[178]Ptolem. Geogr. l. IV, c. 4.
[179]Voc. Thestis, Thyne.
[180]Oriens Christ. t. II, p. 630.
[181]Synes. epist. 6.
[182]La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de Ghabaouet, elle se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien Testament.
[183]L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens Christ, t. II, p. 622).
[184]Jablonski, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.
[185]Scylax, ed. Gronov. p. 109.
[186]Scylax et Strabon mettent cent stades du Naustathmus au port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés, dans ce stadiasme, à sept cents au degré.
[187]Strabon, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.
[188]Schol. de Pindare.
[189]Diodor. l. XVIII.
[190]Voce Apollonia. Dans le même paragraphe, Étienne de Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.
[191]Pline, l. IV, c. 5.
[192]Wesseling, in Itin. Roman. p. 732.
[193]Epist. 51, 100.
[194]Hierocles, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56. Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283). Voyez le rôle que Sozysa a joué dans la Pentapole chrétienne, et les noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).
[195]Rudens, acte II, sc. 4.
[196]L. IV, c. 5.
[197]Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du cinquième acte.
Camp d’Arabes.
J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du narrateur.
J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à Sousa, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie, fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente, l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les esprits.
Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ; l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement, paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou vaincus tour-à-tour.
Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui. Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que l’obscurité parfaite.
N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole, pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente. Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies, en écarte une partie, et prononce ces paroles : « Zahrah, voilà ton fils ! Zelimèh, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et, malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur devait surpasser toutes les douleurs.
Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage, produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect hideux du tableau.
Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris tumultueux ; mais les mots sang et vengeance étaient répétés de toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes : elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient ainsi tous les guerriers au combat.
Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long-temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter quelques moments de repos.
Promontoire Phycus. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé. — Ptolémaïs.
Je quitte Apollonie, et laissant Cyrène à ma gauche, je continue mes excursions vers l’ouest. Je franchis de nouveau les hautes terrasses des montagnes qui, décrivant ici un grand coude vers le nord, vont former le promontoire brumeux du Phycus. Deux fois, dans mes traversées maritimes, je me suis approché de ses falaises ; et dans ces occasions, comme dans celle-ci, je n’ai pu les visiter. Cependant, au défaut de mes témoignages sur ce sujet, j’en puiserai dans l’antiquité. Strabon nous apprend que ce promontoire, le plus septentrional de la côte libyque, contenait une petite ville[198] ; Ptolémée, qu’il étoit défendu par un château[199] ; et Synésius, qu’il était dangereux à habiter à cause des eaux stagnantes, et des exhalaisons fétides qu’elles produisaient : un port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui est confirmé par le Périple anonyme, et les environs en étaient rocailleux, puisqu’un endroit seul y offrait de ces lits de sable, où, pour me servir des expressions de notre auteur, l’on trouve à reposer si agréablement[200]. Ce port qui devint celui de Cyrène lors de la décadence de la Pentapole, paraît avoir été fréquenté dès la plus haute antiquité, et particulièrement par les Phéniciens, d’où il prit même son nom[201]. D’après cette observation, on serait tenté de reconnaître les traces d’une colonie de ce peuple commerçant aux ruines considérables de Bénéghdem, que l’on rencontre sur le sommet de la montagne, à quelque distance du Phycus. Selon mes calculs, j’ai été porté à estimer la position de ces ruines à douze lieues à l’ouest de Cyrène ; mais cette estime, on ne peut pas plus incertaine à cause de l’irrégularité des lignes décrites dans ma marche sinueuse, ne m’empêche pas de faire correspondre Bénéghdem à l’ancienne Balacris, située sur la route qui conduisait à Ptolémaïs, à quinze milles de Cyrène selon Ptolémée, et à douze selon Peutinger : ce dernier auteur dit que cette ville contenait un temple d’Esculape. Mais ce rapprochement serait peu important, s’il n’en provoquait un autre sur lequel se fondent principalement mes conjectures. Le nom de Balacris rappelle, en effet, celui de Balis, ville de Libye, dont nous connaissons plusieurs homonymes en Judée, et qui, d’après Étienne de Bysance, était située auprès de Cyrène, et ainsi nommée à cause du dieu Baleus qui y avait un temple. Or, ce Baleus est évidemment le même que Baâl, divinité des Assyriens et des Phéniciens ; et le savant commentateur d’Étienne, à qui cette analogie n’a point échappé, en induit que Balis n’eut point d’autre origine[202]. On sait d’ailleurs que les Phéniciens bâtirent plusieurs villes sur le littoral d’Afrique, et leur donnèrent leurs noms, chose si connue dans l’histoire, qu’elle n’a pas besoin d’être appuyée d’aucune autre citation.
Si nous rapprochons ces diverses observations, nous serons portés à nous croire dans un lieu des plus intéressants de la Cyrénaïque, et dont les ruines appartiendraient originairement à une époque antérieure à la colonisation grecque. Toutefois, examinons ces ruines, et voyons si leur état actuel peut aider en quelque chose à ces suppositions.
Le site où elles se trouvent est un des plus âpres et des plus sauvages de la contrée de Barcah : de toutes parts on voit des vallées sinueuses et des gorges étroites. Vers le nord, la montagne s’incline graduellement jusqu’aux bords de la mer ; vers le sud, apparaissent plusieurs élévations sur les crêtes desquelles sont des restes d’anciens postes fortifiés. Quant aux ruines mêmes de Bénéghdem, elles sont éparses en partie au fond d’un vallon, et en partie sur des rochers abrupts. Là, comme ailleurs, on trouve de nombreuses excavations dans le roc ; mais leur aspect est tel qu’on ne saurait affirmer si elles servirent d’habitations ou de tombeaux. Point d’entrée régulière, point de voûte unie, point de salle rectangle : ce sont des cavernes la plupart naturelles, où l’on aperçoit toutefois çà et là quelques marques grossières du ciseau, et dont les seuls ornements consistent en touffes d’arum et de fétides aristoloches. Ainsi, quoique les ruines de Bénéghdem frappent l’imagination par je ne sais quoi d’antique et de mystérieux, elles ne donnent néanmoins aucun renseignement sur mes précédentes hypothèses : que les Phéniciens aient habité ou non ce canton, aucun témoignage ne le prouve, ni ne le contredit. Je ne prendrai point pour tels des signes bizarres gravés irrégulièrement sur les parois des grottes ; j’en ai donné ailleurs l’explication : je les trouve, il est vrai ici, dans un lieu que les Phéniciens probablement ont habité, mais les voilà de même sur un château sarrasin. Passons donc à un autre sujet.
Avant de nous éloigner davantage du promontoire Phycus, il convient d’examiner une question qui, selon mes conjectures, s’y rattache ; je veux parler du célèbre jardin des Hespérides.
Je suis porté à douter au moins de l’opinion des savants Mannert, Thrige et Malte-Brun, lesquels, embarrassés de la confusion qui règne dans les notions de l’antiquité sur le jardin des Hespérides, trouvent plus simple de placer ce jardin plutôt dans les idées populaires que dans la réalité ; et dans la fable bien plus que dans la géographie. Les idées mythologiques se trouvent, il est vrai, dans l’antiquité, le plus souvent unies à l’histoire, et tellement confondues avec elle, qu’il devient difficile de les distinguer, mais non invraisemblable ni impossible. De ce que nous voyons ce fameux jardin placé successivement, par des traditions diverses, d’abord dans une île de l’Océan, ensuite à l’extrémité occidentale de l’Afrique, et enfin dans la Cyrénaïque, il ne résulte point que ce jardin soit le même : cette conformité de dénomination me paraît représenter une même idée, mais non une même localité ; et rien n’empêche de croire qu’il ait existé différents jardins des Hespérides, qui auront successivement pris ce nom de leur position occidentale à différentes régions. Mais mon objet n’est point ici de traiter des jardins, ou plutôt des localités diverses connues sous le même nom ; je dois me borner exclusivement à celui que l’antiquité place dans la Cyrénaïque. Son existence dans cette contrée est prouvée par les témoignages de Scylax, Hérodote, Strabon, Théophraste, et autres.
Le premier de ces auteurs en a laissé une description si détaillée, qu’elle seule suffirait pour prouver que cette tradition avait pour base fondamentale la géographie, puisqu’elle s’accorde exactement avec l’aspect et les productions du lieu qu’elle désigne. Un témoin oculaire, le judicieux Della-Cella, a déja fait cette observation, mais il ne lui a pas donné assez de développement ; je vais chercher à suppléer, par quelques détails, à ses omissions, et je commencerai, comme lui, par citer le passage de Scylax.
« Le golfe formé par le promontoire Phycus est inabordable... C’est là que se trouve le jardin des Hespérides. C’est un lieu de dix-huit orgyes, ceint de toutes parts de précipices si escarpés, qu’ils ne sont accessibles d’aucun côté. Il a deux stades d’étendue en tous sens, sa longueur étant égale à sa largeur. Ce jardin est rempli d’arbres serrés les uns contre les autres, et dont les branches s’entrelacent. Ce sont des lotus, des pommiers de toutes les espèces, des grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers, myrtes, lauriers, lierres, oliviers domestiques et sauvages, amandiers et noyers[203]. »
Est-il nécessaire de dire qu’une description si détaillée n’est point le fruit d’une tradition fabuleuse ? N’est-ce pas là de la topographie proprement dite, qui n’a rien de commun, on l’avouera, avec l’imagination et la fable ? Ajoutons que, si l’on en excepte les noyers et les pommiers, tous les arbres nommés par Scylax se retrouvent encore de nos jours dans la région boisée de la Cyrénaïque. En admettant donc, ce qui me paraît prouvé, que cette description est locale et non pas fabuleuse, cherchons à reconnaître le lieu qui, dans cette contrée, peut le mieux lui convenir.
L’opinion générale des savants place ce jardin auprès de l’ancienne Bérénice, par la raison que cette ville appelée d’abord Hespéris donna ce nom au jardin des Hespérides, ou bien qu’elle l’en reçut. L’aspect et les productions des lieux comparés au témoignage de Scylax sont tout-à-fait contraires à cette opinion. Bérénice, actuellement Ben-Ghazi, située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, se trouve séparée, par une plaine de six lieues environ, de la région boisée, c’est-à-dire des terrasses au-dessus desquelles s’étend le plateau cyrénéen. Une plage nue, aride, sablonneuse, généralement rocailleuse, mais plate, et parsemée seulement çà et là de quelques tiges de palmiers, tels sont le lieu même et les environs de l’ancienne Bérénice, surnommée avec raison la Brûlante par l’exact Lucain[204].
On conviendra que cette situation est on ne peut pas plus contraire à un lieu ceint de précipices et de toutes parts inabordable ; à un lieu qui offrait une si belle végétation, que sa description exacte a passé pour fabuleuse ; enfin à l’idée que les anciens ont donnée du jardin des Hespérides, et de la grande fertilité de son territoire qui passait pour le meilleur de la Cyrénaïque[205].
Je n’ignore point que des personnes, par respect pour des opinions accréditées, n’ont pas craint, naguère encore, d’être infidèles aux convenances locales, et qu’elles se sont obstinées à placer ce jardin auprès de Bérénice. Des figuiers sauvages et des caroubiers clair-semés dans un peu de terre d’alluvion, non loin de cette ancienne ville, leur ont paru convenir parfaitement aux descriptions des anciens. Quant à moi, dont l’opinion sur des sujets d’érudition est, sans doute, d’un bien faible poids, et qui par cette raison même ne crains pas de combattre ces sortes d’opinions lorsque je ne les trouve point d’accord avec les lieux que j’ai visités, je ne perdrai pas mon temps à réfuter plus longuement celle que je viens de rappeler. Au défaut d’un grand savoir, je me servirai de mes yeux et de mon bon sens, et je chercherai à reconnaître la vraie place du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
Pourvu de ce modeste secours, je serai porté à persister dans mon idée ; je détournerai la vue de l’aride Bérénice, et grimpant au promontoire Phycus, me reposant près du port des Phéniciens, j’aurai la bonhomie de voir dans ce port celui où abordèrent les Argonautes, lorsque du cap Malée ils furent poussés en Libye par le vent du nord. Je mesurerai des yeux les hautes terrasses du promontoire ; je parcourrai les épaisses forêts, les bosquets dont elles sont couvertes ; je dénombrerai les espèces d’arbres et d’arbustes que j’y rencontrerai ; et me trouvant dans un lieu ceint de toutes parts de précipices, de toutes parts inabordable ; reconnaissant les mêmes plantes nommées par Scylax, je céderai à mon goût pour l’illusion, je me croirai dans l’ancien jardin des Hespérides. Je ferai plus, j’essaierai d’expliquer des allégories par des allégories : le terrible dragon qui gardait le jardin mystérieux déroulera sa croupe rocailleuse à ma vue ; il le ceindra de ses sinueuses aspérités, et en défendra encore l’accès de nos jours à nos Argonautes de Gênes ou de Provence, mais en ceci mon imagination fera peu de frais. Pline me suggérera littéralement mon allusion, puisqu’il l’a déja faite lui-même pour cet autre dragon de Lixos, qui, auprès des colonnes d’Hercule, comme le mien vis-à-vis de l’ancien Péloponèse, brave encore les efforts des tempêtes, et attend les interprétations des savants. La forme en promontoire de cet autre jardin des Hespérides, à-peu-prés semblable à celle du Phycus, les rochers dont il est hérissé, ou si l’on préfère, le bras de mer qui l’investit comme ferait une zône, ont suggéré aux Grecs, dit cet ancien naturaliste, de feindre qu’il était gardé par un dragon[206]. Cependant, quoiqu’il soit parfois utile que chacun cède à ses goûts, je m’arrêterai dans ce débordement d’hypothèses, et leur souhaitant un bon accueil chez les sévères critiques, je continuerai mes promenades, prêt à recommencer à rêver, si l’occasion s’en présente.
Ainsi je quitte Bénéghdem, et me dirigeant droit à l’ouest, à travers des vallées et des forêts qui offrent la plus piquante variété, j’arrive à l’extrémité de cette partie du plateau : j’en descends quelques marches et je me trouve auprès des ruines d’une ville distante de trois à quatre lieues de la mer, et située au milieu d’un groupe de collines dans une petite plaine très-fertile, nommée par les habitants Merdjèh, prairie. Des puits très-profonds, des tombeaux, et quelques pans de murailles, restes des temps antiques, peu intéressants par eux-mêmes, acquièrent néanmoins une grande importance, puisqu’ils servent à constater dans ce lieu l’ancienne existence d’une ville qui joua un rôle important dans l’histoire de la Cyrénaïque ; je veux parler de Barcé.
Il serait superflu d’exposer ici la méprise que plusieurs auteurs anciens et modernes ont faite en confondant cette ville avec Ptolémaïs, située vis-à-vis et aux bords de la mer. Mannert, Thrige et autres savants ont prouvé longuement cette erreur qu’il n’est plus permis de mettre en problème, après le témoignage oculaire de Della-Cella, et dont mon propre examen m’a tout-à-fait convaincu. Ainsi, nous récuserons les traditions de Strabon, Pline, Suidas, Servius, et même d’Étienne qui, pour trancher à sa manière les difficultés géographiques, donne à la première ville l’un et l’autre nom[207] ; et nous nous en rapporterons exclusivement aux renseignements donnés par Ptolémée[208], et antérieurement par Scylax qui distingue positivement ces deux villes, place l’une dans l’intérieur des terres à cent stades de la mer, et l’autre sur le littoral[209], ce qui est parfaitement conforme à la disposition géologique des lieux, et aux ruines que l’on y trouve. Ce point admis, jetons un coup d’œil sur les annales de cette ville célèbre dont l’histoire a conservé des traits intéressants.
Il me paraît permis de penser contre l’assertion positive d’Hérodote, mais par induction de ce qu’il avance dans plusieurs passages, que Barcé serait peut-être antérieure à l’établissement des Grecs en Libye, ou que du moins elle serait originairement indépendante de leur colonisation. Cet historien dit que cette ville fut bâtie par les frères d’Arcésilas, quatrième roi de Cyrène[210] ; et Étienne de Byzance, qu’elle fut construite en briques, et que ses fondateurs furent Persée, Zacynthe, Aristomédon et Lycus[211]. Ces deux traditions ne sont contradictoires qu’en apparence, puisque les fondateurs nommés par Étienne pourraient être les frères d’Arcésilas qu’Hérodote n’a point nommés : aussi n’est-ce pas de là que je tirerai mes inductions.
S. Jérôme affirme que Barcé était l’ancienne capitale d’une peuplade libyenne[212], et nous trouvons dans Hérodote plusieurs passages qui me paraissent favorables à cette opinion. Sous le troisième roi de Cyrène, à une époque par conséquent antérieure à la fondation présumée de Barcé, il est question d’Adicran, roi des Libyens, qui, outré des incursions que les Cyrénéens faisaient dans son territoire, implora le secours des Égyptiens pour les en chasser[213]. Plus tard nous voyons un Arcésilas s’allier avec Alazir, roi des Barcéens, et se réfugier ensuite auprès de ce prince[214]. Or, les noms de ces rois de Libye ne sont point grecs, comme l’a fait remarquer Mannert ; et cette succession de souverains indigènes traitant avec une grande puissance telle que l’Égypte, et s’alliant avec la famille royale de Cyrène, suppose nécessairement chez eux une filiation de pouvoir, et un point central de résidence, d’autant plus que les Barcéens étaient assez avancés en état social, pour que les traditions aient rapporté que Minerve leur avait enseigné à conduire les chars, et Neptune à dompter les chevaux[215].
Il paraît donc probable que Barcé ne fut pas fondée par les Grecs et à l’époque rapportée par Hérodote, mais seulement agrandie et reconstruite par eux à cette époque, et qu’elle dut être antérieurement en grand, ce que les bourgades méridionales de la Pentapole furent de tout temps en petit, c’est-à-dire, une enceinte spacieuse pour renfermer les troupeaux, et des tours élevées pour les défendre. Il résulte en outre des récits d’Hérodote, qu’après même que les Barcéens se furent mêlés dans leur ville avec les Grecs, ils continuèrent à être gouvernés par leurs propres rois. La vengeance qu’ils exercèrent sur Arcésilas, vengeance qui s’étendit à leur souverain Alazir, occasionna un événement assez connu, pour qu’il soit superflu de le répéter. Tout le monde se rappelle aussi l’expédition d’Ariandès, le stratagême d’Amasis, la prise de Barcé et la perfide cruauté de Phérétime. Cette catastrophe porta une atteinte irréparable à la ville de Barcé : la majeure partie de ses habitants, réduits en esclavage, furent envoyés en Égypte, et de là dans la Bactriane où ils fondèrent une bourgade qui porta le nom de leur ville natale. Aussi l’histoire se tait long-temps sur cette ville, et ne recommence à éclairer ses annales que pour indiquer un nouvel événement qui, quoique moins funeste que le premier, porta néanmoins un coup plus terrible encore à l’existence politique de Barcé. Les Ptolémées furent à peine maîtres de la Pentapole, qu’ils fondèrent une ville sur le littoral dans le lieu même qui avait servi jusqu’alors de port à Barcé, et de même que nous avons vu Apollonie succéder en puissance à Cyrène, de même, à mesure que la ville nouvelle s’agrandit, elle attira dans ses murs les habitants grecs de l’ancienne, et la fit peu-à-peu oublier à un tel point, que la plupart des géographes l’ont confondue avec elle. Néanmoins, l’ancienne Barcé continua d’être habitée par les Libyens, mais comme ville libyenne, et non comme ville grecque. Ses habitants reprirent leurs anciennes habitudes ; ils recommencèrent leurs excursions, et acquirent un si grand renom par leurs brigandages, que toutes les peuplades de la Libye cyrénaïque se réunirent à eux, et ils furent collectivement désignés par le nom de Barcéens.
En résumant les faits et les conjectures que je viens d’exposer sur la ville de Barcé, il ne faut point s’étonner des ténèbres dont elle est restée entourée dans l’histoire, et qu’Eutrope, Ammien, Synésius, Antonin, Hiéroclès et Procope ne l’aient pas même nommée. Toutefois il me paraît certain que cette ville, habitée avant la colonisation grecque, survécut à tous ses désastres ; qu’après avoir été occupée d’abord par des Libyens seuls, et ensuite par des Libyens conjointement avec des Grecs et des Romains, elle joua encore un rôle important à l’époque chrétienne, et eut des pontifes de cette religion ; que même dans ces derniers temps elle fut distinguée et indépendante de Ptolémaïs[216] ; enfin que, tombée au pouvoir des Musulmans, elle fut rendue, pour ainsi dire, à ses destinées primitives. Elle vit alors la barbarie reconstruire ses murs, relever ses tours antiques, répandre de leur sommet l’épouvante et la terreur, l’entourer comme autrefois de déserts ; enfin, pour comble de similitude, elle donna son nom à toute la contrée, de même que les Barcéens avaient donné le leur à toutes les peuplades qui les entouraient.
Rendons-nous maintenant à Ptolémaïs, dont j’ai déja indiqué la position. A peine avons-nous descendu les derniers contre-forts de la montagne, que nous nous trouvons en effet, comme le dit Scylax, à cent stades de Barcé et sur les bords de la mer, les ruines de la ville des Ptolémées, dont les habitants actuels ont conservé, aussi fidèlement que leur langage le permettait, l’ancien nom dans celui de Tolometa. De même que les autres ruines des villes littorales que nous avons visitées, celles de Ptolémaïs sont en grande partie envahies par la mer ; mais des débris précieux, tels que des colonnes, des blocs de marbre et de porphyre, se trouvent ici en si grand nombre, qu’on peut les distinguer fort loin à travers la transparence des eaux. D’après cette description, il serait difficile de juger de l’ancienne disposition du port de la ville. Si l’on s’en rapporte à l’aspect qu’il offre dans son état actuel, il ne parait pas avoir jamais été aussi sûr que celui d’Apollonie. Quoi qu’il en soit, un gros rocher isolé couronné de pans de murs que l’on voit au nord-est, et à un quart de lieue du port, est sans contredit le même que l’île fortifiée appelée Ilos par le Périple anonyme[217], Myrmex par Ptolémée[218] et Synésius, et offrant suivant ce dernier un phare aux navigateurs[219].
Quant aux monuments de Ptolémaïs, les seuls qui aient résisté aux outrages du temps se trouvent à quelque distance des bords de la mer, et sur les dernières ondulations de la montagne. Un des plus importants est une caserne romaine entourée d’un large fossé, et d’une double enceinte[220]. Dans l’intérieur, on trouve encore dans un état parfait de conservation les fourneaux qui servaient aux usages domestiques des soldats. Sur la façade de l’édifice on voit trois immenses blocs de grès intercalés dans ses assises, sur lesquels est une inscription grecque très-longue, mais tellement fruste, qu’un de nos plus célèbres philologues, M. Letronne, affirme que sa restitution complète est, sinon impossible, du moins très-difficile. Le peu qu’il nous en apprend augmente encore nos regrets, puisqu’elle contient un rescrit d’Anastase premier, relatif à divers sujets d’administration publique, et notamment au service militaire[221]. Non loin de cette caserne, et à-peu-près au centre de la ville, sont les ruines d’un pronaos avec trois colonnes debout, seuls restes d’un temple romain au-dessous duquel règne un grand souterrain, divisé en neuf corridors enduits de ciment, et destiné infailliblement à servir de réservoir. Enfin à l’extrémité occidentale des ruines, on voit deux grandes constructions massives, espèce de pylône à inclinaison égyptienne qui paraît avoir formé l’entrée de la ville[222].
Les autres monuments reconnaissables sont la plupart des grottes sépulcrales creusées dans les parois circulaires de cinq à six bassins qui bordent le rivage. Ces grottes intérieurement n’ont rien de remarquable ; et quant à l’extérieur elles ne sauraient, quoi qu’en ait dit Della-Cella, être comparées à celles de Cyrène dont elles diffèrent autant par l’aspect général que par les détails particuliers. En effet, au lieu de ces façades doriques, si variées par leurs styles, si élégantes par leurs proportions, qui décorent la nécropolis de la capitale, nous ne voyons dans celles de Ptolémaïs que de petites entrées grossièrement taillées dans le roc, mais couvertes d’inscriptions gravées irrégulièrement et à diverses époques[223]. Ces inscriptions se trouvent placées dans des encadrements qui figurent tantôt de simples carrés en relief ou en creux, tantôt des carrés oblongs surmontés d’un demi-cercle ou d’un triangle plus ou moins aigu, et tantôt une porte à deux colonnes couronnée d’une rosace. Quelle que soit la forme de ces encadrements, ils sont toujours accompagnés de deux espèces de tenons, comme s’ils étaient suspendus à la paroi de la grotte. Ces petits tableaux, sculptés çà et là sur la roche brute, offrent un attrait particulier : ils semblent témoigner qu’une pensée tumulaire fut le seul ornement dont les familles des défunts voulurent décorer ces asiles de deuil.
Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu en petit auprès du village de Djaborah se retrouve ici avec plus de développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della-Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car, d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets.
Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui, bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ; car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la Cyrénaïque.
Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence. Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer, justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple, on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet, par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227].