Du silphium, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues dans l’antiquité.
J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au premier rang le silphium.
L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante, dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est ainsi que le silphium de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires, partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des notions laissées par l’antiquité sur le silphium, avec une plante trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux anciens naturalistes.
En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du selinum ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme celles de la phyllis[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant quelques renseignements de plus. La racine du silphium avait, dit-il, une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait, cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.
Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du silphium, que l’on reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement. J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.
Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.
Selon Théophraste, le silphium croissait principalement aux environs du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très-distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle, auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le silphium sur la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont cru approcher de la vérité, en supposant que le silphium croissait dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de Cyrénaïque silphifère, de Libye silphifère, que l’on trouve fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.
Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui offrît la moindre ressemblance avec le silphium, tel que les anciens et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.
Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et Hérodote au silphium, on trouve fréquemment dans la partie septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande ombellifère nommée par les Arabes derias, et dont voici les principaux caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse, un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune, échancrée et très-ouverte.
D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe également des genres ferula et laserpitium ; du premier, par la grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai classé cette plante dans le genre laserpitium ; mais, ne pouvant lui trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce genre, je me suis décidé à la nommer laserpitium derias. Est-il nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation extérieure qui existe entre mon laserpitium et le silphium des anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs propriétés.
Les naturalistes cités disent que le silphium faisait endormir les brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair meilleure. Mon laserpitium conserve encore l’une et l’autre propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de ma caravane de manger le derias, qui à cette époque commençait à couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa vertu excessivement purgative a une action plus violente encore lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins de derias, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un autre ciel que celui de Barcah.
Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de toutes celles que possédait le silphium, c’est la seule que nous puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier Thysias, et le second Caulias ; quelques auteurs ont même donné indistinctement à l’un et à l’autre le nom de Larmes de la Cyrénaïque.
Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision, et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la célébrité du silphium, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.
Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une simple tige de silphium fut estimée comme un présent qui n’était point indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du silphium de Battus ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une tige de silphium au temple de Delphes, et un don semblable fait par les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les Romains faisaient du silphium, et de la haute valeur qu’il eut dans le commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains. Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie, la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de la Perse ; néanmoins le silphium de la Cyrénaïque eut des qualités beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la plus marquante de notre silphium avec celui de ces différents pays consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de vivres, se nourrirent de silphium abondant dans cette contrée[342].
Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du silphium des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une solution satisfaisante.
En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous voyons le silphium recueilli avec soin, et très-abondant dans la Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait encore de son temps d’abondantes récoltes de silphium[343]. Il commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle, temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les montagnes de Cyrène.
L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du silphium, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le silphium, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ; et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les dilapidations des gouverneurs romains, dont le silphium était un des principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera certainement pas surpris que le silphium, limité à la lisière septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes, contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits. Le silphium fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les solitudes ; et le silphium de Battus a reparu de toutes parts dans sa patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le silphium, jeté sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant l’arrivée des Grecs en Libye.
D’autres plantes, quoique moins célèbres que le silphium, ont néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.
Le thyon, appelé par les Latins citrus, était un arbre que les anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les philologues ont prouvé que le nom de Thyades donné aux Bacchantes avait infailliblement rapport à ces tables de thyon, dont l’analogie avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le thyon doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella, qui paraisse mieux convenir au thyon, soit par la grande hauteur et les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part, qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le thyon, porte à présumer que ce dernier devait être également un conifère.
Si l’on parcourt au printemps ces forêts de thyon, qui du sommet des montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ; et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez les Grecs et les Romains[349].
Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection, qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de luxe[350].
On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce jardin de Vénus, un parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351]. Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues des botanistes sous les noms de Rosa silvestris et spinosissima ; n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.
Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque qui acquirent quelque renommée ; ce sont le sphagnos ou bryon et le misy. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un caractère remarquable. Quant à la seconde le misy, c’était, selon Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.
[327]Theophr. de Causa plant. l. I, c. 5. Pline, l. XIX, c. 3.
[328]Belley suppose que les graines du silphium, portées par les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).
[329]Theophr. Hist. plant. l. VI, c. 3.
[330]Pline, l. XIX, c. 3.
[331]Loc. cit.
[332]Scylax, ed. Gronov. p. 108. Hérodote, l. IV, 169.
[333]Laserpiciferis jacet Cyrenis (Ode à Lesbie, v. 4).
[334]Arrian. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. Pline, l. V, c. 5.
[335]Strabon, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. Ptolémée, l. IV, c. 4.
[336]Thrige, Hist. Cyren. p. 244.
[337]Theophr. Hist. plant. l. VI, c. 3.
[338]Pline, l. XII, c. 23.
[339]Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane, habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes, p. 242).
[340]Pline, l. XIX, c. 3.
[341]Solin. Polyhst. c. 14.
[342]Ælian. Varior. Hist. l. XII, 37.
[343]Plaute, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.
[344]Strabon, l. XVII, c. 3.
[345]Pline, l. XVIII, c. 3.
[346]Synes. Epist. 106.
[347]Theophr. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce naturaliste ajoute que le thyon croissait aussi aux environs d’Ammon ; et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que doit être le thyon, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier de Phénicie.
[348]Pline, l. XXI, c. 6.
[349]Thrige, Hist. Cyren. p. 252, 253.
[350]Id. ibid. p. 254, n. 35.
[351]Athen. l. XV, c. 29.
Des relations commerciales des Cyrénéens.
Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette région de l’Afrique.
Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes, dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer, semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des ennemis[352].
La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des villes de Barce, de Naustathmus et d’Aphrodisias, situées chacune sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées. D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes.
Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens, durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie, pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs, soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ; ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques que des larmes et de timides prières.
Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls construits en des temps antérieurs, ceux de Lemschidi et de Lemlez qui dominent le golfe Nausthamus, furent infailliblement destinés par leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les invasions maritimes.
Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye, germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter, comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne point dépasser mal à propos les limites d’un voyage.
La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe.
Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très-considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent, tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix mines, et dont le travail était admirable[354].
On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées.
Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes, communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357], comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et ceux de la Cyrénaïque.
Charax, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du commerce de Cyrène avec Carthage : le silphium en fut le principal objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par Parætonium avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en Égypte le sel d’Ammon, que l’on trouvait, comme on le trouve fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à Parætonium une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment Parætonium que la majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur conservation.
Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le silphium, les chevaux et les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses de ses habitants.
En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes et de peuplades de ces différents pays.
Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la première assertion, et la position retranchée des campements libyens dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et leur valut l’épithète de blancs Cyrénéens[362] ; mais c’est là tout l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes.
Les Cyrénéens, au lieu d’imiter les Carthaginois, au lieu de se concilier d’abord l’affection des indigènes en leur payant un tribut, pour les rendre ensuite eux-mêmes volontairement tributaires, envahirent leur territoire, puis ils les en chassèrent ; au lieu de provoquer des alliances avec les Libyens, et prendre ainsi racine sur un sol étranger, il les méprisèrent, en les croyant indignes de leur sang ; enfin, pour dernière et plus grande faute, au lieu de les incorporer comme les Carthaginois dans leurs armées, et de les employer à cultiver leurs champs, ils vécurent séparés d’eux, et presque toujours en hostilité : accumulation de négligences, ou pour mieux dire, défaut total de politique, qui fut peut-être la cause de l’instabilité du gouvernement de Cyrène même dans ses phases les plus brillantes, et qui occasiona certainement plus tard ces fréquentes invasions des Libyens dans les murs des cités de la Pentapole, et leur déplorable saccage.
Telles sont les notions que j’ai pu retirer de mes promenades dans les champs abandonnés de la célèbre Cyrénaïque, et les observations que mes faibles lumières m’ont permis d’émettre sur l’histoire et la géographie ancienne de cette intéressante contrée[363]. L’histoire de Cyrène ne devait pas être l’objet spécial de ce livre ; mais j’ai cru utile d’en exposer les traits les plus saillants dans une courte Introduction, afin de rappeler en peu de mots ce que l’on ne trouve qu’épars parmi beaucoup d’ouvrages. Il n’en était pas de même de la géographie ancienne de la Cyrénaïque. Mannert a manqué d’observations locales ; Ritter n’a fait à ce sujet que traduire la relation de Della-Cella ; et cette relation est assurément plus archéologique que géographique. C’est donc vers cette branche de la science que j’ai dû principalement diriger mes recherches dans les traditions de l’antiquité ; elle me promettait des rapprochements intéressants à confronter, des points réellement neufs à établir ou du moins à proposer : c’est aussi ce que j’ai assayé de faire. Puissent les juges de ces sortes de travaux me prouver par leur critique que je n’ai pas tout-à-fait perdu mon temps !
Ce qui me reste à dire sur ce voyage n’offre qu’un bien faible intérêt ; mais il accomplira la tâche que je me suis imposée pour le moment. Je vais donc parler des Oasis, voisines de la grande Syrte.