plus parfaite par le nombre grandissant de ses saints, les nouveaux s’ajoutant sans cesse aux anciens et cette couronne de saints se complétant chaque jour par de nouveaux diamants ; plus parfaite par l’explication de plus en plus claire de ses dogmes, par l’organisation de plus en plus complète de sa liturgie, de sa discipline ; plus parfaite par les nouvelles croix dont Vous la chargez chaque jour et les victoires qu’elle remporte chaque jour contre le prince du monde ; plus parfaite par les persécutions qu’elle supporte de siècle en siècle et qui la rendent, par les souffrances qu’elle endure, de plus en plus semblable à son Époux ; plus parfaite par le poids des mérites de ses membres s’ajoutant chaque jour aux mérites de la veille ; c’est une somme de sainteté grandissant sans cesse, une somme de glorification de Dieu nouvelle s’ajoutant à la glorification ancienne qui est toujours vivante devant le Seigneur ; plus parfaite par la foule des saints Sacrifices, des Tabernacles, des Communions où Jésus est chaque jour offert par la terre à Dieu, les offrandes nouvelles s’ajoutant aux anciennes…; plus parfaites parce que la grâce d’aujourd’hui s’ajoutant à la grâce d’hier, ne peut manquer de pousser cette Épouse, d’élévation en élévation, plus près de son Époux. Jésus est l’âme de l’Église : Il lui donne tout ce que l’âme donne au corps : la vie. La vie immortelle en la rendant inébranlable ; la lumière, en la rendant infaillible dans la déclaration de la vérité ; Il agit par elle et continue, par son moyen, l’œuvre qu’Il a commencée dans Son corps durant qu’Il vivait parmi les hommes : la glorification de Dieu par la sanctification des hommes… C’est cette œuvre qui est la fin de l’Église comme elle fut la fin du Christ : Jésus l’accomplit en elle, sans cesse, à travers les siècles…
Vous résidez en l’âme fidèle, mon Seigneur : « Nous venons en elle et nous y faisons notre demeure » ; Vous devenez comme l’âme de cette âme, Votre grâce la soutient en tout, éclaire son intelligence, dirige sa volonté ; ce n’est plus elle qui agit, c’est Vous qui agissez en elle… Vous lui donnez la vie, la vie de grâce, semence de la vie de gloire, avec une abondance croissante ; Vous lui donnez la vérité ; Vous l’y établissez, lui en donnez le goût, lui dessillez les yeux, lui faites voir les choses des yeux de la foi ; Vous la mettez ainsi dans la lumière divine, bien haut au-dessus des ténèbres du monde : Vous continuez en elle Votre œuvre… La fin de chaque homme, comme la fin de l’Église, comme Votre fin à Vous, mon Seigneur Jésus, c’est la glorification de Dieu, c’est-à-dire la manifestation extérieure de Sa gloire et la sanctification des hommes… Vous nous aimez ; plus nous serons parfait, plus Vous serez consolé ; nous devons désirer Vous consoler le plus possible, puisque Vous ordonnez de Vous aimer de toutes nos forces ; nous devons désirer être aussi parfaits que possible… rendez donc nos pensées, paroles, actions, conformes aux Vôtres, conformes à ce que Vous feriez ; vivez en nous, régnez en nous, que ce ne soit plus nous qui vivions, mais que ce soit Vous, mon Dieu, qui viviez en nous et que, Vous servant de notre corps et de notre âme que nous Vous avons donnés sans réserve, Vous continuiez, par leurs moyens, Votre vie et Votre œuvre en ce monde, la glorification de Dieu et le salut des hommes, dans la mesure où Vous l’avez décrété Vous même dans Vos desseins éternels, en Vous, par Vous et pour Vous. Amen, amen, amen.
MOI, MA VIE PASSÉE. — MISÉRICORDE DE DIEU[3]
[3] Cette médiation qui est, croyons-nous, dans ce volume, le seul fragment non inédit, a déjà été publiée dans la biographie de Charles de Foucauld. Nous avons cru devoir la reproduire ici, parce qu’elle fait partie intégrante de cette Retraite à Nazareth.
Mon Seigneur Jésus, faites mes pensées, faites mes paroles. Si, dans les méditations précédentes j’étais impuissant, combien plus dans celle-ci !… Ce n’est pas la matière qui manque…, au contraire, elle m’écrase ! Y en a-t-il, mon Dieu, des miséricordes ! Miséricordes d’hier, d’aujourd’hui, de tous les instants de ma vie, d’avant ma naissance, et d’avant les temps ! J’y suis noyé, j’en suis inondé, elles me couvrent et m’enveloppent de toute part… Ah ! mon Dieu, nous avons tous à chanter Vos miséricordes, nous tous, créés pour la gloire éternelle et rachetés par le sang de Jésus, par Votre Sang, mon Seigneur Jésus qui êtes à côté de moi, dans ce tabernacle ; mais si tous nous le devons, combien moi ! moi qui ai été, dès mon enfance, entouré de tant de grâces, fils d’une sainte mère, ayant appris d’elle à Vous connaître, à Vous aimer et à Vous prier aussitôt que j’ai pu comprendre une parole ! Mon premier souvenir n’est-il pas la prière qu’elle me faisait réciter matin et soir : « Mon Dieu, bénissez papa, maman, grand-papa, grand’maman, grand’maman Foucauld et petite sœur ? » Et cette pieuse éducation !… ces visites aux églises… ces bouquets au pied des croix, une crèche à Noël, un mois de Marie, un petit autel dans ma chambre, gardé tant que j’ai eu une chambre à moi dans ma famille, et qui a survécu à ma foi ! les catéchismes, les premières confessions surveillées par un grand-père chrétien…, ces exemples de piété reçus dans ma famille ;… je me vois allant à l’église avec mon père (que cela est loin !) avec mon grand-père ; je vois ma grand’mère, mes cousines, allant à la messe tous les jours… Et cette première Communion, après une longue et bonne préparation, entourée des grâces et des encouragements de toute une famille chrétienne, sous les yeux des êtres que je chérissais le plus au monde, afin que tout fût réuni en un jour, pour m’y faire goûter toutes les douceurs… Et puis ces catéchismes de persévérance, sous la direction d’un prêtre bon, pieux, intelligent, zélé ; mon grand-père m’encourageant toujours de la parole et de l’exemple dans la voie de la piété ; les âmes les plus pieuses et les plus belles de ma famille me comblant d’encouragements et de bonté, et Vous, mon Dieu, enracinant dans mon cœur cet attachement pour elles, si profondément que les orages de la suite n’ont pu l’arracher, et que Vous Vous en êtes servi plus tard pour me sauver, alors que j’étais comme mort et noyé dans le mal… Et puis lorsque, malgré tant de grâces, je commençais à m’écarter de Vous, avec quelle douceur Vous me rappeliez à Vous par la voix de mon grand-père, avec quelle miséricorde Vous m’empêchiez de tomber dans les derniers excès en conservant dans mon cœur ma tendresse pour lui !… Mais, malgré tout cela, hélas ! je m’éloignais, je m’éloignais de plus en plus de Vous, mon Seigneur et ma vie…, et aussi ma vie commençait à être une mort, ou plutôt c’était déjà une mort à Vos yeux… Et, dans cet état de mort, Vous me conserviez encore ; Vous conserviez dans mon âme les souvenirs du passé, l’estime du bien, l’attachement dormant comme un feu sous la cendre, mais existant toujours, à certaines belles et pieuses âmes, le respect de la religion catholique et des religieux ; toute foi avait disparu, mais le respect et l’estime étaient demeurés intacts… Vous me faisiez d’autres grâces, mon Dieu, Vous me conserviez le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses, le dégoût du vice et de la laideur… Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse, que je n’ai jamais éprouvée qu’alors ;… elle me revenait chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement… elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle les fêtes : je les organisais, mais le moment venu je les passais dans un mutisme, un dégoût, un ennui infinis… Vous me donniez cette inquiétude vague d’une conscience mauvaise, qui, tout endormie qu’elle est, n’est pas tout à fait morte. Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu’alors. Mon Dieu, c’était donc un don de Vous… comme j’étais loin de m’en douter !… Que Vous êtes bon !… Et en même temps que Vous empêchiez mon âme, par cette invention de Votre amour de se noyer irrémédiablement, Vous gardiez mon corps : car si j’étais mort alors, j’aurais été en enfer… Les accidents de cheval miraculeusement évités, avortés ! Ces duels que Vous avez empêché d’avoir lieu ! Ces périls en expédition, que Vous avez tous écartés ! Ces dangers en voyage, si grands et si multipliés, dont Vous m’avez fait sortir comme par miracle ! Cette santé inaltérable dans les lieux les plus malsains, malgré de si grandes fatigues !… Oh ! mon Dieu, comme Vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! Que Vous êtes bon ! Comme Vous m’avez gardé ! Comme Vous me couviez sous Vos ailes lorsque je ne croyais même pas à Votre existence ! Et pendant que Vous me gardiez ainsi, le temps passait, Vous jugiez que le moment approchait de me faire rentrer au bercail… Vous dénouâtes malgré moi toutes les liaisons mauvaises qui m’auraient tenu éloigné de Vous ;… Vous dénouâtes même tous les liens bons qui m’eussent empêché de rentrer dans le sein de cette famille, où Vous vouliez me faire trouver le salut, et qui m’auraient empêché d’être un jour tout à Vous… En même temps, Vous me donnâtes une vie d’études sérieuses, une vie obscure, une existence solitaire et pauvre… Mon cœur et mon esprit restaient loin de Vous, mais je vivais pourtant dans une atmosphère moins viciée ; ce n’était pas la lumière ni le bien, il s’en faut ;… mais ce n’était plus une fange aussi profonde, ni un mal aussi odieux… la place se déblayait peu à peu ;… l’eau du déluge couvrait encore la terre, mais elle baissait de plus en plus, et la pluie ne tombait plus… Vous aviez brisé les obstacles, assoupli l’âme, préparé la terre en brûlant les épines et les buissons… Par la force des choses, Vous m’obligeâtes à être chaste, et bientôt, m’ayant, à la fin de l’hiver 1886, ramené dans ma famille, à Paris, la chasteté me devint une douceur et un besoin du cœur. C’est Vous qui fîtes cela, mon Dieu, Vous seul ; je n’y étais pour rien, hélas ! Que Vous avez été bon ! de quelles tristes et coupables rechutes Vous m’avez miséricordieusement préservé ! Votre seule main a fait en cela le commencement, le milieu et la fin ! Que Vous êtes bon ! C’était nécessaire pour préparer mon âme à la vérité : le démon est trop maître d’une âme qui n’est pas chaste, pour y laisser entrer la vérité… Vous ne pouviez pas entrer, mon Dieu, dans une âme où le démon des passions immondes régnait en maître… Vous vouliez entrer dans la mienne, ô bon Pasteur, et Vous en avez chassé Vous-même Votre ennemi… et après l’avoir chassé par la force, malgré moi, voyant ma faiblesse et combien seul j’étais peu capable de garder mon âme pure, Vous avez établi pour la garder un bon gardien, si fort et si doux que non seulement il ne laissait pas la moindre entrée au démon de l’impureté, mais qu’il me faisait un besoin, une douceur, des délices de la chasteté… Mon Dieu, comment chanterai-je Vos miséricordes !… Et après avoir vidé mon âme de ses ordures et l’avoir confiée à Vos anges, Vous avez songé à y rentrer, mon Dieu, car après avoir reçu tant de grâces, elle ne Vous connaissait pas encore ! Vous agissiez continuellement en elle, sur elle, Vous la transformiez avec une puissance souveraine et une rapidité étonnante, et elle vous ignorait complètement… Vous lui inspirâtes alors des goûts de vertu, de vertu païenne, Vous me les laissâtes chercher dans les livres des philosophes païens, et je n’y trouvai que le vide, le dégoût… Vous me fîtes alors tomber sous les yeux quelques pages d’un livre chrétien, et vous m’en fîtes sentir la chaleur et la beauté…[4] Vous me fîtes entrevoir que je trouverais peut-être là, sinon la vérité (je ne croyais pas que les hommes pussent la connaître), du moins des enseignements de vertu, et Vous m’inspirâtes de chercher des leçons d’une vertu toute païenne dans des livres chrétiens… Vous me familiarisâtes ainsi avec les mystères de la religion… En même temps vous resserriez de plus en plus les liens qui m’unissaient à de belles âmes ; Vous m’aviez ramené dans cette famille, objet de l’attachement passionné de mes jeunes années, de mon enfance… Vous m’y faisiez retrouver, pour ces mêmes âmes, l’admiration d’autrefois, et à elles Vous inspiriez de me recevoir comme l’enfant prodigue à qui on ne faisait même pas sentir qu’il eût jamais abandonné le toit paternel, Vous leur donniez pour moi la même bonté que j’eusse pu attendre si je n’avais jamais failli… Je me serrai de plus en plus contre cette famille bien-aimée. J’y vivais dans un tel air de vertu que ma vie revenait à vue d’œil, c’était le printemps rendant la vie à la terre après l’hiver ;… c’est à ce doux soleil qu’avait crû ce désir du bien, ce dégoût du mal, cette impossibilité de retomber dans certaines fautes, cette recherche de la vertu… Vous aviez chassé le mal de mon cœur ; mon bon ange y avait repris sa place, et Vous lui aviez joint un ange terrestre… Au commencement d’octobre 1886, après six mois de vie de famille, j’admirais, je voulais la vertu, mais je ne Vous connaissais pas… Par quelles inventions, Dieu de bonté, Vous êtes-Vous fait connaître à moi ! De quels détours Vous êtes-Vous servi ? Par quels doux et forts moyens extérieurs ? Par quelle série de circonstances étonnantes, où tout s’est réuni pour me pousser à Vous : solitude inattendue, émotions, maladies d’êtres chéris, sentiments ardents du cœur, retour à Paris par suite d’un événement surprenant !… Et quelles grâces intérieures ! ce besoin de solitude, de recueillement, de pieuses lectures, ce besoin d’aller dans Vos églises, moi qui ne croyais pas en Vous, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière : « Mon Dieu, si Vous existez, faites-le-moi connaître ! » Tout cela, c’était Votre œuvre, mon Dieu, Votre œuvre à Vous seul… Une belle âme Vous secondait, mais par son silence, sa douceur, sa bonté, sa perfection ; elle se laissait voir, elle était bonne et répandait son parfum attirant, mais elle n’agissait pas ! Vous, mon Jésus, mon Sauveur, Vous faisiez tout au dedans comme au dehors ! Vous m’aviez attiré à la vertu par la beauté d’une âme en qui la vertu m’avait paru si belle, qu’elle avait irrévocablement ravi mon cœur… Vous m’attirâtes à la vérité, par la beauté de cette même âme. Vous me fîtes alors quatre grâces : la première fut de m’inspirer cette pensée : puisque cette âme est si intelligente, la religion qu’elle croit si fermement ne saurait être une folie comme je le pense. La deuxième fut de m’inspirer cette autre pensée : puisque la religion n’est pas une folie, peut-être la vérité, qui n’est sur la terre dans aucune autre, ni dans aucun système philosophique, est-elle là ? La troisième fut de me dire : étudions donc cette religion : prenons un professeur de religion catholique, un prêtre instruit, et voyons ce qu’il en est, et s’il faut croire ce qu’elle dit. La quatrième fut la grâce incomparable de m’adresser, pour avoir ces leçons de religion, à M. Huvelin[5]. En me faisant entrer dans son confessionnal, un des derniers jours d’octobre, entre le 27 et le 30, je pense, Vous m’avez donné tous les biens, mon Dieu : s’il y a de la joie dans le ciel à la vue d’un pécheur se convertissant, il y en a eu quand je suis entré dans ce confessionnal !… Quel jour béni, quel jour de bénédiction !… Et depuis ce jour, toute ma vie n’a été qu’un enchaînement de bénédictions ! Vous m’avez mis sous les ailes de ce saint, et j’y suis resté. Vous m’avez porté par ses mains, et ce n’a été que grâces sur grâces. Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me fit me confesser, et m’envoya communier séance tenante… Je ne puis m’empêcher de pleurer en y pensant, et ne veux pas empêcher ces larmes de couler, elles sont trop justes, mon Dieu ! Quels ruisseaux de larmes devraient couler de mes yeux, au souvenir de telles miséricordes ! Que Vous avez été bon ! que je suis heureux ! Qu’ai-je fait pour cela ? Et depuis, mon Dieu, ce n’a été qu’un enchaînement de grâces toujours croissantes…, une marée montant, montant toujours : la direction, et quelle direction ! la prière, la sainte lecture, l’assistance quotidienne à la messe établies dès le premier jour de ma vie nouvelle ; la fréquente communion, la fréquente confession venant au bout de quelques semaines ; la direction devenant de plus en plus intime, fréquente, enveloppant toute ma vie et en faisant une vie d’obéissance dans les moindres choses, et d’obéissance à quel maître ! La Communion devenant presque quotidienne…, le désir de la vie religieuse naissant, s’affermissant…, des événements extérieurs indépendants de ma volonté me forçant de me détacher de choses matérielles qui avaient pour moi beaucoup de charmes et qui auraient retenu mon âme, l’auraient attachée à la terre ! Vous avez brisé violemment ces liens comme tant d’autres ! Que Vous êtes bon, mon Dieu, d’avoir tout brisé autour de moi, d’avoir tellement anéanti tout ce qui m’aurait empêché d’être à Vous seul !… Ce sentiment d’autant plus profond de la vanité, de la fausseté de la vie mondaine et de la grande distance qui existe entre la vie parfaite, évangélique, et celle qu’on mène dans le monde… Ce tendre et croissant amour pour Vous, mon Seigneur Jésus, ce goût de la prière, cette foi en Votre parole, ce sentiment profond du devoir de l’aumône, ce désir de Vous imiter, cette parole de M. Huvelin dans un sermon : que « Vous aviez tellement pris la dernière place que jamais personne n’avait pu Vous la ravir ! » si inviolablement gravée dans mon âme, cette soif de Vous faire le plus grand sacrifice qu’il me fût possible de Vous faire, en quittant pour toujours une famille qui faisait tout mon bonheur, et en allant bien loin d’elle vivre et mourir !… cette recherche d’une vie conforme à la Vôtre, où je puisse partager complètement Votre abjection, Votre pauvreté, Votre humble labeur, Votre ensevelissement, Votre obscurité, recherche si nettement dessinée dans une dernière retraite à Clamart… Le 15 janvier 1890, ce sacrifice s’effectuant et cette grande grâce m’étant donnée de Votre main… La Trappe…, la Communion quotidienne…, ce que j’ai appris pendant sept ans de vie religieuse…, les grâces de Notre-Dame-des-Neiges…, la théologie, la philosophie, les lectures, la vocation exceptionnelle à une vie d’abjection et d’obscurité. Après trois ans et demi d’attente, le révérendissime général me déclare, le 23 janvier 1897, que la volonté de Dieu est que je suive cet attrait qui me pousse, hors de l’ordre de la Trappe, vers la vie d’abjection, d’humble travail, d’obscurité profonde, dont j’ai la vision depuis si longtemps… Mon départ pour la Terre sainte…, le pèlerinage, l’arrivée à Nazareth ;… le premier mercredi que j’y passe, Vous me faites entrer, mon Dieu, par l’intercession de saint Joseph, comme valet au couvent de Sainte-Claire… Paix, bonheur, consolations, grâces, félicité merveilleuse que j’y éprouve… Misericordias Domini, in æternum cantabo… Venite et videte, quoniam suavis est Dominus… Il n’y a qu’à défaillir, mon Dieu, devant de telles miséricordes ; à supplier la sainte Vierge et les saints et toutes les pieuses âmes de remercier pour moi, car je succombe sous les grâces… Oh ! mon Époux, que n’avez-Vous pas fait pour moi ! Que voulez-Vous donc de moi pour m’avoir comblé ainsi ? Qu’attendez-Vous de moi pour m’avoir accablé ainsi ? Mon Dieu, remerciez-Vous en moi, faites Vous-même en moi la reconnaissance, le remerciement, la fidélité, l’amour ; je succombe, je défaille, mon Dieu ; faites mes pensées, mes paroles et mes œuvres, afin que tout Vous remercie et Vous glorifie en moi. Amen, amen, amen. »