[198]Strab. l. XVII, c. 3.
[199]Ptolém. l. IV, c. 4.
[200]Synes. Epist. 113.
[201]Le Périple anonyme nomme le Phycus, Phœnicus (Iriarte, p. 486).
[202]Pinède, dans Étienne, mot Balis, n. 28.
[203]Scylax, ed. Gronov. p. 110.
[204]Bell. civil. l. IX, v. 524.
[205]Hérod. l. IV, 198.
[206]Pline, l. V.
[207]Mot Barce.
[208]L. IV, c. 4.
[209]Scylax, ed. Gronov. p. 109.
[210]Hérod. l. IV, 160.
[211]Loc. cit.
[212]Epist. ad Dardan.
[213]Hérod. l. IV, 159.
[214]Id., ibid. 164.
[215]Étienne, au mot Barce.
[216]Geogr. sacra, p. 283, 284. Le Quien (Orien. Christ, t. II, p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de Ptolémaïs.
[217]Iriarte, p. 486.
[218]L. IV, c. 4.
[219]Epist. 4.
[221]Journ. des Savants, mars 1826, p. 168.
[223]J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?
[225]De Ædific. l. VI, c. 2.
[226]De Ædific. l. VI, c. 2.
[227]Synes., Epist. 131.
Teuchira. — Fleuve Ecceus. — Adrianopolis.
A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots, dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille. Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant.
C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de Tokrah, situées sur une légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à Tolometa, on est frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent être que celles de Teuchira, une des cinq villes qui composaient la Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre Ptolémaïs et Teuchira[230] correspondent exactement avec la distance que nous avons mentionnée.
Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence. Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens, qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de Teuchira. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ; il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces élégantes[232].
Les tombeaux de Teuchira sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ; ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet, d’après lequel Teuchira aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène, opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233].
Il est toutefois certain que Teuchira fut fondée par Cyrène[234] ; que ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le nom d’Arsinoe au lieu de celui de Teuchira, qu’elle avait encore lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir parmi les traditions successives des auteurs.
Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la nomment en effet Teuchira ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ; Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que celui d’Arsinoe ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle était vulgairement appelée Teuchira ; Ptolémée lui donne encore l’un et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de Teuchira : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste que Teuchira s’appelait de son temps Arsinoe, quoique Procope la nomme ensuite exclusivement Teuchira, et qu’elle soit définitivement désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne.
Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire pendant combien de temps cette ville porta le nom d’Arsinoe, mais qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de Teuchira dans les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque : c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs, s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins insignifiants.
La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à Teuchira, et atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre Teuchira et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se rattache à cette partie de la Cyrénaïque.
Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux Ecceus[236], Tritonis[237] ou Lathôn[238], fleuve que l’antiquité place à l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales, situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient-elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris, tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause.
J’ai dit que tout le littoral compris entre Teuchira et Bérénice, est occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de Ben-Ghazi, de même que le fleuve Ecceus entourait, selon Scylax, la ville des Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse, puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai plus : ce desséchement d’une partie de l’Ecceus sert au contraire à expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même sujet.
Strabon distingue le lac Tritonis du fleuve Lathôn qui venait s’y joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon assigne au Tritonis, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della-Cella n’a pu se défendre de reconnaître le Palus-Tritonis dans l’étang que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long-temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se rappellera le desséchement de l’Ecceus que je lui ai signalé ; de ce desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où correspond le Tritonis de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du Périple anonyme.
Entre Teuchira et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé El-Berss, fut le point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication satisfaisante.
Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice, et à dix-huit de Teuchira, et que cette ville porta le nom de l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242].
Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée, qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord de position qui règne entre les autorités citées et mes observations locales, nous ne voyions l’existence d’Adrianopolis irrévocablement fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales villes de la Pentapole libyque[243] !
Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes.
[228]Strab. l. XVII, c. 3. Ptolém. l. IV, c. 4.
[229]Hérod. l. IV, 171.
[230]Iriarte, p. 486-487.
[231]De Ædif. l. VI, c. 3.
[233]Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de Teuchira, avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien, suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de Cyrène (l. IV, 171).
[234]Pindare, Pyth. IV.
[235]Eusèbe, Chronique.
[236]Scylax, ed. Gronov. p. 111.
[237]Strabon, l. XVII, c. 3.
[238]Ptolémée, l. IV, c. 4.
[239]Scyl. loc. cit.
[240]Anton. August. Itiner. ed. Wessel. p. 67. Hierocl. Synecd. p. 633. Peuting. Tab.
[241]Eusèbe, Chronique.
[242]Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription : Restitutori Aug. Libyæ. S. C. (Pelle. Rec. t. I, p. 207).
[243]Geogr. sacra, p. 56.
Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.
Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.
Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la plaine de Grennah, nom moderne de l’ancienne métropole de la Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait qu’à Grennah, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de la montagne, et que nous nous trouvâmes à Magharenat, endroit richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes qu’on y trouve.
Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres, et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus satisfait.
On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne, et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très-escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins. Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait avec les principaux ports de la Méditerranée.
Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben-Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en pouvoir de leur bourgade troglodyte.
C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition, vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications. De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant, et nous poursuivons ensuite notre route.
Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait, et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux que mes oiseuses paroles.
Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ; les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans la vaste Nécropolis de Cyrène.
Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si désirées.
On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert. Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer, à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole, les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ; et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg, devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture, que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée.
Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne, elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines, s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres, longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie. Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de m’occuper.
On peut établir comme règle générale, que partout où les localités permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement. Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de soins ; et ce but n’a pas été trompé.
Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ; et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à constater les témoignages de l’antiquité.
Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi dans le roc. Les mausolées des environs du Naustathmus nous ont déja offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ; nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la longueur[244].
Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent Hypogées à portique.
Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ; mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel de l’Attique.
Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé, et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées, ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique, ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu-près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.
Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule ligne.
C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire, mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes, ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.
Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective. Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ; que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes, de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].
Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs. Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes, dans un autre hypogée.
Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247]. Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous allons continuer nos visites souterraines.
Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées, où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause. Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie exploratrice, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.
Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis, offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de lui[248].
Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages, archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient. Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251]. On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ; et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.
Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes. Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une tente.
Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée : elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois représenté sur leurs médailles.
Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines, m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle que je viens de décrire.
Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.
Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ; mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon, accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux. Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une autre qui me paraît moins aventurée.