[352]Isocrat. in Orat. ad. Philipp.
[353]Hérod. l. III, 13.
[354]Eupole, dans Élien., l. XII, 30.
[355]Pollux, l. IX, c. 6.
[356]Strabon, l. XVII, c. 3 ; trad. franç. p. 479, n. 6.
[357]Thrige, Hist. Cyren., p. 257.
[358]Strab. l. XVII, c. 3.
[359]Synes. epist. 147.
[360]Arrian. de exped. Alex. l. III, c. 4.
[361]Pline, l. XXXV, c. 6.
[362]L’épithète de blancs, que Stratonicus le Rhodien donne aux Cyrénéens, me paraît convenir incontestablement à la couleur de la race grecque comparée à la libyenne, et ne saurait être interprétée, ce me semble, comme l’a fait Causabon, qui l’a attribuée à la mélodie de la musique des Cyrénéens (Causab. animadv. in Athen. l. III, c. 21, p. 198, 199).
[363]A ce sujet, je répéterai ici avec plus d’exactitude ce que j’ai dit ailleurs un peu vaguement : Je dois à l’obligeance du profond philologue M. Letronne l’explication verbale, et d’après le texte grec, de quelques passages obscurs des auteurs de l’antiquité, dont je n’ai consulté ordinairement que les traductions latines ; et à mon savant et respectable confrère M. Eyriès, l’avantage d’avoir pu profiter de plusieurs ouvrages en langue allemande que je ne connais pas.
Voyage à Audjelah.
Grande Syrte.
La ville de Bérénice, je le répète, a presque totalement disparu sous la moderne Ben-Ghazi, et, d’après les faibles indices qui en restent, on ne peut se faire une idée exacte de son ancienne étendue. Quant au port qui occasionna la fondation des deux villes ancienne et moderne, il est un peu rétréci par l’envahissement des sables, sans être pour cela moins sûr. Il présente encore une belle rade abritée par deux promontoires, dont le méridional est plat et couvert de palmiers, et le septentrional plus élevé, correspond au Pseudopenias de Strabon : un gros rocher que l’on aperçoit dans la mer à quelque distance de ce dernier promontoire, m’a paru être la petite île basse et noire servant dans l’antiquité à abriter les bateaux, ainsi que le rapporte le Périple anonyme[364].
Puisque je ne retrouve que de rares et insignifiants vestiges de l’ancienne Bérénice, m’arrêterai-je long-temps dans les murs de la ville moderne ? Dénombrerai-je ses maisons plates et bâties sur le sable ; ses habitants, Juifs, Mograbins et Arabes ? Parlerai-je de son commerce de bestiaux, de miel et de laine ? Ferai-je la description des jardins de la ville, de ces petits champs dans le sable, dont le pourpier et le poivre-long font ordinairement les honneurs, et qu’ombragent quelques palmiers aux maigres panaches battus par les vents ? Ou bien renonçant à ces vétilles, d’ailleurs à la connaissance d’une foule d’Européens qui visitent Ben-Ghazi, peindrai-je le souverain de la moderne Cyrénaïque, entouré de sa cour d’Arabes déserteurs, et tenant nonchalamment son divan dans une masure délabrée, décorée du nom de château ? A ce sujet, déroulerai-je la liste de ces seigneurs féodaux par la forme, et simples fermiers par le fait, qui, en vertu de pouvoirs accordés par le pacha Yousouf, viennent s’installer durant trois années consécutives à l’extrémité de la province de Barcah, et, n’osant pénétrer eux-mêmes dans ses forêts, y envoient de temps à autre des émissaires, pour retirer ou pour essayer de retirer de leurs hôtes le tribut annuel, dont la totalité ne doit pas s’élever à moins de cent soixante mille piastres d’Espagne ?
Mais à ces divers propos, il me semble entendre mon lecteur, justement fatigué de mes prolixes récits, se récrier et me dire qu’il est temps d’y mettre un terme. Tel est aussi mon dessein. Pour en atteindre plutôt le but, je me hâte de quitter Ben-Ghazi, ne pouvant toutefois me dispenser de prévenir les personnes curieuses d’aller visiter l’intéressante Cyrénaïque, qu’elles trouveront dans cette ville auprès de M. Rossoni, et à Tripoli auprès de M. Vattier de Bourville, des fonctionnaires dont le zèle cosmopolite pour les sciences, et l’obligeance pour ceux qui les cultivent, ajouteront de nouveaux charmes à leur pélerinage aux champs classiques de Cyrène. Cela dit, je plie ma tente, et me dirigeant au Sud vers le désert des Syrtes, je vais résumer en peu de mots ce qui me reste à dire sur mon excursion en Libye.
C’est apparemment aux bas-fonds qui avoisinent la côte de la grande Syrte, qu’il faut attribuer les traditions de l’antiquité sur les grands dangers que recélait ce golfe ; car de nombreuses observations ont prouvé de nos jours qu’il est généralement dépourvu d’écueils et presque partout navigable. La côte orientale est celle qui paraît avoir été de tous temps la plus inhospitalière : témoin les expressions dont se sert à ce sujet le Périple anonyme[365], et celles non moins caractéristiques de Méla qui la désigne par importuoso littore pertinax. Aussi ne doit-on pas être surpris que malgré la bonne qualité du sol et les belles prairies qui bordent toute cette partie de la côte, depuis Bérénice jusqu’aux deux tiers de distance du fond du golfe, les Cyrénéens n’y aient élevé aucune ville d’une grande importance. Il est même à remarquer, pour complément de ce fait, que Borium, la seule ville de ce canton qui ait acquis quelque illustration dans l’histoire de la Cyrénaïque, soit d’abord comme asile de la secte hébraïque dont elle renfermait un temple célèbre, soit, plus tard, comme boulevart de l’empire romain à Cyrène, loin d’avoir été élevée sur la côte, fut construite au contraire, d’après Procope, dans un étroit vallon[366], au pied du plateau cyrénéen, et vis-à-vis probablement du promontoire du même nom[367], qui en est distant de cinq ou six lieues. Des ruines surnommées par les Arabes Massakhit, comme celles d’Aphrodisias, sont indiquées à peu près dans cette localité ; quelque autre Européen pourra peut-être vérifier ce renseignement que je n’ai pu vérifier moi-même, et qui assurément n’est pas dépourvu d’intérêt.
Quant aux autres bourgs et villages que les divers géographes de l’antiquité placent sur ce littoral, il n’en est aucun, je le répète, qui ait eu quelque importance commerciale ou politique : Ils nomment successivement depuis le promontoire Borion ou Boreum, Diachersis, Mastoras, Heracleum ou la tour d’Hercule, Drepanum, simple promontoire selon les uns[368], et ville selon d’autres[369], enfin Serapeum, Diaroas et Apis qu’un observateur moderne a reconnu comme limite méridionale de la navigation le long de la côte orientale de la Syrte. Je ne parle point de Charax situé au fond du golfe, ni des autels des Philènes dont les vents ont depuis bien des siècles dispersé les témoignages mobiles.
Mais par contraste, si ce canton n’attira que faiblement l’attention des Cyrénéens, on peut avancer que, si ce n’est à l’époque des Ommiades, du moins à celle des Fathimites, il fut préféré par les Sarrasins à la région montueuse. Les nombreux débris de bourgs et de villages appartenant à cette période qu’on rencontre dans toute l’étendue de ce littoral jusqu’aux étangs de Berss, dont j’ai parlé, et les traditions bien plus concluantes des historiens orientaux, en sont des preuves assez fortes. Les belles prairies qui forment au printemps, de cette côte spacieuse, une immense plaine fleurie, convenaient-elles mieux aux mœurs chevaleresques et aux habitudes primitives des nouveaux possesseurs de cette contrée, que les montagnes voisines ? c’est ce qu’on ne saurait affirmer. Il n’en est pas moins certain que ce canton devint, dans le sixième siècle de l’Hégire, le siége de l’empire de Barcah ; et tandis que les villes de l’ancienne Pentapole tombaient en ruines, que Barcé réédifiée par les Ommiades n’était plus elle-même qu’une petite bourgade, les villes de Ladjedabiah et de Sort florissaient aux bords de la Syrte, et étaient, au rapport d’Edrisi, les plus considérables du troisième climat[370], c’est-à-dire, de tout ce pays qui comprenait dans son vaste circuit la Marmarique et la Cyrénaïque. On trouve les ruines de la première de ces villes à treize lieues du cap Carcora, à trois des bords de la mer, et dans cette partie de la plaine qui sert de confins aux terres fertiles. Si l’on en juge par l’étendue qu’elles occupent, et les beaux débris qu’on y aperçoit, ce devait être en effet une ville assez considérable. Les mieux conservés de ces débris sont deux châteaux, dont un se fait remarquer par ses grandes dimensions, par les pierres colossales de ses assises et l’élégance moresque de l’ensemble de l’édifice[371]. Sur plusieurs voûtes en fer à cheval qui le décorent, on voit des inscriptions cufiques en grandes lettres très-frustes, dont un profond orientaliste pourrait tirer peut-être quelques lumières pour l’histoire obscure de Barcah.
Il n’est pas superflu d’ajouter que dans les assises de ces deux édifices, comme dans un grand nombre de ceux que nous avons rencontrés dans la Pentapole, on remarque plusieurs fragments d’inscriptions grecques tronquées et renversées. Cet indice, qui sert de nouvelle preuve au système de réédification adopté par tous les peuples qui ont successivement occupé cette contrée, peut servir aussi à retrouver dans ce lieu la situation de l’ancien Serapeum, éloigné, d’après l’Anonyme, de trois cent vingt stades de Chersis. Ladjedabiah est à treize lieues du cap Carcora, ce qui correspond exactement à la distance citée ; et Carcora paraît convenir à la situation de Chersis auprès duquel était un port, à cause du mouillage qui existe auprès de ce cap, le seul ou du moins le meilleur de toute la côte orientale de la Syrte. De plus, en continuant à suivre les indications du même stadiasme, on pourrait aussi reconnaître, mais non sans un peu d’imagination, la tour d’Hercule située à cent stades au nord de Serapeum, dans une construction informe que l’on rencontre à peu près à cette distance sur une pointe rocailleuse qui serait par conséquent le promontoire Drepanum décrit par le stadiasme[372]. Cette construction, demeure actuelle d’un obscur Mourabout, repose sur des fondements antiques ; et ses murs, malgré le profane mélange des blocs qui les composent, semblent trahir par leur grande vétusté une antique et vénérable origine.
Quant à la seconde ville, celle de Sort, qu’Aboulféda place à deux cent trente milles de Tripoli, et Edrisi à deux cents pas des bords de la mer ; je ne puis rien dire à son sujet, puisque je n’ai pas visité cette partie de la côte. Toutefois, si l’on en croit les récits des Arabes du canton, des ruines non moins considérables que celles de Ladjedabiah, et portant encore le nom remarquable de Sort, qui n’est, comme on s’en aperçoit, qu’une altération de celui de Syrte, se trouveraient au fond du golfe. Cette ville aurait-elle remplacé l’ancienne Charax, ainsi que Ladjedabiah paraît avoir remplacé l’ancien Serapeum ? C’est ce qu’un Européen plus persévérant que moi se plaira peut-être à vérifier.
Au sud de Ladjedabiah, le sol continue pendant quelque temps encore à être labourable, et présente çà et là de petits champs cultivés ; puis le voisinage de la région des sables s’annonce par leur empiétement sur les terres ; enfin à deux lieues de distance, terre et végétation disparaissent tout-à-fait, et l’on entre dans le désert des Syrtes, désert affreux s’il en est !
Sans doute que des traditions antiques et une imagination prévenue influent sur l’effet que produisent sur nous les objets physiques : les noms des Syrtes fabuleuses et de leurs innombrables reptiles, les tourments qu’y éprouva le vertueux Caton et sa stoïque persévérance, sont propres, il faut l’avouer, à préparer l’esprit du voyageur au tableau qui se déroule devant lui et à en augmenter l’horreur. Néanmoins, quelque indifférent que l’on puisse être au pouvoir des souvenirs, je doute qu’un Européen aventuré pendant la chaude saison dans ces immenses solitudes pour s’avancer dans les terres, quoique familiarisé avec le sol de Libye, n’en éprouve pas une impression pénible. Il tourne le dos à l’Europe, et son horizon se déroule à ses yeux en plaine mobile et sans bornes : Là, nulle végétation, quelque grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau, et n’interrompt la monotonie de sa marche ; nulle colline, quelque aride et calcinée qu’elle soit, ne coupe la nudité du désert et ne suggère au voyageur de vagues rêveries par ses formes fantastiques ; nul palmier solitaire, agitant au loin sa cime au gré des vents, ne provoque les chants de l’arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane attristée : l’hyène même et les autres fauves de Libye ne s’aventurent jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu, un sol constamment uni, du sable, toujours du sable, rien que du sable sans eau, telle est la région qui s’étend du littoral des Syrtes jusqu’à la station de Rassam ; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne, forme au moins trente lieues d’étendue.
Et cependant une telle région non-seulement fut toujours habitée dans l’antiquité, mais les hommes s’en disputèrent même la possession. Pour concevoir de pareils faits, dont on ne peut douter d’après d’irrécusables renseignements historiques, il faut admettre que lorsque la civilisation occupait les montagnes voisines, et attirait par l’espoir des déprédations les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, la région de la grande Syrte devait offrir des vallées habitables, et rendues telles par les efforts de ceux qui étaient venus s’y établir. Quelques puits creusés çà et là, quelques canaux semblables à ceux de la Marmarique, auront réuni les pluies de l’hiver dans les bas-fonds, et répandu un peu de végétation sur des plaines maintenant envahies par les sables. Cette supposition se change d’ailleurs en certitude, si l’on observe que les Psylles, premiers habitants de la Syrte, y avaient creusé des citernes, au rapport d’Hérodote, et que ce ne fut que par leur desséchement qu’ils se virent contraints d’abandonner leur pays, et d’aller faire cette guerre allégorique au vent du midi, auteur de leurs maux[373].
Quoi qu’il en soit, c’est dans ces lieux que les Nasamons, après le départ des Psylles, fixèrent leur séjour ; c’est là que, malgré les conditions indispensables de mon hypothèse, cette pauvre peuplade voyait de temps en temps ses rares moissons et ses champs mêmes emportés par les vents :
Aussi les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la nature du sol qu’ils habitaient. Ils n’occupaient point des tours comme les Libyens de la région montueuse ; ils ne se construisaient point des maisons comme les Maxyes leurs voisins ; ils n’avaient point des tentes commes les Scénites des environs d’Ammon ; mais ils se faisaient avec des asphodèles et des joncs entrelacés de petits logements qu’ils transportaient d’un endroit à un autre, et qu’ils pouvaient placer partout sur ces sortes de terrains mouvants[374]. On pourrait aussi attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser expirer leurs proches couchés sur le dos, et de les tenir assis, de crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables[375] ; et leurs chasses de sauterelles, mesquines mais nécessaires ressources, auxquelles ils étaient obligés de recourir en été, pour subvenir à leur nourriture[376]. La saison de l’automne leur était plus favorable : ils s’éloignaient alors de l’aride littoral où ils laissaient leurs troupeaux, et se rendaient à l’Oasis d’Augiles, dont les habitants hospitaliers leur permettaient de recueillir une partie des dattes qui croissaient abondamment dans leur canton[377].
L’excessive stérilité de la patrie des Nasamons, et la pauvreté qui en résultait pour eux, pourraient pallier en quelque sorte la mauvaise réputation que leur ont faite quelques auteurs de l’antiquité, à cause des déprédations qu’ils commettaient sur les navires jetés sur leurs côtes par les tempêtes, et au moyen desquels un d’entre eux dit ingénieusement qu’ils faisaient le commerce avec tout l’univers[378].
Cependant il paraît que ces déprédations devinrent si nuisibles au commerce de Cyrène, que, dès que les Romains furent possesseurs de la Pentapole libyque, ils cherchèrent à purger la grande Syrte de ces voisins plus dangereux pour leurs intérêts que ses propres écueils. A cet objet, Auguste ne dédaigna point de leur faire porter la guerre, et ce ne fut pas sans peine qu’il les contraignit à reculer devant les aigles de Rome ; il réussit néanmoins à leur faire quitter le littoral, et Denys le Periegète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait plus que leurs demeures vides, c’est-à-dire ces cabanes d’osier et d’asphodèles dont j’ai parlé. Toutefois, ils firent encore une tentative pour reconquérir leur misérable patrie, et ils y parvinrent ; mais les mêmes causes apparemment ayant provoqué les mêmes effets, Domitien, au rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite, et les força à se retirer de nouveau dans l’intérieur des terres vers le sud-est, dont ils allèrent probablement peupler les petits îlots de terre qu’on y rencontre de nos jours.
Depuis ce temps-là ils ne reparurent plus le long de la côte, qui fut désormais occupée par les peuplades voisines, les agriculteurs Maxyes et les paisibles Aniches.
Oasis d’Augiles.
Après avoir traversé dans la direction sud-est la région de la grande Syrte, pour se rendre à l’Oasis d’Augiles, on arrive à Rassam, petite portion de terre cristallisée par le sel, où l’on trouve, parmi des bouquets de tamarix et de palmiers, les ruines d’un château sarrasin et un puits d’eau saumâtre.
De Rassam à Audjelah il faut parcourir encore vingt lieues de distance : une source d’eau douce nommée Sibillèh, située dans un champ de soudes, forme l’entrée de l’Oasis.
Vouloir dire l’effet que produit sur une caravane, venant en été des bords de la Syrte, le seul aspect de ce peu d’eau limpide dans le sable, et de ce champ couvert d’une pâle végétation, ce serait tenter une chose fort difficile. Comment peindre cette physionomie souffrante de l’homme, alors qu’elle est ranimée par l’espérance, qu’elle aperçoit le terme de ses maux ? Comment rendre ce murmure d’impatience et de plaisir mille fois plus agréable que les accents bruyants de la joie ? Il ne faudrait pas non plus oublier les soutiens de la caravane, les sobres et patients chameaux, à la seule odeur de l’eau, hâtant péniblement le pas, et, les yeux démesurément ouverts, balançant tous ensemble leur tête laineuse qu’ils dirigent chacun vers le même point. On arrive, on se désaltère, on remercie de mille manières le prophète. Viennent ensuite quelques habitants de l’Oasis, on se félicite, on se complimente de part et d’autre, et l’on reçoit les fruits de l’ineffable hospitalité.
Audjelah, l’Augiles des historiens, est loin d’offrir l’agréable aspect des Oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le triste coup d’œil que présente cette Oasis. On peut en dire autant de Djallou et de Lechkerrèh, autres petits cantons habités qui dépendent de nos jours d’Augiles, comme il est probable qu’ils en dépendaient dans l’antiquité ; ils sont séparés l’un de l’autre par six ou sept lieues de distance.
Une quatrième Oasis censée aussi faire partie du groupe des précédentes, s’en trouve éloignée de trois journées environ de marche vers l’occident. Ce lieu caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de sables mouvants, se nomme Maradèh ; et soit que son aspect s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une ceinture de collines schisteuses bariolées de grandes veines jaunes et bleues, délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert, soit enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres, ce n’est pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de terre rougeâtre comme celui des Oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une analogie plus remarquable. De même que dans ces Oasis, on y trouve abondamment l’hedisarum alhagi, ce sainfoin du désert célèbre chez les écrivains orientaux, tandis qu’il ne croît, ni sur les terres trop grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses de la Marmarique, ni à Augiles. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface.
On se doute bien qu’un pareil canton, quoique peu spacieux, a dû attirer l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages ; cependant, il est maintenant sinon tout-à-fait abandonné, du moins il reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession, et plus encore les superstitions que la crédulité a attachées à ce lieu isolé, en sont, m’a-t-on dit, la cause. Toutefois, les Nomades des environs de la Syrte ne laissent pas que de venir chaque année y recueillir les dattes ; mais n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits, ils se sont construit séparément des habitations en branches de palmiers[379]. C’est là qu’ils viennent s’établir, en automne, avec leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est, je le répète, sous la dépendance d’Augiles, ils sont obligés de payer à cet effet une redevance au gouverneur de ce groupe d’Oasis ; mais cette contribution plus que les autres est fort aventurée. Je retourne à Augiles.
Augiles fait partie des états du pacha de Tripoli ; et de même que la région de Barcah et celle du Fazzan, elle est affermée à un bey[380] qui lui paie annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers, dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-à-dire, de huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée fausse du nombre des palmiers d’Augiles, si l’on n’ajoutait pas que la moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt ; l’autre moitié appartient aux mosquées et à leurs desservants.
Les villages épars dans les trois Oasis nommées, sont bâtis en blocs de pierre, tirés d’une épaisse couche schisteuse que l’on trouve sous les sables à six pieds environ de profondeur. La plupart des maisons ont une enceinte extérieure avec une hutte conique au milieu, faites l’une et l’autre en branches de palmiers : elles servent à renfermer les dattes et les troupeaux. Quant aux habitants, si l’on en croit leur propre rapport, ils peuvent fournir environ trois mille hommes armés, ce qui porterait la population totale sans distinction d’âge ni de sexe, à neuf ou dix mille ames.
Sibillèh, située à trois lieues et au nord du village principal, est la seule source de tout le canton. Ainsi point de ruisseaux, comme à Ammon et à l’Oasis de Thèbes, qui consolident autour d’eux le terrain, le parent de fleurs et de verdure, répandent la fraîcheur dans les airs, et vont enfin serpenter et se perdre au milieu de petits jardins où croissent en abondance les arbres fruitiers et les plantes potagères ; jardins d’autant plus agréables qu’ils sont, la plupart, remplis de citronniers et de grenadiers, dont les branches s’entrelacent ensemble, et forment d’épais ombrages, des voûtes fleuries et parfumées sous un soleil de feu et au milieu d’un désert sans ombre ; tel était un des plus doux attraits du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
Au lieu de ces bienfaits accordés par la nature à ces Oasis, on ne voit à Augiles que des puits creusés à une vingtaine de pieds de profondeur, revêtus de troncs de dattiers, et d’où l’on extrait des eaux plus ou moins saumâtres. C’est avec ces seules ressources que les habitants s’efforcent d’alimenter la végétation de quelques champs, si l’on peut même donner ce nom à des bandes de sable, métamorphosées en humus, par les débris des palmiers et par de journalières et pénibles irrigations. Toutefois au moyen de cette lutte de l’industrie contre la nature, on parvient à faire croître l’orge et plus difficilement le blé ; le doukhn, espèce de millet dont se nourrissent en général les habitants de l’Afrique, est la plante qui se refuse le moins à cette ingrate culture ; le piment et le pourpier s’y montrent aussi peu rebelles ; on peut en dire autant de l’ail et de l’oignon qui occupent à eux seuls de petits champs entiers ; mais il n’en est pas de même des tomates, des melons d’eau et des gourmands melloukhièhs, dont on ne peut obtenir, à force de soins, qu’un petit nombre de plantes. Enfin, les seigneurs les plus riches du canton, ceux qui ont à entretenir un cheval, ce qui n’est pas une médiocre affaire dans cette pauvre Oasis, emploient plus de précautions encore pour faire germer dans le sable un peu de bercim, de ce trèfle symbole des gras pâturages de la vallée du Nil. Le bey Abou-Zeith m’en montra avec orgueil auprès de sa demeure une prairie d’une vingtaine de pieds d’étendue.
Isolés au milieu des déserts, n’ayant dans leur triste patrie brûlée par le soleil aucune des compensations que les autres Oasis offrent à leurs habitants, ceux d’Augiles ont dû être essentiellement voyageurs. Ils se destinent dès l’enfance à cette carrière, et ils y deviennent fort habiles. Je dis habiles, puisque, par la situation du sol ingrat qu’ils habitent et par l’indispensable besoin d’en sortir quelquefois, l’art de parcourir les déserts doit être à ces hommes, ce que l’art de naviguer serait à des insulaires relégués sur de stériles rochers. La connaissance des astres est, comme on s’en doute, le point fondamental de cet art ; ils en conservent avec soin les principales notions qu’ils se transmettent de père en fils. Quant aux procédés de l’enseignement, ils sont peu compliqués : le seuil de leurs cabanes est leur observatoire, leurs télescopes sont leurs regards perçants qu’ils peuvent promener à l’aise sur l’immense pavillon qui se déroule, sans taches, au-dessus de leurs têtes.
Qu’un Européen aille assister aux séances pastorales de ces académies du désert ; l’objet en vaut la peine. Qu’il aille s’asseoir au-devant de la cabane rustique, sur le sable rafraîchi par les brises de la nuit, au milieu des vieillards, des femmes et des enfants ; et il verra l’ancien du village, dont la figure vénérable s’animera aux rayons de la lune, indiquer à l’assemblée de la voix et du geste les diverses constellations ; il l’entendra décrire les cercles et les ellipses des planètes, dénombrer les étoiles fixes, les nommer par leurs noms classiques quoique altérés par la langue et les traditions, et désigner par leur moyen les routes inaperçues sur les plaines unies du désert, mais tracées dans le firmament : il sera frappé de la patriarcale simplicité de ses paroles et de la religieuse attention de l’auditoire. Il entendra ensuite les jeunes gens répéter avec recueillement les leçons du vieillard ; il verra même de petits êtres tout nus, assis sur les genoux de leurs mères, lever leurs mains enfantines vers le ciel, et balbutier les noms des guides futurs de leurs lointains voyages ; puis, à une sévère réprimande, cacher leur figure honteuse dans le sein maternel. Le pétillant vin de palmier terminera la séance ; il répandra la gaieté parmi les assistants, et l’Européen en les quittant conservera une longue impression, je n’en doute point, de cette séance pastorale formée dans un coin du désert, et dont il ne pourra sûrement contester l’utilité.
Les approvisionnements de comestibles que les habitants d’Augiles sont obligés d’aller faire chaque année à Ben-Ghazi, commencent à mettre en pratique leur éducation voyageuse. Ces approvisionnements consistent en céréales, beurre et bestiaux contre lesquels ils échangent leurs dattes, dont la qualité exquise, de beaucoup préférable à celles des autres Oasis libyques, fut appréciée même dans la haute antiquité[381]. Le voyage de Tripoli, moins nécessaire pour eux, est aussi moins fréquent. Ils se rendent plus souvent à Syouah, mais ils ne font ordinairement que s’y arrêter quelques jours, pour continuer ensuite leur route vers la vallée du Nil, où ils apportent les peaux de chèvres et le miel des montagnes de Barcah, et un petit nombre de plumes d’autruche, fruit de leur propre chasse aux environs d’Augiles. Mais ces courtes excursions sont généralement abandonnées aux jeunes gens encore inexpérimentés, et à quelques vieillards leurs guides, qui terminent ainsi leur carrière comme ils l’ont commencée. Les grands déserts du sud, la spacieuse vallée du Soudan, en un mot les provinces centrales de l’Afrique et particulièrement la ville de Tombouctou, tels sont les lointains et productifs voyages qu’entreprennent les hommes dans la force de l’âge, et dont la durée atteint quelquefois plusieurs années : le commerce des esclaves en est malheureusement l’objet exclusif.
Ainsi des hommes patients, laborieux, sobres, entreprenants, et si fidèles à leur parole, que l’inviolabilité de leurs serments est passée en proverbe dans toute la Libye, de tels hommes, dis-je, emploient les plus belles années de leur vie, les fruits de leur utile expérience à aller arracher du fond de l’Afrique des essaims de jeunes nègres, pour les conduire aux marchés du Caire et de Tripoli. Ils mettent entre ces enfants et leur patrie des déserts immenses, les chassent nuit et jour devant eux comme de vils troupeaux, et, chose incroyable, si je n’en avais pas été le témoin, ils forcent, chemin faisant, leur douleur à chanter, de crainte que la mélancolie n’engendre parmi eux une funeste contagion, ce qui, malgré leurs cruelles précautions, arrive bien souvent. On avouera qu’il est fâcheux de voir tant de vertus péniblement acquises et plus péniblement exercées, employées à de pareils résultats.
Indépendamment des traditions de l’histoire, d’après la seule idée que j’ai donnée du sol et de la situation d’Augiles, on ne doit pas s’attendre à y trouver, de même qu’aux Oasis d’Égypte, les moindres vestiges de ces beaux monuments qu’un habile voyageur, M. Cailliaud, dévoila naguère au monde archéologue. Les seuls édifices antiques dont on puisse y apercevoir des traces témoignent mieux que mes paroles le peu de ressources que cette Oasis a dû offrir de tous temps à ses habitants. Ces édifices consistent en grands massifs de briques crues au nombre de trois, contenant chacun un puits au milieu. Il n’en reste, à peu de chose près, que les fondements ; mais, autant qu’on peut en juger par la disposition de l’ensemble, ce devaient être de grandes tours semblables à celles que j’ai rencontrées sur le plateau cyrénéen : c’est dire que je les crois aussi d’origine libyenne, puisque les Sarrasins n’ont jamais employé, du moins dans ces contrées, les briques crues pour leurs édifices. Les opinions des Arabes sur des monuments antiques ont sans doute une bien faible valeur ; mais il en est qui se distinguent par leur simplicité, et par conséquent par leur vraisemblance, et celles-là ne sont point à dédaigner : de ce nombre est le récit que je vais rapporter.
C’est le cadi d’Augiles qui parle ; il est placé sur un de ces monticules de ruines, et avec son long bâton il indique le village : « Avant qu’il fût bâti, dit-il, là où l’on voit maintenant ces maisons existait une plaine couverte de soudes et de roseaux ; et à l’endroit même où nous sommes s’élevait un château dont les murs se rétrécissant de la base au sommet le faisaient ressembler aux pyramides du Caire. Cette forêt de dattiers qui nous entoure n’a pas été plantée par les croyants ; de tous temps elle couvrit ce canton : elle forme maintenant nos richesses, auparavant elle était le prix des fatigues du voyageur. Néanmoins quelques familles de pasteurs de la côte venaient chaque année en recueillir les dattes, conduisant avec eux leurs troupeaux qui trouvaient un bon pâturage dans la plaine de soudes. Le château servait à renfermer la récolte, et à veiller à sa sûreté : à cet objet, le chef des pasteurs l’occupait. Si par hasard il apercevait dans l’horizon quelque caravane nombreuse, il faisait un signal, et ils accouraient tous vers le château avec leurs troupeaux, où ils s’enfermaient jusqu’à ce que les étrangers eussent quitté le canton. »
Quoi qu’il en soit des circonstances qui accompagnent cette tradition, le fond en paraît d’autant plus probable qu’il s’accorde avec d’autres à peu près semblables recueillies dans d’autres Oasis, qui semblent aussi n’avoir servi que de lieux de campements annuels durant cette période qui séparé la haute antiquité du moyen âge, c’est-à-dire, entre l’expulsion ou la retraite des Libyens ou des Éthiopiens, et la fondation des villages Berbères ou Arabes.
Il est toutefois certain que les villages actuels d’Augiles existaient au moins dès le quinzième siècle, d’après le témoignage de Léon l’Africain ; et, ce qui est plus intéressant, on voyait encore à cette époque les trois châteaux dont je viens de parler : quelques détails du voyageur arabe, à leur sujet, m’auraient épargné bien des paroles.
Quant aux époques de la haute antiquité, l’Oasis d’Augiles fut incontestablement habitée ; mais quoique Étienne de Bysance ait dit qu’il y existait une ville[382], je ne crois point qu’il faille prendre ce mot à la lettre, d’autant plus que ce géographe n’a pas été sobre de pareilles dénominations. Il me paraît plutôt probable que les Augilites[383] durent avoir des habitations semblables à celles des autres peuplades qui s’étendaient plus à l’ouest, c’est-à-dire, quelques excavations faites dans la roche ; c’est ce que l’on peut d’ailleurs inférer tant du silence de l’histoire sur cette prétendue ville, que de quelques traditions qui se rapportent aux Augilites et au pays qu’ils habitaient. Hérodote, auquel il faut toujours avoir recours, m’offrira les dernières, et je les trouverai tellement fidèles, qu’elles pourraient encore servir à décrire l’Augiles moderne.
Il a parlé de ses forêts de palmiers, de la qualité exquise de leurs dattes, et nous avons dit qu’elles sont la plus grande ressource que possède encore Augiles. La seule fontaine qu’on y trouvait de son temps, est la seule qu’on y trouve de nos jours ; c’est Sibillèh. La seule colline qui, d’après l’historien, existait dans ce canton, est la seule qui interrompe la monotonie de son immense plaine de sables : elle occupe la partie nord du village principal. De plus, il ajoute que cette colline, comme celles d’Ammon, était de sel[384] ; et dans le monticule de spath calcaire d’Augiles, comme aux collines d’Ammon, nous trouvons des masses de sel gemme. Ainsi vingt-trois siècles ont passé sur le canton d’Augiles, et les mêmes ressources qu’il offrait aux anciens habitants, il les offre aux habitants actuels ; exceptons-en les villages arabes, et c’est encore le même aspect. Cette idée ne déplaît pas au voyageur ; il aime à s’y arrêter, car le plus souvent ce qu’il a de mieux à faire dans ces déserts, c’est de chercher à ranimer sa pensée aux souvenirs des âges antiques. Le voilà donc parmi les Libyens d’Augiles ; que faisaient-ils dans ce triste pays ? Quels étaient leurs mœurs, leurs usages ? C’est ce qu’il se demande ; malheureusement l’histoire ne lui offre que bien peu de renseignements. Les seuls qu’elle ait transmis à ce sujet sont relatifs à leurs croyances religieuses, qui ne laissent pas que d’avoir quelque chose de particulier. Différemment des Libyens nomades, les Augilites, au lieu d’adorer les astres, n’avaient d’autres dieux que leurs mânes, ne juraient qu’en leur nom, les consultaient comme des oracles, et dans ces occasions ils dormaient sur les tombeaux, et prenaient leurs songes pour les réponses des mânes[385].
On peut observer en passant que ce n’est pas sans intérêt pour l’histoire de l’esprit humain que l’on voit cette bizarre croyance exister avec des caractères à peu près semblables, et peut-être dès la même époque, en des lieux fort éloignés de cette Oasis, dans les îles Mariannes, dont les habitants n’invoquent, comme les anciens Augilites, d’autres dieux que les esprits de leurs morts qu’ils appellent Anitis, et auxquels, dit Bernardin de Saint-Pierre, d’après le père Gobien, ils attribuent le pouvoir de commander aux éléments, de changer les saisons, et de rendre la santé[386]. Ce serait sans doute en pure perte que l’on chercherait à cette anomalie morale observée en des lieux si distants entre eux, d’autre fondement que la bizarrerie de l’esprit humain. Me bornant donc à mes seuls Augilites, je dirai que l’on trouve encore de nos jours dans leur Oasis des témoignages marquants de ce culte. Ces témoignages, du moins, j’ai cru les rencontrer auprès d’une excavation antique située à Djallou. On y pénètre par une entrée carrée taillée dans la couche de roche schisteuse que j’ai dit régner partout dans ces Oasis à six pieds environ au-dessous de la surface du sol. Latéralement à l’excavation sont deux escaliers qui du fond en atteignent le sommet : ses dimensions totales sont de sept mètres de chaque côté. Ce petit hypogée, découvert et déblayé il y a peu d’années par les habitants, n’offrirait par lui-même aucun indice des usages que j’ai rappelés, si d’autres circonstances ne s’y rattachaient. Le chef du village me montra une petite colonne en quartz de deux pieds six pouces de hauteur et de forme conique, que l’on avait retirée de la grotte lors du déblayement. Une autre pierre retirée aussi du même endroit, couronnait la tombe d’un Santon : celle-ci, à peu près de la même hauteur que la précédente, est de roche granitique et d’une forme différente : elle figure un bloc carré dont les deux côtés supérieurs seraient en angle rentrant[387].
Ces deux monuments ont quelque rapport avec certaines pierres votives des anciens ; et l’on avouera que s’ils sont dépourvus de caractères plus décisifs, le canton reculé où ils se trouvent, l’espèce de roche dont ils sont formés, qui lui est étrangère et qu’on a dû y apporter de loin, et surtout le lieu même dont ils ont été retirés, offrent par différentes raisons plusieurs points d’analogie avec les usages tumulaires des anciens Augilites. On sait combien le sable est conservateur : les antiquités extraites des catacombes de l’Égypte en sont d’assez fortes preuves. Ce ne serait donc pas émettre une conjecture dépourvue de fondement, si l’on supposait que ces petits monuments renfermés pendant une longue suite de siècles dans un hypogée sépulcral, et enterrés sous les sables, fussent des pierres votives que les Augilites auraient élevées à leurs mânes, et offrissent par conséquent des témoignages encore existants de la fidélité des récits de l’histoire, et du culte funéraire des anciens habitants d’Augiles.
Pendant que je suis encore aux portes de l’Afrique, entouré d’Arabes voyageurs, m’entretenant avec eux de leurs lointaines migrations, je pourrais m’amuser à traduire leurs récits, et à éclaircir peut-être de quelques faits nouveaux la géographie obscure des provinces centrales. Mais ce n’est pas sans plaisir que j’apprends à l’instant même que de pareilles notions puisées à de pareilles sources deviennent superflues. Un Européen vient de traverser la redoutable Afrique : seul, il s’est aventuré dans ses déserts dévorants, et il leur a échappé ; il a su tromper le fanatisme religieux par le fanatisme de la gloire ; il a séjourné à la mystérieuse Tombouctou, et il en est de retour. Gloire à vous, heureux voyageur ! Votre courage a dompté l’hydre gardienne ; et la pomme, vous avez l’honneur de l’offrir à la France.
J’abandonne donc sans regrets mes causeries d’Augiles ; mais en portant ma vue vers l’intérieur de l’Afrique, j’y ai rencontré involontairement des noms dont j’aimerais à orner ce fragment de géographie sur cette contrée, si ma faible voix pouvait ajouter la moindre chose à leur célébrité. Sans diriger mes regards loin de moi, la moisson serait abondante et les fruits en seraient variés. Je devrais en premier lieu nommer M. Jomard, puisque ce serait rappeler un savant depuis long-temps dévoué à la géographie de l’Afrique. Je saisirais ensuite cette occasion pour signaler à mon tour un bon résumé historique sous le titre modeste d’Essai ; je parcourrais avec lui les annales arides de l’Afrique, et je serais surpris d’y trouver du charme : telle est la magie du style lorsqu’il est uni au savoir, et M. Larenaudière est un de ceux qui connaissent le grand art de rendre l’érudition aimable par les prestiges d’un langage séduisant. Je ne pourrais aussi me défendre de citer les excellents travaux de MM. Brué et Lapie sur l’Afrique ; je contribuerais volontiers à mettre au jour cette scrupuleuse conscience qui, par des moyens différents, ne laisse apercevoir d’un amas de recherches que les sommités, et les sommités réelles. Poursuivant ma revue, je rencontrerais une foule de noms représentant chacun dans la science un caractère à part. Parmi ces derniers je choisirais ceux de MM. Walkenaër, Eyriès et Jaubert, dont le savoir orné d’une simplicité antique en acquiert plus de prix ; et si je voulais prouver que cette simplicité peut prendre une physionomie piquante, je joindrais à ces géographes M. de la Roquette, un des savants interprètes du grand Colomb. Je ne devrais non plus omettre, ni les profondes et ingénieuses expositions de M. Denaix, ni les philantropiques recherches de M. Dupin, ni les scientifiques tableaux de MM. Balbi, Moreau et autres : travaux d’autant plus importants à mes yeux, qu’indépendamment de leur propre but, ils peuvent aider le géographe philosophe à des développements d’un ordre différent.
Mais si l’apostille dont j’aurais voulu orner la fin de ce livre comme d’un cul-de-lampe géographique, aurait pu paraître au moins superflue, il n’en est pas de même de celle que je dois à la reconnaissance. Ainsi quelque fugitives que puissent être les observations dont j’ai composé mon récit, qu’il me soit permis en le terminant, sans parler de MM. Firmin Didot, auprès de qui les ouvrages de quelque utilité, quoique accompagnés de dessins explicatifs d’une publication fort dispendieuse, trouvent de véritables Mécènes, qu’il me soit permis, dis-je, d’offrir de nouveau mes remercîments à l’estimable négociant M. Guyenet, qui, par sa généreuse assistance, m’a mis à même d’en recueillir les matériaux les plus indispensables en des lieux difficiles à parcourir. Je ne saurais trop insister sur ce sujet, puisque, prêter un appui désintéressé à une entreprise scientifique, c’est, si elle est couronnée de quelques résultats, en avoir le principal mérite.
FIN DE LA RELATION.