[Décoration]

[160]Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons (Voyez son Dictionnaire, mot Hôch). Néanmoins dans la province de Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.

[161]Iriarte, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.

[162]Artémidore, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire Erythra en Libye.

[163]Ptolémée, l. IV, c. 4.

[164]Voce Erythra.

[165]Geogr. sacra, p. 284.

[166]Synes. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe d’Erythra, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P. Pétau. Synésius part au point du jour du port Phycus, et arrive le soir à Erythra ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver, dans une journée de navigation, du Phycus au détroit de la mer Rouge, c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.

[167]Six stades, d’après ce Périple (Iriarte, p. 486).

[168]Ptolémée, l. IV, c. 4.

[169]Entre Erythron et Naustathmus est un village, dit le Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le sable (Iriarte, ibid).

[170]Soixante-dix stades d’Erythron (Iriarte, Bibli. Matrit. v. I, p. 486).

[171]Pomp. Mela, l. I, c. 8.

[172]Ptolémée, l. IV, c. 4. Scylax, ed. Gronov. p. 109.

[173]Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2) par nobilioribus locis Cyreneorum (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M. Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).

[174]Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.

[175]M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il le place trop à l’orient.

[176]Voce Hieræa.


[Décoration]

CHAPITRE X.

Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.

Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de Barcah. Le départ du bey Moukhni avait délivré les Arabes du faible respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.

Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang, se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus, et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à cacher ces forfaits.

Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre, plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un coursier haletant.

Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.

Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux avantages que procure cette fertile contrée.

Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment Zaouani. Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le guide, s’appelle la Vallée des Figuiers ; c’est le séjour du cheik Azis, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons l’hospitalité.

Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : la Vallée des Figuiers est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic, mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui avaient abattu de grands arbres dans les environs.

Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance, de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik Azis. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et, contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix argentine. « Saïdah va arriver, nous dit le cheik en rentrant ; l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous resterez quelques instants avec nous. »

Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau, on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après, conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme pétille, Saïdah, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie, ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ; ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus qu’elle paraît plus sauvage ?

Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés, nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces ihrams sont le travail de Saïdah pendant l’été ; ils servent à vêtir les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie, exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces défaillantes du voyageur errant dans le Saharah[177], de même la bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »

Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles, semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon vieillard et la jeune fille de la Vallée des Figuiers.

[Décoration]

[177]Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.


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CHAPITRE XI.

Djaus. — Téreth. — Djoubrah. — Diounis. — Station et départ de ma caravane. — Ghernès. — Apollonie.

La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur : leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages, soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole. Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’el-Hôch. Que l’on se représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage derias, emblème aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique aux sites les plus riants de la nature.

Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de Djaus ? Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut distinguer que le torse gracieux d’une femme.

De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.

D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement Téreth, s’y trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de Lameloudèh.

Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes, formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre, bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons, si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux de la mort.

Les ruines de Téreth ont un caractère plus antique que celles de Lameloudèh. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à Thintis, lieu placé par Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de Disthis[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.

Au nord, et à demi-heure de Téreth, sont d’autres ruines nommées Djaborah. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les élégants mausolées de Zaouani. Comme eux, ils sont placés sur un grand piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement, qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort, être distingué de la foule des hommes ?

Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château grossièrement construit, et nommé par les Arabes Ghabou-Diounis (Voyez pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et Dionysius[181].

On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, Bou-Ébeilah et Ghaouafel ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la roche. Thaoughat est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné d’une demi-heure, au sud-est, de Téreth, il occupe la position la plus méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement semblable à celle de Boumnah, confirme les conjectures que nous avons émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de boulevarts à leurs cantons respectifs ?

Je retourne à Djaus, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et, nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent.

Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent Abd-el-Azis, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques, et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances, jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal.

Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M. Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore, Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage. Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne, et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs exclamations ; il faut voir le brave Abd-el-Azis se taire, et n’en penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à Saffnèh, situé à une heure et demie à l’ouest de Djaus.

Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés çà et là aident à y descendre.

Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt, avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV, 2).

L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à Saffnèh, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus grands arbustes que nous y rencontrons ; le derias bisannuel continue d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol.

Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à Ghernès, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à leur place que des pierres éparses.

On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV, fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief (Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig. 1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe, d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été, adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies par les brises marines.

Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais confuse et fantasque, traverse les sables du Saharah ; elle fournit aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la poudreuse Tombouctou. Cette renommée, accréditée en Europe sous d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et, fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien. Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt.

Ainsi, je quitte Ghernès avec la caravane, prenant la direction nord-ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance, dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du soleil de Ghernès, et nous n’arrivons au port de Sousa qu’à deux heures après midi.

Ici, comme auprès du Naustathmus, une petite plaine sépare les bords de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est-on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y faire, de même qu’à Erythron, de nombreuses échancrures, et ont formé çà et là de petits promontoires couronnés de débris.

Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique.

Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183] usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain, d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer ouvertement.

On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si différente.

L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable. Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion, malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre, et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme, semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax, de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les temps[185].

Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de décrire ne soient, d’après leur position relativement au Naustathmus[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation grecque.

Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie. Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de Cyrène.

Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ; on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière époque que le Phycus, quoique plus éloigné de la métropole, et dans une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la suite, au rapport de Synésius[193].

Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son tour, sous le nom de Sozysa, conservé jusqu’à nos jours, la capitale de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée.

J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du Naustathmus et d’Erythron. La science se serait enrichie de ses judicieuses observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage, dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants, pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes, jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que je ne pus les déchiffrer.

En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu, pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène, la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un valet[195].

Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver.

Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène.

Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général, les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur grec, Diphile, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à nous.